Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707144630
480 pages

p. 45 à 48
doi: 10.3917/rdm.024.0045

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no 24 2004/2

2004 Revue du Mauss

Questions du GÉODE  [1]

L’idée d’une théorie sociologique générale a-t-elle encore un sens aujourd’hui?

À la différence de la science économique, de l’histoire ou même de la philosophie, la sociologie apparaît de plus en plus éclatée, tiraillée entre de multiples écoles et courants de pensée. La perspective d’une unification paradigmatique de la discipline semble s’éloigner chaque jour davantage à mesure que la mondialisation progresse et que se défait l’idée même de société. Parallèlement se profilent des tentatives d’élabo~ration d’un nouveau cadre sociologique (la société globale) à partir du socle théorique initial. Le GÉODE se propose de réunir certains des meilleurs sociologues théoriciens généralistes mondiaux pour examiner librement avec eux les perspectives qui restent ouvertes aujourd’hui à la théorisation générale en sociologie, étant entendu que cette question engage immédia~tement celle de l’identité de la discipline.
 
ARGUMENTAIRE : PERSPECTIVES D’UNE THÉORIE SOCIOLOGIQUE GÉNÉRALE À L’ÈRE DE LA MONDIALISATION
 
 
Qu’est-ce qui assure la spécificité des sciences sociales en général et de la sociologie en particulier (et est-elle d’ailleurs autre chose que la science sociale conçue dans sa généralité la plus grande ?) par rapport à la tradition philosophique dont elles se sont peu à peu détachées ? L’importance accordée au réel et aux données empiriques, serait-on tenté de répondre.
Mais cette réponse ne suffit pas. Après tout, l’intérêt des économistes pour les faits empiriques par exemple, ne saute pas toujours aux yeux ! Non, la caractérisation la plus sûre du basculement de la philosophie dans les sciences sociales est le désir de faire science en inscrivant le travail de la recherche et de la pensée dans le cadre d’un système théorique partagé – d’un paradigme ou d’un programme de recherche, si l’on préfère – plutôt que de viser à la production d’œuvres de pensée singulières comme le sont les œuvres artistiques ou littéraires. C’est l’acceptation d’une discipline, aux deux sens du terme, spécifiée à la fois par des procédures de recherche légitimes et normalisées et par un corps de concepts reconnus par tous les membres de la communauté disciplinaire.
Or si ces caractéristiques décrivent bien le régime de fonctionnement de la plupart des sciences sociales, certaines plus théoriques comme la science économique, d’autres plus empiriques comme l’histoire, elles ne s’appliquent que modérément à la sociologie, où on ne trouve d’accord minimal ni sur les méthodes ni sur la théorie. Le désaccord sur les méthodes y est d’ailleurs le signe d’un différend proprement théorique, qui met en cause la signification même de l’entreprise sociologique. Car il faut le reconnaître : toutes les tentatives d’unification théorique de la discipline ont échoué – de Durkheim et Weber à Bourdieu, Bourdon, Touraine, Giddens ou Luhmann en passant, bien sûr, par Talcott Parsons–, sinon nécessairement au plan intellectuel, au moins au plan pratique. À la différence de ce qui se passe en sciences économiques, il n’existe pas en sociologie un ensemble de conceptualisations universellement reconnu qui permette d’assurer un enseignement normalisé et cohérent de la discipline, ni à l’échelle mondiale ni même entre les diverses universités d’un même pays ou d’une même ville. On est là aux antipodes de la situation qui règne dans les sciences économiques où – même si l’ambition de relier l’intégralité des propositions théorique énonçables à la clé de voûte grandiose et générale que représentait la théorie de l’équilibre général semble désormais abandonnée – les étudiants de toutes les universités apprennent à peu près la même chose et où l’ensemble des économistes, quelles que soient par ailleurs leurs divergences idéologiques, parlent à peu près le même langage.
Outre l’absence d’un corpus théorique à peu près unifié et partagé, trois séries de faits amènent aujourd’hui à mettre en doute non seulement l’unité potentielle de la discipline sociologique, mais jusqu’à son identité et ses conditions mêmes de possibilité :
  1. ses frontières avec d’autres disciplines deviennent d’autant plus floues que c’est souvent à l’extérieur – en philosophie, en économie, en linguistique, en histoire ou en anthropologie – que les sociologues vont chercher leurs ressources théoriques principales;
  2. de plus en plus, le plan proprement théorique est délaissé au profit soit de multiples études de terrain que plus rien ne raccorde les unes aux autres, soit d’une prolifération de discours métathéoriques ou métaméthodologiques dont les rapports tant avec la théorie sociologique classique qu’avec les terrains concrets deviennent de plus en plus énigmatiques. Même les fameuses medium range theories, un temps préconisées [2], se font rares;
  3. les phénomènes de mondialisation, enfin, semblent laisser nombre de sociologues sans voix (mis à part quelques généralités vagues), comme si là aussi l’essentiel de ce qu’il y a à dire incombait aux économistes.
  4. Combiné avec le rejet de plus en plus fréquent par les sociologues du concept même de société, ce fait incite à se demander si le projet sociologique n’avait QUESTIONS DU GÉODE 47 pas étroitement parti lié avec le destin des États-nations qui auraient représenté en quelque sorte l’échelle adéquate au questionnement sociologique, et si la raison principale de l’incapacité de la discipline à se structurer, son délitement ne proviennent pas au premier chef du déclin des Étatsnations. La question est d’autant plus légitime que la sociologie connaît par ailleurs des tentatives de renouvellement de son cadre théorique au-delà des États-nations, faisant de l’échelle globale un possible cadre théorique général pour la sociologie. En effet, certains sociologues (Giddens, Beck, Robertson [3], Bauman) se sont engagés dans la voie de la mise en place d’une sociologie globale reposant sur un « tournant spatial » et la prise en compte des phénomènes de fluidification et de déterritorialisation des rapports sociaux en raison du développement des technologies de l’information et de la communication. Que peut-il, que doit-il subsister de la sociologie, et sous quelle forme, à l’ère de la mondialisation ?
 
ORGANISATION INTELLECTUELLE DU SYMPOSIUM
 
 
Voici l’ensemble des considérations qui incitent le GÉODE à organiser une rencontre internationale des sociologues qui nous semblent encore aspirer à une théorisation sociologique générale, i.e. à la spécification d’un paradigme proprement sociologique qui permette de distinguer clairement la perspective sociologique de celle qu’adoptent les économistes ou les philosophes, pour les interroger et pour nous interroger avec eux sur les conditions et les raisons auxquelles et pour lesquelles cette spécification et cette unification paradigmatique serait possible ou impossible. Il ne s’agit pas dans notre esprit d’écouter une série de communications plus ou moins brillantes, mais sans rapport les unes avec les autres, mais d’impulser, sur quarante-huitheures, un vrai débat interactif entre des auteurs dont la stature théorique ne fait pas de doute et qui acceptent de jouer le jeu d’une véritable auto-réflexivité sociologique, en fournissant des éléments de réponse notamment aux questions suivantes.
  1. A-t-il existé selon vous entre les grands auteurs de la tradition socio-logique classique (Saint-Simon, Comte, Tocqueville, Marx, Weber, Durkheim, Pareto, Simmel, Mead, Mauss, Talcott Parsons, par exemple) un ensemble de thèses partagées, implicites ou explicites, sur la nature du socialhistorique et sur la bonne manière de s’y rapporter, qui, par-delà les différences évidentes entre eux, témoigne d’une unité suffisante pour les regrouper ensemble dans un champ distinct de celui de la philosophie ou de l’économie politique ? Et en quoi consiste l’unité relative de ces thèses ?
  2. Avez-vous le sentiment que la théorisation sociologique contemporaine s’inscrit dans la continuité de la tradition sociologique classique ou au contraire en rupture avec elle ? En quoi et pourquoi ?
  3. Combien existe-t-il aujourd’hui (depuis les années soixante-dix, disons) selon vous d’écoles sociologiques distinctes qui apportent les éléments d’une théorisation sociologique générale suffisamment constituée ?
  4. Autrement dit, quelles sont les écoles rivales de celle que vous défendez qui vous paraissent avoir une importance théorique effective, et quelle place leur accordez-vous dans votre propre théorisation ? Et comment regroupe-riez-vous, sous quel titre, des approches qui s’estiment bien distinctes les unes des autres, mais qui vous apparaissent en fait voisines ?
  5. Pensez-vous que l’objet de la sociologie ait eu un rapport avec l’idée de société et que celle-ci à son tour n’ait eu de consistance véritable que rapportée à l’image et à l’idéal de l’État-nation ? Réciproquement, l’identité de la sociologie vous paraît-elle compromise par le processus de la mondialisation ? Qu’est-ce que la sociologie a à dire en propre sur ce processus et sur ses effets ?
  6. En définitive, quels sont pour vous les éléments cruciaux de l’identité de la sociologie comme discipline de pensée spécifique ? L’élaboration et le partage d’une ou de plusieurs théorisations générales est-elle une condition nécessaire à l’affirmation de cette identité ? À partir de quel point de départ, de quels axiomes, une telle théorisation doit-elle s’élaborer ?
 
NOTES
 
[1] Ce texte accompagnait la demande d’intervention faite aux théoriciens que les organisateurs du colloque du GÉODE souhaitaient réunir ( ndlr ).
[2] Par R. K. Merton ( ndlr ).
[3] Roland Robertson – de même que Saskia Sassen, autre théoricienne de cette orientation – a participé au colloque du GÉODE. Si les textes que tous deux avaient préparés pour ce colloque n’ont pas été repris dans le présent numéro de la Revue du MAUSS, c’est que nous avons choisi de centrer ici le débat sur la question du statut de la théorie sociologique générale en tant que telle. Mais on pourra trouver ces textes – ainsi que celui de Jeffrey C. Alexander et la version initiale des articles ici publiés, parfois assez différente – dans un document de travail qui réunissait l’ensemble des communications en anglais et en français préparées pour ce colloque et qui peut être commandé au MAUSS ( 20 € franco de port) ( ndlr ).
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