2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / C. Qu’une théorie sociologique générale est souhaitable, et ni impossible ni impensable
Réponses au GÉODE
Michel Freitag
Les questions que les organisateurs du symposium ont posées à
leurs invités ont une portée doublement cruciale pour la sociologie puisque
d’un côté, certaines ont un caractère fondamental pour la définition de notre
discipline ou encore pour la compréhension des transformations contemporaines
de la réalité que celle-ci étudie, et qu’en même temps, de l’autre, elles
flottent toutes manifestement dans l’air incertain du temps. On peut donc les
entendre de diverses manières selon les positions épistémologiques et
théoriques que l’on a soi-même adoptées en sociologie et le parti qu’on prend
relativement aux enjeux de la « globalisation » – puisque tous ne partagent pas
la conception wébérienne de la neutralité normative des sciences sociales. À
défaut de pouvoir clarifier ici ces préalables, il me faudra donc répondre de
manière un peu superficielle ou elliptique à des questions pourtant sérieuses
et profondes, et présenter sans trop d’argumentation les vues que je peux avoir
sur l’avenir de la sociologie et de la société.
Les « pères fondateurs » (je les appellerai ainsi sans faire de
nuances) partagent une même intuition fondatrice de la
spécificité du « social » (seule une
longue explication me permettrait d’enlever les guillemets) à l’égard d’autres
ordres de réalité (physique, biologique, psychologique). En ce qui concerne
plus précisément la sociologie, cette spécificité se traduit par un rapport
d’englobement critique relativement aux autres sciences sociales particulières
(l’histoire, l’économie, la science politique, la linguistique… ).
La relation qu’ils établissent entre la sociologie et la
philosophie est beaucoup moins claire : certains tendent à englober directement
la philosophie dans l’objet de la sociologie à titre d’idéologie; d’autres
tendent plutôt à voir dans la sociologie un prolongement et éventuellement une
novation imposée au questionnement philosophique. En tout état de cause et à
toutes fins pratiques (ou dogmatiques, ou pédagogiques), ceux qui pensaient
pouvoir réduire l’objet de la sociologie à une réalité purement physique,
psychologique ou purement formelle (mathématique, logique) aux fins de sa
description scientifique ont été de fait exclus de l’histoire de la
sociologie.
On doit relever cependant que cette intuition commune de la
spécificité du social s’exprime de diverses manières, qu’on peut néanmoins
considérer comme convergentes.
Je glane un peu arbitrairement quelques exemples de cette
pluralité d’expressions : Marx – l’intuition du caractère dialectique (et donc
aussi dialogique) de la réalité sociale, et donc la définition de la société
comme « structure des rapports sociaux » (la « dialectique de la nature » n’est
pas marxienne !); Durkheim – expliquer le social par le social, la conscience
et les représentations collectives; Simmel – la conception de la société comme
d’une « scène » où les sujets sont des « acteurs » qui jouent une certaine
pièce (qu’ils ne connaissent pas toujours !); Weber – le caractère significatif
de l’action sociale, qui n’existe comme telle qu’en s’adressant subjectivement
à autrui et en anticipant la représentation et la réponse d’autrui comme sa
propre référence d’objectivité; Parsons – le « système social », distinct du «
système de la personnalité », du « système des valeurs » et de l’environnement
naturel; et aussi la distinction entre l’acteur et ses « rôles sociaux », ainsi
que l’institutionnalisation des attributions et attentes de rôles, comme
objectivation sociale des valeurs…
Ces diverses expressions ont souvent été l’objet de critiques
ou de rejets entre les « fondateurs », mais en y regardant de plus près, on est
obligé de voir que ce qu’ils rejettent ainsi par la porte rentre aussitôt par
la fenêtre dans leur propre manière d’appréhender et d’objectiver la réalité
dont ils veulent parler. Ce qu’on peut en déduire, c’est que la « nature » de
cette réalité sui generis ne se laisse
pas définir ou décrire de manière immédiatement univoque, et que seul un
spectre assez large de concepts parvient à la cerner. Et j’en vois la raison
dans ce qu’elle intègre en elle en même temps des dimensions matérielles,
biologiques et symboliques et que le discours classique sur la « méthode
scientifique » est mal équipé pour rendre compte d’une telle réalité – ou s’y
adapter – puisqu’elle exclut dans son objet toute subjectivité et toute
réflexivité.
À cette dimension de spécificité du social se rattache aussi
communément, chez les fondateurs, l’affirmation de son
objectivité, c’est-à-dire de son
extériorité aux individus : contrôle social ou contrainte sociale, déterminisme
social, institutions sociales, intégration sociale, réification et aliénation,
etc. Même le concept wébérien de l’intériorisation des orientations
significatives implique qu’elles possèdent en leur spécificité une forme
d’existence extérieure objective qui leur confère un sens commun, une puissance
de synthétisation et de polarisation des intentions subjectives et des actes
particuliers où elles s’accomplissent.
Un troisième point commun est que le social possède un
mode d’unification ou d’« organisation »
propre, qui lui confère une unité structurée en dehors des individus
et à quoi correspond justement le concept de la société. Ici, les concepts qui désignent ce
caractère objectivement synthétique ou unifié abondent, mais à travers leur
diversité, ils gravitent tous autour de l’idée réaliste de la structure, ou
encore autour d’une métaphore organique : morphologie sociale, interdépendance
fonctionnelle, intégration sociale, division du travail social, solidarité
sociale, hiérarchies sociales.
Quelles que soient les variations, l’intuition sociologique
implique donc l’idée d’une cohésion sui
generis du social, créatrice d’un ordre objectif dont la description
représente précisément l’objet de la connaissance socio-logique. J’ajoute que
seule l’existence objective d’un tel ordre spécifique permet de justifier le
postulat méthodologique de l’empiricité du social, qui est impliqué dans la
prétention de scientificité de la sociologie.
Le quatrième point d’accord entre les « fondateurs » (moins
évident cependant chez certains, tel Simmel) tient dans leur partage d’une
vision « historiciste », qu’il ne faut cependant pas comprendre de manière trop
dogmatique. Disons qu’ils ont en commun non seulement l’idée que la réalité
sociale et les sociétés humaines ont un caractère historique, et donc variable
et évolutif, mais aussi que leur historicité propre s’inscrit dans une
orientation globale qui concerne le développement de l’humanité tout
entière.
Dans ce sens, leur reconnaissance de l’historicité des sociétés
humaines ne les conduit pas à un pur relativisme : tous étaient « modernes » au
sens où ils projetaient sur le changement social une mesure unificatrice
appréciable en termes de « progrès ». Cela dit, certains étaient des «
optimistes modernes » au premier degré (Comte et Saint-Simon, peut-être
Durkheim, et sans doute partiellement Parsons), d’autres ne l’étaient qu’au
second degré (Marx, sous la condition de la révolution), et d’autres encore
penchaient plutôt vers le pessimisme ou le scepticisme (Weber et Simmel). Le
seul qui ait dénié toute signification à l’historicité était Lévi-Strauss, ce
qui ne l’a pas empêché de prendre parti sur des questions qui engageaient
directement ou indirectement un sens normatif donné à l’histoire au moins
actuelle.
Le dernier point auquel je voudrais faire référence est que
tous les fondateurs visaient à la création de la sociologie comme
discipline scientifique « positive »,
qui se distinguerait par là aussi bien du discours normatif des humanités que
du caractère spéculatif de la philosophie, ou encore du pur formalisme
logico-mathématique. Après coup, eu égard à l’histoire effective de la
sociologie depuis bientôt deux siècles, il apparaît que c’est précisément cette
visée commune de scientificité qui a créé le plus de problèmes au développement
de la sociologie, parce que la volonté d’objectivité et d’empiricité qui s’y
exprimait s’est largement laissée capter par le modèle de scientificité des
sciences de la nature, lequel, pour des raisons de principe, ne correspondait
pas aux exigences épistémologiques propres à la connaissance d’une réalité
impliquant dans son mode ontologique d’existence des dimensions subjectives,
symboliques, normatives et identitaires, et donc une autoréflexivité de nature
synthétique. C’est aussi sur cette question ontologique et épistémologique que
la sociologie s’est le plus profondément déchirée : j’en prends pour exemple
les oppositions si profondément significatives entre la « compréhension » et
l’« explication », la résurgence continuelle de la « querelle du positivisme »,
le problème du rapport entre la « théorie » et la « praxis » et donc celui de
l’engagement critique de la sociologie, ainsi que l’attraction irrésistible –
même lorsqu’elle n’était pas reconnue explicitement – d’une approche
phénoménologique et herméneutique imposant la reconnaissance du caractère
irréductible de l’« interprétation ».
Aucun des fondateurs n’a échappé à ces questions et aux
tensions qu’elles engendraient aussi bien au niveau de l’élaboration des
méthodes de recherche que dans la formulation théorique. Et c’est sans doute en
raison de toutes ces tensions que la visée d’élaboration d’une théorie
générale, qu’ils partageaient tous, n’a jamais abouti à la constitution d’un
paradigme unificateur de la discipline possédant un caractère logiquement ou
méthodologiquement univoque. Mais cela n’empêchait pas de lui reconnaître une
certaine unité d’un autre type, fondée sur l’articulation
polémique des diverses problématiques
qui s’y déployaient, et qui correspondaient finalement aux tensions, aux
contradictions et aux luttes qui animaient le développement même des sociétés
modernes. Et cela n’empêchait pas non plus que les concepts élaborés par chaque
courant sociologique non seulement entraient tous en résonance les uns avec les
autres, mais participaient tous ensemble à la formation d’un même champ
d’objectivité qu’unifiait un débat critique interne. Ce qui a en fin de compte
le plus manqué à la sociologie issue des pères fondateurs, c’est de reconnaître
la spécificité épistémologique de la discipline qu’ils construisaient ensemble
à travers leurs divergences et leurs affrontements, et que cette spécificité
consistait précisément dans son caractère intrinsèquement critique, normatif et
dialectique, la sociologie s’affirmant non comme une science positive, mais
comme un moment de clarification et d’articulation réfléchie de la
praxis d’autoproduction de la société
elle-même.
Je dirais qu’elle est en même temps en continuité et en
rupture, selon la manière dont on envisage le rapport qu’elle entretient avec
la réalité qu’elle étudie : la société (ou encore le social). Si l’on juge que
la sociologie est idéalement une discipline scientifique qui étudie son objet
de l’extérieur à partir d’un fondement épistémologique qui lui assure au moins
virtuellement indépendance et autonomie à l’égard de son objet, alors on
devrait constater que la plupart des courants sociologiques contemporains – et
surtout la grande majorité des pratiques de recherche – sont en rupture par
rapport à la sociologie classique, quelle que soit l’école que l’on privilégie
dans l’établissement de cette comparaison (disons, Marx, Durkheim-Mauss, Weber
ou Parsons, ou encore Lévi-Strauss que l’on peut bien considérer comme
sociologue vu l’impact du structuralisme non seulement sur l’anthropologie,
mais sur la sociologie et l’ensemble des sciences humaines). Dans ce sens, la
sociologie contemporaine est très majoritairement « post-marxienne », «
post-wébérienne », « post-durkheimienne », « post-fonctionnaliste » et «
post-structuraliste ». Mais si l’on admet, au contraire, que la sociologie
s’inscrit directement dans la réalité qu’elle étudie comme une forme spécifique
de son autoréflexion polémique, alors il apparaît plutôt que les
transformations contemporaines des pratiques sociologiques ne font que
participer, en les reflétant et en s’y engageant, aux débats qui sont impliqués
dans la mutation contemporaine de la société, comme l’avaient déjà fait les
divers courants théoriques de la sociologie classique.
Ce qui a alors changé de ce point de vue, c’est la nature des
enjeux qui sont impliqués dans les transformations sociales et sociétales
contemporaines : ils ne tournent plus autour de la question de la réalisation
de la modernité et de ses idéaux face à la tradition, et ne s’articulent plus
spécifiquement à la grande question du maintien de l’intégration sociale et
sociétale par-delà les contradictions nouvelles qui résultaient du
développement du capitalisme. Le sens théorique des pratiques sociologiques
doit maintenant être compris à la lumière de la façon dont elles s’inscrivent
dans le procès de mutation des sociétés modernes en une nouvelle réalité «
post-moderne » de type systémique, au cours duquel les régulations politiques
et institutionnelles à caractère vertical se voient remplacées ou débordées par
des régulations décisionnelles-opérationnelles-pragmatiques qui étendent
horizontalement leur emprise directe sur « l’environnement social ».
Schématiquement, les travaux des sociologues se rapportent
alors de trois manières à cette mutation : soit en la légitimant
théoriquement~idéologiquement, soit en s’inscrivant directement, à titre
d’expertise pratique, dans les nouvelles formes techniques de la gestion
opérationnelle directe du social et de ses « problèmes », soit encore en
adoptant une position critique à l’égard de cette mutation globale et en se
souciant d’organiser la résistance. Je reviendrai sur ces différences dans le
cadre de la question suivante, mais je voudrais encore souligner ici que ces
trois attitudes sont confrontées ensemble à un triple enjeu théorique majeur :
celui de la dissolution effective de la réalité synthétique et
institutionnellement différenciée de la société dans les nouveaux
fonctionnements systémiques à caractère autorégulateur et autoréférentiel qui
étendent de plus en plus leur emprise sur l’ensemble des espaces sociaux (la «
globalisation »); celui de l’historicité réflexivement orientée qui avait
caractérisé le développement cumulatif de la modernité; et celui enfin de la
disparition de la sociologie en tant que discipline théorique de nature
critique. C’est d’ailleurs le caractère problématique de ces trois horizons,
qui ne peuvent s’énoncer que de manière négative dans le langage de la
sociologie classique, qui a servi de référence aux cinq questions qui nous sont
posées ici.
Le concept de société compris dans le sens générique que lui
ont donné les sciences sociales est une production moderne : il désignait
antérieurement la « bonne société ». Il en va de même en ce qui concerne le
sens qui a été donné au concept beaucoup plus ouvert du social, dont
l’acception ancienne désignait d’abord la propension individuelle à la
socialité. Le concept moderne de société désigne l’ordre d’ensemble auquel
obéissent toutes les pratiques sociales, et cet ordre a un caractère objectif
pour les individus puisqu’il est institué et que c’est en lui que s’opère
l’intégration réelle de toutes les manifestations sociales. Cette objectivité
de la société est impliquée également dans l’idée de la spécificité du social
(Durkheim, par exemple) puisqu’à défaut d’une telle référence réaliste à un
mode et à un lieu de totalisation, il n’y aurait en dernière instance dans
l’activité humaine que du « moral », du « psychologique », du « biologique » ou
encore du « physicochimique ». On peut donc parler d’une « découverte moderne »
du caractère objectif de la réalité sociale et de l’autonomie de l’ordre qui la
régit.
Il est aussi évident que l’État-nation est une forme
spécifiquement moderne d’organisation de la vie collective. La formation du
concept moderne de société et la constitution moderne de l’État-nation sont
donc deux phénomènes congruents, d’où il résulte aussi que c’est de manière
privilégiée le cadre de l’État-nation, avec sa double intégration politique et
territoriale relativement univoque, qui s’est imposé dans la formation de
l’image concrète de cette réalité objective positive qu’était la société pour
la sociologie qui se proposait de l’étudier. Mais cette congruence, cette
réciprocité ou ce parallélisme entre le concept de société et la réalité
socio-historique de l’Étatnation ne sont aucunement impliqués dans l’intuition
sociologique. Aussi le concept de société était-il à peine formé qu’il fut
utilisé pour désigner des réalités sociales globales et autoconsistantes qui ne
coïncidaient pas avec les cadres, les structures et les espaces propres aux
États-nations. On a ainsi parlé non seulement de la société moderne et de
la société capitaliste, mais aussi de
la société féodale et de la société grecque ou de la société chinoise, ou
encore de la société dogon, alors qu’il était bien évident qu’il ne s’agissait
pas d’États-nations. Ainsi le concept de société est donc bien d’origine
moderne en tant que concept, mais son intuition fondatrice débordait d’emblée
le cadre particulier de sa formulation originelle, et il s’est acquis une
valeur cognitive rétrospective sur le plan historique. C’est dans cette
application rétrospective qu’il s’est d’ailleurs rapidement dédoublé en donnant
naissance, en son sein même, à l’opposition de la Gemeinschaft et de la
Gesellschaft qui désignaient deux
modalités fondamentales de constitution de la société. Cela soulève alors la question de
savoir si, de manière cette fois-ci prospective, la réalité qui s’instaure sous
la forme ou sous le nom de la globalisation correspond encore au concept de la
société, pour en former seulement une nouvelle variante. Cela pose le problème
des conditions de possibilité de l’existence de la société comme réalité
objective extérieure aux individus.
La condition ontologique fondamentale de l’existence objective
de la société réside dans le caractère symbolique de l’existence humaine (et
pas seulement de l’interaction humaine). Les êtres humains se distinguent des
choses physiques et des autres êtres vivants par le fait que leur existence
(leurs interactions avec autrui et avec le milieu environnant, mais aussi leur
identité, toutes leurs représentations, etc.) se déploie dans le symbolique et
est structurée par lui. C’est la question de la reconnaissance symbolique qui
est au cœur originel non seulement de la socialité et de l’humanité des
individus, mais de la constitution de l’espace commun de vie dans lequel ils
réalisent ensemble leur humanité et leur sociabilité en tant qu’animal sapiens sapiens et que
zoon politikon. La question décisive
est ici que le symbolique n’est pas simplement un médium formel (ou technique),
une simple modalité abstraite et générale de la communication et de la
représentation humaines et que, concurremment, la socialité et la rationalité
ne sont pas simplement des facultés ou des dispositions ontologiques des sujets
humains. Comme le langage qui n’existe que dans la forme et la matière de
langues concrètes et particulières, comportant chacune leurs règles
grammaticales et leurs lexiques substantiels et déterminés, le symbolique en
général est une forme informante qui se trouve toujours déjà structurée dans
son contenu ou sa substance sémantique, et il n’« opère » en tant que mode de
représentation et de communication qu’à travers des formes substantielles déjà
constituées ou instituées de manière déterminée. [… ]
On est ici en présence de la figure matricielle de l’existence
réelle de la société extérieurement aux individus, et cette existence est
toujours nécessairement déjà déterminée et particularisée concrètement, quelles
que soient les formes diverses que peut prendre cette particularisation. Mais
il y a plus :
dans toutes les sociétés, cette objectivité de l’identité
collective comprise dans sa portée en même temps cognitive, normative et
expressive, est elle-même déjà représentée dans des récits à caractère
autoréflexif – les mythes, les religions et les morales traditionnelles, puis
les principes et les éthiques rationnelles modernes, les discours idéalistes
des humanités et des anciennes « sciences morales », et les sciences sociales
s’y inscrivent encore par tout ce qui appartient à leur portée normative,
régulatrice et éventuellement émancipatrice. Cette objectivité du symbolique
s’est, à travers l’histoire, construite et déployée sous plusieurs formes,
allant de celle du « langage-culture » archaïque à celle de l’État-nation
moderne, mais cette dernière se tient encore entièrement à l’intérieur du champ
symbolique, comme cela ressort, entre autres, de l’exigence de légitimation du
pouvoir dès le moment où son exercice est assumé par une instance séparée du
cours quotidien de la vie sociale.
Si l’existence réelle de la société est d’abord fondée dans le
symbolique, elle répond encore à une autre exigence que je nommerais «
écologique ». Une des premières images qui s’offre à la représentation réaliste
de la société est fournie par l’analogie organique, et une autre, qui en est
dérivée, est celle de l’interdépendance fonctionnelle des diverses instances ou
modalités différenciées de la pratique qui concourent de manière spécifique à
l’existence et à la perdurance de l’existence collective. Toutes deux font
référence au soubassement biologique de la vie humaine (les métaphores du «
corps social » et de la « reproduction »). Toutes deux réfèrent également à
l’exigence d’un échange sélectif avec le milieu, qui est intégré dans la «
morphologie » même de la vie sociale (Durkheim) – comme il l’est dans celle des
êtres vivants –, et c’est cette exigence qui encadre tout le procès de la
symbolisation. Celle-ci assume donc à son propre niveau représentatif
l’accomplissement collectif de cette exigence biologique d’inscription dans le
monde : ce que réalise d’abord le symbolique, c’est la mise en commun de la
dépendance biologique à l’égard du monde, qui prend à travers lui une valeur
conditionnelle. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il ne se limite pas à cette
dimension fonctionnelle puisqu’il ouvre spécifiquement tout l’univers de la
virtualité et de l’idéalité; mais le rapport qu’il entretient avec l’univers
concret de la sensibilité y reste enraciné.
Ces deux conditions anthropologiques générales, qui fondent
l’objectivité en soi de la société, non seulement ne sont pas reproduites, mais
elles tendent à être directement écartées et détruites dans le développement de
ce que nous nommons la « globalisation ». D’un côté, la globalisation fait
partie du procès de formation d’une société élargie au niveau mondial, que je
nommerai ici la « mondialisation ». Mais de l’autre, les modalités
opérationnelles et systémiques qui caractérisent formellement la manière dont
elle s’impose aujourd’hui, essentiellement à travers l’ouverture des marchés et
l’abolition de la capacité de réglementation des États, représentent aussi une
forme de dissolution de la société et de la socialité. [… ]
C’est donc de manière critique que j’utilise ici le concept de
globalisation pour désigner un procès
historique (largement télécommandé idéologiquement) qui tend à assujettir la
totalité de l’espace social (et largement aussi l’espace naturel) à des
logiques formelles et impersonnelles qui sont celles de l’économie de marché,
des développements technologiques et des moyens de communication et
d’information. Ces logiques « systémiques » autoréférentielles tendent vers
leur propre expansion illimitée, sans égard pour la richessse et la complexité
concrète du monde social et naturel qu’elles ont la puissance de transformer,
de bouleverser et virtuellement de détruire puisqu’il tombe dans
l’environnement sur lequel leur mode de fonctionnement leur impose d’étendre
continuellement leur emprise. Je réserverai en revanche le concept de
mondialisation pour désigner un procès
qui viserait à un réaménagement des structures normatives et identitaires
(culturelles et politiques) qui régissent la vie collective au niveau mondial,
en réponse à l’élargissement des champs de l’expérience collective et des
solidarités qui résulte d’une commune confrontation aux problèmes nouveaux qui
découlent de la globalisation. Il s’agirait ici de jeter les bases d’une
organisation sociale qui permette la réalisation mondiale de finalités humaines
réfléchies, comme l’accroissement de la justice, du bien-être, de la liberté,
dans la reconnaissance d’une même dignité humaine.
Pour mettre directement l’opérationnalité systémique en rapport
avec ce que j’ai posé plus haut au fondement de l’objectivité de la société,
soit la dimension symbolique et la dimension fonctionnelle, on peut voir ce
qu’il advient de celles-ci dans la théorie des systèmes de Niklas
Luhmann.
Si on la considère en effet dans le rapport qu’elle entretient
avec les transformations majeures qui sont en cours dans les sociétés
contemporaines et non seulement selon la signification purement formelle et
toute générale que voulait lui conférer son auteur, la théorie de Luhmann est
un puissant instrument d’analyse des formes que prend la globalisation et des
conséquences qu’aurait leur généralisation. Or, dans cette théorie, les
dimensions du symbolique et de l’intégration fonctionnelle disparaissent
catégoriquement de l’espace collectif, la première se retrouvant éventuellement
avec une valeur strictement « consommatoire » et non plus « expressive »
(Parsons) dans le système de l’individualité; mais elle y est éclatée dans les
myriades d’« individus quelconques » qui forment la nouvelle « multitude »
(Deleuze, Agamben, Virno, Negri). Luhmann gomme en effet toute la puissance
synthétique et toute l’aprioricité du symbolique hors du fonctionnement
communicationnel-informatique des systèmes, et avec le symbolique disparaît
aussi toute référence à la personne humaine et à sa conscience synthétique :
les systèmes s’autorégulent de manière cybernétique. Mais ils sont aussi
autoréférentiels, et dans cette autoréférentialité disparaît la prise en compte
réflexive de toute dépendance « organique » à l’égard du monde, qui perd
également toute consistance et toute objectivité propres.
Cela ne signifie pas qu’une humanité régie de manière
systémique échapperait à cette dépendance, mais celle-ci n’est plus représentée
nulle part, ni d’aucune manière, dans les processualités opératoires auxquelles
ont été déléguées sans retour la « gestion » de son existence et la
détermination de son avenir : les fonctionnements systémiques sont, au sens le
plus strict du terme, des « procès sans sujets ni fins », et ils ne rencontrent
plus aucun « objet » dans leur environnement, mais seulement des « informations
» indéfiniment dispersées, qui ne se présentent que sous la forme de leur
complexité. Les limites imposées par le rapport à la nature ne sont pas
vaincues, mais elles ne sont plus intégrées normativement et identitairement
dans la vie de la société, et elles ne s’y manifestent dès lors que comme «
catastrophes » virtuelles (la Risiko-Gesellschaft de Beck).
Ainsi, lorsqu’il s’agit de décrire et de comprendre la nature
et les modalités d’opération de la nouvelle réalité systémique, il se trouve
que nous disposons déjà d’une théorie puissante pour le faire : la théorie de
Luhmann s’applique parfaitement à l’analyse de la signification et des
conséquences de la globalisation. Mais du même coup, la théorie luhmannienne
est aussi la plus précise et la plus cinglante « prophétie de malheur » que
nous ayons pour nous avertir, non de ce qui va arriver fatalement, mais de ce
qui risquerait (et est déjà en train) d’advenir si nous nous abandonnons à la
logique systémique qui coïncide avec la globalisation. Et elle ne nous avertit
pas au nom d’un Dieu extérieur dont elle nous rappellerait la puissance et nous
annoncerait le courroux : elle nous avertit seulement des conséquences de
l’abandon de notre propre volonté et de notre propre jugement réfléchissant. En
effet, le « système » n’est rien d’autre que l’objectivation réifiée de notre
capacité de juger et de vouloir, dont nous nous « déchargeons » (
entlasten) sur des systèmes
autoréférentiels et autorégulateurs qui, en intégrant les technologies
informatiques et cybernétiques dans leurs modalités opératoires, fonctionnent à
notre place et hors de nous. Gehlen avait compris avant Luhmann la portée
anthropologique et philosophique de l’univers systémique.
Mais de l’autre côté, de quoi disposons-nous maintenant, en
fait de théorie générale, pour comprendre cette alternative à la globalisation
systémique qu’est la mondialisation et
pour nous y orienter de manière réfléchie et critique ? De pas grand-chose, il
faut bien l’avouer, et c’est presque un déshonneur pour les sciences sociales
et tout particulièrement pour la socio-logie. C’est comme si – suivant
l’exemple des philosophies de la déconstruction, ou aspirée par
l’individualisme ambiant, ou encore submergée par les mille tâches
d’intervention directe qui résultaient de la décomposition des institutions
modernes – la sociologie avait carrément tourné le dos, depuis trente ans, aux
problème de la synthèse, du sens et de l’orientation globale de l’action
collective, et cela à tous les niveaux où ils se posent :
celui du sujet et celui de la société, certes, mais aussi celui
qui est propre à chaque institution (les institutions politiques, le droit,
l’économie, l’art, la culture, la science); et il en va de même pour la
synthèse de l’expérience et pour la synthèse que représentent toute vie et le
monde lui-même (puisque, après tout, jusqu’à présent il « tenait ensemble »
sans nous). Mais ce n’étaient plus des problèmes pour les sociologues (et c’est
pour cette raison d’abandon qu’on a décrété que la théorie générale était
dépassée !), et comme c’étaient des problèmes quand même, d’autres s’en sont
occupés à leur place : des historiens par exemple (je pense à Éric Hobsbawm),
ou des philosophes (je pense à Hans Jonas), ou des biologistes (je pense à
Adolf Portmann), et même des physiciens et des théologiens. La sociologie doit
rouvrir ses portes et prendre l’air qui vient du dehors si elle veut retrouver
son objet.
Je ne pense pas que la globalisation va triompher : face à
Davos, il y a maintenant Porto Allegre. Mais la mondialisation qui s’impose en
alternative a besoin elle aussi d’être pensée et réfléchie. Comment organiser
un espace commun au niveau mondial ? Comment créer de nouveaux pouvoirs
supranationaux, qui ne soient pas seulement l’émanation d’une superpuissance
qui a confondu justement son destin avec celui de la globalisation ?
Comment articuler une véritable société mondiale aux formes des
sociétés déjà existantes ? Comment concilier ou harmoniser les civilisations
qui se rencontrent sans se connaître ? Si la sociologie se contente de prendre
la globalisation pour un fait positif, elle disparaîtra en elle en même temps
que la société qui était son objet et qu’elle représentait de manière critique.
Un à un, les sociologues se reconvertiront peut-être en économistes, en
psychologues, en logiciens et en informaticiens, ou encore en travailleurs
sociaux (pour travailler dans les « filets de sécurité » par exemple). Mais si
elle reconnaît que la mondialisation est une tâche difficile pour l’humanité et
qui la concerne directement, elle peut assurer son avenir sans avoir à rompre
radicalement avec son héritage : elle retrouvera son rôle qui est de réfléchir
sur la praxis pour l’orienter selon
les lumières de la raison, ou plutôt, simplement pour l’aider à être plus
raisonnable.
La sociologie est pour moi une discipline critique, qui exige une approche
dialectique; je veux dire par là
qu’elle s’inscrit elle-même dans la dialectique des rapports socio-historiques,
mais qu’elle ne s’y inscrit pas seulement factuellement et n’importe comment,
au même titre que n’importe quelle autre pratique significative : elle y
introduit un moment critico-réflexif de la construction duquel elle est
elle-même responsable, et qu’il lui faut justifier en même temps
épistémologiquement et politiquement. Elle doit donc se plier à une exigence de
rationalité (de cohérence) et d’objectivité (de véridicité), mais elle doit en
même temps assumer l’obligation de solidarité et de réciprocité qui définit le
politique. Je ne peux absolument pas développer cela ici, mais je voudrais
seulement dire que tous les socio-logues qui se sont occupés et préoccupés de
la société l’ont toujours fait de manière critique et dialectique, même
lorsqu’ils affirmaient suivre une voie méthodologique qui excluait par principe
une telle participation à la « vie de l’objet ».
En deuxième lieu, je pense que la sociologie occupe une
position de synthèse par rapport à toutes les autres sciences sociales, et cela
justement parce qu’elle est « science » de la société et de son développement
historique, et que tous les domaines particuliers de l’action (le politique,
l’économique, le juridique, le scientifique, l’esthétique) ont, dans leur
spécification, déjà été eux-mêmes des productions sociales-historiques. Ces
réalités – qui forment les objets des sciences sociales particulières –
n’existent donc pas en soi, et il appartient à la sociologie d’en étudier la
production, fût-ce par-dessus la tête des sciences sociales particulières
lorsque celles-ci se contentent d’appréhender leurs objets respectifs de
manière immédiatement positive.
Mais si la sociologie a ainsi une tâche d’intégration critique
des résultats des sciences sociales, encore faut-il qu’elle reste constamment à
leur écoute.
La sociologie s’enrichit par son ouverture, et l’obsession de
son identité disciplinaire est stérilisante.
Il en va de même en ce qui concerne le rapport de la sociologie
à sa propre tradition : ce ne peut être une fidélité dogmatique. Comme la
socio-logie se tient dans la société et dans l’histoire (l’historicité, avec
ses enjeux), la sociologie réinterprète continuellement sa propre tradition de
manière critique, en la replaçant rétrospectivement dans le moment sociétal et
historique auquel appartenait chacune de ses réalisations. Il lui revient donc
d’en refaire continuellement la synthèse. Cela implique la reprise continuelle
de tout le trajet historique de la sociologie et des sciences sociales, ce qui
peut être fait non seulement en s’efforçant d’acquérir une position de surplomb
(comme le fait toute démarche compréhensive !), mais aussi de l’intérieur,
c’est-à-dire à partir de n’importe quelle position plus particulière, à la
condition qu’elle renonce à son dogmatisme méthodologique, théorique ou
technologique (technocratique). Certaines positions évidemment s’y prêtent
mieux que d’autres. Le surplomb qu’on peut viser à acquérir ainsi n’est jamais
que relatif à un certain moment historique, aux connaissances dont on dispose
effectivement, et aux prises de position normatives que l’on adopte
personnellement dans la société, toutes choses qui exigent justification. Mais
une telle justification est alors de nature politique, morale, épistémologique,
philosophique, et pas spécifiquement « socio-logique ». La recherche d’un tel
surplomb critique doit donc être faite avec « réserve » et « modestie », elle
n’a rien à voir avec l’affichage arrogant d’un quelconque « point de vue
transcendant ». Les sciences humaines et les sciences sociales, quoi qu’elles
en aient pensé, restent une forme des humanités, et c’est bien pour elles si
elles sont parvenues à en élargir et renouveler le regard sans
l’appauvrir.
Il faut faire une place particulière au rapport que la
sociologie entretient avec la philosophie et avec l’histoire, parce qu’elle ne
les englobe pas comme des sciences sociales particulières, mais qu’elle se
marie plutôt avec elles. La dimension spéculative (philosophique) fait partie
de la sociologie d’une part, parce qu’elle-même fait partie de la vie humaine
et de son procès « d’autocréation », mais aussi parce qu’elle est comprise dans
la réflexion que la sociologie doit faire concernant la nature de son objet.
L’inverse est aussi vrai cependant, puisqu’il n’y a pas de spéculation fondée
qui ne repose sur l’observation du réel. L’intuition sociologique concernant le
caractère réel de la société et la spécificité ontologique de la dimension
sociale, est donc au sens fort une intuition à portée philosophique – au même
titre que l’intuition psychanalytique concernant l’inconscient. Dans ce sens,
la socio-logie renouvelle la philosophie, ou du moins devrait-elle le faire
s’agissant de toute philosophie qui pense l’homme, le monde et la place de
l’homme dans le monde; le social, ou la société, est une médiation nécessaire
non seulement à leurs rapports, mais dans leur moment même de
constitution.
Il en va de manière analogue pour le rapport de la sociologie à
l’histoire, puisque l’existence humaine est historique, et qu’elle est
historique au sens fort de l’historicité parce qu’elle est sociale. Toute
sociologie compréhensive est historique, et toute histoire objective est
sociologique.
Un dernier mot sur le rapport vraiment très particulier de la
sociologie à l’économie : ce sont en somme des sœurs ennemies ! Je ne parle pas
ici de l’oikonomia, au sens
aristotélicien, qui est une science sociale particulière qui traite de la
satisfaction des besoins; je parle seulement de l’économie « chrématistique »,
qui n’est pas une science objective mais une doctrine dogmatique qui concerne
virtuellement l’ensemble de la vie sociale, et qui enjoint de la réduire à la
forme des rapports qu’entretiendraient entre eux de purs « étrangers » (Simmel)
qui ne sont a priori liés par aucune
normativité commune, ni solidaires dans le cadre d’aucun pacte social.
Comme compréhension de la réalité humaine, sociale et
historique, l’économie chrématistique est à la sociologie comme la
globalisation l’est à la mondialisation, comme Davos l’est à Porto
Allegre.
Pour conclure sur la nature et sur l’avenir de la sociologie,
je dirai qu’elle se place elle-même dans le point de vue ou au foyer du « sujet
historique » (Touraine), comme le fait d’ailleurs chaque être humain lorsqu’il
prend position dans la société et surtout vis-à-vis d’elle. Le sociologue
cherche cependant à le faire avec compétence et en connaissance de cause, il a
vocation à élargir la vue et à la détailler, en réglant la focalisation au plus
juste, ce que ne fait pas toujours chaque être humain. La dissolution de la
société dans la globalisation – qui était l’hypothèse à laquelle on nous a
demandé de réfléchir – impliquerait la disparition du sujet historique et de
l’historicité (la « fin de l’histoire » de Fukuyama) en même temps que la
société se convertirait en système et ferait donc tomber la sociologie en
déshérence.