Ecologie & politique 2008/2
Ecologie & politique
2008/2 (N°36)
184 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782849501412
DOI 10.3917/ecopo.036.0155
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Sources et fondements

Vous consultezL’homme et la nature ; ou, la géographie physique modifiée par l’action humaine (2/2)

AuteurGeorge Perkins Marsh du même auteur


Ceci est la deuxième partie de la traduction du chapitre d’introduction du livre Man and nature de George Perkins Marsh[1] [1] Erratum : dans la première partie de cette traduction...
suite
. La première partie a été publiée dans le numéro précédent d’Écologie & Politique (n˚35, 2007), accompagnée d’une présentation du livre et de sa réception en France.

2 *

3 […]

La stabilité de la nature

4 La nature, lorsqu’on ne la trouble pas, façonne son territoire de manière à lui donner une permanence quasi invariable de forme, de configuration et de proportion. En revanche, lorsque des ébranlements géologiques viennent la bouleverser – cas relativement rares de dérèglement – elle se met aussitôt à réparer les dommages superficiels et à rétablir l’ancien aspect de ses terres dans la mesure du possible. Dans les pays neufs, l’inclinaison naturelle de la surface, ainsi que les déclivités et niveaux qui se forment d’eux-mêmes, sont généralement tels qu’ils garantissent la meilleure stabilité possible du sol. Ils ont été nivelés et baissés ou élevés par le gel, par des forces chimiques, la gravitation, les cours de l’eau, les dépôts végétaux et l’action des vents, jusqu’à ce que, par une compensation générale de forces conflictuelles, une condition d’équilibre ait été atteinte, qui, sans l’action de l’homme, subirait peu de fluctuations durant d’innombrables années.

5 Nous n’avons pas besoin de revenir bien loin en arrière pour atteindre une période où, dans toute cette partie du continent nord-américain qui a été occupée par la colonisation britannique, les éléments géographiques s’équilibraient et se compensaient à peu près entre eux. Au début du dix-septième siècle, le sol, à quelques exceptions près, était recouvert de forêts[2] [2] Je ne parle pas ici de la vaste région herbeuse de la vallée...
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 ; et à chaque fois que l’Indien, à la suite d’une guerre ou de l’épuisement du gibier, abandonnait les étroites parcelles de terre qu’il avait cultivées et les bois qu’il avait incendiés, ces forêts revenaient rapidement, par une succession de pousses herbacées et arborescentes, à leur état d’origine. Une seule génération suffisait à les ramener pratiquement à leur luxuriance primitive de végétation forestière[3] [3] Le grand incendie de Miramachi [NdT. Nouveau-Brunswick]...
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. Les forêts intactes avaient atteint leur densité et leur vitesse de croissance maximales et, lorsque les arbres plus anciens dépérissaient et tombaient, ils étaient remplacés par de nouvelles pousses ou semis, de telle sorte qu’aucun changement perceptible ne semble s’être produit dans le bois de siècle en siècle, si ce n’est la succession lente et spontanée de cultures. Cette succession n’entraînait aucune interruption de croissance et n’impliquait que peu de percées dans l’« immense contiguïté de l’ombre », car, quand la nature se cultive elle-même, la terre en friche n’existe pas. Les arbres tombent un à un et non pas au mètre carré, et le grand pin n’a guère le temps de s’effondrer avant que la lumière et la chaleur – qui peuvent désormais atteindre le sol grâce à la suppression de la dense couronne de feuillage qui les empêchait de passer – ne stimulent la germination des graines d’arbres à larges feuilles qui reposaient là depuis peut-être des siècles, dans l’attente de cette influence bienveillante. Toutefois, deux causes naturelles à caractère destructif opéraient dans les forêts américaines primitives, même si dans les colonies du nord, du moins, il y avait des compensations suffisantes puisque nous n’y avons pas découvert de changement permanent de quelque ampleur résultant de leur action. Je fais référence au rôle des castors et des arbres tombés dans la production de marais, et à celui de plus petits animaux, insectes et oiseaux, dans la destruction des bois. Les marais sont moins nombreux et moins vastes dans les États au nord de l’Union américaine car l’inclinaison naturelle de la surface favorise l’assèchement, mais ils sont plus fréquents et occupent plus de superficie dans les États du sud pour la raison inverse. Ils naissent généralement de l’interruption des cours d’eau par la chute d’arbres ou de pierres ou par l’éboulement de terre en travers de leur lit. Si le barrage ainsi créé suffit à retenir une accumulation d’eau permanente derrière lui, les arbres aux racines submergées périssent rapidement et par leur chute viennent alors accroître l’engorgement, et occasionnent bien sûr une superficie encore plus étendue du flot stagnant. Ce processus continue jusqu’à ce que l’eau trouve une nouvelle issue, à un niveau plus élevé, qui ne soit pas victime d’une interruption similaire. Les arbres tombés qui ne sont pas complètement submergés sont rapidement recouverts de mousses, des plantes aquatiques et semi-aquatiques se propagent et se développent jusqu’à ce qu’elles envahissent plus ou moins tout l’espace occupé par l’eau, et la surface passe graduellement de l’état d’étang à celui de marais tremblant. Ce marais se solidifie lentement par production végétale et accumulation de dépôts. Il est ensuite bien souvent restitué à la condition forestière par la croissance de frênes noirs, de cèdres, ou, à des latitudes plus au sud, de cyprès et d’autres arbres accoutumés à ce type de sol. Ainsi, l’harmonie de la nature interrompue est enfin rétablie.

6 Je suis porté à penser que les marais dans les États du nord doivent plus leur origine à des castors qu’à des obstructions accidentelles de ruisselets par des arbres tombés sous l’effet du vent ou ayant pourri naturellement, car il existe dans ces États peu de marécages aux sorties desquels on ne finit pas par trouver, après une recherche minutieuse, les vestiges d’un barrage de castors. Le castor habite parfois de petits lacs naturels, mais il préfère devoir son étang à sa propre ingéniosité et à son labeur. Une fois le réservoir construit, ses habitants se multiplient rapidement et, lorsque ses réserves de nénuphars et d’autres plantes aquatiques servant l’hiver de nourriture à ce quadrupède deviennent insuffisantes pour la population grandissante, la métropole du castor envoie des expéditions à la recherche de nouveaux territoires à coloniser. L’étang se bouche peu à peu pour les mêmes raisons que lorsque son existence est due à une obstruction accidentelle et lorsque, enfin, l’habitat d’origine est transformé en marais par les processus habituels de la vie végétale, les derniers habitants l’abandonnent et construisent sur quelque ruisselet vierge une nouvelle cité des eaux.

7 Dans les régions un peu plus évoluées en termes de civilisation que celles qui sont occupées par les Indiens d’Amérique du Nord, comme dans l’Irlande médiévale, la formation de marais peut être amorcée lorsque l’homme néglige de retirer des canaux naturels qui servent à l’assèchement superficiel les cimes et les branches d’arbres qu’il abat en vue des divers usages auxquels le bois s’applique dans son industrie rudimentaire. Quand le cours de l’eau est ainsi freiné, la nature applique les processus que j’ai déjà décrits. Dans ces régions à moitié civilisées, aussi, les chablis sont plus fréquents que dans celles où la forêt est intacte, car, quand des percées y ont été réalisées à des fins agricoles ou autres, l’accès ainsi donné au vent occasionne la chute soudaine de centaines d’arbres qui, autrement, auraient pu rester ancrés dans le sol durant des générations et ne tomber alors par terre qu’un à un, par dépérissement naturel. Outre cela, les troupeaux élevés par l’homme à l’état pastoral limitent la croissance naissante d’arbres sur les marais à moitié asséchés et les empêchent de retrouver leur condition primitive.

8 Les jeunes arbres de la forêt indigène sont parfois encerclés et détruits par les plus petits rongeurs quadrupèdes, et leur croissance est limitée par des oiseaux qui se nourrissent de leurs bourgeons terminaux. Mais ces animaux, comme nous le verrons, ne se trouvent généralement qu’à l’orée du bois et non dans ses profondeurs, ce qui explique que les dégâts qu’ils causent ne soient pas importants. Les insectes qui abîment les forêts primitives en se nourrissant des produits des arbres essentiels à leur croissance ne sont pas nombreux et leurs apparitions en quantité destructrice ne sont pas fréquentes. Ceux qui perforent troncs et branches pour y déposer et faire éclore leurs œufs sélectionnent le plus souvent des arbres morts dans ce but, quoiqu’il y ait, malheureusement, de nombreuses exceptions à cette dernière remarque. Je ne suis pas certain que nous ayons la moindre preuve que les insectes aient détruit ou sérieusement endommagé les forêts américaines avant ou même peu après la période de la colonisation, mais puisque l’homme blanc a mis à nu une vaste partie de la surface de la terre et qu’il a ainsi peut-être produit des changements favorables à la multiplication de ces insectes, leur nombre a fortement augmenté, et apparemment, leur voracité aussi. Il y a quelques années en Caroline du Nord, les pins ont été anéantis sur des milliers d’arpents de terre par des insectes auxquels on n’avait encore jamais imputé de sérieux dommages causés à cet arbre. Dans des cas comme celui-ci et d’autres semblables, nous avons de bonnes raisons de croire que l’homme est la cause indirecte d’un mal pour lequel il paye un lourd tribut. Les insectes deviennent plus nombreux dès lors que leurs prédateurs les oiseaux disparaissent. Ainsi, avec l’éradication purement gratuite du merle et d’autres oiseaux insectivores, le bipes implumis, le bipède sans plumes qu’est l’homme, ne fait pas que remplacer l’orchestre vocal qui accueille le soleil levant par le bourdonnement du soir des scarabées somnolents et ne fait pas non plus que priver ses pinèdes et ses champs de leur plus bel ornement : il mène une guerre perfide contre ses alliés naturels[4] [4] Dans les bois artificiels d’Europe, les insectes sont...
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9 En conclusion, dans les régions inexplorées par l’homme, les proportions et positions relatives de la terre et de l’eau, les précipitations et évaporations atmosphériques, la moyenne thermométrique et la répartition de la vie végétale et animale sont sujettes à ne changer qu’en raison d’influences géologiques si lentes dans leur déroulement qu’on peut considérer les conditions géographiques comme constantes et immuables. Il est, dans la plupart des cas, fort souhaitable de maintenir substantiellement ces arrangements de la nature lorsque de telles régions deviennent le siège de communautés organisées. Par conséquent, il est extrêmement important que, en entamant le processus de leur adaptation à une occupation civilisée permanente, les opérations de transformation soient conduites de manière à ne pas déranger ni détruire inutilement ce que, trop souvent, l’homme n’est pas en mesure rectifier ni de rétablir.

Le rétablissement des harmonies troublées

10 En défrichant et en réoccupant les terres ravagées par l’imprévoyance ou la malice humaine, abandonnées de l’homme ou seulement occupées par une population nomade ou très dispersée, la tâche du pionnier est de caractère bien différent. Il doit collaborer avec la nature pour reconstruire la structure abîmée que la négligence ou la dépravation des anciens occupants a rendue inhabitable. Il doit lui venir en aide en recouvrant les pentes des montagnes de forêts et d’humus végétal, en rétablissant de ce fait les fontaines qu’elle fournissait pour les alimenter en eau ; il doit la secourir en maîtrisant la violence dévastatrice des torrents et en ramenant le drainage de la surface à ses étroits canaux primitifs ; il doit l’aider en asséchant de dangereux marais, en ouvrant les vannes naturelles qui ont été engorgées et en creusant de nouveaux canaux pour retirer leurs eaux stagnantes. Il doit ainsi, d’une part, créer de nouveaux réservoirs et, d’autre part, ôter les accumulations nuisibles de l’humidité, égalisant et régulant de la sorte les sources d’humidité atmosphérique et d’eau montante, toutes deux essentielles à toute croissance végétale et, bien évidemment, à la vie de l’homme et des animaux inférieurs.

La capacité de destruction de l’homme

11 L’homme a trop longtemps oublié que la terre lui était donnée uniquement en usufruit, non pas pour la consommation, encore moins pour le gaspillage excessif. La nature s’est prémunie contre la destruction absolue de chaque parcelle de sa substance élémentaire, la matière première de ses œuvres ; la foudre et la tornade, même les affres les plus convulsives du volcan ou du séisme, n’étant que des phénomènes de décomposition et de recomposition. Mais elle a irréparablement laissé à l’homme le pouvoir de perturber les combinaisons de matière inorganique et de vie organique qu’elle avait, depuis la nuit des temps, proportionnées et équilibrées, afin de préparer la terre pour qu’il s’y installe, quand, en temps voulu, son Créateur l’appellerait à entrer en sa possession.

12 L’influence hostile de l’homme mise à part, les mondes organique et inorganique sont, comme je l’ai fait remarquer, liés par des relations et des adaptations mutuelles telles qu’elles garantissent, sinon la permanence absolue et l’équilibre de ces deux mondes, une longue perpétuation des conditions établies en tout lieu et en toute époque, ou, du moins, une succession très lente et progressive des changements de ces conditions. Mais l’homme est un agent perturbateur partout. Où qu’il aille, les harmonies de la nature deviennent discordantes. Les proportions et les arrangements qui garantissaient la stabilité des dispositions existantes sont renversés. Les espèces animales et végétales indigènes sont anéanties et supplantées par d’autres espèces d’origine étrangère, la production spontanée est interdite ou réduite et la surface de la terre est soit dévoilée soit recouverte de nouvelles formes végétales qui peinent à pousser et de groupes d’animaux étrangers. Ces changements et ces substitutions intentionnels constituent, certes, de grandes révolutions, mais aussi grandes soient leur ampleur et leur importance, ils sont, comme nous allons le voir, insignifiants comparés aux résultats contingents et non recherchés qui en ont découlé.

13 Le fait que, de tous les êtres organiques, seul l’homme soit à considérer comme étant essentiellement une force destructrice, et qu’il déploie des énergies face auxquelles la nature – cette nature à qui toute la vie matérielle et toute la substance inorganique obéissent – est totalement impuissante à résister, tend à prouver que, bien qu’évoluant dans la nature physique, il n’en fait pas partie, mais qu’il est d’origine supérieure et appartient à une classe d’existence plus élevée que celles nées des entrailles de la nature et soumises à ses ordres.

14 Il existe, certes, des destructeurs sauvages, des bêtes, des oiseaux et des insectes de proie – toute vie animale se nourrit et, bien sûr, détruit d’autres vies – mais cette destruction est équilibrée par des compensations. C’est, en fait, le moyen précis par lequel l’existence d’un groupe d’animaux ou de végétaux se protège contre le risque d’être étouffée par les empiétements d’une autre. Les capacités reproductrices des espèces qui servent de nourriture à d’autres sont toujours proportionnelles à la demande qu’elles sont destinées à satisfaire. L’homme, lui, poursuit ses victimes avec une capacité de destruction irréfléchie et, alors que les appétits rassasiés des animaux inférieurs limitent le sacrifice de la vie, lui persécute inlassablement, jusqu’à l’éradication même, des milliers de formes organiques qu’il ne peut consommer[5] [5] La terrible capacité de destruction de l’homme est remarquablement...
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15 La terre n’était pas, dans sa condition naturelle, complètement adaptée à l’usage qu’en fait l’homme, mais seulement à la subsistance des animaux et de la végétation sauvages. Ceux-ci vivent et se multiplient en juste proportion et atteignent leur parfaite mesure de force et de beauté sans causer ni nécessiter le moindre changement dans les arrangements naturels de la surface ou dans les tendances spontanées des uns et des autres, hormis un endiguement mutuel de toute augmentation excessive afin d’éviter l’éradication d’une espèce par l’empiétement d’une autre. En résumé, sans l’homme, la vie des animaux inférieurs et des végétaux spontanés aurait été constante en genre, en répartition et en proportion, et la géographie physique de la terre serait restée intacte pour une durée indéfinie. Elle n’aurait été sujette à la révolution qu’en raison d’éventuelles causes cosmiques inconnues ou de l’action géologique.

16 Mais l’homme, ainsi que les animaux domestiques à son service et les plantes des champs et jardins dont les produits lui fournissent de la nourriture et des vêtements, ne peuvent subsister et parvenir à développer complètement leurs propriétés plus élevées, à moins que la nature brute et inconsciente soit combattue efficacement et, dans une large mesure, vaincue par l’art humain. D’où la nécessité d’un certain degré de transformation de la surface terrestre, de suppression de la productivité naturelle et de stimulation de la productivité artificiellement modifiée. Ce degré, l’homme l’a malheureusement dépassé. Il a abattu les forêts dont l’enchevêtrement de racines fibreuses reliait l’humus au squelette rocheux de la terre, alors que s’il avait permis çà et là à une région boisée de se reproduire par propagation spontanée, la plupart des dommages que sa destruction irréfléchie de la protection naturelle du sol a occasionnés auraient été évités. Il a brisé les réservoirs de montagne, dont l’infiltration des eaux, via des canaux invisibles, fournissait les fontaines qui rafraîchissaient son bétail et fertilisaient ses champs. De plus, il a omis d’entretenir les citernes et les canaux d’irrigation qu’une sage antiquité avait construits afin de neutraliser les conséquences de sa propre imprudence. Alors qu’il a déchiré la fine glèbe qui maintenait la légère terre des vastes plaines et qu’il a détruit la frange de plantes semi-aquatiques qui bordait la côte et freinait l’amoncellement du sable de mer, il n’a pas réussi à empêcher l’expansion des dunes en les recouvrant de végétation propagée artificiellement. Il a mené une guerre sans pitié contre tous les groupes de nature vivante dont il pouvait convertir les profits à son propre usage et n’a pas protégé les oiseaux ayant pour proie les insectes qui détruisent le plus ses propres récoltes.

17 Il est vrai que l’humanité purement primitive a comparativement peu affecté les arrangements de la nature[6] [6] Bien que cela ait été insuffisamment constaté jusqu’ici,...
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. L’action destructrice de l’homme est devenue de plus en plus énergique et implacable au fur et à mesure qu’il a progressé sur le plan de la civilisation, jusqu’à ce que l’appauvrissement, dont il est menacé à force d’épuiser les ressources naturelles du sol, lui fasse enfin prendre conscience de la nécessité de préserver ce qu’il reste, si ce n’est de rétablir ce qui a été gaspillé gratuitement. Le sauvage nomade ne cultive aucun végétal, n’abat aucune forêt et n’extirpe aucune plante utile ni aucune mauvaise herbe nocive. Si ses talents de chasseur lui permettent de piéger nombre d’animaux dont il se nourrit, il compense cette perte en détruisant aussi le lion, le tigre, le loup, la loutre, le phoque et l’aigle, protégeant ainsi indirectement les quadrupèdes, poissons et oiseaux plus faibles, qui autrement deviendraient le butin des bêtes et des oiseaux de proie. Mais en menant une vie sédentaire, ou plutôt en vivant à l’état pastoral, l’homme s’est immédiatement lancé dans une guerre quasi aveugle contre toutes les formes d’existence animale et végétale qui l’entourent, et, au fur et à mesure qu’il s’est civilisé, il a éradiqué ou transformé progressivement tous les produits spontanés du sol qu’il occupe[7] [7] On peut observer la différence entre les relations de la...
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L’action humaine comparée à l’action animale

18 Il a été maintenu par les plus hautes autorités de la science moderne que l’action de l’homme sur la nature, bien que plus importante en terme de degré, ne diffère pas en terme de nature de celle exercée par les animaux sauvages. Il me semble pourtant qu’elle s’en distingue par un trait essentiel, puisque, même si elle est souvent suivie de résultats imprévus et non souhaités, l’action humaine est néanmoins guidée par une volonté consciente et intelligente servant des objectifs aussi bien secondaires et éloignés qu’immédiats. L’animal sauvage, au contraire, agit instinctivement, et, autant que nous puissions le percevoir, toujours dans un but simple et direct. Le pionnier et le castor abattent tous les deux des arbres : l’homme pour qu’il puisse transformer la forêt en une oliveraie qui ne fera mûrir son fruit que dans une génération, le castor pour qu’il puisse se nourrir de leur écorce ou s’en servir pour construire son habitat. L’action humaine diffère également de l’action animale de par son influence sur le monde matériel, parce qu’elle n’est pas maîtrisée par les compensations et les équilibres naturels. Les arrangements de la nature, une fois perturbés par l’homme, ne sont rétablis que lorsque ce dernier quitte le terrain et laisse le champ libre aux énergies réparatrices spontanées : les blessures qu’il inflige à la création matérielle ne se cicatrisent que lorsqu’il retire l’arme qui a porté le coup. Par ailleurs, je n’ai pas connaissance d’un fait quelconque prouvant que les animaux sauvages aient un jour détruit la moindre forêt, éradiqué la moindre espèce organique ou modifié son caractère naturel, occasionné le moindre changement permanent de la surface terrestre, ou produit une quelconque perturbation des conditions physiques que la nature n’a pas, d’elle-même, réparée sans exclure l’animal qui l’avait provoquée.

19 La forme de la surface géographique et, très probablement, le climat d’un pays donné, dépendent beaucoup du type de vie végétale lui appartenant. L’homme a, par domestication, considérablement changé les habitudes et les propriétés des plantes qu’il cultive. Il a, par sélection volontaire, immensément modifié les formes et les qualités des créatures vivantes qui lui sont utiles ; et il a, en même temps, complètement éliminé de nombreuses formes de vie végétale, mais aussi animale[8] [8] Quoi qu’on puisse penser de la modification des espèces...
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. Qu’est-ce qui, sous l’influence de la vie à l’état brut, correspond à cela ? Nous n’avons aucune raison de croire que, dans cette partie du continent américain qui, bien que peuplée de nombreux groupes de quadrupèdes et d’oiseaux, est restée inhabitée par l’homme ou a juste été occupée, de façon éparse, par des tribus purement sauvages, le moindre changement géographique perceptible ait eu lieu au cours des vingt siècles précédant l’époque de la découverte et de la colonisation alors que, à la même période, l’homme avait transformé des millions de kilomètres carrés, dans les régions les plus belles et les plus fertiles du Vieux Continent, pour en faire les déserts les plus arides.

20 Les ravages commis par l’homme subvertissent les relations et détruisent l’équilibre que la nature avait établis entre ses créations organisées et inorganiques. Celle-ci se venge contre l’intrus, en libérant sur ses provinces défigurées des énergies destructrices jusqu’ici tenues en échec par des forces organiques destinées à être les meilleures auxiliaires de l’homme, mais que ce dernier a imprudemment dispersées et chassées hors du champ d’action. Quand la forêt disparaît, le grand réservoir d’humidité emmagasinée dans son humus végétal s’évapore et ne revient que sous forme de pluies diluviennes, pour faire partir la poussière desséchée qu’est devenu cet humus. Les collines très boisées et humides se transforment en chaînes de roche sèche qui encombre les basses terres et bouche les cours d’eau de ses débris, et – hormis dans les pays favorisés par une répartition homogène de la pluie au cours des saisons, ainsi que par une inclinaison modérée et régulière de la surface – la terre entière, à moins d’être sauvée par l’art humain de la dégradation physique vers laquelle elle tend, devient un ensemble de montagnes chauves, de collines arides et desséchées, et de plaines marécageuses et paludéennes. Dans certaines régions d’Asie Mineure, d’Afrique du Nord, de Grèce et même d’Europe alpine, l’action des causes déclenchées par l’homme a conduit la surface de la terre à un état de désolation presque aussi total que celui de la lune. Même si, au cours de ce bref laps de temps que nous appelons « la période historique », ces régions sont connues pour avoir été recouvertes de bois luxuriants, de vertes pâtures et de prairies fertiles, elles sont aujourd’hui bien trop détériorées pour que l’homme puisse les reconquérir ou s’en servir de nouveau, sauf en cas de grands changements géologiques, ou d’autres influences ou actions mystérieuses dont nous n’avons pas connaissance pour le moment et sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle en perspective. La terre est en train de devenir rapidement un lieu inadapté à son plus noble habitant et une nouvelle ère à la fois de crimes et d’imprévoyance humains – d’une durée égale à celle au cours de laquelle les traces de ces crimes et de cette imprévoyance se sont prolongées – la réduirait à une condition de rendement appauvri, de surface anéantie et d’excès climatique telle qu’elle la menacerait de dépravation, de barbarie, voire même, peut-être, de l’extinction des espèces.

L’amélioration physique

21 Certes, on peut en partie regarder ce tableau sous un autre angle. Sur des surfaces limitées, de nouvelles forêts ont été plantées ; des inondations dues à des cours d’eau ont été retenues par d’imposants murs en maçonnerie et par d’autres constructions ; des torrents ont été mis à contribution, en déposant la vase dont ils sont emplis, pour remblayer les basses terres et faire monter le niveau des marais que leurs propres débordements avaient créés ; le sol qui avait été submergé par les ingressions de l’océan ou exposé à être recouvert par ses marées, a échappé à sa domination grâce à la construction de digues[9] [9] La dépendance de l’homme vis-à-vis de l’aide de la...
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 ; des marécages et même des lacs ont été drainés, et leurs fonds reconvertis dans le domaine de l’industrie agricole ; des dunes côtières qui se déplaçaient ont été maîtrisées et rendues fécondes grâce à la plantation ; les mers et les eaux intérieures ont été repeuplées de poissons, et même les sables du Sahara ont été fertilisés par des fontaines artésiennes. Ces réussites sont plus glorieuses que les triomphes guerriers dont nous sommes les plus fiers, mais, jusqu’ici, elles n’offrent qu’un faible espoir que nous puissions encore expier complètement notre gaspillage excessif des bontés de la nature.

22 Il est, d’une part, irréfléchi et antiphilosophique de tenter de poser des limites à la force ultime qu’exerce l’homme sur la nature inorganique, et il est, d’autre part, inutile de spéculer sur ce que l’on pourrait réaliser grâce à la découverte de forces naturelles encore inconnues et inimaginables, ou même grâce à l’invention de nouveaux arts et de nouveaux procédés. Mais depuis que nous avons vu l’aérostation, la force motrice des vapeurs élastiques, les prodiges de la télégraphie moderne, le caractère explosif et destructeur de la poudre à canon et même d’une substance aussi anodine, peu résistante et inerte que le coton, rien ne semble impossible dans la progression de la réussite mécanique, et il est difficile d’empêcher l’imagination de se projeter quelques générations dans l’avenir, à une époque où nos descendants nous auront autant devancés en matière de conquête physique que nous avons dépassé les trophées érigés par nos ancêtres.

23 Tout ce qu’il faut donc comprendre ici, c’est qu’aucune action aujourd’hui connue et dirigée par l’homme ne semble suffisante pour réduire les grands précipices alpins à l’état de pentes telles qu’elles leur permettraient de revêtir une couche végétale, ou pour recouvrir de terre de vastes étendues de roche nue et y faire pousser une forêt. Mais parmi les mystères que la science n’a pas encore dévoilés, il reste probablement des méthodes encore inconnues pour accomplir des prodiges encore plus grands que ceux évoqués à l’instant. Des philosophes mécanistes ont suggéré la possibilité d’accumuler et de conserver précieusement pour l’usage humain certaines des plus grandes forces naturelles que l’action des éléments déploie avec une énergie si stupéfiante. Si nous pouvions rassembler, lier et soumettre à notre contrôle la puissance qu’exerce un ouragan des Antilles en traversant une petite surface d’un souffle continu, l’énergie dépensée par les vagues lors d’un hiver tempétueux sur la digue de Cherbourg, ou la force ascensionnelle de la marée pendant un mois à la pointe de la baie de Fundy, ou bien la pression d’un kilomètre carré d’eau de mer à cinq mille brasses de profondeur, ou encore un moment de la force d’un séisme ou d’un volcan, alors notre époque – qui ne déplace pas les montagnes et ne les jette à la mer que grâce à la foi – pourrait espérer incliner les murailles déchiquetées des Alpes, des Pyrénées et du Mont Taurus, les revêtir une fois de plus d’une végétation aussi riche que celle de leurs bois d’origine et transformer leurs torrents dévastateurs en de rafraîchissants cours d’eau[10] [10] De célèbres expériences démontrent qu’il est tout...
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24 Si cet ancien monde, que l’homme a vaincu, pouvait se reconstruire, si la ruse humaine pouvait en sauver les coteaux dévastés et les plaines désertées de la solitude ou de la simple occupation nomade, de la stérilité, de la nudité et de l’insalubrité, si elle pouvait rétablir l’ancienne fertilité et la salubrité de la côte étrusque, de la Campanie et des marais Pontins, de la Calabre, de la Sicile, du Péloponnèse et de la Grèce insulaire et continentale, de l’Asie Mineure, des pentes du Liban et de l’Hermon, de la Palestine, du désert syrien, de la Mésopotamie et du delta de l’Euphrate, de la Cyrénaïque, de l’Afrique proprement dite, de la Numidie et de la Mauritanie, alors les millions d’hommes grouillant en Europe pourraient encore trouver de la place sur le continent oriental et le principal courant d’émigration pourrait se tourner vers le soleil levant, plutôt que vers le soleil couchant.

25 Mais pour que de tels changements aient lieu, il faut attendre de grandes révolutions politiques et morales au sein des gouvernements et des peuples qui possèdent aujourd’hui ces régions, ainsi qu’une maîtrise des moyens financiers et mécaniques dont ces nations ne jouissent pas pour le moment et, enfin, des connaissances plus avancées et plus généralement diffusées que n’importe où dans le monde des procédés via lesquels l’amélioration du sol et du climat est possible. En attendant que de telles circonstances concourent à favoriser l’œuvre de la régénération géographique, les pays que j’ai cités, avec çà et là une exception locale, continueront de sombrer dans une désolation encore plus profonde, et pendant ce temps-là, le continent américain, l’Afrique du Sud, l’Australie et les îles océaniques plus petites seront quasiment les seuls théâtres où l’homme est engagé, à grande échelle, à transformer la face de la nature.

L’arrêt du déclin physique des pays neufs

26 Bien que la période sur laquelle s’étend la colonisation des terres étrangères par les émigrants européens soit relativement courte, de grands et, j’en ai peur, parfois d’irréparables dommages ont déjà été causés lors des divers processus utilisés par l’homme pour chercher à subjuguer la terre vierge. De nombreuses provinces, foulées pour la première fois par l’homo sapiens europae au cours des deux derniers siècles, commencent à montrer des signes de cette dégradation attristante qui pousse aujourd’hui tant de paysans d’Europe à quitter leur foyer d’origine. Il est de toute évidence très important, non seulement pour la population des États où ces symptômes se manifestent mais également pour l’intérêt général de l’humanité, que ce déclin soit enrayé et que les futures activités d’agriculture rurale et d’industrie forestière dans des régions qui sont encore en grande partie dans leur condition d’origine, soient menées de façon à éviter les dégâts considérables qu’a provoqués ailleurs la destruction inconsidérée ou gratuite des protections naturelles du sol. Cela ne peut se faire que par la diffusion de connaissances sur ce sujet parmi les classes qui, autrefois, subjuguaient et labouraient des sols sur lesquels elles n’avaient aucun droit acquis mais qui, maintenant, sont propriétaires de leurs bois, de leurs pâtures et de leurs terres de labour (considérés comme des biens permanents pour elles et les leurs) et ont, par conséquent, fort intérêt à protéger leur domaine de la détérioration.

Les formes et les formations les plus sujettes à la dégradation physique

27 Le caractère et l’importance des fléaux étudiés ici dépendent beaucoup du climat, ainsi que des formes et de la constitution naturelles de la surface. Si les précipitations, quelle qu’en soit la quantité, se répartissent de manière égale au cours des saisons, de sorte qu’il n’y a ni pluies torrentielles, ni sécheresses extrêmes et si, en plus, l’inclinaison générale du sol est modérée, de sorte que les eaux superficielles sont transportées sans couler à une rapidité destructrice et sans s’accumuler soudainement dans les canaux d’assèchement naturel, alors il y a peu de risque que le sol se dégrade suite au déblayage de la forêt ou d’une autre couche végétale, et la surface naturelle de la terre peut être considérée comme substantiellement permanente. On trouve de parfaits exemples de ces conditions en Irlande, dans une grande partie de l’Angleterre, dans de vastes régions d’Allemagne et de France, et, heureusement, dans une immense partie de la vallée du Mississippi et du bassin des Grands Lacs américains, ainsi que dans de nombreuses régions des continents sud-américain et africain.

28 Les changements les plus destructeurs ont lieu le plus fréquemment dans des pays à surface irrégulière et montagneuse, ainsi que dans des climats où les précipitations tombent principalement lors d’une seule saison et où l’année se divise en une période humide et une autre sèche, comme c’est le cas d’une grande partie de l’Empire ottoman et, plus ou moins strictement, de tout le bassin méditerranéen. Les causes topographiques et climatiques sont partiellement (mais nullement entièrement) responsables du dépérissement qui a frappé les provinces les plus belles et les plus fertiles de la Rome Impériale et a épargné la Bretagne [actuelle Grande-Bretagne], la Germanie, la Pannonie [régions de l’Autriche, de la Hongrie et de l’ex-Yougoslavie actuelles] et la Mésie [Serbie et Bulgarie actuelles]. Ces patries de races barbares, comparativement inhospitalières, n’étaient, au temps des Césars, pas assez évoluées sur le plan de la vie civilisée pour posséder la force ou la volonté de mener cette guerre contre l’ordre de la nature qui semble, jusqu’ici, une condition quasi-inséparable et préalable à toute culture sociale élevée et à de grands progrès en matière d’art plastique et mécanique[11] [11] Parmi les étapes successives du progrès social, les périodes...
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29 Dans les pays montagneux, par ailleurs, diverses raisons concourent à exposer le sol à des dangers constants. La pluie et la neige y tombent généralement en plus grande quantité et se répartissent de manière fort inégale. Cette dernière s’accumule sur les sommets durant plusieurs mois successifs, puis il n’est pas rare qu’elle fonde presque entièrement en une seule fois, si bien que toutes les précipitations tombées pendant des mois dévalent en quelques heures les flancs des montagnes et traversent les ravins qui les sillonnent. L’inclinaison naturelle de la surface favorise la rapidité des courants grandissants de pluie diluvienne et de neige fondante, qui acquièrent rapidement une force quasi irrésistible ainsi qu’un fort pouvoir de déplacement et de transport. Le sol lui-même est moins compact et moins ferme que celui des plaines, et si la forêt protectrice a été détruite, il n’est retenu que par quelques-uns des fils et ligaments par lesquels la nature l’avait relié et attaché au terrain rocheux. C’est pourquoi chaque grosse averse met à nu ses acres de roche, et les torrents déclenchés par les fontes printanières et par les écoulements abondants et intermittents des pluies estivales et automnales forment des mers de boue et de pierres qui roulent, ravageant et enfouissant parfois des arpents, voire des kilomètres de pâture, de champ et de vignoble[12] [12] La nature de la formation géologique est un élément de...
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Le déclin physique des pays neufs

30 J’ai fait remarquer qu’on ne pouvait pas toujours distinguer les effets de l’action humaine sur les formes de la surface de la terre de ceux résultant de causes géologiques. L’incertitude règne également au sujet de l’influence précise qu’exercent le défrichement et la culture du sol, ainsi que d’autres activités rurales, sur le climat. On se demande encore si la moyenne ou les extrêmes de température, les durées des saisons, la quantité ou la répartition des précipitations et de l’évaporation, dans tout pays dont les annales sont connues, ont subi ou non un changement quelconque durant la période historique. Il est, en effet, impossible de douter du fait qu’un grand nombre des opérations effectuées par les premiers colons ont eu tendance à provoquer de grandes modifications au niveau de l’humidité atmosphérique, de la température et de l’électricité. Mais nous sommes pour le moment dans l’impossibilité de déterminer à quel point une série d’effets est neutralisée par une autre ou compensée par des actions inconnues. La recherche scientifique n’est pas en mesure de répondre à cette question, faute de données nécessaires. Cependant, on peut s’attendre à ce qu’une observation bien menée dans des régions qui se retrouvent aujourd’hui, pour la première fois, sous l’occupation de l’homme, combinée à des preuves historiques telles qu’il en existe encore, éclaircisse ce sujet dans un avenir proche.

31 L’Australie est peut-être le pays duquel nous sommes en droit d’attendre l’élucidation la plus complète de ces problèmes difficiles et discutables. Sa colonisation n’a débuté que lorsque les sciences physiques sont devenues un sujet d’attention quasi universelle. Elle est en effet si récente que la mémoire des hommes encore en vie englobe les principales époques de son histoire. Les particularités de la faune, de la flore et de la géologie de ce pays sont telles qu’elles ont suscité le plus vif intérêt des adeptes de sciences naturelles. Ses mines ont donné à son peuple la richesse nécessaire pour obtenir les moyens d’observation instrumentale et le temps requis pour poursuivre les recherches scientifiques. De plus, de vastes étendues de forêt vierge et de prairie naturelle sont en train de passer rapidement sous le contrôle de l’homme civilisé. Il existe donc ici de meilleurs équipements et de plus forts motifs pour l’étude attentive des sujets en question que ceux qui ne se sont jamais trouvés réunis dans tout autre théâtre de la colonisation européenne.

32 En Amérique du Nord, le passage de l’état naturel à l’état artificiel de la surface terrestre débuta vers l’époque où les instruments d’observation météorologique les plus importants furent inventés. Les premiers colons sur le territoire qui constitue aujourd’hui les États-Unis et les provinces britanniques d’Amérique du Nord avaient d’autres préoccupations que de classifier des indications barométriques et thermométriques, mais il reste néanmoins quelques documents physiques intéressants datant du début des colonies et il y a encore une immense étendue du sol nord-américain où l’industrie et la folie de l’homme ont pour l’instant causé peu de changements notables. On peut également mesurer ici, à l’aide des équipements présents développés pour l’observation scientifique, les futurs effets, directs et contingents, des œuvres de l’homme. On peut aussi prendre des précautions lors de ces processus ruraux que l’on appelle des améliorations, de façon à atténuer les fléaux, qui sont peut-être, dans une certaine mesure, inséparables de toutes les tentatives pour maîtriser l’action des lois naturelles.

33 Afin de parvenir à des conclusions fiables, il nous faut d’abord acquérir une connaissance plus précise de la topographie et de la condition superficielle et climatique actuelle des pays où la surface naturelle est encore plus ou moins intacte. Cela n’est réalisable que grâce à des études précises et à une grande multiplication des stations météorologiques, déjà si nombreuses. De plus, comme des changements considérables dans la proportion de forêt et de terre cultivée, ou de surface sèche et entièrement ou partiellement submergée, se produiront souvent en l’espace de peu de temps, il est fortement souhaitable d’attirer l’attention des spécialistes se trouvant dans les régions où le défrichement du sol, ou le drainage des lacs et marais, ou encore d’autres grands travaux d’amélioration rurale sont en cours ou en projet, non seulement sur les révolutions concernant la température atmosphérique et les précipitations, mais aussi sur les changements locaux plus facilement constatés et peut-être plus importants, causés par ces activités concernant aussi bien la température et l’état hygrométrique des strates superficielles de la terre que ses produits animaux et végétaux spontanés.

34 L’extension rapide des chemins de fer, qui aujourd’hui suit le rythme et parfois même précède l’occupation de nouvelles terres exploitées à des fins agricoles, fournit de formidables aménagements pour élargir notre connaissance de la topographie du territoire qu’ils traversent, car leurs tranchées révèlent la composition et la structure générales de la surface. De plus, l’inclinaison et la hauteur de leurs lignes constituent des sections hypsométriques connues, qui offrent de nombreux points de départ pour mesurer les stations plus ou moins élevées et, bien sûr, pour déterminer le relief et la dépression de la surface, l’inclinaison des lits des cours d’eau et bien d’autres questions tout aussi importantes.

35 (Traduction : Laura Benedic et Arielle Walter[13] [13] Traduction effectuée dans le cadre du master Traduction...
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Notes

[1] Erratum : dans la première partie de cette traduction (Écologie & Politique, n° 35, 2007), la référence de l’édition originale en anglais était incomplète. Il fallait lire : George Perkins Marsh, Man and nature; or, physical geography as modified by human action, The Belknap Press of Harvard Univ. Press, The John Harvard Library, Cambridge, 1965 (initialement paru en 1864 chez Charles Scribner, New York). Retour

[2] Je ne parle pas ici de la vaste région herbeuse de la vallée du Mississippi dont on ne peut pas dire, à proprement parler, qu’elle ait un jour été un champ de la colonisation britannique, mais des premières colonies et de leurs dépendances au sein du territoire des États-Unis actuels et au sein du Canada. On peut, cependant, aussi bien affirmer des plaines de l’ouest que des sols forestiers de l’est qu’ils en étaient arrivés à un point d’équilibre, quoique sous des conditions bien différentes. Retour

[3] Le grand incendie de Miramachi [NdT. Nouveau-Brunswick] en 1825, probablement le sinistre le plus important et le plus épouvantable jamais enregistré dans l’histoire documentée, ravagea plus de 15 000 kilomètres carrés, principalement de régions boisées, et fut d’une telle intensité qu’il sembla consumer le sol lui-même. Mais le pouvoir de récupération de la nature est si grand, que, en vingt-cinq ans, le sol fut de nouveau densément recouvert d’arbres d’assez grande dimension, excepté là où l’exploitation et le pâturage limitaient la croissance de la forêt. Retour

[4] Dans les bois artificiels d’Europe, les insectes sont bien plus nombreux et destructeurs pour les arbres que dans les forêts primitives d’Amérique, et l’on peut faire la même remarque à propos des petits rongeurs comme les taupes, les souris et les écureuils. Dans la dense forêt indigène, la terre et l’air sont trop humides et l’ombre trop importante pour nombre de ces espèces, tandis que près des prairies naturelles et des autres clairières, où les circonstances sont autrement plus favorables à leur existence et à leur multiplication, leur nombre est restreint par les oiseaux, les serpents, les renards et par des petits prédateurs quadrupèdes. Dans les pays civilisés, ces ennemis naturels du ver, du scarabée et de la taupe sont persécutés, parfois presque exterminés par l’homme, qui retire aussi de ses plantations les arbres pourris ou cassés par l’action du vent, les arbrisseaux et les sous-bois, qui, à l’état naturel, fournissaient de quoi manger et s’abriter à l’insecte térébrant et au rongeur, et souvent également aux animaux qui faisaient d’eux leur proie. C’est pourquoi le nombre des insectes et des quadrupèdes rongeurs peut augmenter, une fois leurs prédateurs chassés, lesquels, dans la forêt naturelle, empêchent leur multiplication excessive. Ils deviennent alors destructeurs pour la forêt étant donné qu’ils se dirigent vers l’arbre vivant pour se nourrir et trouver refuge. La forêt de Fontainebleu ne compte presque plus du tout d’oiseaux : leur absence est imputée selon certains auteurs au manque d’eau, qui, dans les sables assoiffés de ce bois, ne forme pas de ruisseau, mais le manque de broussailles est peut-être une toute aussi bonne raison pour justifier leur rareté. Dans un bois à la croissance spontanée, ordonné et gouverné par la nature, l’écureuil n’attaque pas les arbres, ou du moins, les dommages qu’il peut causer sont trop insignifiants pour être perceptibles, ce qui ne l’empêche pas d’être un redoutable ennemi de la plantation. « Les écureuils mordent les pommes de pin et consomment la graine qui pourrait servir à repeupler le bois. Les dommages sont encore plus importants lorsqu’ils rongent complètement une bande d’écorce près de la pousse principale et qu’ils font souvent ainsi le tour complet de l’arbre. Les arbres endommagés de cette manière doivent être abattus, étant donné qu’ils ne pourront jamais acquérir une croissance vigoureuse. L’écureuil est particulièrement destructeur du pin en Sologne, où il ronge l’écorce des arbres âgés de vingt ou vingt-cinq ans. » Mais même ici, la nature prévoit quelquefois une compensation, en se servant de l’appétit de ce quadrupède pour empêcher une production excessive de pignons, qui tend à gêner la croissance normale de la pousse principale. « Dans certaines pinèdes de Bretagne qui produisent tant de pommes de pins qu’elles étranglent le développement de la pousse principale du pin maritime, on a constaté que les arbres sont plus vigoureux aux endroits où les écureuils sont les plus nombreux, résultat attribué à l’élimination des pommes de pin par ce rongeur. » (Boitel, Mise en valeur des terres pauvres, pp. 49-50.) [NdT. Passages du texte français retranscrits de l’anglais.] Retour

[5] La terrible capacité de destruction de l’homme est remarquablement illustrée par la chasse aux grands mammifères et aux grands oiseaux pour se procurer un seul produit, entraînant le gaspillage complet d’énormes quantités de chair et d’autres parties de l’animal qui peuvent avoir des utilisations précieuses. Le bétail sauvage d’Amérique du Sud est massacré par millions pour son cuir et ses cornes ; le bison d’Amérique du Nord pour sa peau ou sa langue ; l’éléphant, le morse et le narval pour leurs défenses ; les cétacés et certains autres animaux marins pour leur huile et leurs fanons, et enfin l’autruche et d’autres grands oiseaux pour leur plumage. En quelques années, les moutons en Nouvelle-Angleterre ont été tués par troupeaux entiers uniquement pour leur laine et leur graisse de rognon, la chair étant jetée. On va même jusqu’à raconter que les cadavres de ces mêmes quadrupèdes ont été utilisés en Australie comme matière combustible pour des fours à chaux. Que de quantités de nourriture humaine, d’os et d’autres produits d’origine animale de grande valeur dans les arts ne gaspille-t-on pas ainsi avec insouciance ! Dans presque tous ces cas, la part qui constitue le motif de cette destruction en masse, et qui est la seule conservée, a une valeur insignifiante comparée à ce qui est gaspillé. Les cornes et le cuir d’un bœuf ne valent, économiquement, pas un dixième de la carcasse entière. Un des plus grands avantages que l’on peut attendre des progrès de la civilisation, c’est qu’une fois améliorés, les équipements de communication rendront possible le transport jusqu’aux lieux de consommation de beaucoup de matières précieuses qui sont aujourd’hui gâchées car leur vente au marché le plus proche ne suffit pas à payer les frais de transport. Le bétail massacré pour son cuir en Amérique du Sud nourrirait des millions de personnes affamées sur le Vieux Continent si la chair des bêtes pouvait être économiquement conservée et transportée de l’autre côté de l’océan.
Nous commençons à apprendre à mieux gérer l’économie en nous occupant du monde inorganique. L’utilisation – ou, comme les Allemands l’appellent d’un terme plus heureux, la Verwerthung, la « valorisation » – des déchets provenant des établissements métallurgiques, chimiques et manufacturiers, fait partie des résultats les plus importants de l’application de la science à des fins industrielles. Les produits secondaires provenant des laboratoires de chimistes industriels deviennent souvent plus précieux que ceux pour la préparation desquels ils étaient utilisés. En effet, les scories provenant des affineries d’argent, et même des fonderies de métaux plus grossiers, ont souvent donné à un second opérateur un meilleur rendement que celui obtenu par le premier en traitant le minerai à l’état naturel. De même, la récupération du plomb emporté dans la fumée des fourneaux a, à elle seule, généré un grand bénéfice sur le capital investi dans les usines. Il y a quelques années, un employé de la Monnaie américaine fut inculpé pour le détournement de l’or qu’on lui avait confié en vue de sa frappe. Il soutint, pour sa défense, que le gros du métal se volatilisait et se perdait lors de son raffinage et de sa fonte, et en raclant les cheminées des fourneaux où l’on fondait l’or, ainsi que les toits des maisons contiguës, on retrouva assez d’or dans la suie pour expliquer en grande partie sa disparition. Retour

[6] Bien que cela ait été insuffisamment constaté jusqu’ici, il est intéressant de souligner que la domestication du monde organique, telle qu’elle a été entreprise jusqu’à aujourd’hui, n’est certes pas le fait de l’état sauvage, mais de l’aube de la civilisation, alors que la conquête de la nature inorganique appartient, quant à elle, presque exclusivement aux stades les plus avancés de la culture artificielle. Tous ceux qui se sont occupés de la psychologie et des habitudes des races primitives ou de personnes à l’intellect imparfaitement développé dans la vie civilisée savent bien que même si ces humbles tribus et ces pauvres individus sacrifient, sans scrupule, la vie des animaux inférieurs pour satisfaire leurs appétits et assouvir leurs autres besoins physiques, ils semblent néanmoins ressentir pour les bêtes et même la vie végétale une certaine compassion, sentiment bien plus faiblement ressenti par l’homme civilisé. Les traditions populaires des peuples moins civilisés reconnaissent certains traits communs à l’homme, aux bêtes sauvages et même aux plantes. Voilà pourquoi l’apologue ou la fable, qui attribue les facultés de parler et de raisonner aux oiseaux, quadrupèdes, insectes, fleurs et arbres, est une des premières formes de la composition littéraire. Dans presque toutes les tribus sauvages, un quadrupède ou un oiseau en particulier, même s’il est persécuté en tant que destructeur de bêtes plus domestiques ou chassé pour la nourriture, est considéré avec un respect particulier, qu’on pourrait presque qualifier d’affection. Certaines nations aborigènes d’Amérique du Nord célèbrent une fête propitiatoire aux mânes de la future victime avant de partir à la chasse à l’ours. Les paysans norvégiens, quant à eux, ont non seulement retenu un vieux proverbe qui attribue à ce même animal « la force de dix hommes et la ruse de douze » (« ti Maends Styrke og tolv Maends Vid »), mais ils éprouvent toujours à son égard un sentiment de l’ordre de la vénération dont une ancienne superstition l’investissait. Quiconque étudiera la littérature islandaise trouvera dans la saga de Finnbogi hinn rami une curieuse illustration de ce sentiment dans le récit d’un dialogue entre un ours norvégien et un champion islandais (en pantomime du côté de Bruin, en langage chevaleresque du côté de Finnbogi), suivi d’un duel dont ce dernier, s’étant débarrassé de ses armes et de son armure pour combattre d’égal à égal, sortit victorieux. L’ouvrage très intéressant de John Hay Drummond Hay comporte d’autres exemples amusants d’un sentiment similaire nourri par les Maures envers le redoutable ennemi de leurs troupeaux, le lion. Cette compassion nous aide à comprendre pourquoi la plupart, si ce n’est tous les animaux domestiques – si tant est qu’ils aient déjà vraiment existé à l’état sauvage – ont été l’objet d’appropriations, de récupérations et de dressage avant que les hommes ne se soient rassemblés en communautés organisées et établies, pourquoi presque toutes les plantes comestibles connues avaient substantiellement acquis leur caractère artificiel actuel, et pourquoi l’on connaissait les propriétés de presque toutes les drogues et tous les poisons végétaux à l’époque la plus lointaine à laquelle remontent nos sources historiques. La nature a-t-elle accordé à l’homme quelque instinct analogue à celui grâce auquel elle apprend à la bête à sélectionner les végétaux nutritifs et à rejeter ceux nocifs qui sont mélangés au hasard dans la forêt et sur le lieu de pâture ? On doit reconnaître que cet instinct est loin d’être infaillible et, comme les naturalistes l’ont constaté des centaines de fois, dans de nombreux cas il ne s’agit pas d’une faculté primitive mais d’une habitude acquise et transmise. C’est un fait familier aux personnes qui travaillent dans l’élevage de moutons en Nouvelle-Angleterre – ce que mon observation personnelle est venue confirmer – que les moutons élevés là où abonde le laurier commun, comme on l’appelle, Kalmia angustifolia, évitent presque toujours de brouter les feuilles de cette plante, tandis que ceux qui viennent de régions où le laurier est inconnu ou transformé en pâturage là où il pousse, très souvent s’en nourrissent et sont empoisonnés. Il ne serait pas mal à propos d’évoquer ici un curieux instinct acquis et héréditaire, quoique de nature différente. Je fais référence à celui grâce auquel les chevaux élevés dans des provinces où il y a beaucoup de sables mouvants évitent leurs dangers ou parviennent à s’en dégager. Cf. Nicolas Théodore Brémontier, « Mémoire sur les dunes (…) entre Bayonne et la pointe de Grave » (1790), réimprimé dans Annales des Ponts et Chaussées, 5 (1833), 155-157. En Nouvelle-Angleterre, on entend souvent dire – et je crois, à raison – que les corbeaux de la génération actuelle sont moins dupes que leurs ancêtres : les épouvantails qui étaient efficaces il y a cinquante ans ne sont désormais plus respectés des pillards du champ de blé et l’on doit inventer de temps en temps de nouvelles terreurs pour sa protection.
La civilisation a peu augmenté le nombre d’espèces végétales et animales qui ont poussé dans nos champs ou ont été élevées dans nos enclos, alors qu’au contraire, la subjugation des forces inorganiques et l’extension, en conséquence, de l’emprise de l’homme, non seulement sur les produits annuels de la terre, mais aussi sur sa substance et ses sources d’action, est presque entièrement l’œuvre d’époques très raffinées et cultivées. L’utilisation de l’élasticité du bois et de la corne comme puissance de projection dans l’arc est pratiquement universelle chez les sauvages les plus primitifs. L’application d’air comprimé à cette même fin dans la sarbacane est plus restreinte, et l’emploi de pouvoirs mécaniques, du plan incliné, de la roue et de l’axe, et même de la cale et du levier, semble presque inconnu, excepté de l’homme civilisé. J’ai moi-même vu des paysans européens pour qui l’une des applications les plus simples de ce dernier pouvoir fut une révélation. Retour

[7] On peut observer la différence entre les relations de la vie sauvage et celles de la civilisation naissante à la nature dans cette partie de la vallée du Mississippi qui était autrefois occupée par les mound builders [NdT. Les « bâtisseurs de tumulus » sont un ensemble de peuples amérindiens disparus avant l’arrivée des Européens, qui se distingue par ses constructions de gigantesques tertres, pyramides et effigies animales en terre] et ensuite par les tribus indiennes bien moins développées. Lorsque les laboureurs des champs ayant dû être cultivés pour nourrir la population importante qui habitait autrefois ces régions ont péri ou ont été chassés, la terre est retournée à l’état normal de forêt et les sauvages qui succédèrent à la race plus avancée ont très peu, voire pas du tout, affecté le cours ordinaire de la nature spontanée. Retour

[8] Quoi qu’on puisse penser de la modification des espèces organiques par sélection naturelle, il n’existe absolument aucune preuve que les animaux ont exercé sur une quelconque forme de vie une influence analogue à celle de la domestication des plantes, des quadrupèdes et des oiseaux élevés artificiellement par l’homme. Cela vaut tout autant pour les améliorations imprévues que pour celles délibérées, réalisées par la sélection volontaire d’animaux reproducteurs. Retour

[9] La dépendance de l’homme vis-à-vis de l’aide de la nature spontanée, dans ses œuvres les plus ardues, est curieusement illustrée par le fait que l’une des plus grandes difficultés rencontrées lors de l’exécution du gigantesque projet proposé consistant à drainer le Zuiderzee aux Pays-Bas, fut de se procurer des fagots pour fasciner les digues. Cf. Bernard Pieter Gezienus van Diggelen, Groote Werken in Nederland (…) Bedijking van de Zuiderzee (Zwolle, 1855). Retour

[10] De célèbres expériences démontrent qu’il est tout à fait possible d’accumuler de la chaleur solaire grâce à un simple appareil et d’obtenir ainsi une température qui pourrait être importante d’un point de vue économique, même dans le climat de la Suisse. Saussure, en captant les rayons du soleil dans un jeu de boîtes noircies à l’intérieur et recouvertes de verre, fit monter la température d’un thermomètre enfermé dans la boîte intérieure jusqu’au point d’ébullition ; et sous le soleil encore plus brûlant du Cap de Bonne-Espérance, Sir John Herschel fit cuire les aliments pour un dîner de famille en ayant recours à un procédé similaire mais en n’utilisant en revanche qu’une seule boîte, entourée de sable sec et recouverte de deux verres. Pourquoi ne rétablirait-on pas une méthode aussi simple pour économiser du combustible en Italie, voire dans des climats plus nordiques ? Le malheureux John Davidson nota dans son journal qu’il économisa du carburant au Maroc en exposant sa bouilloire au soleil sur le toit de sa maison, où la température de l’eau atteignait soixante degrés Celsius et, qu’évidemment, il n’avait pas besoin de beaucoup de feu pour la faire bouillir. Mais il s’agissait ici de la chaleur directe et simple du soleil, pas de celle accumulée. Retour

[11] Parmi les étapes successives du progrès social, les périodes les plus destructrices de l’action humaine sur la nature sont la condition pastorale et celle de la civilisation sédentaire naissante, ou, dans les pays récemment découverts de la géographie moderne, la période coloniale, qui correspond à l’ère du début de la civilisation dans des terres plus anciennes. Dans des états de culture plus évolués, les influences conservatrices se font sentir. De plus, si les communautés hautement civilisées ne rétablissent pas toujours les œuvres de la nature, au moins font-elles des dépenses moins inutiles que leurs prédécesseurs en les consommant. Retour

[12] La nature de la formation géologique est un élément de très haute importance dans la détermination de la quantité d’érosion produite par les cours d’eau et, évidemment, dans la mesure des conséquences du déboisement. Le sol des Alpes françaises cède très facilement à la force des courants et les déclivités des Apennins du Nord sont couvertes de terre, qui elle-même devient liquide lorsqu’elle est imprégnée d’eau. C’est pourquoi l’érosion de telles surfaces est largement plus importante que sur de nombreuses autres montagnes dont l’escarpement est identique. Retour

[13] Traduction effectuée dans le cadre du master Traduction de l’université d’Orléans dirigé par Antoine Cazé.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

George Perkins Marsh « L'homme et la nature ; ou, la géographie physique modifiée par l'action humaine (2/2) », Ecologie & politique 2/2008 (N°36), p. 155-171.
URL :
www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2008-2-page-155.htm.
DOI : 10.3917/ecopo.036.0155.