2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / D. Individualisme et holisme méthodologiques. Au-delà de la querelle?
Entre la structure et l’action, le temps défense du dualisme
analytique et de la perspective morphogénétique
[1]
Margaret S. Archer
Il est courant aujourd’hui de parler de « problème de
l’articulation entre structure et action
[2] » pour pointer certains des dilemmes
fondamentaux en théorie sociale – particulièrement en sociologie où rivalisent
volontarisme et déterminisme, subjectivisme et objectivisme, approches micro et
macro. Ces enjeux sont essentiels pour la simple et bonne raison qu’il est
impossible de faire de la sociologie sans aborder ce problème et prendre parti
dans cette querelle. En raison de son caractère proprement impérieux, le «
problème de l’articulation entre structure et action » ne se pose d’ailleurs
pas seulement aux chercheurs, mais plus généralement à tout être humain. En
effet, l’expérience quotidienne de chacun d’entre nous est pour partie
traversée par ce sentiment contradictoire d’être à la fois libre et enchaîné,
capable de construire son propre avenir tout en étant confronté à des
contraintes apparemment impersonnelles qui nous dépassent.
L’argument principal de cet article est que structure et action
ne peuvent être articulées que par l’examen de leurs effets réciproques à
travers le temps, et que sans la prise en compte de la question de la
temporalité, ce problème ne peut être résolu d’une façon
satisfaisante.
Lorsque je parle de « structure » et d’« action » (
agency), je fais référence à une
relation entre deux aspects de la vie sociale qui, quel que soit le lien intime
qui les unit (au même titre que nos expériences personnelles, par exemple, du
mariage), sont néanmoins analytiquement distincts. Que la réalité sociale
présente, tel Janus, un double visage, peu le contestent.
Mais beaucoup en ont conclu trop rapidement qu’il fallait avant
tout s’attacher à observer les deux faces de la médaille en même temps. C’est
précisément à cette suggestion méthodologique que je propose de résister. La
raison fondamentale en est que ces deux faces ne sont ni coextensives ni
co-variantes à travers le temps, car chacune d’elles possède des propriétés
émergentes autonomes susceptibles de donner lieu à des variations indépendantes
au gré desquelles elles ne se trouveront plus nécessairement en phase l’une
avec l’autre.
La notion d’émergence permet de souligner que ces deux aspects
peuvent être distingués non seulement d’un point de vue analytique, mais aussi
en raison du fait que toutes les « structures » et les « agents » donnés
prennent place et opèrent à différents niveaux temporels. Souligner ainsi cette
distinction temporelle ne conduit pas à contester la dépendance des structures
à l’égard des actions, mais seulement – et, je crois, très utilement – à
préciser de quelles actions elles dépendent et à quel moment.
LE TEMPS DANS UNE THÉORIE SOCIALE NON AMALGAMANTE (NON-CONFLATIONARY )
Fondamentalement, le « problème de l’articulation entre
structure et action » est conceptualisé de manière entièrement différente par
toutes les formes de théorie sociologique qui amalgament action et structure et
par celles qui ne les amalgament pas en raison de leur appui sur une ontologie
de l’émergence. Cette seconde conception, le « dualisme analytique », est basée
sur deux prémisses. Tout d’abord, elle repose sur une ontologie du monde social
vu comme un monde stratifié, de telle sorte que les propriétés émergentes des
structures et des agents, posées comme irréductibles les unes aux autres, sont
à ce titre susceptibles, en principe, d’être distinguées par l’analyse. En
second lieu, elle affirme que des structures et des agents donnés sont
également distinguables dans le temps – pour le dire autrement, qu’il est
possible et justifiable de parler de l’antériorité ou de la postériorité de
l’une d’entre elles ou de l’un d’entre eux. Cette prémisse peut ainsi être
mobilisée d’un point de vue méthodologique afin d’étudier leurs effets
réciproques et dès lors leurs changements respectifs à travers le temps. En un
mot, le « dualisme analytique » constitue une méthodologie fondée sur
l’historicité de l’émergence.
Aussi longtemps qu’ils n’ont pas explicitement reconnu que la
distinction analytique entre structure et action conduit à substituer à la
notion de simultanéité celle de temporalité, les théoriciens réalistes n’ont
pas radicalement modifié leur manière de théoriser les relations entre
structure et action. En tout cela, ils ne se distinguaient guère des approches
amalgamantes dominantes. Le développement assez tardif du dualisme analytique
est dû au fait que la conjonction d’idées nécessaire (
i.e. la différenciation temporelle)
fut longue à venir dans un contexte où les distinctions temporelles étaient
pensées en l’absence d’une ontologie de l’émergence et réciproquement.
Mandelbaum avait fait allusion, dès 1952, au fait que les propriétés «
sociétales » et les propriétés des actions occupent des positions différentes
dans le temps. Mais il ne put guère aller plus loin tant il restait prisonnier
d’un réalisme empirique qui le conduisait à défendre la nécessité de traduire
les structures en termes individuels (observables) plutôt qu’à reconnaître
véritablement leur dimension d’émergence.
Plus influent fut l’article précurseur de Lockwood [ 1964] dans
lequel il avançait la distinction entre intégration « sociale » et intégration
« systémique ». Ce qu’il est ici important de noter, c’est que la distinction
de Lockwood constitue autre chose qu’un simple artifice analytique dès lors que
la question de la temporalité est prise en compte. Ainsi, il souligne que «
bien que liés d’une façon déterminée l’un à l’autre, ces deux aspects de
l’intégration ne sont pas seulement séparables analytiquement, ils le sont
aussi factuellement, dans la mesure où la question du temps y est engagée
».
Ainsi, Lockwood était parfaitement conscient desdifficultés
ontologiques soulevées, et notamment la question de savoir quelle est
exactement la nature de ces « entités » systémiques qu’il avait analytiquement
et temporellement distinguées des acteurs et des interactions sociales. D’où
cette remarque bien compréhensible : « La question essentielle est à l’évidence
celle-ci :
quels sont les “éléments constitutifs” des systèmes sociaux qui
donnent naissance à des distorsions, tensions ou contradictions ? » Il était
pleinement conscient que ces éléments ne peuvent en aucune façon être saisis
dans la perspective de l’individualisme méthodologique (perspective qui reste
confinée aux conflits entre actions et qui trouve rapidement ses limites
explicatives). Mais il refusait également, et avec raison, de les réduire à des
« patternsinstitutionnels », comme
dans la perspective (holiste) du fonctionnalisme.
Bien qu’il soit clair, dans sa discussion du patrimonialisme,
qu’il traite des relations internes et nécessaires entre ses « éléments
constitutifs » (bureaucratie, système fiscal) et de ses contradictions
contingentes avec une économie de subsistance, il manquait tout simplement à
Lockwood, pour pouvoir répondre à ses propres questions, les concepts qui lui
auraient permis de rendre compte des mécanismes d’émergence.
Les théories réalistes et les approches morphogénétiques plus
récentes définissent pour leur part ces « éléments constitutifs » comme des «
propriétés émergentes », émanant des relations entre les structures qui
constituent un système particulier – les systèmes sociaux étant considérés
comme des configurations spécifiques de leurs structures constitutives au sein
desquelles les propriétés émergentes des systèmes dérivent des relations entre
leurs structures. Dès lors, à la différence des « patterns institutionnels », écartés à juste
titre, qui réduisent ces éléments à des entités observables, les structures en
elles-mêmes possèdent des pouvoirs émergents non observables dont la
combinaison (sous la forme de relations entre relations) donne naissance à ces
propriétés émergentes dont Lockwood faisait mention – en particulier les
propriétés de contradiction et de complémentarité.
Qu’on ne prenne pas cela pour une critique de ses travaux.
Quoique antérieurs au réalisme (dans la théorie sociologique), ils sont
compatibles avec lui en raison du caractère anti-humien de son modèle
explicatif et parce que son article a constitué la principale source de
développement de l’approche morphogénétique. La question est simplement de
savoir pourquoi les travaux de Lockwood n’ont pas débouché immédiatement sur la
constitution du « dualisme analytique » en méthode générale d’analyse
sociologique. C’est que l’auteur s’était trouvé confronté à un problème
ontologique trop gros et trop difficile à manier à une époque où l’on était des
plus prudents en matière de propriétés structurales (
structural properties
[3]).
Il est en effet surprenant de constater que lorsque l’ontologie
réaliste a commencé à s’intéresser spécifiquement à la réalité sociale, dans
les annéessoixante-dix
[4], l’accent vigoureux qu’elle a placé sur les idées
d’émergence et sur la nature stratifiée du monde social ne s’est pas accompagné
de l’affirmation aussi ferme d’une distinction possible entre les deux strates
respectives de la structure et de l’action. Le « dualisme analytique » est
encore, à l’époque, seulement implicite et en retrait. Or je crois qu’il est
indispensable de dépasser l’implicite si l’on veut faire du réalisme la
philosophie de la science sociale. Après tout, sa condamnation de l’empirisme
et sa critique de la causalité humienne – qui réduit l’explication au repérage
des corrélations constantes – ne reposent pas seulement sur la thèse qu’il
existe des entités émergentes non observables dont la réalité ne se manifeste
qu’à travers leurs effets. Elle suppose également que ces entités interviennent
dans des systèmes ouverts au sein desquels d’autres propriétés sont
susceptibles d’entrer en jeu et de les masquer ou de les réduire à peu de
choses (ce qui rend nécessaire de distinguer entre les résultats ou les
événements empiriques et les mécanismes générateurs effectifs souvent dépourvus
de toute manifestation empirique).
Mais, en dernière instance, qu’est-ce qui fait qu’une société
est essentiellement un système ouvert (et pas seulement un système
particulièrement complexe)? Qu’est-ce qui interdit fondamentalement toute
simulation de clôture en laboratoire, quelque ingéniosité que l’on déploie pour
supposer certains facteurs constants ? La réponse est : les gens et leurs
propriétés d’émergence inaliénables. La clôture (d’un système) dépend de deux
conditions, l’une intrinsèque et l’autre extrinsèque, qui ne sont pas
respectées par les gens tels qu’ils sont. La condition extrinsèque est
qu’aucune propriété émergente nouvelle ne se développe à l’extérieur du système
qui puisse interférer de manière imprévisible avec ses propres potentialités
émergentes. Or aucune structure sociale observée ne fonctionne autrement que
dans et à travers un monde composé de gens qui maintiennent la porte toujours
ouverte parce que l’action humaine se caractérise par l’inventivité, par la
capacité à interpréter de manière toujours différente les mêmes conditions
matérielles, les éléments culturels, les circonstances ou les situations,
induisant ainsi en réponse des cours d’action nouveaux. Le fait que les gens
sont réfléchis dans leurs pensées et réflexifs dans leurs actions, est
précisément ce qui ne peut être contrôlé et qui rend donc toute tentative de
clôture à peu près aussi plausible que de fermer la porte de l’écurie quand le
cheval sait comment l’ouvrir.
La seconde condition de clôture, la condition intrinsèque, est
qu’il ne survienne aucun changement ou variation qualitative (comme les effets
des impuretés dans une expérience de chimie) dans l’entité qui est dotée de
pouvoirs de causalité. La clôture suppose qu’aucune propriété nouvelle ne soit
en mesure de se développer dans le système ou la structure en question qui
risque de changer ou d’en altérer les effets. Or toute structure sociale est
dépendante des gens et n’opère qu’à travers eux, car il faut bien que les
positions trouvent des occupants, et les situations sont ce dans quoi se
trouvent des personnes, tant et si bien que leur potentialité de changement
personnel et de changement social viole en permanence toute condition
intrinsèque de clôture. Ou, si l’on veut, le cheval reste dans l’écurie, mais
avec une capacité, refusée aux chevaux, de la redessiner de
l’intérieur.
Donc, puisque l’objectif des tenants du réalisme est
d’expliquer ce qui se passe dans la société (et non, comme il est parfois dit à
tort, d’affirmer dogmatiquement l’existence de quelque propriété émergente pour
dérouler telle ou telle liste de facteurs ad
hoc l’empêchant de se manifester), il est clair que la capacité à
théoriser dans le cadre d’un système ouvert sans se laisser submerger par les
flux qui le traversent, passe au premier chef par la distinction entre
propriétés des structures et propriétés des personnes.
En résumé, s’il est nécessaire de distinguer structure et
action, c’est 1°pour identifier la (les) structure(s) émergente(s), 2°pour
éviter de confondre leur efficace causale avec celle des acteurs, inhérente à
leur humanité, et 3°afin d’expliquer comment tout ce qui survient est toujours,
dans un système ouvert, le résultat d’une interaction entre les deux. Bref, la
séparabilité est indispensable au réalisme.
Mais, à ce stade, il n’est encore question que d’une «
séparabilité analytique ». Doit-on en déduire aussi la nécessité d’une «
distinction temporelle »? La réponse est : oui, parce que c’est précisément du
fait que les gens sont ce qu’ils sont que les structures (ou toute propriété
émergente dans une société) sont « généralement en décalage avec le cours
effectif des choses
[5] ».
En d’autres termes, ils ne sont pas co-variants à travers le temps. Les
structures (en tant qu’entités émergentes) ne sont pas seulement irréductibles
aux gens, elles leur préexistent; et les gens ne sont pas les marionnettes des
structures parce qu’ils ont leur propres propriétés émergentes, ce qui implique
qu’ils reproduisent ou qu’ils transforment la structure sociale plutôt qu’ils
ne la créent. L’explication réaliste passe par l’examen de l’interaction entre
les deux (assumant et utilisant leur séparabilité); dans les deux cas, la
reproduction ou la transformation se réfèrent nécessairement au maintien ou au
changement de quelque chose qui est temporellement antérieur à ces
actions.
La dépendance des structures à l’égard de l’action n’est en
rien affaiblie par l’argument selon lequel une structure donnée est la
conséquence émergente et non voulue des actions d’une cohorte générationnelle
d’acteurs, nécessairement antérieure à la cohorte de leurs successeurs. Le
propre de la condition humaine est de naître dans un contexte social (de
langage, de croyances et d’organisations) qui n’est pas notre fait : la
capacité d’agir se limite toujours à re-faire, soit en reproduisant soit en
transformant notre héritage social. Cette affirmation du fait de la
préexistence, loin d’annuler la dépendance de la structure vis-à-vis de
l’action, permet au contraire de spécifier de quelles actions une structure
particulière a dépendu, et de les opposer aux actions des acteurs ultérieurs
qui ne peuvent pas être tenus pour responsables de la genèse de la structure,
mais seulement de son maintien, de son changement ou, éventuellement, de sa
disparition définitive.
Bien sûr, ces actions ultérieures engendrent à leur tour de
nouvelles structures qui s’imposeront à leurs successeurs comme des réalités
existantes.
Personne, en fait, ne saurait contester cette thèse si elle est
énoncée en langage ordinaire. Qui douterait que ceux dont l’action a engendré
les relations constitutives de l’industrialisme, de l’impérialisme, des partis
politiques, de l’éducation nationale ou d’un système de santé publique étaient
bien différents de ceux auxquels il échut plus tard de vivre dans une société
façonnée entre autres par ces structures-là ? Or, s’il est clair que personne
ne peut nier une telle évidence, comment se fait-il qu’il ait fallu tant de
temps aux théoriciens des sciences sociales pour la prendre en compte
?
Une des dimensions importantes de cette intuition est bien
rendue par l’important aphorisme d’Auguste Comte selon lequel la majorité des
membres d’une société est composée de morts. Cette idée se heurte toutefois à
une forte résistance parce qu’elle fait craindre qu’on n’aboutisse ainsi à nier
la continuité de l’action à travers le temps. L’argumentation de base, qui est
une version faussée de la thèse que la structure dépend de l’action, est la
suivante : 1° une société dépend substantiellement de l’action et à aucun
moment, celle-ci ne peut être suspendue, si bien que 2° l’action consiste en un
flux ininterrompu dans lequel il n’y a pas de sens, sauf par artifice
rhétorique, à distinguer les activités des différentes générations ou cohortes
puisque celles-ci se recoupent et puisque les groupes sont continus en dépit de
la mort, ou même du renouvellement intégral de leurs membres. Cet argument est
parfois renforcé par l’observation empirique que des groupes peuvent survivre à
la disparition de structures qui, nous en sommes bien d’accord, sont d’une
durabilité relative et qui sont même susceptibles de durer bien moins longtemps
(qu’on pense à un gouvernement ou à certaines théories) qu’un groupe d’acteurs
déterminé. Mais le débat ici mené n’est pas d’ordre empirique et ne peut donc
pas être tranché empiriquement (même s’il était possible de donner une réponse
chiffrée à la question de savoir s’il y a eu plus de groupes durables que de
structures). Ce que je mets en cause ici est l’idée même d’un flux ininterrompu
d’activités, et tout particulièrement quand elle est énoncée sous la forme de
la thèse de la continuité des groupes sociaux. Cela n’implique absolument pas
de nier que tous les aspects du monde social dépendent en permanence de
l’action. Ou encore : critiquer la thèse n° 2 de l’argumentation précédente
n’implique pas de refuser la thèse n° 1. Au contraire, cela permet de lui
apporter une plus grande précision – de quelles activités il est parlé, celles
de qui, quand et où, par exemple.
Ce qui doit être rejeté ici, c’est l’affirmation que s’il est
exact qu’une structure préexiste toujours aux individus pris isolément (il faut
qu’un poste d’enseignement existe pour que quelqu’un puisse être professeur) ou
même à des cohortes entières (il faut qu’une école existe avant que les élèves
puissent s’y inscrire), cela n’est pas vrai pour « le groupe ». On fait ainsi
valoir que, grâce au remplacement de leurs membres, les « groupes » peuvent
être plus pérennes que les structures, si bien qu’il n’y a pas de sens à
soutenir que la structure préexiste à un tel groupe. À quoi je réponds qu’il
faut bien qu’une position existe avant que quelqu’un puisse l’occuper, et que
cela reste vrai même là où certains individus ou certains groupes sont parvenus
à définir de nouveaux rôles. Car là aussi le fait de la définition précède
l’occupation, et cette dernière projette les tenants du nouveau rôle dans tout
un réseau de relations qui sont leursconséquences non attendues et
émergentes.
L’action est indéniablement continue en elle-même, mais les
activités ne le sont pas par nature, car elles entrent en discontinuité avec
les activités passées en raison de contraintes nouvelles ou de facilitations
relationnelles qui, immanquablement, contribuent au remodelage de l’action. En
d’autres termes, il est possible de reconnaître la continuité de l’action sans
avoir pour autant en tête cette idée d’un flux ininterrompu
d’activités.
L’objection importante n’est donc pas celle qui affirme que le
groupe peut être plus durable que les structures (par exemple, parce que les «
professeurs » forment un groupe avant comme après la formation d’un système
d’éducation nationale, de même que les « médecins » existaient avant la
sécurité sociale). Ce que je critique dans cet argument est l’affirmation
(implicite) que « le groupe » demeure fondamentalement le même et qu’on parle
de la même entité. Si tel était le cas, comme il semble à première vue, il
serait alors interdit en effet de parler d’une structure préexistante et cela
démolirait complètement le « dualisme analytique » en lui retirant le recours
au temps grâce auquel il prétend expliquer les événements. On en reviendrait
ainsi au modèle simultanéiste et amalgamant. Mais cette critique est
radicalement viciée par le nominalisme naïf avec lequel elle parle du « groupe
». Elle suppose que, parce que nous utilisons le terme de « classes laborieuses
» pour couvrir troissiècles de changements structurels en Grande-Bretagne, nous
parlons du même groupe. Or tel n’est nullement le cas, et la même chose est
vraie des « professeurs » et des « médecins » de tout à l’heure.
La double
morphogenèse
[6]
Il me faut ici introduire la notion de la double morphogenèse
de la structure et de l’action que je développerai plus tard. Pour prendre un
exemple :
ceux qui enseignaient lorsque l’éducation était une affaire
privée occupaient des positions dans une structure particulière qui leur
préexistait (l’Église anglicane, dans le cas de l’Angleterre), qui les
définissait, les contraignait et les habilitait selon diverses modalités, y
compris en conditionnantle rôle qu’ils jouaient dans la lutte pour le contrôle
de l’éducation qui allait déboucher sur l’émergence d’un système public. Mais
une fois ce dernier institué, la position des professeurs en fut radicalement
modifiée (changement d’employeur, de tâches à accomplir, d’activité,
d’expertise). Nominalement, il était toujours possible de parler de «
professeurs » et, en pratique, certains individus firent la transition entre
les deux systèmes; mais rien de tout cela n’autorise à dire qu’il se soit agi
du même groupe, même là où il y avait les mêmes personnes. Car le groupe a
changé en profondeur, comme en témoignent sa syndicalisation, sa
professionnalisation, l’apparition de nouveaux intérêts corporatifs ou de
nouvelles valeurs et formes d’organisation. Autrement dit, au terme de toute
cette séquence de transformations, ce n’est pas seulement la structure qui a
changé, mais l’action elle-même en tant que partie et composante du même
processus.
Voici une première indication qui suggère qu’il n’est pas
possible de confondre agents et individus – et les réalistes ne le font pas.
Mais le point crucial ici est qu’il est pleinement légitime de poser les
structures comme préexistant aux deux (elles sont irréductibles aux individus
comme aux groupes), de même qu’il est tout aussi légitime de considérer
certains agents comme antérieurs aux structures qu’ils transforment, car par ce
même processus, ils sont littéralement re-constitués en groupes nouveaux
(quelque nom qu’ils portent alors). Le problème n’est pas celui de la poule et
de l’œuf, car même si une régression à l’infini était possible, elle ne serait
pas très parlante quant au rôle respectif des structures et des acteurs après
des millénaires de morphogenèse. Ce que les critiques de la position réaliste
lui objectent, c’est qu’il serait impossible de considérer la poule et l’œuf
séparément !
En définitive, il faut donc insister sur le fait que plaider
pour la séparabilité temporelle de la structure et de l’action, et affirmer que
certaines structures préexistent à des activités et à des acteurs déterminés,
n’a aucune prééminence ontologique sur l’affirmation que les mêmes acteurs
peuvent être premiers par rapport à des élaborations structurales ultérieures.
De plus, c’est précisément parce qu’une telle élaboration est déterminée à la
fois par l’influence exercée par les structures antérieures et par la puissance
causale autonome des agents que la société peut se développer selon des formes
imprévisibles. À la différence des réalités naturelles autoconsistantes, la
société est susceptible de changer du fait des actions réflexives de ses
composantes pensantes (les gens), même si ces changements n’ont généralement
guère à voir avec leurs intentions. La société dépend de la réflexion
quoiqu’elle ne l’incarne pas (contrairement à ce que croit l’idéalisme), et
elle repose sur des acteurs en attente de changements même si leurs modalités
ne sont désirées par personne en particulier. Il en est ainsi en raison du
caractère imprévisible de l’interaction entre les deux foyers de causalité
émergents et irréductibles que constituent respectivement la structure et
l’action.
J’ai adopté le terme peu gracieux de « morphogenèse » pour
rendre compte à la fois de la possibilité de remodelages radicaux et
imprévisibles (qui fait apparaître comme trompeuses toutes les métaphores
traditionnelles : la société vue comme une machine, un organisme, une langue ou
un système cybernétique) et du fait que l’origine de ce remodelage réside dans
l’interaction entre structure et action – processus qui ne peut être examiné
qu’à la lumière de leur séparabilité temporelle et résultat qui n’est
explicable que par le dualisme analytique. Notre société ouverte ne ressemble
qu’à elle-même et à rien d’autre, justement parce qu’elle est à la fois
structurée et peuplée.
[… ]
Pour l’essentiel, la thèse morphogénétique selon laquelle
structure et action opèrent sur des périodes temporelles différentes repose sur
deux propositions simples : que la structure préexiste nécessairement à (aux)
l’action(s) qui la modifie(nt) et que l’élaboration structurale est
nécessairement postérieure à ces actions, ce qui peut être représenté par la
figure I.
FIGURE 1
____________Structure___________
Quoique les trois lignes soient en réalité continues, le
choix analytique consiste à découper les flux en intervalles déterminés par le
problème considéré : selon le problème donné et la périodisation qui
l’accompagne, la projection des trois lignes en arrière ou en avant doit
permettre l’articulation avec les cycles morphogénétiques antérieurs ou
postérieurs. Telle est la clé de la compréhension des propriétés systémiques,
de la structuration à travers le temps, qui permet d’élaborer une explication
de la constitution de formes structurelles spécifiques.
La structure. – La
distribution structurelle initiale d’une propriété (
i.e. la conséquence d’une interaction
antérieure) influe sur le temps qu’il faut pour la supprimer à travers l’effet
qu’elle produit sur la population susceptible de la transformer. Assurément,
seuls certains types de propriétés sont en mesure de produire des changements
plus ou moins exponentiels (les compétences, le savoir, l’accumulation du
capital, la distribution démographique), mais cela n’affecte en rien le point
fondamental, qui est que toutes les structures manifestent de la résistance au
temps et, généralement, en conditionnant le contexte de l’action. Le plus
souvent, sans doute, ce conditionnement s’opère par la division de la
population (pas nécessairement de toute la population) en groupes sociaux qui
militent pour le maintien ou pour le changement d’une propriété donnée, parce
que celle-ci produit une répartition objective des intérêts corporatifs en T2.
Tel est le cas avec des propriétés comme la citoyenneté, la centralisation
politique ou le différentiel des salaires.
Par ailleurs, le diagramme permet de souligner le fait que
l’influence initiale de la structure ne s’affaiblit pas immédiatement, même
face à une détermination collective de la modifier. En d’autres termes, il faut
du temps pour changer n’importe quelle donnée structurelle et ce temps
représente une période de contrainte au moins pour certains groupes. Aussi
courte soit-elle, elle interdit la réalisation de certains objectifs (ceux qui
constituent la motivation au changement). Le poids des structures s’étend ainsi
au-delà de T2, et il est essentiel de comprendre si c’est parce qu’elles
résistent (temporellement et temporairement) aux pressions collectives en
faveur du changement, parce qu’elles servent les intérêts des puissants ou
parce qu’elles bénéficient d’un « soutien psychologique » de la population.
Considérer toute régularité institutionnelle comme le résultat d’une «
sédimentation profonde » revient à adopter la troisième réponse comme réponse
unique.
Or, si on n’opère pas ces distinctions, il est impossible de
comprendre quand (et si) la propriété sera jamais transformée.
L’interaction. –
D’un côté, l’activité qui débute en T2 survient dans un contexte qui n’est pas
son fait. [… ]. Ici, il apparaît impossible de suivre l’individualisme
méthodologique et d’affirmer que toute propriété structurelle active après T2
doit être attribuée aux acteurs contemporains (qui ne désirent pas ou ne savent
pas la changer), puisque la connaissance qu’on a d’elle, les attitudes envers
elle, l’intérêt à la conserver ont déjà été distribués et déterminés par T2.
Mais sans analyse de ces données, il est impossible d’expliquer quand la «
longue durée
[7] » est
rompue, qui est responsable de cette rupture et comment elle est accomplie (par
une politique publique, un conflit social, un changement progressif,
etc.).
D’un autre côté, entre T2 et T3, l’action influe de deux
manières, l’une temporelle, l’autre directionnelle. Elle peut accélérer,
retarder ou empêcher l’élimination des effets de la structure antérieure. [… ].
En même temps, les acteurs peuvent influer sur l’orientation de l’avenir et
affecter ainsi la nature de ce qui se produira en T4 (le volontarisme joue un
rôle important dans la morphogenèse, mais il est toujours canalisé par les
contraintes structurelles et culturelles du passé ainsi que par les
possibilités politiques du moment).
L’élaboration
structurale. – Si l’action est efficiente, alors la transformation
produite en T4 ne se limitera pas à la suppression d’une donnée structurelle
antérieure et à son remplacement par une propriété nouvelle; elle consistera en
l’élaboration structurale de toute une série de possibles sociaux nouveaux,
dont certains seront peu à peu entrés en jeu entre T2 et T4. L’analyse
morphogénétique explique ainsi la chronologie des événements et peut rendre
compte, par exemple, de l’institution d’un système postal national, du
ecommerce, de la bureaucratisation ou de changements moins patents mais plus
significatifs comme le développement des communications internationales avec
tous leurs effets sur la religion, la technique, les idéologies politiques,
etc. Alors que dans la perspective qui fait abstraction du temps, tout cela est
à imputer à des « moments » indéterminés.
Mais, par ailleurs, l’élaboration structurale fait démarrer
un nouveau cycle morphogénétique puisqu’elle fait entrer en jeu de nouveaux
facteurs qui influent sur l’interaction, soit en la contraignant soit en la
facilitant.
T4 devient ainsi le nouveau T1, et il faut reprendre
l’analyse du nouveau cycle à nouveaux frais, conceptuellement et théoriquement.
Giddens a parfaitement raison de poser que les lois en science sociale sont de
nature historique ( i.e. variables à
travers le temps); mais il l’attribue à la dimension réflexive du savoir et de
la conduite des acteurs tandis que je l’impute pour ma part aux changements de
la structure sociale elle-même, qui nous obligent à inventer des théorisations
nouvelles puisque notre sujet d’étude s’est modifié. Un
explanandum nouveau requiert un nouvel
explanans. Ce n‘est pas seulement pour
des raisons épistémologiques que nos théories sont transitoires, c’est parce
que notre objet lui-même évolue avec le temps.
LE TEMPS DANS LES THÉORIES SOCIOLOGIQUES AMALGAMANTES (CONFLATIONARY )
Ce à quoi s’oppose le « dualisme analytique » est ce que j’ai
appelé la
fallace de l’amalgame (
fallacy of conflation), qui met entre
parenthèses soit la structure soit l’action. Il convient maintenant d’en dire
un peu plus sur ce type de théories amalgamantes. Le télescopage
[8] de deux niveaux d’analyse –
le télescopage des propriétés de la structure et de l’activité des groupes
sociaux – prend toujours une direction particulière. Trois possibilités se
présentent ici. Deux d’entre elles sont l’antithèse l’une de l’autre puisque
chacune opère le télescopage en sens inverse : pour l’une, c’est la structure
sociale qui est supposée organiser l’interaction sociale, tandis que pour
l’autre, ce sont les interactions interpersonnelles qui jouent le rôle de chef
d’orchestre de la structure sociale. Ainsi, dans ce qu’il est permis d’appeler
la version « descendante », la dimension de l’action est subsumée dans les
données structurelles
via les
processus fondamentaux de la régulation et de la socialisation, alors que dans
la version « ascendante », ce sont les interactions qui modèlent et
transforment les structures dont les propriétés apparaissent comme de simples
résultantes de la domination ou de l’objectivation. Bref, chacune des deux
versions considère un des niveaux comme un épiphénomène de l’autre. Elles
diffèrent quant au choix du niveau supposé épiphénoménal, mais s’accordent sur
la légitimité de sa mise entre parenthèses. Cet épiphénoménalisme n’est
toutefois pas le trait le plus saillant de la pensée amalgamante. Il demeure en
effet une troisième possibilité, celle d’un « télescopage par le milieu » (
central conflation) qui pose les deux
niveaux comme inséparables parce que mutuellement constitutifs l’un de l’autre.
Cette version est très populaire dans la sociologie d’aujourd’hui.
Le défaut principal des versions « descendante » et «
ascendante » tient à ce qu’en faisant dépendre l’action de la structure ou
inversement, elles interdisent nécessairement toute interaction réciproque
entre les deux niveaux puisque l’un des deux est supposé inerte. Dépourvu
d’autonomie et d’indépendance, l’élément dépendant se voit privé de sa capacité
à influer et à déterminer. Du coup, toute conceptualisation des processus qui
induisent la stabilité ou le changement est rendue impossible. Et les tenants
de ces approches opposées doivent alors avancer des explications assez
grossièrement unilatérales, aux défauts égaux mais symétriques. Pour l’une, les
propriétés structurelles sont imposées sans entraves par les groupes dominants
qui poursuivent leurs propres intérêts, ou alors elles résultent d’une simple
négociation-renégociation entre acteurs libres. Pour l’autre, c’est la
structure sociale qui impose sa chorégraphie à des acteurs réduits au rôle de
supports ou Träger sursocialisés ou
mystifiés. [… ]
Toutefois, les défauts de la pensée amalgamante, qui font
paraître inertes des pans entiers de la vie sociale, ne se limitent pas à
l’épiphénoménalisme.
Ce dernier n’est qu’une des deux formes particulières que peut
revêtir la fallace de base de l’amalgame. C’est ce qui apparaît en considérant
la possibilité d’un télescopage par le milieu, où l’élision se produit par le
centre.
Cette approche qui jouit d’une certaine vogue aujourd’hui sous
le nom de « théorie de la structuration » ne considère pas la structure ou
l’action comme un épiphénomène de l’autre. Le refus de l’épiphénoménalisme est
au contraire son premier article de foi.
Mais le problème, c’est qu’elle dénie l’autonomie de chacun de
ces deux niveaux, interdisant ainsi toute analyse de leurs interrelations. Le
télescopage de l’action et de la structure résulte de l’affirmation qu’ils sont
mutuellement constitutifs. À l’encontre des mots du sens commun qui renvoient à
une constitution mutuelle – par exemple, l’équitation, dans laquelle le cheval
et le cavalier ont des propriétés distinctes, dont certaines ne sont pas
pertinentes pour la pratique (la couleur du cheval ou celle du cavalier) et
dont d’autres sont au contraire cruciales (la taille du cheval ou du cavalier)
–, la théorie du télescopage par le milieu traite la constitution mutuelle
d’une manière qui aboutit à la mise entre parenthèses des deux éléments (
via l’ontologie de la
praxis), rendus indiscernables et dont
l’influence l’un sur l’autre ne peut plus être appréciée.
Tout cela est le prix à payer pour le déni de l’émergence
manifesté par toutes les versions de la pensée amalgamante. Le refus de
principe du « dualisme analytique » interdit automatiquement la distinction
temporelle du moment de la structure et de celuide l’action.
Le télescopage
descendant
Le télescopage descendant, qui fait de l’action un simple
épiphénomène, connaît de nombreuses variantes, mais c’est toujours lui qu’on
retrouve dans les versions résolues du déterminisme technologique, de
l’économisme, du structuralisme ou du fonctionnalisme normatif. Par-delà toutes
les différences et nuances possibles, qu’on ne saurait envisager ici, l’idée
centrale est toujours que les acteurs sont peut-être indispensables pour
activer le système social (il n’est question ni de peuple ni de société), mais
que ce ne sont pas leurs actions qui lui imposent sa direction en modelant ses
propriétés structurales. On veut bien accorder à l’action le rôle de moteur,
mais on refuse aux acteurs le droit de prendre le volant.
On ne verra donc jamais le changement social dépeint sous la
forme d’une conduite dont les zig-zag désordonnés résultent de la lutte entre
des groupes qui cherchent à s’emparer du volant, conduisant tout le monde là où
personne ne veut aller, et potentiellement dans le mur. Au mieux, on
considérera l’interaction des acteurs comme un simple « bruit » ou un
mouvementbrownien, dont le caractère erratique la prive de tout effet décisif
sur l’état de la société. À cette nuance près, nous nous retrouvons confrontés
à une vision de l’homme « sursocialisée » ou « surdéterminée », selon que le
caractère épiphénoménal de l’action est proclamé au nom de l’idéalisme ou du
matérialisme, ces deux sources jumelles de la pensée amalgamante.
En conséquence, pour ces théories, l’action ne mène nulle
part, sauf là où la structure la guide. Puisque les gens sont littéralement les
agents de la structure – ses incarnations, exécuteurs et exécutants –, alors le
changement socio-culturel résulte de quelque processus autonome (
unfurling) qui opère au niveau
structurel. Quoique cette idée puisse être conceptualisée de toute une série de
manières, le commun dénominateur est toujours le refus d’accorder aux acteurs
humains une autonomie suffisante pour pouvoir jouer un rôle dans le processus.
Comme les interactions sociales ne se voient jamais attribuer la possibilité
d’engendrer des propriétés ayant des conséquences sur la structure, qu’elles
soient voulues ou non intentionnelles, agrégées ou émergentes, l’analyse
n’arrive jamais au moment T3 parce que l’avenir est vu comme le résultat du
déploiement des tendances structurelles immanentes toujours déjà présentes dans
le système.
Puisque l’action est un épiphénomène, alors logiquement la
structure doit lui préexister. Mais si ce n’est pas l’action qui est à
l’origine de la structure, alors il faut bien chercher celle-ci quelque part.
Le système social devient ainsi le réservoir ( progeny) des facteurs holistes ou
psychologiques.
L’explication du fait que les choses sont comme elles sont
est renvoyée à des forces ou à des facteurs impersonnels – la main cachée de
l’adaptation systémique, la loi d’airain du progrès matériel, la soumission
invisible à un destin idéal ou à un principe architectonique.
L’alternative psychologisante fait de l’avidité (
grid) humaine la matrice ultime
quoique inconsciente de la structure sociale. Mais, dans tous les cas de
figure, et quel que soit le laps de temps nécessaire au développement d’une
structure particulière, on en revient toujours à l’idée que ce n’est pas en
examinant l’interaction des groupes durant cette période qu’on arrivera à
l’explication de son émergence. Au contraire, les structures sociales ne sont
jamais censées avoir une origine sociale (alors que les agents sociaux sont
toujours pensés comme des produits de la structure). Il en résulte que tout
l’examen de la période T1 à T2, dans laquelle les structures sociales
cristallisent, est soustrait à l’agenda explicatif de la théorie. Pour le
télescopage de haut en bas, la structure anticipe l’action non pas en ce sens
acceptable que telle propriété structurelle particulière en T1 se présente aux
acteurs spécifiques de T1, mais en ce sens primordial qu’aucune séquence
d’actions antérieure n’est créditée de l’engendrement de la structure (même si
l’on prend soin de préciser que l’interaction antérieure est elle-même
conditionnée par un contexte structurel encore plus ancien). En ce qui concerne
l’avenir, il ne s’agit jamais de celui que les acteurs définissent
intentionnellement ou produisent involontairement par la conjonction et
l’entrecroisement de leurs intérêts. Et, en ce qui concerne le passé, les
titres de la théorie sociologique à expliquer sont immédiatement cédés à la
biologie de l’homme, à la psychologie individuelle, à l’inéluctabilité
économique, à l’évolution adaptative ou tout simplement à la spéculation
métaphysique. Les théories amalgamantes descendantes ne parviennent donc à
intégrer la temporalité qu’en cessant d’être sociologiques. En définitive,
elles restreignent pour l’essentiel leur traitement des relations entre
structure et action à l’examen de l’impact de la structure sur l’action à un
moment donné. Au lieu d’étudier leur articulation à travers le temps, cette
perspective réduit chaque acteur à l’humanoïde éternel et aboutit à la
réification de la structure à perpétuité.
Le télescopage
ascendant
Le télescopage ascendant représente la figure exactement
inverse, puisqu’il pose la structure comme le produit de l’action. Ce n’est
peut-être pas comme ça que le contexte social apparaît au chercheur, et encore
moins à l’acteur frappé par son objectivité durable. Mais, aux yeux de
l’amalgameur ascendant, c’est toujours une erreur majeure de description que de
conférer aux propriétés structurelles le statut ontologique de fait, alors
qu’il n’y a là que facticité, et il est également erroné de leur permettre
d’apparaître dans les explications au titre de conditionneurs externes de
l’action.
C’est ainsi que l’école néophénoménologique affirme le primat
de l’action en réduisant le contexte structurel de l’action à une série de
construits négociés dans l’intersubjectivité. Mais la référence de base de
toutes les versions du télescopage vers le haut, dont la sociologie
interprétative ne constitue qu’une variante, est l’individualisme
méthodologique. Son exigence première est de considérer lesdites propriétés
structurelles comme réductibles aux effets de l’action d’acteurs autres que
l’acteur individuel considéré, mais eux-mêmes toujours rapportables à l’action.
Pour l’essentiel, dans les versions classiques de l’individualisme
méthodologique, la structure devient un épiphénomène puisque le contexte social
est réduit à l’existence d’autres gens. Rendre plausible cette stratégie de «
personnalisation » suppose de la part de ses défenseurs la démonstration que
toutes les propriétés structurelles (chaque aspect de l’environnement
sociologique) qui interviennent dans les explications ne renvoient à rien
d’autre qu’aux activités et aux attitudes d’autres personnes. C’est ainsi qu’on
soutient que, puisque la société se compose de personnes, il n’y a rien dans
l’environnement (même ce qui apparaît comme des non-personnes) qui ne puisse
être changé par ces mêmes personnes – si on laisse de côté les composantes
physiques.
Observons que ce sont maintenant les propriétés structurelles
et les contraintes qu’elles imposent qui sont devenues l’effet de l’action
contemporaine. Car, dans cette optique, notre contexte social n’est rien
d’autre que ce que les gens ne veulent pas, ne savent pas, ne songent pas à
changer.
Toute référence aux moments T1 et T2 du diagramme est ainsi
bannie. Car quelle que soit l’origine des tendances et des caractéristiques
structurelles que nous observons, leur existence actuelle est due, d’une
manière ou d’une autre, aux gens d’aujourd’hui. On a ainsi fait un grand pas
au-delà du truisme qui affirme « pas de société sans les personnes qui la
composent » en direction de la thèse plus problématique (
contentious) que « cette société est
faite des personnes d’aujourd’hui ».
Pourtant, l’hypothèse centrale qui sous-tend tout cela n’est
pas métaphysique, il s’agit d’une simple hypothèse, nous dit-on, susceptible
d’être testée pour peu que la dimension du temps soit réintroduite. Or si tel
est le cas, il est clair que l’hypothèse est controuvée car, de toute évidence,
certaines propriétés structurelles ne peuvent être éliminées sur commande (à
tous les niveaux d’information, de pensée ou de désir qu’on voudra) par les
acteurs contemporains – au moins pas durant une période de temps considérable !
Tel est le cas, par exemple, de la structure démographique, du niveau
d’alphabétisation ou d’éducation. Qu’en dernière analyse, ces données puissent
être bouleversées par l’action humaine n’est pas la question. Le point
important est qu’elles imposent leurs contraintes aussi longtemps qu’on ne peut
pas les changer. Il y a donc certaines dimensions de notre environnement social
qui nous font obstacle (par exemple, une structure démographique donnée est
incompatible avec certains types de recrutement des militaires ou avec certains
régimes de pension de retraite), et ce fait ne peut pas être imputé au
conservatisme des acteurs contemporains. Les difficultés du présent issues du
passé posent problème non seulement du côté de la structure, mais aussi du côté
de l’action. Si la clef de voûte d’une explication recevable d’un phénomène
social est à chercher dans les dispositions individuelles, ou encore, si en
rendre compte, c’est le mettre en relation avec des motifs, des buts, des
croyances ou toute autre réaction intelligible des contemporains à leur
environnement social, alors une autre difficulté se fait jour. Tout se passe
comme si, pour expliquer n’importe quel phénomène contemporain, il nous fallait
en permanence repartir de zéro puisqu’il est supposé que nous sommes à même de
détecter des dispositions qui affectent l’explanandum sans dépendre ni de lui ni d’un
quelconque fait social antérieur.
Mais ce n’est plus alors seulement le conditionnement
historique de l’action présente qui est récusé (à moins d’être « personnalisé
»), mais également le futur qui se voit coupé du présent, tant dans la
dimension de la structure que dans celle de l’action. D’une part, si les
dispositions ne doivent pas être une variable dépendante, alors ce qui est
expliqué par l’individualiste méthodologique comme le résultat non voulu
d’attitudes élémentaires indépendantes doit également être considéré par ces
mêmes théoriciens comme incapable d’influer sur les attitudes et les actions
des acteurs de demain. D’autre part, la complexité structurelle (des propriétés
telles que l’inflation ou les différences sociales) peut être considérée comme
le résultat final de l’interaction sociale. Et c’est d’ailleurs l’objectif
réductionniste de l’individualisme méthodologique de rapporter toutes ces
conséquences sociales à leurs origines individualistes. Mais même si elle
reconnaît le possible développement de propriétés structurales produites par
l’interaction humaine au-delà de T3 (aussi longtemps qu’il s’agit de la
production « innocente » des gens), l’analyse touche alors à son terme ultime.
Ce que l’individualiste ne peut jamais reconnaître, en ce qui concerne les
conséquences structurelles complexes de l’interaction, c’est que les
conséquences inattendues de l’action passée puissent en T4 produire des
conséquences par elles-mêmes – en tant que propriétés émergentes ou effets
agrégés qui imposent de nouvelles contraintes structurelles à l’action qui
suivra. Car les facteurs structurels sont dépourvus d’efficace sans la
sanction, en quelque sorte, d’autres contemporains. Donc, en quelque point
antérieur à T4, toute propriété de ce type est devenue quelque chose que
l’action ne veut pas, ne sait pas, n’a pas idée de changer. En conséquence, les
individualistes méthodologiques doivent assumer l’hypothèse d’une autonomie
perpétuelle du présent et doivent tronquer la temporalité pour parvenir à
éliminer les propriétés structurales émergentes et à considérer l’action comme
responsable non seulement de leur origine, mais aussi de leur maintien et de
leur influence.
Le télescopage par le
milieu
Le télescopage par le milieu est propre à l’approche qui
repose sur la thèse de la co-constitution de la structure et de l’action. Elle
trouve son expression la plus sophistiquée dans la moderne « théorie de la
structuration ». Son principe central, celui de la constitution mutuelle de la
structure et de l’action, n’est absolument pas critiquable. Ce à quoi
j’objecte, c’est à l’idée qu’elles seraient liées sur le mode de l’adhérence si
bien que structure et action sont en fait définies l’une par l’autre. Car cela
implique en définitive l’hypothèse d’une conjonction temporelle des
deux.
Les données structurelles (définies de manière restrictive
comme un ensemble de règles et de ressources) sont censées se tenir hors du
temps et n’« exister virtuellement » que lorsqu’elles sont mobilisées par des
acteurs. De manière parfaitement symétrique, dans leurs pratiques, les acteurs
s’appuient nécessairement sur des règles et des ressources et évoquent
inévitablement à cet instant toute la matrice des données structurelles. Tout
cela se résume dans une brève proposition : « La structure est à la fois le
médium et le résultat de la reproduction des pratiques
[9] ».
Telle est l’idée centrale de la thèse de la « dualité de la
structure » opposée au « dualisme analytique » défendu ici.
Il est amusant de noter que Giddens soutient que « la théorie
de la structuration introduit la temporalité à part entière dans la théorie
sociale ». Or si l’on doit saluer chaleureusement l’idée que la prise en compte
du temps est une condition essentielle d’adéquation théorique, il est permis de
douter que la théorie de la structuration intègre la temporalité de manière
adéquate. Je crois au contraire que la référence temporelle de la théorie de la
structuration se limite en fait à la partie T2-T3 du diagramme. Et cela en
raison de son incapacité à examiner le jeu réciproque de la structure et de
l’action sur une période de temps plus vaste du fait de leur trop forte
présupposition mutuelle. Du coup, le seul moyen d’examiner le rôle de chacun «
indépendamment » passe par l’artifice de la « mise entre parenthèses »
méthodologique. Je soutiens que cette procédure aboutit immanquablement à
supprimer le temps. D’un côté, l’analyse institutionnelle met entre parenthèses
l’action stratégique et traite les données structurelles comme « les
caractéristiques chroniquement reproduites des systèmes sociaux ».
Cette image de la récurrence figure au premier plan, mais
est-il si sûr que ces caractéristiques soient toujours « chroniques »? Même
lorsqu’elles persistent longtemps, elles n’en sont pas moins temporaires (par
exemple, le féodalisme) et elles peuvent par ailleurs changer fréquemment (par
exemple, les taux d’intérêt). De l’autre côté, en vue d’analyser la
constitution des systèmes sociaux par les conduites stratégiques, c’est
l’analyse institutionnelle qui est mise entre parenthèses, et ce qui est
étudié, c’est la mobilisation des règles et des ressources par les acteurs dans
leurs relations sociales.
Voilà qui conduit immédiatement à l’image opposée – « le
changement, ou sa potentialité, est inhérent à tous les moments de la
reproduction sociale ».
Ici, c’est un changement au statut douteux qui apparaît comme
le produit de l’artifice méthodologique – la malléabilité structurelle n’est
pas seulement forte, elle est supposée constante à travers le temps. Or il
semble bien, au contraire, qu’elle soit variable et que ses variations dans le
temps soient partiellement indépendantes de l’action stratégique, quelque
ardeur qu’on y mette ou quelque savoir qu’on y mobilise. L’artifice
méthodologique de la mise entre parenthèses produit ainsi un mouvement de
balancier entre les images contradictoires de la récurrence chronique ou, à
l’inverse, de la transformation totale.
À quoi l’on pourrait répondre que puisque, dans la réalité,
les deux se produisent simultanément, il n’y a pas contradiction. La réalité
n’est-elle pas un Janus à deux faces ? Mais cet argument débouche sur un refus
de principe de démêler les interrelations entre structure et action par peur de
basculer dans la théorisation dualiste. Il est pourtant amusant de constater
que l’artifice de la mise entre parenthèses accrédite en fait ce principe, mais
en se bornant à transposer le dualisme théorique en un dualisme méthodologique,
reconnaissant ainsi qu’il est analytiquement indispensable.
Plus fondamentalement, la mise entre parenthèses rend fort
problématique l’objectif d’intégrer radicalement la temporalité dans
l’explication de la réalité sociale. L’accent méthodologique est placé tour à
tour sur les données structurelles ou sur les conduites stratégiques. Mais
comme elles sont tenues pour les deux aspects d’une même chose, elles doivent
être posées comme absolument contemporaines, si bien qu’il devient impossible
d’examiner les relations temporelles entre structure et action. La tentative de
les réunifier sous le label de la « structuration » passe par la prise en
compte de trois « modalités », à la fois mobilisées par les acteurs stratèges
et constitutives des caractéristiques structurelles du système : le « schéma
interprétatif », « la facilité » ( facility) et « la norme ». L’idée d’une modalité
doit ainsi fournir le lien qui manquait et permettre de surmonter les défauts
de la mise entre parenthèses en reconnaissant les interrelations de l’action et
de la structure. Mais qu’interrelation il y ait, personne n’en doute (sauf
quelques ethnométhodologues de stricte obédience ou des structuralistes
déterministes extrémistes). Ce qui importe au plan théorique n’est pas de
reconnaître l’existence de l’interrelation, mais de se donner les moyens
d’expliquer l’élaboration structurale qu’elle génère. Or on ne voit pas ce
qu’il est possible d’attendre d’une approche qui s’interdit de faire la théorie
des relations temporelles entre action et structure.
L’idée même de « dualité de la structure » l’en empêche
puisqu’elle se refuse à démêler les liens entre structure et action autrement
que par la mise entre parenthèses. Ce qui indique assez que la théorie de la
structuration ne peut pas admettre que structure et action fonctionnent selon
des rythmes temporels différents (même lorsque l’écart entre eux est minime).
Elle insiste avec force sur l’importance du temps, mais elle échoue à en faire
une variable effective. Si les avocats du télescopage au centre affirment que «
les systèmes sociaux n’existent que par leur structuration continue à travers
le temps », ils sont incapables d’en fournir l’analyse théorique.
Paradoxalement, alors que Giddens insiste fortement sur
l’importance du temps, ce qui compte pour lui, c’est la place du passé dans le
présent. Ce dernier est vu comme une succession de « moments qui passent » et
dans lesquels, écrit Giddens en citant élogieusement William James, «
l’arrièregarde (
rearward) mourante du
temps mêle sa lumière à l’aube de l’avenir
[10] ». La continuité de ce flux défie toute
périodisation. Il faut donc insister sur la polyvalence profonde de chaque «
moment », toujours à la fois réplique et transformation (la reproduction ayant
toujours cette double connotation).
Il faut bien, néanmoins, reconnaître l’existence de « phases
critiques » dans le long terme et leur accorder (de manière d’ailleurs
excessive) une signification théorique – en tant que moments de bouleversement
institutionnel ( spot-welding). Ce qui
manque chez Giddens, c’est la prise en compte de l’espace de temps qui sépare
le « moment » de la « phase critique », cet espace dans lequel s’accomplit le
long travail de l’élaboration structurale et dont la théorie doit rendre
compte.
LA PERSPECTIVE MORPHOGÉNÉTIQUE
À la différence des trois approches précédentes, l’analyse
morphogénétique attribue au temps une place centrale. Grâce à sa conception
tripartite des cycles – 1) conditionnement structurel, 2) interaction sociale
et 3) élaboration structurale –, le temps est intégré sous la forme
d’enchaînements séquentiels ( sequential
tracts) et de phases, et non pas comme un simple médium des
événements. Car rendre compte des événements qui surviennent requiert l’analyse
théorique du jeu entre action et structure.
Le point crucial est l’affirmation que celles-ci opèrent sur
des registres temporels différents. Cette affirmation repose sur deux
propositions simples : la structure est nécessairement antérieure aux actions
qui la transforment, et celles-ci débouchent nécessairement sur une élaboration
structurale ultérieure. Pour la thèse du conditionnement structurel, les
données systémiques sont les conséquences émergentes ou agrégées des actions
passées. Une fois formées, elles exercent une influence causale sur les
interactions qui suivent. Elles le font en configurant les situations dans
lesquelles les nouvelles générations d’acteurs se trouvent et en dotant les
divers agents d’intérêts déterminés par la position dont ils « héritent » (dans
la structure de classe, la distribution sociale des ressources, ou le système
scolaire, par exemple). Bref, lorsque nous parlons dans une perspective
morphogénétique des propriétés
structurales et de leurs effets, nous adhérons à la vision réaliste
de l’émergence et de sa puissance causale. Nous acceptons ainsi l’idée que les
résultats des actions passées aient des effets propres, qui contraignent ou
aident certains acteurs, et qui ne soient pas attribuables ou réductibles aux
pratiques d’autres acteurs.
Mais dire que l’interaction sociale est conditionnée par la
structure ne revient pas à dire qu’elle est déterminée par elle. D’une part,
les médiations par lesquelles l’influence de la structure s’exerce sur les
acteurs humains résident dans les contextes premiers, frustrants ou gratifiants
pour les divers groupes d’agents en fonction de leur position sociale. En
retour, ces expériences de frustration ou de gratification conditionnent des
interprétations différentes de la situation et des modèles d’action divers. Les
groupes qui souffrent des contraintes cherchent à s’en débarrasser (et sont en
quête de changement structurel), ceux qui tirent bénéfice de la situation
tentent de la préserver (et contribuent à la stabilité structurelle). Les
régularités de ce type, qu’on retrouvera dans les modèles d’interaction
ultérieurs, reflètent ces coûts d’opportunité objectifs. Mais leur efficace
n’est que conditionnelle. Ellesne contraignent personne. Ellesfont seulement
payer un prix à ceux qui agissent contre ce qu’ils croient être leur intérêt et
accordent une prime à ceux qui le suivent (en conséquence, les régularités
observables ne ressemblent pas, même de loin, à des conjonctures stables).
Reconnaître cela n’implique rien de plus attristant que l’hypothèse wébérienne
selon laquelle, le plus souvent et chez la plupart des gens, on trouve une
forte adéquation entre leurs intérêts, leurs interprétations et leurs actes.
Mais par ailleurs, puisque le conditionnement n’est pas une détermination,
l’élément intermédiaire du cycle accorde une place à la créativité et à
l’inventivité des groupes d’intérêt et tient compte de leur capacité à trouver
des réponses innovantes aux contraintes imposées par le contexte. De même, elle
n’écarte pas la possibilité d’un sacrifice réflexif des intérêts corporatifs
institués de la part des groupes ou des individus.
L’élaboration structurale qui s’ensuit est interprétée
largement dans le registre des conséquences inattendues. La modification des
données structurelles préexistantes et l’apparition de données nouvelles
résultent conjointement de la poursuite de leurs objectifs respectifs par
divers groupes sociaux.
La part de l’inattendu tient essentiellement aux conflits et
aux concessions entre les groupes, qui expliquent que l’élaboration résultante
ne corresponde souvent à rien qui ait été voulu ou recherché par quiconque.
L’analyse d’un cycle particulier est achevé lorsqu’il a été rendu compte de
l’émergence des propriétés problématiques soumises à examen. Ce point
d’aboutissement est aussi le point de départ d’un nouveau cycle, dans lequel la
structure qui s’est formée conditionnera les interactions futures. Il est bien
possible alors que pour rendre compte de ce nouveau cycle, il nous faille
changer de concepts et de théories, puisque notre objet d’étude a
changé.
[… ]
( Traduit par Alain
Caillé)
·
LOCKWOOD David, 1964, « Social Integration and System
Integration », in ZOLLSCHAN
·
G. K., HIRSCH W. (sous la dir. de),
Explorations in Social Change,
Boston,
·
Houghton Mifflin.
·
HARR R.‚ SECORD P., 1975, The
Explanation of Social Behaviour, Oxford, Basil
·
Blackwell.
·
HARR R.‚ MADDEN E. H., 1975, Causal Powers, Oxford, Basil Blackwell.
·
KEAT R., URRY J., 1975, Social
Theory as Science, Londres, Routledge & Kegan
·
Paul.
·
BHASKAR Roy, 1978, A Realist
Theory of Science, Brighton, Harvester.
·
– 1989, The Possibility of
Naturalism ( 2e édition), Londres, Harvester.
·
OUTHWAITE William, 1983, « Toward a Realist Perspective »,
in MORGAN Gareth (sous la dir. de),
Beyond Method, Londres-Beverly Hills,
Sage.
·
GIDDENS Anthony, 1979, Central
Problems in Social Theory, Londres, Macmillan.
[1]
Ce texte est le chapitre3 du livre de M.Archer,
Realist Social Theory : The Morphogenetic
Approach, Cambridge University Press, 1995 (p. 65-92).
[2]
Il ne nous a pas semblé utile de traduire
agency par « agence » comme il est
fait fréquemment. Pas plus, d’ailleurs, que, dans les traductions de l’allemand
Handeln, le terme d’« agir » ne
s’impose (
ndt).
[3]
Nous traduisons ces termes tantôt par propriétés structurales,
tantôt par propriétés structurelles (voire par données structurelles).
Structurales, structurelles, ces deux qualificatifs, que l’anglais ne distingue
pas, sont presque identiques, le premier étant simplement un peu plus abstrait
et général que le second. Nous employons l’un ou l’autre selon le contexte (
ndt).
[4]
Voir R. Harr et P. Secord [ 1975], R. Harr et E. H. Madden [
1975], R. Keat et J. Urry [ 1975], Roy Bhaskar [ 1978], William Outhwaite [
1983].
[5]
Roy Bhaskar [ 1989, p. 9].
[6]
Cet intertitre est de la rédaction (
ndlr ).
[7]
En français dans le texte (
ndt).
[8]
Selon le contexte, nous traduisons
conflation tantôt par amalgame tantôt
par télescopage. Entre amalgamer la structure à l’action (ou réciproquement) ou
télescoper ces deux niveaux de réalité, il n’y a guère de différence (
ndt).
[9]
Giddens [ 1979, p. 69].
[10]
« The dying rearward of time and its dawning future forever mix
their lights ».