2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / D. Individualisme et holisme méthodologiques. Au-delà de la querelle?
Théorie du choix rationnel ou individualisme méthodologique
[*] ?
Raymond Boudon
L’INDIVIDUALISME MÉTHODOLOGIQUE
La théorie du choix rationnel (TCR) étant une variante de l’« individualisme méthodologique » (IM), on précisera d’abord la signification de
cette notion. Elle désigne un paradigme, c’est-à-dire une conception d’ensemble des sciences sociales, qui se définit par trois postulats. Le premier
pose que tout phénomène social résulte de la combinaison d’actions, de
croyances ou d’attitudes individuelles (P1 : postulat de l’individualisme).
Il s’ensuit qu’un moment essentiel de toute analyse sociologique consiste
à « comprendre » le pourquoi des actions, des croyances ou des attitudes
individuelles responsables du phénomène qu’on cherche à expliquer. Selon
le deuxième postulat, « comprendre » les actions, croyances et attitudes de
l’acteur individuel, c’est en reconstruire le sens qu’elles ont pour lui, ce qui
– en principe du moins – est toujours possible (P2 : postulat de la compréhension). Quant au troisième postulat, il pose que l’acteur adhère à une
croyance ou entreprend une action parce qu’elle fait sens pour lui, en d’autres
termes, que la cause principale des actions, croyances, etc., du sujet réside
dans le sens qu’il leur donne, plus précisément dans les raisons qu’il a de
les adopter (P3 : postulat de la rationalité). Ce dernier postulat exclut par
exemple, qu’on explique les croyances magiques par la « mentalité primitive », la « pensée sauvage » ou la « violence symbolique », ces notions
faisant appel à des mécanismes opérant à l’insu du sujet, à l’instar des processus chimiques dont il est le siège. Il n’implique pas cependant que le
sujet soit clairement conscient du sens de ses actions et de ses croyances.
On reviendra plus loin sur ce point délicat. Il n’implique pas non plus que
les raisons des acteurs ne dépendent pas de causes, telles que les ressources
cognitives de l’acteur ou d’autres variables caractéristiques de sa situation,
au sens large de ce terme, et du contexte dans lequel il se trouve.
Si le paradigme de l’IM est courant dans les analyses sociologiques les
plus anciennes, c’est seulement à la fin du XIXe siècle qu’il est identifié.
Pour désigner ce que nous appelons aujourd’hui IM, l’économiste autrichien C. Menger [ 1871,1883] emploie l’expression d’« atomisme », bien
malencontreuse, car semblant ignorer que les individus sont insérés dans
un contexte d’institutions, de règles, de traditions, qu’ils ont des ressources,
des dispositions, des capacités sociales et cognitives variables. L’expression
d’« individualisme méthodologique » proposée à l’origine par Schumpeter
sur la base d’une indication de MaxWeber, ne comporte pas ces connotations. C’est sans doute pourquoi elle s’est imposée.
L’IM étant apparu dans le contexte des discussions théoriques et méthodologiques entre économistes, ces derniers associent généralement aux postulats de l’IM, à la suite de C. Menger, le postulat selon lequel les actions
individuelles obéiraient à des motivations utilitaristes. L’IM se trouve alors
conjugué avec la tradition benthamienne, selon laquelle l’individu agit sous
l’empire d’un « calcul des plaisirs et des peines » ou, dans un langage plus
moderne, d’un « calcul coûts-avantages » ou « calcul coût-bénéfice » (CCB).
Mais une telle conjugaison entre l’IM et l’utilitarisme n’a rien de nécessaire. L’IM n’implique en aucune façon par lui-même une représentation
du comportement, des attitudes ou des croyances les faisant dériver d’un
CCB. Ce point a été vu avec une parfaite clarté par les sociologues se recommandant de l’IM, notamment par MaxWeber.
LE JEU DES RESTRICTIONS POSSIBLES DE L’IM
Les sciences sociales utilisent ainsi diverses déclinaisons de l’IM.
Pour ne prendre en compte que les principales : certains sociologues s’en
tiennent aux postulats fondamentaux P1, P2 et P3. Pour Tocqueville, pour
Weber et pour de nombreux auteurs contemporains, les acteurs font ce qu’ils
font ou croient ce qu’ils croient parce qu’ils ont des raisons de faire ce qu’ils
font ou de croire ce qu’ils croient, mais ils admettent que ces raisons sont
de nature diverse selon les circonstances et qu’il est impossible de les réduire
à un type unique. D’autres ajoutent la restriction que le sens de l’action
pour l’acteur réside toujours pour lui dans les conséquences de ses actions
(P4 : postulat conséquentialiste). On peut qualifier cette version de l’IM
de conséquentialiste ou d’instrumentaliste. D’autres admettent de surcroît
que, parmi les conséquences de son action, les seules qui intéressent l’acteur sont celles qui le concernent personnellement (P5 : postulat de l’égoïsme).
Plus restrictivement encore, on peut admettre que toute action comporte
un coût et un bénéfice et que l’acteur se décide toujours pour la ligne d’action qui maximise la différence entre les deux (P6 : postulat du CCB ). C’est
la version de l’IM à laquelle s’arrêtent généralement les économistes et, à
leur suite, les sociologues se recommandant de la TCR. Ce modèle ne comporte toutefois aucune restriction sur le contenu des intérêts et des préférences du sujet. Il le suppose donné et par suite extérieur au domaine de
l’explanandum. On peut donc encore introduire des restrictions sur ce point
et admettre par exemple, comme les sociologues d’inspiration nietzschéenne
et/ou marxienne, que le sujet est tenaillé par la volonté de puissance (P7) et/ou qu’il est avant tout concerné par ses intérêts de classe (P8).
Les modèles instrumentalistes (postulats P1 à P4) doivent leur succès,
d’abord à ce qu’ils proposent une théorie simple du comportement, des
croyances et des attitudes. Ils sont de plus porteurs d’une promesse de théorie générale. Les fonctionnalistes, qui retiennent le modèle instrumentaliste dans sa forme non restreinte (postulats P1 à P4) ont présenté leur
approche comme générale. G. Becker [ 1996] avance que la TCR (postulats P1 à P6) est la seule théorie capable d’unifier les sciences sociales. Bien
avant lui, des moralistes français classiques, comme La Rochefoucauld,
avaient annoncé la TCR en proposant d’ériger l’amour-propre en théorie
générale
[1]. Les sociologues d’inspiration marxiste et/ou nietzschéenne présentent de même leur modèle préféré (postulats P1 à P6 + P7 et/ou P8) comme de validité générale.
La popularité des modèles instrumentalistes provient aussi de ce qu’ils
sont porteurs d’un effet de démythification. Max Scheler [ 1954] avance à
juste titre que l’utilitarisme ( i.e. la tradition de pensée issue de Bentham) doit son influence à ce qu’il met à jour le « pharisaïsme » des relations
sociales. Cela est tout aussi vrai des modèles tirant leur inspiration de Marx
ou de Nietzsche. De plus, comme ils jettent soupçon et discrédit sur les
interprétations du sens commun, les modèles instrumentalistes passent facilement pour « profonds », comme capables de mettre en lumière les « choses
cachées » derrière les « apparences ».
Mais l’influence de ces modèles ne résulte pas seulement de considérations extrascientifiques. S’agissant de la TCR, une dimension essentielle
de son attrait a été bien mise en évidence par J. Coleman [ 1986]: « La raison pour laquelle, écrit-il, l’action rationnelle a une force de séduction
particulière en tant que base théorique est qu’il s’agit d’une conception de
l’action qui rend inutile toute question supplémentaire. » Auparavant, Hollis
[ 1977] avait exprimé la même idée en des termes voisins : « Rational action
is its own explanation
[2]. » Dans ces deux citations, l’expression « action
rationnelle » désigne l’action guidée par le CCB. Il est vrai que, dès lors
qu’on a expliqué que le sujet X a fait Y plutôt que Y’parce qu’il lui paraissait plus avantageux du point de vue de ses objectifs de faire Y, l’explication est complète. Même si la biologie était capable de décrire les phénomènes
électriques et chimiques qui accompagnent un processus de décision, cela
n’ajouterait rien à l’explication.
On ne voit guère quelle objection sérieuse on pourrait opposer à l’idée
que la TCR est capable de proposer des explications de caractère « définitif » ou, comme on peut encore dire, « sans boîte noire ». En revanche, on
peut et l’on doit se demander s’il faut suivre ses partisans lorsqu’ils déclarent la considérer comme générale et comme la seule théorie capable de
produire des explications « définitives ».
Une autre raison de l’attrait de la TCR réside dans le fait que le postulat du CCB la rend accessible au formalisme mathématique. Mais ce postulat n’est pas une condition nécessaire de la mathématisation. Il permet
de reprendre le formalisme mathématique de l’économie, mais des modèles
échappant à la TCR peuvent aussi être exprimés mathématiquement. D’autre
part, la mathématique n’est qu’un langage et la mathématisation d’une
théorie ne préjuge évidemment en rien de sa validité.
J. Coleman [ 1990], qui a joué un rôle éminent dans la diffusion de la
TCR en dehors de l’économie, ne s’y est converti que tardivement, en partie sans doute parce qu’il pensait qu’elle permettrait d’opposer une alternative à la sociologie de caractère plus descriptif qu’explicatif et souvent
plus démagogique que scientifique qui fit irruption sur le marché des idées
dans les années soixante
[3].
Max Weber avait prêté les mêmes vertus à l’IM : il lui paraissait pouvoir préserver l’avenir de la sociologie en proposant une alternative efficace aux pseudo-explications de caractère holiste qui imprégnaient la
sociologie de son temps. Il déclare en effet : « Si je suis devenu socio-logue, c’est essentiellement pour mettre fin à cette industrie (
Betrieb) à base
de concepts collectifs dont le spectre rôde toujours parmi nous. En d’autres
termes, la sociologie ne peut, elle aussi, que partir de l’action de l’individu,
qu’il soit isolé, en groupe ou en masse; bref : elle doit être conduite selon
une méthode strictement “individualiste
[4]”. » Inutile de dire que l’entreprise
à base de concepts collectifs que Weber stigmatise dans ce texte se prolonge bien après lui, comme l’indique un texte classique de Bourricaud
[ 1975] sur les sociologies structuralistes. La sociologie holiste que Weber
repousse ici sur le ton du mépris («
dem immer noch spukenden Betrieb ») est celle qui prétend pouvoir rayer la subjectivité de l’acteur social ou être
autorisée à émettre à son propos des propositions incontrôlées, au nom
d’une conception naïve de la science. Pour Weber, on ne peut au contraire
négliger l’évidence selon laquelle les causes réelles des phénomènes sociaux
ont leur siège dans les acteurs individuels, leurs actions, choix, décisions,
motivations, attitudes et croyances. La bonne explication d’un phénomène
social est donc celle qui le ramène à ses causes individuelles, lesquelles
doivent être établies par des procédures scientifiques dûment contrôlées.
Bien entendu, les acteurs individuels sont socialement situés : les ressources
matérielles et cognitives, les intérêts, etc., d’un fonctionnaire ne sont pas
ceux d’un paysan.
Un point mérite enfin d’être relevé : la TCR est beaucoup plus influente
en Angleterre et aux États-Unis qu’en France ou en Allemagne. Cela est
dû en particulier à l’influence diffuse de la philosophie benthamienne
dans les sociétés anglo-saxonnes. Cette influence se décèle par exemple,
dans la législation. Ainsi, la loi britannique actuelle traite l’embryon humain
comme un sujet de droit à partir de 14 jours, pour la raison que c’est le
moment où s’esquissent son système nerveux et par suite sa capacité de
ressentir des plaisirs et des peines
[5]. On a peine à imaginer que des lois
allemandes ou françaises puissent être fondées sur des principes aussi littéralement benthamiens.
L’une des raisons essentielles de l’attrait de la TCR est, on l’a dit, qu’elle
fournit des explications dépourvues de boîtes noires : ne débouchant pas
sur des questions additionnelles. Je prendrai pour illustrer ce point un
exemple de Tocqueville.
Tocqueville n’épousait évidemment en aucune façon la métaphysique
de Bentham. Bien qu’il ait étudié de près les physiocrates et les économistes
libéraux, il n’était pas économiste. Il est pour ces raisons intéressant de lui
emprunter une brillante théorie, qui met en jeu la TCR à une époque où elle
n’est ni officialisée ni même identifiée. Cet exemple a l’intérêt de souligner que, s’agissant de certains phénomènes sociaux, la TCR apparaît immédiatement comme un modèle pertinent.
Tocqueville s’interroge dans l’AncienRégime [ 1986] sur une différence
macroscopique entre la France et l’Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. Bien
que les physiocrates soient alors fort influents, l’agriculture française stagne
en raison de l’absentéisme très important des propriétaires fonciers. Dans
le même temps, l’agriculture anglaise se modernise rapidement. Cet absentéisme est un effet de la « centralisation administrative ». Elle fait que les
charges royales sont plus nombreuses et par suite plus accessibles en France
qu’en Angleterre, mais aussi que ces charges confèrent à leurs titulaires un
pouvoir, une influence et un prestige particuliers, puisqu’elles les érigent
en instruments d’un État tout-puissant. En Angleterre, les charges officielles
sont moins nombreuses; de surcroît, le pouvoir local étant beaucoup plus
indépendant du pouvoir central qu’en France, la vie locale offre toutes sortes
d’opportunités aux ambitieux. Un gentleman-farmer entreprenant qui a
réussi à s’attirer la reconnaissance de la population peut convoiter des fonctions locales; et, s’il se donne le projet de se faire élire à Westminster, il
doit ne pas décevoir ses mandants. Il est donc beaucoup moins incité à quitter ses terres pour aller à la capitale servir le roi que ne l’est son homologue français, et quand il se donne des ambitions nationales, il conserve
des attaches et une action locales.
Les propriétaires fonciers de Tocqueville sont donc dans une situation
qui les invite à décider en toute autonomie de ce qu’ils jugent être de leur
intérêt, et à raisonner en termes de CCB; les informations nécessaires à la
prise de décision leur sont en effet facilement accessibles. Ils connaissent
le coût et les avantages des options qui s’offrent à eux. Aussi Tocqueville
prête-t-il instinctivement à ses acteurs une rationalité de type « benthamien »
et utilise-t-il ici le modèle de type TCR défini par les postulats P1 à P6.
On pourrait relever dans la littérature contemporaine maints exemples
de même type. Ainsi, dans une étude de sociologie comparative, Root [ 1994]
se demande pourquoi, au XVIIIe siècle, la politique économique favorise de
façon chronique les producteurs de grains en Angleterre et les consommateurs de grains en France. Ici encore, il s’agit d’expliquer une différence
macroscopique. L’explication de Root fait de cette asymétrie un autre effet
de la centralisation administrative. Les consommateurs parisiens voient
bien qu’en manifestant dans les rues de la capitale, ils peuvent exercer une
pression efficace sur le pouvoir et obtenir des prix favorables à leurs intérêts. En revanche, une manifestation sous les fenêtres de Westminster n’aurait guère eu de chances de succès, les députés des Communes étant des
propriétaires fonciers, surtout soucieux de ne pas décevoir leurs électeurs
de province, lesquels appartiennent pour la plupart, vu le caractère censitaire du suffrage, aux mêmes catégories sociales qu’eux-mêmes. C’est
pourquoi les « journées » d’action sont fréquentes à Paris, mais rares à
Londres. C’est pourquoi il est difficile de traduire en anglais le mot « journées », au sens révolutionnaire du terme. C’est pourquoi aussi la politique
économique anglaise favorise les producteurs de grains, tandis que la politique française favorise les consommateurs. Root discerne ainsi une cause
de la stagnation de l’agriculture française qui vient compléter celles que
Tocqueville avait identifiées.
Dans ce cas, l’axiomatique de la TCR apparaît de nouveau comme
pertinente, car épousant les conditions d’information complète et d’autonomie décisionnelle dans lesquelles se meuvent les acteurs : rien ne s’oppose
donc à ce qu’ils se déterminent sur la base d’un CCB.
La TCR apparaît dans ces deux exemples comme d’une parfaite efficacité scientifique : les théories de Tocqueville et de Root expliquent des
données comparatives énigmatiques en ne mobilisant que des propositions psychologiques facilement acceptables et des propositions empiriques
inattaquables. On notera aussi, à travers ces exemples, que l’IM n’a rien à
voir avec un quelconque atomisme. Les acteurs sont au contraire traités
comme situés dans des contextes caractérisés par des paramètres différents,
en conséquence de l’inégal degré de centralisation administrative de la
France et de l’Angleterre.
Pour évoquer un exemple très différent, l’importance de la théorie politique de Rousseau fournit un autre témoignage de l’efficacité de la TCR. En
montrant que, si l’individu est dans l’incapacité d’exercer une contrainte
morale ou légale sur autrui, il risque de se retrouver dans des situations de
« jeu de l’assurance », il a proposé une explication puissante des raisons pour
lesquelles le citoyen tend à estimer légitime d’être soumis à des contraintes,
dès lors que celles-ci lui apparaissent fonctionnelles : qu’elles représentent
un garde-fou contre les effets pervers engendrés par ce type de situations.
Le fait que le théorème de base du Discourssur l’origine de l’inégalité ou
du Contrat puisse ainsi être retraduit dans le langage de la théorie des jeux
démontre que Rousseau utilise instinctivement dans ces écrits la TCR, puisque
la théorie des jeux est fondée sur les postulats de la TCR.
Rousseau n’adhère bien sûr en aucune façon à une philosophie de caractère utilitariste, mais, comme Hobbes avant lui, ou A. Downs après lui, il
a bien vu que la question fondamentale de la théorie politique – déterminer les conditions sous lesquelles des citoyens sont susceptibles d’accepter des contraintes politiques – n’est intéressante que si on suppose le citoyen
égoïste, et devient au contraire triviale si on le suppose soucieux de l’intérêt général.
Cette évocation de la théorie politique est l’occasion pour moi de préciser un point d’histoire des sciences sociales : les succès obtenus dans les
années cinquante-soixante par la TCR dans le domaine de la théorie politique, aux États-Unis surtout, et auxquels sont associés notamment, outre
le nom de Downs, ceux de Buchanan, de Tullock ou encore d’Olson, ont
sans doute beaucoup contribué à renforcer l’idée, qui prend corps dans les
années qui suivent, qu’elle avait vocation à s’appliquer non à la seule économie, mais à l’ensemble des sciences sociales.
Mais les applications de la TCR s’étendent bien au-delà des limites de
la théorie politique. Parmi les classiques, Marx, Sombart et Simmel, Tarde
ou même Durkheim
[6] ont proposé, à l’instar de Tocqueville, de nombreux
exemples d’analyse utilisant la TCR, bien qu’aucun d’entre eux ne se recommande évidemment de cette théorie. Parmi les modernes, il suffit d’évoquer par exemple, les travaux d’Oberschall [ 1973], de Coleman [ 1990], de
Kuran [ 1995], de Hardin [ 1995], pour mesurer l’apport de la TCR. Tous
ces auteurs ont, en utilisant la TCR, expliqué avec succès des phénomènes
énigmatiques relevant de la sociologie des mouvements sociaux, de la criminalité, de l’opinion publique ou de l’État. Sur à peu près aucun des grands
chapitres de la sociologie, un enseignement sérieux ne peut ignorer les
apports de la TCR.
LA TCR : UNE THÉORIE GÉNÉRALE ?
Mais, aussi indispensable que soit la TCR s’agissant d’expliquer certains phénomènes, elle se révèle impuissante à en expliquer beaucoup
d’autres. On peut même dresser une liste imposante de phénomènes sociaux
devant lesquels elle bute.
Le paradoxe du vote
Les discussions relatives au « paradoxe du vote » témoignent des apories auxquelles conduisent, sur certains sujets, la TCR (P1 à P6) et plus
généralement les modèles conséquentialistes (P1 à P4). Si on prend le conséquentialisme au sérieux, nous dit ce « paradoxe », on ne comprend pas pourquoi les gens votent : puisque mon vote n’a qu’une chance pratiquement
nulle d’influencer le résultat d’une consultation populaire, pourquoi vote-rais-je, plutôt que de me consacrer à des activités plus efficaces ou plus
intéressantes ? Pourtant, les gens votent. Le « paradoxe du vote » a fini par
prendre le statut d’une pierre d’achoppement pour la TCR : c’est pourquoi
il a donné naissance à une littérature considérable.
Il est impossible de présenter cette littérature dans son détail. Mais on
peut repérer quelques types principaux de réponse au « paradoxe du vote ».
Ainsi, dans un article pionnier, Ferejohn et Fiorina [ 1974] ont proposé une
solution qui évoque le pari de Pascal : même si mon vote a fort peu de
chances d’être décisif, j’aurais des regrets si grands, s’il s’avérait l’être,
que je vote par précaution, d’autant plus facilement que les « coûts » du
vote sont faibles. Le vote devrait donc être analysé comme une assurance
peu onéreuse contractée par le sujet pour couvrir des risques très improbables, mais aux enjeux considérables.
On repère effectivement dans la vie courante des risques dont la nature
est telle qu’ils incitent l’individu à une réponse de type « pari de Pascal ».
Les incendies étant rares, le coût pour l’individu de l’assurance-incendie
est faible, mais l’enjeu considérable. On a bien ici une structure « de pari
de Pascal » : coût faible de l’assurance, regrets intenses si l’assurance n’a
pas été contractée et si l’accident survient. C’est pourquoi l’assurance contre
l’incendie n’est généralement pas obligatoire. On peut observer à titre de
comparaison que d’autres situations de risque échappent à cette figure : le
coût de l’assurance-automobile est tel qu’il faut contraindre le public à la
contracter.
La difficulté de l’explication proposée par Ferejohn et Fiorina est toutefois que, dans le cas du vote, le risque d’être exposé à des regrets est
inexistant, puisque (dans le type d’élections qu’ils considèrent) la probabilité pour qu’une voix quelconque soit décisive est pratiquement nulle.
Or un nombre considérable de gens votent, même dans les élections où les
enjeux paraissent faibles. L’explication de Ferejohn et Fiorina est donc
brillante, mais peu convaincante. D’ailleurs, si l’argument du « pari de
Pascal » est susceptible d’ébranler le libertin, personne n’a sérieusement
soutenu qu’il puisse expliquer le phénomène de la croyance en Dieu. En
d’autres termes, on ne peut expliquer ni le vote ni la croyance en Dieu par
les regrets éventuels que risquent d’entraîner l’abstention ou l’incrédulité.
En dépit de son originalité, le modèle développé par L. Lévy-Garboua
appartient au même type que le modèle de Ferejohn et Fiorina et se heurte
aux mêmes objections
[7]. Pour simplifier, il retient les éléments de la délibération dans la décision : il part de l’hypothèse que le sujet pondère son
choix dominant (« pourquoi voter puisque l’effet est quasi certainement
nul ? ») par une prise en compte des coûts encourus en écartant les autres
choix possibles.
Tous ces modèles jouent sur le caractère déconcertant, bien repéré par
Pascal, de la proposition mathématique:
Il suffit donc
que la probabilité de l’existence de Dieu ou la probabilité pour que mon
vote ait un effet sur le résultat du scrutin ne soient pas strictement nulles
pour que le « pari de Pascal » ait un sens. Tel est en gros le ressort logique
sous-jacent à ce premier type de solutions du « paradoxe du vote » : la
probabilité pour que mon vote ait une influence, bien qu’infime, n’est jamais
strictement nulle.
D’autres, comme Overbye [ 1995], ont cherché à résoudre le « paradoxe
du vote » en introduisant l’idée que l’abstention nuit à la réputation
sociale de l’individu. Cette hypothèse permet effectivement d’expliquer de
façon simple que les gens votent, tout en restant dans le cadre de la TCR
et, plus généralement, de la rationalité conséquentialiste : il suffit de supposer que le coût de l’abstention en termes de réputation sociale est supérieur à celui du vote. Mais, outre qu’elle a un caractère ad hoc, elle est
défectueuse par construction : pourquoi faut-il en effet que le public
considère l’abstention d’un mauvais œil s’il est composé d’individus rationnels (au sens conséquentialiste), qui sont censés voir qu’il est inutile de
voter ? La théorie en question est en d’autres termes contradictoire (sauf à
introduire des hypothèses adventices).
Schuessler [ 2000] est, lui aussi, soucieux d’expliquer le vote en restant
dans le cadre de la TCR. Il part du postulat que l’électeur vote, malgré
l’inutilité de son acte, parce que voter a pour lui un intérêt non pas instrumental, mais expressif. Certains anthropologues, embarrassés par l’explication des rituels magiques, objectivement inutiles, ont, de même, proposé
de les expliquer en supposant qu’ils ont pour le « primitif » une valeur non
pas instrumentale, mais expressive. L’explication se heurte dans les deux
cas à plusieurs objections, la principale étant qu’elle est vigoureusement
rejetée par les acteurs eux-mêmes. Il faut alors expliquer les raisons d’être
de cette « fausse conscience ». Bien entendu, il n’est pas question de nier
l’existence de comportements « expressifs ». Pareto en avait déjà reconnu
l’importance pour la sociologie, lorsqu’il évoquait le « besoin de manifester
ses sentiments par des actes extérieurs ». Mais on ne peut se contenter de
déclarer sans autre forme de procès qu’un comportement est de caractère
expressif lorsque les acteurs refusent de le tenir pour tel.
Autres paradoxes
Bien d’autres phénomènes, tout aussi familiers que le vote, opposent à
la TCR une résistance inébranlable. J’en évoquerai quelques-uns, de façon
à faire sentir que ce sont des pans entiers de la réalité sociale dont on ne
voit pas bien comment la TCR pourrait les expliquer.
La corruption et le trafic d’influence ne nuisent guère au public tant
qu’ils restent relativement modérés, comme dans les sociétés de l’Europe
de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord. Sans doute les effets de ces délits
sont-ils supportés par le contribuable. Mais, pour le citoyen ordinaire, ce
« coût » est assez faible pour lui être insensible, voire invisible. Bref, en ce
qui le concerne, les conséquences sont objectivement négligeables et sub-jectivement inexistantes. Il est donc difficile de soutenir que la réaction
négative qu’ils entraînent de sa part lui est essentiellement inspirée par les
conséquences que ces comportements comportent pour lui. Pourtant,
corruption et trafic d’influence sont normalement jugés graves par le public.
On le voit au fait que des gouvernements européens ont été naguère renversés parce qu’ils avaient donné le sentiment d’avoir lutté contre ces maux
avec une détermination insuffisante. En outre, le rejet de la corruption et
du trafic d’influence tend à être d’autant plus marqué que ces phénomènes
sont non pas plus mais moins développés, alors que la TCR prédirait une
corrélation de signe opposé.
Bien d’autres phénomènes encore échappent à la juridiction de la TCR.
Pour cette raison, ils sont identifiés, à l’instar du vote, comme des « paradoxes ». Cette qualification est le fait des tenants de la TCR : on le comprend facilement, puisque les paradoxes en question ne sont tels que si
l’on prête à la TCR une validité générale. Mais ces « paradoxes » sont si
nombreux qu’ils invitent plutôt à prendre acte du fait que toutes sortes de
phénomènes refusent obstinément de rentrer dans le cadre de la TCR.
Parmi ces « paradoxes », ceux dits « d’Allais », du nom d’un prix Nobel
d’économie, montrent que, confrontés à certains types de loterie, les individus ne se conforment pas au principe de la maximisation de l’utilité : ils
préfèrent moins à plus, et non plus à moins, contrairement à ce que prédit
la TCR [Allais, 1953; Allais et Hagen, 1979; Hagen, 1995].
Le jeu dit « de l’ultimatum » [Wilson, 1993; Hoffman et Spitzer,
1985] fait apparaître un autre « paradoxe ». Un expérimentateur propose à
deux sujets de se partager une somme de 100 euros. Le sujetA est appelé
à faire une proposition sur la manière dont les 100 euros devraient être
partagés entre lui-même, A, et B. B de son côté a seulement la capacité
d’approuver ou de rejeter la proposition de A. S’il l’approuve, le partage
se fait selon la proposition de A. S’il la rejette, les 100 euros restent dans
la poche de l’expérimentateur. Si la TCR s’appliquait à ce cas, on devrait
observer de la part de A des propositions de partage telles que « 70 euros
pour moi (A), 30 euros pour B ». En effet, B aurait dans ce cas intérêt à
accepter la proposition de A, même si elle le désavantage beaucoup. Or la
plupart des sujets choisissent le partage égal. Ils refusent de profiter du pouvoir de décision que l’expérience leur confère. Les partisans de la TCR ont
proposé des solutions peu convaincantes de cet autre type de « paradoxe ».
Ainsi, selon Harsanyi [ 1955,1977], le sujet se dit qu’en proposant un partage égal, il prend une assurance sur l’avenir pour le cas où les rôles de A
et de B seraient inversés. Mais, si l’on s’en tient rigoureusement à l’axiomatique de la TCR, on ne voit pas pourquoi il ferait ce calcul lors d’une
partie à un coup contre un adversaire qu’il ne reverra pas.
La sociologie empirique a produit de son côté d’abondantes observations peu compatibles avec la TCR. Je me contente d’en mentionner une.
Dans un passage de White Collar, Mills [ 1951] décrit des employées de
bureau travaillant dans une entreprise taylorisée. Elles sont toutes attelées
à une même tâche. Installées dans une grande salle, elles disposent toutes
d’un espace individuel identique, équipé de la même façon. Des conflits
violents surgissent de façon régulière à propos de questions mineures,
comme la distance par rapport aux sources de lumière ou aux murs. Pourquoi
ces conflits ? Ne proviennent-ils pas simplement d’une « sensibilité » excessive ? Cette hypothèse auxiliaire permet de rester dans le cadre de la TCR :
elle suppose le coût pour le sujet supérieur à son estimation par l’observateur.
Mais pourquoi cet excès de sensibilité ? Et pourquoi affecterait-il
indistinctement toutes les employées ?
Plusieurs économistes éminents ont reconnu, en dehors d’Allais, déjà
cité, qu’il est abusif de prêter à la TCR une portée générale. Olson [ 1965],
l’un de ceux qui a le plus contribué à étendre le domaine d’application de
la TCR, indique explicitement que son modèle de l’action collective ne
s’applique qu’aux cas où l’axiomatique sur laquelle il repose peut être tenue
pour pertinente. Frey [ 1997] a attiré l’attention sur des observations dont
on ne voit pas comment on pourrait en rendre compte dans le cadre de la
TCR. Ainsi, des enquêtes conduites en Suisse et en Allemagne révèlent que
les citoyens acceptent plus facilement des désagréments (comme la présence de déchets nucléaires sur le territoire de leur commune) quand on ne
leur propose pas de dédommagement plutôt que lorsqu’on leur en propose.
Traits communs à ces paradoxes
Il n’est pas trop difficile de déterminer les raisons de ces nombreux échecs
de la TCR : les phénomènes sociaux devant lesquels elle se révèle impuissante partagent en effet des traits communs. Plus précisément, on peut
identifier trois classes de phénomènes échappant à la juridiction de la TCR.
La première de ces classes inclut les phénomènes caractérisés par le fait
que le comportement des acteurs s’appuie sur des croyances non triviales.
Tout comportement met en jeu des croyances. Je regarde à droite et à
gauche avant de traverser la rue, afin de maximiser mes chances de survie, ainsi que le veut la TCR. Mais ce comportement est dicté par une
croyance (je crois que, faute de regarder à droite et à gauche, je prends des
risques sérieux). Dans un cas comme celui-là, les croyances mises en jeu
sont triviales : elles ne méritent pas que l’analyste s’y arrête. En revanche,
s’agissant d’autres comportements, l’explication des croyances qui les fondent représente le moment central de l’analyse. Or la TCR n’a rien à nous
dire sur les croyances. Cette faiblesse est l’une des sources principales de
ses échecs.
Sans doute peut-on postuler que les croyances résultent de l’adhésion
à une théorie et que l’adhésion à une théorie est un acte de caractère
rationnel. Mais la rationalité consiste ici à préférer la théorie qui permet de
rendre compte des données de la façon la plus satisfaisante possible (eu
égard à certains critères). Elle est de nature cognitive et non instrumentale.
L’adhésion du sujet à une théorie ne provient pas d’un CCB, mais de ce
qu’il la croit vraie. Réciproquement, c’est parce que la TCR réduit la rationalité à la rationalité instrumentale qu’elle bute devant toutes sortes de
« paradoxes ».
Certains ont cherché à réduire la rationalité cognitive à la rationalité
instrumentale. Ainsi, Radnitzky [ 1987] propose de ramener l’adhésion
aux théories scientifiques à un CCB. Le savant cesse de croire à une théorie, nous dit Radnitzky, dès lors que les objections qu’on lui oppose lui rendent sa défense trop « coûteuse ». Il est en effet difficile d’expliquer pourquoi
la coque des bateaux disparaît à l’horizon avant le mât, pourquoi la lune
prend une forme de croissant, pourquoi le navigateur qui maintient son
cap revient à son point de départ si on admet que la terre est plate. Mais
que gagne-t-on à remplacer le mot « difficile » par le mot « coûteux »? Il
est plus « coûteux » de défendre une théorie parce que cela est plus difficile. Il faut alors expliquer pourquoi il en est ainsi et l’on est ramené de la
rationalité instrumentale à la rationalité cognitive.
Lorsqu’un phénomène social met en jeu des croyances non triviales, la
TCR se contente de déclarer que le sujet opère à l’intérieur de « cadres mentaux » ( frames). Ainsi, l’électeur qui ne voit pas que sa voix ne sert à rien,
opérerait à l’intérieur d’un cadre mental qui lui ferait croire le contraire,
avancent certains : il aurait une estimation erronée de son influence sur le
résultat du scrutin. Lévy-Bruhl expliquait de même les croyances magiques
par l’hypothèse que les « primitifs » obéiraient à des règles d’inférence différentes des nôtres. Outre que de telles explications sont à la fois tautologiques et ad hoc, elles sortent du cadre de l’IM, puisqu’elles supposent
l’individu obéissant à des forces qui lui échappent. La nature de ces forces
étant mystérieuse, on perd de surcroît le principal avantage de la TCR, à
savoir sa capacité de principe à proposer des explications sans boîtes noires.
Popper [ 1976] a opportunément critiqué ce qu’il dénomme « le mythe
des cadres mentaux » ( the myth of the framework) : un « cadre mental »,
avance-t-il, doit être analysé comme une conjecture que le sujet tend à
repousser dès lors qu’elle lui paraît inadéquate, et non comme une donnée
qui lui serait imposée par on ne sait quelle force. L’objection s’applique
aux cadres mentaux évoqués par les partisans de la TCR. Soit on choisit de
ne pas en rendre compte, mais l’on sort de l’IM et l’on doit renoncer aux
explications sans « boîtes noires »; soit on choisit d’en rendre compte, mais
l’on doit alors accepter de sortir de la TCR, la rationalité cognitive ne se
laissant pas réduire à la rationalité instrumentale.
La TCR est impuissante devant une autre classe de phénomènes : ceux
qui se caractérisent par le fait que le comportement des acteurs s’appuie
sur des croyances prescriptives non conséquentialistes.
S’agissant des croyances non plus descriptives, mais prescriptives, la
TCR est en effet à l’aise tant qu’elles sont de caractère conséquentialiste.
Sur ce sujet, TCR et fonctionnalisme mobilisent les mêmes postulats (P1 à
P4) et par suite se confondent. Ainsi, la TCR n’a aucune peine à expliquer
que la plupart des gens croient que les feux rouges sont une bonne chose :
sans eux, la circulation serait encore pire; malgré les contretemps qu’ils
m’imposent, je les accepte, car ils entraînent des conséquences que je juge
positives, pour moi comme pour les autres. Ici, la TCR rend efficacement
compte de la croyance, des attitudes et des comportements qu’elle inspire.
Mais elle est muette sur les croyances normatives qui ne s’expliquent
pas aussi facilement sur le mode conséquentialiste. Le sujet du « jeu de
l’ultimatum » agit contre son intérêt. Le MichaelKolhaas deKleist met le
monde à feu et à sang et accepte des épreuves douloureuses pour faire reconnaître son droit. L’électeur vote, bien que son vote n’ait pas la moindre
influence sur le résultat du scrutin. Le citoyen réprouve de façon véhémente
une corruption qui ne l’affecte pas personnellement. Le plagiaire provoque un sentiment de répulsion, même lorsqu’il ne nuit à personne et
contribue plutôt à la notoriété du plagié. L’imposteur est montré du doigt,
même si ses agissements ne comportent aucun inconvénient pour personne,
sinon lui-même. On ne voit pas comment une théorie incapable de produire
une explication acceptable de faits sociaux aussi massifs pourrait être considérée comme scientifiquement acceptable.
Enfin, la TCR est impuissante devant une troisième classe de phénomènes : ceux qui mettent en jeu des comportements individuels dont il est
contraire au bon sens de supposer qu’ils puissent être dictés par une attitude égoïste.
Tout spectateur d’Antigone condamne Créon et approuve Antigone sans
hésitation, que l’on représente la tragédie de Sophocle à Paris, à Pékin ou
à Alger. La TCR ne peut expliquer cette réaction universelle pour une raison simple, à savoir que le spectateur n’est nullement concerné dans ses
intérêts par le sujet traité. On ne peut donc expliquer sa réaction par les
conséquences éventuelles qu’elle entraînerait pour lui, ni même par les
conséquences tout court qu’elle pourrait entraîner, puisque ces conséquences
sont inexistantes. Le spectateur n’est nullement concerné par le destin de
Thèbes. Il appartient au passé et personne n’a désormais prise sur lui.
Dans ce cas, les postulats du conséquentialisme et de l’égoïsme se trouvent
donc
ipso facto disqualifiés. Le sociologue a fréquemment affaire à ce
type de figure. L’acteur social est en effet couramment appelé à évaluer
des situations dans lesquelles il n’est en aucune façon personnellement
impliqué. La plupart des gens ne sont nullement concernés par la peine de
mort dans leur personne ou dans leur entourage. Cela n’implique pas qu’ils
ne puissent avoir une opinion forte sur le sujet. Comment une axiomatique
les supposant « égoïstes » pourrait-elle rendre compte de leurs réactions
dans des situations où leurs intérêts ne sont pas en jeu et n’ont strictement
aucune chance de l’être jamais ? On tire de ces remarques une conclusion
essentielle pour les sciences sociales dans leur ensemble, à savoir que
la
TCR n’a pas grand-chose à nous dire sur les phénomènes d’opinion
[8].
En résumé, la TCR est par principe désarmée 1) devant les phénomènes
qui mettent en jeu des croyances non triviales, 2) devant ceux qui mettent
en jeu des croyances prescriptives échappant aux modèles de caractère
conséquentialiste et 3) devant ceux qui mettent en jeu des réactions échappant par la force des choses à toute considération de caractère égoïste. Pour
ces raisons, les postulats P4 à P6, par lesquels la TCR se distingue de l’IM,
ont pour effet de lui rendre impossible l’explication d’une multitude de
phénomènes.
Réciproquement, étant donné que ces échecs sont dus à ce que la TCR
entend réduire la rationalité à la rationalité instrumentale et néglige la rationalité cognitive dans ses applications aux problèmes descriptifs mais aussi
aux problèmes prescriptifs (rationalité axiologique), il est essentiel pour la
sociologie de prendre conscience du fait que bien des études de la socio-logie classique et moderne doivent leur efficacité explicative à ce qu’elles
utilisent une version de l’IM qu’on peut qualifier de « cognitive », par opposition à la version instrumentale dont la TCR est le principal représentant.
Pour insister sur l’importance de cette dimension cognitive, j’ai, en d’autres
occasions, proposé de qualifier de « modèle cognitiviste » la version générale de l’IM dépouillée des postulats P4 à P6 (
instrumentalisme,
égoïsme,
CCB
[9]). Étant libérée du postulat de l’instrumentalisme, elle introduit
ipso
facto une définition plus générale de la rationalité que la TCR.
L’IM, SEUL MODÈLE RATIONNEL GÉNÉRAL
Le modèle de l’IM limité aux postulats P1 à P3 permet en effet d’échapper aux difficultés de la TCR. Il est, lui, effectivement général. Selon ce
modèle, l’acteur doit être considéré en principe comme ayant des raisons
fortes de faire ce qu’il fait et de croire ce qu’il croit. Mais c’est dans certains cas, et dans certains cas seulement, que ces raisons concernent les
conséquences de l’action, c’est-à-dire que l’acteur prend particulièrement
en compte celles qui sont liées à ses intérêts, et qu’il peut tenter de soumettre ces conséquences à un calcul coût-bénéfice. Dans d’autres cas, les
raisons de l’acteur sont de caractère cognitif (comme lorsqu’il s’oppose à
une théorie qui ne le concerne pas dans ses intérêts mais lui paraît faible) ou axiologique (comme lorsqu’il approuve une action qui ne le concerne
pas dans ses intérêts parce qu’elle obéit à certains principes).
Le modèle général de l’IM (postulats P1 à P3) concorde avec la définition philosophique classique de la rationalité. Ainsi, le philosophe
N. Rescher [ 1995, p. 26] déclare que « [… ] la rationalité est de par sa nature
même téléologique et orientée vers des fins », précisant aussitôt que « téléologique » ne se confond pas avec « instrumental ». Il continue en effet :
« La rationalité cognitive cherche à atteindre des croyances vraies. La rationalité évaluative cherche à atteindre des évaluations correctes. La rationalité pratique cherche à viser de façon efficace des objectifs appropriés
[10]. »
Cette approche de la rationalité recoupe celle de la sociologie classique.
Par sa distinction entre « rationalité instrumentale » et « rationalité axiologique » ou « rationalité évaluative » ( Wertrationalität), Weber indique
que la rationalité ne se confond pas avec sa forme « instrumentale » et insiste
abondamment, dans ses textes théoriques comme dans ses analyses empiriques, sur le fait que les sciences sociales doivent en tenir compte, dès
lors qu’elles se proposent d’expliquer les actions, les croyances et les sentiments des sujets sociaux.
La notion de « rationalité axiologique » est parfois considérée comme
obscure, surtout par ceux qui, confondant sans s’en rendre compte rationalité et rationalité instrumentale, ne parviennent pas à concevoir la notion
d’une rationalité non instrumentale. Elle devient limpide si l’on y voit une
application de la « rationalité cognitive » aux questions normatives : je crois
que « X est bon, légitime, etc. » à partir du moment où cette proposition
me paraît dériver d’un système de raisons que je perçois comme fortes,
exactement comme je crois que « X est vrai » dès lors que je suis en mesure
de tirer cette conclusion d’un système de raisons fortes
[11]. À cette étape de
la discussion, quatre points importants méritent d’être introduits.
Premier point. – Le paradigme de l’IM déclare l’acteur rationnel dès
lors que ses actions, croyances ou attitudes sont perçues par lui, de façon
plus ou moins consciente, comme faisant sens parce que fondées pour lui
sur des raisons fortes. N’est-ce pas une tautologie ? En fait, l’IM n’a rien
de tautologique. Le triple fait qu’il contredise d’importantes traditions, qu’il
soit parfois rejeté avec véhémence, et surtout qu’il apparaisse souvent
comme d’application fort difficile suffit à disqualifier l’objection de tautologie. Pour illustrer le dernier fait : Tocqueville révèle qu’il a eu beaucoup de peine à comprendre pourquoi les propriétaires fonciers français
étaient si peu attirés par le rôle du gentleman-farmer qu’on ne dispose même
pas en français de mot pour le désigner.
Deuxième point. – Comment, objecte-t-on souvent, la reconstruction
des raisons des acteurs peut-elle échapper à l’arbitraire ? En fait, ladite
reconstruction ne consiste en rien d’autre qu’à élaborer une théorie des raisons des acteurs compatible avec l’ensemble des données observables, et
à mobiliser pour ce faire des propositions acceptables. C’est le cas de l’analyse de Tocqueville que j’ai évoquée : il est empiriquement exact que le mot
gentleman-farmer n’est pas traduisible en français ou que l’absentéisme
des propriétaires fonciers français à la fin du XVIIIe siècle est important. Il
est psychologiquement acceptable de supposer que le propriétaire foncier
français est attiré par la perspective d’occuper une charge royale, etc.
Lorsque le chercheur est en position d’interroger l’acteur, il doit s’assurer que l’acteur ne rejette pas les raisons qu’il lui prête ou s’il les rejette,
ne maintenir sa théorie que s’il peut montrer que l’acteur a des raisons d’invoquer de fausses raisons. Bien entendu, les déclarations de l’acteur ne suffisent pas à démontrer la réalité des raisons qu’il invoque. Elles ne représentent
que des faits parmi d’autres. Elles complètent l’information du chercheur
mais ne sont pas indispensables. C’est pourquoi il est possible, comme le
montrent les exemples de sociologie historique de Tocqueville ou de Root,
de reconstruire avec une quasi-certitude les raisons d’acteurs qu’on est dans
l’incapacité d’interroger.
La reconstruction des motivations et des raisons de l’acteur obéit en
fin de compte grossièrement aux mêmes principes dans la sociologie compréhensive et dans l’enquête de police ou de justice. Elle n’a rien d’arbitraire ni de mystérieux. Elle suit au contraire des règles codifiées et reconnues.
Le fait que les raisons des acteurs soient inobservables n’entraîne pas qu’on
ne puisse les reconstruire, ni que cette reconstruction ne puisse être soumise à une critique méthodique et dans bien des cas apparaître comme
débouchant sur des certitudes.
Les tenants de la TCR ont une vue toute différente sur la reconstruction des motivations des acteurs. Ils suivent ici C. Menger [ 1871,1883] et
von Mises [ 1985] qui, loin de les considérer comme relevant d’une
reconstruction testable par confrontation avec l’observation, gratifient
l’Homooeconomicus d’une psychologie aprioriste (celle que résument les
postulats P4 à P6), qu’ils interprètent de manière réaliste : comme décrivant
l’homme tel qu’il est.
M. Friedman [ 1953] a bien senti qu’on ne pouvait facilement accepter
cette interprétation réaliste : de quel droit affirmer que le sujet obéit aux
postulats P4 à P6 ( conséquentialisme, égoïsme, CCB ), notamment lorsqu’il
repousse cette interprétation de manière catégorique ? C’est pourquoi
Friedman tente de justifier la psychologie aprioriste de von Mises à partir
de considérations épistémologiques plutôt qu’ontologiques. Une thèse du
positivisme classique énonce que, les motivations des acteurs étant inobservables, il est impossible d’en discuter scientifiquement. S’appuyant sur
cette thèse, Friedman en tire la conclusion qu’une théorie ne saurait se juger
sur les propositions « psychologiques » qu’elle contient, mais seulement
sur le point de savoir si ses conséquences apparaissent comme congruentes
ou non avec l’observation.
L’interprétation réaliste de l’apriorisme psychologique de Menger est
peu défendable. Quant à la défense « positiviste » que Friedman en présente, elle se heurte au fait que la TCR est, sur bien des sujets, incapable
de produire des théories satisfaisantes du point de vue des critères couramment utilisés pour apprécier une théorie scientifique. Cela démontre a
contrario que la psychologie dans laquelle s’enferme la TCR n’est pas
toujours acceptable et, de façon générale, que la détermination du type de
raisons qu’on prête à l’acteur ne peut être effectuée a priori.
Troisième point. – Dès le premier paragraphe de cet article, j’ai supposé que pour l’acteur, le
sens de ses actes ou de ses croyances réside dans
les
raisons qu’il a de les adopter. Cela ne signifie pas que l’acteur soit un
être purement rationnel, dépourvu d’affectivité. On peut au contraire admettre
sans réticence avec Hume que la raison est servante des passions. La
magie ou la recherche scientifique visent à satisfaire des besoins vitaux,
lesquels ont une résonance affective. Mais le sociologue ne peut se
contenter d’évoquer ces besoins pour expliquer par exemple, qu’une croyance
magique ou scientifique prend le statut d’une vérité collective. Il doit expliquer pourquoi les individus y croient et pour cela mettre en évidence les
raisons qu’ils ont d’y croire, ces raisons ne prenant aux yeux des individus
le statut de raisons que s’ils ont l’impression que les autres devraient aussi
s’y rallier. C’est pourquoi on remarque facilement que, si Weber introduit
dans sa célèbre typologie de l’action les actions traditionnelles et les actions
affectives à la suite des actions explicables par la rationalité instrumentale
et par la rationalité axiologique, il ne se contente jamais d’évoquer les
passions ou l’attachement de l’acteur social à la tradition pour expliquer
un phénomène social
[12].
Quatrième point. – Pourquoi un acteur considère-t-il tel système de raisons comme bon ? Je ne peux qu’esquisser ici la réponse que je propose à
cette question complexe. Comme l’a dit Kant, rechercher les critères de la
vérité, c’est chercher à traire un bouc : il n’existe pas de critères permettant d’affirmer qu’une théorie est vraie. Plus généralement, il n’existe pas
de critères permettant d’affirmer qu’un système de raisons est bon. Mais il
existe des critères permettant d’affirmer par exemple, qu’une théorie scientifique est supérieure à une autre. Ainsi, la théorie de Toricelli-Pascal explique
par le poids de l’atmosphère que le mercure monte dans une éprouvette
retournée sur un récipient rempli de mercure et où le vide a été fait. Elle
est plus acceptable que la théorie de Descartes (la nature a horreur du vide),
et l’on peut facilement expliquer pourquoi : le poids de l’atmosphère est
une notion plus acceptable que celle de l’horreur du vide; la théorie de
Toricelli-Pascal explique que l’élévation du mercure dépende de façon
précise de l’altitude à laquelle l’expérience est faite, ce que la théorie alternative n’explique pas. Ainsi, on préfère une théorie T1 à une théorie T2 en
raison de critères déterminés, mais ces critères sont variables d’un cas à
l’autre. Bref, il existe des critères permettant d’émettre des jugements évaluatifs ordinaux ou relatifs (comme « T1 plus acceptable que T2 »), mais
il n’existe pas de critères permettant d’énoncer des jugements évaluatifs
cardinaux ou absolus (comme : « T1 est vraie »). D’autre part, ces critères
sont innombrables et variables d’une comparaison à l’autre. Admettons
maintenant, comme je le propose, de rapprocher la rationalité axiologique
de la rationalité cognitive, plus précisément : de voir dans la première une
forme de la seconde, la première se caractérisant par le fait que le système
de raisons aboutit à une conclusion évaluative. L’on en tire l’idée que la
certitude axiologique doit être interprétée comme dérivant d’un ensemble
de comparaisons, généralement implicites, à l’issue desquelles le sujet
décide de préférer le système T1 aux systèmes alternatifs sur la base de
critères pertinents eu égard aux systèmes faisant l’objet de la comparaison.
Il est facile de trouver des exemples de phénomènes expliqués de
façon satisfaisante dans le cadre du paradigme de l’IM sous sa forme
générale (postulats P1 à P3) et dont on ne voit pas comment la TCR (postulats P1 à P6) pourrait les expliquer. J’illustrerai ce point par quelques
exemples classiques, car ils ont l’avantage d’être sans doute plus familiers
que tel ou tel des innombrables exemples qu’il serait possible de puiser
dans la sociologie contemporaine.
Adam Smith
Il est intéressant d’emprunter un premier exemple à Adam Smith [ 1976,
1, p. 10], d’abord parce qu’il est considéré à juste titre comme l’un des pères
de l’utilitarisme et de la théorie économique, ensuite parce qu’il a bien vu
qu’une axiomatique utilitariste ne suffit pas à rendre compte des sentiments
moraux. Cet exemple est d’autant plus instructif qu’il est extrait non de sa
Théorie des sentiments moraux, mais de sa
Richesse des nations
[13].
Pourquoi, se demande Smith, les Anglais considèrent-ils en général
comme normal que les salaires des soldats soient plus faibles que ceux des
mineurs ? L’exemple choisi par Smith était sans doute plus parlant de son
temps que du nôtre. Mais l’on pourrait sans difficulté appliquer sa méthodologie à des situations contemporaines.
Si l’on rétablit ses propositions implicites, l’analyse de Smith est la suivante : un salaire doit être perçu comme juste par l’intéressé, par sa catégorie et aussi par l’observateur impartial, si l’on veut qu’il ne donne pas
naissance à un sentiment d’illégitimité chez l’intéressé et dans le public.
Le salaire étant la rémunération d’un service rendu, à service équivalent,
les salaires doivent être équivalents. Dans la valeur du service rendu rentrent différents éléments : la durée d’apprentissage qu’il implique, les risques
auxquels il expose celui qui le rend, etc. Dans le cas du mineur et du soldat, la durée d’apprentissage est comparable; les deux métiers comportent
des risques semblables : dans les deux cas, on risque sa vie. Néanmoins,
les activités en question sont incommensurables : le soldat garantit l’existence même de la patrie, tandis que le mineur produit des biens matériels,
indispensables certes, mais qu’on peut aussi importer et qui sont en tout
cas moins fondamentaux que l’indépendance nationale. C’est pourquoi le
soldat peut être candidat aux honneurs, à la gloire et aux symboles qui en
témoignent; c’est pourquoi aussi la mort du mineur au fond de la mine est
perçue comme un accident, comme résultant des risques du métier, tandis
que la mort du soldat est vue comme un sacrifice. Il résulte de l’ensemble
de ces éléments que le mineur, ne pouvant recevoir les récompenses symboliques auxquelles le soldat peut prétendre et accomplissant d’autre part
un travail aussi pénible et aussi risqué doit recevoir une compensation en
une autre monnaie. C’est donc finalement le principe de l’égalité entre
contribution et rétribution qui conduit le public à percevoir comme une
évidence le fait que le mineur doit être mieux payé que le soldat.
Comme on le voit, cette analyse ne se réduit pas du tout à une axiomatique utilitariste. Elle prend la forme de conséquences tirées rigoureusement de principes. Smith offre ici un exemple remarquable de ce que
Weber appellera la « rationalité axiologique ».
Dans une analyse très proche de celle de Smith, un auteur contemporain, Walzer [ 1983], se demande pourquoi on considère la conscription
comme juste et acceptable s’agissant des soldats, mais non des mineurs.
On l’accepte dans le premier cas, dit-il, parce que l’activité du soldat est
vitale, puisqu’elle vise à maintenir l’intégrité de la nation. En revanche, si
on appliquait la conscription à telle activité économique dont on ne pourrait montrer qu’elle est vitale et qu’elle ne peut être assurée autrement, il
faudrait l’appliquer à toutes : cela reviendrait à la limite à justifier le travail forcé. Si on ne l’appliquait qu’à une seule d’entre elles, cela serait arbitraire. De même, peut-on ajouter, on accepte facilement que les conscrits
puissent être affectés à des tâches de police urbaine s’ils s’y portent candidats. L’on admet aussi que l’armée soit chargée de faire face à certaines
situations d’urgence, par exemple, de ramasser les poubelles lorsqu’une
grève des éboueurs se prolonge, entraînant des risques pour la santé publique.
Mais on n’admettrait pas que la police urbaine ou le ramassage des
ordures soit normalement assurés par la conscription.
Ici encore, les sentiments de justice et de légitimité sont fondés sur des
raisons. Elles se présentent comme un système de corollaires tirés de principes qu’on peut facilement considérer comme acceptables. Elles expliquent que telle institution soit perçue comme bonne, légitime et acceptable,
telle autre non. Mais les raisons en question relèvent non de la rationalité
instrumentale, mais de la rationalité axiologique.
Tocqueville
Un deuxième exemple, de nouveau emprunté à Tocqueville, illustre un
cas où les raisons des croyances et des comportements des acteurs sont de
caractère « cognitif ». Juxtaposé à l’exemple du sous-développement de
l’agriculture française, il témoigne du fait que Tocqueville détermine le type
de raisons qu’il attribue aux acteurs non a priori, mais de façon empirique.
Dans l’Ancien Régime, il se demande pourquoi, à la veille de la
Révolution, les intellectuels français croient fermement à l’idée de la Raison
avec un grand R et pourquoi cette notion s’est répandue à la vitesse de
l’éclair dans le public. Ce phénomène est énigmatique : on ne l’observe à
la même époque ni en Angleterre, ni aux États-Unis, ni en Allemagne. Il a
eu des conséquences macroscopiques immenses.
L’explication de Tocqueville consiste à montrer que les Français de la
fin du XVIIIe siècle ont des raisons fortes de croire à la Raison. Dans la
France de ce temps, les institutions traditionnelles apparaissent à beaucoup comme illégitimes. Ainsi, elles veulent que la noblesse soit supérieure au tiers état. Or les nobles ne participent ni aux affaires politiques
locales ni à la vie économique et consument leur temps à Versailles. Ceux
d’entre eux qui restent à la campagne sont d’autant plus accrochés à leurs
privilèges qu’ils sont plus démunis : c’est pourquoi on les désigne par le
nom d’un petit oiseau de proie disgracieux, le hobereau : une métaphore
qui se répand instantanément, parce qu’elle est perçue comme juste. Une
équation s’établit alors dans l’esprit de beaucoup d’individus, à savoir que
tradition = dysfonctions = illégitimité, et par opposition, Raison = progrès =légitimité. C’est parce que cet argumentaire est latent dans l’esprit
des gens que l’appel des « philosophes » à construire une société fondée
sur la Raison a rencontré un succès immédiat.
Les Anglais ont au contraire de bonnes raisons de ne pas croire à ces
idées. En Angleterre, les nobles jouent un rôle important d’animation sociale,
politique et économique au niveau local. La supériorité que leur accordent
les mœurs et les institutions est donc perçue comme fonctionnelle et par
suite comme légitime. De façon générale, les institutions traditionnelles
ne sont pas perçues comme dysfonctionnelles.
Max Weber
[14]
Max Weber définit la « sociologie compréhensive » telle qu’il l’entend
comme fondée sur l’IM
[15] : « La sociologie compréhensive (telle que nous
la concevons) considère l’individu isolé et son activité comme étant son
unité de base, je dirai son “atome” » [Weber, 1965, p. 344-345]. Comme
toute science, la sociologie doit, selon lui, ramener les phénomènes macroscopiques auxquels elle s’intéresse à leurs causes microscopiques. Il veut
que le sens pour l’acteur de ses actions et de ses croyances en soit la cause.
En même temps, il récuse l’idée de réduire la rationalité à la rationalité
instrumentale. Ainsi, toute sa sociologie de la religion est fondée sur le principe de méthode que les
causes des croyances religieuses résident dans le
sens que leur prêtent les sujets sociaux et, plus précisément, dans les raisons qu’ils ont de les endosser, ces raisons ne se réduisant pas à celles que
retient la TCR. La « sociologie compréhensive » de Weber se définit en
d’autres termes par les postulats P1 à P3, mais rejette les postulats supplémentaires (P4 à P6) qui définissent la TCR, ainsi bien sûr que les postulats
supplémentaires qu’introduisent nietzschéens et marxistes (P7, P8). Il y a
sur ce point convergence parfaite entre ses textes théoriques [Weber,
1965] et ses analyses empiriques
[16] [Weber, 1986].
Pourquoi, dans la Rome antique ou dans la Prusse moderne, les fonctionnaires, les militaires et les politiques sont-ils attirés par les cultes qui,
comme le mithraïsme ou la franc-maçonnerie, proposent une vision désincarnée de la transcendance, la voient comme soumise à des règles qui la
dépassent et conçoivent la communauté des fidèles comme hiérarchisée sous
l’effet de rituels initiatiques ? Parce que les articles de foi de ces religions
sont congruents avec la philosophie sociale et politique de ces catégories
sociales. Leurs membres croient qu’un système social ne peut fonctionner
que sous le contrôle d’une autorité centrale légitime; que celle-ci doit être
mue par des règles impersonnelles; ils adhèrent à une vision fonctionnelle
et hiérarchisée de la société; ils pensent que cette hiérarchisation doit être
fondée, comme c’est effectivement le cas dans l’État romain ou prussien,
sur des compétences déterminées sur la base de procédures formalisées. Les
principes d’organisation politique de l’État « bureaucratique » leur semblent
au total traduire une philosophie politique juste; quant aux rituels initiatiques du mithraïsme ou de la franc-maçonnerie, ils les perçoivent comme
exprimant les mêmes principes sur un mode métaphysico-religieux.
Autre exemple : les paysans acceptent difficilement le monothéisme,
nous dit Weber, parce que l’incertitude caractéristique des phénomènes
naturels leur paraît difficilement compatible avec l’idée que l’ordre des
choses puisse être soumis à une volonté unique, celle-ci impliquant un minimum de cohérence et de prévisibilité; ils sont attirés par le polythéisme ou
l’animisme plutôt que vers le monothéisme, parce que ces « théories » leur
paraissent davantage congruentes avec le caractère aléatoire des phénomènes naturels tels qu’ils les perçoivent.
Exemples modernes
Comme je l’indiquais plus haut, il serait facile de trouver dans la
sociologie contemporaine des exemples de théories s’appuyant sur les postulats P1 à P3 à l’exclusion des postulats P4 à P6 caractéristiques de la TCR.
J’en évoquerai sommairement trois.
Le programme de substitution de la « méthadone » aux drogues dures
pour répondre aux problèmes de santé publique posés par le développement de la toxicomanie a été beaucoup plus difficilement adopté en
France que par exemple, aux Pays-Bas. Pourquoi ? Bergeron [ 1999] répond
à la question en montrant que cette différence macroscopique entre France
et Pays-Bas résulte des raisons cognitives et axiologiques fondant les
croyances et par suite les décisions des acteurs concernés par ces questions.
Le cœur du modèle développé dans mon
Inégalité des chances est constitué par les raisons « cognitives » qu’il impute aux acteurs individuels
[17].
Un argument souvent avancé par les partisans de la TCR est, on l’a dit, que
la simplicité des logiques de comportement que son axiomatique forte attribue à l’acteur social permet de construire des théories exprimées dans le
langage mathématique. Cet exemple a l’intérêt de montrer que les postulats P4 à P6 qui caractérisent la TCR ne sont nullement des conditions nécessaires de cette possibilité de mathématisation.
Pourquoi les peintres hollandais du XVIIe se passionnent-ils pour le
paysage et pour la nature morte ? Besançon [ 1995] y voit une conséquence
de la diffusion du calvinisme : la conception rigoriste qu’il se fait de la
perfection de Dieu interdit au calviniste de concevoir le divin comme
représentable. Le peintre est par suite incité à se reporter sur des sujets
profanes. Cela ne lui interdit pas, au contraire, de chercher à célébrer la
gloire de Dieu. Mais il ne le fait qu’indirectement, en glorifiant ses créatures, en retrouvant la main de Dieu dans les êtres les plus modestes. C’est
pourquoi le peintre hollandais de l’âge classique dépense des trésors de
patience et de virtuosité pour rendre la peau d’un fruit, la nacre d’une
coquille d’huître ou le velours d’un dessus de table, ou pour évoquer les
gestes de la vie quotidienne. La théorie de Besançon permet aussi de comprendre l’apparition de l’art abstrait et l’influence de Kandinsky, de
Malévitch ou de Mondrian. Elle rend compte de cet ensemble de phénomènes macroscopiques relevant de la sociologie de l’art par l’évocation
de raisons cognitives.
LES « PARADOXES » RÉSOLUS
Finalement, tous les paradoxes relevés ci-dessus se résolvent facilement
dans le cadre du modèle général de l’IM (postulats P1 à P3). Je me contenterai de reprendre sommairement quelques-uns des exemples précédents.
Dans l’univers transparent des employées de Mills, où les contributions
sont par principe égales, où règne le principe de l’égalité contribution-rétri-bution, et où toute différence de rétribution est immédiatement repérable,
un avantage, même mineur en lui-même, est perçu comme un privilège et
par suite comme une insupportable injustice. La cause des conflits réside
ici dans le fait qu’un état de choses est perçu comme contradictoire avec
un principe, celui de l’égalité contribution-rétribution. Les raisons des sujets
observées ne sont pas de caractère instrumental : le fait d’être assis plus ou
moins près de la fenêtre n’a guère d’incidence sur le bien-être. Elles sont
axiologiques. Il n’y a donc pas lieu d’attribuer à ces employées une « sensibilité » particulière : une hypothèse compatible avec la TCR, mais peu
crédible et ad hoc.
Le sujet du jeu de l’ultimatum agit contre son intérêt en application
d’une théorie. Il propose un partage égal non parce qu’il entend préserver
l’avenir, puisqu’il joue une partie unique. Il agit ainsi en vertu de la théorie selon laquelle on ne peut pas profiter d’une aubaine lorsque le profit est
acquis aux dépens d’autrui. Il agit contre son intérêt en application d’une
théorie axiologique découlant du principe du respect d’autrui. De nombreuses études de psychologie sociale expérimentale vérifient cette interprétation en termes de raisons axiologiques
[18].
Celui que la corruption ne lèse en aucune manière en est cependant profondément irrité, au point qu’il place la lutte contre la corruption au premier rang dans les critères qu’il utilise pour juger les gouvernants. Ses
raisons ne sont ni égoïstes ni conséquentialistes, par définition même. Mais
elles découlent de la théorie selon laquelle un avantage ne saurait se justifier s’il n’est pas la contrepartie d’une contribution. Il trouve la corruption
insupportable, non parce qu’il est exposé à en subir les conséquences,
mais parce qu’elle contredit des principes auxquels il est attaché. De la
même façon, l’électeur vote, dès lors qu’il s’estime en mesure d’exprimer
une préférence, parce qu’il croit à la démocratie et estime normal de participer
au fonctionnement de ses institutions.
LA TCR ET LE DROIT À L’ARBITRAIRE
Le modèle général utilisé par Tocqueville implicitement et par Weber
explicitement (et par beaucoup de sociologues classiques ou contemporains) est le seul qui puisse prétendre au statut de théorie générale
[19]. Les
raisons qui inspirent les comportements, les attitudes, les croyances de l’acteur et leur donnent sens à ses yeux lui sont dictées dans certains cas, mais
dans certains cas seulement, par son intérêt égoïste et peuvent prendre alors
la forme du CCB. Dans d’autres cas, les raisons de l’acteur relèvent de la
rationalité cognitive : lorsque son objectif premier est de rechercher le vrai,
dans la mesure de ses moyens. Dans d’autres cas, les raisons de l’acteur
relèvent de la rationalité axiologique : son objectif est de déterminer, ici
encore dans la mesure de ses moyens, ce qu’il est bien, légitime, etc., de
faire dans telle ou telle circonstance.
La TCR accepte à juste titre le postulat individualiste P1, le postulat de
la compréhension P2 (un comportement, une attitude ou une croyance ont
un sens pour l’acteur que l’observateur peut toujours en principe reconstruire) et le postulat de la rationalité P3 (le sens pour l’acteur de tel comportement, de telle attitude, de telle croyance, réside dans les raisons qu’il
a de les adopter). Mais elle fait fausse route en prétendant accorder un statut général aux postulats du conséquentialisme et de l’égoïsme, qui ne sont
pertinents que dans des cas particuliers. Adam Smith lui-même a relevé que
certaines croyances normatives sont fondées dans l’esprit du public sur
des considérations qui ne sont ni égoïstes ni même conséquentialistes.
On peut comprendre a priori que, s’agissant d’expliquer un fait social
tel que l’unanimité des spectateurs en faveur d’Antigone, on ne peut rechercher les raisons de ce jugement dans le registre des raisons égoïstes ni même
conséquentialistes. Il en va de même s’agissant d’expliquer les opinions en
matière de corruption ou de peine de mort, ou sur les mille sujets politiques
qui ne concernent pas personnellement le répondant et sur lesquels il a cependant des jugements arrêtés. Comment l’individu pourrait-il avoir des appréciations fondées sur des raisons de caractère égoïste et conséquentialiste
s’agissant de sujets qui n’entraînent aucune conséquence pour lui ?
Il existe bien sûr un moyen de sauver (en apparence du moins) la généralité de la TCR et d’écarter ces objections : déclarer que, en profondeur,
le sujet social obéit toujours à des intérêts égoïstes. Scheler l’a noté : l’utilitarisme a une grande force de séduction, car, en prétendant déceler l’intérêt égoïste derrière toute croyance ou tout comportement, il dénonce un
pharisaïsme très répandu, dont chacun peut évoquer des manifestations.
Mais Scheler ajoute aussitôt que l’utilitarisme est une théorie inacceptable.
De quel droit affirmer que celui qui se déclare contre la peine de mort, ou
plus généralement, qui exprime telle ou telle opinion sur des sujets qui ne
le concernent pas dans sa personne ne fait que servir ses intérêts et ne
cherche, en dernière analyse, qu’à « se faire plaisir » ou à « se donner bonne
conscience »? Cela peut être le cas, mais il faut alors le montrer : on ne
peut se contenter de poser ce diagnostic a priori.
Les faits de conscience sont des faits. La déontologie scientifique exclut
donc qu’on les écarte. Une bonne théorie se doit au contraire de les enregistrer et de les expliquer. Si l’on déclare qu’en dernière analyse, ce qui
apparaît à l’individu comme une opinion désintéressée de sa part relève
d’un calcul d’intérêt, il faut démontrer l’existence de cette « fausse
conscience », et de surcroît, l’expliquer. Or les tenants de la TCR se soucient rarement d’expliquer ce phénomène de « fausse conscience » qu’ils
sont pourtant bien obligés de postuler.
Ils s’estiment légitimés dans cette démarche d’abord par la tradition
positiviste dans sa version
hard, selon laquelle les faits de conscience peuvent être écartés de l’analyse scientifique sous prétexte qu’ils sont inobservables. Si cela était vrai, la plupart des enquêtes de police ou de justice
seraient d’avance disqualifiées. À l’influence du positivisme s’est ajoutée
celle du marxisme (qui a promu la notion polysémique de « fausse
conscience » au rang d’une banalité), de la psychanalyse et plus généralement de la psychologie des profondeurs (qui autorisent à affirmer sans
grande précaution que ce que le sujet « croit penser » est le contraire de ce
qu’il « pense réellement »). Il est vrai que les tenants de la TCR ne se recommandent guère de ces traditions de pensée, et qu’ils s’appuient plutôt sur
l’interprétation « positiviste » proposée par Friedman de l’apriorisme psychologique de Menger et de von Mises. Mais ils profitent de la licence
que, par un effet de convergence non voulu, le positivisme, le marxisme et
la psychologie des profondeurs accordent généreusement au chercheur de
donner aux comportements, aux croyances et aux attitudes de l’acteur un
sens arbitrairement fixé par lui, sans qu’on voit clairement ce qui fonde ici
ce droit à l’arbitraire
[20].
·
ALLAIS M., 1953, « Le comportement de l’homme rationnel devant le risque critique
des postulats de l’École américaine », Econometrica, 21,4, p. 503-46.
·
ALLAIS M., HAGEN O. (sous la dir. de), 1979, Expected Utility Hypotheses and the
·
Allais Paradox : Contemporary Discussions of Decisions Under Uncertainty
with Allais’Rejoinder, Dordrecht, Reidel.
·
BECKER G., 1996, Accounting for Tastes, Cambridge, Harvard University Press.
·
BERGERON, H., 1999, Soigner ou prendre soin des toxicomanes : anatomie d’une
croyance collective, Paris, PUF.
·
BESANÇON A., 1995, L’Image interdite, Paris, Fayard.
·
BOUDON R., [ 1973] 1985, L’Inégalité des chances, Paris, Armand Colin ( 3e édition :
·
Hachette, collection Pluriel).
·
– 1996, « The “Rational Choice Model” : A Particular Case of the “Cognitivist
·
Model”», Rationality and Society, 8,2, p. 123-150.
·
– 1998-2000, Études sur les sociologues classiques, I et II, Paris, PUF.
·
– 2000, « La rationalité du religieux selon Max Weber », Travaux du GEMAS, n°12.
·
BOUDON R., CHERKAOUI M., 1999, Main Currents in Social Theory, 8 volumes,
·
Londres, Sage.
·
BOUDON R., CUIN C.-H., MASSOT A., 2000, L’Axiomatique de l’inégalité des chances,
·
Paris, L’Harmattan/Québec, Presses de l’université Laval.
·
BOUDON R., BULLE N., CHERKAOUI M. (sous la dir. de), 2000, École et société : les
paradoxes de la démocratie, Paris, PUF.
·
BOURRICAUD F., 1975, « Contre le sociologisme : une critique et des propositions »,
·
Revue française de sociologie, XVI, suppl., p. 583-603.
·
COLEMAN J., 1986, Individual Interests and Collective Action : Selected Essays,
·
Cambridge, Cambridge University Press.
·
– 1990, Foundations of Social Theory, Cambridge/Londres, Harvard University
·
Press.
·
DE TOCQUEVILLE A., [ 1856] 1986, L’Ancien Régime et la Révolution, inTocqueville.
·
De la démocratie en Amérique, Paris, Laffont, collection Bouquins.
·
FEREJOHN F.J., FIORINA M., 1974, « The Paradox of Not Voting : A Decision Theoretic
·
Analysis », The American Political Science Review, 68,2, p. 525-36.
·
FREY B.S., 1997, Not Just for the Money : An Economic Theory of Personal Motivation,
·
Cheltenham, Edward Elgar.
·
FRIEDMAN M., 1953, Essays in Positive Economics, Chicago, Chicago University
·
Press.
·
GOLDTHORPE J., 2000, On Sociology : Numbers, Narratives, and the Integration of
·
Research and Theory, Oxford, Oxford University Press.
·
HAGEN O., 1995, « Risk in Utility Theory, in Business and in the World of Fear and
·
Hope », in GÖTSCHL J. (sous la dir. de), Revolutionary Changes in Understanding
·
Man and Society, Scopes and Limits, Dordrecht/Londres, Kluwer, p. 191-210.
·
HARDIN R., 1995, One for All : The Logic of Group Conflict, Princeton, Princeton
·
University Press.
·
HARSANYI J.C., 1955, « Cardinal Welfare, Individualistic Ethics, and Interpersonal
·
Comparisons of Utility », TheJournal of Political Economy, 63,4, août, p. 309-21.
·
– 1977, Rational Behaviour and Bargaining Equilibrium in Games and Social
·
Situations, Cambridge, Cambridge University Press.
·
HOFFMAN E., SPITZER M. L., 1985, « Entitlements, Rights and Fairness. An
·
Experimental Examination of Subjects’Concepts of Distributive Justice »,
·
Journal of Legal Studies, 14, p. 259-97.
·
HOLLIS M., 1977, Models of Man : Philosophical Thoughts on Social Action,
·
Cambridge, Cambridge University Press.
·
KAHNEMAN D., TVERSKY A., 1973, « Availability : A Heuristic for Judging Frequency
and Probability », Cognitive Psychology, 5, p. 207-232.
·
JONSSON Jan O., ERIKSON R., 2000, « Understanding Educational Inequality : The
·
Swedish Experience », L’Année sociologique, vol. 50, n° 2.
·
KURAN T., 1995, Private Truths, Public Lies. The Social Consequences of Preference
·
Falsification, Cambridge, Harvard University Press.
·
LÉVY -GARBOUA L., MONTMARQUETTE C., 1996, « Cognition in Seemingly Riskless
·
Choices and Judgments », Rationality and Society, 8,2, p. 167-185.
·
LÉVY -GARBOUA L., BLONDEL S., 1996, « La décision comme argumentation », in
·
BOUDON R., BOUVIER A., CHAZEL F. (sous la dir. de), Cognition et sciences sociales,
·
Paris, PUF, p. 55-68.
·
MENGER C., 1871, Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Vienne, W. Braumüller
(trad. angl., Principles of Economics, Glencoe, The Free Press, 1950).
·
– 1883, Untersuchungen über die Methoden der Sozialwissenschaften und der
politischen Oekonomie insbesondere, Leipzig, Duncker & Humblot.
·
MILLS C.W., 1951, White Collars. The American Middle Classes, New York, Oxford
·
University Press.
·
MOMMSEN W., 1965, « Max Weber’s Political Sociology and his Philosophy of World
·
History », International Social Science Journal, 17,1, p. 23-45.
·
MÜLLER -BENEDICT V., 1999, « Strukturelle Grenzen sozialer Mobilität. Ein Modell
des Mikro-Makro-Übergangs nach Boudon », Kölner Zeitschrift für Soziologie
und Sozialpsychologie, 51,2, juin, p. 313-338.
·
NISBET R., 1984, La Tradition sociologique, Paris, PUF ( The Sociological Tradition,
·
Glencoe, Ill., The Free Press, 1966).
·
NORKAS Z., 2000, « Weber’s Interpretive Sociology and Rational Choice Approach »,
·
Rationality and Society, 12,3, p. 259-282.
·
OBERSCHALL A., 1994, « Règles, normes, morale : émergence et sanction », L’Année
sociologique, n° 44, « Argumentation et sciences sociales », p. 357-384.
·
– 1973, Social conflict and Social Movements, Englewood Cliffs, Prentice-Hall.
·
OLSON M., 1965, The Logic of Collective Action : Public Goods and the Theory of
·
Groups, Cambridge, Harvard University Press (trad. fr., La logique de l’action
collective, Paris, PUF).
·
OVERBYE E., 1995, « Making a Case for the Rational, Self-regarding, “Ethical”
·
Voter… and Solving the “Paradox of Not Voting” in the Process », European
·
Journal of Political Research, 27, p. 369-96.
·
POPPER K., 1976, « The Myth of the Framework », in FREEMAN E. (sous la dir. de),
·
The Abdication of Philosophy : Philosophy and the Public Good, La Salle, Ill.,
·
Open Court, p. 23-48.
·
RADNITZKY G., 1987, « La perspective économique sur le progrès scientifique :
application en philosophie de la science de l’analyse coût-bénéfice », Archives
de philosophie, 50, avril-juin, p. 177-198.
·
RESCHER N., 1995, Satisfying Reason. Studies in the Theory of Knowledge,
·
Kluwer, Dordrecht.
·
ROOT H. L., 1994, The Fountain of Privilege : Political Foundations of Economic
·
Markets in Old Regime France and England, Berkeley, University of California
·
Press (trad. fr., La construction de l’État moderne en Europe : la France et
l’Angleterre, Paris, PUF, 1994).
·
SCHELER M., [ 1913-1916] 1954, Der Formalismus in der Ethik und die materiale
·
Wertethik, inGesammelte Werke, vol. 2., Bern-Munich, Francke.
·
SCHMITT C., [ 1923] 1984, Römischer Katholizismus und politische Form, Hellerau,
·
Jacob Heguer Stuttgart ( 3e édition).
·
SMITH A., [ 1776] 1976, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of
·
Nations, Oxford, Clarendon Press.
·
SCHUESSLER A.A., 2000, « Expressive Voting », Rationality and Society, 12,1, février,
p. 87-119.
·
STRAUSS L., 1953, Natural Right and History, Chicago, Chicago University Press.
·
TRIBE K., 1999, « Adam Smith : Critical Theorist », Journal of Economic Literature,
37, juin, p. 609-632.
·
TURNER B. S., 1992, Max Weber : From History to Modernity, Londres, Routledge.
·
VÖGELIN E., 1952, The New Science of Politics, Chicago, Ill., The University of
·
Chicago Press.
·
VON MISES L., 1985, L’Action humaine, Paris, PUF ( Human Action, A Treatise on
·
Economics, 1949, Newhaven, Yale University Press).
·
WALZER M., 1983, Spheres of Justice. A Defence of Pluralism and Equality, Oxford,
·
Martin Robertson.
·
WEBER M., [ 1920] 1986, Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie, Munich,
·
Mohr.
·
– [ 1922] 1965, Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon ( Aufsätze zur
·
Wissenschaftlehre, Tübingen, Mohr).
·
WILSON J. Q., 1993, The Moral Sense, New York, The Free Press.
[*]
Texte paru dans la revue
Sociologie et société, 39,1,2002 [p. 9-34]. Cet article a été
suivi d’une discussion [
cf. « La troisième voie »,
ibid., p. 147-153]
.
[1]
Boudon et Cherkaoui [ 1999].
[2]
Cité par Goldthorpe [ 2000].
[3]
Je m’appuie ici sur des conversations que j’ai eues avec lui. Pour ma part, j’ai pris
conscience de l’importance de l’IM vers la fin des annéessoixante, dans le fil de mes recherches
en matière de sociologie judiciaire et de sociologie de l’éducation.
[4]
Lettre à R. Liefmann, 9 mars 1920, citée par Mommsen [ 1965]: « [… ] Wenn ich nun
jetzt einmal Soziologe geworden bin [… ], dann wesentlich deshalb, um dem immer noch
spukenden Betrieb, der mit Kollektivbegriffen arbeitet, ein Ende zu machen. Mit anderen¤
¤ Worten : auch Soziologie kann nur durch Ausgehen vom Handeln des oder der, weniger
oder vieler Einzelnen, strikt “individualistisch” in der Methode also, betrieben werden. » « La
sociologie, elle aussi… » : Weber songe ici à l’économie, comme le montre le contexte.
[5]
C’est sur cette base métaphysique qu’est fondée la proposition faite au cours de
l’été 2000 par le gouvernement Blair d’autoriser la recherche scientifique sur l’embryon
dans les deux premières semaines.
[6]
Boudon [ 1998-2000].
[7]
Lévy-Garboua et Blondel [ 1996], Lévy-Garboua et Montmarquette [ 1996].
[8]
Kuran [ 1995] propose une théorie de la
déclaration, non de la
formation des opinions.
[9]
Boudon [ 1996]. Goldthorpe [ 2000] a bien vu que la sociologie devait s’appuyer sur
l’IM, mais non se limiter à la TCR.
[10]
« [… ] rationality is in its very nature teleological and ends-oriented. Cognitive
rationality is concerned with achieving true beliefs. Evaluative rationality is concerned with
making correct evaluation. Practical rationality is concerned with the effective pursuit of
appropriate objectives ».
[11]
Boudon [ 1998-2000].
[12]
Je me contente sur ce point de renvoyer à Goldthorpe [ 2000, chap. 6], qui explique
fort bien pourquoi le sociologue a intérêt à ne retenir que la composante rationnelle de l’action
humaine. De manière générale, si le sens que l’acteur donne à ses actions ou à ses croyances
en est bien la cause, il faut bien que ce sens ait la forme d’un système de raisons, sauf à être
incommunicable.
[13]
Cf. Tribe [ 1999]. Cet article très informé a l’inconvénient, en cherchant à réformer
l’image conventionnelle de Smith, de vouloir abusivement en faire un précurseur du
postmodernisme.
[14]
Je m’appuie ici sur Boudon [ 2000].
[15]
La notion de « sociologie compréhensive » est souvent prise dans des sens qui n’ont
rien à voir avec celui de Weber (d’où la réserve qu’il exprime dans la citation qui suit). C’est
pourquoi on peut préférer d’autres expressions comme « sociologie de l’action » ou « sociologie
actionniste », étant entendu qu’aucune de ces expressions n’est dépourvue d’inconvénients.
[16]
Certains commentateurs attribuent à Weber une axiomatique autre que P1 à P3.
Leo Strauss [ 1953], Carl Schmitt [ 1923] et Erich Vögelin [ 1952] (pour le stigmatiser), ou,
aujourd’hui B. Turner [ 1992] (pour le féliciter) en font un nietzschéen, tandis que Norkas
[ 2000] y voit (pour le féliciter) un benthamien annonciateur de la TCR. Ces variations dans
la perception de Weber offrent un sujet intéressant à la sociologie de la connaissance.
[17]
Boudon [ 1985]. Voir aussi Boudon, Bulle, Cherkaoui [ 2000], Boudon, Cuin, Massot
[ 2000], Muller Benedict [ 1999], Jonsson et Erikson [ 2000].
[18]
Kahnemann et Tversky [ 1973].
[19]
Boudon [ 1996].
[20]
Nisbet [ 1984].