Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707144630
480 pages

p. 5 à 6
doi: 10.3917/rdm.024.0005

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no 24 2004/2

2004 Revue du Mauss

Hommage à Alfredo Salsano

Notre ami Alfredo Salsano nous a quittés en juin dernier, à soixante-cinq ans, juste avant que ne se tienne à Rome la première rencontre du Collège de philosophie sociale (animé par M.Marramao, professeur de philosophie à l’université La Sapienza), consacrée au numéro de la Revue du MAUSS sur « l’autre mondialisation » et impulsée par lui. Alfredo avait beaucoup œuvré pour que cette rencontre ait lieu, car elle devait permettre dans son esprit de rassembler, dans la durée, des auteurs et des milieux qui généralement s’ignorent. Ceux, notamment, si variés, opposés et complémentaires à la fois, qu’il avait su réunir dans les collections qu’il animait chez Bollati Boringhieri et qui commençaient à former une sorte d’Internationale intellectuelle.
Réunir. C’est ce qu’il aura fait toute sa vie. Avec une ardeur et une efficacité rares. Comment s’y prenait-il ? Je n’en sais trop rien. Et d’autant moins que, malgré de nombreux déjeuners ou dîners en tête à tête avec lui, je ne pourrais pas dire que je le connaissais bien. Il y avait chez lui un côté profondément secret, insaisissable presque, qui instaurait une certaine distance (ou est-ce moi qui la suscitais ?). Mais cette distance était inséparable d’une absolue présence, d’une humanité profonde, d’une capacité à trouver de l’intérêt chez tous et pour tout qui lui ont valu un nombre impressionnant d’amis. Chacun lié à lui par un biais spécifique. Il était trop multiple, donc, pour que je puisse tenter ici de dire qui il était, et comment. En revanche, je dois absolument dire tout ce qu’il a fait pour le MAUSS. Et cela depuis les tout premiers numéros du Bullletin du MAUSS qu’il avait lus aux PUF ou à la librairie Compagnie. Il fallait être réellement antiutilitariste pour nous faire signe aussitôt, alors qu’il était déjà un éditeur reconnu en Italie et que le Bulletin du MAUSS, tapé sur de vieilles machines à écrire et qui tombait en lambeaux après une ou deux ouvertures, ressemblait plus à une feuille de chou d’étudiants attardés qu’à une revue « sérieuse ».
Sans doute avait-il été attiré par la place que nous y consacrions à KarlPolanyi, dont il était le traducteur en Italie et auquel il a consacré énormément de temps et d’attention jusqu’à il y a quelques mois encore ( cf. le compte rendu de son dernier ouvrage sur Polanyi dans le dernier numéro de la Revue du MAUSS semestrielle). Aussitôt, il entreprit de faire connaître le MAUSS en Italie. Nommé peu après directeur littéraire des éditions BollatiBoringhieri, une importante maison d’édition de Turin, il publia (et traduisit lui-même le plus souvent) Caillé, puis Latouche, puis Godbout, Berthoud, Nicolas, Laville, etc.
Il y avait du mérite car il faut bien dire que les premiers Caillé ( Mythologie des sciences sociales, puis Critique de la raison utilitaire) rencontrèrent à peine un succès d’estime. Heureusement, L’occidentalisation du monde, puis La planète des naufragés et d’autres textes de Latouche allaient faire, eux, un tabac, au point de faire de Serge, qui sillonne depuis l’Italie en toutes directions et en toutes saisons, presque une diva transalpine. Peu à peu, au-delà du seul public de Serge, l’activité d’Alfredo allait pourtant permettre d’apporter au MAUSS une véritable notoriété en Italie, au point qu’il fut décidé il y a deux ans de publier une version italienne de la Revue du MAUSS, une sorte de best of des numéros français, éventuellement augmenté de quelques textes italiens. Deuxnuméros de la Rivista del MAUSS sont d’ores et déjà parus. Le premier reprenait notre n° 13, Le retour de l’ethnocentrisme, le second, issu du n°20, Quelle « autre mondialisation »?, est sorti au printemps dernier. Le n° 3, Qu’est-ce que le religieux ?, est en cours de traduction.
Je ne connais pas d’autre revue de sciences sociales française qui bénéficie ainsi d’une édition en langue étrangère. Ce privilège, nous ne le devons qu’à Alfredo. Comment l’a-t-il rendu possible ? Certainement pas en prenant subitement une décision arbitraire et volontariste et en investissant à fonds perdus des sommes qu’il n’avait pas, même si son activité d’éditeur a permis à BollatiBoringhieri de retrouver un bon équilibre financier. Non, cette décision venait couronner l’impressionnant travail entrepris par lui depuis près de vingt ans pour montrer que les thèmes abordés par la Revue du MAUSS ont un intérêt académique, certes, mais qu’ils concernent également, dans toutes les villes d’Italie, si vivantes et dynamiques, un vaste public de militants politiques, écologiques, associatifs, et d’édiles municipaux. C’est bien ainsi que nous concevons la revue : comme un moyen de lier étroitement scientificité (ou plutôt, savoir-raison honnête et informé) et citoyenneté. Pour accomplir cette tâche, nous n’avions pas de meilleur et de plus fidèle allié qu’Alfredo.
Il ne nous reste qu’à exprimer toute notre amitié, notre gratitude et notre tristesse à Hinge, sa compagne, et à Anna Gilardi, sa plus proche collaboratrice chez BollatiBoringhieri qui tente de mener à bien et de faire aboutir, contre vents et marées, tout ce qu’il avait entrepris et impulsé, mais qui sait bien que personne ne pourra le remplacer.
Alain Caillé
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