2004
Revue du Mauss
Libre revue
La communauté est-elle l’espace du don ? De la relation, de la
forme et de l’institution sociales (
1re partie)
Stéphane Vibert
La remise en cause salutaire de la vulgate utilitariste
dominante dans les sciences sociales – notamment par le développement d’un «
paradigme du don » [Caillé, 2002] autour des travaux du MAUSS – accompagne
depuis plus d’une vingtained’années un processus multiforme à la fois théorique
et pratique de redécouverte des vertus de la « communauté », aux sources
diverses et variées (acteurs sociaux, minorités militantes, intellectuels
communautariens, mais aussi organismes étatiques). L’hypothèse d’un rapport
plus étroit qu’une simple concomitance apparaît valide à bien des égards, tant
les deux orientations, pour hétérogènes voire contradictoires parfois qu’elles
soient dans leurs incarnations concrètes, semblent bien participer d’un même
mouvement de fond : valeurs communes (solidarité, proximité, générosité,
dévouement, voire sacrifice), illustration d’une socialité primaire fondée sur
les liens proxémiques de reconnaissance, plaidoyer pour un tiers secteur
informel qui dessine un champ d’activités à la fois spontanées, libres et
inclusives (bénévolat, volontariat), apologie d’une « troisième voie » entre
État et marché qui soutienne l’autoconsistance et le caractère autonome du
social. Au point qu’on peut se demander si la « communauté » des modernes,
après s’être un temps fourvoyée dans l’essentialisme identitaire de
collectivités closes, homogènes et pures, ne constitue pas – comme espace à la
fois géographique, symbolique et moral – le lieu « naturel » d’expression des
relations sociales assises sur la triple prescription du
donner-recevoir-rendre.
Durant plus d’une centained’années, et encore parfois
aujourd’hui, la notion de « communauté » a été appréhendée en contradiction
avec celle de « modernité ». Communitas chrétienne dans un lien mystique avec
le divin, métaphore organique de groupes fermés et autoritaires, unité
synthétique et vitaliste rêvée par le romantisme, elle s’est donné le visage de
toutes les utopies anti-Lumières. Et pourtant, c’est bien à cause de ce double
statut contradictoire – une nostalgie restauratrice se fondant dans une
dimension projective qui désamorce la posture conservatrice – que la communauté
va se manifester avant tout comme « un opérateur logique essentiel de la
manière dont la modernité se pense » [Raulet, Vaysse, 1995, p. 7].
Indicateur d’une crise de légitimation intrinsèque à la
modernité, la communauté se révèle à la fois expérience primitive et non-lieu
utopique, convocation d’un possible à faire advenir une fois perdu. Et encore
aujourd’hui, au cœur de la « postmodernité », si « une époque ne maîtrise sa
modernité qu’en s’interrogeant sur les formes de communauté dont elle est
capable et sur celles qui sont impossibles pour elle » [
ibid., p. 8], alors il n’est pas de
réflexion possible sur le lien social qui fasse l’économie d’une analyse des
modalités d’association et de dissociation autres que contractuelles.
Afin de saisir comment le modèle communautaire contemporain,
dans la polysémie de ses théorisations et concrétisations sociales, est
susceptible de s’articuler avec une conception du don qui lui permet de trouver
sa légitimité et d’inventorier ses spécificités morales, il est indispensable
de faire au préalable une description succincte à la fois idéaltypique et
historique des formes considérées comme « communautaires » au sein de la
modernité occidentale.
LA « COMMUNAUTÉ », UN IDÉOLOGÈME POLYSÉMIQUE
Dans les sciences sociales contemporaines, et ce depuis une
vingtained’années, la notion de « communauté » se présente comme une catégorie
« fourre-tout », sorte de terme générique pouvant être appliqué à toute forme
d’union de deux membres ou plus, quel que soit le type de relation qu’ils
entretiennent entre eux ou comme groupe face au monde extérieur.
Ainsi les prédicats qui définissent la communauté sont-ils à la
fois nombreux et hétéroclites; les plus courants désignent des réalités
spatiales, mais toujours normativement connotées selon le contexte (locale,
urbaine, rurale, nationale, européenne, internationale), ou bien des
caractérisations identitaires (culturelle, ethnique, religieuse, scientifique,
homosexuelle, etc.).
Mais il faut également relever l’emploi surabondant de
l’adjectif « communautaire », qui qualifie le plus souvent un « secteur »
(surtout en Amérique du Nord; en Europe, on recourt plutôt au qualificatif
d’associatif) qui est à la fois « sujet et objet de son propre développement »
[Nélisse et alii, 1994, p. 8], mais
qui spécifie aussi des « actions », des « organismes », des « groupes », un «
milieu », etc.
Censé renvoyer grosso
modo à un groupe de personnes « ayant quelque chose en commun », le
signifiant de communauté possède une multiplicité de signifiés, et ce dans tous
les domaines de la vie sociale (public, privé, politique, économique, culturel,
scientifique). Il faut d’entrée de jeu admettre qu’il reste lourd d’une
indéniable charge émotive, un postulat de continuité lui conférant une sorte de
« bonus ontologique » [Müller, 1995, p. 17], héritage religieux à peine voilé
et toujours marqué d’une empreinte morale.
Le mode d’existence de la forme « communauté » comme «
idéologème » [Raulet, Vaysse, 1995, p. 7] serait marqué par le double sceau de
l’évanescence et de l’équivocité [Larochelle, 1998], à la fois expression de sa
faiblesse conceptuelle et condition de sa force symbolique. Cette polysémie
porte bien évidemment à confusion, mais elle résulte à la fois du recul
idéologique de l’État-providence avec la radicalisation d’un processus
individuouniversaliste, pour le dire vite, lequel distend les références et les
valeurs des acteurs locaux à l’infini des flux et réseaux globaux, tout en
appelant à leur expression toujours plus authentique et singulière,
individuellement et collectivement, et d’une histoire. Une histoire qui
présente trois périodes successives – prémoderne, « sociologique »,
essentialiste – et dont la situation actuelle se veut à la fois l’aboutissement
et le dépassement. Et c’est bien en rapport avec cette dynamique de longue
durée que la « communauté » des modernes se retrouve en consonance avec le
paradigme du don.
La communauté avant la «
communauté
[1]
»
Loin de se manifester comme une réalité atemporelle et
universelle, la « communauté » se révèle singulièrement absente dans la
philosophie politique de tradition occidentale, du moins comme concept
significatif défini selon une compréhension et une extension spécifiques. Le
mot latin
communitas constituait
seulement l’une des traductions possibles du terme de
koinonia chez Aristote, repris dans la
tradition paulinienne de l’Église au même titre qu’
universitas,
corpus,
civitas ou encore
societas, qui tous renvoyaient tant « à un corps
juridiquement organisé qu’à une multitude, à une collectivité ne possédant
aucune unité précise, que ce soit par composition ou juxtaposition » [Quillet,
1993, p. 496]. Le terme même de
koinonia reste sans définition précise chez
Aristote, s’enracinant dans de multiples relations sociales différenciées et
hiérarchisées, comme « les couples du mari et de la femme, du maître et de
l’esclave, ainsi que dans la famille ou le village, mais aussi chez les
compagnons d’armes, les membres d’une même tribu et, naturellement, dans la
cité
[2] » [
ibid., p. 498]. Héritière sur ce point
d’Aristote, la philosophie politique médiévale, sous diverses traductions,
conserve à
koinonia ce caractère
d’explicitation de multiples formes de socialisation des êtres humains, sur une
même échelle allant du fondement par l’accord volontaire (promesse, contrat)
aux formes les plus « naturelles » d’union sociale (foyer, tribu) [Honneth,
1996]. Les termes
societas et
communitas sont synonymes dans l’œuvre
de saintThomas d’Aquin, et traduits le plus souvent aujourd’hui par «
communauté politique » [Colas, 2002, p. 385].
C’est seulement avec l’apparition du droit naturel moderne
que vont se dégager les prémices d’une distinction opératoire entre « société »
et « communauté », c’est-à-dire entre des formes contractualistes et des
regroupements d’ordre privé, et ce à mesure que la nature comme ordre englobant
perd progressivement son rôle d’explication primordiale de la socialisation
humaine (par la « sociabilité naturelle
[3] »). Selon Nisbet [ 1984, p. 70], les théoriciens
jusnaturalistes modernes qui fondent progressivement, de 1500 à 1800, le lien
social sur une union rationnelle conclue par des individus libres par nature
reformulent toutes les appartenances de groupe à partir d’un conventionnalisme
volontaire (corporations, communes, mariage, village), n’épargnant que la
famille et l’Église qui restent figées dans leur dimension « naturelle ».
Néanmoins, les notions de « communauté » et de « société » restent le plus
souvent synonymes, y compris chez Hobbes et Locke qui opposent la « société
civile » (
civil society ou
commonwealth) à la famille et à l’état
de nature [Colas, 2002, p. 387-388]. L’encyclopédie de Diderot, traduisant le
latin
universitas, nomme encore «
communauté » le regroupement juridique effectué sous la forme de « ville, bourg
ou paroisse » ou « d’autres corps particuliers » [Pasquino, 1996, p.
101].
À la suite de Jean-Luc Nancy, il semble donc clair que le «
désir de communauté » n’a pu naître que comme réponse à l’expérience moderne,
comme pressentiment diffus que le divin se retire de l’immanence
terrestre.
Selon Nancy, toute véritable conscience de la « perte de la
communauté » est chrétienne – elle part du regret d’une communion qui se
déroulait « dans son principe et dans sa fin, au sein du corps mystique du
Christ ». Mais cette communauté « n’a pas eu lieu » : « La
Gesellschaft n’est pas venue, avec
l’État, l’industrie, le capital, dissoudre une Gemeinschaft antérieure.
[… ] [Elle] a pris la place de quelque chose pour quoi nous
n’avons pas de nom ni de concept [… ]. La société ne s’est pas faite sur la
ruine d’une communauté. Elle s’est faite dans la disparition ou dans la
conservation de ce qui – tribus ou empires – n’avait peut-être pas plus de
rapports avec ce que nous appelons “communauté” qu’avec ce que nous appelons
“société” » [Nancy, 1986, p. 34]. Les événements politiques révolutionnaires de
la fin du XVIIIe siècle qui vont sanctionner la fin
possible d’un monde religieux, sur un plan global, puis à un niveau plus
spécifique l’apparition des sciences sociales « positives » qui vont assumer le
projet moderne tout en discréditant son soubassement individualiste grâce à
l’invention de la « société » [Freitag, 1998, p. 85-199], vont constituer la
toile de fond d’où émerge la « communauté » comme forme sociale
originale.
L’invention moderne de la «
communauté »
L’opposition dichotomique entre communauté et société ne
commence à se dessiner véritablement qu’au tournant des
XVIIIe et XIXe siècles, inspirée par
une réaction de défiance envers la Révolution française et, plus largement, la
philosophie du droit naturel moderne qui l’inspire. Face à l’État
centralisateur, à l’individualisme égalitaire et au développement de l’économie
capitaliste, conservateurs (Burke, de Bonald) et socialistes (Proudhon,
Fourier) se rejoignent dans une même critique de l’atomisation sociale,
trouvant dans la commune rurale ou les corporations médiévales un modèle de «
tous les types de relation caractérisés à la fois par des liens affectifs
étroits, profonds et durables, par un engagement de nature morale et par une
adhésion commune à un groupe social » [Nisbet, 1984, p. 70]. Ces liens dits «
communautaires » sont censés contrebalancer le progrès des relations
contractualistes modernes, impersonnelles et anonymes, visant essentiellement
l’intérêt et l’utilité.
Le romantisme joue un rôle prépondérant dans la
préconceptualisation d’une
Gemeinschaft comme totalité sociale aux accents
vitalistes et religieux (Adam Müller, Friedrich Schlegel, Novalis). Le jeune
Marx lui-même, dans
l’Idéologie
allemande, oppose deux types de communauté, dont la forme moderne
révolutionnaire qui supplantera les « succédanés traditionnels de la communauté
» soumis à la classe dominante
[4]. La philosophie politique et sociale du
XIX
e siècle, de Hegel à Marx en passant par Comte,
Tocqueville ou Le Play, s’évertue à penser la fortune des droits individuels à
l’aune de la nécessaire inscription sociale de l’être humain, c’est-à-dire à
concevoir une « société des individus » qui ne serait pas contradictoire dans
les termes. En Russie, le concept de
sobornost’, le plus souvent traduit par «
communauté » mais dérivé de l’adjectif ecclésiastique « conciliaire », devient
la notion clé de la doctrine du mouvement slavophile autour des années 1840
[Vibert, 2001]. Les slavophiles, autour de Xomjakov et de Kireevskij
[5], souhaitent intégrer la
culture nationale aux progrès techniques et sociaux de la civilisation
occidentale, tout en faisant l’économie de l’étape capitaliste, rationaliste et
individualiste, et ce grâce à la nature providentielle de la commune rurale (le
mir ), véritable incarnation locale de
l’esprit démocratique égalitaire, mais également fraternel et consensuel.
S’esquisse ainsi le mouvement général qui va caractériser la « communauté » non
pas comme l’espérance passéiste d’une harmonie perdue à restaurer, mais une
composante incontournable de la dynamique moderne, visant à préserver les
acquis de l’émancipation individuelle au cœur d’une solidarité collective
impérative et salutaire.
C’est l’ouvrage de Ferdinand Tönnies,
Gemeinschaft und Gesellschaft
[6], publié en 1887, qui précise
les contours de cette évolution historique et installe la typologie
communauté-société en archétype du raisonnement socio-logique, mais aussi
confère au concept un flottement propice à la « mythologisation » [Gangl, 1995,
p. 200]. Certes, Tönnies continue à se référer aux structures sociales du passé
(civilisations primitives, Antiquité ou Moyen Âge), s’inspirant notamment des
œuvres de Maine, Fustel de Coulanges et von Gierke afin d’étudier le passage du
statut au contrat et la désintégration des communautés traditionnelles fermées.
Son idée de « communauté » se situe dans le droit fil des thèmes de l’école
historique du droit, reposant sur « l’adhésion unanime et préréflexive à des
valeurs substantielles » [Raynaud, 1987, p. 130], alors que sa notion de «
société » se fonde sur une stricte individualisation des intérêts qui conduit à
la recherche consciente du compromis ou de l’association volontaire, dans le
prolongement de l’anthropologie hobbesienne dont Tönnies est un spécialiste.
Chacune des deux ères historiques, qui se succèdent, correspond à une
organisation particulière de la vie sociale, sous-tendue par une description
psychologisante des formes d’activité, élaborée sous l’influence des concepts
philosophiques de Schopenhauer. La « volonté organique » (
Wesenwille), régulant les
comportements par le principe de plaisir, l’habitude et la mémoire, s’accorde à
une économie familiale et agricole, dans un univers de coutume et de religion,
tournée vers la répétition du passé.
A contrario, la «
volonté réfléchie » (ou « volonté factice », traduction de Tönnies lui-même :
Willkür puis
Kürwille), fondée sur la réflexion et
le concept, favorise le développement du commerce et de l’industrie, dans une
société organisée par le conventionnalisme politique et l’opinion publique : «
L’on peut, dans une certaine mesure, comprendre la communauté comme un
organisme vivant, la société comme un agrégat mécanique et artificiel »
[Tönnies, 1977, p. 47-48].
Ce modèle dichotomique, excessif dans ses prétentions
explicatives et quelque peu évolutionniste
[7], ne doit pas masquer une certaine prudence de
l’auteur dans ses énoncés analytiques et normatifs à propos de l’idée de «
communauté ». C’est seulement début XX
e siècle, au gré des
interprétations (notamment de la
Kulturkritik conservatrice), que les catégories
fondamentales prendront une signification morale qui identifiera la
Gemeinschaft au bien et la
Gesellschaft au mal. En effet,
Tönnies, et il constitue en cela un auteur paradigmatique pour la compréhension
de l’idée de « communauté » jusqu’à aujourd’hui, n’élabore en aucun cas l’éloge
nostalgique d’une concorde révolue. D’une part, la société naît « naturellement
» de la communauté quand ses membres s’aperçoivent de leurs avantages propres,
et d’autre part, la société moderne devra finir par dépasser les conflits nés
de la division des intérêts égoïstes, afin de produire un « nouveau type
d’unité, qui ne retourne pas à l’ordre spontané et non réfléchi de la
“communauté” » [Raynaud, 1987, p. 131]. D’où les espérances mises dans un «
socialisme communautaire », qui pourrait lier les libertés individuelles dans
une harmonie complémentaire, et la croyance que « parvenue à son plein
développement, la société se rapprochera de la communauté » [Freund, 1992, p.
185]. Et ce même si « l’ère nouvelle » incarnée par une « communauté humaine
supérieure » sera concrétisée sous des aspects bien différents selon
l’évolution de la pensée de Tönnies, visible à travers les différentes préfaces
des rééditions : un nouveau communisme en 1887, le principe de l’économie
communautaire en 1912 ou encore l’économie parallèle des associations d’achat
en gros et des communautés de producteurs en 1922 [Gangl, 1995, p.
206].
L’hétérogénéité des formes sociales réunies sous le type
Gemeinschaft (parenté, voisinage et
amitié comme liens du sang, du lieu et de l’esprit) indique la prééminence
morale de la communauté, comme persistance d’un lien de proximité et de
solidarité face à une société décrite comme le règne du mécanisme et de
l’anonymat. De la même manière, Durkheim insistera, en marge de l’État
atomisateur, sur le rôle des groupements professionnels ayant pour objet «
d’intégrer les individus dans des cadres sociaux ou des communautés dotées
d’autorité morale » [Aron, 1967, p. 376]. La solidarité organique succédant à
la solidarité mécanique, l’intégration moderne par la division du travail mène
à une pénurie de points communs entre les sujets moraux, et à l’avènement
nécessaire de correctifs dits « sociologiques », quitte à passer par « un
retour périodique des situations de fusion collective » [Honneth, 1996, p.
273], moments d’unanimité émotionnelle de type communautaire.
La lecture critique de Tönnies effectuée par Durkheim se
révèle à bien des égards éclairante quant à la nature de ces « communautés »
décrites par la sociologie naissante. Le Français rejoint ainsi l’Allemand pour
saisir la Gemeinschaft comme « une
masse indistincte et compacte qui n’est capable que de mouvements d’ensemble,
que ceux-ci soient dirigés par la masse elle-même ou par un de ses éléments
chargé de la représenter. C’est un agrégat de consciences si fortement
agglutinées qu’aucune ne peut se mouvoir indépendamment des autres. C’est en un
mot la communauté, ou, si l’on veut, le communisme porté à son point le plus
haut de perfection.
Le tout seul existe; seul il a une sphère d’action qui lui
soit propre. Les parties n’en ont pas » [Durkheim, 1975, p. 384]. Cette
caractérisation de la communauté, dans sa dimension massifiée, totalisée et
inconsciente, démontre les limites connues de la théorie durkheimienne
[8], vouée à penser le fait
social en termes « d’obligation et de contrainte » [Karsenti, 1994, p. 17],
telle une extériorité coercitive et uniformisante assise sur une solidarité «
mécanique » (d’où les termes « masse », « agrégat », « indistinct », « compact
», « agglutiné »). La théorie sociologique, hormis l’exception maussienne,
reste ici prisonnière, malgré ses intuitions critiques de l’individualisme
méthodologique explicite, d’une conception dichotomique – individu
versus société – inapte à saisir le
continuum par socialisation dynamique et réciprocité constitutive qui précède
la spécification analytique des deux termes [Karsenti, 1994, p.
52-94].
Il faut noter cependant qu’en rupture avec la lecture plutôt
évolutionniste que Durkheim fait des catégories de Tönnies (en inversant les
termes « organique » et « mécanique » car appliqués à la division du travail),
Max Weber déplace les concepts créés vers une analyse élémentaire des types de
rapports sociaux « à partir de l’identification des formes d’activité qui
prédominent dans chacun d’eux » [Raynaud 1987, p. 130-131].
Selon l’orientation individualiste de sa méthodologie
sociologique, il substitue aux concepts de « communauté » et de « société » les
notions de « communalisation » ( Vergemeinschaftung) et de « sociation » (
Vergesellschaftung) [Weber, 1995a, p.
78]. La « communalisation » exprime une relation sociale vécue selon le
sentiment subjectif des participants d’appartenir à une même communauté, alors
que la « sociation » construit cette relation sociale sur un « compromis
d’intérêts motivés rationnellement (en valeur ou en finalité) » [Raynaud, 1987,
p. 131]. L’insistance wébérienne sur la dynamique de constitution des
groupements humains souligne bien que, selon lui, même les communautés les plus
« naturelles » « doivent être comprises à partir des activités individuelles
qui leur ont donné naissance et qui, continuellement, en conditionnent la
survie » [ ibid.].
Weber établit ainsi « que la construction communautaire est
dépendante non pas d’éléments objectifs constitutifs de la structure sociale,
comme le voisinage, ni même une co-résidence, un agencement familial ou une
configuration villageoise, mais de la signification que revêt pour l’acteur ce
modèle de distribution » [Badie, 1991, p. 121]. Si la sociation se comprend à
partir d’accords d’échange volontaire et à but déterminé (à finalités
matérielles ou idéales), la communalisation « peut se fonder sur n’importe
quelle espèce de fondement affectif, émotionnel ou encore traditionnel
[9] » [Weber, 1995a, p. 79]. Mais
il est essentiel pour Weber de rappeler que toute sociation peut « faire naître
des valeurs sentimentales » et tendre ainsi vers le type communautaire, et
qu’inversement, une communauté peut être orientée « dans le sens d’une
rationalité en finalité » selon la signification que les acteurs lui donnent :
« La grande majorité des relations sociales ont
en partie le caractère d’une communalisation,
en partie celui d’une sociation » [
ibid.]. Enfin, et à l’encontre des
théories substantialistes, il est affirmé que « le fait d’avoir en commun (
Gemeinsamkeit) certaines qualités, une
même situation ou un même comportement, ne constitue pas nécessairement une
communalisation » [
ibid., p. 80].
Ainsi, les traits héréditaires ou biologiques, voire même culturels (la
communauté de langue) ne peuvent conduire à une « communauté » que ressentis
subjectivement comme caractéristiques communes d’une part [Weber, 1995b, p.
124-144], et placés à la source d’une relation sociale contribuant à orienter
les comportements individuels d’autre part. Par exemple, la croyance en une
communauté ethnique favorise la communalisation politique tout autant qu’à
l’inverse, l’existence d’une communauté politique, « même dans ses
articulations les plus artificielles », éveille « la croyance à la vie commune
ethnique » [
ibid., p. 130].
La relativisation des critères « objectifs » (traits
physiques, lieu d’habitation, lien biologique) censés primitivement
correspondre de façon naturelle à l’existence de relations privilégiées (chez
Tönnies ou Durkheim y compris) est explicitement effectuée par l’analyse
wébérienne dès le début dusiècle. Pourtant, l’évolution du
XXe siècle va amplement démontrer l’inacceptabilité de
cette thèse, en illustrant tragiquement la puissance essentialiste du concept
de « communauté » comme réalité supra-individuelle, réalité au-delà non
seulement des choix et décisions des acteurs qui lui sont soumis de manière
exclusive, mais également au-delà de leur activité et de leur conscience,
définies comme des expressions secondaires voire négligeables de leur identité
« communautaire » postulée a
priori.
La communauté essentialiste comme
« pseudo-holisme »
L’idée de « communauté » trouve donc sa concrétisation
sociologique au moment même où s’impose l’individualisme, facteur d’émergence
d’une « société civile » dépositaire du sens de l’histoire et de l’inscription
essentielle des activités humaines dans le travail. L’appartenance «
communautaire » s’institue comme le seul lieu effectif, non pas primordialement
économique ou culturel mais moral, permettant de faire le pont entre d’une
part, la société civile, où règne la concurrence et le conflit des égoïsmes
particuliers à réguler par contrat, et d’autre part, l’État de droit,
égalitaire et homogénéisant par essence, risquant toujours de dégénérer en
oppression bureaucratique légale-rationnelle. Le concept de « communauté »,
loin d’être un archaïsme suranné, suit donc comme son ombre – une ombre
apparente de façon intermittente – le procès d’individualisation qui
caractérise le déploiement de « l’idéologie moderne » [Dumont, 1983], ensemble
de représentations et d’idées-valeurs centrées sur la primauté d’un individu
moral, autonome et primordialement non social. Initialement portée par une
critique romantique de l’atomisme libéral et du mécanisme capitaliste, la «
communauté » a pu ainsi prendre progressivement la figure polysémique de toute
union sociale forgée par l’histoire ou la biologie, édifiée sur des relations
affectives plus puissantes que les simples rapports de droit [Vibert,
2000].
Le recours à la « communauté » s’inscrit dans une perspective
essentiellement morale, puisqu’il s’agit, comme c’est déjà le cas pour Tönnies,
de contrebalancer l’image d’une « société » décrite selon la philosophie de
Hobbes : l’égalité des individus devant la mort les pousse par instinct de
conservation à construire l’artefact conventionnel de la société. Aussi, cela
explique pourquoi l’idéal communautaire se rapporte au concret socio-poli-tique
de manière lâche et confuse. D’une part, l’idéologème puise ses
exemplifications dans des assemblages bigarrés, allant de la famille à la secte
religieuse en passant par les corporations, les communes villageoises ou même
l’expérience partagée des soldats au front, et d’autre part, ses modèles
d’organisation économique, sociale et politique, ont pu énormément varier, de
la monarchie spirituelle chrétienne de Novalis à l’Empire social de Thomas Mann
ou l’État nouveau d’Ernst von Salomon [Argelès, 1995].
Dans une autre tradition, aux États-Unis, il faut bien
évidemment citer les travaux effectués autour de l’école de Chicago, qui à
partir des annéesvingt, ont mis l’exclusion sociale dans les collectivités
modernes sur le compte de l’effritement de la communauté. Par les
community studies, ces socio-logues
analysaient le concept d’appartenance communautaire à l’aune des nouvelles
aires morales composées par les groupes d’exclus ou de marginaux (immigrants,
petits délinquants et déviants), ou bien, à l’instar de Redfield au Mexique,
étudiaient les changements dans les communautés rurales traditionnelles causés
par la modernisation et l’urbanisation
[10].
Persiste, à travers ces incarnations hétéroclites, la même
conception d’une harmonie naturelle, préétablie des rapports sociaux, définie
par les critères d’atemporalité, de clôture, de sécurité, d’autarcie, d’unité
et d’intimité : « Ces rêves d’une vie où les gens communiquent sans
l’intermédiaire des institutions » [Kolakowski, 1986, p. 10]. La nostalgie de
ces liens préinstitutionnels (spirituels, amoureux, organiques, culturels,
linguistiques, etc.) permet de voir la société rationaliste moderne (et ses
prédicats : atomisée, mécaniste, utilitariste, matérialiste, égoïste, divisée)
comme un entre-deux transitoire entre la communauté perdue dans les limbes des
origines et la rédemption à venir par l’histoire, sauf à entrevoir la décadence
et l’avènement d’un monde proprement asocial. Dès 1924, l’anthropologie
philosophique de Helmuth Plessner s’attache à souligner « les limites de la
communauté » (titre de son ouvrage), et notamment la façon dont les valeurs
communautaires, dépeintes comme la quintessence des relations entre les hommes
(à la fois vivantes, immédiates et légitimées par l’authenticité, la sincérité
et la proximité affective des personnes), nécessitent pour s’installer dans la
durée la médiation d’une figure autoritaire susceptible de rassembler : un
héros, un prophète, un père [Paetzold, 1995].
C’est par ce biais qu’il convient de rappeler rapidement – le
thème est connu – l’instrumentalisation du concept en tant que leitmotiv
doctrinal de mouvements anti-démocratiques, sous couvert de « communauté
raciale » ou de « communauté sociale de classe » (« race auto-constituée » ou «
humanité auto-travaillée » selon les termes de Nancy à propos de l’immanentisme
substantialiste délétère qui pousse les communautés au XXe
siècle à se reposer sur un « donné », une « identité » – Nancy, 2000, p. 4-5).
Ces appartenances pseudo-biologiques et pseudo-économiques renvoyaient à une
communauté mythique, une race ou une classe élue comme incarnation de
l’humanité générique. Hiérarchisant les appartenances, ces doctrines
contribuent d’autre part, à un égalitarisme de masse à l’intérieur d’«
individus collectifs » appelés à jouer un rôle central dans l’histoire
universelle. Le postulat nominaliste, donc individualiste (à rebours des
représentations ordinaires) de ces entreprises collectivistes a été démontré
par Louis Dumont [ 1983, p. 152-189; 1987]. Il s’agissait d’isoler une
caractéristique individuelle prescriptive et de reconstruire un « individu
collectif » par agrégation de ses membres en dotant cet ensemble de tout ce qui
définit la subjectivité : conscience de soi, réflexivité, volonté, rationalité
et destin historique. « Race » et « classe » deviennent ainsi des sujets
collectifs de l’Histoire. Les totalitarismes se présentent comme des «
pseudo-holismes » puisqu’ils incarnent une réaction à prétention communautaire
contre la société des individus libérale et démocratique; mais bien loin de
s’appuyer sur les structures sociales traditionnelles, ils inventent une
société de masse inédite sur les ruines du monde commun. Toute l’œuvre de
Hannah Arendt se dresse pour rappeler combien le développement exorbitant du
capitalisme industriel et la généralisation d’une fausse morale utilitariste
ont contribué à miner les fondements traditionnels (les mœurs) et modernes (les
lois) de la socialité, et ainsi préparer le terrain pour la catastrophe
totalitaire [Caillé, 2002, chap. 7; Dagenais, 2003].
Sans évidemment se confondre avec la modernité, le
totalitarisme, audelà des distinctions importantes qui devraient présider à son
étude, en représente bien une forme
pathologique. Parce qu’il incarne la tentative de restaurer l’Un communautaire
dans un temps irrémédiablement voué à la sortie de l’Un religieux [Gauchet,
2003, p. 287-323]. Mais également parce que la race ou la classe sociale
expriment deux possibilités concurrentes de surmonter la dimension collective
de la modernité : l’État-nation. Louis Dumont, dans le sillage de Mauss,
reconnaît la « nation » comme « le type de société globale correspondant au
règne de l’individualisme comme valeur » – « la nation est la société globale
composée de gens qui se considèrent comme des individus » [Dumont, 1983, p.
22]. Mais la particularité fondamentale qui s’attache à la caractérisation de
la nation en tant que groupe politique s’avère justement dans le fait qu’elle
redéploie et retraduit – au travers des
ambiguïtés et des contradictions qui traversent sa définition – la
dichotomie communauté versus société
élaborée par la pensée socio-anthropologique [Vibert, 2002]. Car d’une certaine
façon, la concurrence trop caricaturale entre les conceptions « ethnique »
(sous-entendu, raciale, déterministe, organique, autoritaire, etc.) et «
civique » (sous-entendu, républicaine, volontariste, subjective, libérale,
etc.) relaye les versants respectivement à prédominance communautaire ou
sociétaire des regroupements humains. Mais cette bipolarisation existe
également à un autre niveau, concernant toute formation stato-nationale : la
nation se présente à la fois comme une collection d’individus sur le plan
interne (une « société » assurant des droits civils, politiques et sociaux à
ses membres) et comme un individu collectif à l’extérieur face aux autres
nations (une « communauté », pouvant exiger jusqu’au sacrifice de ses membres
compris dans une continuité intergénérationnelle). Cette ambivalence a été
relevée par Dumont [ 1967, p. 379-380 – « comment une collection d’individus
peut-elle constituer un individu d’ordre supérieur ?»] commentant la définition
de la nation par Marcel Mauss, et reprise sur le terrain logique et
philosophique par Vincent Descombes dans sa dénonciation du « mirage des
individus collectifs » (la nation, le peuple, la race ou le Parti), mirage lié
à l’incapacité de concevoir des totalités autrement qu’en termes
individualistes ou substantialistes [Descombes, 1996a, p. 125]. D’où le
constant aller-retour aporétique de l’idéologie moderne entre atomisme et
essentialisme, qui touche toutes les réflexions sur « l’identité collective »,
et, bien entendu, grève la perception de la notion de communauté, qu’elle soit
infra ou supra-nationale.
Il est intéressant d’ajouter quelques mots quant à la
structure nationale du vivre-ensemble, car les aléas de sa théorisation et son
entrée en crise ces dernières années (la forme étatique étant considérée comme
menacée dans ses prérogatives et son existence par le haut – la mondialisation
ou les unions économiques – et par le bas – les minorités régionales ou
ethniques) expliquent en partie la réactivation du schème communautaire
[11].
La déconstruction de l’idée de nation talonne de quelques
décennies celle des mythes collectifs totalitaires, race ou classe, dans la
tendance « post-moderne » à ramener les constructions sociales soit à des
engagements individuels, volontaires et contractualistes, soit au contraire à
des dominations de fait (indivisiblement économiques et symboliques)
transformées illégitimement en hégémonie de droit
[12]. Alors que, dans un premier temps, les
chercheurs avaient surtout privilégié la dimension politique de la constitution
de la nation, notamment à partir des concepts de citoyenneté et d’égalité
civile, la réflexion sur les « nationalismes » a déplacé l’attention des
scientifiques sur les conditions techniques, économiques ou idéologiques
[13] de la formation des «
communautés imaginées » [Anderson, 1996]. De nombreuses recherches ont ainsi
insisté sur le processus long de « socialisation nationale », ou de «
nationalisation » des sociétés [Noiriel, 1998], qui, à partir du travail
étatique instaurant la primauté du lien civil égalitaire entre les membres du
corps politique, conduit à une certaine homogénéisation des pratiques et des
mentalités. La distinction privépublic, construite par l’idéologie moderne à
partir de la perception « libérale » d’un individu maître et possesseur de ses
différentes appartenances et capable de les « mettre à distance », tolère le
maintien des différences et des particularismes (religieux, linguistiques,
ethniques), à condition expresse que ceux-ci soient rejetés dans une sphère
personnelle « privée ». La fondation d’un ordre juridique et politique de
citoyenneté exigeait en effet la mise en place d’un processus assimilationniste
conduit par les diverses institutions étatiques nationales, parmi lesquelles
figurent évidemment en bonne place l’école et l’armée.
Néanmoins, il convient de souligner combien l’idéologie
nationaliste s’est appuyée sur la « survivance » officiellement déniée de
solidarités primaires de type holiste (dont les institutions locales, souvent
héritées des traditions de corps et de communautés d’Ancien Régime). Plus
encore, les liens abstraits politiques et civiques que la configuration
individualiste présuppose contribuent à favoriser la réinvention de discours et
pratiques « identitaires », le plus souvent seuls aptes à rendre compte d’une
inscription réelle des individus empiriques dans les relations sociales et le
monde vécu.
C’est pourquoi l’idée-valeur de « communauté » s’affirme
comme absolument contemporaine, bien loin de représenter le mode de lien social
caractéristique d’un temps révolu, tribal et concret, progressivement supplanté
par une « société » définie selon des principes universels et abstraits. À cet
égard, la position de la sociologue Dominique Schnapper est représentative
d’une ambiguïté qui consiste d’une part, à réserver parfois le terme de «
communauté » aux identités raciales, ethniques, religieuses, et d’autre part, à
nommer « communauté des citoyens » [Schnapper, 1994] la collectivité construite
selon la citoyenneté individuo-universaliste moderne.
Un tel schéma, assez représentatif de la tradition
républicaine française assimilationniste et égalitaire, ne fonde-t-il pas son
argumentation sur une difficulté implicite irrésolue, à savoir le problème de
la nature « communautaire » ou « sociétaire » de la nation moderne, ce que
pourraient révéler les va-et-vient entre « société des citoyens » et «
communauté des citoyens » [Schnapper, 1998, p. 448-449]? Peut-être en raison
d’une problématisation précédente des concepts wébériens de communautarisation
et sociétisation [Schnapper, 1998, p. 95-97], l’appartenance nationale est
pensée contradictoirement et successivement comme « communautaire » et «
sociétaire ». Or, si la nation moderne se présente en effet comme « société »,
fondée sur le schéma contractualiste et la valeur individualiste, les traits
qu’elle prend au niveau de son incarnation historique dans la réalité des
relations sociales vécues la font s’affirmer comme « communauté » :
« La citoyenneté “à la française” se définit elle-même comme
communauté mais sans le dire (une véritable communauté est-elle jamais
consciente d’elle-même ?), ce qui la met en concurrence avec les autres
communautés qui pourraient se former en son sein. Le modèle français de
démocratie conserve l’utopie de la communauté à l’échelle des grands
nombres.
[… ] Cette utopie communautaire appliquée à toute une
société, c’est la quadrature du cercle pour le modèle français de la
démocratie, et c’est ce qui le distingue du modèle anglo-saxon » [Godbout,
1999, p. 74].
Ainsi, le modèle français est « incapable de fonder la
société sur des liens communautaires », qui sont au contraire « une menace
potentielle permanente pour l’État de droit, universel, laïc » [
ibid., p. 76], d’où l’interdiction des
associations durant tout le XIXe siècle (consécutive à la
loi LeChapelier interdisant les corps intermédiaires et les corporations),
censées former des intérêts particuliers entravant la relation directe et saine
entre individu et État. Le républicanisme entend privilégier la tolérance des
différences dans le domaine privé tout en assurant la neutralité publique,
foyer de l’égalité inter-individuelle. Les droits fondamentaux de l’individu
seraient donc principalement préservés au sein de l’espace public, sans
interférer avec les diverses croyances, traditions et identités collectives,
comprises comme un agrégat de croyances personnelles. Bien évidemment, il est
loin d’en être ainsi : d’abord parce que ces diverses « identités », qui vont
réapparaître sous l’appellation de « communautés », ne peuvent pas être
considérées comme résultant uniquement de choix ou d’intérêts individuels, ce
qui en fait des structures collectives particulières parfois à tonalité
holiste, cherchant une reconnaissance différenciée de la part de l’État.
Ensuite parce que l’État ne peut être vraiment neutre, à rebours des
prétentions fallacieuses du républicanisme, et n’a jamais hésité à intervenir,
parfois en légiférant, dans les croyances personnelles, notamment en
interdisant certaines pratiques (voir le débat sur l’excision) ou en en
contrariant d’autres (voir le poids des différentes religions en France et leur
douteuse équivalence en regard de la « laïcité »), le tout sur le fond d’une
définition idéologique des droits « imprescriptibles » de l’individu, et
notamment de sa « dignité ». La « loi égale pour tous uniformément » ne peut
admettre l’existence d’identités culturelles internes qui, par définition, ne
prennent leur sens que dans une perspective différenciée et
hiérarchisée.
Proscrivant certaines traditions, mœurs, langues au fondement
de collectivités historiques, l’État et la sphère publique ont bel et bien
fortement influencé le domaine privé des citoyens, là même où ceux-ci
souhaitent donner sens à leur existence par la poursuite de certaines fins
particulières, par exemple l’appel du transcendant.
L’institution de la nation engage une dynamique
universalisante par l’intermédiaire du droit des peuples et du procès
d’individualisation (aujourd’hui explicite à travers les différentes chartes ou
constitutions nationales qui intègrent toutes la référence ultimement
englobante des droits fondamentaux de l’homme définis dans les diverses
déclarations universelles), agissant comme une « entreprise d’émancipation » en
distanciant les sujets de leurs appartenances immédiates concrètes, et ce afin
de les incorporer dans une « communauté imaginée » souveraine. Les groupes
dominés (ouvriers, femmes, minorités religieuses ou sexuelles, etc.) ont lutté
contre une domination et une inégalité effectives au nom de valeurs universelles, par exemple, la
valeur de « justice » source de la revendication des droits. C’est cette
tension entre l’universalisme revendiqué par la société moderne et son renvoi
récurrent à ses modes particuliers et singuliers de constitution, compris
aujourd’hui comme « pouvoirs » hégémoniques illégitimement « naturalisés », qui
détermine le renouveau identitaire et relativiste des minorités contemporaines.
Si l’universel présenté comme tel se révèle en fait celui d’une classe
d’individus socialement, culturellement, sexuellement ou religieusement
marquée, le « savoir » à visée objective qui l’exprime doit donc être
déconstruit comme « idéologie » fallacieuse, au sens d’ensemble de
représentations et d’idées-valeurs propres à un groupe particulier. C’est à
travers ce processus contemporain que la notion de « communauté » fait son
retour sur la scène publique, dans diverses problématiques qui s’entrecroisent
et se renforcent mutuellement : la visibilité de minorités culturelles
diasporiques, immigrées ou historiquement discriminées, l’émergence d’un
mouvement communautarien en philosophie politique, les luttes sociales du
féminisme et des groupes minoritaires pour leur reconnaissance (homosexuels,
personnes handicapées, groupes religieux), le recours au local comme
possibilité de renouvellement démocratique, etc.
La nature subjectiviste des
communautés contemporaines
La description « archéologique » des trois contextes qui
donnent un sens à l’invisibilité, à la découverte puis à la radicalisation de
l’idée de « communauté », permet de mieux appréhender les particularités de la
situation contemporaine. Dans un premier temps indiscernable de toute
collectivité humaine « naturelle » car s’inscrivant dans un ordre global
cosmique ou religieux, la « communauté » émerge ensuite comme contrepoids à la
nouvelle légitimité individualiste des associations contractualistes, pour
enfin s’affirmer en tant qu’introuvable « individu collectif » substantiel,
porteur du sens de l’histoire et réalité plus profonde (car enracinée dans des
déterminismes sous-jacents, biologiques ou économiques) que la superficialité
des volontés individuelles.
Puisque les droits de l’homme sont devenus une politique
[Gauchet, 2002, p. 326] et l’unique fondement légitime concevable pour toute
collectivité humaine digne de ce nom chez les modernes, il est évident que la
théorisation sociale des groupes sociaux doit subir les effets de cette
intensification de l’individualisme. Si l’idéal de « communauté » était sorti
marqué, et en partie déconsidéré, de la Seconde Guerre mondiale suite à son
instrumentalisation raciale par le nazisme pour les conséquences que l’on sait,
il se perpétuait néanmoins dans les bagages de l’espérance révolutionnaire et
sa critique de l’égoïsme marchand au nom de l’humanité générique enfin
réconciliée avec elle-même. Las, la déliquescence des régimes est-européens du
« socialisme réel » à la fin des années quatrevingt a exprimé non seulement le
statut indépassable de la démocratie libérale, mais également l’entrée en crise
ou la redisposition (suivant le point de vue adopté) de tous les englobants
collectifs (l’État, la nation, la famille, la classe sociale, le parti
politique) appelés à inscrire l’individu concret dans des réseaux
d’appartenance symbolique. Il va sans dire que les sciences sociales se sont
empressées de relayer, traduire, radicaliser le mouvement, par le biais d’un
courant « déconstructionniste
[14] », entendant dévoiler la vérité des réalités
sociales abusivement naturalisées à leur profit par les classes dominantes
hégémoniques. D’où la mode qui consiste à privilégier une lecture de cette
postmodernité particulariste en termes de différentialisme, de
multiculturalisme, de fragmentation, alors que paradoxalement, cette évolution
procède d’une subjectivisation absolue de toute appartenance dans la multitude
bigarrée des « communautés » égalitaires et équivalentes et d’une
uniformisation en profondeur des mœurs et des styles de vie [Vibert, 2003, p.
135-139].
En effet, c’est toujours et plus que jamais à partir de la
figure idéologique d’un individu présumé entièrement indépendant, seul décideur
quant à la nature et à la durée de ses attaches sociales, que se conçoit la
perspective émancipatrice postmoderne, fidèle en cela à une déconstruction
politique de toutes les institutions, abusivement naturalisées par l’Universel
démocratique du mâle blanc hétérosexuel. Le « vrai moi » va désormais émerger à
partir de l’appropriation subjective d’une objectivité sociale déniée comme
telle.
Se reconnaître dans une
particularité pour se faire socialement
reconnaître tout en se réservant la possibilité
de s’en dégager constitue la condition de l’entrée dans l’espace public, quand
jadis il s’agissait de se départir idéalement de tout singularisme concret afin
de participer à l’élaboration du bien commun. Ces communautés contemporaines
n’ont donc strictement
rien à voir
[Gauchet, 1998, p. 92] avec les inclusions collectives traditionnelles ou
modernes, antérieures et supérieures à tout choix personnel, assumées comme des
usages essentiellement non négociables. L’appartenance se veut désormais
totalement subjectivante, parce que devant être
revendiquée par l’individu pour exister, qu’elle
réside en un héritage ou en une élection, d’où la traduction des « cultures »
jadis par trop réifiées en « droits collectifs » intégrés à la dynamique des
droits individuels : « Une nouvelle étape de la dynamique démocratique qui
inclut désormais dans l’exigence égalitaire des attentes fortes en matière de
reconnaissance publique des identités collectives, notamment d’ordre
culturel
[15] »
[Mesure, Renaut, 1999, p. 86]. La dimension volontariste de la décision
personnelle constitue le seul critère décisif de légitimité, d’où l’épineux
problème de ceux des « marqueurs » identitaires qui semblent,
pour une part au moins, échapper à la
volition individuelle ou collective (l’incapacité physique, la santé mentale,
la couleur de peau). Jadis naturalisées (sous prétention scientifique), ces
dimensions sont aujourd’hui étudiées le plus souvent comme une interaction
entre un phénomène « physique », un environnement social et les normes de la
société d’appartenance. Mais pour échapper à toute essentialisation
physiologique, la « communauté » ne peut être appréhendée que comme le
regroupement d’
individus conscients de
leur appartenance : « Un “sentir-ensemble”, un “être-ensemble” dans le partage
ou plutôt le parallélisme de la sensation, dans la mise en coïncidence
passagère de l’expérience comprise comme mode immédiatement subjectif du
“vécu”, tantôt solipsiste, tantôt fusionnel, tantôt participatif » [Freitag,
2002, p. 124]. La pratique socio-politique contemporaine installe le constat du
« pluralisme » en donnée de fait et son apologie comme dimension axiologique
[Vibert, 2004b], un pluralisme se fondant sur l’infinie plasticité de l’idée de
communauté, ouverte dorénavant à toute intentionnalité collective particulière.
À la fois irréductiblement singulières (donc incontestables de l’extérieur)
mais jamais définitives (donc modifiables à volonté), les identités
communautaires dans l’espace libéral se révèlent relatives et instrumentales,
comme quêtes d’un sens immanent. Mais c’est bien parce que l’homogénéisation
des conceptions du monde et des styles de vie a été radicale en profondeur que
peuvent s’exprimer à la surface des différences aussi facilement compatibles
dans leur consentement réciproque [Gauchet, 1998, p. 97; Vibert, 2004b, p.
75-79; Descombes, 1999b, p. 42-45].
La redécouverte des « communautés » par la nouvelle
signification qui leur est accordée dans la période contemporaine accompagne
les désillusions croissantes à l’égard des idéologies, du politique et de
l’État. En quelque sorte, le deuil de « la grande communauté » liée aux
différentes représentations de l’être-ensemble moderne s’exprime par la
diffraction des communautés
identitaires, alors que le rejet des appartenances contraignantes les
transforment en choix subjectifs et quasi arbitraires. Pour E. Hobsbawm, J.
Young ou Z. Bauman, ces nouvelles socialités communautaires ne peuvent
apparaître que comme des succédanés des communautés « sociologiques » ayant
encombré la modernité (nation, ethnie, classe, religion, lignée), l’identité
étant « tenue d’évoquer le fantôme de cette même communauté dont le décès rend
la substitution aussi souhaitable que possible. L’identité pousse vers le
cimetière des communautés, mais fleurit grâce à sa promesse de ressusciter les
morts » [Bauman, 2001, p. 25]. À l’heure d’une dispersion démesurée des usages
du concept, la communauté débarrassée de ses oripeaux essentialistes ne peut
plus être que « désœuvrée » (Nancy), « à venir » (Agamben), « inavouable »
(Blanchot), un « lieu vide » (Raulet et Vaysse), un idéologème soumis à toutes
les évocations.
Ou encore un discours, puisque dire la communauté, c’est la
faire, à partir d’un récit façonnant les croyances partagées autant, sinon
plus, que ces dernières appellent ce récit. Un récit de l’origine, du nom, du
commencement d’un monde : « Ils n’étaient pas rassemblés avant le récit, c’est
la récitation qui les rassemble » [Nancy, 1986, p. 110].
L’histoire de la notion de « communauté » avant, pendant et
après la période moderne ne suffit cependant pas à en spécifier tous les
contours.
Notamment à partir des valorisations du « tiers secteur », le
« paradigme communautaire » entreprend implicitement de définir une nouvelle
conception de l’être-ensemble, libéré ou du moins indépendant des formes
modernes d’échange que sont l’État d’une part, et le marché d’autre part, deux
formes qui par leur fondement égalitaire, contractualiste et artificiel
répondent à la conceptualisation sociologique de la « société » érigée en
opposition à la « communauté ». Il convient de préciser alors comment et
pourquoi ce nouveau paradigme communautaire à dominante subjectiviste peut être
considéré comme entrant en résonance avec une nouvelle conception du lien
social appréhendable à travers les pratiques de don.
[… ]
( 2e
partie dans le n°25 de la Revue du MAUSS semestrielle
, 1er
semestre 2005 )
·
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partie)
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·
WEBER Max, 1995a, Économie et
société 1, Paris, Plon Agora ( 1re éd. fr. 1971).
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– 1995b, Économie et société
2, Paris, Plon Agora ( 1re éd. fr. 1971).
[1]
Ce développement reprend en partie une argumentation développée
dans Vibert [ 2004a].
[2]
Bien entendu, la sociabilité naturelle propre à la société «
politique » ou « civile » (
koinonia
politikè), la
polis, se
montre d’une part, supérieure à celle réunissant les hommes vivant en « peuples
» (
ethnos), et d’autre part, aux
autres types d’association internes à la
polis qui fondent des types d’amitié (
philia) différents, comme la famille,
le domaine (
oikos), le régiment, la
confrérie religieuse. La distinction entre la communauté « politique » et ces
communautés « partielles » tient au caractère englobant de la première,
définissant un but commun à tous. Si la famille et le village par exemple, sont
antérieurs chronologiquement à la société politique, cette dernière est «
première » au regard de la condition humaine [Colas, 2002, p. 74-76].
[3]
Louis Dumont, reprenant à son compte les critiques de Michel
Villey à propos du nominalisme, identifie le moment occamien à un
affaiblissement de l’
universitas (le
corps social comme un tout dont les individus concrets ne sont que les parties)
au profit de la
societas («
association pure et simple » des membres). Cette émergence de l’individualisme
comme valeur à l’intérieur du holisme initial se comprend comme remplacement
progressif de la « communauté » par la « société » : « Implicitement au moins,
nous avons quitté la
communauté pour
une
société » [Dumont, 1983, p.
89].
[4]
« Ce n’est que dans la communauté [… ] que chaque individu
possède les moyens de développer ses capacités dans toutes les directions;
c’est donc seulement dans la communauté que la liberté de la personne est
possible. Dans les succédanés de communauté qui ont existé jusqu’à présent,
dans l’État, etc., la liberté personnelle n’a existé que pour les individus
épanouis dans le cadre de la classe dominante » [Marx, cité
in Müller, 1995, p. 20].
[5]
Selon la transcription française classique : Khomiakov (Alexis)
et Kireievski (Ivan).
[6]
Un ouvrage qui connaîtra un grand succès, mais tardif,
puisqu’il sera réédité successivement en 1912 (soit 25 ans après sa sortie), en
1920, en 1922 ( 4
e et 5
e édition), en
1926 ( 6
e et 7
e) et 1935 pour la
8
e édition. La traduction française sera publiée en
1944.
[7]
Les catégories fondamentales sont définies et déployées selon
une perspective qui laisse place au doute. On peut en effet y lire : 1) deux
modalités essentielles idéaltypiques du lien social, en dépendance réciproque
ou même mélangées dans la réalité sociale (certaines formes communautaires
étant des conditions nécessaires à l’existence même de liens « sociétaires »),
ou bien 2) une succession historique de formes culturelles concrètes selon un
principe de non-réversibilité (c’est ainsi que le lira Weber à travers le
processus de rationalisation) ou de surmontement (une troisième phase qui
synthétiserait les deux).
[8]
Mauss lui-même a reconnu plus tard que son oncle, tout comme
Morgan, avait certainement exagéré le caractère « amorphe » et « homogène » des
sociétés primitives.
[9]
Weber cite comme exemples « une communauté spirituelle de
frères, une relation érotique, une relation fondée sur la piété, une communauté
“nationale” ou bien un groupe uni par la camaraderie ». Cependant, « la
communauté familiale en constitue le type le plus commode ».
[10]
Même s’il a proposé l’idée stimulante de
folk-urban continuum pour analyser les
changements dans les communautés rurales mexicaines, la définition des «
communautés » par Redfield [ 1941] ne diffère guère des conceptualisations de
Tönnies. Se sécularisant et s’individualisant sous les effets de la
complexification sociale, la communauté traditionnelle se caractérise par une
population hautement homogène et culturellement intégrée, en raison notamment
d’un isolement géographique et social prononcé, ce qui présuppose évidemment la
prédominance des intérêts du groupe sur ceux de l’individu.
[11]
Une partie de cette analyse synthétise les arguments développés
dans Vibert [ 2000].
[12]
Comme l’a montré A. Caillé [ 1986, p. 99-116] dans sa décapante
critique de « l’axiomatique de l’intérêt », les frères ennemis de
l’individualisme méthodologique autour de Boudon et du structuralisme génétique
autour de Bourdieu illustrent une approche sociologique générale sous influence
du paradigme économique, traduisant les idées et activités sociales en intérêts
rationnellement motivés d’individus ou de classes sociales, ramenant ainsi
l’ensemble des relations symboliques à un échange marchand calculable et
stratégique.
[13]
Voir, dès l’après-guerre, les théories anglo-saxonnes du
Nation-building (Deutsch, Bendix) qui
associent le nationalisme au processus de modernisation politique qui lui-même
implique un substrat matériel essentiel (croissance des marchés, des industries
et des villes) porteur d’une mobilisation sociale inédite (alphabétisation,
communication de masse, exil rural). Une tradition qui inspirera les études
plus récentes devenues « classiques » comme celles de Gellner ou de
Hobsbawm.
[14]
L’option « constructiviste » dans les sciences sociales se
retrouve certes sur le registre d’un non-dit absolu, arc-boutée sur l’idée
d’une « nature humaine », en définissant un individu générique, sujet de droits
également distribués au sein de la même espèce. Il est évident que le
constructivisme en sciences sociales
ne
peut se passer d’un « concept régulateur de nature externe »
[Caillé, 2001, p. 14], sous peine de voir « déconstruire le constructivisme
lui-même » [
ibid., p. 16] au nom
d’une critique réflexive de degré chaque fois supérieur, finissant par se
prendre comme cible dans un mouvement circulaire et stérile.
[15]
Il faudrait ici tout un développement afin de montrer à quel
point les revendications d’égalité et de différence sont incompatibles dans le
même mouvement, à moins d’être hiérarchisées selon le contexte et le niveau de
référence choisi [Descombes, 1999a, p. 79-80; Dumont, 1983, p. 297-298; Vibert,
2000, p. 284-290]. « L’égalité dans la différence » constitue ainsi un slogan
aussi vide que trompeur, à moins que par magie, les « cultures » minoritaires
soient toutes respectueuses des droits de l’homme incarnés par l’État
occidental, ce qui dissout le problème sans le résoudre. Car les « identités
collectives » dans ce cas seront de toute façon ramenées au rang d’options
individuelles et négociables propres à la sphère privée, à l’instar des
opinions politiques par exemple.