Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707144630
480 pages

p. 70 à 84
doi: 10.3917/rdm.024.0070

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Dossier / A) qu'il n'y a nullement lieu de regretter l'inexistence d'une théorie sociologique générale / Une sociologie sans société

no 24 2004/2

Le symposium du GÉODE a posé à ses participants plusieurs questions.
Celles-ci, peu ou prou, gravitent autour de l’idée selon laquelle la sociologie est souvent considérée comme une science paradigmatique et nous invitent à nous demander si cette caractéristique est en accord avec la théorie sociologique classique, ainsi qu’à préciser la nature des relations entre cette théorie classique et la philosophie, et enfin à déterminer si la sociologie, telle qu’elle a pu émerger dans le contexte culturel spécifique (occidental) des États-nations, a ou non une quelconque pertinence pour affronter les problèmes soulevés par la globalisation. Cette dernière question suggère également que le noyau fondamental du questionnement sociologique serait par trop le produit d’une culture particulière, celle de l’Europe occidentale, et à un moment particulier de son histoire, pour pouvoir traiter d’enjeux globaux qui transcendent la culture, le temps et l’espace. Dès lors, examiner à nouveaux frais ce qui constitue le cœur même de la sociologie s’avère essentiel. Ma réponse à ces questions sera la suivante.
1) Oui, la sociologie a et a toujours eu un noyau fondamental. Selon moi, il réside dans l’accent mis par les sociologues classiques sur la question de l’action et dans leur tentative de constituer la sociologie en une science empirique, la distinguant ainsi des disciplines privilégiant les concepts et les croyances, qu’elles soient individuelles ou sociales. De ce point de vue, Durkheim, Marx, Mead et Simmel constituent des figures exemplaires.
Je pense néanmoins que Weber pourrait également y être inclus, dans la mesure où il souligne combien la « croyance » dans les croyances a elle-même une origine sociale et qu’en fait ce sont bien les pratiques, que les croyances légitiment, qui créent l’ordre social et non les croyances elles-mêmes. Son argument concernant l’attribution de motivations – argument selon lequel nous ne pouvons avoir connaissance de celles-ci avant qu’elles ne nous soient signifiées par autrui dans une situation concrète – permet de soutenir une telle interprétation.
2) Oui, la sociologie contemporaine est largement en rupture avec la théorie sociologique classique, et cette rupture a des conséquences très importantes sur la discipline. Je voudrais montrer que seuls les sociologues qui ont résisté à la réduction de la sociologie à une science des concepts et qui ont continué à mettre l’accent sur les pratiques s’inscrivent dans le prolongement de la tradition sociologique. La façon dont la sociologie a défini ses propres questions durant le siècle passé rompt sur des aspects fondamentaux avec les intentions qui étaient celles des sociologues classiques. Pour simplifier, ces derniers – et Marx, Durkheim, Simmel et Mead en particulier – insistaient fortement sur la nécessité de fonder la théorie sociologique sur l’observation empirique de ce que font effectivement les agents dans des sociétés concrètes pour construire socialement le caractère concret, signifiant et reproductible de leur vie. Une telle approche n’était ni positiviste ni behavioriste.
Néanmoins, et c’est en grande partie le résultat de l’offensive pragmatiste à l’encontre du positivisme, depuis au moins les annéestrente et tout particulièrement aux mains de Parsons et Lévi-Strauss, la sociologie (et l’anthropologie) s’est détournée de cette perspective qui valorisait la pratique, pour lui substituer une discipline basée sur l’idée que la réalité sociale consiste fondamentalement en concepts, valeurs et croyances, à l’étude desquels elle doit par conséquent se consacrer. La question est alors de savoir pourquoi il est devenu si difficile de voir les pratiques et, à l’inverse, si facile de s’abandonner au « mirage » des croyances. J’imagine que la réponse à cette question pourrait bien avoir quelque chose à voir avec le fait que nous n’avons pas véritablement réussi à nous émanciper de la croyance que l’ordre social résulte des croyances.
J’aurai davantage à dire plus loin à propos des effets des arguments des premiers pragmatistes sur l’interprétation des arguments de la socio-logie classique. Mais je voudrais déjà souligner ici que cette substitution des croyances aux pratiques est, de mon point de vue, à l’origine des problèmes auxquels ce symposium a appelé à se confronter.
3) Parce que la sociologie a effectivement un noyau distinct, c’est, et ce fut, une erreur de considérer la sociologie comme une science paradigmatique et, quant à moi, je ne la traite pas ainsi dans mon travail. Il est vrai qu’il est devenu courant de considérer ainsi cette discipline et certains socio-logues y voient là l’une de ses forces. Et à l’évidence, la sociologie est fréquemment enseignée comme si elle était une science paradigmatique. Mais ce qui distingue la sociologie en tant que discipline, c’est qu’elle a bel et bien un noyau d’idées et de pratiques qui la met à part d’autres disciplines.
4) Oui, la sociologie est pertinente pour traiter des enjeux de la globalisation. En fait, il n’y a pas de discipline qui le soit davantage. Même si la sociologie et la théorie sociale sont assurément à un tournant, un peu désemparées, et même si elles n’ont pas apporté de réponses adéquates à de nombreuses questions actuelles – notamment celle de la globalisation –, ce n’est pas parce qu’elles en seraient incapables. C’est bien davantage parce que la théorie sociale s’est développée sous une forme qui l’a conduite à s’écarter fortement de ses racines, de cette perspective originaire qui s’était construite contre les positions de la philosophie traditionnelle, de l’économie et de la psychologie. Aujourd’hui, la théorie sociale dans son ensemble intègre les positions propres à la philosophie classique, lui emprunte ses termes et ses critères, comme si cela ne contredisait pas directement la possibilité même d’une théorie sociale. C’est ainsi que la formulation philosophique des problèmes que la théorie sociale classique avait rejetée a été réintroduite au sein de la discipline. Dès lors, les arguments qui s’opposaient à ce type de formulation des problèmes ont été oubliés. C’est l’une des raisons pour lesquelles la théorie sociale apparaît si occidentalo-centrée et peu pertinente face à la globalisation.
5) Oui, les sociologues partagent une perspective spécifique sur la relation entre phénomène social et action sociale, et il est nécessaire d’amener la sociologie comme discipline à une clarification générale de ce qui constitue son objet. De ce point de vue, il est problématique de continuer à considérer notre discipline comme une discipline paradigmatique. Il faut avant tout remédier au fait que l’importance des pratiques empiriques concrètes et de leur observation directe a été presque éclipsée par l’importation, en sociologie, d’enjeux exprimés sous une forme philosophique qui lui est étrangère. En se focalisant sur les concepts, les sociologues ont perdu contact avec la réalité sociale concrète, et la théorie et la méthodologie (le travail de terrain) en sont ainsi venues à se séparer. Il ne semble plus y avoir aucune théorie unificatrice. Mais, une fois encore, il s’agit d’une conséquence de la rupture de la sociologie contemporaine avec la sociologie classique et non d’un échec fondamental de la sociologie au regard de ce qui constitue le cœur de sa démarche.
La sociologie s’est constituée en discipline à partir de l’intuition théorique que ce sont les pratiques et non les croyances ou les concepts qui sont au principe de l’ordre social, de la morale, de l’intelligibilité et de la conscience de soi. Ce principe doit toujours constituer le noyau fondamental de la discipline. Lorsque la sociologie s’en éloigne – et cela lui arrive souvent –, elle fait autre chose que de la sociologie : de l’économie, de la démographie, de la philosophie, de la psychologie, etc. Ce qui, dans la démarche des classiques, avait contribué à faire de la sociologie une discipline distincte, c’était cette perception de la modernité comme une forme de société caractérisée par un ensemble de relations sociales différentes de celles des sociétés traditionnelles, cette exigence que ces relations sociales soient décrites en termes concrets et l’appréhension de ces deux types de sociétés comme un ensemble de formes sociales basées sur le caractère reconnaissable et intelligible des pratiques sociales et non sur des croyances ou des idées.
La façon dont la discipline enseigne les auteurs classiques majeurs comme s’ils développaient chacun des arguments différents pose problème.
De mon point de vue, les sociologues classiques développent tous des versions sensiblement différentes d’un même argument. Et c’est cet argument que nous n’avons pas réussi à formuler clairement. Nous avons trop mis l’accent sur les différences et passé trop de temps à critiquer les textes au lieu d’en donner les meilleures interprétations possibles. Si nous souhaitons faire progresser la sociologie comme discipline, il est nécessaire de mettre en œuvre une nouvelle méthode d’approche des textes sociologiques classiques, à la fois décomplexée et respectueuse.
 
LA SOCIOLOGIE CONSTITUE -T-ELLE UN PHÉNOMÈNE CULTUREL SANS PERTINENCE FACE À LA GLOBALISATION ?
 
 
Si la théorie sociale constitue simplement un système parmi d’autres de croyances culturelles, ayant pris naissance à une certaine période historique, comme Marx le suggérait pour la philosophie des Lumières, alors il est probable que ses idées ne sauraient s’appliquer au-delà d’elle-même.
Pourtant, comme l’ont souligné les classiques – à la différence des modernes–, la sociologie peut être considérée comme une tentative d’appréhender un phénomène fondamentalement « anti-traditionnel » qui est apparu en Europe entre 1500 et 1900. Je crois que ce serait une grande erreur de considérer ce phénomène comme relevant de la culture. Il s’apparente bien davantage à quelque chose comme la fin de la culture sous toutes ses formes traditionnelles reconnaissables. À titre d’exemple, la philosophie morale de Kant repose sur l’affirmation audacieuse de la supériorité de l’autonomie sur toute forme de croyance et de culture. Même si le concept d’individu qui y est rattaché peut bien être – et de fait, il l’est sûrement – le produit des développements sociaux de son temps, ces développements sont antitraditionnels et non culturels. Ils correspondent à ce que Durkheim désignait non pas comme un nouveau système de croyances communes, mais comme l’aboutissement d’un processus de différenciation croissante, engendrant une nouvelle forme de solidarité basée sur des pratiques partagées et favorisant l’essor de l’individualisme.
Pour Kant, la personne individuelle, au sein du Royaume des fins, doit se considérer elle-même à tout moment comme un législateur universel.
Comme Durkheim le soulignait dans De la division du travail social, lorsqu’une société atteint ce point, aucune des formes de solidarité qui s’y développent ne peut s’appuyer sur de quelconques croyances ou valeurs partagées.
La mise en question de toutes les valeurs et croyances, exigée de l’individu afin qu’il se considère comme un législateur universel autonome, l’interdit.
Dans cette perspective, plutôt que de penser la société moderne en termes de culture, il faut la considérer comme initiant un processus de transition vers une nouvelle forme de vie (Durkheim la nomme solidarité organique) qui, par nécessité, sera basée sur des pratiques partagées et non des croyances, des valeurs ou une culture communes. Le traitement constant par les socio-logues des pratiques dans la vie sociale moderne comme relevant de la « culture », et l’accent ainsi mis sur les croyances, valeurs, idées, concepts et récits, a presque entièrement éclipsé à la fois l’argument originel de Durkheim et ses applications possibles aux enjeux actuels.
C’est en raison de cette confusion entre pratiques et croyances que la sociologie peut être perçue elle-même comme relevant de la culture. C’est ainsi que les arguments développés initialement par la sociologie dans son débat avec la tradition des Lumières – arguments qui visaient à rompre radicalement avec son insistance sur l’individualisme et la nécessité de croyances et de valeurs partagées – peuvent sembler relever d’un projet lié à la constitution des États-nations. En un sens, il est évident que ces arguments n’ont pu être formulés que dans le contexte de leur émergence, car c’est seulement lorsque les pratiques remplacent les croyances qu’il devient possible de poser de telles questions. Néanmoins, cela ne réduit en rien l’acuité de ces questions, et une fois qu’elles ont été formulées, elles permettent d’interroger n’importe quel type de société. Simplement, elles ne pouvaient pas être posées dans une société fondée sur les croyances, et c’est seulement avec le développement d’une organisation du travail différenciée sous le capitalisme industriel (qui fut à l’origine des États-nations) que la tradition a été brisée et que ces questions ont pu être soulevées.
Durkheim affirmait que la société moderne devenait, par nécessité, une société orientée et régulée par les pratiques. Une telle nécessité était indissociable du développement des relations entre inconnus et des contraintes d’intelligibilité propres à ce nouveau contexte. La communication par symbole ne fonctionne que lorsque les personnes partagent des significations symboliques communes. Dans le contexte des sociétés modernes, la communication dépend au moins autant de pratiques partagées que de croyances ou de symboles communs. Le problème, c’est que la plupart des socio-logues n’ont pas entendu ce message. On pourrait faire aujourd’hui à la sociologie la critique que Durkheim adressait à Comte, critique selon laquelle celui-ci n’aurait pas compris que les croyances ont été remplacées par les pratiques. La sociologie contemporaine se focalise toujours sur les croyances et sur l’idée d’une unité de la théorie et des méthodes basée sur les croyances.
Certains critiques de Durkheim ont même affirmé que tel serait sa propre position, ignorant ainsi combien il critiquait à la fois Comte et le socialisme en général pour avoir, dans le contexte de la modernité, placé les croyances avant les pratiques. Par ailleurs, l’accent mis par Durkheim sur les pratiques – quand il est remarqué – conduit le plus souvent à l’associer au pragmatisme ou à le désigner comme un positiviste (il s’agit là d’interprétations pour le moins rivales). En fait, Durkheim ne campait pas une position pragmatiste ou utilitariste lorsqu’il parlait des pratiques. D’une certaine façon, sa perspective évoque davantage l’argument wittgensteinien selon lequel la signification s’établit par l’usage ou celui de Harvey Sacks selon lequel les séquences conversationnelles sont nécessaires pour établir la signification des mots dans des contextes particuliers.
Dans un monde d’étrangers, il n’est pas possible de faire sens seulement à travers des symboles, bien que le caractère symbolique du sens ne disparaisse pas pour autant. Ce qui est nécessaire, c’est un échange entre soi et autrui sous la forme de pratiques de face-à-face par lesquelles s’établit la signification des sons, mouvements et symboles. Dans un monde d’étrangers, mettre l’accent sur les caractéristiques démographiques des populations et sur leurs croyances ou leurs valeurs n’a guère d’intérêt. Le déplacement opéré vers l’analyse des réseaux sociaux constitue un pas dans la bonne direction, mais il reste insuffisant. Même l’accent mis par Goffman sur la « présentation de soi » repose parfois beaucoup trop sur une typification d’ordre conceptuel. Il s’agit donc de ne plus se focaliser sur les acteurs, les populations, les symboles et les théories de l’action et de la signification, mais de mettre l’accent sur les cohortes qui se constituent dans et à travers la participation des acteurs à des pratiques situées; pratiques qui, comme l’a suggéré Garfinkel, font, en ce lieu précis, de ce groupe-ci, une population à ce moment-là. Et c’est cela qui rend possible l’usage continu de mots, d’idées et de symboles dans une population au sein de laquelle il est peu probable de trouver des biographies, croyances et significations symboliques partagées.
Si la sociologie veut se donner les moyens d’appréhender les ordres sociaux de la société contemporaine, il est nécessaire de penser la relation entre pratique et démocratie et de souligner l’importance d’une articulation entre une sociologie de la pratique et le dépassement de cette habitude consistant à traiter la société en termes de concepts, de valeurs et de croyances.
C’est bien cette perspective que Durkheim proposait d’établir comme fondement d’une sociologie empirique. Pourtant, la sociologie est devenue l’étude des concepts et des idées. Elle ne devrait pas ainsi céder du terrain aux autres disciplines. Au contraire, elle doit persévérer dans la mise en œuvre du programme de remplacement de la philosophie par la sociologie défendu par les classiques. Rien d’autre n’est nécessaire.
 
LA SOCIOLOGIE DOIT-ELLE ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME UNE SCIENCE PARADIGMATIQUE ?
 
 
Depuis des décennies, il est devenu courant d’envisager la sociologie comme une science paradigmatique, et nombreux sont ceux qui suggèrent qu’une telle conception de la discipline est féconde tant elle permet de rendre compte des différents paradigmes qui s’y confrontent. Les manuels de théorie sociologique les plus répandus traitent ainsi de la discipline. On enseigne aux étudiants à manier des étiquettes telles que conservateur/libéral, idéaliste/réaliste, objectiviste/subjectiviste, micro/macro, qu’ils sont supposés apprendre à appliquer à différents théoriciens, vraisemblablement pour les aider à comprendre les œuvres de ces derniers. Le plus gros problème avec cette approche, ce n’est pas qu’elle conduit à une pluralité de théories. De fait, elle n’y conduit pas. Je préférerais qu’elle le fasse. Il y a en fait parmi ceux qui prennent position dans ce qui leur semble constituer des paradigmes concurrents un large accord. Je voudrais défendre l’idée que le problème avec la sociologie, ce n’est pas qu’elle serait une science paradigmatique. Bien plutôt, le problème est que tout le monde travaille au sein d’un même cadre général et que ce cadre n’est pas cohérent avec les fondements de la discipline. Les perspectives originaires de Durkheim et de Marx ont été d’une certaine façon retournées en leur contraire, laissant ainsi la discipline reposer sur des fondements que Durkheim avait clairement critiqués et dont il avait pointé les contradictions.
Le coût d’un tel traitement de la sociologie comme une science paradigmatique a été de conduire à ignorer le caractère argumentatif des théories sociales; chacune d’entre elles ayant une logique et une consistance propres qu’il faut respecter si l’on veut les comprendre. Bref, la première conséquence de cette conception de la sociologie a été que l’on a arrêté de lire les théories comme des arguments et qu’on les a placées chacune dans des sortes de petites cases, conformément au cadre fixé par la théorie des paradigmes. Le second problème réside dans le fait que les étiquettes que nous accolons conventionnellement aux théoriciens – en particulier à Durkheim, Marx ou Weber – soit ont été inventées au moins un demi-siècle après la rédaction de leurs œuvres, soit sont du type de celles dont ils avaient combattu la pertinence pour la sociologie.
Durkheim, par exemple, avait souligné combien le conflit apparent entre réalisme et idéalisme était un artefact propre à une approche philosophique de la question de la raison humaine fondée sur l’individualisme, alors qu’il fallait considérer les formes sociales comme une réalité sui generis.
Si l’on ne saisit pas toute l’importance de son rejet du contexte philosophique auquel ces termes doivent leur pertinence, alors il est possible, pour ceux qui n’ont pas rompu avec la perspective philosophique qu’il critiquait, de considérer Durkheim tantôt comme un idéaliste, tantôt comme un réaliste. Certains commentateurs lui accolent même les deux étiquettes à la fois. Or à l’évidence, dans la mesure où il a montré que cette distinction constitue en elle-même un artefact résultant d’une façon erronée de réfléchir sur la société et l’être social, Durkheim ne saurait être assigné à aucune de ces deux positions.
En définitive, je dirais que la raison pour laquelle la sociologie semble constituer une science paradigmatique renvoie à une incompréhension des arguments développés par les sociologues classiques. Ne pas comprendre ceux-ci – en particulier au regard de l’importance qu’ils accordaient aux pratiques et à la primauté de celles-ci dans la société moderne – a conduit à une sociologie qui continue à mettre l’accent sur les croyances et les valeurs, alors que l’argument des fondateurs de la discipline consistait à affirmer que la sociologie se distingue de la philosophie en tant qu’elle met, elle, l’accent sur les pratiques. Une sociologie qui opérerait en continuité avec ses racines devrait privilégier l’analyse de la construction sociale de l’individualité et de l’intelligibilité, de l’action institutionnelle, à travers une étude empirique des pratiques. Cela permettrait de ménager une place spécifique à la sociologie comme discipline. La situation présente de la discipline est ce qu’elle est parce qu’elle considère que son objet est constitué par les concepts et les acteurs, et non par les pratiques concrètes.
Cette relation entre la sociologie classique et la philosophie définit le noyau fondamental de la sociologie. Malheureusement, cela est rarement enseigné. D’une façon générale, les sociologues n’étudient pas la philosophie, et même les auteurs classiques de la discipline ne sont pas bien lus ou compris. C’est ainsi que l’offensive magistrale dans la lutte menée entre 1844 (Marx) et 1914 (Durkheim) pour libérer la sociologie des contraintes philosophiques a été complètement oubliée. Si nous envisageons les classiques avec cette idée de noyau fondamentalà l’esprit, il y a entre eux bien plus de points communs que de différences. Et ce fut une erreur qui coûta cher à la discipline que de mettre ainsi l’accent sur les différences.
 
LA RUPTURE ENTRE LA SOCIOLOGIE CONTEMPORAINE ET LA SOCIOLOGIE CLASSIQUE ET SA LUTTE AVEC LA PHILOSOPHIE
 
 
La sociologie, tout particulièrement chez Marx et Durkheim, a débuté comme une tentative de refonder tant l’économie que l’éthique à partir de la reconnaissance du caractère socialement construit de l’individualisme, au lieu de placer l’individu au point de départ de l’analyse. En dépit des différences réelles entre ces auteurs classiques, tous ont effectué une rupture radicale avec la philosophie en insistant sur la nature socialement construite de tous les phénomènes sociaux et de tous ceux qui relèvent de la rationalité humaine. Alors que les philosophes tenaient pour établie l’existence de l’individu, les sociologues affirmaient que c’est l’émergence de l’individu qui doit être expliquée. Alors que les premiers affirmaient que la raison soit jaillit de l’expérience personnelle, soit se forme dans le cerveau humain, les seconds soulignaient que la raison et la conscience ont une origine sociale et interactionnelle. Alors que les philosophes moraux recherchaient l’origine de « l’équité » dans des principes logiques a priori ou dans l’utilité, les sociologues démontraient que la morale n’est pertinente qu’au sein d’un certain contexte social, qu’elle résulte donc de causes sociales et ne peut être analysée qu’en relation avec les ordres sociaux.
Comme Wittgenstein et Husserl après lui, Durkheim pensait qu’une fois les questions éthiques et épistémologiques retraduites en termes sociologiques, la philosophie en serait définitivement transformée et que la socio-logie deviendrait le lieu où les questions philosophiques seraient désormais débattues. La question de savoir si Durkheim a réussi à établir un fondement à la fois totalement spécifique et proprement sociologique pour traiter des enjeux éthiques et épistémologiques reste une question ouverte. Une question à laquelle les sociologues, selon moi, n’ont guère porté attention.
En revanche, la question de savoir si la discipline qu’il a tenté de fonder a suivi sa conception des nouvelles relations entre la théorie sociale et la vieille philosophie en est une autre. Et à celle-ci, la réponse est simple :
non, elle ne l’a pas suivie.
Plus encore, tout au long du siècle, la sociologie en est venue de plus en plus à traiter la philosophie classique comme une sorte de cadre formel au sein duquel il serait possible d’engager un débat théorique. Or ce n’est pas du tout ce que les sociologues classiques avaient en vue. La philosophie devait être remplacée par la sociologie et toutes les questions philosophiques classiques devaient être reformulées à partir du nouveau cadre qu’elle avait défini. Au lieu de cela, c’est maintenant la philosophie qui définit les critères en fonction desquels la sociologie et ses arguments sont évalués. Une telle situation serait impossible si la tradition sociologique avait été prise au sérieux.
 
LES DÉSACCORDS DES SOCIOLOGUES SUR LES MÉTHODES CONSTITUENT DE VÉRITABLES DÉSACCORDS THÉORIQUES
 
 
Je partage l’idée que les désaccords entre sociologues sur les méthodes constituent de véritables désaccords théoriques. Mais j’exprimerai cette idée différemment. Elle renvoie en effet aux postulats à partir desquels on appréhende le monde. Si l’on met l’accent sur les valeurs et les normes, sur les concepts et les acteurs, on procède d’une certaine manière et on conduit des discussions d’une certaine sorte. Si l’on suppose que l’intelligibilité, les acteurs et l’ordre social sont une construction des pratiques sociales concrètes, on procède alors d’une tout autre façon. Dès lors le désaccord sur les méthodes est théorique en ce sens que les uns traitent la réalité sociale comme étant d’ordre conceptuel alors que les autres la traitent comme quelque chose de concret. La perspective qui traite la réalité sociale comme une construction concrète ne peut placer la théorie au-des-sus des études empiriques, car ce qui l’intéresse, c’est justement d’analyser comment la réalité est dans les faits constituée concrètement.
Ainsi, si le débat sur les méthodes engage bien une question théorique, cette question est celle du statut empirique de l’intelligibilité et de l’ordre social. Dans ce débat, pour les uns la théorie doit être subordonnée à la méthode, pour les autres c’est le contraire.
Je voudrais également souligner que ce désaccord sur les méthodes n’est pas nouveau. Il a commencé avec Durkheim. L’ethnométhodologie et d’autres approches interactionnistes poursuivent cet argument durkheimien, généralement négligé, sur l’importance des pratiques et le caractère inapproprié des croyances et des valeurs dans la société moderne.
Par conséquent, construire un système de concepts communs pour constituer le noyau de la discipline sociologique ne résoudra pas le problème.
Non pas parce que le conflit entre paradigmes est bénéfique à la discipline; mais parce que l’enjeu essentiel est de mettre l’accent sur les pratiques que Durkheim voulait faire reconnaître comme bien distinctes des concepts, des croyances, des valeurs, des récits et des idées. Durkheim traite de cette question avec force dans le premier chapitre du livre III de la Division du travail social, lorsqu’il montre, contre Comte, que les croyances communes ne peuvent plus jouer aucun rôle dans la société moderne. Il a aussi consacré les Formes élémentaires de la vie religieuse à démontrer l’importance des pratiques et à prouver que les croyances et les concepts ont leur origine dans les pratiques plutôt que l’inverse.
Les frontières avec les autres disciplines se sont brouillées, mais ce n’est pas en raison d’une absence d’accord sur des concepts fondamentaux. Mais bien plutôt parce les sociologues ont persisté à placer les concepts au cœur de la discipline au lieu de comprendre le message de Durkheim au sujet des pratiques.
 
LA FALLACE DE L’ABSTRACTION MAL PLACÉE
 
 
La sociologie a pris naissance, au début du XIXe siècle, en tentant d’expliquer en quoi l’augmentation de la pauvreté et de l’anomie était la conséquence immédiate du développement du capitalisme industriel moderne.
Comte et Marx ont tous deux souligné la relation directe et nécessaire entre ces deux phénomènes. À la fin de ce siècle, le mouvement allemand du Sturm und Drang a davantage porté son attention sur le problème de l’interprétation, et la reconnaissance du fait que la connaissance et la morale sont elles-mêmes relatives aux cadres sociaux a constitué une partie du contexte dans lequel ont été formulés les arguments de Simmel, Weber, Durkheim et Mead. Chacun d’eux s’est attaqué aux problèmes de la signification et du soi en relation avec les formes modernes des structures sociales.
Les sociologies classiques ont aussi contesté l’approche philosophique à la fois de la raison et de la morale. Durkheim, en particulier, a mis l’accent sur les pratiques comme fondement essentiel de la connaissance, de la moralité et des structures sociales. Il a même souligné que ces pratiques sont au fondement de ce que nous désignons sous le terme d’être humain. Cette tentative de remplacement à la fois de la philosophie morale et de l’épistémologie par la sociologie est passée largement inaperçue. Ce qui a eu une double conséquence : 1) le point de vue radical de Durkheim et la pertinence de ses arguments face à la globalisation restent encore obscurs; 2) le dédoublement de Durkheim, la fameuse « hypothèse des deux Durkheim », est responsable de cette représentation conceptuelle de la sociologie qui rend impossible la sociologie telle que Durkheim l’envisageait.
Qu’est-il arrivé à la suggestion originaire de Durkheim de remplacer une philosophie fondée sur l’individualisme et les concepts par une socio-logie basée sur l’étude empirique de la pratique ? Par malheur, dès les années vingt, presqu’au moment même où Durkheim élaborait son argument, les pragmatistes – et AlfredNorthWhitehead en particulier – s’étaient engagés dans une discussion sur le positivisme qui allait bouleverser tant la philosophie que la sociologie. Les pragmatistes soulignaient que ce que les positivistes traitaient comme des « choses » ou des « faits » n’étaient en fait que des concepts. C’est-à-dire que lorsque nous pensons à ce que nous croyons être des données « brutes », nous le faisons en fait déjà sous une forme conceptuelle. Ce que nous voyons, ce sont des « choses » qui sont déjà socialisées pour être saisies par des concepts (la psychologie gestaltiste reprendra cette analyse plus tard). Husserl s’intéressera aussi à ce problème et montrera que l’esprit fournit un cadre de perception.
Néanmoins, l’hypothèse pragmatiste selon laquelle les usages sociaux déterminent la manière dont les personnes divisent conceptuellement le monde ou celle qui suggère que ce processus s’opère dans le cerveau conduisaient toutes deux à affirmer que les personnes ne sont pas en contact direct avec le monde. La conclusion qui en était généralement tirée était que le rapport des hommes au monde est toujours médiatisé par des concepts.
Whitehead appelait cette tendance à confondre cette réalité conceptuelle avec les données ou les faits « bruts », « la fallace du réalisme mal placé » ( the fallacy of misplaced concreteness). La reconnaissance de ce problème marqua un progrès important dans la science moderne et la philosophie, et le fait selon lequel les personnes ne perçoivent jamais la réalité en tant que telle en vint ainsi à marquer toute la pensée moderne.
Néanmoins, cet argument a eu un effet malheureux sur la sociologie.
Durkheim, dans son débat avec James, l’avait déjà anticipé et son traitement sociologique de la pratique le prenait en compte. Affirmer que tel n’est pas le cas et, en conséquence, tenter de corriger le soi-disant « positivisme » durkheimien, a conduit à considérer ses descriptions empiriques détaillées des pratiques comme s’il se référait ou parlait de concepts.
L’aboutissement de cette « correction » de Durkheim en sociologie, notamment dans la réponse apportée par Parsons et d’autres au positivisme, fut de conduire à une tentative de systématisation du cadre conceptuel propre à la recherche et à la théorie sociologiques. Un cadre suffisamment systématique pour qu’en dépit de la critique pragmatiste du positivisme, il soit possible de justifier d’une démarche proprement scientifique, même si elle n’a affaire à rien d’autre qu’à des concepts (affinés et « opérationnalisés »).
Il y a néanmoins deux problèmes avec cette démarche, et ces deux problèmes expliquent le statut prétendument paradigmatique de la discipline.
Le premier est que les « objets » sociaux sont différents de ceux dont traitent les sciences « dures ». La science tente de rendre compte des relations entre des choses, des entités non humaines, dépourvues de toute dimension de nature sociale(ou intentionnelle). Comme Vico l’avait souligné dès1710, les causes qui déterminent les phénomènes naturels ne nous sont pas accessibles car elles ne relèvent pas de notre fait. D’autre part, et à l’inverse, c’est nous qui produisons les phénomènes sociaux et donc, à ce titre, ceux-ci entretiennent une relation totalement différente avec leurs causes. Le fait que les choses naturelles ne peuvent être perçues qu’en mobilisant des concepts sociaux (des mots) dans le processus de la pensée signifie qu’il y a nécessairement une certaine distorsion entre la réalité en elle-même et la réalité telle qu’elle est conçue par les scientifiques.
Dans le cas des choses et des relations sociales, la situation est néanmoins bien différente. Les choses sociales ne sont à proprement parler des « choses » que dans la mesure où elles sont reconnaissables par autrui comme des choses sociales, d’une certaine sorte et dans un certain contexte.
En d’autres termes, elles sont en un sens sociales à l’origine. Or, dès lors que la socialité a été identifiée à des concepts, la réalité sociale a été considérée comme conceptuelle à l’origine. Il n’y a pas de faits sociaux « bruts ».
Tout serait socialement construit.
Il s’agit là d’un problème que Durkheim avait compris et sur lequel il a beaucoup travaillé. Cependant, il y a une tension dans l’argument de Durkheim qui est souvent négligée, ce qui conduit à le définir comme un positiviste. Alors que les choses sociales sont construites afin d’être dotées d’une signification – ce qui, dans des termes conventionnels, signifie qu’elles sont construites pour prendre une forme conceptuelle –, leur caractère reconnaissable, et donc leur intelligibilité, dépend des détails de leur accomplissement, et non pas de concepts ou de typifications conceptuelles. Ces choses sociales sont faites d’événements concrets, de sons, de mouvements.
Les concepts, croyances et récits ne sont, selon Durkheim, que produits rétrospectivement afin de rendre compte de l’intelligibilité de ces sons et mouvements. Ils constituent le résultat final d’un processus empirique de construction de flux interactionnels d’actions reconnaissables. De plus, ils n’expliquent pas la façon dont ces flux d’interactions ont été produits.
Comme le dit Durkheim, ils constituent toujours des phénomènes secondaires et, comme les institutions, ils agissent comme contextes de description ou comme cadres pour des actions qui se sont déjà déroulées, et non comme des facteurs qui auraient assuré leur production.
Par contraste, les « choses » des sciences naturelles sont constituées de relations qui apparaissent sous une forme conceptuelle : éléments, gravité, molécules, inertie, etc. Leurs « causes » ont aussi leurs noms spécifiques.
Les noms que nous donnons aux choses naturelles ne sont que des concepts qui tentent de capturer notre compréhension humaine des relations naturelles. Même les concepts fondamentaux qui leur sont appliqués, tel le concept de causalité, n’ont, comme Hume l’a pointé, aucune validité. Le point essentiel est que ces concepts ne résultent pas de ces processus naturels, pas plus qu’ils ne les créent, dans la mesure où ils résultent naturellement de processus sociaux. L’idée est que nous voyons les phénomènes naturels à travers des lunettes conceptuelles. Il est parfois possible de les voir d’une façon nouvelle et différente parce qu’ils sont placés juste sous nos yeux. Mais cela est très difficile.
Avec les choses sociales, la situation est différente. Les sons et les mouvements que nous cherchons à comprendre n’ont aucune vie causale secrète qui leur serait propre. En tant qu’objets sociaux, ils sont produits afin d’être intelligibles pour autrui sous des formes toujours particulières. Nous n’avons pas besoin de les conceptualiser avant de pouvoir les comprendre ou avant d’en parler. En fait, la situation est exactement à l’inverse. Nous devons les reconnaître/comprendre en tant que sons et mouvements d’une certaine sorte afin de pouvoir les conceptualiser.
Ainsi débouche-t-on sur le paradoxe sociologique fondamental : parce que les choses sociales ont comme but principal d’être partagées avec autrui – d’avoir une signification pour autrui –, parce qu’elles doivent être construites pour satisfaire à des besoins conceptuels, les pratiques (sons, mouvements) qui construisent ces choses ne peuvent être de nature conceptuelle. Si elles l’étaient, cela conduirait toute tentative de saisie du sens à une régression infinie, comme le suggèrent certains post-modernistes.
Or, dans nos interactions ordinaires, nous ne faisons pas l’expérience d’une telle régression ou d’une telle ambiguïté. La plupart du temps, nous réussissons effectivement à communiquer. Les pratiques dont nous nous servons pour produire des significations sociales sont concrètes et réelles, et non pas conceptuelles. La réalité naturelle n’est pas constituée par nos usages, nous en faisons l’expérience d’un point de vue extérieur, à travers la médiation de concepts (argument de Vico). De son côté, la réalité sociale se constitue par l’usage, à travers les détails par lesquels sont accomplies les pratiques. Ces processus qui produisent la réalité sociale peuvent être étudiés directement par ceux qui les mettent en œuvre et leurs résultats étudiés empiriquement.
Si la société est ainsi certainement le lieu où résident les concepts qui médiatisent la perception et la pensée, ces concepts sont des phénomènes de second ordre qui n’existent pas avant d’avoir été construits par des pratiques, selon un processus continu.
Le chercheur en sciences naturelles ne peut véritablement regarder derrière les concepts pour parvenir aux données « brutes ». En revanche, le chercheur en sciences sociales peut observer la construction sociale de la signification. Ainsi, alors que les sciences naturelles sont confrontées au problème des médiations conceptuelles – comme Whitehead l’a montré –, dans une large mesure ce n’est pas le cas pour la sociologie. Les pratiques sociales sont déployées sous nos yeux et le processus par lequel les pratiques sont rendues intelligibles peut être examiné.
Que les pratiques sociales soient dotées d’une concrétude que l’accent mis sur les concepts – et la transformation de la sociologie en une science des concepts – obscurcit, c’est ce que j’appelle la « fallace de l’abstraction mal placée » ( fallacy of misplaced abstraction.) À travers ce sophisme, les sociologues ont remplacé une réalité sociale concrète et détaillée par un modèle conceptuel systématique. Bref, la réalité sociale ne pourrait être appréhendée autrement que comme une réalité conceptuelle. Et ainsi, c’est parce que les choses sociales seraient à l’origine des choses significatives qu’elles seraient aussi à l’origined’ordre conceptuel. Cette identification du significatif et du conceptuel est désormais tenue pour une évidence par la théorie sociologique. Dès lors, un modèle conceptuel de la réalité sociale se présente comme une réponse sophistiquée au positivisme. Et les sociologues qui, pour leur part, insistent sur les études empiriques se voient qualifiés de positivistes.
C’est sur ce dernier point que Durkheim comme les interactionnistes contemporains sont mal compris. Ils insistent sur les études empiriques.
Mais ce qu’ils proposent ne relève pas du positivisme. Ils proposent d’étudier le processus social par lequel sont construites des pratiques sociales reconnaissables et d’analyser les détails par lesquels ce caractère reconnaissable est produit comme étant constitutif de l’ordre social. La pratique est première, le concept second.
***
J’aimerais terminer avec une remarque sur la pertinence de l’interactionnisme et de la pratique face aux questions soulevées par la globalisation et la démocratie. La croyance que les institutions organisent la société moderne et que le droit et les processus bureaucratiques peuvent offrir les conditions d’une juste compétition en contraignant les comportements individuels, constitue l’un des problèmes posés par la globalisation. Cette perspective repose sur une conception particulière des institutions formelles qui résulte justement de l’accent mis sur les concepts plutôt que sur les pratiques. Si les institutions fonctionnent avant tout à travers des comptes rendus pratiques ( accounts) plutôt que par des règles formelles, alors le véritable lieu de la moralité doit être placé à ce niveau. Le problème, alors, est 1°que nous ne pouvons pas réguler ces comptes rendus formellement, et que donc la justice basée sur des règles formelles entraîne une sorte de mêlée générale, 2° que les comptes rendus se nourrissent jusqu’à un certain point de l’ordre institutionnel, et qu’ils ne sont donc pas assez fragiles pour requérir le type d’ordre moral qu’exigent le soi ( self) et l’intelligibilité dans les pratiques concrètes des ordres d’interaction.
Cependant, le fait de rendre compte engage les gens dans le travail du soi et de l’intelligibilité. Ainsi, la pratique du rendre compte est contrainte dans une certaine mesure, par en dessous, par la moralité de l’interaction.
C’est pourquoi les chercheurs découvrent que les normes qui régissent les comptes rendus contribuent souvent plus que les lois à rendre les choses plus équitables. Le problème, au niveau des comptes rendus, est qu’ils n’intègrent aucune sanction des violations de la moralité. Tout est permis dès lors que les comptes rendus sont pris en compte, et que l’on ne viole pas le sens qu’a le partenaire du caractère approprié de son compte rendu, tandis qu’au niveau de l’ordre de l’interaction, les violations empêchent de réaliser l’intelligibilité et le soi.
Malheureusement les sociologues ont cru durant la plus grande partie du XXe siècle que la seule façon d’analyser les problèmes sociaux de grande ampleur était de leur appliquer des théories sociales à grande échelle produisant des modèles conceptuels des relations entre les institutions sociales et les individus. Ce fut une erreur. Le fait de remplacer la réalité par des modèles conceptuels et de centrer l’attention sur les institutions formelles plutôt que sur les pratiques situées a masqué les possibilités qu’il y avait d’approcher de manière vraiment empirique, en sociologie, les questions de théorie de la connaissance, de la justice et de l’ordre social…
( Traduit par Philippe Chanial [*])
 
NOTES
 
[*] Qui remercie Louis Quéré pour sa relecture de cette traduction et ses suggestions.
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