2004
Revue du Mauss
Questions du GÉODE
[1]
L’idée d’une théorie sociologique générale a-t-elle encore un sens aujourd’hui?
À la différence de la science économique, de l’histoire ou
même de la philosophie, la sociologie apparaît de plus en plus éclatée,
tiraillée entre de multiples écoles et courants de pensée. La perspective
d’une unification paradigmatique de la discipline semble s’éloigner chaque
jour davantage à mesure que la mondialisation progresse et que se défait
l’idée même de société. Parallèlement se profilent des tentatives d’élabo~ration d’un nouveau cadre sociologique (la société globale) à partir du
socle théorique initial. Le GÉODE se propose de réunir certains des meilleurs
sociologues théoriciens généralistes mondiaux pour examiner librement
avec eux les perspectives qui restent ouvertes aujourd’hui à la théorisation
générale en sociologie, étant entendu que cette question engage immédia~tement celle de l’identité de la discipline.
ARGUMENTAIRE : PERSPECTIVES D’UNE THÉORIE
SOCIOLOGIQUE GÉNÉRALE À L’ÈRE DE LA MONDIALISATION
Qu’est-ce qui assure la spécificité des sciences sociales en général et
de la sociologie en particulier (et est-elle d’ailleurs autre chose que la science
sociale conçue dans sa généralité la plus grande ?) par rapport à la tradition philosophique dont elles se sont peu à peu détachées ? L’importance
accordée au réel et aux données empiriques, serait-on tenté de répondre.
Mais cette réponse ne suffit pas. Après tout, l’intérêt des économistes pour
les faits empiriques par exemple, ne saute pas toujours aux yeux ! Non, la
caractérisation la plus sûre du basculement de la philosophie dans les
sciences sociales est le désir de faire science en inscrivant le travail de la
recherche et de la pensée dans le cadre d’un système théorique partagé –
d’un paradigme ou d’un programme de recherche, si l’on préfère – plutôt
que de viser à la production d’œuvres de pensée singulières comme le
sont les œuvres artistiques ou littéraires. C’est l’acceptation d’une discipline, aux deux sens du terme, spécifiée à la fois par des procédures de
recherche légitimes et normalisées et par un corps de concepts reconnus
par tous les membres de la communauté disciplinaire.
Or si ces caractéristiques décrivent bien le régime de fonctionnement
de la plupart des sciences sociales, certaines plus théoriques comme la
science économique, d’autres plus empiriques comme l’histoire, elles ne
s’appliquent que modérément à la sociologie, où on ne trouve d’accord
minimal ni sur les méthodes ni sur la théorie. Le désaccord sur les méthodes
y est d’ailleurs le signe d’un différend proprement théorique, qui met en
cause la signification même de l’entreprise sociologique. Car il faut le reconnaître : toutes les tentatives d’unification théorique de la discipline ont
échoué – de Durkheim et Weber à Bourdieu, Bourdon, Touraine, Giddens
ou Luhmann en passant, bien sûr, par Talcott Parsons–, sinon nécessairement au plan intellectuel, au moins au plan pratique. À la différence de ce
qui se passe en sciences économiques, il n’existe pas en sociologie un
ensemble de conceptualisations universellement reconnu qui permette d’assurer un enseignement normalisé et cohérent de la discipline, ni à l’échelle
mondiale ni même entre les diverses universités d’un même pays ou d’une
même ville. On est là aux antipodes de la situation qui règne dans les sciences
économiques où – même si l’ambition de relier l’intégralité des propositions théorique énonçables à la clé de voûte grandiose et générale que représentait la théorie de l’équilibre général semble désormais abandonnée –
les étudiants de toutes les universités apprennent à peu près la même chose
et où l’ensemble des économistes, quelles que soient par ailleurs leurs divergences idéologiques, parlent à peu près le même langage.
Outre l’absence d’un corpus théorique à peu près unifié et partagé, trois
séries de faits amènent aujourd’hui à mettre en doute non seulement l’unité
potentielle de la discipline sociologique, mais jusqu’à son identité et ses
conditions mêmes de possibilité :
- ses frontières avec d’autres disciplines deviennent d’autant plus floues
que c’est souvent à l’extérieur – en philosophie, en économie, en linguistique, en histoire ou en anthropologie – que les sociologues vont chercher
leurs ressources théoriques principales;
- de plus en plus, le plan proprement théorique est délaissé au profit
soit de multiples études de terrain que plus rien ne raccorde les unes aux
autres, soit d’une prolifération de discours métathéoriques ou métaméthodologiques dont les rapports tant avec la théorie sociologique classique
qu’avec les terrains concrets deviennent de plus en plus énigmatiques. Même
les fameuses medium range theories, un temps préconisées
[2], se font rares;
- les phénomènes de mondialisation, enfin, semblent laisser nombre
de sociologues sans voix (mis à part quelques généralités vagues), comme
si là aussi l’essentiel de ce qu’il y a à dire incombait aux économistes.
- Combiné avec le rejet de plus en plus fréquent par les sociologues du concept
même de société, ce fait incite à se demander si le projet sociologique n’avait
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pas étroitement parti lié avec le destin des États-nations qui auraient représenté en quelque sorte l’échelle adéquate au questionnement sociologique, et si la raison principale de l’incapacité de la discipline à se structurer,
son délitement ne proviennent pas au premier chef du déclin des Étatsnations. La question est d’autant plus légitime que la sociologie connaît par
ailleurs des tentatives de renouvellement de son cadre théorique au-delà
des États-nations, faisant de l’échelle globale un possible cadre théorique
général pour la sociologie. En effet, certains sociologues (Giddens, Beck,
Robertson
[3], Bauman) se sont engagés dans la voie de la mise en place d’une
sociologie globale reposant sur un « tournant spatial » et la prise en
compte des phénomènes de fluidification et de déterritorialisation des rapports sociaux en raison du développement des technologies de l’information et de la communication. Que peut-il, que doit-il subsister de la sociologie,
et sous quelle forme, à l’ère de la mondialisation ?
ORGANISATION INTELLECTUELLE DU SYMPOSIUM
Voici l’ensemble des considérations qui incitent le GÉODE à organiser une rencontre internationale des sociologues qui nous semblent encore
aspirer à une théorisation sociologique générale, i.e. à la spécification
d’un paradigme proprement sociologique qui permette de distinguer clairement la perspective sociologique de celle qu’adoptent les économistes
ou les philosophes, pour les interroger et pour nous interroger avec eux sur
les conditions et les raisons auxquelles et pour lesquelles cette spécification et cette unification paradigmatique serait possible ou impossible. Il ne
s’agit pas dans notre esprit d’écouter une série de communications plus ou
moins brillantes, mais sans rapport les unes avec les autres, mais d’impulser, sur quarante-huitheures, un vrai débat interactif entre des auteurs dont
la stature théorique ne fait pas de doute et qui acceptent de jouer le jeu d’une
véritable auto-réflexivité sociologique, en fournissant des éléments de
réponse notamment aux questions suivantes.
- A-t-il existé selon vous entre les grands auteurs de la tradition socio-logique classique (Saint-Simon, Comte, Tocqueville, Marx, Weber, Durkheim,
Pareto, Simmel, Mead, Mauss, Talcott Parsons, par exemple) un ensemble
de thèses partagées, implicites ou explicites, sur la nature du socialhistorique et sur la bonne manière de s’y rapporter, qui, par-delà les différences
évidentes entre eux, témoigne d’une unité suffisante pour les regrouper
ensemble dans un champ distinct de celui de la philosophie ou de l’économie politique ? Et en quoi consiste l’unité relative de ces thèses ?
- Avez-vous le sentiment que la théorisation sociologique contemporaine s’inscrit dans la continuité de la tradition sociologique classique ou
au contraire en rupture avec elle ? En quoi et pourquoi ?
- Combien existe-t-il aujourd’hui (depuis les années soixante-dix,
disons) selon vous d’écoles sociologiques distinctes qui apportent les éléments d’une théorisation sociologique générale suffisamment constituée ?
- Autrement dit, quelles sont les écoles rivales de celle que vous défendez
qui vous paraissent avoir une importance théorique effective, et quelle place
leur accordez-vous dans votre propre théorisation ? Et comment regroupe-riez-vous, sous quel titre, des approches qui s’estiment bien distinctes les
unes des autres, mais qui vous apparaissent en fait voisines ?
- Pensez-vous que l’objet de la sociologie ait eu un rapport avec
l’idée de société et que celle-ci à son tour n’ait eu de consistance véritable
que rapportée à l’image et à l’idéal de l’État-nation ? Réciproquement,
l’identité de la sociologie vous paraît-elle compromise par le processus de
la mondialisation ? Qu’est-ce que la sociologie a à dire en propre sur ce processus et sur ses effets ?
- En définitive, quels sont pour vous les éléments cruciaux de l’identité de la sociologie comme discipline de pensée spécifique ? L’élaboration
et le partage d’une ou de plusieurs théorisations générales est-elle une condition nécessaire à l’affirmation de cette identité ? À partir de quel point de
départ, de quels axiomes, une telle théorisation doit-elle s’élaborer ?
[1]
Ce texte accompagnait la demande d’intervention faite aux théoriciens que les
organisateurs du colloque du GÉODE souhaitaient réunir (
ndlr ).
[2]
Par R. K. Merton (
ndlr ).
[3]
Roland Robertson – de même que Saskia Sassen, autre théoricienne de cette
orientation – a participé au colloque du GÉODE. Si les textes que tous deux avaient préparés
pour ce colloque n’ont pas été repris dans le présent numéro de
la Revue du MAUSS, c’est
que nous avons choisi de centrer ici le débat sur la question du statut de la théorie sociologique
générale en tant que telle. Mais on pourra trouver ces textes – ainsi que celui de Jeffrey
C. Alexander et la version initiale des articles ici publiés, parfois assez différente – dans
un document de travail qui réunissait l’ensemble des communications en anglais et en
français préparées pour ce colloque et qui peut être commandé au MAUSS ( 20 €
franco
de port) (
ndlr ).