Ecologie & politique 2008/3
Ecologie & politique
2008/3 (N°37)
208 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782849502051
DOI 10.3917/ecopo.037.0093
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Dossier : L'avenir est déjà parmi nous

Vous consultezL’utopie féminine : faire de tous les lieux une maison

AuteurNicole Mathieu du même auteur

Nicole Mathieu est directrice de recherches émérite au CNRS (UMR Ladyss). Elle est actuellement rédactrice en chef adjointe de la revue Natures Sciences Sociétés, qu’elle a contribué à créer. Parmi ses nombreuses publications, citons Voyage en France par les pays de faible densité (CNRS, 1985), Du rural à l’environnement. La question de la nature aujourd’hui (L’Harmattan, 1989) et La ville durable, du politique au scientifique (Quae, 2006).

Introduction


Le chercheur en sciences sociales qui fait sa carrière au CNRS a peu de chances – sauf s’il est philosophe – de se lancer dans l’imagination d’un futur social et d’une utopie politique. Et encore moins s’il est une femme. Même si la résistance à l’idéologie dominante et l’invention du politique guident souterrainement sa quête scientifique, cette femme n’a ni opportunité ni légitimité à parler d’utopie et encore moins à en écrire une.

2 C’est d’abord une question d’institution : y être recrutée et ensuite y progresser en titres implique qu’elle entende et se conforme aux valeurs et aux normes du CNRS, en particulier à celle de la section Sciences de l’homme et de la société (SHS) du Comité national à laquelle elle est rattachée[1] [1] Pour moi, la section 35, « Géographie et aménagement...
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. Évaluée régulièrement, elle sait que la seule voie sûre est celle de la reconnaissance – par le « tribunal des pairs[2] [2] M. Jollivet, « L’évaluation scientifique : mise à...
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 » et au-delà des conflits d’école – de ses travaux via la publication par des éditeurs eux-mêmes reconnus ainsi que dans des revues à comité de lecture et de rang A. Si les questions féministes ou de genre ne sont pas sa spécialité, elle se doit de mettre sous couvert, voire d’étouffer sa subjectivité, pour prendre le modèle masculin de créativité qui, parce qu’il prétend atteindre l’universel par le symbolique, le théorique et la prospective, efface toute trace d’imaginaire concret.

3 Mais cela tient aussi à une conception personnelle de la recherche : le choix de l’observation anthropologique des sociétés européennes. La quête des strates cachées du réel par la mise en rapport des relations entre les habitants et leurs lieux de vie, l’obsession de montrer en quoi le caractère matériel des actes essentiels de la vie reste déterminant dans cette société globale que les réseaux, en principe, dématérialisent et déterritorialisent, tout ceci ne favorise guère l’imagination. Il s’agit toujours d’interroger les modes d’habiter les lieux dans leur précision tant du côté de leur matérialité que de l’usage qu’en font les gens eux-mêmes, pauvres ou riches. Construire sa compétence au plus près des faits sociaux réels en rapport avec des lieux réels même si la compréhension de leurs temporalités est essentielle, ne contribue-t-il pas à contredire le désir de penser et d’écrire l’avenir, du moins sous sa forme utopique ?

4 Pourtant, à plusieurs reprises, alors que mon écriture scientifique s’appliquait à égaler par la rigueur et la précision dans l’observation et la description de mes terrains de recherche, une norme tenue superbement par de grands noms masculins, j’ai senti le besoin de m’échapper de cette soumission en éprouvant la capacité de l’écriture littéraire, non seulement pour percer les strates cachées des sociétés locales que j’étudiais, mais aussi pour aller par l’imagination jusqu’aux utopies qui fondaient mon intérêt pour le réel : utopies d’une femme, scientifique, qui sait que changer le réel est possible, en particulier dans la quotidienneté.

5 « Et qui reprendra la Bastille ? », publié dans la revue Strates, matériaux pour la recherche en sciences sociales que j’ai créée en 1986, est significatif de cette volonté d’échapper au modèle masculin de recherche par une liberté de dire ce qui est entre le subjectif et l’objectif, entre la sensibilité aux choses et au temps qui passe, et l’analyse scientifique[3] [3] N. Mathieu, « Et qui reprendra la Bastille ? », STRATES,...
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.

6 Il n’y a pas vraiment de contradiction entre la connaissance méticuleuse d’un lieu et d’une société locale, et la capacité à en concevoir le futur. Ainsi, « Ce territoire utopique n’aurait pas d’exclus[4] [4] N. Mathieu, « Ce territoire utopique n’aurait pas d’exclus »,...
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 » prend son assise sur le terrain du causse Méjan observé continûment pendant presque trente ans et qui a donné lieu à des publications « légitimes[5] [5] En particulier : N. Mathieu, « Solidarité, identité,...
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 ». Mais, quand il s’est agi de répondre – avec d’autres spécialistes du « développement local » – à une commande de Mairie-Conseils : raconter un rêve en lien avec une expérience de « pays », un texte a surgi qui mêlait la connaissance intime que j’avais des gens habitant ce lieu, avec l’imagination d’un futur où l’utopie remodelait le réel à venir.
Cette dimension, selon moi la plus heuristique de mon écriture, n’a jamais été considérée comme ayant valeur scientifique. Et pourtant, c’est cet « élan libérateur », ce désir d’utopie politique qui m’a conduite à inventer le concept de « mode d’habiter » pour « réinventer le réel[6] [6] N. Mathieu, « Repenser les modes d’habiter pour retrouver...
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 ». Dans le texte qui suit, je veux être moi-même, une femme à l’égale de Louis Blanc, de Fourier ou de Victor Considérant[7] [7] V. Considérant, Destinée sociale, Librairie du Palais...
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, et oser faire le récit d’une utopie, qui est certes la mienne, mais qui, spécifiquement féminine, pourrait mettre en mouvement le réel qui pèse le plus sur chacun(e) d’entre nous : le réel quotidien des lieux où nous vivons[8] [8] Je dédie cette utopie à ma sœur Solange Mercier-Josa,...
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.

Quel sens et quel usage de l’utopie ?

7 L’utopie ne s’oppose pas au réel. Bien d’autres l’ont dit avant moi. Je ne retiens donc pas l’usage de ce mot pour penser et décrire un lieu (topos) qui n’existe pas, qui est ailleurs, hors de tout lieu, a ou u-topique. Comme Victor Considérant, je critique la définition de l’utopie comme étant « ce qui est trop beau pour être réel » et, comme lui, me retrouve dans la phrase de Breton qu’il met en exergue du dernier chapitre du premier tome de son ouvrage Destinée sociale et qu’il reprend dans sa conclusion : « Nous ne dirons pas : cela est impossible, parce que c’est trop beau, nous dirons, au contraire : cela est trop beau pour n’être pas possible[9] [9] Cité par S. Mercier-Josa, « L’utopie comme mouvement...
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. »

8 C’est dans la pensée de ces deux femmes (Solange Mercier-Josa et Michèle Riot-Sarcey) que je trouve à la fois la définition de l’utopie qui me convient – « L’Utopie comme mouvement du réel » chez l’une, « Le réel de l’utopie » chez l’autre – et la force d’énoncer mon utopie, celle qui me semble « nécessaire pour vivre l’instant présent dans la perspective de son dépassement[10] [10] M. Riot-Sarcey, Le réel de l’utopie. Essai sur le politique...
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 ». La première déconstruit les idées toutes faites : l’opposition de Marx aux socialistes utopiques ne repose pas sur une critique de la pensée utopique mais de leur conception du « champ du politique » et du « devoir-être ». Ce n’est pas l’utopie proprement dite qui est en cause mais l’interprétation de la rationalité du réel qui la sous-tend sur le point particulier de l’articulation nécessaire entre le Politique et la Question sociale. Grâce à elle, on comprend l’importance qu’il faut accorder à l’interprétation du réel avant de l’engager dans un mouvement et dans une solution à la hauteur de l’utopie. Quant à Michèle Riot-Sarcey[11] [11] M. Riot-Sarcey (dir. ), op. cit. ...
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, qui inscrit sa réflexion sur une connaissance des utopies « historiques », elle nous invite aussi à penser l’utopie comme un moteur de l’histoire parce qu’elle permet de penser le bonheur humain, de penser possible une société égalitaire, de repenser ce que démocratie veut dire. En ce sens, et malgré l’influence dominante de ces femmes sur ma définition de l’utopie et de son usage, je dois reconnaître aussi celle de certains penseurs masculins comme Jacques Rancière[12] [12] J. Rancière, « Sens et usages de l’utopie », in M. ...
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ou Edgard Pisani[13] [13] E. Pisani, N. Mathieu et al. , « Croire à la force des...
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 : le premier, parce qu’il traque dans le réel les perversions de l’idée démocratique en même temps qu’il fait appel à un sens et à un usage de l’utopie comme une « intelligence collective, une puissance collective de pensées, d’affects et de mouvements des corps, propre à faire exploser les barrières de l’empire[14] [14] J. Rancière, La haine de la démocratie, op. cit. , p. 105. ...
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 » ; le deuxième, parce que non content de « croire à la force des idées », il va jusqu’à penser que l’utopie est une méthode d’action, une méthode pour résoudre un problème d’aujourd’hui réputé insoluble[15] [15] E. Pisani, N. Mathieu et al. , op. cit. ...
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.

9 En définitive : une utopie se forge à partir de ce qui dans le réel est à la fois intolérable et souhaitable. L’utopie, c’est aller à ce qui n’est pas là ou qui n’est pas assez là, c’est aller à l’impossible pour que cela puisse être là.
L’utopie est une imagination concrète de ce qui permet de changer le monde, de changer les rapports sociaux.

L’utopie d’une femme : faire de tous les lieux une maison

10 Quoi de plus impossible aujourd’hui que de faire que tous les lieux que nous traversons, que tous les lieux dans lesquels nous résidons dans un temps plus ou moins long, soient idéellement autant que réellement habitables ! Habitables, que l’on y circule, que l’on y travaille, que l’on y loge, ou que l’on y rencontre l’autre ! Tous les lieux et pas seulement des espaces abstraits comme la ville, les espaces publics ou les espaces verts, l’espace rural périurbain ou l’espace rural, l’espace du travail et même les territoires du quotidien !

11 L’utopie féminine est de faire de tous les lieux une maison.

12 Mais pourquoi une maison et que signifie le besoin de ce lieu, la maison ?

13 La maison n’est pas la sphère du domestique, du travail domestique et de l’inégalité des rapports sociaux de sexe. Au contraire, elle est maison parce qu’elle est à la fois l’abri et l’accueil de l’hôte, le lieu de passage et le lieu de station, le lieu où se concilient le dedans et le dehors, le lieu où la cohabitation prend sens.

14 La « maison ronde » où l’on circule librement entre le dedans et le dehors, et que chacun peut habiter comme un chez soi tout en ménageant l’autre est un modèle féminin qui se rencontre partout aussi bien en milieu rural que dans des milieux urbains.

15 Ci-dessous un extrait de l’article du collectif Mode d’Habiter du Ladyss (Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces) dans lequel, pour la première fois, l’idée de la « maison ronde » m’est venue, comme le lieu féminin archétypal de l’expérimentation sociale proprement dite, c’est-à-dire du rapport à soi comme du rapport à l’autre, du rapport à la matérialité et au naturel comme du rapport à l’imaginaire et au rêve.

16 « Qu’y a-t-il de commun entre tous les “logements” habités par une famille d’intellectuels depuis les années 1950 jusqu’à aujourd’hui ? Ceci malgré la variété de leur taille, de leur ancienneté, de leur localisation, et donc du rapport entre le dedans et le dehors. Quelles propriétés ont-ils pour qu’ils aient été désignés par le terme de “maison” par chacun de leurs habitants, pour qu’ils aient été associés au “bien-être”, voire à l’harmonie (le bonheur individuel et collectif) ? L’exemple d’une famille, “heureuse en tous ses habitats” peut aider à théoriser les conditions objectives et subjectives qui font exprimer à quelqu’un qu’il habite un “endroit” comme un chez lui, comme une “maison”, à repérer ce qui fait d’un “logement” un lieu habitable, un Eden, un “habitat familial” proprement dit.

17 « Propriété 1 : l’intérieur, centre d’un cercle où chacun doit se sentir un “hôte” “chez soi”. Ce qui importe n’est pas tant la surface totale, le nombre et la taille des pièces, que le fait d’une disposition “ronde” donnant le sentiment que, de quelque point de l’intérieur que ce soit, existe la possibilité de se sentir au centre de l’ensemble, de pouvoir “circuler” aisément entre les lieux plus spécialisés que sont les lieux de “travail” (coins des devoirs ou de la musique pour les enfants ; où l’on a son bureau pour les adultes actifs ; où l’on exerce l’économie domestique), et ceux où l’on se repose (réside, rest), où l’on se recrée en y passant le temps libre (non contraint) que l’on appelle loisir (paresse, leisure), qui sont marqués par des meubles particuliers (fauteuils, sofas, coussins, cosys et évidemment lits). Surtout du point de vue féminin, la “bonne” circulation est une propriété essentielle pour que les habitants d’un intérieur, quels que soient leur âge et leur statut, le désignent comme un chez-soi, comme une “maison” où chacun a sa place dans l’ensemble, comme un “espace domestique” ayant une valeur matérielle et idéelle harmonieusement combinée.

18 « Mais, pour qu’il y ait bien-être, l’intérieur doit aussi être disposé de telle sorte qu’il donne le sentiment à l’étranger, à l’hôte, celui qui ne fait pas partie du premier cercle de ceux qui habitent l’endroit, qu’il est accueilli. Lui aussi doit pouvoir circuler librement d’un endroit à l’autre sans réserve, mais avec l’évidence qu’existe une hiérarchie sensible mais discrète entre les lieux, en fonction de leur plus ou moins grande intimité, ce qui n’exclut pas le partage. D’où l’importance de la première pièce (celle par où l’on entre même s’il n’y en a qu’une), qui doit exprimer symboliquement et matériellement l’ouverture aux autres et l’absence de coupure interne (mis à part le lieu de la totale intimité où l’on se lave et où l’on fait ses besoins).

19 « Pour conforter cette double propriété, toute la disposition du dedans s’oriente par rapport à la lumière et aux fenêtres, donc par rapport au dehors.

20 « Propriété 2 : intégrer la discontinuité du dehors. Pour être bien chez-soi, les propriétés de l’autour sont essentielles. Que la “maison” soit située en ville ou à la campagne, en surplomb d’une place ou d’un jardin potager, l’important est que l’autour permette d’affronter la discontinuité entre le dedans et le dehors, d’intégrer celui-ci à l’espace rond, de s’approprier visuellement et affectivement les abords. Certes, plus cet abord est minéralisé, artificialisé, marqué par des arrêts (escalier, porte étroite fermée par un code, etc.), plus la distinction dedans/dehors est accentuée. Mais pour compenser cette rupture, un certain nombre d’endroits proches deviennent alors les appendices affectifs de la maison : le café d’en face où l’on peut laisser sa clé et des messages pour famille et étrangers de passage, le marché du dimanche matin (qui est l’équivalent d’une balade en forêt ou à la campagne dans un rapport non seulement avec les “voisins” mais aussi avec le vivant), le métro et les stations d’autobus parce qu’ils permettent d’accéder au monde extérieur (lieux de travail, de loisirs hors de la maison, de rencontres avec les autres dans d’autres “maisons”, de vacances ou de résidence récréative).

21 « La catégorie de “chez-soi” apparaît pleinement lorsque la rupture, toujours objective, entre le dedans et le dehors, est atténuée par l’appropriation (intégration au sein du domestique) de l’abord, dans un double mouvement du regard sur la maison et du passage aisé du dedans au dehors. En ce sens, la maison individuelle et le rez-de-chaussée sont les plus porteurs de valeurs. Le petit jardin en ville donne un sentiment équivalent à la maison rurale d’où l’on voit le jardin potager de plus loin, la petite maison, les arbres plantés aux différentes dates connues. Sans jardin autour ou à proximité, le sentiment de continuité entre le dedans et le dehors se construit autrement et par extension de l’espace habité : l’arbre sur fond de ciel, les couleurs et les formes du vis-à-vis, mais aussi l’espace des pratiques (de travail, de circulation et de récréation) deviennent le chez-soi. Si la disposition de la “maison” exclut ce sentiment, se développe alors, à l’intérieur, des pratiques qui reconstituent cette perméabilité entre deux milieux distincts (dedans et dehors) soit par une terrasse, soit par un balcon, soit, si cela est absolument impossible, par la mémoire (toujours présente) de l’autre lieu (“l’autre maison”) où ce rapport est à la fois rêvé et pratiqué[16] [16] N. Mathieu, A. Morel-Brochet, N. Blanc, P. Gajewski, L. ...
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. »

22 Déjà, nous y reviendrons, la confrontation de cette vision féminine du réel au récit de l’Éden masculin proposé dans le collectif m’avait conduite à faire la distinction entre « espace » du masculin et « maison » du féminin, et surtout à faire émerger l’hypothèse de la portée générale – c’est-à-dire pour tous les lieux – des propriétés matérielles et idéelles de l’idée de « maison ».

23 Et là est l’utopie féminine : savoir ce qu’habiter veut dire, savoir produire un lieu de bien-être où chacun est « chez soi », savoir réduire l’écart entre le rêvé et l’aménagé, avoir conscience que tout lieu est partagé et que la cohabitation définit la maison, savoir aussi, dans tous les sens de ces mots, ce que ménager les ressources veut dire… Tous ces savoirs d’un lieu ont valeur pour tous les lieux.
L’utopie féminine, c’est faire de tous les lieux une maison. Évidemment, les lieux les plus propices, ceux qui ont vocation d’accueillir, de mettre à l’abri et au chaud : lieux publics comme les cafés ou les maisons de la culture, lieux privés comme les entrées des immeubles et tous les « logements » sociaux en particulier. Mais aussi les lieux les plus éloignés de la maison ronde : lieux ouverts comme les rues et les places (et dans tous leurs détails) mais aussi lieux fermés et passants comme les quais de métro, de RER et de gares ; sans oublier tous les véhicules qui nous transportent ; bus, wagons, rames de métro, cars et voitures… Partout chacun responsable du lieu, de l’accueil de l’autre, du ménagement de l’environnement… Faire de tous les lieux une maison pour induire ou engager des pratiques « durables » de tous les lieux de « résidence » ou de « traverse ». L’utopie urbaine, c’est que ce modèle féminin de « culture de la nature », impliquant une « conscience écologique » des lieux et milieux, mette en mouvement le réel jusqu’à surmonter les contradictions majeures que contiennent ces termes : habiter durablement la terre et cohabiter en tous les lieux. Et on sait bien qu’il y a mille et une façons de penser la « maison[17] [17] P. Deffontaines, L’homme et sa maison, Gallimard, coll. ...
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 ». Les lieux sont aussi divers que les maisons, mais penser et pratiquer tout lieu comme une maison c’est assumer l’impératif du partage et l’habitabilité de toute la planète Terre en ses moindres détails. C’est aussi avoir conscience que même si nous avons accès à la société en réseaux et si la mondialisation dématérialise et déterritorialise nos liens sociaux, nourrir et se nourrir, prendre soin de sa vie et de la vie des autres ne peuvent être virtuels puisqu’ils engagent la matérialité des sols et de notre corps.

Utopie féminine, utopie féministe ?

24 Mais cette utopie de femme qui, parce qu’elle est utopie du lieu, peut être rapprochée d’une « utopie urbaine », peut-elle être mise à l’épreuve des féminismes ? Cette utopie féminine est-elle féministe ? Comme Sylvette Denèfle l’écrit dans son introduction à l’ouvrage Femmes et villes : « Qu’est-ce qui fait donc la pertinence à considérer les rapports des femmes aux lieux ? […] En quoi cela peut-il servir les politiques urbaines[18] [18] S. Denèfle (dir. ), Femmes et villes, Publications de la...
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 ? »

25 Certes, « hommes et femmes ne fréquentent pas les mêmes lieux, aux mêmes heures. Ils ne gèrent pas les questions publiques avec la même autorité. Leurs usages résidentiels sont très différents et leur présence dans l’espace public ne se confond nullement. Mais la ville n’y est pour rien. […] Elle n’est qu’un lieu où s’actualisent les rapports sociaux de sexes[19] [19] Ibid. , p. 13. ...
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. » On ne peut que constater ces différences entre les pratiques masculines et féminines « qui comme tout le système normatif dont elles sont l’expression semblent normales, “naturelles”, à ceux qui les vivent[20] [20] Ibid. , p. 18. ...
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 ». Même en se limitant aux représentations et aux pratiques du « chez soi » se remarquent les écarts entre l’espace masculin fonctionnel et l’idée ronde de la maison féminine.

26 Mais, de mon point de vue, pour passer de l’utopie égalitaire féministe aux utopies urbaines et locales du 21e siècle, il ne suffit pas de reconnaître l’usage sexué de l’espace, ni même de changer les rapports sociaux de sexe dans l’espace domestique – même si la réflexion sur le travail domestique a été si importante dans la conscience féministe[21] [21] Voir les textes de Christine Delphy qui, dès le début...
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.

27 Entre les différentes façons de penser l’utopie urbaine féministe, je me sens plus proche de Christine Bauhardt[22] [22] C. Bauhardt, « Discours féministes et architecture/ recherche...
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qui montre la dimension politique de l’approche féministe en architecture et en urbanisme par le projet et le faire. Et tout en reconnaissant l’importance de rendre visible les différences et l’inégalité des rapports sociaux de sexe par les pratiques des lieux des villes, je me méfie, comme le fait Éléonore Lépinard – à propos du discours consacré sur les femmes vecteur du changement en politique locale – de « la rhétorique de l’identité féminine qui valorise leurs “qualités innées” mais ignore les compétences qui leur ont permis d’accéder au mandat électoral[23] [23] E. Lépinard, « Les femmes vecteur de changement en politique...
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 ».

28 Je fais l’hypothèse que l’utopie féminine – faire de tous les lieux une maison – pourrait être considérée comme féministe non pas parce qu’elle est sortie de l’imaginaire d’une femme mais parce que sa reconnaissance signifierait la victoire de la conception féminine des rapports au monde. Faire reconnaître la nécessité de « ménager » tous les lieux.

29 Il n’est pas facile de tenir jusqu’au bout ma pensée, mon hypothèse. Car je reconnais la valeur des utopies masculines des socialistes utopiques au 19e siècle. Je remarque aussi l’attrait pour les utopies que le Ourania de J.M.G. Le Clézio manifeste. Ces utopies aussi appellent à la rupture et cherchent à réinventer le réel.

30 Ce que je cherche à dire c’est que l’utopie ne doit plus seulement être collective mais individuelle. Elle ne doit pas seulement être pensée pour le collectif en bâtissant des enfermements. Elle doit être en chacun, ménagère et soucieuse du quotidien.

31 Pourquoi mon utopie est-elle féministe ? Parce qu’elle est une méthode pour changer les rapports sociaux de sexe en faisant reconnaître la valeur de l’idée de maison. Faire admettre aux hommes qu’ils vivent et qu’ils agissent dans des « maisons », partout où ils sont, et non pas dans des lieux fonctionnels qu’ils investissent éventuellement sans avoir conscience de cohabiter. Une sorte de renversement : de l’assignation au domestique à l’utopie du domestique. Faire reconnaître le rêve féminin des lieux, le droit à être présente dans tous les lieux, la capacité des femmes à penser et à faire que tous les lieux soient utopiques.

 

Notes

[1] Pour moi, la section 35, « Géographie et aménagement de l’espace », puis la section 39, « Espaces, territoires et sociétés ». Retour

[2] M. Jollivet, « L’évaluation scientifique : mise à l’épreuve et outil de conception de l’interdisciplinarité », Natures Sciences Sociétés, vol. 7, n° 4, 1999, p. 27-32. Retour

[3] N. Mathieu, « Et qui reprendra la Bastille ? », STRATES, n° 7, 1992-1993, p. 163-167. Retour

[4] N. Mathieu, « Ce territoire utopique n’aurait pas d’exclus », in Le rêve de Die, Mairie-Conseils, Paris, 1999, p. 13-16. Retour

[5] En particulier : N. Mathieu, « Solidarité, identité, innovation. Les tensions fondatrices de la société méjanaise », Annales du Parc National des Cévennes, n° 4, 1989, p. 229-261, et N. Mathieu, « Les nouveaux enjeux d’appropriation et d’usages des Causses : que dire depuis le causse Méjan ? », in J. L. Bonniol et A. Saussol (dir.), Grands Causses. Nouveaux enjeux, nouveaux regards, Fédération pour la vie et la sauvegarde du pays des Grands Causses & Presses de Causses Cévennes, Millau, 1995, p. 357-367. En 2008 paraîtra un article intitulé « Innovation, identité, solidarisme. La société locale méjanaise à l’épreuve du temps et du développement durable ». Retour

[6] N. Mathieu, « Repenser les modes d’habiter pour retrouver l’esprit des lieux », Les Nouveaux cahiers franco-polonais, n° 6, 2006, p. 33-46. Retour

[7] V. Considérant, Destinée sociale, Librairie du Palais Royal, Paris, 1837. Retour

[8] Je dédie cette utopie à ma sœur Solange Mercier-Josa, philosophe, qui m’a toujours encouragée à aller jusqu’au bout de moi-même. Retour

[9] Cité par S. Mercier-Josa, « L’utopie comme mouvement du réel, de Considérant à Marx », in M. Riot-Sarcey (dir.), L’Utopie en questions, Presses univ. de Vincennes, coll. « La philosophie hors de soi », Saint-Denis, 2001, p. 125-149. Retour

[10] M. Riot-Sarcey, Le réel de l’utopie. Essai sur le politique au XIXe siècle, Albin Michel, Paris, 1998. Retour

[11] M. Riot-Sarcey (dir.), op. cit. Retour

[12] J. Rancière, « Sens et usages de l’utopie », in M. Riot-Sarcey (dir.), op. cit., p. 65-80, et La haine de la démocratie, La Fabrique Éditions, Paris, 2005. Retour

[13] E. Pisani, N. Mathieu et al., « Croire à la force des idées. Entretien avec Edgard Pisani », Natures Sciences Sociétés, vol. 14, n° 1, 2006, p. 69-79 ; E. Pisani, Vivre la révolte ! Un vieil homme et la politique, Seuil, Paris, 2006, et, bien sûr, du même auteur, L’utopie comme méthode. Une certaine idée du monde, Seuil, Paris, 2001. Retour

[14] J. Rancière, La haine de la démocratie, op. cit., p. 105. Retour

[15] E. Pisani, N. Mathieu et al., op. cit. Retour

[16] N. Mathieu, A. Morel-Brochet, N. Blanc, P. Gajewski, L. Grésillon, F. Hébert, W. Hucy et R. Raymond, « Habiter le dedans et le dehors : la maison ou l’Éden rêvé et recréé », STRATES, n° 11, 2004, p. 267-288. Retour

[17] P. Deffontaines, L’homme et sa maison, Gallimard, coll. « Hommes et milieux », Paris, 1974. Retour

[18] S. Denèfle (dir.), Femmes et villes, Publications de la MSH, coll. « Villes et Territoires », Tours, 2004, p. 14. Retour

[19] Ibid., p. 13. Retour

[20] Ibid., p. 18. Retour

[21] Voir les textes de Christine Delphy qui, dès le début des années 1970, met en avant le travail domestique comme lien fondamental entre l’expérience quotidienne des femmes et les structures économiques du capitalisme (C. Delphy, L’ennemi principal, 1.1 et 2, Syllepse, Paris, [1998, 2001], 2008). Retour

[22] C. Bauhardt, « Discours féministes et architecture/recherche urbaine (avec des exemples d’Allemagne) », in S. Denèfle (dir.), op. cit., p. 41-49. Retour

[23] E. Lépinard, « Les femmes vecteur de changement en politique locale : réalités et illusions d’un discours consacré », in ibid., p. 354.Retour

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Nicole Mathieu « L'utopie féminine : faire de tous les lieux une maison », Ecologie & politique 3/2008 (N°37), p. 93-101.
URL :
www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2008-3-page-93.htm.
DOI : 10.3917/ecopo.037.0093.