2004
Revue du Mauss
Hommage à Alfredo
Salsano
Notre ami Alfredo Salsano nous a quittés en juin dernier, à
soixante-cinq ans, juste avant que ne se tienne à Rome la première rencontre du
Collège de philosophie sociale (animé par M.Marramao, professeur de philosophie
à l’université La Sapienza), consacrée au numéro de
la Revue du MAUSS sur « l’autre
mondialisation » et impulsée par lui. Alfredo avait beaucoup œuvré pour que
cette rencontre ait lieu, car elle devait permettre dans son esprit de
rassembler, dans la durée, des auteurs et des milieux qui généralement
s’ignorent. Ceux, notamment, si variés, opposés et complémentaires à la fois,
qu’il avait su réunir dans les collections qu’il animait chez Bollati
Boringhieri et qui commençaient à former une sorte d’Internationale
intellectuelle.
Réunir. C’est ce qu’il aura fait toute sa vie. Avec une ardeur
et une efficacité rares. Comment s’y prenait-il ? Je n’en sais trop rien. Et
d’autant moins que, malgré de nombreux déjeuners ou dîners en tête à tête avec
lui, je ne pourrais pas dire que je le connaissais bien. Il y avait chez lui un
côté profondément secret, insaisissable presque, qui instaurait une certaine
distance (ou est-ce moi qui la suscitais ?). Mais cette distance était
inséparable d’une absolue présence, d’une humanité profonde, d’une capacité à
trouver de l’intérêt chez tous et pour tout qui lui ont valu un nombre
impressionnant d’amis. Chacun lié à lui par un biais spécifique. Il était trop
multiple, donc, pour que je puisse tenter ici de dire qui il était, et comment.
En revanche, je dois absolument dire tout ce qu’il a fait pour le MAUSS. Et
cela depuis les tout premiers numéros du Bullletin du MAUSS qu’il avait lus aux PUF ou à
la librairie Compagnie. Il fallait être réellement antiutilitariste pour nous
faire signe aussitôt, alors qu’il était déjà un éditeur reconnu en Italie et
que le Bulletin du MAUSS, tapé sur de
vieilles machines à écrire et qui tombait en lambeaux après une ou deux
ouvertures, ressemblait plus à une feuille de chou d’étudiants attardés qu’à
une revue « sérieuse ».
Sans doute avait-il été attiré par la place que nous y
consacrions à KarlPolanyi, dont il était le traducteur en Italie et auquel il a
consacré énormément de temps et d’attention jusqu’à il y a quelques mois encore
( cf. le compte rendu de son dernier
ouvrage sur Polanyi dans le dernier numéro de la
Revue du MAUSS semestrielle). Aussitôt, il entreprit de faire
connaître le MAUSS en Italie. Nommé peu après directeur littéraire des éditions
BollatiBoringhieri, une importante maison d’édition de Turin, il publia (et
traduisit lui-même le plus souvent) Caillé, puis Latouche, puis Godbout,
Berthoud, Nicolas, Laville, etc.
Il y avait du mérite car il faut bien dire que les premiers
Caillé ( Mythologie des sciences
sociales, puis Critique de la raison
utilitaire) rencontrèrent à peine un succès d’estime. Heureusement,
L’occidentalisation du monde, puis
La planète des naufragés et d’autres
textes de Latouche allaient faire, eux, un tabac, au point de faire de Serge,
qui sillonne depuis l’Italie en toutes directions et en toutes saisons, presque
une diva transalpine. Peu à peu,
au-delà du seul public de Serge, l’activité d’Alfredo allait pourtant permettre
d’apporter au MAUSS une véritable notoriété en Italie, au point qu’il fut
décidé il y a deux ans de publier une version italienne de
la Revue du MAUSS, une sorte de
best of des numéros français,
éventuellement augmenté de quelques textes italiens. Deuxnuméros de la
Rivista del MAUSS sont d’ores et déjà
parus. Le premier reprenait notre n° 13, Le
retour de l’ethnocentrisme, le second, issu du n°20,
Quelle « autre mondialisation »?, est
sorti au printemps dernier. Le n° 3, Qu’est-ce
que le religieux ?, est en cours de traduction.
Je ne connais pas d’autre revue de sciences sociales française
qui bénéficie ainsi d’une édition en langue étrangère. Ce privilège, nous ne le
devons qu’à Alfredo. Comment l’a-t-il rendu possible ? Certainement pas en
prenant subitement une décision arbitraire et volontariste et en investissant à
fonds perdus des sommes qu’il n’avait pas, même si son activité d’éditeur a
permis à BollatiBoringhieri de retrouver un bon équilibre financier. Non, cette
décision venait couronner l’impressionnant travail entrepris par lui depuis
près de vingt ans pour montrer que les thèmes abordés par
la Revue du MAUSS ont un intérêt
académique, certes, mais qu’ils concernent également, dans toutes les villes
d’Italie, si vivantes et dynamiques, un vaste public de militants politiques,
écologiques, associatifs, et d’édiles municipaux. C’est bien ainsi que nous
concevons la revue : comme un moyen de lier étroitement scientificité (ou
plutôt, savoir-raison honnête et informé) et citoyenneté. Pour accomplir cette
tâche, nous n’avions pas de meilleur et de plus fidèle allié
qu’Alfredo.
Il ne nous reste qu’à exprimer toute notre amitié, notre
gratitude et notre tristesse à Hinge, sa compagne, et à Anna Gilardi, sa plus
proche collaboratrice chez BollatiBoringhieri qui tente de mener à bien et de
faire aboutir, contre vents et marées, tout ce qu’il avait entrepris et
impulsé, mais qui sait bien que personne ne pourra le remplacer.
Alain Caillé