2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / A. qu’il n’y a nullement lieu de regretter l’inexistence d’une théorie sociologique générale – Une sociologie sans société
La fallace de l’abstraction mal placée
Anne W. rawls
Le symposium du GÉODE a posé à ses participants plusieurs
questions.
Celles-ci, peu ou prou, gravitent autour de l’idée selon
laquelle la sociologie est souvent considérée comme une science paradigmatique
et nous invitent à nous demander si cette caractéristique est en accord avec la
théorie sociologique classique, ainsi qu’à préciser la nature des relations
entre cette théorie classique et la philosophie, et enfin à déterminer si la
sociologie, telle qu’elle a pu émerger dans le contexte culturel spécifique
(occidental) des États-nations, a ou non une quelconque pertinence pour
affronter les problèmes soulevés par la globalisation. Cette dernière question
suggère également que le noyau fondamental du questionnement sociologique
serait par trop le produit d’une culture particulière, celle de l’Europe
occidentale, et à un moment particulier de son histoire, pour pouvoir traiter
d’enjeux globaux qui transcendent la culture, le temps et l’espace. Dès lors,
examiner à nouveaux frais ce qui constitue le cœur même de la sociologie
s’avère essentiel. Ma réponse à ces questions sera la suivante.
1) Oui, la sociologie a et a toujours eu un noyau fondamental.
Selon moi, il réside dans l’accent mis par les sociologues classiques sur la
question de l’action et dans leur tentative de constituer la sociologie en une
science empirique, la distinguant ainsi des disciplines privilégiant les
concepts et les croyances, qu’elles soient individuelles ou sociales. De ce
point de vue, Durkheim, Marx, Mead et Simmel constituent des figures
exemplaires.
Je pense néanmoins que Weber pourrait également y être inclus,
dans la mesure où il souligne combien la « croyance » dans les croyances a
elle-même une origine sociale et qu’en fait ce sont bien les pratiques, que les
croyances légitiment, qui créent l’ordre social et non les croyances
elles-mêmes. Son argument concernant l’attribution de motivations – argument
selon lequel nous ne pouvons avoir connaissance de celles-ci avant qu’elles ne
nous soient signifiées par autrui dans une situation concrète – permet de
soutenir une telle interprétation.
2) Oui, la sociologie contemporaine est largement en rupture
avec la théorie sociologique classique, et cette rupture a des conséquences
très importantes sur la discipline. Je voudrais montrer que seuls les
sociologues qui ont résisté à la réduction de la sociologie à une science des
concepts et qui ont continué à mettre l’accent sur les pratiques s’inscrivent
dans le prolongement de la tradition sociologique. La façon dont la sociologie
a défini ses propres questions durant le siècle passé rompt sur des aspects
fondamentaux avec les intentions qui étaient celles des sociologues classiques.
Pour simplifier, ces derniers – et Marx, Durkheim, Simmel et Mead en
particulier – insistaient fortement sur la nécessité de fonder la théorie
sociologique sur l’observation empirique de ce que font effectivement les
agents dans des sociétés concrètes pour construire socialement le caractère
concret, signifiant et reproductible de leur vie. Une telle approche n’était ni
positiviste ni behavioriste.
Néanmoins, et c’est en grande partie le résultat de l’offensive
pragmatiste à l’encontre du positivisme, depuis au moins les annéestrente et
tout particulièrement aux mains de Parsons et Lévi-Strauss, la sociologie (et
l’anthropologie) s’est détournée de cette perspective qui valorisait la
pratique, pour lui substituer une discipline basée sur l’idée que la réalité
sociale consiste fondamentalement en concepts, valeurs et croyances, à l’étude
desquels elle doit par conséquent se consacrer. La question est alors de savoir
pourquoi il est devenu si difficile de voir les pratiques et, à l’inverse, si
facile de s’abandonner au « mirage » des croyances. J’imagine que la réponse à
cette question pourrait bien avoir quelque chose à voir avec le fait que nous
n’avons pas véritablement réussi à nous émanciper de la croyance que l’ordre
social résulte des croyances.
J’aurai davantage à dire plus loin à propos des effets des
arguments des premiers pragmatistes sur l’interprétation des arguments de la
socio-logie classique. Mais je voudrais déjà souligner ici que cette
substitution des croyances aux pratiques est, de mon point de vue, à l’origine
des problèmes auxquels ce symposium a appelé à se confronter.
3) Parce que la sociologie a effectivement un noyau distinct,
c’est, et ce fut, une erreur de considérer la sociologie comme une science
paradigmatique et, quant à moi, je ne la traite pas ainsi dans mon travail. Il
est vrai qu’il est devenu courant de considérer ainsi cette discipline et
certains socio-logues y voient là l’une de ses forces. Et à l’évidence, la
sociologie est fréquemment enseignée comme si elle était une science
paradigmatique. Mais ce qui distingue la sociologie en tant que discipline,
c’est qu’elle a bel et bien un noyau
d’idées et de pratiques qui la met à part d’autres disciplines.
4) Oui, la sociologie est pertinente pour traiter des enjeux de
la globalisation. En fait, il n’y a pas de discipline qui le soit davantage.
Même si la sociologie et la théorie sociale sont assurément à un tournant, un
peu désemparées, et même si elles n’ont pas apporté de réponses adéquates à de
nombreuses questions actuelles – notamment celle de la globalisation –, ce
n’est pas parce qu’elles en seraient incapables. C’est bien davantage parce que
la théorie sociale s’est développée sous une forme qui l’a conduite à s’écarter
fortement de ses racines, de cette perspective originaire qui s’était
construite contre les positions de la
philosophie traditionnelle, de l’économie et de la psychologie. Aujourd’hui, la
théorie sociale dans son ensemble intègre les positions propres à la
philosophie classique, lui emprunte ses termes et ses critères, comme si cela
ne contredisait pas directement la possibilité même d’une théorie sociale.
C’est ainsi que la formulation philosophique des problèmes que la théorie
sociale classique avait rejetée a été réintroduite au sein de la discipline.
Dès lors, les arguments qui s’opposaient à ce type de formulation des problèmes
ont été oubliés. C’est l’une des raisons pour lesquelles la théorie sociale
apparaît si occidentalo-centrée et peu
pertinente face à la globalisation.
5) Oui, les sociologues partagent une perspective spécifique
sur la relation entre phénomène social et action sociale, et il est nécessaire
d’amener la sociologie comme discipline à une clarification générale de ce qui
constitue son objet. De ce point de vue, il est problématique de continuer à
considérer notre discipline comme une discipline paradigmatique. Il faut avant
tout remédier au fait que l’importance des pratiques empiriques concrètes et de
leur observation directe a été presque éclipsée par l’importation, en
sociologie, d’enjeux exprimés sous une forme philosophique qui lui est
étrangère. En se focalisant sur les concepts, les sociologues ont perdu contact
avec la réalité sociale concrète, et la théorie et la
méthodologie (le travail de terrain)
en sont ainsi venues à se séparer. Il ne semble plus y avoir aucune théorie
unificatrice. Mais, une fois encore, il s’agit d’une conséquence de la rupture
de la sociologie contemporaine avec la sociologie classique et non d’un échec
fondamental de la sociologie au regard de ce qui constitue le cœur de sa
démarche.
La sociologie s’est constituée en discipline à partir de
l’intuition théorique que ce sont les pratiques et non les croyances ou les
concepts qui sont au principe de l’ordre social, de la morale, de
l’intelligibilité et de la conscience de soi. Ce principe doit toujours
constituer le noyau fondamental de la discipline. Lorsque la sociologie s’en
éloigne – et cela lui arrive souvent –, elle fait autre chose que de la
sociologie : de l’économie, de la démographie, de la philosophie, de la
psychologie, etc. Ce qui, dans la démarche des classiques, avait contribué à
faire de la sociologie une discipline distincte, c’était cette perception de la
modernité comme une forme de société caractérisée par un ensemble de relations
sociales différentes de celles des sociétés traditionnelles, cette exigence que
ces relations sociales soient décrites en termes concrets et l’appréhension de
ces deux types de sociétés comme un ensemble de formes sociales basées sur le
caractère reconnaissable et intelligible des pratiques sociales et non sur des
croyances ou des idées.
La façon dont la discipline enseigne les auteurs classiques
majeurs comme s’ils développaient chacun des arguments différents pose
problème.
De mon point de vue, les sociologues classiques développent
tous des versions sensiblement différentes d’un même argument. Et c’est cet
argument que nous n’avons pas réussi à formuler clairement. Nous avons trop mis
l’accent sur les différences et passé trop de temps à critiquer les textes au
lieu d’en donner les meilleures interprétations possibles. Si nous souhaitons
faire progresser la sociologie comme discipline, il est nécessaire de mettre en
œuvre une nouvelle méthode d’approche des textes sociologiques classiques, à la
fois décomplexée et respectueuse.
LA SOCIOLOGIE CONSTITUE -T-ELLE UN PHÉNOMÈNE CULTUREL SANS
PERTINENCE FACE À LA GLOBALISATION ?
Si la théorie sociale constitue simplement un système parmi
d’autres de croyances culturelles, ayant pris naissance à une certaine période
historique, comme Marx le suggérait pour la philosophie des Lumières, alors il
est probable que ses idées ne sauraient s’appliquer au-delà
d’elle-même.
Pourtant, comme l’ont souligné les classiques – à la différence
des modernes–, la sociologie peut être considérée comme une tentative
d’appréhender un phénomène fondamentalement « anti-traditionnel » qui est
apparu en Europe entre 1500 et 1900. Je crois que ce serait une grande erreur
de considérer ce phénomène comme relevant de la culture. Il s’apparente bien
davantage à quelque chose comme la fin de la
culture sous toutes ses formes traditionnelles reconnaissables. À
titre d’exemple, la philosophie morale de Kant repose sur l’affirmation
audacieuse de la supériorité de l’autonomie sur toute forme de croyance et de
culture. Même si le concept d’individu qui y est rattaché peut bien être – et
de fait, il l’est sûrement – le produit des développements sociaux de son
temps, ces développements sont antitraditionnels et non culturels. Ils
correspondent à ce que Durkheim désignait non pas comme un nouveau système de
croyances communes, mais comme l’aboutissement d’un processus de
différenciation croissante, engendrant une nouvelle forme de solidarité basée
sur des pratiques partagées et favorisant l’essor de l’individualisme.
Pour Kant, la personne individuelle, au sein du Royaume des
fins, doit se considérer elle-même à tout moment comme un législateur
universel.
Comme Durkheim le soulignait dans De la division du travail social, lorsqu’une
société atteint ce point, aucune des formes de solidarité qui s’y développent
ne peut s’appuyer sur de quelconques croyances ou valeurs partagées.
La mise en question de toutes les valeurs et croyances, exigée
de l’individu afin qu’il se considère comme un législateur universel autonome,
l’interdit.
Dans cette perspective, plutôt que de penser la société moderne
en termes de culture, il faut la considérer comme initiant un processus de
transition vers une nouvelle forme de vie (Durkheim la nomme solidarité
organique) qui, par nécessité, sera basée sur des pratiques partagées et non
des croyances, des valeurs ou une culture communes. Le traitement constant par
les socio-logues des pratiques dans la vie sociale moderne comme relevant de la
« culture », et l’accent ainsi mis sur les croyances, valeurs, idées, concepts
et récits, a presque entièrement éclipsé à la fois l’argument originel de
Durkheim et ses applications possibles aux enjeux actuels.
C’est en raison de cette confusion entre pratiques et croyances
que la sociologie peut être perçue elle-même comme relevant de la culture.
C’est ainsi que les arguments développés initialement par la sociologie dans
son débat avec la tradition des Lumières – arguments qui visaient à rompre
radicalement avec son insistance sur l’individualisme et la nécessité de
croyances et de valeurs partagées – peuvent sembler relever d’un projet lié à
la constitution des États-nations. En un sens, il est évident que ces arguments
n’ont pu être formulés que dans le contexte de leur émergence, car c’est
seulement lorsque les pratiques remplacent les croyances qu’il devient possible
de poser de telles questions. Néanmoins, cela ne réduit en rien l’acuité de ces
questions, et une fois qu’elles ont été formulées, elles permettent
d’interroger n’importe quel type de société. Simplement, elles ne pouvaient pas
être posées dans une société fondée sur les croyances, et c’est seulement avec
le développement d’une organisation du travail différenciée sous le capitalisme
industriel (qui fut à l’origine des États-nations) que la tradition a été
brisée et que ces questions ont pu être soulevées.
Durkheim affirmait que la société moderne devenait, par
nécessité, une société orientée et régulée par les pratiques. Une telle
nécessité était indissociable du développement des relations entre inconnus et
des contraintes d’intelligibilité propres à ce nouveau contexte. La
communication par symbole ne fonctionne que lorsque les personnes partagent des
significations symboliques communes. Dans le contexte des sociétés modernes, la
communication dépend au moins autant de pratiques partagées que de croyances ou
de symboles communs. Le problème, c’est que la plupart des socio-logues n’ont
pas entendu ce message. On pourrait faire aujourd’hui à la sociologie la
critique que Durkheim adressait à Comte, critique selon laquelle celui-ci
n’aurait pas compris que les croyances ont été remplacées par les pratiques. La
sociologie contemporaine se focalise toujours sur les croyances et sur l’idée
d’une unité de la théorie et des méthodes basée sur les croyances.
Certains critiques de Durkheim ont même affirmé que tel serait
sa propre position, ignorant ainsi combien il critiquait à la fois Comte et le
socialisme en général pour avoir, dans le contexte de la modernité, placé les
croyances avant les pratiques. Par ailleurs, l’accent mis par Durkheim sur les
pratiques – quand il est remarqué – conduit le plus souvent à l’associer au
pragmatisme ou à le désigner comme un positiviste (il s’agit là
d’interprétations pour le moins rivales). En fait, Durkheim ne campait pas une
position pragmatiste ou utilitariste lorsqu’il parlait des pratiques. D’une
certaine façon, sa perspective évoque davantage l’argument wittgensteinien
selon lequel la signification s’établit par l’usage ou celui de Harvey Sacks
selon lequel les séquences conversationnelles sont nécessaires pour établir la
signification des mots dans des contextes particuliers.
Dans un monde d’étrangers, il n’est pas possible de faire sens
seulement à travers des symboles, bien que le caractère symbolique du sens ne
disparaisse pas pour autant. Ce qui est nécessaire, c’est un échange entre soi
et autrui sous la forme de pratiques de face-à-face par lesquelles s’établit la
signification des sons, mouvements et symboles. Dans un monde d’étrangers,
mettre l’accent sur les caractéristiques démographiques des populations et sur
leurs croyances ou leurs valeurs n’a guère d’intérêt. Le déplacement opéré vers
l’analyse des réseaux sociaux constitue un pas dans la bonne direction, mais il
reste insuffisant. Même l’accent mis par Goffman sur la « présentation de soi »
repose parfois beaucoup trop sur une typification d’ordre conceptuel. Il s’agit
donc de ne plus se focaliser sur les acteurs, les populations, les symboles et
les théories de l’action et de la signification, mais de mettre l’accent sur
les cohortes qui se constituent dans et à travers la participation des acteurs
à des pratiques situées; pratiques qui, comme l’a suggéré Garfinkel, font, en
ce lieu précis, de ce groupe-ci, une population à ce moment-là. Et c’est cela
qui rend possible l’usage continu de mots, d’idées et de symboles dans une
population au sein de laquelle il est peu probable de trouver des biographies,
croyances et significations symboliques partagées.
Si la sociologie veut se donner les moyens d’appréhender les
ordres sociaux de la société contemporaine, il est nécessaire de penser la
relation entre pratique et démocratie et de souligner l’importance d’une
articulation entre une sociologie de la pratique et le dépassement de cette
habitude consistant à traiter la société en termes de concepts, de valeurs et
de croyances.
C’est bien cette perspective que Durkheim proposait d’établir
comme fondement d’une sociologie empirique. Pourtant, la sociologie est devenue
l’étude des concepts et des idées. Elle ne devrait pas ainsi céder du terrain
aux autres disciplines. Au contraire, elle doit persévérer dans la mise en
œuvre du programme de remplacement de la philosophie par la sociologie défendu
par les classiques. Rien d’autre n’est nécessaire.
LA SOCIOLOGIE DOIT-ELLE ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME UNE SCIENCE
PARADIGMATIQUE ?
Depuis des décennies, il est devenu courant d’envisager la
sociologie comme une science paradigmatique, et nombreux sont ceux qui
suggèrent qu’une telle conception de la discipline est féconde tant elle permet
de rendre compte des différents paradigmes qui s’y confrontent. Les manuels de
théorie sociologique les plus répandus traitent ainsi de la discipline. On
enseigne aux étudiants à manier des étiquettes telles que conservateur/libéral,
idéaliste/réaliste, objectiviste/subjectiviste, micro/macro, qu’ils sont
supposés apprendre à appliquer à différents théoriciens, vraisemblablement pour
les aider à comprendre les œuvres de ces derniers. Le plus gros problème avec
cette approche, ce n’est pas qu’elle
conduit à une pluralité de théories. De fait, elle n’y conduit pas. Je
préférerais qu’elle le fasse. Il y a en fait parmi ceux qui prennent position
dans ce qui leur semble constituer des paradigmes concurrents un large accord.
Je voudrais défendre l’idée que le problème avec la sociologie, ce n’est pas
qu’elle serait une science paradigmatique. Bien plutôt, le problème est que
tout le monde travaille au sein d’un même cadre général et que ce cadre n’est
pas cohérent avec les fondements de la discipline. Les perspectives originaires
de Durkheim et de Marx ont été d’une certaine façon retournées en leur
contraire, laissant ainsi la discipline reposer sur des fondements que Durkheim
avait clairement critiqués et dont il avait pointé les contradictions.
Le coût d’un tel traitement de la sociologie comme une science
paradigmatique a été de conduire à ignorer le caractère argumentatif des
théories sociales; chacune d’entre elles ayant une logique et une consistance
propres qu’il faut respecter si l’on veut les comprendre. Bref, la première
conséquence de cette conception de la sociologie a été que l’on a arrêté de
lire les théories comme des arguments et qu’on les a placées chacune dans des
sortes de petites cases, conformément au cadre fixé par la théorie des
paradigmes. Le second problème réside dans le fait que les étiquettes que nous
accolons conventionnellement aux théoriciens – en particulier à Durkheim, Marx
ou Weber – soit ont été inventées au moins un demi-siècle après la rédaction de
leurs œuvres, soit sont du type de celles dont ils avaient combattu la
pertinence pour la sociologie.
Durkheim, par exemple, avait souligné combien le conflit
apparent entre réalisme et idéalisme était un artefact propre à une approche
philosophique de la question de la raison humaine fondée sur l’individualisme,
alors qu’il fallait considérer les formes sociales comme une réalité
sui generis.
Si l’on ne saisit pas toute l’importance de son rejet du
contexte philosophique auquel ces termes doivent leur pertinence, alors il est
possible, pour ceux qui n’ont pas rompu avec la perspective philosophique qu’il
critiquait, de considérer Durkheim tantôt comme un idéaliste, tantôt comme un
réaliste. Certains commentateurs lui accolent même les deux étiquettes à la
fois. Or à l’évidence, dans la mesure où il a montré que cette distinction
constitue en elle-même un artefact résultant d’une façon erronée de réfléchir
sur la société et l’être social, Durkheim ne saurait être assigné à aucune de
ces deux positions.
En définitive, je dirais que la raison pour laquelle la
sociologie semble constituer une science paradigmatique renvoie à une
incompréhension des arguments développés par les sociologues classiques. Ne pas
comprendre ceux-ci – en particulier au regard de l’importance qu’ils
accordaient aux pratiques et à la primauté de celles-ci dans la société moderne
– a conduit à une sociologie qui continue à mettre l’accent sur les croyances
et les valeurs, alors que l’argument des fondateurs de la discipline consistait
à affirmer que la sociologie se distingue de la philosophie en tant qu’elle
met, elle, l’accent sur les pratiques. Une sociologie qui opérerait en
continuité avec ses racines devrait privilégier l’analyse de la construction
sociale de l’individualité et de l’intelligibilité, de l’action
institutionnelle, à travers une étude empirique des pratiques. Cela permettrait
de ménager une place spécifique à la sociologie comme discipline. La situation
présente de la discipline est ce qu’elle est parce qu’elle considère que son
objet est constitué par les concepts et les acteurs, et non par les pratiques
concrètes.
Cette relation entre la sociologie classique et la philosophie
définit le noyau fondamental de la sociologie. Malheureusement, cela est
rarement enseigné. D’une façon générale, les sociologues n’étudient pas la
philosophie, et même les auteurs classiques de la discipline ne sont pas bien
lus ou compris. C’est ainsi que l’offensive magistrale dans la lutte menée
entre 1844 (Marx) et 1914 (Durkheim) pour libérer la sociologie des contraintes
philosophiques a été complètement oubliée. Si nous envisageons les classiques
avec cette idée de noyau fondamentalà l’esprit, il y a entre eux bien plus de
points communs que de différences. Et ce fut une erreur qui coûta cher à la
discipline que de mettre ainsi l’accent sur les différences.
LA RUPTURE ENTRE LA SOCIOLOGIE CONTEMPORAINE ET LA SOCIOLOGIE
CLASSIQUE ET SA LUTTE AVEC LA PHILOSOPHIE
La sociologie, tout particulièrement chez Marx et Durkheim, a
débuté comme une tentative de refonder tant l’économie que l’éthique à partir
de la reconnaissance du caractère socialement construit de l’individualisme, au
lieu de placer l’individu au point de départ de l’analyse. En dépit des
différences réelles entre ces auteurs classiques, tous ont effectué une rupture
radicale avec la philosophie en insistant sur la nature socialement construite
de tous les phénomènes sociaux et de tous ceux qui relèvent de la rationalité
humaine. Alors que les philosophes tenaient pour établie l’existence de
l’individu, les sociologues affirmaient que c’est l’émergence de l’individu qui
doit être expliquée. Alors que les premiers affirmaient que la raison soit
jaillit de l’expérience personnelle, soit se forme dans le cerveau humain, les
seconds soulignaient que la raison et la conscience ont une origine sociale et
interactionnelle. Alors que les philosophes moraux recherchaient l’origine de «
l’équité » dans des principes logiques a
priori ou dans l’utilité, les sociologues démontraient que la morale
n’est pertinente qu’au sein d’un certain contexte social, qu’elle résulte donc
de causes sociales et ne peut être analysée qu’en relation avec les ordres
sociaux.
Comme Wittgenstein et Husserl après lui, Durkheim pensait
qu’une fois les questions éthiques et épistémologiques retraduites en termes
sociologiques, la philosophie en serait définitivement transformée et que la
socio-logie deviendrait le lieu où les questions philosophiques seraient
désormais débattues. La question de savoir si Durkheim a réussi à établir un
fondement à la fois totalement spécifique et proprement sociologique pour
traiter des enjeux éthiques et épistémologiques reste une question ouverte. Une
question à laquelle les sociologues, selon moi, n’ont guère porté
attention.
En revanche, la question de savoir si la discipline qu’il a
tenté de fonder a suivi sa conception des nouvelles relations entre la théorie
sociale et la vieille philosophie en est une autre. Et à celle-ci, la réponse
est simple :
non, elle ne l’a pas suivie.
Plus encore, tout au long du siècle, la sociologie en est venue
de plus en plus à traiter la philosophie classique comme une sorte de cadre
formel au sein duquel il serait possible d’engager un débat théorique. Or ce
n’est pas du tout ce que les sociologues classiques avaient en vue. La
philosophie devait être remplacée par la sociologie et toutes les questions
philosophiques classiques devaient être reformulées à partir du nouveau cadre
qu’elle avait défini. Au lieu de cela, c’est maintenant la philosophie qui
définit les critères en fonction desquels la sociologie et ses arguments sont
évalués. Une telle situation serait impossible si la tradition sociologique
avait été prise au sérieux.
LES DÉSACCORDS DES SOCIOLOGUES SUR LES MÉTHODES CONSTITUENT DE
VÉRITABLES DÉSACCORDS THÉORIQUES
Je partage l’idée que les désaccords entre sociologues sur les
méthodes constituent de véritables désaccords théoriques. Mais j’exprimerai
cette idée différemment. Elle renvoie en effet aux postulats à partir desquels
on appréhende le monde. Si l’on met l’accent sur les valeurs et les normes, sur
les concepts et les acteurs, on procède d’une certaine manière et on conduit
des discussions d’une certaine sorte. Si l’on suppose que l’intelligibilité,
les acteurs et l’ordre social sont une construction des pratiques sociales
concrètes, on procède alors d’une tout autre façon. Dès lors le désaccord sur
les méthodes est théorique en ce sens que les uns traitent la réalité sociale
comme étant d’ordre conceptuel alors que les autres la traitent comme quelque
chose de concret. La perspective qui traite la réalité sociale comme une
construction concrète ne peut placer la théorie au-des-sus des études
empiriques, car ce qui l’intéresse, c’est justement d’analyser comment la
réalité est dans les faits constituée
concrètement.
Ainsi, si le débat sur les méthodes engage bien une question
théorique, cette question est celle du statut empirique de l’intelligibilité et de l’ordre
social. Dans ce débat, pour les uns la théorie doit être subordonnée à la
méthode, pour les autres c’est le contraire.
Je voudrais également souligner que ce désaccord sur les
méthodes n’est pas nouveau. Il a commencé avec Durkheim. L’ethnométhodologie et
d’autres approches interactionnistes poursuivent cet argument durkheimien,
généralement négligé, sur l’importance des pratiques et le caractère
inapproprié des croyances et des valeurs dans la société moderne.
Par conséquent, construire un système de concepts communs pour
constituer le noyau de la discipline sociologique ne résoudra pas le
problème.
Non pas parce que le conflit entre paradigmes est bénéfique à
la discipline; mais parce que l’enjeu essentiel est de mettre l’accent sur les
pratiques que Durkheim voulait faire reconnaître comme bien distinctes des
concepts, des croyances, des valeurs, des récits et des idées. Durkheim traite
de cette question avec force dans le premier chapitre du livre III de
la Division du travail social,
lorsqu’il montre, contre Comte, que les croyances communes ne peuvent plus
jouer aucun rôle dans la société moderne. Il a aussi consacré
les Formes élémentaires de la vie
religieuse à démontrer l’importance des pratiques et à prouver que
les croyances et les concepts ont leur origine dans les pratiques plutôt que
l’inverse.
Les frontières avec les autres disciplines se sont brouillées,
mais ce n’est pas en raison d’une absence d’accord sur des concepts
fondamentaux. Mais bien plutôt parce les sociologues ont persisté à placer les
concepts au cœur de la discipline au lieu de comprendre le message de Durkheim
au sujet des pratiques.
LA FALLACE DE L’ABSTRACTION MAL PLACÉE
La sociologie a pris naissance, au début du
XIXe siècle, en tentant d’expliquer en quoi l’augmentation
de la pauvreté et de l’anomie était la conséquence immédiate du développement
du capitalisme industriel moderne.
Comte et Marx ont tous deux souligné la relation directe et
nécessaire entre ces deux phénomènes. À la fin de ce siècle, le mouvement
allemand du Sturm und Drang a
davantage porté son attention sur le problème de l’interprétation, et la
reconnaissance du fait que la connaissance et la morale sont elles-mêmes
relatives aux cadres sociaux a constitué une partie du contexte dans lequel ont
été formulés les arguments de Simmel, Weber, Durkheim et Mead. Chacun d’eux
s’est attaqué aux problèmes de la signification et du soi en relation avec les
formes modernes des structures sociales.
Les sociologies classiques ont aussi contesté l’approche
philosophique à la fois de la raison et de la morale. Durkheim, en particulier,
a mis l’accent sur les pratiques comme fondement essentiel de la connaissance,
de la moralité et des structures sociales. Il a même souligné que ces pratiques
sont au fondement de ce que nous désignons sous le terme d’être humain. Cette
tentative de remplacement à la fois de la philosophie morale et de
l’épistémologie par la sociologie est passée largement inaperçue. Ce qui a eu
une double conséquence : 1) le point de vue radical de Durkheim et la
pertinence de ses arguments face à la globalisation restent encore obscurs; 2)
le dédoublement de Durkheim, la fameuse « hypothèse des deux Durkheim », est
responsable de cette représentation conceptuelle de la sociologie qui rend
impossible la sociologie telle que Durkheim l’envisageait.
Qu’est-il arrivé à la suggestion originaire de Durkheim de
remplacer une philosophie fondée sur l’individualisme et les concepts par une
socio-logie basée sur l’étude empirique de la pratique ? Par malheur, dès les
années vingt, presqu’au moment même où Durkheim élaborait son argument, les
pragmatistes – et AlfredNorthWhitehead en particulier – s’étaient engagés dans
une discussion sur le positivisme qui allait bouleverser tant la philosophie
que la sociologie. Les pragmatistes soulignaient que ce que les positivistes
traitaient comme des « choses » ou des « faits » n’étaient en fait que des
concepts. C’est-à-dire que lorsque nous pensons à ce que nous croyons être des
données « brutes », nous le faisons en fait déjà sous une forme conceptuelle.
Ce que nous voyons, ce sont des « choses » qui sont déjà socialisées pour être
saisies par des concepts (la psychologie gestaltiste reprendra cette analyse
plus tard). Husserl s’intéressera aussi à ce problème et montrera que l’esprit
fournit un cadre de perception.
Néanmoins, l’hypothèse pragmatiste selon laquelle les usages
sociaux déterminent la manière dont les personnes divisent conceptuellement le
monde ou celle qui suggère que ce processus s’opère dans le cerveau
conduisaient toutes deux à affirmer que les personnes ne sont pas en contact
direct avec le monde. La conclusion qui en était généralement tirée était que
le rapport des hommes au monde est toujours médiatisé par des
concepts.
Whitehead appelait cette tendance à confondre cette réalité
conceptuelle avec les données ou les faits « bruts », « la fallace du réalisme
mal placé » ( the fallacy of misplaced
concreteness). La reconnaissance de ce problème marqua un progrès
important dans la science moderne et la philosophie, et le fait selon lequel
les personnes ne perçoivent jamais la réalité en tant que telle en vint ainsi à
marquer toute la pensée moderne.
Néanmoins, cet argument a eu un effet malheureux sur la
sociologie.
Durkheim, dans son débat avec James, l’avait déjà anticipé et
son traitement sociologique de la pratique le prenait en compte. Affirmer que
tel n’est pas le cas et, en conséquence, tenter de corriger le soi-disant «
positivisme » durkheimien, a conduit à considérer ses descriptions empiriques
détaillées des pratiques comme s’il se référait ou parlait de
concepts.
L’aboutissement de cette « correction » de Durkheim en
sociologie, notamment dans la réponse apportée par Parsons et d’autres au
positivisme, fut de conduire à une tentative de systématisation du cadre
conceptuel propre à la recherche et à la théorie sociologiques. Un cadre
suffisamment systématique pour qu’en dépit de la critique pragmatiste du
positivisme, il soit possible de justifier d’une démarche proprement
scientifique, même si elle n’a affaire à rien d’autre qu’à des concepts
(affinés et « opérationnalisés »).
Il y a néanmoins deux problèmes avec cette démarche, et ces
deux problèmes expliquent le statut prétendument paradigmatique de la
discipline.
Le premier est que les « objets » sociaux sont différents de
ceux dont traitent les sciences « dures ». La science tente de rendre compte
des relations entre des choses, des entités non humaines, dépourvues de toute
dimension de nature sociale(ou intentionnelle). Comme Vico l’avait souligné
dès1710, les causes qui déterminent les phénomènes naturels ne nous sont pas
accessibles car elles ne relèvent pas de notre fait. D’autre part, et à
l’inverse, c’est nous qui produisons les phénomènes sociaux et donc, à ce
titre, ceux-ci entretiennent une relation totalement différente avec leurs
causes. Le fait que les choses naturelles ne peuvent être perçues qu’en
mobilisant des concepts sociaux (des mots) dans le processus de la pensée
signifie qu’il y a nécessairement une certaine distorsion entre la réalité en
elle-même et la réalité telle qu’elle est conçue par les
scientifiques.
Dans le cas des choses et des relations sociales, la situation
est néanmoins bien différente. Les choses sociales ne sont à proprement parler
des « choses » que dans la mesure où elles sont reconnaissables par autrui
comme des choses sociales, d’une certaine sorte et dans un certain
contexte.
En d’autres termes, elles sont en un sens sociales à l’origine.
Or, dès lors que la socialité a été identifiée à des concepts, la réalité
sociale a été considérée comme conceptuelle à l’origine. Il n’y a pas de faits
sociaux « bruts ».
Tout serait socialement construit.
Il s’agit là d’un problème que Durkheim avait compris et sur
lequel il a beaucoup travaillé. Cependant, il y a une tension dans l’argument
de Durkheim qui est souvent négligée, ce qui conduit à le définir comme un
positiviste. Alors que les choses sociales sont construites afin d’être dotées
d’une signification – ce qui, dans des termes conventionnels, signifie qu’elles
sont construites pour prendre une forme conceptuelle –, leur caractère
reconnaissable, et donc leur intelligibilité, dépend des détails de leur
accomplissement, et non pas de concepts ou de typifications conceptuelles. Ces
choses sociales sont faites d’événements concrets, de sons, de
mouvements.
Les concepts, croyances et récits ne sont, selon Durkheim, que
produits rétrospectivement afin de rendre compte de l’intelligibilité de ces
sons et mouvements. Ils constituent le résultat final d’un processus empirique
de construction de flux interactionnels d’actions reconnaissables. De plus, ils
n’expliquent pas la façon dont ces flux d’interactions ont été
produits.
Comme le dit Durkheim, ils constituent toujours des phénomènes
secondaires et, comme les institutions, ils agissent comme contextes de
description ou comme cadres pour des actions qui se sont déjà déroulées, et non
comme des facteurs qui auraient assuré leur production.
Par contraste, les « choses » des sciences naturelles sont
constituées de relations qui apparaissent sous une forme conceptuelle :
éléments, gravité, molécules, inertie, etc. Leurs « causes » ont aussi leurs
noms spécifiques.
Les noms que nous donnons aux choses naturelles ne sont que des
concepts qui tentent de capturer notre compréhension humaine des relations
naturelles. Même les concepts fondamentaux qui leur sont appliqués, tel le
concept de causalité, n’ont, comme Hume l’a pointé, aucune validité. Le point
essentiel est que ces concepts ne résultent pas de ces processus naturels, pas
plus qu’ils ne les créent, dans la mesure où ils résultent naturellement de
processus sociaux. L’idée est que nous voyons les phénomènes naturels à travers des
lunettes conceptuelles. Il est parfois
possible de les voir d’une façon nouvelle et différente parce qu’ils sont
placés juste sous nos yeux. Mais cela est très difficile.
Avec les choses sociales, la situation est différente. Les sons
et les mouvements que nous cherchons à comprendre n’ont aucune vie causale
secrète qui leur serait propre. En tant qu’objets sociaux, ils sont produits
afin d’être intelligibles pour autrui sous des formes toujours particulières.
Nous n’avons pas besoin de les conceptualiser avant de pouvoir les comprendre
ou avant d’en parler. En fait, la situation est exactement à l’inverse. Nous
devons les reconnaître/comprendre en tant que sons et mouvements d’une certaine
sorte afin de pouvoir les conceptualiser.
Ainsi débouche-t-on sur le paradoxe sociologique fondamental :
parce que les choses sociales ont comme but principal d’être partagées avec
autrui – d’avoir une signification pour autrui –, parce qu’elles doivent être
construites pour satisfaire à des besoins conceptuels, les pratiques (sons,
mouvements) qui construisent ces choses ne peuvent être de nature conceptuelle.
Si elles l’étaient, cela conduirait toute tentative de saisie du sens à une
régression infinie, comme le suggèrent certains post-modernistes.
Or, dans nos interactions ordinaires, nous ne faisons pas
l’expérience d’une telle régression ou d’une telle ambiguïté. La plupart du
temps, nous réussissons effectivement à communiquer. Les pratiques dont nous
nous servons pour produire des significations sociales sont concrètes et
réelles, et non pas conceptuelles. La réalité naturelle n’est pas constituée
par nos usages, nous en faisons l’expérience d’un point de vue extérieur, à
travers la médiation de concepts (argument de Vico). De son côté, la réalité
sociale se constitue par l’usage, à travers les détails par lesquels sont
accomplies les pratiques. Ces processus qui produisent la réalité sociale
peuvent être étudiés directement par ceux qui les mettent en œuvre et leurs
résultats étudiés empiriquement.
Si la société est ainsi certainement le lieu où résident les
concepts qui médiatisent la perception et la pensée, ces concepts sont des
phénomènes de second ordre qui n’existent pas avant d’avoir été construits par
des pratiques, selon un processus continu.
Le chercheur en sciences naturelles ne peut véritablement
regarder derrière les concepts pour parvenir aux données « brutes ». En
revanche, le chercheur en sciences sociales peut observer la construction
sociale de la signification. Ainsi, alors que les sciences naturelles sont
confrontées au problème des médiations conceptuelles – comme Whitehead l’a
montré –, dans une large mesure ce n’est pas le cas pour la sociologie. Les
pratiques sociales sont déployées sous nos yeux et le processus par lequel les
pratiques sont rendues intelligibles peut être examiné.
Que les pratiques sociales soient dotées d’une concrétude que
l’accent mis sur les concepts – et la transformation de la sociologie en une
science des concepts – obscurcit, c’est ce que j’appelle la « fallace de
l’abstraction mal placée » ( fallacy of misplaced
abstraction.) À travers ce sophisme, les sociologues ont remplacé
une réalité sociale concrète et détaillée par un modèle conceptuel
systématique. Bref, la réalité sociale ne pourrait être appréhendée autrement
que comme une réalité conceptuelle. Et ainsi, c’est parce que les choses
sociales seraient à l’origine des choses significatives qu’elles seraient aussi
à l’origined’ordre conceptuel. Cette identification du significatif et du
conceptuel est désormais tenue pour une évidence par la théorie sociologique.
Dès lors, un modèle conceptuel de la réalité sociale se présente comme une
réponse sophistiquée au positivisme. Et les sociologues qui, pour leur part,
insistent sur les études empiriques se voient qualifiés de
positivistes.
C’est sur ce dernier point que Durkheim comme les
interactionnistes contemporains sont mal compris. Ils insistent sur les études
empiriques.
Mais ce qu’ils proposent ne relève pas du positivisme. Ils
proposent d’étudier le processus social par lequel sont construites des
pratiques sociales reconnaissables et d’analyser les détails par lesquels ce
caractère reconnaissable est produit comme étant constitutif de l’ordre social.
La pratique est première, le concept second.
***
J’aimerais terminer avec une remarque sur la pertinence de
l’interactionnisme et de la pratique face aux questions soulevées par la
globalisation et la démocratie. La croyance que les institutions organisent la
société moderne et que le droit et les processus bureaucratiques peuvent offrir
les conditions d’une juste compétition en contraignant les comportements
individuels, constitue l’un des problèmes posés par la globalisation. Cette
perspective repose sur une conception particulière des institutions formelles
qui résulte justement de l’accent mis sur les concepts plutôt que sur les
pratiques. Si les institutions fonctionnent avant tout à travers des comptes
rendus pratiques ( accounts) plutôt
que par des règles formelles, alors le véritable lieu de la moralité doit être
placé à ce niveau. Le problème, alors, est 1°que nous ne pouvons pas réguler
ces comptes rendus formellement, et que donc la justice basée sur des règles
formelles entraîne une sorte de mêlée
générale, 2° que les comptes rendus se nourrissent jusqu’à un
certain point de l’ordre institutionnel, et qu’ils ne sont donc pas assez
fragiles pour requérir le type d’ordre moral qu’exigent le soi (
self) et l’intelligibilité dans les
pratiques concrètes des ordres d’interaction.
Cependant, le fait de rendre compte engage les gens dans le
travail du soi et de l’intelligibilité. Ainsi, la pratique du rendre compte est
contrainte dans une certaine mesure, par en dessous, par la moralité de
l’interaction.
C’est pourquoi les chercheurs découvrent que les normes qui
régissent les comptes rendus contribuent souvent plus que les lois à rendre les
choses plus équitables. Le problème, au niveau des comptes rendus, est qu’ils
n’intègrent aucune sanction des violations de la moralité. Tout est permis dès
lors que les comptes rendus sont pris en compte, et que l’on ne viole pas le
sens qu’a le partenaire du caractère approprié de son compte rendu, tandis
qu’au niveau de l’ordre de l’interaction, les violations empêchent de réaliser
l’intelligibilité et le soi.
Malheureusement les sociologues ont cru durant la plus grande
partie du XXe siècle que la seule façon d’analyser les
problèmes sociaux de grande ampleur était de leur appliquer des théories
sociales à grande échelle produisant des modèles conceptuels des relations
entre les institutions sociales et les individus. Ce fut une erreur. Le fait de
remplacer la réalité par des modèles conceptuels et de centrer l’attention sur
les institutions formelles plutôt que sur les pratiques situées a masqué les
possibilités qu’il y avait d’approcher de manière vraiment empirique, en
sociologie, les questions de théorie de la connaissance, de la justice et de
l’ordre social…
(
Traduit par Philippe
Chanial
[*])
[*]
Qui remercie Louis Quéré pour sa relecture de cette traduction
et ses suggestions.