2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / B. De quelques obstacles à l’élaboration d’une théorie sociologique générale - Sociology in social context
La sociologie comme science et comme utopie
par David Graeber
Il m’est possible de répondre aux questions des organisateurs
soit en tant qu’anthropologue, soit en tant que militant politique actif depuis
quelques années au sein du mouvement de globalisation – généralement appelé
mouvement « anti-mondialisation » – qui est en train de reformuler entièrement
l’idée de révolution conformément à la transformation des conditions globales.
Je vais essayer, dans les pages qui suivent, de tenir cette double identité en
proposant quelques réflexions générales sur l’histoire de la théorie sociale et
sur les changements intervenus dans la relation qu’elle entretient avec les
perspectives de révolution sociale.
Si je choisis cette approche, ce n’est pas seulement parce
qu’elle constitue une entrée utile, mais aussi parce que je suis persuadé qu’il
existe un lien intime entre l’imagination révolutionnaire et l’idée qu’il
existe quelque chose que j’appelle « réalité sociale », qui supporte l’étude
empirique et qui, par conséquent, rend possible une discipline scientifique
comme la socio-logie. Cela me paraît tout à fait clair dès lors que l’on
considère attentivement les fondements historiques de la science sociale. Je
commencerai donc par quelques rapides remarques sur l’histoire de
l’anthropologie comparée avant de me tourner vers les origines de la sociologie
elle-même.
À PROPOS DE LA RÉALITÉ SOCIALE
Quelques remarques sur l’histoire
de l’ethnographie comparée
Il est devenu courant, au cours des dernières années, de voir
l’anthropologie avant tout comme un produit de l’impérialisme. Il est vrai
qu’elle a été rendue possible par la formation de vastes empires européens.
Mais l’histoire de l’homme est pleine d’empires multiculturels et, pour autant
que nous le sachions, aucun d’entre eux n’avait auparavant suscité le projet
d’une comparaison systématique des différences culturelles. Et si nous nous en
tenons à la tradition occidentale, les éléments dont nous disposons suggèrent
même le contraire.
On pourrait avancer que, dans l’Antiquité, une pratique
proche de l’anthropologie était en voie d’émergence dans la Grèce du
Ve siècle, où des géographes comme Hecataeus et des
historiens comme Hérodote discutaient de la meilleure façon de comparer
systématiquement les coutumes et les mœurs. À cette époque, le monde grec
n’était pas unifié, et encore moins le centre d’un vaste empire multiculturel.
Quand, peu après, un tel empire apparut, cette sorte de littérature disparut :
rien que l’on puisse appeler « anthropologie » ne vit le jour dans les empires
hellénistiques ou à Rome. On peut raisonnablement penser que le
Ve siècle en Grèce était une période politiquement
ouverte, riche d’expériences sociales, de révolutions et d’utopies.
Comparer les ordres sociaux était alors un moyen de débattre
de la variabilité des sociétés politiques – c’est-à-dire humaines. Mais ce ne
fut plus du tout le cas pendant les siècles que perdura l’Empire romain. Il
semble que ce soit précisément la fragmentation politique de la Grèce du
Ve siècle qui favorisa ce type de pensée. L’unité
politique élémentaire étant la cité-État, c’est-à-dire une communauté
relativement restreinte, l’espace des expériences politiques était grand ouvert
: sans cesse de nouvelles colonies grecques – et donc de nouvelles unités
politiques – étaient créées, de nouvelles constitutions étaient pensées et
rédigées, d’anciens régimes étaient renversés.
Il est à mon sens possible de repérer un lien identique –
peut-être plus lâche – entre curiosité ethnographique et sens – politique – du
possible au cours des cinq derniers siècles de l’histoire européenne. Les
choses commenceraient au XVIe siècle où se manifestent,
chez des auteurs comme Montaigne, les premiers signes de ce qui allait devenir
le relativisme moderne et où se développent la pensée utopique et les
mouvements révolutionnaires.
Au cours dusiècle qui suit, tant la curiosité que le sens du
possible battent presque partout en retraite, pour ne resurgir ensemble que
dans les années précédant la Révolution française. Après un autre recul pendant
les années de réaction qui succèdent à la défaite de Napoléon, ils connaissent
un regain encore plus vigoureux après les révolutions de 1848. C’est durant
cette période que prend forme l’anthropologie en tant que discipline
professionnelle.
J’ai mis en évidence ailleurs un faisceau d’idées qui
semblent apparaître en même temps : la volonté de « mettre l’imagination au
pouvoir », pour reprendre le fameux slogan de 1968, d’imaginer des ordres
sociaux différents et de tenter de les réaliser, tout cela conduit à accorder
de la substance à une certaine forme de « réalité » qui résiste – qu’il s’agit
alors d’étudier–, et va de pair avec le désir de savoir en quoi les autres
sociétés existantes sont réellement différentes. L’imagination et la réalité
sont donc les deux faces d’un même processus, selon une conception en partie
inspirée de la définition que donne le réalisme critique de la « réalité »,
pour lequel les modèles issus de l’imagination ne peuvent jamais intégralement
la connaître ni entièrement la cerner. Cela permettrait de mieux comprendre
pourquoi, au cours de l’histoire récente, tant d’idéalistes ont insisté pour se
définir comme « matérialistes »; pourquoi l’engagement envers une forme de
matérialisme accompagne aussi souvent les projets utopiques les plus audacieux;
enfin, pourquoi ces trois principes (révolution, réalité, ethnographie) ont été
simultanément l’objet d’attaques dans les annéesquatre-vingt.
La sociologie ou l’art
d’accommoder les restes
[1]
Si l’on se tourne vers la sociologie, ce que nous venons
d’exposer n’en est que plus clair, puisque la sociologie, en tant que
discipline, émergea des débris de la Révolution française. Comme l’a démontré
Robert Nisbet il y a un demi-siècle, la quasi-totalité des grands thèmes sur
lesquels s’établit la discipline – communauté, autorité, statut, sacré – ont
été isolés pour la première fois par des réactionnaires critiques de la
Révolution comme de Bonald, Burke ou de Maistre, pour lesquels il s’agissait
précisément des réalités sociales que les penseurs des Lumières avaient
considérées comme autant de mauvaises idées qu’il était possible de balayer
d’un revers de main – ce qui eut des conséquences catastrophiques. Ils
apparurent pour la première fois sous la plume de personnalités comme
Saint-Simon et Comte qui se débattaient explicitement avec la crise de l’époque
et cherchaient des substituts aux principes d’ordre et d’intégration censés
avoir existé au Moyen Âge; mais depuis, ils n’ont jamais quitté le cœur de la
discipline.
Les troubles de la Révolution comme son échec à transformer
les institutions fondamentales en modifiant les lois furent interprétés comme
le signe qu’il existait quelque chose qui ne pouvait pas être considéré comme
le résultat d’un ordre divin ou de tout autre principe extérieur d’autorité,
mais qui ne pouvait pas non plus être considéré commela création ou comme
l’incarnation pure et simple de la volonté individuelle ou collective. Pourquoi
?
Parce que tout cela semblait résister aux efforts de
réorganisation ou, tout au moins, les entraîner dans des directions
imprévisibles. En d’autres termes, ce « quelque chose » possédait sa
consistance et sa logique propres, qu’il fallait comprendre en elles-mêmes et
qu’il était possible d’étudier. Cet objet – dont on pourrait dire qu’il n’avait
pas d’existence réelle en tant qu’objet, ou pas comme ce type d’objet avant
qu’il ne soit devenu l’objet résistant aux projets ancrés dans une sorte
d’imaginaire utopique – est, depuis lors, l’objet de la sociologie.
Pourtant, en raison de l’histoire particulière de la
formation des disciplines, on considérait que l’intégrité, la consistance et la
logique de cet objet avaient déjà été, à un certain degré tout au moins,
ébranlées. Le rôle fondamental fut ici joué par l’économie politique – la
future « économie » – qui s’est séparée de la philosophie morale avant que la
sociologie n’établisse son propre domaine, autonome bien que légèrement
subordonné.
Cette situation permit la mise en place d’une forme très
particulière de division du travail intellectuel. L’économie se consacra au
fonctionnement et au comportement des marchés. Ces derniers étaient censés être
autorégulateurs. Comme Polanyi l’a bien montré, la planification étatique,
l’imposition d’un dispositif de lois et de politiques ayant pour objectif de
créer un domaine pour certains types d’interaction auraient pu tout aussi bien
constituer l’objet de la science économique; mais, comme Polanyi l’a aussi
noté, le dispositif était à peine sur pieds qu’apparurent les théoriciens de
l’économie usant de toutes sortes de métaphores naturalistes pour démontrer que
l’économie était en réalité un système d’équilibre, un effet direct de la
nature humaine, et qu’il valait mieux la laisser fonctionner selon ses propres
lois. Enfin, l’économie se réserva l’étude de la rationalité en identifiant le
terme à certaines formes de calcul intéressé.
On pourrait presque dire que la sociologie, au contraire, se
fonde sur l’étude des « externalités » qui devaient être éliminées de l’horizon
de l’économie pour lui permettre de définir son champ selon les termes de
l’équilibre. Les premiers départements de sociologie recrutèrent parmi les
réformateurs sociaux, parmi des hommes qui considéraient que l’ordre social
était insatisfaisant, tout au moins pour les classes populaires. Cela reste en
partie vrai en raison de l’importance accordée aux « problèmes sociaux » (le
crime, le divorce, la pauvreté, le conflit religieux, etc.). Le postulat était
toujours le même : quelque chose n’était pas en équilibre; quelque chose ne
marchait pas alors que cela aurait dû ou pu marcher. Quelle que soit la façon
dont on les définisse, la solidarité, le consensus, l’autorité, l’esprit de
groupe, la communauté étaient défaillants, voire manquants. On considérait
généralement que cet état de fait était lié à une sorte de crise de la
rationalité. Et, encore une fois, tout cela est parfaitement explicite dans les
travaux de la plupart des fondateurs de la sociologie, et a continué, quoique
de manière souvent plus tacite, à structurer les débats ultérieurs.
Cela étant, les opinions politiques concrètes de ces
théoriciens de la société étaient très différentes. Les révolutionnaires comme
Marx étaient l’exception, tandis que les réformateurs libéraux comme Durkheim
ou les conservateurs comme Weber en formaient la très grande majorité.
Pourtant, je soutiens que le monde impulsé par l’idée de révolution – un monde
dans lequel il est possible, à un certain niveau, d’agir sur la société en tant
qu’objet et de la faire mieux correspondre à un imaginaire utopique – a fini
par devenir permanent. Ce n’est pas seulement l’éventualité d’une révolution
radicale avec ses combats de rues, etc., qui restait toujours présente; c’est
sa dynamique même qui s’est retrouvée institutionnalisée dans les États et
leurs administrations. Cette structuration a permis à la réalité sociale de
continuer à apparaître comme un objet en soi. On pourrait m’objecter que tout
cela, malgré tout, n’en a pas moins permis une science relativement objective
de l’explication sociale. Pourtant, c’est précisément parce qu’ils se sont
directement confrontés à l’impossibilité de cet idéal particulier – et en soi
plutôt utopique – que Marx et Weber furent les penseurs sociaux les plus
profonds de leur temps. On pourrait même juger que c’est l’incapacité de
sociologues tels que Durkheim à regarder la situation en face qui les a
conduits à naturaliser le problème en le rabattant sur le plan individuel,
quand ce ne sont pas des acteurs individuels, potentiellement des acteurs
économiques – sans doute motivés avant tout par une forme quelconque d’intérêt
égoïste –, qui se retrouvent face à des « faits sociaux » fonctionnant
précisément comme des réalités extérieures et contraignantes.
On peut en faire découler deux corollaires. De manière
curieuse, les analyses de systèmeles plus puissantes – celles qui font vraiment
ce qu’elles sont supposées faire – sont nées d’espérances radicales déçues :
elles sont surtout le fait d’anciens marxistes ou d’autres penseurs se situant
dans la même tradition critique, qui ont progressivement renoncé à croire que
les contradictions internes du système finiraient par le détruire. C’est ainsi
que des figures comme Baudrillard ou Foucault ont produit des modèles – certes
très différents – des systèmes de pouvoir qui sont, en définitive, inéluctables
et totalement englobants, c’est-à-dire, en fait, des systèmes qui fonctionnent.
Il est également intéressant de noter que, si mon argumentation à propos de
l’origine de la curiosité ethnographique est correcte, l’anthropologie est
alors une exception remarquable. Pendant la plus grande partie du
XXesiècle, elle a travaillé à partir de modèles
d’équilibre et elle a considéré son objet, qu’il soit social ou culturel, comme
un ensemble de petits systèmes autosuffisants ( self-contained) qui « fonctionnent ». Et, comme
s’il était nécessaire de procéder à un renversement parfait, elle a été
complétée par une branche spécifique de l’économie, l’économie du
développement, chargée d’étudier les systèmes économiques qui ne fonctionnent
pas.
Si la réalité sociale ne devient un objet – une réalité – que
face à un imaginaire essayant de lui donner une forme – dont le paradigme
serait la révolution –, il est facile de comprendre pourquoi la mondialisation
a plongé la sociologie dans une telle « crise d’identité ». Ce n’est pas
uniquement parce que la mondialisation, à ses tout débuts, nous a fait assister
à des reconfigurations étranges et inédites, les théoriciens et les
thuriféraires du marché libre se donnant tout à coup des airs de
révolutionnaires à tout crin. Ce n’était que la conséquence d’un moment de
vertige qui s’est dissipé presque immédiatement. La véritable raison en est la
suivante : jusqu’ici, le théâtre de la révolution à venir, comme celui des
autres projets plus modestes de réforme sociale, avait toujours été
l’État.
Maintenant que tel n’est plus cas, la nature de l’objet qui
résiste n’est plus claire non plus.
Je voudrais, dans cette partie, développer deux arguments. Le
premier a trait à l’inadéquation de nos outils théoriques actuels et, en
particulier, à la nécessité de renouveler la sociologie historique si nous
voulons sérieusement commencer à réfléchir sur ce qui se passe dans le monde.
Le second laissera à entendre que, loin de disparaître en tant qu’horizon
politique, les projets révolutionnaires sont en train de se renouveler et de se
reconstituer sous de nouvelles formes – ou, plus exactement, peut-être, par la
maturation de composantes jusqu’ici minorées. Il se pourrait que ce dernier
point donne des clés pour résoudre notre problème, à savoir non seulement
comment constituer son objet alors que les conditions sont nouvelles, mais
aussi comment la théorie sociologique elle-même peut s’organiser.
Conceptualiser le moment
actuel
Ce qui me frappe le plus dans cette crise d’identité de la
sociologie à l’heure de la mondialisation, c’est l’incroyable faiblesse de la
sociologie historique, dont les courants principaux – marxien et wébérien –
semblent s’être désintégrés précisément au moment où nous en avons le plus
besoin.
Je ne prendrai qu’un exemple, mais il est révélateur : celui
de la citoyenneté globale. C’est un thème dont on parle beaucoup aujourd’hui,
que ce soit dans le cadre néolibéral ou dans celui des nouveaux mouvements
sociaux qui revendiquent la mondialisation de la liberté d’aller et
venir.
Que signifierait exactement la citoyenneté globale ?
L’objection la plus courante à cette idée est que cela impliquerait, sous une
forme ou une autre, un État global, ce qui est bien la dernière chose que
voudraient voir advenir ceux qui en appellent à la citoyenneté globale. La
question est alors la suivante : comment théoriser une citoyenneté sans État ?
Souvent, on considère que c’est un problème à la fois profond et
insurmontable.
Pourtant, comment pourrait-il l’être si on prend la question
sous l’angle historique ? On estime généralement qu’en Occident, les notions
modernes de citoyenneté et de libertés politiques découlent de deux traditions
différentes, l’une provenant de l’Athènes antique, l’autre de l’Angleterre
médiévale – où elle remonterait à l’affirmation des privilèges aristocratiques
contre la Couronne telle qu’on la trouve dans la Magna Carta, la Petition of Right, etc., avant que ces mêmes
droits ne soient progressivement étendus au reste de la population. Or les
historiens sont divisés sur le fait de savoir si l’Athènes classique ou
l’Angleterre du Moyen Âge étaient bien des États. La raison même de ce doute
tient précisément à la place importante qu’y occupaient, dans le premier cas,
les droits des citoyens et, dans le second, les privilèges aristocratiques. En
d’autres termes, notre capacité à penser le présent est entravée par l’absence
de catégories permettant de penser le passé. Si ce n’était pas des États,
qu’est-ce que c’était ?
Il nous manque une théorie des entités politiques complexes
qui ne sont pas des États. Comment peut-on parler de droits et de
responsabilités s’il n’y a pas d’État ? Mais, encore une fois, il est difficile
de savoir par où commencer !
Il est d’autant plus urgent de répondre à ces questions qu’un
grand nombre de ces formes anciennes – comme les cités-États par exemple, ou
des formes de souveraineté complexes et mêlées de féodalisme – semblent revenir
à la vie. Il serait utile ici de prendre en compte la notion d’État-nation
territorial qui enthousiasma tellement les Européens du
XVIIe siècle : un État englobant un seul peuple, parlant
une même langue qui était aussi celle des gens les plus cultivés et de la
littérature nationale, une bureaucratie efficace, recrutée selon le mérite et
éduquée par cette littérature, appliquant un système légal uniforme… Il me
semble que l’on devrait voir cela comme une expérience tentée par les États
européens pour imiter la Chine. L’Empire chinois est sans doute le seul État du
XVIIe siècle qui ait ressemblé à ce modèle; il allait plus
loin que tout ce qui existait en Europe à cette époque-là. Ce n’est pas pour
rien que Leibnitz a écrit que c’est l’empire du Milieu qui devrait envoyer des
missionnaires en Europe, et non le contraire. On pourrait avancer que, jusqu’à
une période récente, les bourgeoisies nationales créant le capitalisme moderne
avaient le projet politique – quand elles en avaient un – de modeler leurs
États sur la Chine – l’empereur et les prétentions à l’universalité en moins –,
c’est-à-dire en une série de petit États égaux entre eux et organisés, sur le
fond, « à la chinoise ».
Bien sûr, grâce à la colonisation, cette version européenne
du modèle chinois a fini par être imposée à tous les autres États du monde, y
compris – tardivement – à la Chine elle-même, fournissant le prétexte à la
création d’un système inter-étatique de contrôle des frontières qui est
peut-être l’héritage politique le plus durable de la colonisation. Ce système
de contrôle des frontières, lui, n’est pas dissous par la mondialisation (de
fait, les mouvements de population n’ont rien à voir aujourd’hui avec ce qu’ils
étaient il y a unsiècle, et encore moins il y a troissiècles) puisqu’il se
renforce même dans certaines régions : la police des frontières américaine a vu
ses effectifs tripler depuis la signature du NAFTA. Par ailleurs, le déclin de
ce « modèle chinois » a autorisé le retour de phénomènes qui, il y a cinquante
ans, seraient apparus comme d’étranges antiquités : des zones dans lesquelles
les conflits de basse intensité sont permanents, comme dans certaines parties
de l’Europe de la Renaissance; l’essor de cités-États marchandes; la
réémergence de relations essentiellement féodales, comme cela se manifeste dans
la majeure partie de l’ancien monde communiste; le morcellement de la
souveraineté.
Cette vision est quelque peu excentrique, j’en conviens. Il
se peut que je me méprenne totalement. Je l’évoque avant tout pour illustrer
quel niveau de théorisation est exigé alors qu’il est largement
absent.
Même le fait de mettre l’accent sur toutes les choses
réellement nouvelles de notre époque – l’émergence d’une sphère virtuelle,
comme on l’appelle souvent – est difficile à théoriser en dehors d’un contexte
historique plus large que nous ne connaîtrons pas avant plusieurs
générations.
La civilisation industrielle fait partie de nos vies depuis
si peu de temps qu’il est très difficile de distinguer des modèles dans son
évolution. La « mondialisation » actuelle est-elle le produit d’un moment
technologique inédit ou bien la conséquence d’un ralentissement provisoire et
d’une involution du développement technologique ? Si l’on prend en compte les
pratiques culturelles, il est difficile de nier que la vraie différence entre
la première et la seconde moitié du XXe siècle réside dans
le fait que toutes les technologies dont les enfants de 1900 imaginaient
qu’elles existeraient en 1950 existaient déjà (la radio, l’avion, les greffes
d’organes, les fusées, les gratte-ciel, etc.), tandis que presque aucune de
celles que les enfants de 1950 imaginaient pour l’an 2000 (l’anti-gravité, la
téléportation, les champs de force, le clonage, le voyage interplanétaire, les
robots capables d’accomplir les travaux ménagers, etc.) n’a effectivement vu le
jour. Au lieu de cela, nous avons sans arrêt perfectionné des techniques
permettant d’imiter ce que l’on imaginait comme faisable dans le futur. S’il fut un temps où la
science-fiction devenait régulièrement réalité, elle reste désormais piégée à
l’intérieur d’une science-fiction toujours plus réaliste.
Autonomie et consensus
révolutionnaire
Il est clair que les révolutions nationales ne peuvent plus
aujourd’hui produire les mêmes effets que par le passé. À l’échelle globale, on
a du mal à imaginer aujourd’hui l’équivalent de la prise de la Bastille ou du
palais d’Hiver. Certains soutiennent que les révolutions n’ont jamais été des
événements réellement nationaux. Immanuel Wallerstein a attiré notre attention
sur le fait que même la Révolution française n’a jamais été une révolution
nationale quant à ses conséquences – elle a peut-être produit les mêmes
transformations au Danemark qu’en France; les révolutions de 1848 se sont
déroulées dans plusieurs capitales, aucune n’a pris le pouvoir, et pourtant,
elles ont changé le monde en profondeur; c’est encore plus vrai des révolutions
anti-étatiques de 1968 qui, toujours selon Wallerstein, ont atteint l’Europe
orientale en 1989. Elles étaient toutes, à en croire Wallerstein, des
révolutions mondiales. Si c’est exact, il semble que les choses aient subi une
transformation encore plus radicale au cours de la dernière décennie,
puisqu’une stratégie révolutionnaire de soulèvement global permanent à durée
indéterminée – du Chiapas à Seattle, de Genève à des endroits comme l’Argentine
désormais – a eu un tel succès qu’on lui répond désormais par une doctrine de
guerre globale permanente à durée indéterminée.
L’imaginaire révolutionnaire du mouvement de mondialisation
prend sa source moins dans la tradition marxiste que dans la tradition
anarchiste, qui se donna toujours pour tâche de commencer à bâtir un nouveau
monde « dans la coquille de l’ancien » et privilégia une éthique de
l’organisation et de la pratique par rapport aux stratégies de prise du
pouvoir. Son but est tout à la fois d’exposer, de délégitimer et de saper les
mécanismes du pouvoir global, tout en créant des espaces d’autonomie qui, pour
reprendre l’expression de Cindy Millstein, sont « préfiguratifs » et incarnent
la viabilité d’alternatives radicales. C’est une façon d’invoquer en permanence
ce que Negri nomme le « pouvoir constituant ». Les actions massives directes,
comme à Seattle, Washington, Prague ou Genève, voulaient réaliser les deux
ensemble : leur propre organisation, démocratique et sans leaders, était en soi
une vaste expérience sociale et, pour la majorité des participants, une
réussite éblouissante. Dans le même temps, des enclaves permanentes peuvent
s’établir, des municipalités autonomes du Chiapas aux usines occupées
d’Argentine. Dans une stratégie comme celle-ci, l’un des mots constamment
utilisés est « processus ».
À la différence des partis marxistes qui ont toujours eu
tendance à exiger la conformité idéologique assortie de structures de décision
hiérarchisées – et généralement très autoritaires –, les « réseaux » et les «
convergences » d’inspiration anarchiste développent des processus de décision
qui partent du principe qu’aucune conformité idéologique n’est ou ne devrait
être possible. Ces formes deviennent au contraire des moyens de gérer la
diversité, voire l’incommensurabilité, considérée comme une valeur par
elle-même. On suppose qu’elle peut être gérée grâce à l’esprit raisonnable et
au compromis mutuel qui résultent de l’engagement en faveur de projets d’action
partagés. Les groupes d’inspiration anarchiste estiment que personne ne peut –
ou, plus probablement, ne devrait – convertir entièrement quelqu’un à son
propre point de vue, et que les structures de décision devraient plutôt se
concentrer sur les questions de l’action au présent et sur le maintien des
procédures égalitaires constituant le modèle principal – ou, mieux, le noyau
germinatif – de leur conception de la société juste.
Ainsi, ce que la plupart des observateurs extérieurs du
mouvement prennent pour de la bêtise ou de la naïveté – l’absence apparente
d’idéologie cohérente – est en définitive le signe d’une grande prouesse et
d’une contribution sophistiquée à la théorie révolutionnaire. Les nouveaux
mouvements ne manquent pas d’idéologie. Ces nouvelles formes d’organisation,
qui présument l’existence d’une diversité de perspectives et constituent des
modes d’articulation de cette diversité, sont leur idéologie. Il me semble que ce modèle
pragmatique pourrait être utile à la théorie sociologique, en particulier pour
la question de la diversité théorique. C’est que je vais tenter d’illustrer
maintenant.
À PROPOS DES PRINCIPES RÉGULATEURS
Pour l’instant, la théorie sociologique est plus fragmentée
qu’elle ne l’a jamais été et nombreux sont les débats se demandant si c’est une
bonne ou une mauvaise chose. Un certain degré de fragmentation théorique semble
inévitable étant donné que l’objet de la sociologie a été construit en tant que
résidu maltraité et rejeté de l’économie. Alors que l’économie néo-classique,
désormais unifiée théoriquement, est de plus en plus dominante, au point de
devenir l’idéologie hégémonique dans toutes les institutions de gouvernance
mondiale en voie d’émergence, alors que la vision économique de la «
rationalité » colonise de plus en plus les autres disciplines, on peut
comprendre que cette diversité apparaisse comme une faiblesse stratégique aux
yeux de ceux qui s’opposent au statu
quo actuel. Pourtant, il n’y a aucune raison pour qu’un front
intellectuel uni contre l’économisme exige une uniformité idéologique quelle
qu’elle soit, ou une commensurabilité totale, alors que cela n’est pas
nécessaire pour le front politique.
Pour prendre un exemple : de nombreux auteurs ont reconnu que
le moyen le plus radical de faire face à la vision économiciste du monde
consiste à élaborer des théories alternatives de l’action, qui dévoilent la
définition intrinsèquement aliénante de la réalité proposée par l’économicisme
pour mieux insister sur la créativité et, plus spécifiquement, tenter de
localiser les capacités d’invention de nouvelles formes sociales. Il y a eu un
certain nombre de tentatives dans cette direction, au nombre desquelles le
travail que produit HansJoas dans la lignée du pragmatisme américain, celui
d’AlainCaillé sur la création de nouvelles relations sociales à partir du don,
ou le mien visant à retravailler certaines des idées de Marx sur la production
pour élaborer une théorie de l’action en tant que valeur.
Il n’est pas totalement sûr que toutes ces théories soient
compatibles. Il n’est pas sûr non plus que cela soit un problème. Certaines
approches sont totalement irréconciliables, y compris en termes ontologiques.
C’est le cas de certaines des plus intéressantes et des plus riches : ainsi, il
est impossible d’accorder l’actor network
theory, qui considère la « société » comme un effet plutôt que comme
une cause, avec le réalisme critique qui l’envisage comme une réalité émergente
irréductible à quoi que ce soit d’autre; ou avec mes propres idées sur la
constitution mutuelle de l’imagination et de la réalité. Cependant, je ne vois
aucune raison en vertu de laquelle cette incommensurabilité ne serait pas
elle-même une valeur autorisant une intégration pragmatique à travers un projet
d’action commun (la poursuite d’une certaine forme de vérité, de certaines
valeurs indissociables de cette quête… ), qui pourrait être considéré comme un
principe régulateur. Ce qui est certain, c’est que, sans cela, nous avons
toutes les chances de voir encore augmenter la prédominance de la logique du
marché.
En l’absence de principes
régulateurs…
Je m’explique. La colonisation d’autres champs par la logique
du marché ne se déroule pas uniquement à découvert – c’est-à-dire par la
promulgation de modèles de « choix rationnel » ou d’autres formes flagrantes
d’économicisme –, mais aussi à un niveau qui semble entièrement inconscient.
Ainsi, on sait que la théorie critique la plus manifestement radicale a
anticipé, selon une diversité de manière tout à fait étonnante, sur des
arguments qui allaient devenir néolibéraux. Prenons l’exemple du «
postmodernisme ». Le terme en lui-même est rusé car rares furent les chercheurs
qui se présentèrent eux-mêmes comme « postmodernistes ». D’une certaine
manière, c’est précisément ce qui fait la puissance de ce terme : le «
postmodernisme » n’était pas une théorie proposée par quelqu’un, mais un fait
accompli qu’il fallait simplement accepter. À partir des annéesquatrevingt, on
a pris l’habitude de le présenter à l’aide d’une série d’arguments que l’on
peut résumer, sous une forme caricaturale, de la façon suivante :
1°nous vivons désormais dans une époque postmoderne. Le
monde a
changé; personne n’est responsable de cela, c’est
simplement le résultat de
processus inexorables. On ne peut rien faire contre cela,
il faut juste s’adapter
à ces conditions nouvelles.
2° notre condition postmoderne a notamment pour conséquence
que
les schémas de transformation du monde – ou de la société
des hommes –
par l’action politique collective ne sont plus viables.
Tout est réduit en
morceaux et fragmenté. De toute manière, soit ces anciens
schémas se
révéleront impossibles, soit ils produiront des cauchemars
totalitaires.
3° si tout cela ne semble laisser, dans l’histoire, que peu
de place à
l’action humaine, il n’est pas nécessaire de désespérer
complètement. Il
peut exister une action politique légitime dès lors qu’elle
se déroule au
niveau personnel, par le façonnage d’identités subversives,
de formes de
consommation créatrices, etc. Ces actions sont en soi
politiques et
potentiellement libératrices.
Je l’ai précisé : il s’agit d’une caricature ! Les arguments
réellement avancés dans n’importe quelle brochure théorique de l’époque étaient
généralement bien plus complexes que cela. Pour autant, ils partageaient
presque invariablement une version ou une autre de ces trois thèmes.
Comparons-les maintenant avec les arguments que les médias
populaires ont commencé à développer dans les annéesquatre-vingt-dix à propos
du phénomène connu sous le nom de « mondialisation » :
1°nous vivons désormais à l’ère du marché global. Le monde
a changé.
Personne n’est responsable de cela, c’est simplement le
résultat de processus
inexorables. On ne peut rien faire contre cela, il faut
juste s’adapter à ces
conditions nouvelles.
2° cela a pour conséquence que les schémas de
transformation de la
société par l’action politique collective ne sont plus
viables. Les rêves de
révolution se sont révélés impossibles ou, pire, ils ont
produit des cauchemars
totalitaires. Il faut même abandonner toute volonté de
transformer la société
par les élections, au nom du principe de « compétitivité
».
3°si tout cela ne semble laisser que peu de place à la
démocratie, il ne
faut pas désespérer : les comportements liés au marché et,
en particulier,
les décisions de consommation individuelles, sont la
démocratie, en tout
cas la seule démocratie dont nous aurons vraiment
besoin.
Bien sûr, il existe une énorme différence entre les deux
arguments. Selon l’idée centrale de ceux qui célébraient le postmodernisme,
nous sommes entrés dans un monde où tous les systèmes totalisants – la science,
l’humanité, la nation, la vérité, etc. – ont été mis en pièces, où il ne se
trouve plus de grand mécanisme capable de faire tenir ensemble un monde
désormais divisé en fragments incommensurables. On ne peut même plus imaginer
une seule échelle de valeurs à l’aune de laquelle on pourrait tout mesurer. Les
néolibéraux, eux, chantent les louanges d’un marché global qui est, en
définitive, le système de mesure le plus étendu et le plus monolithique jamais
imaginé, un système totalisant qui, sur l’ensemble de la planète, réduirait
tout – chaque objet, chaque parcelle de terre, chaque compétence ou relation
humaine – à une seule échelle de valeurs. Mais une chose devient de plus en
plus évidente : les phénomènes décrits par les admirateurs du postmodernisme
n’étaient, pour une large part, que les effets du système de marché universel,
qui, comme tous les systèmes de valeurs totalisants, tend à plonger les autres
dans le doute et le désarroi. Ce qui nous importe ici, ce n’est pas de se
demander comment ils ont pu ne pas remarquer cela, mais bel et bien d’établir
une vérité toute simple : il est absurde d’affirmer l’existence d’un univers
intellectuel qui ne posséderait pas de principe d’articulation entre
différentes perspectives, quelles qu’elles soient.
Toute personne prétendant avoir entièrement éliminé ces
principes ne ferait qu’ouvrir la voie à la réintroduction souterraine de
l’idéologie dominante de l’époque. C’est exactement ce que la plupart des
approches épistémologiques les plus radicales ont fini par faire :
réintroduire, sous un registre différent, la logique et l’esprit du marché,
accompagnés de leur ethos de flux
infini, de choix, de réinvention… Pour éviter cela, il faudrait établir un
principe d’articulation alternatif.
La sociologie comme «
préfiguration »
J’ai esquissé plus haut quelques réflexions préliminaires sur
la forme que pourrait avoir ce principe. N’ayant pas ici la place de proposer
une argumentation détaillée, je me contenterai d’affirmer qu’il n’y a aucune
raison que la théorie sociologique ne puisse en soi jouer un rôle «
préfiguratif », c’est-à-dire incarner, dans sa propre organisation articulant
des philosophies extrêmement diverses, ce que pourrait être un ordre politique
plus raisonnable. Je crois que c’est possible. Si c’est le cas, il serait
indispensable de modifier certaines habitudes de pensée. La manière dont
interagissent, dans leur pratique quotidienne, les écoles de pensée ressemble
moins aux relations liées au marché qu’aux luttes que se livraient entre elles
les sectes marxistes. On constate les mêmes habitudes sectaires consistant à
transformer les idées de l’autre en caricatures hostiles afin de pouvoir les
classer dans un ensemble de catégories préfabriquées représentant chacune un
type d’erreur idéologique, ou bien à grossir les différences les plus minimes
pour en faire des abîmes éthiques.
Les raisons historiques de cette situation sont profondes.
L’organisation des écoles ou des courants intellectuels a toujours ressemblé à
celle des partis politiques d’avant-garde – ou des mouvements artistiques
d’avantgarde. Cela tient en partie au fait que tous prenaient leur source au
même endroit, chez Saint-Simon et chez Comte, qui ne divergeaient que sur la
question de savoir si les prêtres de leurs nouvelles religions devaient être
une « avant-garde » artistique ou scientifique. Si l’on souhaite commencer à
unifier les diverses couches de la pensée sociologique contre l’hégémonie de
l’économicisme, il faut tout d’abord dépasser cette histoire pernicieuse et
mettre en place ce que j’évoquais à la fin de ma deuxième partie :
un ensemble d’approches de la réalité sociale qui, élaborant
nécessairement cette dernière par rapport à un imaginaire social utopique, ne
seraient pas unies par leur volonté individuelle de s’imposer comme la seule
approche légitime – comme autant de sectes cherchant à prendre le pouvoir –,
mais bien par l’engagement partagé envers un projet et une éthique qui,
précisément, récusent ce genre d’attitudes. C’est une perspective audacieuse,
car les habitudes sectaires sont très profondément implantées. Mais c’est loin
d’être impossible. La plupart des meilleures recherches en sciences sociales en
sont proches, au moins implicitement.
( Traduit par Stéphane
Dufoix)
[1]
Le sous-titre original est « On sociology and wreckage ». Mais
nous ne résistons pas à l’envie d’emprunter le titre attribué, sur la
couverture de
la Revue du MAUSS
trimestrielle, n°6 ( 1989), à l’article de Gérald Berthoud, « Le
principe d’utilité et les “restes”. De la division des tâches entre l’économie
politique et la sociologie » (
ndlr
).