2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / A. qu’il n’y a nullement lieu de regretter l’inexistence d’une théorie sociologique générale – Une sociologie sans société
La sociologie après la sociologie
Alain Touraine
NATURE ET LIMITES DE LA SOCIOLOGIE CLASSIQUE
L’unité de la sociologie qu’on nomme classique – parce qu’on admet
qu’elle appartient déjà au passé – ne fut pas celle d’une théorie, d’un discours sur l’organisation sociale, sur les acteurs sociaux ou sur les modalités de changement des ensembles sociaux; elle fut celle d’un objet de
connaissance, comme l’avait voulu Auguste Comte. L’objet de la sociologie fut l’étude de la société et celle-ci fut définie de la même manière que
la nature, la matière ou la vie. En fait, la définition de la société fut plus précise : elle fut définie comme un ensemble de mécanismes interdépendants
assurant l’intégration ou la combinaison d’éléments opposés les uns aux
autres : l’individualisme des acteurs et l’intériorisation de normes institutionnelles au service de l’intégration collective. Nous appelons société l’ensemble qui combine ainsi l’ordre et le progrès et aussi l’individualisme et
la solidarité.
Toute définition de la société a donc reposé dans le passé sur l’idée qu’il
existe des combinaisons et des médiations entre des éléments qui sont si
opposés les uns aux autres que seule la société, c’est-à-dire un ensemble
de règles et de procédures, peut empêcher un conflit ouvert entre eux et
donc le chaos. Quelle est cette opposition fondamentale qui définit la modernité ? C’est la dissociation de l’ordre objectif et des valeurs subjectives.
Dans beaucoup de pays et de situations, on a vu se développer, d’un côté,
la raison, la mesure, la prévision économique et l’organisation du travail
et, de l’autre côté, le portrait, le roman, l’histoire contée à la première personne et plus largement l’individualisme moral. Cette dissociation des deux
univers est la meilleure définition connue de la modernité, car celle-ci brisa
l’unité du monde religieux dans lequel le dieu créateur était aussi un être
rationnel.
Pourtant, l’idée de société n’était pas apparue dès le début de la
modernité. Pendant longtemps, on crut qu’il fallait remplacer Dieu par un
Souverain absolu, dépositaire de toutes les légitimités, à la fois père du
peuple et gestionnaire, généreux et justicier. La formation du pouvoir politique, de l’État, de Machiavel à Hobbes comme de Jean Bodin à Bossuet,
fut au cœur de la pensée politique; elle cessa de l’être ensuite jusqu’à ce
qu’elle réapparaisse dans des pensées relativement marginales, comme celle
de Karl Schmitt.
La sociologie s’est formée à partir du moment où l’action rationnelle
du souverain a été remplacée par l’opposition des forces de l’ordre et de la
conscience, de la vie intérieure et de la vie extérieure, de la morale et de
l’économie. L’idée de société s’est introduite au centre de la modernité pour
empêcher la rationalité instrumentale et la conscience individuelle de se
séparer complètement.
L’idée de société a donc désigné les moyens qui maintiennent entre l’acteur et le système une distance réelle, mais limitée et contrôlée par des
mécanismes institutionnels. On pourrait définir cette sociologie classique
comme la recherche d’une troisième voie entre les impératifs de la gestion
rationnelle de l’économie d’une part, et les exigences de la conscience
morale d’autre part. La position de Durkheim, proche de celle des solidaristes qui essayaient de s’interposer entre la droite et les socialistes révolutionnaires, fut typique de la situation et des intentions des sociologues
qui, plus tard, en Europe surtout, s’identifieront très souvent au Welfare
State et appuyèrent toutes les formes du socialisme non révolutionnaire.
Cette définition générale du champ de la sociologie n’exclut nullement
de profondes différences entre diverses écoles de pensée. L’œuvre de Talcott
Parsons a donné une importance centrale aux institutions qui assurent le
fonctionnement de la société. Très loin de lui, d’autres auteurs ont insisté
sur le caractère répressif d’un ordre social fermé sur lui-même. La pensée
la plus influente au cours du siècle, celle de Max Weber, a mobilisé une
immense érudition au service d’une interrogation importante sur les rapports entre la religion – et donc la culture – et le développement capitaliste
de l’économie. Il faudrait un livre entier pour montrer à la fois l’unité et la
diversité de cette sociologie classique, mais il suffit ici de bien indiquer le
principe central de sa définition : la recherche des combinaisons possibles
entre acteur et système, qui sont toujours séparés, voire opposés, dans les
sociétés modernes, qui ne peuvent pas non plus rompre leurs relations sans
ruiner la vie personnelle comme la vie collective. C’est l’Europe qui a apporté
le plus d’idées à la construction de la sociologie classique, mais c’est aux
États-Unis que se développèrent les premières recherches sociologiques
consacrées en grande partie à l’étude du maintien, si typiquement nord-amé-ricain, par les immigrés de la culture de leur pays d’origine à l’intérieur
d’une société nationale ayant une grande capacité d’intégration.
Cet ensemble de travaux, d’idées et de recherches qui a constitué la
sociologie classique depuis Durkheim jusqu’aux années soixante, s’est
développé après la rupture de l’univers intellectuel des Lumières. La conception du « sujet » classique avait été détruite par Nietzsche et par Freud avant
que Durkheim n’ait construit son œuvre et que la vision rationaliste de l’organisation sociale et du progrès n’ait été, plus tôt encore, mise en cause
par Marx. La sociologie classique n’est donc pas une des dernières manifestations de la philosophie des Lumières. Penser ainsi serait la réduire à
un rationalisme très éloigné de son esprit. Cette sociologie classique appartient au grand mouvement des idées, formé à la fin du XIXe siècle et qui a
mis en cause de manière radicale le rationalisme des Lumières.
Cette sociologie classique s’est répandue dans le monde à partir de ses
centres principaux situés en Allemagne, en France et aux États-Unis, partout où s’imposait l’idée de société comme création d’un État-nation. En
Amérique latine en particulier, où les nouveaux États se sont inspirés au
cours du XIXe siècle de la constitution américaine et de l’esprit de la Révolution
française, la pensée sociologique a été bien accueillie, au point même que
le positivisme comtiste est devenu, dans des pays comme le Brésil et
l’Argentine, l’idéologie d’une nouvelle classe moyenne, adversaire de
l’Église catholique et de la vieille oligarchie. Mais c’est seulement après
la Seconde Guerre mondiale que la sociologie latino-américaine a produit
des œuvres importantes.
En revanche, là où l’État gardait le contrôle entier de la modernisation
et par conséquent ne reconnaissait pas l’autonomie de la société civile et
encore moins la supériorité de celle-ci sur le monde politique, la sociologie ne pénétra pas. Les dictatures ont toujours été ses adversaires résolus
et les totalitarismes l’ont interdite ou détruite, comme cela s’est produit
dans la plupart des pays d’Europe centrale – la Hongrie et la Tchécoslovaquie
en particulier – où elle avait fortement pénétré avant l’arrivée des régimes
autoritaires ou totalitaires.
En même temps, la sociologie, parce qu’elle est liée à l’État-nation et
à l’existence d’une société civile possédant son autonomie dans le cadre
de l’État-nation, est restée absente des pays colonisés comme de ceux où
s’est maintenu le pouvoir des dirigeants traditionnels.
L’idée de société, qui est donc restée en dehors de si grandes parties du
monde, a plus encore rejeté une large part de la vie sociale réelle des pays
qu’elle étudiait. La pensée qui s’est voulue moderne et rationnelle a rejeté
aussi bien les cultures traditionnelles que les communautés restreintes ou
les pensées religieuses. La sociologie classique n’a pas pensé le monde
dans son entier, mais seulement ce qu’on a appelé le monde civilisé. Ce
qui a introduit une opposition brutale entre civilisés et sauvages ou colonisés. Cette polarisation s’est manifestée aussi clairement dans les sociétés « civilisées » que dans les autres, parce qu’elle cherchait à protéger la
raison et le progrès contre la pression des catégories inférieures, ignorantes
ou manipulées : les prolétaires, c’est-à-dire les catégories inférieures de
salariés, et tout autant les femmes, considérées comme esclaves de leurs
sentiments et des traditions. La sociologie classique, qui mena consciemment une recherche d’intégration sociale et de fonctionnalité, fut tout autant
une pensée qui opposa les civilisés aux barbares, les propriétaires aux
salariés et les hommes aux femmes.
La raison historique première du déclin de cette sociologie classique
est que son fondement le plus stable, l’opposition des have et des have not
et aussi des hommes et des femmes, a été lentement détruite par une succession de grands mouvements sociaux fondés à la fois sur la recherche
d’une libération et sur l’idée d’égalité. La sociologie a été plus souvent rejetée par les idéologies de ces mouvements que renforcée par leurs demandes.
Le marxisme en particulier n’a pas exercé une grande influence directe sur
la sociologie et l’idée d’une sociologie marxiste est restée faible et confuse.
Elle n’a servi qu’à montrer qu’elle était presque vide tandis que la seconde
se développait.
LE DÉCLIN DE LA SOCIOLOGIE CLASSIQUE
Ce déclin a été la conséquence des transformations de la vie et de l’action sociale elle-même. Assurément, des changements objectifs de situation économique, professionnelle ou autre ont joué un rôle dans cette
transformation, mais c’est la crise des représentations anciennes de la vie
sociale qui a provoqué, au-delà du déclin de l’ancienne sociologie, la création d’un nouvel espace intellectuel où s’est formé un ensemble de pensées qui constitue à l’heure actuelle ce qu’on peut appeler la sociologie
contemporaine, qui est une sociologie de l’ultramodernité. Je défendrai ici
l’idée que cette nouvelle sociologie occupe en fait une place plus importante dans la géographie des savoirs que la sociologie classique, en particulier parce qu’elle a su critiquer, mais aussi incorporer des résultats obtenus
par la psychanalyse et le marxisme.
Les transformations qui ont suscité cette mutation de la pensée socio-logique, et plus largement de toute la pensée sociale, y compris à ses niveaux
les plus populaires comme à ses niveaux les plus abstraits, sont assez connues
pour pouvoir être rappelées très brièvement. Mais il faut souligner ce qui,
dans ces transformations, a suscité le plus directement la mutation de la
pensée sociologique. On dit l’essentiel quand on évoque le passage d’une
vie sociale définie en termes avant tout économiques à une autre où les catégories principales sont définies en termes culturels, donc concernent le
domaine de la personnalité, donc du rapport de soi à soi, plutôt que celui
des institutions sociales et de leurs fonctions.
Historiquement, ce sont les annéessoixante etsoixante-dix, à partir du
Free Speech Movement en Californie en passant par Mai 68 en France
surtout, mais aussi à Trento ou à New York, jusqu’aux grandes campagnes
américaines pour les droits civiques des Noirs et contre la guerre du Viêtnam, qui ont vu de manière accélérée s’opérer un changement de société
et de culture, donc un changement de civilisation que la sociologie classique ne semblait pas capable de comprendre, comme l’a démontré la perte
rapide d’influence de Talcott Parsons, maître incontesté de la sociologie
dans les années cinquante et au début des années soixante, et largement
délaissé depuis les années soixante-dix.
On assiste en fait à un renversement de perspectives. Ce n’est plus en
termes de situations ou d’évaluations objectives, économiques ou autres,
qu’est expliqué l’acteur social. C’est l’acteur culturel, son image de lui-même et ses revendications qui commandent une part rapidement croissante de la vie sociale, tandis que la globalisation de l’économie sépare
celle-ci de toute « société » et plus concrètement des États nationaux, parmi
lesquels on ne peut plus compter les États-Unis qui sont devenus un empire.
La « société » n’est plus un produit de l’organisation économique. Et l’économie de son côté devient « sauvage », mieux définie par le marché que
par les politiques économiques ou même par les projets des grandes entreprises. L’espace social et politique, quant à lui, est de plus en plus occupé,
au moins au niveau national, par des problèmes qui concernent en premier
lieu les rapports de chaque individu avec lui-même. Il faut ajouter à cette
très brève analyse que cette nouvelle orientation de l’action vers lui-même, qui remplace la conquête de la nature par la construction de soi-même, est avant tout un modèle féminin qui remplace ou plutôt qui dépasse
et incorpore le modèle masculin, qui perd sa place dominatrice.
LA SOCIOLOGIE POST-CLASSIQUE
Peut-on maintenir, dans cette nouvelle situation, la définition que j’ai
donnée de la sociologie classique comme effort de combinaison de la rationalité instrumentale et de l’individualisme moral ? Non, simplement parce
que la nouvelle situation, définie par la globalisation de l’économie et le
renforcement du sujet personnel, conduit directement à une rupture presque
complète entre le monde de l’objectivité et les efforts du sujet pour être la
propre finalité de son action. Les anciennes symétries ont disparu; la pensée et l’intervention du sociologue pèsent entièrement d’un seul côté; elles s’efforcent de découvrir et d’étendre un espace social défini comme
l’espace protégé des sujets personnels et collectifs qui cherchent par l’action collective, par des politiques publiques ou par des mécanismes institutionnels, à investir un territoire pour que celui-ci puisse être gouverné
pour la satisfaction des besoins du sujet et en particulier de sa liberté créatrice. Territoire sacré qu’on aurait plutôt considéré dans le passé comme
antisocial, mais qui, au contraire, est occupé par de nouvelles institutions
dont les buts sont directement opposés à ceux des anciennes institutions
qui tendaient à renforcer la société, au prix même d’une répression exercée sur des individus ou des catégories.
Cette définition du nouveau champ de la sociologie s’applique-t-elle
seulement aux pays les plus « développés » ou à tous et dans chaque pays
s’applique-t-elle à toutes les catégories de niveau économique, d’éducation, d’âge ou de sexe ? Dans le passé, la réponse aurait été négative, au
point que la sociologie et l’ethnologie – et pourquoi pas l’histoire ? – étudiaient divers types de sociétés.
Aujourd’hui, la mondialisation des échanges économiques, financiers
et culturels, est si avancée qu’il est impossible de tracer des frontières entre
sociétés « développées » ou non ou même entre celles qui suivent divers
chemins de modernisation. Mais on ne peut pas se satisfaire de l’image
superficielle d’un monde égal pour tous; il faut trouver ce qu’il y a de
commun entre l’individualisme des pays les plus riches et la défense repliée
ou agressive de traditions ou de projets culturels qui sont menacés par la
globalisation économique et culturelle. Au point même que l’étude de leur
complémentarité et de leurs formes de combinaison constitue la partie
centrale de l’analyse sociologique.
Cette intégration de situations très différentes n’est possible qu’à partir du moment où nul ne s’identifie entièrement à la modernité et où tous
reconnaissent que leur mode de modernisation n’est pas le seul chemin
qui mène à la modernité et tous reconnaissent que leur mode de modernisation a des traits spécifiques, ce qui n’empêche pas tous les individus et
tous les groupes sociaux et culturels de se retrouver devant le même problème : comment combiner la participation au monde économique globalisé et à sa rationalité instrumentale avec la défense de projets culturels
particuliers, en reconnaissant à tous comme à soi-même le droit d’opérer
une telle combinaison, ce qui aboutit à lier trois éléments :
- la reconnaissance de la globalité économique, qui n’est pas un universel
mais un cadre d’activité de plus en plus commun à tous;
- l’affirmation d’orientations culturelles qui renvoient à des valeurs
universalistes;
- enfin, le droit reconnu à tout un chacun d’opérer une combinaison
spécifique des deux premiers éléments à sa manière.
Ces quelques mots évoquent clairement certains des débats centraux de
la pensée sociale d’aujourd’hui et apportent des moyens de sortir des conflits
entre des oppositions trop artificiellement construites. Il y a certes des communautariens qui donnent une priorité absolue à la défense d’une identité
culturelle et qui s’opposent aux libéraux qui comptent sur l’ouverture des
marchés pour détruire la recherche d’une homogénéité et d’une pureté qui
a déclenché tant de guerres civiles et internationales.
Mais ces deux positions ne se correspondent pas directement, ce que
j’ai indiqué en rappelant qu’il n’y a pas deux termes face à face mais trois,
car la vie économique ne peut pas être identifiée à des principes universalistes d’orientation de la culture, mais toujours à des réalités concrètes, donc
particulières.
Il ne s’agit donc pas pour la sociologie de choisir entre un multiculturalisme qui peut mener à la perte de communication entre cultures enfermées en elles-mêmes et un « républicanisme » dont la France a produit les
expressions les plus extrêmes. C’est de l’élimination de ces deux formules
aussi socialement destructrices l’une par l’autre qu’il faut partir. Ceux qui
pensent que le monde est divisé entre un Occident libéral et un monde
musulman communautaire et même théocratique créent la situation qu’ils
estiment dangereuse. Ce n’est pas au sociologue de faire des choix proprement politiques; mais c’est à lui de montrer que l’affrontement des civilisations, conçu par Samuel Huntington et qui était loin de correspondre à
la réalité, peut devenir terriblement réel et créer des blocs dans lesquels
s’exercent, des deux côtés, le pouvoir de l’Un, guerrier et défenseur de la
loi, sur la diversité des groupes sociaux et des intérêts particuliers.
C’est ici que la sociologie d’aujourd’hui retrouve celle d’hier. Nous
sortons de plusieurs décennies dominées par l’idée que les dominés ne
sont que des victimes, soit manipulées et punies ou surveillées, tandis qu’il
ne peut y avoir d’acteur si on ne peut pas aller au-delà de la dénonciation
des pouvoirs. Cette pensée brillante a été autodestructrice puisque la réduction des dominés à l’état de victimes est la position qui sert le mieux les
intérêts des dominants. Cette sociologie de la pure dénonciation est épuisée, même si elle reste vivante dans la mémoire des livres et même si
Michel Foucault continue à exercer une remarquable influence dans presque
tous les domaines de la pensée sociale. Ce qui donne vie à la sociologie
est la reconnaissance de plus en plus générale que le feu de l’histoire
n’est pas éteint, que nous vivons à la chaleur d’une société ultramoderne
et non pas dans le froid d’une société post-moderne. Car partout dans le
monde et dans tous les secteurs de la vie sociale, les acteurs réapparaissent. À la fin du XIXe siècle, la passion de nos républicains pour la laïcité
n’a pas empêché que le mouvement ouvrier devienne l’acteur le plus important de l’histoire sociale de cette période. Aujourd’hui, de même, il ne suffit pas de dénoncer le communautarisme le plus agressif pour empêcher
les luttes pour la reconnaissance des droits culturels d’être aussi centrales
que les luttes pour la reconnaissance des droits sociaux le furent il y a
cent ans et celles plus centrales encore, un siècle plus tôt, pour les droits
civiques. Le premier devoir du sociologue est de refuser les discours de
rejet qui cachent mal la défense des privilèges et la négation de l’autre en
tant que différent et égal à la fois. Et ce travail, qui doit être le nôtre, ne
peut être mené que de tous les côtés à la fois, en Iran comme au Canada
ou au Pérou, dans les mouvements des femmes comme dans la défense
des minorités ethniques, dans les débats sur l’école comme dans la lutte
des écologistes.
Mais il faut s’interrompre ici pour répondre à une objection qui se fait
entendre depuis la première ligne de ce texte. Ce programme ne jette-t-il
pas la sociologie dans l’idéologie ? Devons-nous, après la plupart des acteurs
eux-mêmes, parler en termes d’opposition du bien et du mal et porter
constamment des jugements de valeur ? Cette objection n’est pas solide,
mais il faut l’écarter. Car l’objet principal de la sociologie est d’étudier les
efforts faits pour se débarrasser des visions idéologiques. Nous étudions
des conduites orientées par des valeurs, mais nous n’expliquons pas ces
conduites par des croyances; nous les voyons comme des efforts pour créer
des acteurs libres et responsables, qui cherchent des chemins pour traverser les montagnes qui bouchent leurs horizons. Et bien entendu, nous devons
étudier tout autant ceux qui cherchent à se dégager des communautarismes pour défendre leur liberté que ceux qui défendent leurs droits culturels contre ce que certains appellent les forces incontrôlables et imprévisibles
du marché.
Ce qui fait l’unité de la sociologie est la recherche des acteurs.
Restent en dehors d’elle ceux qui affirment que tous les combattants sont
morts ou que les croyances et les passions sont depuis longtemps dissoutes
dans les intérêts. Au contraire, central est le rôle de ceux qui voient la naissance de nouveaux mouvements sociaux, politiques et culturels.
Complémentaires sont ceux – de plus en plus nombreux – qui cherchent
à découvrir de nouveaux acteurs, ceux qui étudient la résistance des systèmes de domination et aussi ceux – de tempérament plus optimiste – qui
décrivent la formation de nouveaux espaces d’institutionnalisation ou de
mise en œuvre des droits culturels et sociaux. Tous ces domaines de recherche
sont interdépendants et ne ressemblent en rien à l’ancienne division de la
vie sociale en institutions : la famille, la production, la religion, la vie politique, etc., que les sociologues devaient étudier séparément. C’est pourquoi il faut placer au centre de la sociologie l’étude des conduites des
femmes, non parce que c’est un sujet qui a été trop longtemps négligé, non
pas même parce que les femmes luttent pour des droits nouveaux, mais
parce que l’étude des femmes est au centre de l’analyse des sociétés,
puisqu’il s’agit ici d’égalité et de différence ou encore de relations entre
l’action sociale et des orientations plus profondes que la vie sociale, qu’il
s’agisse de la libido ou de l’affirmation de soi comme sujet et donc de
l’universalité des droits humains. C’est même le meilleur test de la
renaissance et de la qualité de la sociologie dans un pays : l’importance
qu’elle donne à la reconnaissance des différences les moins réductibles à
des fonctions économiques ou politiques exercées dans un ensemble social.
Dans les pays où la sociologie s’est depuis longtemps le mieux implantée, l’étude des conduites des femmes doit être au centre de la sociologie
générale et non pas constituer un domaine particulier d’étude. Mais c’est
dans tous les pays que s’applique la définition du nouveau champ de la
sociologie : l’étude des acteurs culturels et de leur lutte avec les forces
impersonnelles du marché d’un côté, et des communautés de l’autre.
Je peux maintenant introduire, pour définir la société, un mot qui,
employé plus tôt, aurait été pris pour une provocation. La sociologie actuelle
étudie les conduites les plus individualistes, en elles-mêmes et dans leur
opposition aux logiques collectives, que celles-ci soient économiques,
ethniques ou religieuses. Le mot individualisme évoque d’abord la rupture
des appartenances sociales et la dépendance à l’égard de tous ceux qui
façonnent les attitudes, les opinions et les conduites, qu’il s’agisse des
opinion leaders ou des médias.
Mais l’individualisme ne peut avoir aujourd’hui qu’un sens, opposé au
sens traditionnel que je viens d’évoquer. La combinaison de la participation économique et de l’identité culturelle ne peut pas se réaliser à un niveau
sociétal; c’est seulement au niveau de l’individu que la participation à l’économie globale et la défense ou la formation d’une identité culturelle –
héritage ou projet nouveau – peuvent se combiner. C’est pourquoi, dans la
famille comme dans l’école, on voit s’imposer – malgré de vives résistances– l’idée que c’est l’enfant, l’élève, qui doit être au centre de l’institution. Des longs débats entre partisans et adversaires du collège unique
en France, on peut tirer la conclusion que le maintien du collège unique
n’est possible que par une forte individualisation des rapports entre
enseignants et enseignés.
Un des thèmes principaux de la sociologie est donc le renversement de
la notion et du rôle des institutions. On définissait celles-ci par leur fonction pour l’intégration d’un système social. Elles définissaient et faisaient
respecter les normes et même les valeurs d’une société. De plus en plus,
au contraire, nous voyons en elles des instruments de défense des individus et de leur capacité de défense contre les normes. Notre société est de
moins en moins une société d’assujettis et de plus en plus une société de
volontaires.
Dès maintenant, ces idées générales commandent la nécessaire transformation des politiques publiques dans le domaine social. Partout on
constate l’épuisement de l’État-providence qui avait pourtant transformé
notre vie depuis un demi-siècle. Mais les avantages d’une économie moins
contrôlée ne semblent pas suffisants pour faire oublier l’augmentation des
inégalités et de l’exclusion. C’est pourquoi de plus en plus souvent les
sociologues sont interrogés et s’interrogent eux-mêmes sur les meilleures
manières de gérer une dépense publique qui doit rester à un niveau élevé,
mais selon des méthodes moins étatiques, plus efficaces et surtout plus
actives au service de la lutte contre l’inégalité. L’importance des problèmes
de la vie personnelle fait de ce domaine un terrain privilégié de découvertes : comment, par exemple, mieux gérer les problèmes liés aux nouvelles méthodes de fécondation, au vieillissement, à l’hôpital et à l’école,
mais aussi les problèmes de l’adaptation au travail des minorités ou des
handicapés ? La nécessité d’appliquer une sociologie renouvelée à des
« problèmes sociaux » se fait partout sentir, ce qui renforce la sociologie
elle-même en montrant ses possibilités d’application.
Le tableau qui vient d’être présenté est celui d’une sociologie toute
occupée à se débarrasser des anciennes images d’elle-même et en particulier à montrer les limites de l’emprise que le « social » est supposé exercer
sur les individus. Au point qu’on pourrait penser que ce qui est proposé ici
est plus une antisociologie qu’une nouvelle sociologie.
C’est pourquoi il faut attirer l’attention sur un thème complémentaire
de celui du sujet et même opposé à lui, et qui occupe une place déjà très
importante dans la sociologie. Ce thème nous ramène apparemment, par
son nom même, aux fondements de la sociologie; il s’agit du lien social,
notion dont le contour n’est pas exactement le même dans toutes les langues,
ce qui conduit souvent à préférer le mot allemand Bindung à ses équivalents dans d’autres langues. Ce serait une erreur de croire qu’il s’agit ici de
réagir contre l’anomie, la crise de tous les milieux d’appartenance et plus
généralement de la désocialisation, partout visible. Car il s’agit au contraire
de reconstruire du lien social à partir des demandes de l’acteur individuel.
Employons ici le langage le plus couramment utilisé : notre self-esteem est
liée à l’image que les autres ont de nous-même et plus largement à notre
conscience d’appartenir à un ensemble, ce que Franco Crespi et ses co-auteurs appellent la solidarité, en prenant ce mot en un sens différent de
celui que lui avait donné le mouvement ouvrier.
Il s’agit bien d’un appel à la communauté, mais celle-ci n’a rien de völkisch; au contraire, elle repose sur la recherche de l’estime de soi, donc d’une
conscience individualiste, mais liée au rétablissement du lien social et de
la solidarité. Il faut souligner la distance qui sépare le thème du sujet de
celui du self. Car le sujet se définit en dehors du social et même en partie
contre lui, tandis que le self est lié à l’intégration sociale. S’il est permis
d’appliquer des catégories politiques au monde de la connaissance et des
démarches intellectuelles, on peut dire que la notion de sujet a une tonalité
de « gauche » et la notion de self une tonalité de « droite », mais sans donner trop d’importance à ces qualifications. Ces termes n’ont, en effet, pas
grand intérêt par eux-mêmes, mais ils soulignent utilement la diversité des
démarches et des orientations qui constituent la nouvelle sociologie. Celle-ci garde pourtant son unité au-delà de cette diversité d’orientations, cette
unité venant de la destruction de notions anciennes, comme société ou système social, qui assuraient un lien fort entre les normes, les institutions et
les processus de socialisation.
Il est urgent d’accepter ce qu’on peut nommer un changement de
paradigme et qui est du même ordre d’importance que celui qui nous a fait
passer de la philosophie du droit et de l’État à la sociologie classique. C’est
notre lenteur à opérer ce changement de paradigme qui explique la crise
de la pensée sociologique comme celle des politiques sociales et la facilité avec laquelle ont été acceptées une pensée et une politique « libérales »
qui se définissent plus clairement par ce qu’elles refusent que par ce qu’elles
proposent. Certes, l’urgence la plus grande est de nous débarrasser du
pessimisme extrême qui ne voit que des victimes là où il faut découvrir des
acteurs. Mais, sitôt cela fait, il faut échapper à la mollesse d’une pensée
dite néolibérale qui réduit les possibilités d’action à l’adaptation plus ou
moins réussie à des contraintes extérieures.
La sociologie d’aujourd’hui s’explique par son avenir plus que par son
passé. Elle se construit, elle s’invente et se transforme constamment plutôt qu’elle ne se compose d’écoles dont la vie se poursuivrait à travers plusieurs générations. Elle est déjà constituée comme un ensemble
d’interrogations et de sensibilités, plus répandu sur la planète que n’importe quelle autre forme antérieure de pensée sociale. Mais cette existence
de fait de la nouvelle sociologie ne s’accompagne pas – pas encore –
d’une réflexion suffisante sur elle-même. Une pluralité de langages et même
d’objectifs semble fragmenter de plus en plus le champ d’un savoir dont
certains pensent qu’il n’est qu’un voile léger cachant mal la diversité des
intérêts et des passions.
Je conclus pourtant dans un sens opposé. Si la sociologie classique s’est
depuis longtemps décomposée, une nouvelle sociologie se met déjà en place
et rien ne devrait retarder maintenant une réflexion qui permet une meilleure
communication entre les acteurs. C’est à cette construction d’une sociologie
à la fois intégrée et différenciée dans un monde globalisé et fragmenté que
nous participons presque tous aujourd’hui.