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AuteurPatrick Viveret du même auteur
Je voudrais présenter ici deux séries d’hypothèses et pistes de travail, que je ne pourrai évidemment aborder que de manière assez succincte.
2
- Les problèmes engendrés par notre mode de croissance insoutenable exigent d’aller vers des projets tant personnels que collectifs caractérisés par ce que Majid Rahnema nomme la « simplicité volontaire », ou Pierre Rahbi la « sobriété heureuse ». Or nos modes de représentation et de calcul de la richesse sont de ce point de vue contre-productifs, car ils nous maintiennent dans la voie de cette croissance insoutenable où le désir de posséder toujours plus compense la dépression du mal-être.
- Ce rapport pathologique et toxicomane s’exprime particulièrement dans l’économie spéculative où la monnaie n’est plus un moyen d’échange et se trouve fétichisée comme désirable en soi. Ce dérapage – qui n’est pas nouveau dans l’histoire humaine, mais atteint aujourd’hui des niveaux proprement délirants (le rapport est de un à cent entre l’économie réelle et l’économie spéculative) – pose à nouveau la question d’une lutte majeure contre les inégalités, passant notamment par la proposition d’un « revenu maximal acceptable » indexé sur les minima sociaux.
Des modes de représentation et de calcul de la richesse devenus contre-productifs
3 Le IIe Sommet de la Terre à Johannesburg a mis en évidence, y compris dans ses frustrations, ses déceptions et ses échecs, un accord assez large de la communauté internationale, scientifique, politique et en grande partie économique, sur le fait que notre modèle de développement dominant, celui qu’on appelle « occidental », n’est ni projetable, ni soutenable, ni universalisable dans l’avenir. À partir d’un indicateur relativement simple, l’empreinte écologique, c’est-à-dire la surface nécessaire pour que chaque habitant de la Terre puisse d’une part, y puiser des ressources suffisantes pour satisfaire ses besoins, et d’autre part, éjecter ou retraiter ses déchets, on constate qu’un certain nombre de pays développés, France comprise, sont déjà, du point de vue de leur propre territoire, au-delà de la surface admise. Que l’ensemble de la planète adopte notre modèle de développement et notamment que la Chine adopte celui des États-Unis, et il nous faudra prévoir dès aujourd’hui trois planètes et cinq pour après-demain !
4 Le deuxième principe retenu de Johannesburg a été assez bien résumé par la formule de Nicolas Hulot reprise dans le discours de Jacques Chirac : « La maison brûle et nous regardons ailleurs. » On peut d’ailleurs parler d’euphémisme dans la mesure où non seulement nous regardons ailleurs, mais plus encore, compte tenu de notre modèle de développement actuel, nous passons notre temps à jeter de l’huile sur le feu de la maison qui brûle ! Une question se pose alors : comment se fait-il que, connaissant le diagnostic et les remèdes à notre mal et l’accord se faisant de plus en plus large sur le fait que nous allons droit dans le mur si nous continuons dans cette direction, nous persistions dans cette attitude résolument contradictoire ? Il nous faut changer de cap, et cela nous conduira nécessairement à reconsidérer nos représentations, nos modes de circulation et de production de la richesse.
5 Nous sommes dans la situation d’un marin qui choisirait de prendre un nouveau cap mais dont les instruments de bord resteraient réglés sur le cap précédent : les nôtres sont réglés sur cette croissance productiviste devenue insoutenable. Il importe donc de revoir nos indicateurs de richesse, en particulier notre définition de la production, de la productivité, et toutes les conséquences qui s’ensuivent en termes de rentabilité.
6 Sur ce terrain, il est intéressant de noter le décalage frappant entre les indications fournies par le PIB et celles par exemple, de l’indice de santé sociale tel qu’il est calculé par le Fordham Institute et dont le Réseau d’alerte sur les inégalités et Alternatives économiques se sont inspirés en France pour créer le BIP 40 (baromètre des inégalités et de la pauvreté).
7 L’indice de santé sociale, publié depuis 1987 dans le cadre d’un rapport annuel du Fordham Institute for Innovation in Social Policy (New York)
8 est calculé à partir de seize indicateurs élémentaires[1] [1] . Mortalité infantile, enfance maltraitée, pauvreté...
suite. Dans le cas des États-Unis, l’indicateur progresse parallèlement au PIB jusqu’au début des années soixante-dix, puis s’en écarte. Depuis 1998, l’agence canadienne de Développement des ressources humaines-Canada applique le même indice (légèrement modifié), avec sensiblement la même évolution – les deux indicateurs divergent un peu plus tardivement au Canada.
9 D’autres indicateurs donnent des décalages comparables. C’est le cas des indicateurs de développement humain, de développement soutenable ou de bien-être économique. Bien entendu, chaque type d’indicateur répond à des conventions qui méritent d’être discutées et critiquées. Mais c’est tout particulièrement le cas pour le PIB, qui a été forgé après-guerre, dans le contexte de la reconstruction et de manière à favoriser la production industrielle marchande, et dont on se sert le plus souvent comme s’il donnait une vision neutre et objective de la richesse d’un pays.
10 Nous devons donc nous poser la question de ces « thermomètres » dont je disais, dans mon rapport à Guy Hascoët, qu’ils nous rendent malades, non seulement parce qu’on ne sait pas s’ils nous indiquent la bonne température, mais parce qu’ils ont tendance à nous faire adopter des comportements de plus en plus destructeurs. S’engager dans la direction de nouveaux indicateurs ( cf. le résumé très utile établi par Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice dans leur livre, Les nouveaux indicateurs de richesse, La Découverte-Repères) ne signifie pas qu’il faille tout compter ou mesurer, fût-ce autrement. La bataille culturelle à conduire est autant sur le terrain du droit à compter autrement que sur celui du droit à ne pas tout compter. L’essentiel de ce qui compte vraiment dans l’ordre de l’être (la beauté, l’amour, la liberté, etc.) est par nature au-delà du mesurable. Il ne faut jamais oublier que la quantification est un outil au service de la qualification, et non l’inverse. Et la qualification relève par nature de la délibération démocratique. C’est en effet la question centrale du rapport à l’être et à l’avoir qui doit être abordée, et donc la nature de nos projets de vie, aussi bien sur le plan personnel que collectif, sur le plan local que global, sur le plan du déroulement de nos vies individuelles que des stratégies de transformation du monde.
11 En ce début du xxie siècle, l’humanité a en quelque sorte rendez-vous avec elle-même. À côté du défi écologique – qu’allons-nous faire de notre planète ? –, nous nous trouvons face à une deuxième question radicale : qu’allons-nous faire de notre espèce, de notre propre famille humaine ? Si nous faisons mauvais usage de ce formidable pouvoir que nous sommes en train d’acquérir sur la fabrication même du monde humain, il se peut que nous mettions fin à l’aventure humaine, non seulement par notre travail d’autodestruction, mais aussi, sans même l’avoir décidé, par notre entrée dans une autre espèce – ce qu’un certain nombre d’experts ou de théoriciens commencent à appeler une post-humanité.
12 Et j’ajouterai une troisième question qui, nous venant de toute la révolution de l’intelligence et de la mutation informationnelle, se situe à l’articulation du rapport entre les transformations personnelles et les transformations collectives et touche à la nature même du travail dans nos vies. Aujourd’hui, notre temps hors travail a tendance à devenir prépondérant. D’ores et déjà, nous sommes dans une situation où sur une durée de vie moyenne de 78 ans, nous n’en passons guère que 10 % au travail (au sens statistique et économique du terme) – et moins de 20 % de notre vie éveillée. Le sésame classique qui définit nos rapports sociaux risque bel et bien de se transformer : pour répondre à la question « que faites-vous dans la vie ? », nous devrons de plus en plus répondre à cette autre question, beaucoup plus fondamentale car portant sur la totalité de notre temps de vie : que faisons-nous de notre vie ?
13 L’articulation de ces trois questions à la fois passionnantes et vertigineuses – qu’allons-nous faire de notre planète ? de notre espèce ? de notre vie ? – est le champ même de nos défis personnels et collectifs. Par rapport à ces enjeux, nous avons forcément besoin de poteaux indicateurs qui nous renseignent sur notre état d’avancée ou de recul. Or le problème que nous rencontrons est que nos indicateurs actuels, et singulièrement les indicateurs économiques, nous apportent le plus souvent des informations qui, au regard de ces trois grands desseins, soit ne sont pas très importantes soit nous conduisent sur de fausses pistes.
14 Le paradoxe tragique que nous vivons, c’est que le bon usage des mutations actuelles (révolution de l’intelligence et du vivant) nous permettrait d’aller dans la direction d’un développement humain soutenable (incluant des décroissances dans les secteurs d’activité écologiquement ou socialement destructeurs). Ces mutations se caractérisent en effet par l’abondance potentielle, la socialisation accrue de ces forces « productives » que sont la vie et l’intelligence, la réduction du temps de travail dans le temps de vie, l’extension possible de la sphère de la gratuité. Le principal blocage vient du décalage entre ces potentialités et les systèmes économiques, sociaux et émotionnels, qui restent structurés par les logiques de la peur et de la régression ; le cœur du mal-développement mondial est lié aux logiques de la possession et de l’avoir. Nous sommes en présence d’une nouvelle contradiction marxienne, entre de nouvelles forces productives de plus en plus socialisées et des rapports sociaux et émotionnels qui restent structurés par des logiques de privatisation et de peur du manque.
15 Le décalage entre le modèle culturel, social et politique, et le modèle technique et économique devient ainsi explosif. Plus nous produisons de richesse avec moins de travail humain, plus nous échappons au règne de la rareté, et plus la question essentielle de l’humanité ne devrait plus être celle de la lutte pour la survie mais celle de la coopération pour la qualité et l’intensité de la vie. Loin d’adhérer au modèle des « guerriers puritains » commun à Georges Bush et à Ben Laden, nous devrions être des « coopérateurs ludiques ». Comme l’ont montré les travaux préparatoires à la conférence de Johannesburg, seule une logique de coopération est de nature, au niveau mondial, à traiter des problèmes aussi cruciaux que l’eau, les épidémies (en particulier la pandémie du sida), la malnutrition ou le chômage.
16 Or le modèle culturel aujourd’hui dominant en Asie (au Japon, mais aussi en Chine) et en Amérique du Nord incite au contraire à réagir à la difficulté par un surcroît de vitesse, d’effort, de logique guerrière. C’est aussi pourquoi le puritanisme sexuel constitue l’un des traits dominants de cette vision. Misère sexuelle et spirituelle vont de pair chez ceux qui lisent le monde à travers le schéma simplificateur et sectaire de l’« axe du mal ». Le fantasme de ces obsédés de la rareté n’est pas érotique : il est pornographique, c’est-à-dire fondé non sur le désir amoureux mais sur celui de la domination.
La double face de la monnaie : doux commerce et guerre économique
17 La double nature du commerce et de la monnaie est directement liée au débat sur une nouvelle approche de la richesse. On oublie trop souvent, quand on évoque « le doux commerce » de Montesquieu, la seconde partie de sa phrase qui contient une critique redoutable de ce que Polanyi nommera plus tard la « société de marché ». Reprenons la phrase exacte de l’Esprit des lois [livre XX, chap. II] :
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19 Car ce signe étonnant qui cumule trois fonctions partiellement contradictoires est d’abord une langue et, comme toute langue, elle peut être la meilleure et la pire des choses. Le meilleur se situe évidemment dans la facilitation de l’échange et dans le processus de pacification qui lui est lié. Le mot « payer » en porte la trace puisqu’il vient du latin pacare, pacifier. C’est dans cette perspective que le commerce peut être présenté comme une alternative à la guerre. Mais, dans le même temps, la monnaie est aussi le vecteur de la violence des rapports sociaux, comme l’ont bien montré Michel Aglietta et André Orlean dans la Violence de la monnaie[2] [2] Michel Aglietta et André Orlean, la Violence de la monnaie,...
suite. Loin d’être du côté d’un marché régulé et pacifié, la monnaie est alors vecteur du désir de toute-puissance et structure des rapports sociaux où l’absence de monnaie à un pôle génère la misère physique (et parfois psychique) tandis que l’excès de monnaie à l’autre pôle génère (souvent) la misère morale.
20 Cette ambivalence de la monnaie, porteuse de paix ou de violence, se manifeste aussi dans son abstraction. D’un côté, celle-ci permet son universalisation et facilite les échanges au loin, dans l’espace (cas des grandes monnaies convertibles) ou dans le temps (par l’épargne et l’investissement). Mais cette monnaie qui permet l’échange au loin finit aussi par détruire l’échange de proximité. À quoi ça sert de pouvoir acheter un produit fabriqué à dix mille kilomètres de chez soi si l’on ne peut échanger avec son voisin qui vit dans la pauvreté ? À quoi bon pouvoir mettre de l’argent de côté pour le retrouver dans vingt ans si l’on ne peut assurer la vie des siens le mois suivant ? C’est à ce déficit de proximité que se sont attaqués tous les nouveaux mouvements d’échange nés ces dernières années et qui témoignent d’une grande créativité sociale.
21 Qu’il s’agisse des réseaux d’échange réciproque de savoirs, des SEL (systèmes d’échange locaux), des LETS ( local exchange trade sytem ) anglosaxons, des réseaux latino-américains de « troc multiréciproque », des banques du temps italiennes ou du système time dollar américain, il s’agit toujours, sous des modalités différentes, de retrouver les fonctions pacificatrices de l’échange que les monnaies officielles ont fini par occulter. En proclamant, comme le dit une formule souvent utilisée dans ces réseaux d’échange, que « le lien est supérieur au bien », il s’agit aussi de réinsérer l’être humain au cœur de cet échange, où il finissait par disparaître dans sa pure fonctionnalité économique de producteur et de consommateur.
22 À la question – éminemment complexe et sujette à réponses diverses voire contradictoires – « qu’est-ce que la richesse ? », la monnaie permet de répondre : est richesse tout désir exprimé par de la monnaie ; et comme la monnaie est universellement diffusée et que tout individu est porteur de désir, la monnaie permet de convertir ce désir en équivalent universel. Au passage cependant, deux grands problèmes ne sont pas réglés : celui des désirs destructeurs qui ont le même statut que les désirs qui renforcent la collectivité ; celui des inégalités dans l’accès à la monnaie.
23 Cela nous conduit donc également à reposer la question de la formation des revenus et de l’ampleur des inégalités.
Lutter contre les inégalités : l’hypothèse d’un plafonnement des revenus des individus
24 Au moment où l’on demande aux catégories les plus modestes d’accepter des régressions sociales majeures au nom de la compétitivité, il est inacceptable de voir se constituer des fortunes sur la base de pures logiques spéculatives et rentières. Tant pour des raisons de justice sociale que d’ordre public et de politique de santé, il faut donc stopper la dérive folle des très hauts revenus.
25 Quel est en effet l’argument principal des dealers dans une cité de banlieue quand ils cherchent à convaincre un jeune d’entrer dans un réseau de revente ? « Pourquoi te fatiguer à gagner en un mois ce que tu peux gagner en une journée ? Regarde au JT, on a encore eu l’exemple d’un grand patron qui rafle un paquet énorme de stocks options ou augmente son salaire de 30 % alors que sa boîte est en difficulté… Telle est la loi de la jungle dans laquelle nous sommes. » Au-delà d’un certain seuil, les inégalités de revenu ou de fortune sont des incitations à l’incivisme et à la délinquance. C’est encore plus vrai à l’échelle mondiale. Quand la fortune de deux cent vingt-cinq personnes est égale au revenu de deux milliards et demi d’êtres humains (chiffres officiels du PNUD), le cocktail explosif de l’humiliation et de la misère constitue un réservoir de choix pour les fondamentalismes, les intégrismes et les terrorismes de toute nature. Problème d’ordre public donc, mais aussi problème de santé mentale. Au-delà d’un certain niveau de fortune, il se met en place un phénomène psychique de déréalisation. C’est ce processus qui se produit chez nombre de sportifs, d’artistes, de PDG, de présentateurs de TV, etc., qui « disjonctent » et, circonstance aggravante, entraînent souvent les collectifs ou les entreprises dont ils sont membres ou responsables dans leur propre délire. Le cas Messier-Vivendi en est un exemple patent. Outre des raisons de justice sociale évidentes – rien ne peut justifier que des êtres humains soient à la rue quand d’autres ne savent pas quoi faire de leur argent –, une réforme de ce type devrait être proposée conjointement par le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Santé. Plusieurs modalités sont envisageables. L’une d’entre elles, libérale dans ses modalités d’application, consisterait à proposer un processus en deux temps.
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- Le Parlement délibère du niveau maximal d’inégalités réelles (et non statistiques) compatibles avec l’idée que la collectivité se fait de ses propres valeurs. Il définit ainsi un seuil de revenu minimal et un seuil de revenu (personnel) maximal. Les deux revenus sont liés selon le principe thermostatique : quand il y a excès d’un côté, insuffisance de l’autre, on crée une boucle de rétroaction positive. Si l’on veut augmenter le RMA (revenu maximal acceptable personnel), il faut augmenter aussi les minima sociaux. Dans le cas où le Parlement refuserait de définir un plafond, il doit assumer publiquement la réalité du niveau d’inégalités. Reconnaître par exemple, qu’au pays de la Déclaration des droits de l’homme, l’inégalité effective est aujourd’hui dans un rapport de un à mille et au-delà. Aux États Unis, comme le rappelle Alain Caillé, le rapport entre les salaires les plus bas et ceux des PDG est passé entre 1970 et 2000 d’un rapport de 1 à 39 à un rapport de 1 à 1000, soit une multiplication par 25.
- Le plafond maximal personnel étant défini, tout revenu supérieur peut être, au choix, versé dans l’ISF ou, si l’on démontre l’utilité sociale de ce supplément de revenu, affecté à une fondation. La fondation peut être en effet un bon cadre pour répondre de manière très libérale à cet objectif très radical. Dans ce cas, les personnes dont le revenu dépasse le RMA disposeraient de la première partie de l’année fiscale pour déposer un projet de fondation associant la personne concernée et la collectivité. La fondation peut d’ailleurs porter le nom de cette personne si cela peut satisfaire son ego, mais comme dans toute fondation, la collectivité y est représentée et les objectifs affichés doivent correspondre à des critères d’utilité publique ou sociale (au sens large : y compris écologique).
27 Il faudra, bien entendu, répondre à l’argument du risque d’évasion fiscale qu’une telle mesure ne manquera pas de susciter. Ce projet devrait donc être couplé avec d’autres propositions concernant la lutte contre les paradis fiscaux, défendues notamment par ATTAC. Mais on peut d’ores et déjà dire que ceux qui sont cyniques et inciviques au point de refuser une telle mesure sont peu utiles à leur pays. Dans une économie de la connaissance et à l’heure de la révolution de l’intelligence, la qualité de l’intelligence est directement liée à la qualité d’écoute et de générosité. L’autisme et le cynisme ne sont guère propices à la fécondité de l’intelligence collective. Leur « délocalisation » volontaire ne serait pas pour le coup un drame national…
Annexe
Annexe : les coûts du mal-être
28 L’une des leçons les plus claires des études internationales sur les grands risques de l’avenir est la suivante : la plupart des grands maux que les conférences internationales cherchent à combattre – misère, faim, non-accès à l’eau potable, soins de santé insuffisants ou inexistants, dérèglements écologiques ou, comme à Genève, inégalités d’accès aux techniques de communication – pourraient être combattus efficacement avec des moyens modestes au regard des sommes démentielles que nous dépensons chaque année pour l’armement, les drogues ou la publicité. Qu’on en juge par les chiffres officiels du PNUD.
29 En 1998, cet organisme officiel des Nations unies avait calculé ce que l’on pourrait appeler le rapport entre le nécessaire et le superflu à l’échelle mondiale en établissant sur quelques grands postes vitaux (nourriture, accès à l’eau potable, éducation de base… ) une comparaison avec d’autres dépenses à l’évidence moins urgentes (achat de cosmétiques ou de crèmes glacées par exemple). Les résultats en étaient édifiants. Qu’on en juge :
- la satisfaction des besoins nutritionnels et sanitaires supposerait, selon le PNUD, une dépense additionnelle annuelle de treize milliards de dollars, somme que la communauté internationale prétend ne pas pouvoir mobiliser ; dans le même temps cependant, les dépenses pour l’achat d’aliments pour animaux en Europe et aux USA s’élevaient (en 1998 donc) à dix-sept milliards de dollars !
- l’accès à l’eau et à l’assainissement pour les six milliards d’êtres humains aurait exigé annuellement des dépenses supplémentaires de neuf milliards de dollars ; l’achats de crèmes glacées en Europe se montait, lui, annuellement à onze milliards de dollars ;
- un programme mondial permettant d’offrir des soins de gynécologie et d’obstétrique à toutes les femmes aurait exigé douze milliards de dollars. Trop cher ! Mais ces douze milliards représentent justement la seule consommation annuelle de parfum en Europe et aux USA.
30 Au total, disait le PNUD en 1998, il aurait été possible avec quarante milliards de dollars supplémentaires par an de s’attaquer pour de bon à la famine, au non-accès à l’eau potable et à ces maladies souvent mortelles que l’on sait pourtant soigner ou prévenir à des coûts réduits telles que la tuberculose, la diphtérie, le paludisme, etc. Peut-on sérieusement prétendre que l’on ne peut mobiliser de telles sommes alors que dans le même temps, la seule consommation de cigarettes en Europe s’élevait à cinquante milliards de dollars et celle des achats de boissons alcoolisées (toujours en Europe) à cent cinq milliards de dollars. Mieux, ou plutôt pire, la consommation de stupéfiants dans le monde représentait une dépense de quatre cents milliards de dollars !
31 Ces estimations du PNUD appellent deux remarques. La première, c’est qu’elles sont calculées sur la base de coûts locaux. Pour prendre l’exemple de l’eau potable, si l’on confie sa gestion aux multinationales de l’eau, il faut fortement augmenter ces sommes. Mais justement, préfère-t-on permettre aux populations d’assurer elles-mêmes leur subsistance ou choisit-on d’organiser leur dépendance à l’égard des multinationales du secteur agro-alimentaire ou pharmaceutique ?
32 La seconde remarque, c’est que ces chiffres datent de 1998. Se sont-ils modifiés depuis ? Oui, mais dans le sens de l’aggravation des écarts. Aujourd’hui, les sommes en question avoisinent les cinq cents milliards pour les stupéfiants, les mille milliards de dollars pour les budgets d’armement et, lisez bien, les cinq cents milliards de dollars pour la seule publicité. Faites le compte : d’un côté, on prétend ne pas pouvoir trouver la cinquantaine de milliards de dollars supplémentaires qui permettrait de répondre aux besoins vitaux des êtres humains ; de l’autre, on en trouve dix fois plus rien que pour la publicité dont personne ne peut prétendre de bonne foi qu’elle correspond à un besoin vital… sauf peut-être monsieur Le Lay, patron de TF1…
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34 Ces propos révélateurs sont extraits du livre les Dirigeants face aux changements (Éditions du Huitième Jour, 2004). En septembre, le pdg de TF1, dans une interview donnée à Télérama (n° 2852) où il cherchait à atténuer ses propos, redisait pratiquement la même chose, mais cette fois-ci en « langue de bois » :
35
36 Merci à Télérama d’être revenu sur ces propos en voie de banalisation pendant l’été 2004 et d’en avoir fait sa Une afin de ne pas laisser passer sans réagir une attitude qui, si TF1 était une télévision, aurait dû valoir à leur auteur un licenciement pour faute déontologique grave. Nous avons là en tout cas un exemple édifiant de l’usage de ces fameux cinq cents milliards annuels de dépenses publicitaires !
37 Que l’on médite toutes ces comparaisons : elles démontrent, à rebours de toutes les thèses dominantes, que la plupart des problèmes de l’humanité ne résultent pas d’une absence de ressources monétaires ou techniques. Quant à la rareté physique, quand elle existe (désertification, déforestation, épuisement de ressources non renouvelables), c’est aussi à l’aveuglement et à l’irresponsabilité de la course au profit ou à la volonté de puissance des humains qu’on les doit. C’est dire que ces chiffres vérifient une phrase particulièrement prophétique de Gandhi : « Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire le désir de possession (au sens de la cupidité) de chacun. »
Notes
[ 1] . Mortalité infantile, enfance maltraitée, pauvreté des enfants, suicide des jeunes, toxicomanie des teen-agers, sorties précoces du système scolaire, grossesses des adolescentes, taux de chomage, couverture sociale de la santé, pauvreté des plus de 65 ans, espérance de vie, crimes de sang, accidents de la route liés à l’alcool, possibilités de se loger, inégalité des revenus familiaux.
[ 2] Michel Aglietta et André Orlean, la Violence de la monnaie, PUF, 1982.
PLAN DE L'ARTICLE
- Des modes de représentation et de calcul de la richesse devenus contre-productifs
- La double face de la monnaie : doux commerce et guerre économique
- Lutter contre les inégalités : l’hypothèse d’un plafonnement des revenus des individus
- Annexe
POUR CITER CET ARTICLE
Patrick Viveret « au-delà de la richesse monétaire », Revue du MAUSS 2/2005 (no 26), p. 339-348.
URL : www.cairn.info/revue-du-mauss-2005-2-page-339.htm.
DOI : 10.3917/rdm.026.0339.






