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Revue du MAUSS

2007/2 (n° 30)

  • Pages : 320
  • ISBN : 9782707153623
  • DOI : 10.3917/rdm.030.0071
  • Éditeur : La Découverte


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Supposons que le destin de l’hétérodoxie soit de combattre l’orthodoxie. Comment l’emporter sur un ennemi aux mille visages ?

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Jadis, il était question d’individus rationnels qui se coordonnaient par les prix sur des marchés parfaits. Mais l’économie expérimentale restreint chaque jour un peu plus le domaine de la rationalité. L’économie de l’information nous invite à douter de l’efficacité des marchés. L’économie des organisations séjourne dans un univers de règles, de routines, de hiérarchies. La modélisation d’interactions stratégiques nous plonge dans l’indétermination des équilibres multiples ou, pire, dans l’univers des prophéties autoréalisatrices. Il serait possible de multiplier les exemples tant l’empire de l’économie s’est morcelé en d’innombrables baronnies, au point que plus personne ne peut prétendre en connaître la carte détaillée.

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À quoi l’on pourrait répondre que, dans les manuels de premier cycle – qui se ressemblent presque tous –, il est répété à l’envi que « la » science économique repose sur un consensus omnium si l’on s’en tient aux propositions de base : le libre-échange est préférable à l’autarcie, le plafonnement des loyers induit à terme une pénurie de logements, un SMIC trop élevé explique le chômage des demandeurs d’emploi les moins qualifiés, etc. Mais ce consensus même est lui aussi de moins en moins étendu : le lien de causalité entre le libre-échange et la croissance est discuté, l’effet d’un salaire minimum également…

Deux exemples

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L’une des forces de l’orthodoxie est sa plasticité, en particulier sa capacité à évoluer en fonction des réfutations empiriques. Prenons deux exemples. D’abord l’expérience « grandeur nature » de la transition du « socialisme » au « capitalisme ». Elle a donné raison aux hétérodoxes qui critiquaient les thérapies de choc : non, « l’économie de marché » n’est pas une machine que l’on puisse livrer clé en main et qui fonctionnerait conformément aux équations du modèle, quelles que soient les coordonnées temporelles et spatiales ; oui, l’histoire, la culture, les habitus, les rapports sociaux, la lutte pour le pouvoir, tout ce qui fait de nous des êtres sociaux, cela compte beaucoup. Il s’agissait là de simple bon sens pour quiconque avait suivi deux ou trois cours d’histoire et de sociologie pendant sa scolarité, mais certains économistes préfèrent ignorer ces « sciences molles ». Malgré cette inculture passagère, le résultat est là : les institutions sont désormais au programme de l’orthodoxie. Certes, pas de la meilleure façon [1]  Pour une meilleure façon, voir L’Économie institutionnelle... [1] quand un réflexe professionnel incite à les déduire des calculs individuels ou que se multiplient les benchmarkings à l’aveuglette. Mais il est enfin admis que les arrangements institutionnels sont déterminants en ce qu’ils réduisent l’incertitude, rendent les comportements plus prévisibles, soutiennent la confiance, etc. Mieux vaut tard que jamais.

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L’autre exemple est la brève histoire de l’essor et de la chute du Consensus de Washington. Au moins la recette avait-elle le mérite de la simplicité : déréglementer, privatiser, stabiliser. Les effets furent désastreux, surtout pour les plus pauvres. Le chevalier Stiglitz a instruit le procès de cette doctrine dévastatrice. Pourtant, malgré la rhétorique quasi gauchiste de ses best-sellers planétaires, son analyse n’a rien de particulièrement révolutionnaire pour les vieux lecteurs de Keynes. En substance : la mondialisation est une opportunité, à la condition d’être régulée ; cette régulation doit être adaptée à la situation particulière de chaque pays ; l’État a un rôle important à jouer si l’on veut que l’économie de marché fonctionne au profit du plus grand nombre. Mieux encore : la démocratie n’est pas un luxe réservé à quelques vieux pays occidentaux ; elle est une condition nécessaire du développement, car les intérêts de Wall Street et des multinationales ne se confondent pas avec l’intérêt général. Il est sympathique ce Stiglitz ! Mais il ne doit pas son prix Nobel à des travaux qui sentiraient le souffre de l’hétérodoxie.

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Son succès montre toutefois que de nombreux débats de politique économique peuvent être menés dans le cadre de l’économie académique. Certes, il existe encore des ayatollahs du tout-marché, de la flexibilité généralisée, de la précarité comme mode de vie, voire quelques crypto-monétaristes, et cela n’a rien de scandaleux dans une démocratie. Mais les outils de la critique sont disponibles dans toutes les bibliothèques universitaires : les marchés du travail et des capitaux ne fonctionnent pas comme celui du maïs ou des Cocottes Minute ; la protection de la propriété intellectuelle sur le marché des médicaments ne pose pas les mêmes problèmes que sur celui de la musique pour adolescents ipodés, etc. Qu’il s’agisse de la réforme fiscale, de la politique budgétaire ou monétaire, de la politique de l’emploi, de la politique de la concurrence, etc., ces débats ont lieu, non pas dans des revues clandestines, mais à l’abri d’organismes aussi respectables que l’OFCE (l’Observatoire français des conjonctures économiques) ou la Banque mondiale. Finalement, le centre de gravité de l’économie orthodoxe se trouve quelque part entre une social-démocratie tempérée et un libéralisme social. Quoi qu’il en soit, le temps des réponses doctrinales paraît révolu : la liste des échecs du marché est aussi longue que celle des échecs de l’intervention de l’État (effets d’aubaine, trappes en tout genre, etc.) ; donc les marchés doivent être régulés et de nombreuses réglementations sont nécessaires, mais les régulateurs doivent eux aussi être contrôlés et les réglementations procurent des rentes à des groupes de pression, etc. La mode est plutôt au bricolage et à la casuistique. Dans ces conditions, quel espace reste-t-il à l’hétérodoxie ?

La critique interne

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Sauf à perdre son âme, elle doit poursuivre son travail de critique interne, même si elle ne parvient pas à construire une maison commune, un cadre théorique alternatif et fédérateur. Car il est bon que les étudiants continuent à se poser des questions : les individus sont-ils imperméables à toute influence sociale ? Leurs préférences ne seraient-elles pas endogènes ? Ne peut-on préférer une représentation de la réalité économique en termes de processus plutôt que d’équilibre ? L’incertitude sur de nombreux marchés n’explique-t-elle pas les routines, les conventions, les comportements mimétiques, les prophéties autoréalisatrices ? Une notion aussi élémentaire que la « productivité marginale » a-t-elle une signification pour quiconque se donne la peine d’observer comment le travail est effectivement organisé ? Considérer que le « capital » puisse produire de la valeur ne serait-il pas une forme assez vulgaire de fétichisme ? La fiction de l’agent représentatif est-elle une façon recevable de contourner le problème de l’agrégation ? Peut-on sérieusement prétendre expliquer la crise en Argentine avec un modèle d’équilibre général calculable ? Et bien d’autres questions encore…

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Mais nous savons depuis longtemps qu’il en faut plus pour déstabiliser l’orthodoxie. On ne détruit que ce que l’on remplace. Et les économistes sont volontiers schizophrènes. Ceux dont le métier est d’analyser la conjoncture utilisent des modèles éclectiques dont l’armature reste souvent celle de la bonne vieille synthèse classico-keynésienne. Si le but est de prévoir les effets d’une variation du taux d’intérêt, d’un choc pétrolier, d’un krach immobilier, mieux vaut en effet se référer à des relations connues depuis longtemps entre des variables agrégées (consommation, investissement, revenus, inflation…). Par ailleurs, lorsque les questions se font plus précises, le praticien se soucie moins de théorie pure que du choix de la meilleure technique économétrique. Car la tendance est à l’économie appliquée. Loin des controverses entre écoles ou courants, on s’intéresse à la qualité des données, aux expériences naturelles, aux différences de différences… Le pragmatisme conduit à répondre de façon empirique à des énigmes concrètes : quel est l’effet d’un impôt progressif sur les inégalités de revenus ? Quel est l’effet de l’allocation-logement sur le marché des studios parisiens ? Quel est l’effet d’un programme d’aide en espèces sur la scolarisation des filles dans tel pays en développement ? Etc. Il est permis de discuter des connaissances apportées par des travaux difficiles à généraliser et qui se contredisent fréquemment les uns les autres, mais ils présentent l’avantage, outre leur rigueur méthodologique, d’imposer une certaine prudence dans la formulation des réponses et des prescriptions.

La critique externe

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Il reste alors la critique externe. Elle consiste, par souci de réalisme, à réintroduire dans l’analyse tout ce dont il était fait abstraction naguère : l’histoire, les rapports sociaux, les relations de pouvoir, les groupes sociaux, les cultures, les irréversibilités, etc. À quoi les économistes orthodoxes ont longtemps répondu que chacun était libre de devenir historien, sociologue, ethnologue, ou philosophe, donc libre d’aller jouer ailleurs… Mais nous n’en sommes plus là car la stratégie impérialiste, dont Gary Becker était jadis un représentant relativement isolé, produit aujourd’hui des effets spectaculaires, pour beaucoup grâce à des alliances fructueuses avec la psychologie expérimentale, les sciences cognitives, l’ethnographie, la philosophie politique… L’article d’Akerlof sur l’échange de dons, critiqué dans ces colonnes, n’a plus rien d’exotique : George [2]  Prénom d’Akerlof… (ndlr). [2] a découvert ensuite l’existence des normes, il a lu Erving Goffman, Pierre Bourdieu et même Betty Friedan, ce qui ne nous rajeunit pas, et il attache désormais une importance cruciale à… l’identité ! Des économistes aussi reconnus que Roland Benabou et Jean Tirole travaillent sur des sujets tels que la « demande » de croyances, les comportements « sociaux » (versus « antisociaux »), les relations entre la croyance en un monde juste (où l’on récompense le mérite individuel), la mobilité sociale, le taux de redistribution socio-fiscal, les idéologies, la religion, etc.

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Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. Faut-il s’en émouvoir ? Certainement pas lorsque l’on a toujours plaidé pour l’unité des sciences sociales. Toutes les différences ne sont d’ailleurs pas abolies. Notamment, les différences de méthodologie : le modèle mathématique reste la marque de l’économiste. Il laisse le psychologue expérimenter dans son laboratoire, le neurologue multiplier les IRM, le sociologue enquêter « sur le terrain », le politiste comparer… Dans cette nouvelle division du travail scientifique, les autres « spécialités » servent à produire des données, des descriptions, des faits stylisés, des typologies… Ce matériau est riche en intuitions, il autorise de nombreuses interprétations, mais il permet rarement de conclure. Pour le convertir en source de connaissances généralisables et cumulatives, il faut le mettre en forme hypothético-déductive. L’économiste s’en charge. Son avantage comparatif se trouve dans cette compétence. Il aime d’ailleurs répéter que l’économie apprend how to think et non what to think. La critique doit donc aujourd’hui partir de là : montrer que cette « façon de penser » induit aussi « ce qu’il faut penser [3]  La citation préférée de Serge Latouche est : « Quand... [3]  » ; trouver une autre façon de penser, ce qui n’est pas si facile car le réductionnisme, la rigueur logique des modèles, la parcimonie des théories sont des vertus scientifiques…

L’économie politique, toujours et encore

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Mais ce n’est pas le combat principal. Car la force de l’orthodoxie est ailleurs. Elle ne se situe pas dans l’arène du savoir positif. Ce n’est pas en nous expliquant mieux que l’hétérodoxie comment fonctionne notre monde que l’orthodoxie l’a emporté : il suffit de feuilleter un manuel de microéconomie pour en juger. C’est en nous expliquant comment il doit fonctionner. Donc en répondant à la question : que faire ? Caricaturons un peu : pendant que les hétérodoxes énoncent des critiques, les orthodoxes avancent des propositions (de réforme du marché du travail, de réforme du régime des retraites, de réforme de l’État, etc.). Malgré quelques dénégations tactiques, l’économie est essentiellement normative, et c’est d’ailleurs son principal intérêt. La confrontation avec la sociologie l’illustre bien. Si l’on veut savoir ce qui se passe dans un quartier de banlieue, dans un atelier de constructeur automobile, dans un centre d’appels, dans un hôpital, etc., il est plus judicieux de s’adresser à un sociologue. Mais qui répondra aux questions sur la lutte contre le chômage, sur les délocalisations, sur la politique monétaire, sur le prix des médicaments, le protocole de Kyoto, etc. ?

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Cette normativité ne date pas d’hier, elle est génétique. Il faut inlassablement le rappeler : à l’origine, l’économie est une branche de la philosophie politique, une philosophie politique appliquée. L’histoire de l’économie (Economics) est celle d’un programme politique mis en œuvre, avec des hauts et des bas, depuis deux siècles. Après les guerres de religion, les guerres civiles, l’enjeu était la construction d’un ordre social pacifié. L’habitude a été prise d’opposer la solution politique du contrat social à la solution économique de la société de marché. C’est une erreur d’interprétation. Ceux que l’on appelle rétrospectivement « les économistes » ne cherchent pas seulement à comprendre le monde, ils veulent le transformer. Autrement dit, ils parlent d’économie, mais ils font de la politique et cela n’a pas changé depuis les classiques. Pourquoi « laisser faire, laisser passer », libérer les « forces » de l’économie (Economy) et des intérêts matériels ? Parce qu’il vaut mieux que les hommes se défoulent sur leurs comptes en banque que sur leurs voisins de palier (Keynes dixit). Parce que la croissance économique améliore la condition du plus grand nombre, favorise l’essor d’une classe moyenne, donc stabilise la société. Mais « qui » laisse faire, qui « libère » ? L’État. C’est lui qui construit l’économie de marché (c’est lui qui abolit le Speenhamland Act, les Corn Laws, les corporations, qui garantit le droit de propriété, l’exécution des contrats, etc.). Les économistes le savent : ils s’adressent aux princes et ils parlent leur langage, celui de la politique. Or, le problème des princes est de gouverner des hommes qui ne sont plus sous l’emprise de la religion. La meilleure solution est de pouvoir les manipuler sans trop les contraindre. Cela suppose que leur comportement soit prévisible, programmable, donc qu’ils obéissent à des motivations simples et univoques. S’ils étaient des petites machines à maximiser les gains et à minimiser les coûts, ce serait parfait. On ne peut pas faire plus simple : des incitations monétaires suffisent. Les économistes ont ce modèle en magasin. Aujourd’hui, nous savons qu’il a donné entière satisfaction : nous sommes chaque jour un peu plus des Homo œconomicus [4]  Nous devons à Christian Laval une brillante généalogie... [4] . Ces créatures ne furent pas fabriquées comme des Frankenstein. Elles sont la réalisation d’un type anthropologique, d’un Menschentyp parmi d’autres (le guerrier, le prêtre, le savant, etc.). Plus probable, il est vrai, parce que plus accessible au grand nombre (si l’on fait l’hypothèse que les qualités requises pour être samouraï ou chaman sont moins répandues). Mais qui a besoin de respirer une atmosphère particulière : le pouvoir politique doit lui garantir une certaine liberté d’action et le droit de s’approprier les gains retirés de son activité (ce qui n’est pas le cas lorsque le sultan ordonne que l’on coupe la tête de ceux dont l’enrichissement lui porte ombrage) ; il importe aussi que la religion ou l’idéologie lui concèdent une légitimité sociale.

Une science très particulière

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Sous cet éclairage, l’économie apparaît comme une science très particulière : elle contribue activement à produire le monde dont elle écrit le mode d’emploi ; elle travaille consciencieusement à réduire la distance entre le modèle et la réalité. Au départ, ce n’était pas gagné, il y eut de violentes résistances, mais, une fois le processus bien engagé, il devient autovalidant : plus nous nous conformons à ses prescriptions et plus elle peut revendiquer son statut de science. En voici deux illustrations.

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Peu importe finalement que les individus soient originellement des optimisateurs, que leur comportement soit « rationnel » (au sens de la microéconomie standard). Si l’environnement concurrentiel dans lequel on les place détermine la bonne structure d’incitations, alors ils sont contraints de se comporter comme s’ils étaient économiquement rationnels : les entreprises qui ne maximisent pas leur profit sont éliminées, les actifs imprévoyants qui choisissent mal leur fonds de pension ne percevront pas de retraite, etc. C’est d’ailleurs pourquoi, après avoir été longtemps la science de la coordination d’individus séparés par la division du travail et par leurs intérêts particuliers – donc la science de la construction des institutions suppléant la providentielle « main invisible » –, l’économie se présente désormais comme la science des incitations (théorie des droits de propriété, des contrats, de l’agence, etc.). La phrase magique est : people respond to incentives. À Bruxelles siège une commission qui veille sur vous, braves gens !

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La critique des administrations publiques par l’économie du public choice et ses prolongements contemporains offre une seconde illustration. Elle a consisté à déconstruire l’idéal du fonctionnaire au service de l’intérêt général, un peu comme les moralistes du XVIIe siècle avaient démoli le mythe du héros. L’hypothèse corrosive de ces théories participe aujourd’hui du sens commun : les fonctionnaires ne sont pas des êtres à part, disposés à sacrifier leurs intérêts matériels sur l’autel du bien public, ce sont des Homo œconomicus comme tout le monde. De cette hypothèse, somme toute « démocratique » (« tous les mêmes ! »), découle la suite : dans un environnement non concurrentiel, protégé, déresponsabilisant, dépourvu de tout système d’incitations efficaces (pas de licenciements des incapables, pas de primes au rendement, pas de stocks-options pour les meilleurs, etc.), mais riche en rentes, le résultat est nécessairement catastrophique (gaspillages, surcoûts et inefficience bureaucratiques, inertie, etc.). Ici, la bonne question n’est pas (versant positif) : ces théories expliquent-elles correctement la réalité ? Mais plutôt (versant normatif) : dans quelle mesure contribuent-elles à faire advenir cette réalité ? Il y a en effet bien longtemps que les pamphlétaires et les écrivains ont dénoncé les travers de la bureaucratie et caricaturé le fonctionnaire (de préférence « petit »). Et le sujet est complexe : il y a des bureaucraties privées, le fonctionnaire peut être intègre, zélé et inefficace, « ripou » mais efficace…

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Une analyse comparative sommaire montre toutefois que les administrations publiques fonctionnent plus ou moins bien selon les pays et selon les époques. La France n’a-t-elle pas connu une période, celle de la reconstruction puis de l’apogée du gaullisme, au cours de laquelle le sens du service public n’était pas seulement un argument idéologique masquant des intérêts bassement corporatistes ? La critique économique n’est pas irrecevable, mais elle est réductrice et biaisée lorsqu’elle ne retient qu’un seul type d’incitations, les stimulants matériels, alors qu’il en existe deux autres : la coercition et l’adhésion à des valeurs. Dans une société qui valorise le courage physique et le sens de l’honneur plus que la maximisation du gain monétaire, ne trouve-t-on pas plus facilement de fiers guerriers que de riches traders ? Dans une société qui valoriserait le bien public, les vertus citoyennes, le sens de l’intérêt général, ne pourrait-on recruter des fonctionnaires dont le comportement, sans être parfait évidemment, servirait mieux le public ? Des fonctionnaires qui seraient par conséquent plus respectés, mieux reconnus, donc plus motivés ?

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Pour parler comme les économistes, ne peut-on concevoir l’existence de deux équilibres ? Un équilibre inférieur (cercle vicieux) : les fonctionnaires sont des Homo œconomicus, donc ils recherchent exclusivement des avantages matériels individuels (sous la contrainte d’une plus grande aversion pour le risque), adoptent un comportement opportuniste (en faire le moins possible en l’absence de sanctions), etc., pour un résultat collectivement désastreux puisque la structure des incitations n’est en effet pas adaptée à leur « nature » (dans ce cas, mieux vaut importer les méthodes de management du privé, donc autant privatiser car l’hybridation des systèmes est probablement ce qu’il y a de pire). Un équilibre supérieur : les administrations publiques ne fonctionnent efficacement que si l’on peut compter sur le dévouement, le sens des responsabilités et de l’intérêt général de fonctionnaires dont les gratifications sont pour partie symboliques (à commencer par une bonne image d’eux-mêmes) ; si ces qualités sont promues par l’institution et la société, sans exclure des réformes organisationnelles, alors l’autre prophétie peut se réaliser (sélection à l’entrée des bons « profils », puis socialisation). Dans un environnement concurrentiel prévaut logiquement le chacun pour soi ; celui qui coopère est trahi par les autres (la théorie des jeux montre que le souci de la réputation tempère la propension à faire défection, mais Oliver Williamson a raison de répondre qu’il n’existe pas de calculative trust). Dans un environnement coopératif où prévalent des normes de conscience professionnelle et de solidarité, une chance est donnée à des comportements plus soucieux du bien commun. Or, il n’a pas encore été démontré que les individus étaient « naturellement » des Homo œconomicus, mais seulement que l’on pouvait aisément les inciter à le devenir (l’éducation au bien commun et au comportement civique exige, il est vrai, beaucoup plus de temps et d’énergie ; de ce point de vue, la solution de l’Homo œconomicus est plus… économique à court terme). La règle maussienne est ici : il faut faire le pari de la coopération pour donner une chance à la coopération. Comme tout pari, il peut être perdu, mais il n’y a pas d’alternative. Pour les amateurs de rationalité prudentielle, ce sera au contraire : j’anticipe la défection de l’autre, donc je fais défection. Et la suite me donne raison. Ce raisonnement est très simplificateur, mais il s’agit ici de montrer comment l’économie participe à l’avènement du modèle anthropologique qui valide ses jugements, et cela d’autant plus qu’il s’impose comme la norme dominante, laquelle dévalue les autres types d’action sociale (ne survivent alors que les héros et les saints, rares par définition…).

Quel horizon ?

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Notre intention n’est pas de dénoncer un quelconque « complot » des « vilains » économistes « libéraux ». Cette société n’est pas la pire de toutes et l’individualisme est, au regard de l’histoire, un progrès appréciable [5]  Chacun de nous peut souhaiter vivre dans une autre... [5] . Nous voulons seulement rappeler que l’économie orthodoxe n’a pas cessé d’être politique, de telle sorte que l’hétérodoxie est forte ou faible selon qu’elle parvient ou non à lui opposer un projet alternatif crédible et désirable. De ce point de vue, le marxisme a été (reste ?) une hétérodoxie parce que sa critique des catégories dominantes était en même temps la critique de la société qui les réalisait et qu’il avait pour levier la promesse d’un au-delà terrestre. La critique radicale du capitalisme avait un sens parce que son horizon était la croyance en une société délivrée du marché, de la monnaie, de la division du travail et de l’État. Mais aujourd’hui, le capitalisme est face à lui-même.

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Le système social dans lequel nous vivons n’est quasiment plus contesté dans sa logique propre [6]  Sauf par les courants contre le développement, l’industrialisme,... [6] . On pourrait même prétendre qu’il l’est seulement dans la mesure où il ne tient pas, ou de façon trop inégalitaire, sa promesse de salut par la consommation, lorsque le trickle down se grippe. Certes, les critiques ne manquent pas, mais elles sont réformistes : il s’agit de « civiliser » le capitalisme, de réduire les inégalités les plus scandaleuses par la redistribution, de redéfinir sans cesse les places respectives du marché et de l’État, de « sécuriser » les trajectoires professionnelles, de garantir une plus grande « égalité des chances », etc. Cela n’est pas rien, c’est même très important pour la vie quotidienne de millions de personnes [7]  Le degré d’universalisation des droits sociaux les... [7]  ; mais nous venons de montrer que ces questions pouvaient être débattues sans qu’il soit nécessaire de rompre avec la communauté des économistes [8]  Comme dans tout champ, il y a bien sûr un centre et... [8] . Ainsi en va-t-il aussi des propositions du MAUSS : le revenu de citoyenneté, la réduction du temps de travail, l’aide au tiers secteur, la définition d’un revenu maximum… Auxquelles on pourrait ajouter : le protectionnisme à l’échelle européenne, le contrôle des mouvements de capitaux, la lutte contre les paradis fiscaux, la démocratisation des entreprises, la réforme de l’État…

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Résumons notre propos, de crainte de nous attirer sans raison les foudres de nos amis hétérodoxes, qu’ils soient régulationnistes, conventionnalistes, marxistes, postkeynésiens, institutionnalistes [9]  Nous avons omis, à tort mais par facilité, le cas des... [9] … Si la force de l’orthodoxie réside profondément dans sa normativité, laquelle se nourrit d’une anthropologie et d’une philosophie politique, alors l’hétérodoxie ne peut espérer la combattre sans dessiner un autre horizon. Bien qu’il soit probable qu’une véritable remise en question de notre mode de vie et de production n’adviendra pas avant une crise majeure, alors que se rapprochent les échéances écologiques et qu’augmentent les risques de guerre liés à la lutte pour les ressources vitales (l’énergie, les matières premières, les terres cultivables, l’eau…), c’est ce dont nous manquons le plus. D’un horizon.

Notes

[1]

Pour une meilleure façon, voir L’Économie institutionnelle de Bernard Chavance (La Découverte, 2007).

[2]

Prénom d’Akerlof… (ndlr).

[3]

La citation préférée de Serge Latouche est : « Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes sous la forme de clous. » Mark Twain a écrit quelque chose de semblable…

[4]

Nous devons à Christian Laval une brillante généalogie de L’Homme économique (Gallimard, 2007).

[5]

Chacun de nous peut souhaiter vivre dans une autre société, mais il n’est pas du tout certain que ce soit la même ; ainsi, le vote en faveur d’une société sans TF1, sans publicité, sans transport aérien de masse, rationnée en eau, en essence, etc., serait-il majoritaire ? Même en conservant le camembert et le beaujolais ?

[6]

Sauf par les courants contre le développement, l’industrialisme, la technoscience : décroissants, amis de François Partant, néoluddistes… Lire Le Cauchemar de Don Quichotte de Matthieu Amiech et Julien Mattern (Climats, 2004) ; mais il s’agit ici d’une critique de l’orthodoxie et de l’hétérodoxie.

[7]

Le degré d’universalisation des droits sociaux les plus élémentaires – à la santé, à l’éducation, au logement – permet de distinguer nettement des sociétés par ailleurs économiquement proches (nous conseillons la série télévisée Urgences aux zélateurs du modèle américain).

[8]

Comme dans tout champ, il y a bien sûr un centre et une périphérie, des effets de domination et de censure, une lutte pour les places, des stratégies de carrière, etc., mais cela, qui a aussi son importance, ne doit pas être confondu avec les oppositions entre paradigmes.

[9]

Nous avons omis, à tort mais par facilité, le cas des libertariens (ou des autrichiens) ; nous concédons que l’hétérodoxie est… hétérogène.

Résumé

Français

En économie, le combat de l’hétérodoxie contre l’orthodoxie tourne nettement à l’avantage de la seconde. Cela résulte principalement de deux séries de facteurs : l’orthodoxie n’a pas cessé d’évoluer et de récupérer les critiques qui lui étaient adressées, elle a désormais de multiples visages et les débats ont lieu sur son territoire ; les théories orthodoxes sont essentiellement normatives et la réalité sociale tend de plus en plus à se conformer à leurs prescriptions. En concentrant leurs critiques sur l’irréalisme de ces théories, les hétérodoxes manquent la cible principale. S’ils ne parviennent pas à se fédérer pour proposer une alternative sociale crédible et attractive, ils seront condamnés à mener une guérilla sans espoir sur les marges de l’empire orthodoxe.

English

In Economics, the fight of Heterodoxy against Orthodoxy is turning to the advantage of the latter. It results mainly from two series of factors : the orthodoxy did not stop evolving and taking over the criticisms, it has henceforth multiple faces and the debates take place on its territory ; the orthodox theories are essentially normative and the social reality tends more and more to conform to their prescriptions. By concentrating their criticisms on the lack of realism of these theories, the heterodox miss the main target. If they do not succeed in federating in order to propose a credible and attractive social alternative, they will be condemned to lead a hopeless guerilla on the margins of the orthodox empire.

Plan de l'article

  1. Deux exemples
  2. La critique interne
  3. La critique externe
  4. L’économie politique, toujours et encore
  5. Une science très particulière
  6. Quel horizon ?

Pour citer cet article

Combemale Pascal, « L'hétérodoxie encore : continuer le combat, mais lequel ? », Revue du MAUSS 2/ 2007 (n° 30), p. 71-82
URL : www.cairn.info/revue-du-mauss-2007-2-page-71.htm.
DOI : 10.3917/rdm.030.0071

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