2004
Revue du Mauss
Libre revue
Arrow et l’impossibilité : une démonstration par l’absurde
Benoît Lengaigne
Nicolas Postel
Les économistes sont-ils parvenus à démontrer que le marché
menait à un optimum social désiré par la collectivité ? Une société peut-elle
ainsi tenir par la seule force de la rationalité économique et du processus
marchand ? K. J. Arrow, père de la théorie moderne de l’équilibre général de
marché, a répondu négativement à ces deux questions par le biais d’une
démonstration qui a donné lieu au fameux « théorème d’impossibilité »,
véritable point d’orgue de l’analyse économique et sociale contemporaine.
Cinquante ans après la parution de
Choix
collectif et préférences individuelles [Arrow, 1951a
[1]], Marc Fleurbaey [ 2000] fait
le bilan des pistes de recherche suscitées par le travail d’Arrow et il recense
six grands champs
[2] et
plus de 4 000 publications. Ces dernières ont un point commun : elles
focalisent exclusivement leur attention sur le
théorème d’impossibilité.
Nous proposons d’ajouter à cette liste un nouvel axe de
réflexion, qui s’appuie sur un travail interprétatif prenant en compte
l’ensemble du livre qu’Arrow a consacré à la question du choix collectif, et
non le seul « théorème d’impossibilité » énoncé à la fin du quatrièmechapitre
de cet ouvrage (qui en compte six
[3]). La théorie du choix social a en effet assuré
l’exégèse critique de l’œuvre en réduisant systématiquement la portée du livre
au seul théorème d’impossibilité. Or, ce dernier n’est qu’une phase, certes
essentielle, d’un raisonnement qui se déploie sur l’ensemble de l’œuvre.
Prendre le recul nécessaire pour embrasser l’ouvrage d’un seul regard nous
permet alors d’en mesurer toute la portée : contrairement au point de vue «
formel » adopté par la théorie du choix social, ce ne sont pas les hypothèses
de l’ordinalisme strict associé à Pareto qui se trouvent être au cœur des
interrogations d’Arrow, mais la définition d’une rationalité fondée sur la
cohérence et la transitivité des préférences.
Notre entreprise répond, nous semble-t-il, aux attentes d’Arrow
lui-même. Plus de cinquante ans après la parution de l’œuvre originelle et bien
que la théorie du choix social se soit emparée depuis longtemps du célèbre
résultat, son auteur soulignait encore le travail à accomplir pour en
comprendre le sens : « Les implications de ce paradoxe du choix social –
philosophiques et touchant à la répartition – ne sont pas claires.
Il n’existe pas de solution facile à ce problème. J’espère que
d’autres verront dans ce paradoxe un défi à relever plutôt qu’un obstacle
décourageant
[4] » [Arrow,
1975, p. 671].
Il est vrai que la théorie du choix social, refusant la
fatalité du résultat d’Arrow, s’est évertuée à résoudre ce qu’elle a pris pour
un problème, plutôt que de chercher à interpréter ce qui nous apparaît comme le
résultat, positif, d’une démonstration par l’absurde qu’Arrow mène
magistralement du premier au dernier chapitre, et dont l’objectif est la mise
en lumière des limites de la rationalité économique. En quelque sorte, il
suffirait de lire et de suivre pas à pas tout l’ouvrage d’Arrow pour le
comprendre.
Pour expliciter les enjeux de cette question au lecteur qui
n’est pas familier de la théorie du choix collectif, nous commencerons par une
rapide présentation du problème auquel s’attaque Arrow. Puis, nous présentons
le fameux théorème et la manière dont la théorie du choix social a cherché à le
contourner. À rebours de la démarche retenue par la théorie du choix social,
nous chercherons à montrer pourquoi il faut lire le livre d’Arrow comme une
démonstration des failles de l’hypothèse de rationalité, avant de conclure sur
la nature kantienne, et anti-utilitariste, de la position qui transparaît ainsi
chez Arrow.
Pour saisir l’importance du problème pointé par Arrow et
préciser son rapport avec la question de la rationalité économique, un petit
rappel des enjeux sous-jacents à la question du choix social est nécessaire. On
peut alors mesurer à quel point la notion de rationalité économique – un des
deux piliers de la théorie économique néoclassique avec marché – est
directement visée par Arrow à travers son théorème.
L’optimalité de l’équilibre en
question
Dans le domaine des sciences sociales, les économistes se
sont constitué au fil des ans un domaine, une chasse gardée, qui leur a permis
de s’émanciper de la politique et de la morale. Ce domaine, ils l’ont bâti en
cherchant à se spécialiser dans l’étude d’une question : comment utiliser au
mieux un stock de ressources productives (terre, travail, capital)
nécessairement limité au regard des désirs humains qui sont par essence infinis
?
Or cette question est devenue tout à fait centrale dans les
sociétés modernes (sans doute grâce ou à cause des économistes). Les
économistes y ont répondu en démontrant la supériorité du marché. Plus
exactement, c’est ce que l’on croit généralement lorsque, de manière plus ou
moins incantatoire, on fait référence à « la loi de l’offre et de la demande ».
Une loi « naturelle » censée nous libérer de l’embarrassante question,
politique et morale, de la répartition de ces ressources en vue de la
maximisation du bien-être collectif.
Comment cette idée, erronée, a-t-elle pu s’ancrer si
profondément dans les consciences ? Pour le comprendre, il faut sans doute
suivre l’extraordinaire aventure de la « théorie de l’équilibre général ».
Cette dernière, à partir de LéonWalras, cherche à apporter la preuve
scientifique que l’image pittoresque de « la main invisible » d’Adam Smith –
grâce à laquelle l’intérêt individuel et l’intérêt collectif parviennent à se
conjoindre – reflète une réalité véritablement existante. En termes techniques,
la question est rapidement devenue la suivante : si l’on met en présence des
individus rationnels cherchant à
maximiser leur bien-être et qui sont en compétition pour obtenir des ressources
rares au sein d’un mécanisme de marché
en concurrence pure et parfaite, qu’advient-il ? Existe-il un équilibre qui les
satisfasse tous ?
La question ainsi formulée permet de faire ressortir ce que
Kenneth Arrow, père de la théorie moderne de l’équilibre général, considère
comme les deux piliers de l’analyse néoclassique : la rationalité et le marché.
Le projet néoclassique vise à penser une organisation sociale qui ne reposerait
que sur ces deux éléments : un marché de concurrence pure et parfaite, des
individus rationnels-calculateurs qui maximisent leur bien-être personnel.
C’est l’ensemble du choix collectif et social qui se trouve donc devoir être
pensé à partir de ces deux catégories.
Concernant la question, très technique, de l’existence de
l’équilibre, les économistes savent depuis longtemps que l’équilibre « existe »
au sens formel, c’est-à-dire qu’il est possible de déterminer (au moins) un
système de prix pour lequel les quantités offertes et les quantités demandées
de chacun des biens disponibles soient identiques
[5]. Ils savent aussi qu’il n’existe pas de
forces faisant graviter un système de marché autour d’un point d’équilibre, ou,
en tout cas, que l’on ne peut pas les décrire formellement : la « loi » de
l’offre et de la demande est donc affaire de croyance, de dogme, d’idéologie,
mais certainement pas de science
[6].
Cette question cependant n’est qu’un aspect du problème,
l’autre étant de savoir quelles qualités aurait l’équilibre si on l’atteignait.
Comment définir ce que serait une répartition des ressources « maximisant » le
bien-être collectif ? En réalité, cette question est même première puisque,
d’une certaine manière, il ne vaut la peine de réfléchir aux moyens de parvenir
à l’équilibre « général » et « intertemporel » des marchés que si cet équilibre
représente une répartition des ressources ayant quelque vertu. KennethArrow
l’avait bien compris : avant même de démontrer l’existence formelle de
l’équilibre, il chercha à mesurer de quel point de vue cet équilibre pouvait
être qualifié d’« optimal ». Pour ce faire, il chercha à démontrer qu’un
équilibre de marché était un optimum au sens de Pareto
[7], puis que tout optimum au
sens de Pareto pouvait être interprété comme étant un équilibre de marché. Il y
parvint en 1951 à travers la démonstration formelle des « deux théorèmes de
l’économie du bien-être » [Arrow, 1951b]. C’est là un résultat considérable sur
lequel on peut s’attarder un instant; il montre en effet l’absolue supériorité
du mécanisme de marché en matière économique à partir de deux théorèmes que
l’on peut exprimer ainsi :
Le marché permet d’atteindre
l’optimum. – C’est là la preuve de l’efficacité du mécanisme de
marché, puisqu’il assure une répartition des ressources assurant le bien-être
maximal. Toutefois, il est essentiel de souligner que ce premier point ne nous
dit rien du caractère juste ou injuste de la répartition ainsi atteinte : rien,
dans le concept d’optimum de Pareto, ne nous assure que les ressources soient
bien réparties. Il est tout à fait envisageable qu’une infime minorité
d’individus se partage une immense partie du « gâteau » au détriment des
autres. Simplement, pour améliorer le sort des individus « lésés », il faudrait
en retirer un peu aux individus favorisés. Un esprit critique verra le piège
d’une telle définition de l’optimalité : elle fait tout porter sur la notion
d’efficacité et ne nous dit rien des souffrances sociales qu’une situation
optimale en ce sens pourrait engendrer !
Mais Arrow a réponse à tout. Il montre immédiatement que
n’importe quel équilibre peut être atteint par le marché au sens oùtoute
situation optimale peut être interprétée comme étant un équilibre de marché, et
c’est là le second théorème.
Toute situation optimale peut être interprétée comme étant un
équilibre
de marché. –Ce second théorème de l’économie du bien-être
nous assure donc que le marché permet aussi d’atteindre un optimum qui
corresponde à une répartition « socialement souhaitée » des ressources rares.
Il suffit pour ce faire de sélectionner, parmi les optimums atteignables, celui
qui satisfait le mieux aux exigences collectives en matière de
justice.
Reste bien sûr à savoir comment cette sélection peut être
opérée sans interférer avec le jeu du marché. La réponse est simple : il faut
jouer sur ce dont les individus disposent comme « dotations de base » avant le
jeu marchand. En adaptant au mieux ces « dotations initiales », on peut
parvenir à sélectionner, parmi les équilibres de marché envisageables, celui
qui satisfera « le mieux » à certaines exigences collectives de
justice.
Le tour était donc joué : le marché est le mécanisme le plus
efficace, et c’est aussi un mécanisme « neutre » du point de vue éthique. Il
permet en ce sens de relier éthique et efficacité. Une société d’individus,
égoïstes et rationnels, est ainsi promise au bien-être si elle accepte de jouer
le jeu du marché et si elle parvient à s’accorder sur ce que serait une
répartition « juste » des ressources.
C’est là un résultat d’une puissance considérable en matière
politique, puisqu’il sanctionne la domination de l’économie de marché, mais
aussi en matière de morale, puisqu’il démontre qu’une société d’individus
rationnels peut se « débarrasser » de la morale lorsqu’il s’agit d’économie.
Comme l’avait senti Smith, c’est en ayant en vue son propre bien-être que
l’individu contribue le plus utilement au bien-être collectif. Ce résultat
signe donc l’indépendance absolue des questions économiques vis-à-vis de la
politique ou de la morale. Et tout ce qui précède est valable si la question du
choix collectif peut être traitée de manière simple en étudiant rationnellement
quelles sont les préférences des agents en matière de répartition
collective.
Or, fort malheureusement, cette ultime condition n’est pas
remplie…
et le mythe d’une société assise exclusivement sur le marché
s’effondre.
Et c’est à ce résultat « négatif » connu sous le nom de «
théorème d’impossibilité » que cet article est consacré.
Exposé du problème du choix
social
La question qui se pose est la suivante : étant donné un
ensemble d’individus rationnels ayant des préférences distinctes, existe-t-il
un moyen de déterminer un choix collectif qui corresponde à leur souhait ?
Comment imaginer une procédure permettant d’établir un
choix social à partir des
choix individuels d’individus
rationnels ? Cette question du choix social, Arrow la formule ainsi :
« Dans une dictature idéale, il n’y a qu’une volonté qui
exerce les choix; dans une société idéale régie par la convention, il n’y a que
la volonté divine
ou peut-être une volonté générale exprimée par tous les
individus, relative aux décisions sociales, si bien que, dans l’un et l’autre
cas, aucun conflit de volontés particulières ne peut apparaître. Le vote et le
marché sont par ailleurs des méthodes de confrontation des préférences
d’individus nombreux lorsque des choix collectifs doivent être faits. La
dictature et la règle conventionnelle sont ou peuvent être rationnelles au sens
où chaque individu peut être rationnel dans ses choix. Peut-on conférer une
telle rationalité aux procédures de choix collectif qui impliquent la volonté
d’un nombre élevé d’individus ?» [Arrow, p. 2].
Arrow distingue donc trois modes de décision collective : la
dictature, la coutume ou la convention et le consensus
[8].
Les deux premiers modes ont un point commun : ils rendent
trivial le problème de l’agrégation des choix individuels. En dictature, c’est
le chef qui impose : le choix social est alors confondu avec celui du
dictateur. Dans le cas de la coutume, le choix social est imposé par le respect
des normes sociales qui s’imposent à tous. Dans ces deux configurations, la
question du choix collectif est ainsi rendue totalement triviale : le choix
social est connu d’emblée par la connaissance des choix d’un individu (le
dictateur) ou par la connaissance des normes en vigueur qui imposent un choix
commun à tous (chacun pensant « la même chose », le choix d’un individu
quelconque se trouve être aussi le choix social). Il n’y a rien à « agréger »,
la pluralité ne pose pas de problème puisqu’elle est littéralement expulsée de
la détermination du choix collectif.
Tel n’est pas le cas pour le troisième mode de décision, le
consensus, qui repose au contraire sur le respect de la pluralité des
individus, conformément à l’idéal démocratique moderne. Cette fois, les
individus ont des préférences divergentes, et ce sont ces différences qu’il
convient de dépasser en parvenant à accorder les choix individuels multiples en
un choix collectif cohérent. Il faut parvenir à faire émerger un consensus, un
point d’accord, et cela en agrégeant les choix d’individus différents pour
produire un choix collectif acceptable de tous. Comment ? Arrow note qu’il
existe essentiellement deux méthodes permettant de construire un tel accord :
le vote et le mécanisme marchand. Cependant, au-delà des formes pratiques que
représentent ces deux mécanismes, ce que cherche à évaluer Arrow, c’est leur
fonction dite « d’agrégation des préférences individuelles ». Le marché, le
vote transforment en effet, par des modalités différentes sur le plan pratique,
des ordres de préférence individuels en un ordre de préférence
collectif.
Sur le plan de la logique formelle – plan auquel se situe
Arrow –, ce qui sépare en pratique ces deux mécanismes disparaît
[9]. De même, il importe peu de
savoir ce qui « fonde » les choix individuels – le sens de l’intérêt collectif
ou la maximisation de son intérêt propre : la question formelle de l’agrégation
des préférences individuelles en une préférence collective transcende la
question, elle aussi « pratique », du fondement des préférences
[10].
Arrow est en revanche très ferme sur deux points précis
:
* les préférences doivent être rationnelles. Il définit ainsi
la rationalité à partir de deux axiomes : complétude (axiomeI) et
transitivité (axiomeII).
Le terme employé – axiome – souligne remarquablement que la
rationalité de ces préférences est le fondement même de la réflexion, le point
de départ, le postulat inaltérable qu’il conviendra de remettre en cause en cas
d’échec.
* Ces préférences individuelles, conformément à la doctrine
parétienne, sont ordinales. Ce point est essentiel en ce qu’il exclut les
comparaisons interpersonnelles d’utilité : on ne dispose pas d’une échelle
commune qui permette de mesurer l’intensité des préférences, on connaît
simplement leur ordonnancement
[11]. De ce fait, il est impossible de les comparer d’un
individu à l’autre, de les soupeser, de les sommer.
Ces deux principes étant établis, la question que pose Arrow
est parfaitement claire : comment parvenir, à partir de la diversité des ordres
de préférence individuels, à identifier de
manière démocratique un objectif social collectif ?
Cette question sonne comme une menace pour le projet
néoclassique de l’équilibre général. En effet, si l’on ne parvient pas à
comprendre ce qu’une série d’individus souhaite, comment choisir l’optimum
social ?
Comment alors utiliser le marché en vue non seulement de
l’efficacité mais également de l’éthique ? Comment assurer l’absolue
indépendance de l’économie vis-à-vis de la politique et de la morale ? Arrow
charge ainsi l’hypothèse de rationalité « formelle » d’un lourd fardeau : de sa
réussite au test qu’il lui fait subir va dépendre l’indépendance de l’économie
comme science vis-à-vis des autres formes de savoir social.
LE THÉORÈME D’IMPOSSIBILITÉ
Arrow teste les axiomes de rationalité, or ce test va se
révéler négatif.
L’étude d’Arrow aboutit en effet à ce résultat proprement
inacceptable : il n’existe pas de procédure d’agrégation des préférences
individuelles qui soit susceptible de garantir le respect des axiomes de
rationalité au niveau collectif. Pour le montrer, il faut dans un premier temps
définir formellement ce qu’est un choix démocratique, ce qu’Arrow fait à l’aide
de cinqconditions. Le fait même que ces conditions ne soient pas définies comme
des axiomes montre assez qu’elles ne sont pas au cœur de ce qui est visé dans
sa démonstration : elles permettent simplement de préciser le cadre de sa
démonstration par l’absurde dont l’enjeu est la mise en lumière des limites de
l’hypothèse de rationalité
[12].
Les cinq conditions : une
formalisation du principe démocratique
Après avoir introduit les axiomes de rationalité au chapitre
I de l’ouvrage, Arrow présente dans le chapitreII les cinqconditions qu’il
faut, selon lui, imposer au mécanisme de choix collectif. Ces cinq conditions
n’apportent rien d’essentiel au problème posé dans le premier chapitre : elles
en sont simplement la traduction formelle. Pour bien mettre en évidence ce
lien, nous présenterons maintenant ces célèbres conditions de manière
littéraire et dans un ordre inhabituel
[13].
Tout d’abord, l’existence d’une procédure doit être établie
dans le cadre défini par le consensus : c’est le sens des conditions N et D qui
rejettent respectivement la dictature (D) et la convention ou la coutume (N)
:
( 1) condition D
(non-dictature): exclusion de la dictature comme mode de décision
collectif. – La préférence collective sur des états sociaux ne doit
pas être définie de manière dictatoriale. Une préférence collective est
dictatoriale si les préférences d’un individu deviennent les préférences
collectives quelles que soient les préférences des autres individus.
( 2) condition N
(non-imposition) : exclusion de la coutume comme mode de décision collectif.
– La préférence collective sur des états sociaux ne doit pas être «
imposée » par la coutume. Des normes ou des conventions peuvent façonner les
préférences individuelles au point que certaines formes de préférence
collective deviennent impossibles et qu’une autre s’impose de manière évidente.
Cette dernière serait une préférence collective « imposée ».
Les trois autres conditions précisent les modalités du
consensus. La pluralité des ordres individuels est assumée (condition U);
l’ordre social doit être rationnel (condition I) et construit à partir des
ordres individuels (condition M) :
( 3) conditionU (universalité):
domaine non restreint. –Elle assure une totale liberté de classement
des états. Aucune restriction n’est imposée sur les préférences individuelles.
La préférence collective ne doit pas dépendre d’une configuration particulière
des préférences individuelles. Cette condition garantit la possibilité d’un
conflit généralisé.
( 4) condition M (monotonie):
variation de même sens des valeurs individuelles et collectives. –
Elle traduit l’hypothèse implicite du consensus :
la préférence collective doit dériver des préférences
individuelles. Si, en comparant deux profils de préférences individuelles sur
deux états sociaux, un des états sociaux est au moins aussi bien classé dans le
second profil que dans le premier, alors, si cet état est préféré à son
concurrent dans la préférence collective associée au premier profil, il doit
l’être également dans la seconde.
( 5) condition I
(indépendance): condition d’indépendance vis-à-vis des options non
pertinentes. – Cette troisième condition est souvent présentée comme
la plus contestable. Elle peut cependant tirer une certaine légitimité des
liens qu’elle entretient avec l’axiome de transitivité. Pour Arrow, la
transitivité revient à évacuer toute influence historique dans le choix
final.
La seule information pertinente est le classement entre deux
états « indépendamment du chemin par lequel on le dérive
[14] » [Arrow, 1984, p. 62].
En définitive, les contraintes du choix collectif sont
raisonnables parce qu’elles délimitent clairement le territoire du consensus –
ni la coutume, ni la dictature. Elles assurent que la procédure testée est bien
une procédure garantissant la parfaite transparence du collectif comme
agrégation de préférences individuelles rationnelles. Elles permettent
d’isoler, dans la question du choix collectif, l’axiome de la rationalité
individuelle comme seul fondement désormais de la rationalité du choix
collectif. Un isolement analytique qui permettra facilement de désigner le
coupable si le test conduit à un résultat absurde.
Exposé du
théorème
Le résultat d’Arrow, connu sous le nom de « théorème
d’impossibilité », généralise en fait un résultat connu depuis le « paradoxe de
Condorcet », un paradoxe resté fameux qui mettait en évidence la possible
tension entre liberté de choix des individus et nécessaire transitivité du
choix collectif.
L’exemple de Condorcet est le suivant : trois électeurs (
1,2,3) ont à choisir entre trois situations (A, B, C). On peut lire les
résultats dans le tableau suivant (la transitivité du choix individuel est
vérifiable de haut en bas, la dernière colonne donne le choix collectif en
fonction de la majorité) :
Électeur 1 A > B B > C A > C
Électeur 2 B > C C > A B > A Électeur 3 C > A A > B C > B
Choix collectif A > B B > C C > A
Dans cet exemple, chaque électeur est rationnel puisque ses
choix sont transitifs. Mais le choix collectif ne l’est pas, il est
intransitif. Il devrait normalement être A > C : du point de vue logique en
effet, A > B et B > C donnent A > C. Toutefois, si l’on respecte le
choix démocratique à la majorité, il donne C >A (en gras, sont indiqués les
choix des trois électeurs concernant l’alternative A/C). Dans une telle
situation, le décideur est confronté à une « indécidabilité » paralysante : il
y a en effet circularité du choix collectif. Le décideur doit choisir A plutôt
que B, B plutôt que C, et… C plutôt que A !
La démonstration d’Arrow
[15] généralise l’exemple de Condorcet et démontre qu’il
n’existe aucune procédure « démocratique » qui garantisse à la fois le respect
des choix individuels (supposés rationnels par hypothèse) et la formulation
d’un choix collectif « rationnel ». Seules deux procédures, la « dictature » et
la « coutume », permettent la formulation d’un choix rationnel, mais c’est au
prix d’une réduction drastique de la liberté de choix individuel et donc de la
démocratie.
Un tel résultat entame trop la crédibilité du projet de
recherche néo-classique fondé sur la reconstruction du social à partir de la
rationalité économique pour laisser ses défenseurs sans réaction. Cette
réaction va donner un courant théorique interne à l’analyse économique
néoclassique :
la théorie du choix social arc-boutée sur le principe d’un
sauvetage de la rationalité économique, alors même qu’il s’agissait plutôt de
comprendre ses limites selon Arrow.
UNE DÉMONSTRATION PAR L’ABSURDE
Le théorème étant devant nous, que faut-il en penser ? Doit-il
agir comme un révélateur d’un problème de fond que Kenneth Arrow, lorsqu’il le
découvre par hasard, choisit de mettre en scène afin de lui donner tout son
poids ou, au contraire, être interprété comme une provocation, une incitation à
reprendre le problème pour le résoudre ?
Nous penchons pour le premier terme de l’alternative, et le
plan comme la genèse du livre d’Arrow jouent en notre faveur
[16]. Mais pour défendre cette
interprétation osée, il faut se faire une toute petite place à côté de
l’interprétation dominante portée par la créative théorie du choix social tout
entière tournée vers le second terme de l’alternative.
La théorie du choix social : une
opération de sauvetage de la rationalité économique
Les théoriciens du choix social ne contestent pas la
conclusion du théorème, mais ils refusent le pessimisme qui semble accompagner
la sentence.
Le théorème d’Arrow initie ainsi, à son insu, un programme de
recherches dont l’idée directrice est la suivante : comment résoudre le
problème soulevé par Arrow ? Comment sauvegarder l’hypothèse de rationalité
individuelle comme fondement unique du choix social ?
Le théorème d’impossibilité est de ce fait devenu un objet
d’étude à part entière. Son commentaire a généré une littérature abondante, un
cercle de spécialistes s’est constitué et s’est rapidement penché sur le «
problème » afin de débusquer la faille.
L’un des premiers réflexes fut de vérifier la validité de la
démonstration. Blau [ 1957] corrigea une erreur, mais le résultat tenait
toujours.
Les hypothèses du raisonnement furent alors rapidement
disséquées.
Arrow utilise en effet une méthode que l’on qualifierait
aujourd’hui d’axiomatique : la réunion de quelques conditions, apparemment
faibles et a priori acceptées
facilement par tous, mène, par le biais de la déduction logique, à un résultat
nouveau. Pour remettre en cause une telle démonstration, il faut donc
nécessairement contester les hypothèses ou postulats qui sont au fondement de
la démonstration. Arrow propose, on l’a vu, une série de conditions qui
précisent le cadre de sa démonstration, affirme une position « ordinaliste » et
pose des axiomes de rationalité. Une critique devrait normalement s’attaquer
aux axiomes de rationalité, mais la théorie du choix social cherche précisément
à sauver ces axiomes… Il ne lui reste donc plus qu’à discuter les conditions
posées par Arrow (en particulier la condition d’indépendance), à dénoncer sa
posture ordinaliste, à critiquer l’existence de plusieurs profils de
préférences individuelles [Little, 1952; Bergson, 1954]. Pourquoi renoncer à
comparer entre elles les préférences individuelles [Sen, 1970]?
Dans ce cadre, la théorie du choix social obtint rapidement
des succès : lorsque l’on limite les ordres de préférence ou lorsque l’on
accepte les comparaisons interpersonnelles d’utilité, le résultat d’Arrow
tombe
[17].
Ces succès, indéniables, de la théorie du choix social
nourrissent cependant une forte ambiguïté. Ils semblent résoudre le problème
soulevé par Arrow, alors qu’ils ne remettent en réalité pas du tout en cause le
théorème d’impossibilité, mais empruntent simplement une autre voie afin de
contourner l’obstacle. D’abord, parce qu’en remettant en cause certaines des
cinq conditions qu’Arrow prend garde de ne pas poser en axiome, on s’écarte de
sa démarche sans bien voir les enjeux de la question qu’il traite. Ensuite,
parce qu’en séparant artificiellement le théorème du reste du livre et de
l’argumentation philosophique d’Arrow, la théorie du choix social établit une
rupture entre l’énoncé des conditions raisonnables et l’argumentation
originelle de
Choix collectif et préférences
individuelles. En effet, le théorème n’est pas le but de l’ouvrage
d’Arrow, mais le moment fort d’une démonstration par l’absurde qui vise
précisément à mettre en lumière les limites de l’hypothèse de rationalité. Il
ne s’agit pas de le corriger, contre la volonté de son auteur, mais d’en tirer
toutes les implications, ou de s’opposer non pas à la forme de sa
démonstration, mais à la thèse qu’elle sous-tend sur ce qu’est un choix
démocratique ou sur ce qu’est un choix rationnel
[18]. Or ce travail d’argumentation critique
n’est jamais hissé à la hauteur des subtilités formelles qui font du théorème
d’impossibilité un problème « logique ». La thèse d’Arrow n’est jamais, nous
semble-t-il, vraiment prise au sérieux, parce qu’elle menace le cœur de la
théorie néoclassique : la rationalité économique comme fondement de la société
de marché.
La théorie du choix social s’est attachée à la défense d’une
rationalité menacée par le verdict du théorème. Elle a mené ce combat en
utilisant les raffinements de la logique formelle ou de la théorie de
l’utilité. Elle a laissé croire que la réhabilitation de la rationalité était
bien le défi que proposait Arrow à travers son théorème. Pourtant, si l’on
récuse la séparation qu’instaure la théorie du choix social entre la
démonstration du théorème et les six chapitres de l’ouvrage de 1951, on peut
montrer que l’objectif recherché était en réalité diamétralement opposé : le
bon fonctionnement de la société démocratique ne repose pas sur l’existence de
choix individuels économiquement rationnels, tel est précisément tout l’enjeu
du travail critique d’Arrow. La rationalité économique n’est pas la victime à
défendre, mais le suspect à confondre. C’est la thèse que nous allons
maintenant défendre.
Le fil de la
démonstration
Le livre d’Arrow doit être lu comme l’exposé d’une
démonstration par l’absurde. Une démonstration par l’absurde est un
raisonnement qui valide une proposition en montrant que sa négation conduit à
une contradiction. Elle suppose donc la présence constante de la proposition
absurde – inverse de celle que l’on cherche à prouver au cours des différentes
étapes de la réflexion.
Dans Choix collectif et
préférences individuelles, l’idée à défendre est la suivante : la
rationalité, à travers la transitivité des préférences individuelles, ne peut
pas définir un choix collectif. Arrow teste donc la proposition inverse : il
est possible de déduire un choix social rationnel d’un ensemble de préférences
individuelles rationnelles. C’est bien cette idée qui fait l’objet du débat
tout au long du livre. L’objectif d’Arrow est de conserver coûte que coûte
l’hypothèse de rationalité pour explorer en profondeur les capacités et les
limites de la transitivité. Il est important de maintenir cette idée au-delà de
l’énoncé du théorème au chapitre IV : la rationalité est bien un axiome que le
théorème ne remet pas en cause. À ce stade de la réflexion, l’investigation
n’est donc pas achevée, l’enquête sur la rationalité ne se termine pas avec
l’énoncé du théorème; ce dernier n’est qu’une étape – certes importante – d’un
raisonnement qui se déploie sur l’ensemble du livre. Reprenons un instant le
fil de l’argumentation en étudiant de près le texte.
Quand Arrow tire les enseignements de son théorème, il
reformule son célèbre résultat de la manière suivante : « Si nous écartons la
possibilité de comparaison interpersonnelle des utilités, les seules méthodes
de passage des préférences individuelles aux préférences collectives qui soient
satisfaisantes et définies pour un
très grand nombre d’ensembles d’ordres individuels, sont soit imposées, soit
dictatoriales. Le mot “satisfaisantes” signifie dans cet énoncé que la fonction
de bien-être collectif ne reproduit pas en négatif les désirs des individus
(condition M) et que les préférences collectives qui leur correspondent doivent
être représentées par un ordre ayant les propriétés traditionnelles de
rationalité associées aux ordres individuels (conditionU et
axiomes I etII). » [p 115-116 – nous
soulignons].
Nous retenons qu’une méthode de passage « satisfaisante »
implique le respect, entre autres, des deux axiomes de rationalité
(transitivité et complétude).
Dans les chapitres suivants, Arrow poursuit ses recherches en
affaiblissant l’une des conditions (la conditionU), mais l’objectif reste la
définition d’une fonction de bien-être collectif « satisfaisante ». Arrow est
très clair sur ce point : « On continuera à soutenir que la comparaison
interpersonnelle des utilités n’a pas de sens et que les conditions englobées
dans le mot “satisfaisantes” doivent être acceptées » [p. 116].
Le chapitreV, « Les hypothèses individualistes », propose une
première possibilité de restriction de la conditionU. Cette première tentative
se solde par un échec puisque, malgré les modifications apportées, un nouveau
théorème d’impossibilité
[19] sanctionne cette expérience.
Le titre du chapitreVI, « La conformité, fondement des
jugements sur le bien-être collectif », annonce déjà que la seconde tentative
sera couronnée de succès. Arrow présente deux exemples de cette réussite :
premièrement, l’unanimité parfaite (§ 1), deuxièmement, les préférences
unimodales (§ 2). Au début du troisième paragraphe (§ 3), Arrow dresse le bilan
suivant :
« Les résultats des deux sections précédentes [§ 1 et § 2]
montrent que, mathématiquement au moins, il est possible de construire des
fonctions de bien-être collectif satisfaisantes lorsqu’on peut dire
a priori que les préférences
individuelles appartiennent à des domaines préétablis et présentent des
caractéristiques de similitude » [p. 150-151, nous soulignons].
Nous en sommes au dénouement. Bien sûr, Arrow souligne que
sous certaines conditions, son théorème peut être contourné… mais ces
conditions sont précisément celles que d’emblée, il avait écartées afin de
laisser ouverte la possibilité que des préférences individuelles soient
mutuellement contradictoires et posent donc un véritable problème
d’agrégation.
En rester là serait donc éliminer d’emblée le problème que
l’on prétendait résoudre : il n’y a pas de problème de choix collectif lorsque
tout le monde a les mêmes préférences personnelles ! Cela, chacun le sait, et
cette solution tautologique au problème du choix social, Arrow l’a écartée
d’emblée en écartant le principe d’une décision collective fondée sur la
coutume.
Alors pourquoi y revenir ? Arrow va donc être plus précis et
justifier son intérêt pour ces profils de préférences préordonnés : il montre
que cet assouplissement de la condition U trouve son origine non pas dans le
contexte ou la procédure de la prise de décision, mais dans la forme du
jugement rationnel. Le cœur de la solution, loin d’être du côté d’un
assouplissement des conditions qu’il a lui-même forgées, se trouve ainsi situé
dans la remise en cause des axiomes de rationalité. C’est en raison d’une
conception différente de la
rationalité que la question de l’accord collectif va prendre une
forme différente.
Pour le comprendre, il faut être attentif aux termes utilisés
par l’auteur et démêler l’écheveau du chapitre VI. Arrow, pour justifier son
étude de domaines où « les préférences individuelles présentent des
caractéristiques de similitude », se réfère à la philosophie idéaliste et plus
particulièrement à Kant. S’appuyant sur le concept d’impératif moral
catégorique imposant une seule décision, il souligne que « en un sens
l’impératif moral correspond à notre concept d’ordre social, mais il est aussi
ordre individuel pour chaque individu : il représente la volonté que chaque
individu manifesterait s’il était parfaitement
rationnel [ fully rational]
» [p. 153, nous soulignons].
Il faudrait être bien distrait pour ne pas s’apercevoir que
l’expression « fully rational » appliquée à la rationalité économique n’a
strictement aucun sens. Arrow mieux que quiconque sait que l’on ne peut être «
à peu près » ou bien encore « presque » transitif… Les axiomes qu’il utilise ne
laissent pas de place à l’imprécision. Il faut donc supposer qu’Arrow a modifié
son concept de rationalité sans le dire explicitement, qu’il est en train de
prendre acte de la faillite de l’hypothèse standard et de lui substituer une
autre forme de choix fondé sur la raison pratique kantienne.
En effet, si Kant est le philosophe qui « a de la façon la
plus systématique développé le point de vue idéaliste en morale » [p. 152] et
si l’hypothèse de l’unanimité parfaite – qui conduit à une fonction de
bien-être satisfaisante – « correctement interprétée, [… ] est à la base d’une
bonne partie de la philosophie politique, celle de l’école idéaliste » [p.
151], alors la morale kantienne deviendrait l’archétype d’une définition de la
rationalité fondée sur la transitivité des préférences ! Or toute référence
sérieuse à la morale kantienne ne peut se concevoir qu’en dehors du désir et
donc en dehors des préférences. L’alliance entre l’impératif moral et la
rationalité économique détonne. Les propos tenus au troisièmeparagraphe du
chapitre VI, intitulé « Le point de vue idéaliste et la notion de consensus »
[p. 150 sq.], apparaissent forcément
obscurs, voire incohérents, si l’on suppose que la définition de la rationalité
assise sur la transitivité des préférences et qui était sur le devant de la
scène jusque-là, est maintenue tout au long de ce dernier chapitre : elle ne
peut en aucun cas être associée aux textes de Kant.
La dernière partie du chapitre VI ne peut donc se comprendre
que si l’on prend au sérieux l’absurdité des conclusions. Il faut faire
l’hypothèse, pour éclairer ces passages mystérieux et oubliés par les
économistes contemporains, que Choix collectif et
préférences individuelles est une réflexion, sur le mode d’une
démonstration par l’absurde, sur la définition de la rationalité à l’œuvre dans
une démocratie libérale. Le « couac » du dernier chapitre du livre d’Arrow
signale l’incompatibilité des axiomes de rationalité et de la recherche du
consensus. La forme de rationalité associée au consensus – l’objet de l’étude –
n’est pas celle qui a été sous les feux de la rampe depuis le début de
l’enquête; il faut la chercher ailleurs, dans un univers radicalement différent
de celui qui vient d’être exploré.
Arrow nous indique une direction à travers sa référence à
l’impératif moral. Il commente longuement Rousseau et Kant dans ce dernier
chapitre. Il dévoile ainsi lui-même son stratagème et renvoie à une définition
de la rationalité héritée des Lumières : « Du point de vue de la recherche d’un
consensus moral des individus, en supposant qu’il existe, le problème du choix
d’un mécanisme électoral ou d’un autre mécanisme ou, plus généralement, d’une
structure sociale, suppose une forme entièrement
différente de celle qui est étudiée dans la plus grande partie de ce
travail » [Arrow, p. 157, nous soulignons].
La morale kantienne
La morale kantienne repose sur le respect de l’impératif
catégorique qui mène à l’autonomie de la volonté c’est-à-dire à la liberté. Les
énoncés les plus célèbres sont les suivants : « Agis uniquement d’après la
maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi
universelle » [Kant, Fondements de la
métaphysique des mœurs, p. 136] et « Agis de telle sorte que tu
traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout
autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen
» [ ibid., p. 150]. Le second énoncé
fait implicitement référence à la distinction entre impératif catégorique et
impératif hypothétique. Ces derniers sont toujours subordonnés à un objet
quelconque, ils laissent libre cours à l’expression de nos désirs particuliers;
nos principes d’action, nos maximes sont englués dans une matière subjective.
Ici la volonté est hétéronome et n’est pas libre puisqu’elle est
conditionnée.
Vers une définition kantienne de
la rationalité
Pour remettre en ordre la démonstration d’Arrow et son
aboutissement, il faut donc s’appesantir sur sa référence, trop elliptique, à
l’idéalisme kantien, et s’apercevoir que c’est vers cette autre forme de
rationalité qu’il pointe la solution à la question du choix collectif
[20].
Choix
collectif et préférences individuelles est d’abord un livre de
philosophie politique et morale.
Arrow part du principe que la démocratie libérale
occidentale, caractérisée par la recherche du consensus, distincte de la
dictature et de la société « imposée », respectueuse de la pluralité des
individus, fondée sur le vote et le marché, repose sur une forme de rationalité
héritée des Lumières et notamment de Kant. Arrow a lu les
Fondements de la métaphysique des
mœurs et la
Critique de la raison
pratique
[21]; il rappelle la distinction entre d’une part,
l’impératif catégorique qui peut revendiquer le statut d’impératif moral, et
d’autre part, les impératifs hypothétiques qu’ils soient techniques ou
pragmatiques [p. 152]. Arrow veut montrer que cette « rationalité kantienne »
qui se conçoit hors désir, donc hors préférences, et
a fortiori hors transitivité des
préférences, fonde la liberté et l’égalité de la démocratie.
La preuve ?
Démonstration. –
Faisons comme si (proposition absurde), dans une démocratie, les préférences
étaient fondées sur la rationalité économique; comment peut-on dans ce cas
définir une préférence collective rationnelle – c’est-à-dire transitive ou «
satisfaisante » – à partir des préférences individuelles ? Résultat de la
démonstration au chapitreVI : « Lorsqu’un ensemble d’individus [suit]
rationnellement l’impératif moral » [p. 153], « il faut qu’il existe une forme
de consensus sur les fins poursuivies par la société sinon aucune fonction de
bien-être collectif ne peut être formulée » [p. 154]. Nous retrouvons ici la
conclusion précédente, complètement absurde, d’une fonction de bien-être
satisfaisante associée à Kant et à l’unanimité parfaite. Il existe ainsi, à ce
stade de la réflexion, troisfonctions de bien-être satisfaisantes c’est-à-dire
trois procédures permettant d’obtenir une préférence collective rationnelle sur
la base des préférences individuelles rationnelles :
la dictature, la coutume et l’unanimité parfaite. Analysons
en effet, avec Arrow, les caractéristiques de cette unanimité parfaite associée
à Kant. Cette solution se distingue par l’assouplissement de la conditionU.
L’existence d’un consensus ex ante
implique en effet que seuls certains profils individuels parmi l’ensemble des
profils imaginables soient représentés. Mais Arrow va plus loin : il précise
qu’en toute logique, la nécessité du consensus vide également de sens les
conditions D et N [ cf. p.
139].
Ces conditions excluaient que le choix collectif soit dicté
par un tyran ou imposé par la coutume sociale. La définition formelle de la
dictature issue de la condition D montre que chaque individu peut exprimer sans
contrainte ses préférences, mais que cette « liberté d’expression » n’est pas
respectée puisqu’un dictateur « plus fort » que les autres impose son ordre
sans tenir compte de la pluralité des préférences individuelles. La liberté de
chaque individu – qui s’exprime mais qui n’est pas reconnue – est bafouée parce
qu’on ne conçoit pas l’égalité de tous les citoyens. À travers la conditionN,
la définition formelle de la société « imposée » génère une configuration
inverse. Chacun est logé à la même enseigne, mais cette égalité suppose de
renoncer à la parfaite liberté d’expression des préférences (« il existe des
préférences taboues », dit Arrow – p. 65).
Au chapitre II, lorsque Arrow avait présenté les conditions N
et D, il renvoyait déjà explicitement à la situation étudiée au chapitreVI et
donc aux philosophes idéalistes
[22]. Kant n’est donc plus seulement conçu comme le
philosophe de l’unanimité, il devient aussi celui de la dictature et de la
coutume. La société « imposée » et la dictature rongent la condition
U.
Dans une dictature par exemple, puisqu’ils savent que le
choix social ne tiendra pas compte de leurs préférences, des individus
finissent par anticiper cette violation de leur liberté, et par exprimer des
désirs conformes à ceux du dictateur. Une société régie par l’unanimité
parfaite devient, lorsque l’on fonde cette société sur la rationalité
économique, une situation dans laquelle se mélangent la dictature et la
coutume. Ce dernier chapitre est bien l’aboutissement de la démonstration par
l’absurde et la solution kantienne le point d’arrivée de la réflexion qui fait
apparaître le caractère inapproprié de l’hypothèse de rationalité économique
comme fondement du choix social. Sous le règne de la rationalité instrumentale
économique, la morale kantienne est l’association d’une privation d’égalité et
de liberté :
Fonctions de bien-être collectif «
satisfaisantes » Liberté Pas de liberté Égalité Société « imposée » Pas
d’égalité Dictature Unanimité parfaite
Grâce à cette interprétation, qui redonne un sens à ce qui
paraît – et pour cause – absurde, la fin du texte d’Arrow retrouve une logique
derrière le caractère hautement improbable de ces lignes qui rapprochent le «
règne des fins » kantien et la fonction de bien-être « satisfaisante »
:
« La teneur de l’impératif moral découle de sa nature
catégorique.
L’impératif moral ou catégorique doit se vérifier
parfaitement dans les rapports entre les personnes. C’est le principe
d’autonomie de la volonté de Kant. Pour qu’il se vérifie, chaque individu doit
considérer tout autre comme une fin en soi. La célèbre règle kantienne de
l’impératif catégorique est alors d’adopter des principes de comportement tels
que, si chacun les suivait, nul ne pourrait se mettre en contradiction.
Un ensemble d’individus suivant rationnellement
l’impératif moral constitue un “royaume des fins” – soit, dans notre
terminologie, une collectivité dotée d’une fonction de bien-être collectif
satisfaisante » [p. 153, nous soulignons].
Le royaume (ou règne) des fins est un concept qui désigne
chez Kant
[23]
l’univers idéal dans lequel tous les individus sont frappés par l’impératif
catégorique et se traitent réciproquement comme des fins (et non comme des
moyens). Les individus sont autonomes, tous rassemblés par la liberté de leur
volonté et par une égalité de droit.
C’est ici que se joue le dernier acte de la démonstration par
l’absurde.
Lorsque, dans une démocratie, les individus suivent tous
rationnellement (au sens de la transitivité) l’impératif moral, alors le
royaume des fins, qui rassemble par excellence des individus libres et égaux,
est comparable à une fonction de bien-être collectif « satisfaisante »
caractérisée par une unanimité, lieu de rassemblement potentiel d’une dictature
et d’une société « imposée ». La démocratie se confond avec un système qui nie
l’égalité et la liberté des individus. Or, c’est impossible : Arrow s’est
évertué à définir avec soin, au début de l’ouvrage, à partir de la typologie de
Knight, que la démocratie se distinguait clairement de la dictature et de la
coutume. La démonstration est donc réussie : c’était bien ce qu’il fallait
démontrer. Les axiomes absurdes à l’origine de la démonstration ont joué leur
rôle et ont conduit à un résultat aberrant.
La démocratie, qui respecte la liberté et l’égalité des
individus, et qui en cela se démarque de la dictature et de la coutume, est
assise sur une autonomie de la volonté, sur une « rationalité kantienne » qui
n’est pas la rationalité calculatoire de l’Homo
œconomicus. L’introduction des axiomes standard de rationalité fait
donc « éclater » la morale kantienne en trois morceaux radicalement
incompatibles avec les enseignements de la Critique de la raison pratique. La transitivité
des préférences a retourné les fondements du consensus. Ce mode de décision
collectif épouse les trois caractéristiques dont normalement il se
démarque.
Le point de départ de la démonstration est celui-ci
:
Règne des fins Liberté Pas de liberté
Égalité + Pas d’égalité
Arrow introduit ensuite l’hypothèse absurde –
les préférences sont rationnelles – et
le résultat de cette introduction donne l’absurdité suivante :
Fonctions de bien-être collectif «
satisfaisantes » illustrées par la morale kantienne Liberté Pas de liberté
Égalité + Pas d’égalité +
Ainsi, en suivant Arrow jusqu’au bout du chemin, on contemple
ce qu’il était impossible d’apercevoir à mi-chemin, au moment de l’énoncé du
théorème, au moment où la théorie du choix social, refusant un verdict
angoissant, a fait demi-tour. La démonstration d’Arrow n’est évidemment pas un
appel à une réflexion sur la mise au point d’une hypothétique méthode
d’agrégation des préférences individuelles, par bricolage des conditions
définissant un choix démocratique en vue de sauver la rationalité économique.
C’est une réflexion sur les limites de l’idéal néoclassique d’une société qui
naîtrait de l’hypothèse de rationalité instrumentale. Une telle société n’est
pas concevable, car c’est autour d’une autre faculté de juger que tient la
société, d’une faculté à agir et à penser « justement », et qu’illustre pour
Arrow la raison pratique kantienne. Pour le faire voir aux aveugles, il fallait
bien leur montrer jusqu’au bout à quelle absurdité menait le maintien coûte que
coûte de l’hypothèse de rationalité économique. Mais certains s’en sont
retournés trop vite au fond de la caverne sans avoir pu apercevoir la lumière…
De notre étude du livre d’Arrow, nous tirons donc une
conclusion simple :
Arrow cherche et parvient à indiquer les limites de l’hypothèse
de rationalité standard : elle n’est pas adaptée à la production d’un choix
social, quel que soit le mécanisme dans lequel on l’applique. Pour que ce choix
collectif existe, il faut autre chose que « transitivité et complétude
».
Bien sûr, ce résultat est simple et pas tout à fait surprenant,
mais il est dévastateur pour l’emprise intellectuelle qu’exerce la notion de
rationalité instrumentale, une emprise qu’Arrow a sans aucun doute perçue et
redoutée
[24]. Pour
éteindre ce résultat, pour l’étouffer, le dissimuler, le gommer, des efforts
ont été faits durant cinquante années, avec un succès relatif.
Les résultats de la théorie du choix social ont une valeur en
eux-mêmes, mais ne sont certainement pas parvenus à annuler celui d’Arrow. Ils
sont à poser à côté, comme une tentative visant à définir autrement un choix
démocratique, mais certainement pas devant, comme masque à une béance de
l’analyse formelle fondée sur la rationalité instrumentale.
Si l’on redonne au livre d’Arrow sa cohérence, si on l’accepte
dans son intégralité, sans frémir à l’énoncé de l’inacceptable théorème et sans
s’y arrêter, alors il nous est possible de concevoir cette étude comme le début
d’une autre piste de recherches. Prenant acte de la démarche d’Arrow, on peut
se tourner vers la notion de raison pratique et chercher ailleurs que dans la
simple « cohérence » le fondement de l’accord collectif.
Considérée ainsi, l’œuvre d’Arrow apparaît finalement comme une
invite au doute et à la recherche d’alternatives à une conception standard de
la rationalité et du choix individuel. Il est regrettable que ce résultat et
cette invite aient encore aujourd’hui tant de mal à être acceptés et encouragés
en économie, car il semble indéniable qu’il s’agit là d’une voie de recherche
d’avenir.
Arrow a mené l’hypothèse de rationalité instrumentale jusqu’au
point où elle doit céder la place à une conception plus large de l’action
raisonnable.
·
ARROW Kenneth J., 1950, « A Difficulty in the Concept of Social
Welfare »,
·
Journal of Political
Economy, 58, p. 328-346. (Repris dans The Collected Papers, vol. 1, Basil Blackwell,
1984, p. 3-29.)
·
– 1951a, Social Choice and
Individual Values, Cowles Foundation for Research,
·
Yale University Press.
·
– 1951b, « An Extension of the Basic Theorem of Classical
Welfare Economics », in NEYMAN J.
(sous la dir. de), Proceedings of the Second
Bekerley Symposium on Mathematical Statistics and Probability, p.
507-532.
·
– 1963, Social Choice and
Individual Values, New Haven, Yale University Press.
·
– 1967, « Values and Collective Decision Making »,
in LASLETT et RUCIMAN (sous la dir.
de), Philosophy, Politics and Society,
Oxford, Basil Blackwell. (Repris dans The
Collected Papers, vol. 1, p. 59-77.)
·
– 1974, Choix collectif et
préférences individuelles, Paris, Calmann-Lévy (traduction d’Arrow,
1951a, 1963).
·
– 1975, « Équilibre économique général : raison d’être,
techniques analytiques, choix collectif », Économie appliquée, t. XXVIII, n° 4, p.
641-673.
·
– 1984, Introduction à la réédition de « A Difficulty in the
Concept of Social Welfare », dans The Collected
Papers, vol. 1, Basil Blackwell, 1984, p. 1-3.
·
– 1985, « Arrow’s Theorem », in EATWELL J. (sous la dir. de),
The New Palgrave, p. 124-126.
·
– 1986, « Economic Theory and the Hypothesis of Rationality »,
Journal of Business, vol. 59, n° 2.
(Repris dans The New Palgrave, p.
69-75, édition de 1989.)
·
ARROW Kenneth, DEBREU Gérard, 1954, « Existence of an
Equilibrium for a
·
Competitive Economy », Econometrica, 22, p. 265-290.
·
BERGSON Abram, 1938, « A Reformulation of Certain Aspects of
Welfare Economics »,
·
Quarterly Journal of
Economics, 52, p. 310-334.
·
– 1954, « On the Concept of Social Welfare »,
Quarterly Journal of Economics, 68, p.
233-252.
·
BLAU J.H., 1957, « The Existence of the Social Welfare
Functions », Econometrica, 25, p.
302-313.
·
FLEURBAEY Marc, 2000, « Choix collectif, une difficulté et de
multiples possibilités »,
·
Revue économique, vol.
51, n° 5, septembre, p. 1215-1232.
·
GUERRIEN Bernard, 1990, La
Théorie néoclassique. Bilan et perspectives de modèles d’équilibre,
Paris, Economica.
·
KANT Emmanuel, [ 1785] 1985, Fondements de la métaphysique des mœurs,
Paris,
·
Delagrave (traduction de Victor Delbos).
·
– [ 1787] 1993, Critique de la
raison pratique, Paris, PUF-Quadrige (traduction de
·
François Picavet).
·
KNIGHT F. M., 1947, « Human Nature and World Democracy », in
Freedom and
·
Reform, New York, Harper & Bros, p. 308-310.
·
LITTLE I.M. D., 1952, « L’avantage collectif »,
Économie appliquée, 5, p.
455-468.
·
MONGIN Philippe, 1995, « L’utilitarisme originel et le
développement de la théorie économique », postface
in HALÉVY [ 1905],
Le Radicalisme philosophique, p.
369-394.
·
PARETO Vilfredo, [ 1907] 1981, Manuel d’économie politique, Genève,
Droz.
·
POSTEL Nicolas, 2003, Les Règles
dans la pensée économique contemporaine, Paris,
·
CNRS-éditions.
·
SEN Amartya, 1970, Collective
Choice and Social Welfare, San Francisco, Holden-
·
Day.
·
SONNENSCHEIN H., 1972, « Market Excess Demand Functions »,
Econometrica, 40, n° 3, p.
549-563.
[1]
Sauf indication contraire, les citations renvoient à cette
référence. Nous avons respecté la traduction française [Arrow, 1974] et la
pagination de cette édition.
[2]
À savoir : analyse de la preuve du théorème et élaboration de
variantes; application du théorème aux modèles économiques; analyse axiomatique
des procédures de vote; choix social avec fonctions d’utilité mutuellement
comparables; choix social avec domaine restreint de préférences individuelles;
choix social avec rationalité collective limitée [Fleurbaey, 2000, p.
1229].
[3]
Il faut préciser que le découpage des chapitres dans le livre
original d’Arrow est différent de celui de la traduction française. Pour des
raisons inconnues, la numérotation des chapitres commence dès l’introduction
(chapitreI) dans les éditions de 1951 et 1963 (le dernier chapitre est donc le
chapitreVII), alors que dans l’édition française, l’introduction n’est pas
considérée comme un chapitre (et le dernier chapitre est donc le chapitreVI).
Nous faisons référence dans cet article au découpage adopté par les traducteurs
français.
[4]
On peut noter que cette phrase est postérieure au célèbre
travail de Sen [ 1970]. À cette date, la théorie du choix social a donc déjà
une certaine renommée, ce qui renforce le poids de l’invite d’Arrow.
[5]
Résultat que l’on doit à Arrow et Debreu [ 1954].
[6]
Résultat que l’on doit à Sonnenschein [ 1972]. Pour ces deux
questions, la référence qui s’impose pour une explication complète, rigoureuse
et pédagogique, est le livre de Bernard Guerrien,
La théorie néoclassique. Bilan et perspectives de modèles
d’équilibre [ 1990].
[7]
Un optimum au sens de Pareto désigne une répartition des
ressources qui est la meilleure possible au sens où la situation d’un individu
ne pourrait être améliorée qu’au détriment de celle d’un autre. Ainsi, il
n’existe pas de répartition qui puisse être jugée universellement meilleure –
c’est-à-dire améliorant le bien-être collectif de manière brute en améliorant
la situation d’un individu sans dégrader celle d’aucun autre.
[8]
Typologie qu’Arrow emprunte à Knight [ 1947].
[9]
« Dans la discussion à venir sur la cohérence des différents
jugements de valeur comme procédure de choix collectif, on ne distinguera pas
vote et mécanisme de marché, chacun étant considéré comme un cas particulier
d’une catégorie plus générale de choix collectif » [Arrow, p. 5].
[10]
« On pourrait réserver le terme de “valeurs” pour un ensemble
de choix particulièrement nobles ou supérieurs. Les choix en général pourraient
être désignés par le terme de “goûts”. Habituellement, on ne considère pas que
la préférence d’une quantité de pain supplémentaire par rapport à une quantité
de bière supplémentaire relève d’une enquête philosophique profonde. Je crois
cependant que
cette distinction ne peut être
faite logiquement, et certainement pas en ce qui concerne les choix
d’un individu isolé. S’il existe une distinction entre goût et valeur, elle
appartient au domaine des relations interpersonnelles » [Arrow, 1967, p. 60 –
c’est nous qui soulignons]. Cette distinction est due initialement à Milton
Friedman [
cf. Arrow, p. 46, n.
14].
[11]
L’ordinalité attribue une valeur aux choix possibles en
fonction de leur place sur une échelle (celle de leur rang dans l’ordre des
préférences de l’individu); elle s’oppose à l’approche cardinale qui suppose
que l’on puisse « mesurer » ces préférences selon un étalon commun. Pareto
n’accorde également aucun crédit à la comparaison interpersonnelle des
utilités. Dans la théorie de l’utilité contemporaine, la position de Pareto –
et donc d’Arrow – est qualifiée d’« ordinalisme strict ».
[12]
Les présentations contemporaines du théorème sont fondées sur
quatre, voire troisconditions. Mais cette simplification – destinée à rendre
plus élégante la démonstration ou à l’alléger – fait perdre le fil de
l’argumentation dans le livre. Elle contribue à gommer le lien pourtant
explicite entre l’introduction inspirée de Knight et les cinqconditions du
chapitreII. Elle laisse également croire, à tort, que l’énoncé des conditions
est la clef du problème alors même que c’est la rationalité qui est
visée.
[13]
Pour une écriture rigoureuse et formelle des conditions, nous
renvoyons au texte d’Arrow [chap. 2, p. 53-72] ou à une présentation plus
contemporaine comme celle de Fleurbaey [ 1996, p. 54-57].
[14]
Pour l’expliciter, Arrow [ 1950, p. 28] prend l’exemple de deux
individus se partageant du vin et de la bière. L’un préfère avoir plus de
bière, l’autre plus de vin. Si dans une autre situation, les deux individus
n’ont que de la bière à se partager, cette troisième condition stipule que le
fait qu’un des deux individus soit davantage brimé que l’autre par l’étroitesse
du choix possible ne doit pas être pris en compte dans le partage. Autrement
dit, le désir de vin étant « hors de propos », l’individu qui en est friand ne
peut pas se servir de cette préférence ¤ ¤ brimée pour exiger plus de bière que
l’autre. On comprend en effet que les décisions doivent être prises uniquement
en fonction des données pertinentes, faute de quoi toute décision nécessiterait
une connaissance parfaite de l’ensemble des situations sociales
possibles.
[15]
Cette démonstration est exposée clairement et synthétiquement
par son auteur dans Arrow [ 1985, p. 125-126].
[16]
Arrow découvre fortuitement cette question du choix social à
l’occasion d’une réflexion sur l’analyse de la maximisation du profit dans une
firme (à partir de l’ouvrage de Hicks,
Value and
capital, qui paraît en 1940) : « Que se passe-t-il s’il existe
plusieurs propriétaires au lieu d’un seul comme le postule Hicks ? Tous
cherchent à maximiser le profit, mais s’ils font des prévisions divergentes
concernant le futur ? Ils auront des préférences différentes concernant les
choix d’investissement [… ]» [Arrow, 1984, p. 2]. Cette question d’apparence
anodine ne cessa dès lors de le tarauder, jusqu’au moment où il eut à répondre
à la question « naïve » de l’un de ses collègues non économistes de la RAND
Corporation : « En quel sens peut-on affirmer que des collectivités ont des
fonctions d’utilité ? » Arrow se tourne alors vers l’analyse fondatrice de
Bergson, et découvre… qu’il n’existe pas de réponse satisfaisante à cette
question ! C’est alors qu’il choisit d’en faire un article où il formule le
fameux théorème [Arrow, 1950], puis un livre [Arrow, 1951a], réédité en 1963
sans changement (sauf une postface), où le théorème n’est plus qu’un moment
d’un raisonnement plus vaste. Il s’agit donc bien d’un projet « mûri
».
[17]
Fleurbaey [ 2000] résume bien ces différents axes de recherche
en distinguant deux directions principales : la remise en cause des conditions
ou la remise en cause de l’énoncé du théorème. Il rend justice bien davantage
que nous à la théorie du choix social, que nous ne pouvons ici que «
caricaturer ».
[18]
Philippe Mongin résume parfaitement la situation : « Les
auteurs ultérieurs auraient pu voir, dans le célèbre “théorème
d’impossibilité”, l’expression d’une vérité ultime, décourageante pour
l’économie normative aussi bien que pour la science politique, les deux
disciplines auxquelles se rattache la problématique abstraite du “choix
social”. Bien loin de là, ils y ont vu l’indication d’un problème à surmonter,
le point de départ paradoxal d’une théorie positive. De fait, celle qui s’est
développée sous le nom de théorie du choix social, à mi-chemin des deux
disciplines mentionnées, procède explicitement de la question suivante :
comment éviter la conclusion négative d’Arrow, sans, pour autant, sacrifier
l’inspiration normative qui l’animait ? On s’est donc efforcé d’identifier,
puis de remplacer le maillon faible de l’axiomatique arrowienne. Contre l’avis
explicite d’Arrow en 1951, un courant important de la théorie nouvelle a fait
porter la critique sur la non-comparabilité des utilités. [… ] Si, encore une
fois, il semble douteux que cette interprétation reflète les objectifs initiaux
de
Choix social et valeurs
individuelles, elle n’en a pas moins revêtu une importance objective
considérable » [Mongin, 1995, p. 382-383].
[19]
Théorème 3 [p. 122].
[20]
Sur la base du même constat, on peut également chercher à
montrer pourquoi Arrow, penseur de la liberté marchande, reconnaît tant de
force à la réflexion de Hobbes qui vise à obtenir l’unanimité lorsque la
situation est incertaine. Cet autre prolongement, qui a mené Arrow vers la
question du rôle des organisations efficaces comme modalité de « conformation »
des individus à un même mode de pensée, est étudié par Postel [ 2003].
[21]
Cf. Arrow [p. 151, n.
9].
[22]
Après la présentation de la condition N, Arrow précise que «
dans ce cas [certains choix faits par les individus sont prédéterminés], nous
pouvons exiger que la fonction de bien-être collectif ne soit définie que pour
les ensembles d’ordres individuels compatibles avec ¤ ¤ les normes
socio-éthiques connues de la collectivité; cette exigence peut conduire à
un affaiblissement de la condition 1
[U].
Nous examinerons plus longuement ce point au
chapitreVI » [Arrow, p. 66, nous soulignons]. La condition D renvoie
également au dernier chapitre de l’ouvrage : « Une fois encore la définition 6
[celle d’une fonction de bien-être collectif dictatoriale] ne peut être
considérée comme la représentation parfaite d’une dictature. [… ] On peut
exprimer cela formellement en disant que les aspirations de ces individus
manifestent une tendance à laisser prendre les décisions par un dictateur ou
tout au moins
une tendance favorable aux
décisions particulières qu’ils s’attendent à voir prendre par le
dictateur.
Nous étudierons plus en
détail au chapitreVI le penchant que certains individus ont pour la
dictature » [Arrow, p. 68, nous soulignons].
[23]
Voir par exemple Kant,
Fondements
de la métaphysique… [p. 157-158].
[24]
Arrow aboutit à des conclusions très proches lorsqu’il
s’attaque à la question de l’incertitude. La nécessité d’articuler choix
individuel et normes sociales apparaît ainsi au cœur de la production
scientifique d’Arrow dès la seconde moitié des années cinquante.¤ ¤ C’est le
sens de sa manière « testamentaire » de critiquer l’hypothèse de rationalité à
l’occasion de sa définition dans le
New
Palgrave, le dictionnaire de référence des économistes [Arrow,
1986]. Sur ce point, on peut se reporter à l’analyse détaillée de Postel [
2003].