2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / C. Qu’une théorie sociologique générale est souhaitable, et ni impossible ni impensable
La sociologie comme moment anti-utilitariste de la science sociale
Alain Caillé
Si l’on devait s’en tenir à l’incroyable variété des écrits qui revendiquent le label sociologique ou à l’invraisemblable hétérogénéité des cursus d’enseignement de la sociologie – dans aucune université, on n’enseigne
sous ce nom la même chose –, force serait de conclure que la discipline
n’existe que sous la forme d’une fiction et que, pour autant qu’elle se veuille
scientifique, elle s’apparente fortement à la science introuvable des questions ou des solutions imaginaires. Dans aucun autre champ de pensée
prétendant à la connaissance, on ne trouve un écart aussi grand entre des
définitions également possibles et reçues de l’objet ou de la méthode.
Quant à l’objet. – Dans le sillage de la tradition positiviste française
(de Saint-Simon jusqu’à Marcel Mauss en passant par Auguste Comte et
Durkheim), elle peut être pensée comme l’autre nom qui désigne la science
sociale en général, en y incluant l’anthropologie, l’histoire et une partie de
l’économie et de la philosophie politiques, ou bien, au contraire, comme
une discipline particulière des sciences sociales parmi d’autres. Et chacun
de ces deux choix à son tour – le choix généraliste ou le choix particulariste – ouvre sur toute une série d’options possibles. La visée généraliste
peut en effet être menée dans une optique systémique, avec un fort accent
placé sur la synchronie. L’attention principale est alors portée à l’unité, plus
ou moins fragmentée, de la société et à la manière dont celle-ci se décompose en sous-systèmes plus ou moins fonctionnels et systémiques, plus ou
moins compatibles ou plus ou moins irréductibles et perdifférenciés ( ausdiffenrenziert). Ou bien, à l’inverse, priorité est donnée à l’histoire, à l’aléa,
à l’événementiel et à la contingence, et l’idée même de société ou d’une
possible cohérence systémique de l’ensemble des sphères d’action sociale
se retrouve alors minorée, voire congédiée. La première option, qui va de
Durkheim à Luhmann en passant par Talcott Parsons, Lévi-Strauss et Louis
Dumont, est celle de l’école sociologique française, du fonctionnalisme,
du culturalisme et du structuralisme. La seconde ouvre sur le gigantesque
champ de la sociologie historique comparative dont le champion incontestable est Max Weber. Mais il convient d’ajouter que chacune de ces deux
options possibles ne prend d’envergure véritable qu’en ménageant en son
sein une place à l’option symétrique.
Cependant, depuis une trentaine d’années au moins, le choix qui semble
s’imposer de plus en plus au sein de l’institution sociologique est le choix
particulariste. Confrontés aux fortes revendications identitaires des autres
disciplines, et notamment à celles de la science économique, de l’histoire
ou de la philosophie, les sociologues n’ont cessé d’en rabattre de leurs ambitions. Ils ne revendiquent généralement plus un savoir généraliste, transversal ou en surplomb, mais un savoir différent. Mais différent en quoi et
par quoi ? Différent en raison de la possession d’un objet spécifique ou bien
de la capacité du sociologue à jeter sur les objets des autres un regard décalé ?
Cette question n’est en fait guère résolue et elle n’est, à vrai dire, même pas
souvent posée.
Que la sociologie puisse avoir un ou des objets spécifiques, cela semble
tout d’abord évident si l’on en juge par l’existence de nombreuses socio-logies spécialisées : sociologie du travail et des organisations, sociologie
du sport, du loisir, de la santé, du droit, de l’État, de la guerre, de la science,
de l’économie, etc. Les objets ainsi visés étant bien réels, les sociologies
qui en traitent peuvent se croire assurées de leur scientificité au moins potentielle. À un objet donné, un savoir délimité. Néanmoins la question se pose
de savoir comment ces diverses sociologies se rapportent les unes aux autres
et ce qu’elles peuvent bien avoir en commun, en quoi elles sont « de la
sociologie », s’il n’existe pas une forme ou une autre de sociologie générale (faut-il d’ailleurs parler d’une sociologie politique, d’une sociologie
économique, d’une sociologie industrielle, etc., ou bien d’une sociologie
de la politique, de l’économie, de l’industrie, etc. ?). Par ailleurs, sur chacun de ces objets, la concurrence avec les autres disciplines est rude. Pour
quelles raisons une économie, une ethnologie, une philosophie ou une histoire de chacun de ces objets ne seraient-elles pas supérieures et préférables,
en fait ou même en droit, à leur sociologie ? La définition des sociologies
particulières par leur objet empirique se révèle donc illusoire (Simmel l’avait
déjà fortement souligné). Reste alors aux sociologues à revendiquer en
propre non pas l’étude du contenu de telle ou telle activité mais de sa forme,
et à exhiber, à défaut d’une théorie générale, les appareillages méthodologiques spécifiques permettant de la fixer.
Concrètement, depuis une trentaine d’années, l’évolution dominante de
la discipline s’est caractérisée par le passage d’une perspective macrosociologique à une optique microsociologique, inspirée par l’interactionnisme symbolique (aujourd’hui relayé par l’analyse de réseaux), et par l’abandon partiel
du projet d’une sociologie historique comparative systématique, attentif à
l’histoire universelle, au profit d’un point de vue constructiviste~déconstructionniste qui se soucie plus de démontrer la part de contingence et d’arbitraire
des institutions existantes que d’analyser leur enracinement historique concret.
Reste à savoir quelles méthodes vont être réputées adéquates au point de vue
micro-interactionniste et déconstructiviste aujourd’hui dominant.
Quant aux méthodes. – La querelle entre les diverses options envisageables en matière de méthodes est peut-être plus inexpiable encore que
celle qui porte sur les objets. Wolf Lepenies a bien montré comment la
sociologie classique s’est trouvée tiraillée entre l’idéal littéraire du roman
réaliste (lui-même sensible à l’idéal sociologique… ) et l’idéal des sciences
de la nature. L’œuvre de connaissance sociologique doit-elle être de même
type que l’œuvre scientifique (impersonnelle et cumulable), que l’œuvre
d’art (toujours singulière) ou que l’œuvre de pensée philosophique (singulière comme l’œuvre d’art, mais visant à la connaissance comme l’œuvre
de science)? Plus concrètement, comment une même discipline peut-elle
abriter en son sein des champions de l’analyse mathématique des faits
sociaux (de Paul Lazarsfeld à l’analyse des réseaux), de simples observateurs empiristes sans phrases et des défenseurs, comme Jean Baudrillard,
de l’analyse poétique, sans compter les multiples variantes de l’approche
phénoménologique, diversement croisées avec l’épistémologie du second
Wittgenstein ? À cette diversité déjà considérable, il convient d’ajouter le
fait que selon son choix d’objet – généraliste ou particulariste – et en relation avec ses options méthodologiques ou théoriques, chaque sociologue
prendra plus particulièrement appui sur telle ou telle discipline – la
science économique pour les tenants de la rational action theory, l’histoire pour les comparativistes, la philosophie morale et politique pour les
sociologies critiques, l’anthropologie, l’éthologie ou la linguistique pour
l’interactionnisme microsociologique, etc. Et chacune de ces disciplines,
à son tour, est elle-même traversée, bien sûr, par des querelles d’objet et de
méthode. Sans parler des différends politiques et idéologiques…
La seule conclusion qui semble donc se dégager de ce premier panorama est que l’hétérogénéité de la discipline sociologique est telle que, pour
tenter de faire tenir ensemble vaille que vaille tous ses morceaux éclatés,
il faudrait les rassembler sous l’idéal d’une sociologie vraiment très très
générale. Trop générale ? Celle-ci semblant hors de portée, grande est
donc la tentation de laisser la discipline dans son état global d’éclatement
sans prétendre recoller quelque morceau que ce soit. Et au nom de quoi
d’ailleurs, à quel titre, entreprendrait-on cette reconquête de l’unité perdue – et d’autant plus perdue que jamais trouvée – du savoir sociologique ?
DE LA SOCIOLOGIE CLASSIQUE ET DE SON UNITÉ RELATIVE
Avant de se résigner à la démission face à des disciplines mieux assurées de leurs fondements et de leur unité relative, il faut néanmoins se
demander s’il est vraiment impossible d’identifier un commun dénominateur partagé par ceux qui sont généralement considérés comme les grands
ancêtres ou les pères fondateurs de la discipline. La seule chose sur laquelle
les sociologues sont d’accord, écrivait R. Aron, c’est sur le fait qu’ils sont
en désaccord sur ce qu’est la sociologie ! Mais, fait étrange – et qui mérite
réflexion –, ils sont également et en tout cas le plus souvent d’accord sur
ce qui n’est assurément pas de la sociologie. Est-il vraiment impossible
d’identifier les sources et les raisons de cet accord sur le désaccord ? Autrement
dit, de repérer en quoi la sociologie diffère de la philosophie des philosophes, de l’économie des économistes ou de l’histoire des historiens ?
Esquissons ici un type idéal de la sociologie des fondateurs. Pour comprendre l’enjeu central de la sociologie classique, il faut montrer, croyons-nous, comment l’ambition sociologique s’est déterminée au premier chef
par rapport à l’économie politique, dans son sillage et en opposition avec
elle, et, secondairement, par rapport à la philosophie (secondairement
puisque la prise de distance principale a déjà été effectuée par les
économistes).
Le fait premier à observer est que la sociologie se constitue tout d’abord
dans une relation d’adhérence à l’économie politique et, au-delà d’elle, à
l’imaginaire utilitariste qui lui sert de matrice. Pour la quasi-totalité des
fondateurs, grands lecteurs des économistes, il allait sans dire que les
économistes avaient en effet ouvert la voie à une analyse proprement scientifique, objective, des phénomènes sociaux (seuls Comte et Durkheim
rechignaient à l’admettre). L’adhérence au « programme » des économistes
est tout d’abord largement adhésion. Le degré zéro de la démarche socio-logique apparaît avec la superposition à cet acquiescement premier d’une
dimension d’objection à l’économie politique, qui est au premier chef
objection au modèle de l’Homo œconomicus. Ce dernier, pensent les socio-logues, ne peut pas se réduire à lui-même. Il n’est tel que sous le capitalisme (Marx), qu’en Amérique et doublé d’un homme profondément croyant
(Tocqueville), combiné avec un sujet également wertrational, affectif et
traditionaliste (Weber), immergé dans la logique des actions illogiques
(Pareto), que pour autant qu’il a été longtemps Homo donator (Mauss),
etc. Bref, la sociologie naissante est à la fois utilitariste et anti-utilitariste,
mais aussi longtemps qu’elle se borne à contester partiellement le modèle
de l’Homo œconomicus – ce que j’appelle pour ma part l’axiomatique de
l’intérêt – sans proposer d’explication propre et différente de l’action
sociale, elle n’est anti-utilitariste, en somme, que négativement et par
défaut.
La sociologie ne commence à se constituer positivement et comme telle
que lorsqu’elle sort de l’adhésion à l’explication économique pour entrer
dans une relation de dépassement de l’économie politique. Ce dépassement, à son tour, s’opère en deux temps et selon deux modalités à la fois
complémentaires et opposées. D’une part, les sociologues se veulent plus
objectifs et objectivants encore que les économistes. De l’autre, ils espèrent au contraire conférer au sujet sociologique, individuel ou collectif,
davantage de subjectivité, de liberté et de créativité que n’en peut avoir le
triste Homo œconomicus. Du côté de l’objectivation, la démarche sociologique entend objectiver les objectivations des économistes en les historicisant et en faisant apparaître ainsi que ce que les économistes tiennent
pour des données de nature (l’Homo œconomicus, le calcul économique,
le capital, la monnaie, la valeur, l’intérêt, etc.) est en fait le résultat d’une
histoire – une histoire qui n’est pas l’histoire spéculative des philosophes
(ici se prend la distance avec une certaine philosophie, dont la démarche
sociologique historicise également les concepts centraux), mais l’histoire
empirique des hommes concrets qu’il faut reconstruire scientifiquement.
Et tout d’abord empiriquement.
Les « hommes concrets », cependant, qu’est-ce à dire ? Les individus
calculateurs des économistes ? les groupes ? les classes ? les races ? les
peuples ? les nations ? Chacun des fondateurs de la tradition sociologique
donnera une réponse différente à cette question. Mais cette diversité, trop
évidente, ne doit pas occulter l’impressionnante analogie des trajectoires
de pensée suivies par les uns et les autres. Tous partis d’une vision assez
prosaïque de la nature profonde de l’homme social – une vision proche de
celle des économistes à la relation d’objection près – tous, à un moment
ou à un autre, sous une forme ou sous une autre, tous (même Marx) débouchent sur la découverte du rôle déterminant de la religion dans le
façonnage de l’action proprement sociale.
Le problème, c’est que les sociologues n’ont jamais pu se mettre d’accord sur une quelconque définition de ce fait religieux qu’implicitement ou
explicitement, ils en venaient tous pourtant à tenir pour si essentiel. C’est
là, très probablement, que réside au premier chef l’énigme non résolue de
la sociologie classique et la raison de son incapacité à produire un modèle
d’intelligibilité des fais sociaux et historiques aussi clair, partageable et
opérationnalisable que celui des économistes. Sans prétendre résoudre
l’énigme du sphinx, indiquons pourtant dans quelle direction il nous semble
que la solution doit être cherchée. Elle a d’ailleurs, à bien des égards, déjà
été trouvée à maintes reprises.
Plutôt que de parler du rôle déterminant de la religion, disons que ce
que la sociologie découvre au plus profond, c’est que la relation entre les
sujets humains et sociaux doit être constituée comme telle, qu’elle est irréductible à ses enjeux utilitaires, instrumentaux, fonctionnels ou économiques, pourtant bien réels par ailleurs, que la relation a une efficace propre,
mais qu’elle ne peut se former, exister et jouer son rôle que pour autant
qu’elle est symbolisée (et ritualisée). La sociologie est la science de cette
efficace propre de la relation (dont la religion n’est qu’une mise en forme),
irréductible à son contenu. Cela, c’est sans doute Simmel qui l’a le mieux
formulé. Mais sa formulation ne prend tout son sens qu’interprétée à travers l’auteur dont il est en fait le plus proche intellectuellement, Marcel
Mauss. La relation ne peut se former qu’à partir d’une dimension de don
qui figure le moment d’inconditionnalité sans lequel il n’y a pas de relation en tant que telle mais seulement de l’échange, du contrat et du donnantdonnant. L’inconditionnalité dont il s’agit est une inconditionnalité
conditionnelle. La relation ne peut survivre (sauf domination et exploitation) que si chacun y trouve son compte – moment de la conditionnalité,
de l’utilitaire et de l’instrumental –, mais elle ne peut se former et se réengendrer que dans l’inconditionnalité anti-utilitariste.
Ainsi reformulée, la sociologie n’apparaît plus comme un antiutilitarisme seulement négatif, critique des économistes au nom d’une insatisfaction indéterminée, mais comme un anti-utilitarisme positif, qui ne se
lamente pas sur les faiblesses du modèle de l’Homo œconomicus au nom
d’un idéal du pur amour, du don gratuit, de l’amour fusionnel ou de la relation chaleureuse imputée aux petites communautés fermées, mais qui analyse concrètement l’engendrement du lien social à travers les mille et une
modalités du sacrifice anti-utilitariste provisoire de l’utilitaire au profit
de la relation elle-même, celle dans laquelle, grâce au symbolisme, les
agents qui la nouent trouvent leur reconnaissance comme sujets, leur liberté
et leur créativité. Et cela est vrai tant au plan macro (où le don constitutif
de la relation n’est autre que le politique) qu’au plan micro.
HÉRITAGE CONTEMPORAIN DE LA TRADITION SOCIOLOGIQUE
Parce qu’elle ne sait pas identifier le socle paradigmatique de la tradition sociologique dont elle se veut l’héritière, la sociologie contemporaine entretient vis-à-vis d’elle une curieuse relation d’évitement et la traite
comme une sorte de Deus otiosus, objet de toutes les vénérations obligées (et notamment dans l’enseignement) mais dont on ne sait pas trop
quoi faire en pratique. On pourrait montrer comment la grande majorité
des productions sociologiques récentes s’inscrivent quelque part à l’intérieur du quadrilatère que nous esquissions en introduction en opposant le
choix de la sociologie générale – avec ses deuxoptions, systémiste ou historiste – et celui de la microsociologie, avec ses deux options, sociologie
spécialisée ou/et approche interactionniste (symbolique ou réticulaire).
Ces approches se pensent largement irréductibles les unes aux autres. Le
sont-elles réellement ?
DE L’UNITÉ RELATIVE DES SOCIOLOGIES ÉCLATÉES
À y regarder de plus près, il apparaît qu’il n’y a d’éclatement global
de la sociologie que pour qui se la représente depuis l’intérieur de l’une
des écoles constituées et que pour autant qu’on présuppose que seule celle-ci donnerait la vérité de l’ensemble. Ainsi la rational action theory, la théorie utilitariste de l’action, ne pose pas problème par elle-même. Elle ne
devient problématique que pour autant qu’elle affirme que toute l’action
sociale doit être supposée réductible au calcul instrumental rationnel. La
même chose est vraie d’une théorie ritualiste de l’action (ou de l’interaction) qui ne voudrait voir en elle que la dimension d’obligation, voire de
compulsion. Ou, à l’inverse, de théories qui feraient de la solidarité ou de
la liberté (individuelle ou collective) les faits premiers et uniques, et assignant en conséquence leurs contraires au pôle de l’aliénation ou de la réification. De même, la querelle des méthodes est-elle largement stérile. Il
est clair que chaque méthode est légitime dès lors qu’elle permet de mettre
en évidence ce que les autres échouent à percevoir.
Mais on ne peut évidemment pas s’en tenir ici à un éclectisme diplomatique politiquement correct. Pour assurer une coexistence féconde de
courants de pensée apparemment irréductibles, il faut disposer de propositions métathéoriques minimales qui permettent de se donner un repérage
même grossier des puissances explicatives potentielles de chacun.
Le principal défi théorique et métathéorique que la sociologie doit
savoir affronter pour trouver son identité et son unité relative est celui de
la clarification d’une théorie de l’action proprement sociologique, à la fois
complémentaire et opposée au paradigme économique standard. Quel rapport entre la théorie wébérienne de l’action (et interprétée comment ?), le
schéma AGIL de Parsons, la théorie bourdieusienne de l’habitus, les formulations habermassiennes ou luhmanniennes, etc. ? Pour ma part, il me
semble que le terrain d’articulation de ces diverses théorisations est à trouver dans le cadre d’une théorie maussienne de l’action (restée malheureusement trop implicite), qui montre comment dans toute action il entre,
indissociablement, à la fois une part d’intérêt (pour soi) et d’intérêt pour
autrui (que je propose de baptiser aimance), et une part d’obligation et de
liberté (ou de créativité). Dans ce cadre, la théorie maussienne de l’action
affirme le primat hiérarchique, à la fois positif et normatif, des intérêts de
constitution du sujet (de reconnaissance) sur ses intérêts instrumentaux,
le primat hiérarchique de la dimension anti-utilitariste sur la dimension
utilitariste. Notons que ce paradigme multidimensionnel de l’action est
antiparadigmatique puisqu’il ne préjuge jamais de la force relative de chacun des quatre mobiles et qu’il laisse la réponse à la question ouverte à
l’enquête empirique, même s’il affirme avec force que la relation sociale
et la reconnaissance des sujets ne peuvent être obtenues en tant que telles
que par le détour du moment anti-utilitariste. Ajoutons enfin que ce paradigme de l’action individuelle se transforme aisément en paradigme de
l’action collective, dont la coordination peut être assurée, à son tour, par
l’intérêt ou/et par la solidarité, par l’obligation (la hiérarchie) ou/et la
liberté et la créativité.
Quant aux méthodes, il est peu douteux qu’une approche sociologique
recevable doit savoir satisfaire à quatre impératifs principaux : décrire la
réalité, l’expliquer en faisant appel au principe de raison et en recherchant des causes objectives (les weil Motiven de Schütz), comprendre et
interpréter le sens subjectif de l’action (les wo zu Motiven de Schütz), et
enfin, évaluer la réalité, indiquer la voie de ce qui est souhaitable et détourner de ce qui l’est moins. Je suppose qu’il n’y aura guère de désaccord
sur les trois premiers impératifs, même si chaque école privilégie en fait
tel ou tel d’entre eux. Seul le quatrième a des chances d’être sérieusement
contesté. Je considère pour ma part qu’il s’agit de l’impératif méthodologique principal, celui par lequel la sociologie s’ouvre à la réflexivité
axiologique et rejoint la tradition philosophique (et économique) par ses
propres voies.
SOCIOLOGIE ET MONDIALISATION
La sociologie doit s’interroger sur le fait qu’elle est une discipline
récente, tard venue, et dont rien ne garantit que la pertinence n’ait pas été
étroitement liée à la période historique très particulière dans laquelle elle
est apparue, celle du basculement des grandes sociétés traditionnelles
(d’Ancien Régime) dans la modernité révolutionnaire, économique, politique, technique et scientifique. Ces sociétés étaient encore des sociétés,
elles faisaient corps parce qu’il survivait en elles tous les anciens principes
d’unification, religieux, communautaires, symboliques, contre lesquels,
par ailleurs, le travail de la modernisation démocratique luttait sourdement. Il est permis de se demander si la mondialisation ne marque pas le
passage dans une ère où il ne subsistera plus rien de l’ordre ancien des
choses et où, en conséquence, plus rien n’évoquera quoi que ce soit qui
ressemble à une société de type durkheimien ou parsonien. Malgré tout,
ce monde ne pourra pas survivre s’il ne sait pas, à des échelles infiniment
variées et enchevêtrées, continuer à édifier la relation sociale en tant que
telle et à ménager, en conséquence, une place à la dimension antiutilitariste de l’être social qui est celle que la tradition sociologique a repérée
en propre.
DE LA DISCIPLINE SOCIOLOGIQUE
Les conséquences pratiques que je tire de ces réflexions pourront sembler légèrement contradictoires avec elles. Minimisant, en définitive, l’importance de l’éclatement théorique et méthodologique de la discipline, il
pourrait sembler logique que j’en appelle à sa réunification et à l’affirmation de son identité irréductible face aux autres disciplines. Or, ma conclusion est tout autre. Pour des raisons pragmatiques et pour des raisons de
fond mêlées.
Raisons pragmatiques : si d’un point de vue métathéorique, l’éclatement actuel de la sociologie n’est pas intrinsèquement dommageable, il
n’en va pas de même en pratique. L’absence d’unité et de cohérence dans
l’enseignement de la discipline, sa difficulté à s’approprier sa propre tradition et à la revendiquer face aux disciplines voisines, tout cela conduit à
l’enfermement des étudiants puis des chercheurs dans le cadre étroit de
l’école, des sociologies spécialisées ou des méthodologies localement dominantes avec lesquelles les hasards de leur cursus les ont amenés à entrer en
contact. Tout cela engendre une prolifération de spécialisations bornées
quand elles ne sont pas, en outre, sectaires. C’est ainsi que le débat proprement théorique entre les diverses écoles et traditions se réduit à sa plus
simple expression. Et quant au débat avec la philosophie, l’économie, l’histoire ou la politique, il reste lui aussi trop marginal.
Il faut donc tenter un retour (en vue d’un nouveau départ) à un point
de vue à la fois simmelien et durkheimien-maussien, qui permette de définir une nouvelle alliance avec les autres disciplines constituées des sciences
sociales. Reconnaître, comme Simmel, que la sociologie n’a pas d’objet
propre, et en conclure, avec Durkheim et Mauss, que la sociologie générale n’est rien d’autre que la science sociale considérée du point de vue de
son unité à la fois inaccessible et tendancielle. Ce qui a rendu le projet durkheimien impraticable et suscité l’hostilité déclarée et active des autres disciplines, c’était son ambition excessive couplée à la tentative paradoxale
de faire d’une science sociale particulière le lieu de la synthèse, nécessairement en surplomb, des résultats des autres sciences. Là où la philosophie avait prétendu à la synthèse spéculative, la sociologie durkheimienne
prétendait à la synthèse empirique et positive. Si l’on veut redonner vie au
débat en science sociale et surmonter les cécités inhérentes aux spécialisations sans se priver des bénéfices de la division du travail intellectuel
qu’autorise le principe disciplinaire, il faut, à côté des disciplines spécialisées des sciences sociales, faire émerger et instituer un cursus, une carrière de science sociale générale dans le cadre desquels se retrouveraient
les chercheurs formés dans les disciplines spécialisées – science économique, sociologie, histoire, anthropologie, philosophie morale et politique–
et qui désireraient s’inscrire dans ce cadre généraliste parce qu’ils estimeraient que ce qu’ils partagent avec les autres disciplines est plus important
que ce qu’ils possèdent en propre. Un tel lieu institutionnel de la généralité en science sociale, assurant à la fois la formation pédagogique et l’organisation de la recherche, ne serait pas spécifiquement sociologique,
économique, philosophique ou quoi que ce soit d’autre. Mais il ne fait pas
de doute que si nous parvenions à le faire exister, alors nous renouerions
avec l’esprit profond de la sociologie classique en nous donnant une chance
d’assumer enfin son héritage.