2001
Économie et Prévision
Une lecture "optionnelle" du bilan des compagnies d’assurance-vie
Christophe Morel
[(*)]
Brigitte Poiblanc
[(**)]
Le recours à la théorie des options permet de déterminer une formule reliant les caractéristiques des contrats
d’assurance-vie (maturité, rendement garanti et taux de participation aux bénéfices) au bilan des assureurs (risque de
l’actif, levier d’endettement). Une simulation numérique de cette relation, à partir des ordres de grandeur caractéristiques
du marché de l’assurance-vie en France, révèle le caractère “ excessif ” de la contrainte qu’impose le plancher de 85% de
distribution des bénéfices financiers des assureurs aux assurés. Conjuguée aux réglementations sur le taux garanti et sur le
ratio de capital, cette norme semble empêcher les assureurs d’élargir la plage des rendements qu’ils sont à même de
proposer, sauf à dégrader leur solvabilité et, d’une certaine façon, à accroître leur prise de risque.Mots-clés :
assurance, vie, gestion actif, passif, théorie des options.
Using options theory, it is possible to work out a formula linking characteristics of life-insurance contracts (maturity,
guaranteed return and dividend rate) with the insurer's balance sheet (asset risk, debt leverage). A digital simulation of this
relationship, using orders of magnitude characteristic of the life insurance market in France, reveals the "excessive"
nature of the constraint imposed by the 85% floor for dividend distribution by the insurers to the insured. Combined with
the regulations on guaranteed rates and capital ratio, this standard seems to prevent insurers from extending the range of
returns they are able to offer unless they reduce their solvency and, to some extent, increase their risk-taking.Keywords :
life insurance, asset management, option theory.
Les auteurs remercient les deux rapporteurs anonymes pour la
pertinence de leurs commentaires. Les auteurs restent seuls
responsables des erreurs et insuffisances qui pourraient
subsister dans le texte. Ce document n’engage que ses auteurs
et ne reflète pas la position du Ministère de l’Économie, des
Finances et de l’Industrie.
À l’instar de n’importe quelle entreprise (Merton,
1974), une lecture « optionnelle » du bilan des
compagnies d’assurance-vie est commode, parce
qu’elle permet, via une formule d’évaluation des
options, de valoriser les différents postes du bilan.
Cette approche permet en outre d’étudier le
comportement des actionnaires et des créanciers,
ainsi que leur réaction à une modification de leur
contrat. L es créanciers d’une compagnie
d’assurance-vie (i.e. les assurés) disposent par
exemple d’une option de « sortie » avec la possibilité
de rachat anticipé; sur ce point, Bossy et alii (1997)
ont montré que le flux de sortie dépendait fortement
du comportement des assurés face aux évolutions de
taux et aux bénéfices de la société. Dans la suite des
travaux de Briys et de de Varenne (1994), l’objet de
cet article est de s’interroger sur l’opportunité des
contrai ntes réglementaires p esant sur la
rémunération des contrats d’assurance-vie. En
particulier, il s’agit d’étudier l’impact du
plafonnement de la participation aux bénéfices,
l’une des composante de cette rémunération, sur la
politique d’investissement des assureurs.
En effet, pour protéger les assurés d’une faillite de
leur compagnie d’assurance qui serait provoquée par
une composition de l’actif excessivement risquée
permettant de satisfaire des promesses de
rendements, le Code des Assurances a plafonné le
rendement garanti des contrats d’assurance-vie en
francs
[1]. En contrepartie, les compagnies ont
l’obligation de distribuer au moins 85 % de leurs
bénéfices financiers
[2] liés à leur activité de
placement (actions, obligations, immobilier ou
prêts).
Le plan de l’article est le suivant : nous présenterons
dans un premier temps le modèle reliant les éléments
d’un contrat d’assurance-vie au bilan des
compagnies (première partie) ; dans une seconde
partie, nous illustrerons cette « relation » en faisant
varier les différents paramètres du modèle pour
conclure sur l’opportunité de la réglementation sur la
participation aux bénéfices.
Il existe deux contrats en assurance-vie : les contrats
en francs et les contrats en unités de compte, qui
représentaient en 1997 respectivement 90% et 10%
des engagements des compagnies d’assurance. Les
contrats en unités de compte correspondent à des
portefeuilles diversifiés, plus ou moins risqués selon
leur profil, qui ne prévoient pas contractuellement de
taux de rémunération : l’assuré supporte seul le
risque de placement. En revanche, dans les contrats
en francs, ce risque est supporté par l’assureur à
concurrence du rendement minimum garanti dans les
contrats. Compte tenu de l’importance des contrats
en francs au passif des assureurs, la gestion
actif-passif des compagnies d’assurance-vie peut
s’apprécier, pour l’essentiel, à partir des
caractéristiques contractuelles de ces produits. La
rémunération d’un contrat en francs a deux
composantes : le rendement garanti et la
participation aux bénéfices financiers de l’assureur.
On souhaite modéliser le bilan d’une compagnie
d’assurance qui ne propose que des contrats en
francs, assortis d’un rendement garanti r et d’un
0 taux de participation aux bénéfices δ. Le rendement
attendu par l’assuré s’écrit donc comme la somme de
ces deux rémunérations :
avec r le rend ement garanti du co ntrat
CA d’assurance-vie et r le taux apparent de l’actif de
l’assureur.
De façon générale, les actionnaires et les créanciers
d’une société ont des exigences différentes (conflit
« d’agence ») : la responsabilité limitée des
actionnaires les incite à préférer les placements plus
rentables mais plus risqués, au contraire des
créanciers qui tendent à privilégier la sécurité de
leurs investissements. Les créanciers d’une société,
qui ne sont pas protégés par le droit de la
responsabilité limitée en cas de faillite de leur
débiteur, exigent en contrepartie une « prime de
risque » sur la rémunération de leurs engagements.
Dans le cas d’une compagnie d’assurance-vie, la
prime de risque exigée par les créanciers (i.e. les
assurés) s’intègre dans la rémunération de leur
contrat d’assurance.
Nous faisons l’hypothèse que la politique de
distribution des bénéfices financiers de la
compagnie est connue des assurés. Dans ce cas, cet
assuré « informé » peut arbitrer entre le taux garanti
et la participation aux bénéfices de façon à satisfaire
sa prime de risque. Sous cette hypothèse, il existe une
relation inverse entre le rendement garanti et le taux
de participation aux bénéfices : en effet, à risque de
faillite inchangé, une hausse du rendement garanti
aux assurés devrait inciter ces derniers à se montrer
moins exigeants sur le taux de participation aux
bénéfices adopté par l’assureur ; à l’inverse, toutes
choses égales par ailleurs, la pratique d’un taux de
participation aux bénéfices plus élevé devrait
permettre à l’assureur de satisfaire la rémunération
du risque exigée par l’assuré en lui garantissant un
rendement plus faible. Ainsi, le taux de participation
aux bénéfices devrait, en théorie, s’ajuster au taux
garanti.
On modélise le bilan de l’assureur de façon à
présenter les différents cas de figure auxquels
l’assuré peut être confronté. À la date t = 0
(correspondant à la d ate d es décis ions
d’investissement), nous résumons ce bilan de la
façon suivante :
Bilan à t = 0
Actif Passif
Actifs A0 Fonds propres E A 0 0 1= -( )α
Provisions mathématiques L A 0 0 = α
Total A0 Total A0
où α est le levier financier, c’est-à-dire qu’il
représente la part de la dette (i.e. les provisions
mathématiques) dans le passif.
À l’échéance du contrat, à la date T, les provisions
mathématiques LT* (c’est-à-dire l’engagement de la
compagnie envers l’assuré) sont revalorisées au taux
garanti( ) * L L e T r T =00. S’agissant de la participation
aux bénéfices, elle est égale à la valorisation des
actifs venant en représentation des provisions
mathématiques ( ( ) )α A A-, déduite des intérêts
T0 crédités à ces provisio ns mathématiques
( ( ) ) * L LT -0, et ajustée du taux de participation δ.
Cette PAB s’écrit donc :
On peut distinguer, selon la valeur A du portefeuille
T d’actifs de la compagnie en fin de période, trois
situations pour l’assuré (cf. tableau 1) :
- la valeur de l’actif est strictement inférieure à la
provision mathématique des contrats( ) * A LT T <; les
actionnaires exercent alors leur responsabilité
limitée ; l’entreprise est en faillite et ne peut pas a
priori servir le taux garanti (situation 1) ;
- la valeur de l’actif est supérieure à la provision
mathématique du contrat ( ) * A LT T ≥.
Dans ce cas,
- soit le taux garanti ne peut être assuré par la seule
valorisation des actifs αA en représentation des
T provisions mathématiques (i.e. αA LT T <* ) ;
- l’entreprise doit donc puiser dans ses réserves pour
satisfaire ses obligations contractuelles (situation
2) ;
- soit la valorisation des actifs venant en
représentation des provisions mathématiques lui
permet (i.e. αA LT T ≥* ) à la fois de servir le taux
garanti et de distribuer ses résultats financiers
situation 3).
Ainsi, les fonds propres n’ont plus aucune valeur si
l’entreprise est en faillite (situation 1), valent
E A LT T T = -* lorsque l’entreprise ne sert que le taux
garanti (situatio n 2 ) et se rédu isen t à
E A L A LT T T T T = - - - * * [ ]δ α lorsque l’entreprise
sert le taux garanti et distribue des bénéfices
financiers (situation 3).
De façon générale, les fonds propres d’une
entreprise peuvent s’interpréter comme une option
d’achat « cachée »
[3] : les actionnaires, protégés par
leur responsabilité limitée, détiennent l’équivalent
d’une option d’achat (
call) sur les actifs. En effet, si à
la date de clôture du bilan la valeur de l’actif est
supérieure à la valeur de la dette, les fonds propres de
la société correspondent à la différence entre la
valeur de l’actif et celle de la dette ; en revanche, si
l’actif ne permet pas de rembourser la dette, les
actionnaires exercent leur responsabilité limitée et la
valeur des fonds propres devient nulle. Ainsi,
formellement, la valeur des fonds propres est
Max Actif Dettes[ ]- 0.
S’agissant d’une compagnie d’assurance-vie, le
raisonnement n’est pas exactement binaire, puisque
comme on l’a vu précédemment, la compagnie est
confrontée à trois situations possibles. Dans les trois
cas de figure, la valeur des fonds propres à la date T
peut toujours s’écrire sous la forme suivante :
At et Et étant des martingales, on a donc à tout
instant t = 0, ..., T :
Sachant que Et [ / ]Ω correspond à l’espérance
mathématique conditionnelle à l’ensemble
d’information Ωt, et qu’à chaque date t les
provisions mathématiques sont égales à LT*.
Au total, il apparaît que la formule synthétique des
fonds propres d’une compagnie d’assurance-vie, qui
résume les trois cas auxquels l’assuré peut être
confronté, s’écrit comme la différence de deux
options d’achat :
Cette fo rmulation permet de prendre en
compte, d’une part, l’option des actionnaires de ne
pas tenir leurs engagements en cas de faillite (son
prix est noté C A L t T ( ; ) * ) et, d’autre part, l’option
d’achat sur les revenus distribués (dont le prix est
C A L t T ( ; ) * α ).
Nous supposons, pourdes raisons pédagogiques, que
les options sont européennes : implicitement, cette
hypothèse signifie notamment qu’il n’y a pas de
possibilité de remboursement anticipé dans le
contrat d’assurance. Alors, sous l’hypothèse que la
rentabilité de l’actif suit une loi normale
[4], la valeur
de ces deux options d’achat peut être déterminée par
la formule de Black-Scholes :
o ù
et
et,
où
avec N d( ) la fonction de répartition de la loi
normale centrée réduite.
Tableau 1
les «trois configurations» du bilan d’un assureur-vie
Tableau 1 : les «trois configurations» du bilan d’un assureur-vie
A LT T p* Situation 1 : L AT T =
La valeur de l’actif est L’entreprise est en faillite : ET = 0
inférieure à la provision elle ne peut pas servir, a priori, le taux garanti
mathématique
A LT T f* αA LT T p* Situation 2 : L LT T =*
La valeur de l’actif est La valorisation des actifs Le taux garanti ne peut être assuré par la seule E A LT T T = -*
supérieure à la provision venant en représentation des valorisation des actifs en représentation des
mathématique provisions mathématiques est provisions mathématiques αAT :
strictement inférieure à la l’entreprise sert le taux garanti en puisant dans
provision mathématique ses réverves, mais ne peut verser la participation
aux bénéfices
αA LT T ≥* Situation 3 : L LT T T T = )
A L+ - * * ( δ α
La valorisation des actifs L’entreprise : E A L A LT T T T T = - - - * * ( )δ α
venant en représentation des – sert le taux garanti;
provisions mathématiques est – peut distribuer ses résultats financiers pour un
supérieure à la provision
montant égal à δ α( ) * A LT T -
mathématique
NB : A est la valeur du portefeuille d’actif, L* sont les provisions mathématiques (i.e. les engagements de la compagnie envers les assurés), L correspond à
TTT ce qui sera effectivement versé aux assurés, δ correspond au taux de participation aux bénéfices, α est le levier financier et αAT sont les actifs venant en
représentation de la provision mathématique.
Partant des expressions (4), (5) et (6), il est alors
possible d’en déduire une relation entre le taux
garanti, la participation aux bénéfices, l’effet levier
et les caractéristiques de l’actif. À partir de
l’évaluation synthétique des fonds propres, on peut
en déduire pour la date t = 0, c’est-à-dire au moment
où la compagnie d’assurance-vie effectue ses choix
de placements, le taux de participation aux
bénéfices financiers « d’équilibre » ( )δ :
avec
Soit,
avec
Cette lecture « optionnelle » du bilan d’une
compagnie d’assurance-vie présente l’avantage de
pouvoir valoriser, à partir de la formulation de
Black-Scholes, la valeur de ses fonds propres et d’en
déduire une relation, de la forme δ σ α,= f r r( , , ),
0 entre le taux de la participation aux bénéfices δ, les
caractéristiques de l’actif (le risqueσ des placements
et leur rendement), la structure du passif avec le
levier financier α et le taux garanti dans les contrats
r0.
Application et interprétation
Nous avons ensuite effectué des simulations
numériques de la relation (8) attendue entre le
rendement garanti et le taux de participation aux
bénéfices, en les rendant endogènes successivement.
Pour l’application numérique, nous avons retenu les
ordres de grandeur caractérisant en 1997 les contrats
en francs et les éléments de bilan des compagnies
françaises d’assurance-vie à partir du document
« Résultats comptables des entreprises d’assurance,
de capitalisation et de réassurance – Exercice 1997 »
publiés par la Commission de Contrôle des
Assurances.
En particulier, nous avons formulé les hypothèses
suivantes : le taux garanti( )
r est de 4,5 % (jusqu’au
0 1
er juillet 1993, le taux garanti maximal était fixé à
4,5 %; aussi, en 1997, on pouvait considérer que les
assureurs-vie avaient en majorité dans leur passif des
engagements à 4,5 %) ; la duration de l’actif (
T ) est
de 8 ans (correspondant à la durée fiscale d’un
contrat d’assurance-vie); le taux apparent de l’actif
(
r ) constaté dans le bilan agrégé des assureurs-vie
pour l’exercice 1997 est de 5,5 %
[5]; l’effet de levier
(
α )est de 95 %
[6] et la volatilité de l’actif ( )
σ est de
16 %
[7]. Dans les simulations, ont étudie la sensibilité
d’un paramètre aux autres.
S’agissant de la représentation du taux garanti en
fonction des autres paramètres (risque de l’actif,
levier d’endettement et rendement de l’actif) et ceci
pour différents niveaux de participation aux
bénéfices (cf. graphique 1), elle suggère qu’à niveau
de PAB donné, la prime de risque exigée par les
assurés via le taux garanti devrait augmenter avec le
risque de l’actif. Exprimé autrement, pour un risque
de l’actif donné, il existe une relation inverse entre le
taux de participation aux bénéfices et le rendement
garanti : à risque de faillite inchangé, si le rendement
garanti proposé aux assurés augmente, la prime de
risque exigée par l’assuré est davantage satisfaite et
l’assureur peut donc distribuer un taux de
participation aux bénéfices plus faible.
Graphique 1
le taux garanti en fonction du risque de
l'actif, pour différents niveaux de participation aux
bénéfices
Le graphique 2, qui représente le taux de
participation aux bénéfices pour différents niveaux
d’endettement, constitue également une illustration
de la relation inverse, et théorique, entre le
rendement garanti et le taux de participation aux
bénéfices. Pour un risque de l’actif donné, le taux de
participation aux bénéfices est censé diminuer
lorsque la part des fonds propres dans le bilan
s’accroît : en effet, la probabilité de faillite, et donc la
prime de risque exigée par les assurés, diminue avec
l’accroissement du ratio de capital.
Graphique 2
la participation aux bénéfices en
fonction du risque de l'actif et pour différents niveaux
d'endettement
Enfin, le graphique 3 représente la plage des
rendements garantis possibles pour les compagnies
d’assurance-vie en fonction de la contrainte de
solvabilité et de la réglementation sur la
participation aux bénéfices. Il apparaît que la
conjonction des réglementations prudentielles
relatives au ratio de capital (qui doit être supérieur à
4 %, ce qui correspond à un levier financier inférieur
à 96 %) et à la participation aux bénéfices (au
minimum de 85 %) cond uit à « brider »
considérablement la plage des rendements qui
peuvent être servis par les assureurs.
Graphique 3
la plage des rendements garantis
possibles compte tenu des réglementations sur la
solvabilité et la participation aux bénéfices
En fait, la norme sur la participation aux bénéfices
apparaît au jourd’hu i redondante avec la
réglementation relative au taux garanti. Notre
simulation montre qu’au vu des caractéristiques
actuelles des bilan s d es compagnies
d’assurance-vie, un assureur qui garantirait un
rendement de 4,5 % - taux correspondant au
rendement encore garanti sur certains anciens
contrats d’assurance - serait de fait amené à
distribuer plus de 85 % de ses bénéfices financiers,
même en l’absence de réglementation. La
compagnie d’assurance-vie semble en l’occurrence
être surrégulée.
Cependant, l’existence d’un taux « plancher » de
participation aux bénéfices - fixé à 85 % par la
réglementation française - peut aussi représenter une
contrainte pour les compagnies d’assurance-vie.
Ainsi, en cas de remontée des taux obligataires, les
ren dements garantis p ar les compagnies
d’assurance, dont le plafond est indirectement
indexé sur les taux de marché, devraient s’accroître
sous l’effet de la concurrence. À « prime de risque »
constante, les assurés pourraient alors se contenter
d’une participation aux bénéfices plus faible. Si le
taux de
PAB « d’équilibre » (c’est-à-dire celui qui
rémunère correctement les assurés) s’avère inférieur
au plancher fixé par la réglementation, le respect
d’un tel plancher conduit alors la compagnie à
surrémunérer les créanciers aux dépens des
actionnaires. En d’autres termes, si la marge de
manœuvre laissée à l’assureur est trop réduite (parce
que le “plancher” de participation aux bénéfices est
fixé à un niveau trop élevé par rapport au niveau des
rendements garantis), le retour sur investissement
risque d’être inférieur à celui espéré par les
actionnaires. Pour répondre aux exigences de ces
derniers, la compagnie d’assurance-vie peut alors
être incitée à prendre davantage de risques,
augmentant ainsi sa probabilité de faillite. Cet
enchaînement théorique suggère ainsi que le
plancher de participation au bénéfice doit, à tout le
moins, s’adapter au niveau des rendements garantis
aux assurés par les compagnies d’assurance-vie.
Cette « redondance » entre les différentes
réglementations n’apparaît pas actuellement
dommageable dans la mesure où les rendements qui
peuvent être garantis sur les nouveaux contrats par
les assureurs, tout en respectant le plancher de
PAB et
la marge de solvabilité, restent compatibles avec la
contrainte de plafond ramenée depuis le 1
er janvier
1999 entre 3 et 3,25 % sur les contrats à prime unique.
Toutefois, en cas de forte remontée des taux et de
hausse consécutive du plafond des taux garantis, les
assureurs pourraient être incités à promettre des
rendements plus élevés. Or, à moins d’une baisse du
plancher de
PAB, des rendements garantis
sensiblement plus importants ne paraissent pouvoir
être réalisés par les assureurs qu’au prix d’une
dégradation sensible de leur solvabilité, à la limite de
la marge de solvabilité prévue par la réglementation
(cf. graphique 3)
[8]. Coincés entre les promesses de
rendement faites à leurs assurés - dans un contexte de
forte concurrence - et les exigences de leurs
actionnaires, les assureurs pourraient réagir en
accroissant leur prise de risque.
Ce modèle permet en outre de fournir certaines pistes
d’explication à l’absence de développement des
contrats d’assurance-vie en Allemagne. Le niveau
minimal de PAB, fixé outre-Rhin à 95 %, conjugué à
la pratique de rendements garantis aux assurés,
laisserait une marge de manœuvre trop réduite à
l’assureur et inconciliable avec le retour sur
investissement espéré du capital de ses actionnaires.
Sous l’hypothèse que la politique d’investissement
de la compagnie soit connue des assurés, une relation
négative devrait en théorie être observée entre le taux
de participation aux bénéfices et le rendement
garanti par les compagnies d’assurance : en effet, à
risque de faillite inchangé, une hausse du rendement
garanti aux assurés devrait inciter ces derniers à se
montrer moins exigeants quant au taux de
participation aux bénéfices adopté par l’assureur. À
l’inverse, toutes choses égales par ailleurs, la
pratique d’un taux de participation aux bénéfices
plus élevé devrait permettre à l’assureur de satisfaire
« la prime de risque » exigée par l’assuré tout en lui
garantissant un rendement plus faible.
Dans un contexte fortement concurrentiel, les
assureurs sont incités à répercuter les évolutions des
conditions de marché (sur lesquelles le plafond des
taux garantis est indexé) sur les rendements promis à
l’occasion de la souscription de nouveaux contrats.
Dès lors, en cas de remontée des taux longs, et donc
de relèvement du plafond, les compagnies
d’assurances augmenteraient très probablement leur
taux de rendement garantis. Au vu du raisonnement
précédent, la participation aux bénéfices
« d’équilibre » (c’est-à-dire de nature à satisfaire la
prime de risque des assurés) devrait alors
logiquement diminuer. Dans ce contexte, l’existence
d’un plancher, rigide à la baisse, conduirait les
assureurs à « surrémunérer » les assurés, aux dépens
de leurs actionnaires. Pour satisfaire les attentes de
rendement de ces derniers, les compagnies
d’assurance pourraient alors accroître leur prise de
risque, en investissant dans des actifs plus risqués ou
en dégradant leur solvabilité.
Une modélisation simple permet d’étayer cette
intuition. À l’instar des fonds propres de toute
entreprise dont la valeur peut être assimilée à celle
d’une option d’achat, il est possible de modéliser le
bilan d’une compagnie d’assurance-vie à l’aide de la
théorie des options. Cette approche permet, en
appliquant la formule de Black-Scholes, de
déterminer une relation entre taux de participation
aux bénéfices, taux de rendement garanti, volatilité
de l’actif et part des provisions mathématiques au
passif du bilan. Une simulation numérique de cette
relation, à partir des o rdres de grandeur
caractéristiques du marché de l’assurance-vie en
France, révèle le caractère potentiellement
« excessif » de la contrainte qu’impose le plancher de
85 % de distribution des bénéfices des assureurs aux
assurés. Conjuguée aux réglementations sur les taux
garantis et sur le ratio de capital, cette norme semble
empêcher les assureurs d’élargir la plage des
rendements qu’ils sont à même de garantir, sauf à
dégrader leur solvabilité et, d’une certaine façon, à
accroître leur prise de risque.
·
Bossy M., Pistre N., Talay D. (1997). « Étude numérique de
sensibilité d’un bilan de société d’assurance dans le cadre de
contrats avec option de sortie », Banque & Marchés, vol. 28
(mai-juin), pp. 21-31.
·
Briys E., de Varenne F. (1994). « Life Insurance in a
Contingent Claim Framework : Pricing and Regulatory
Implications », The Geneva Papers on Risk and Insurance
Theory, vol. 19, pp. 53-72.
·
Merton R. (1974). « On the Pricing of Corporate Debt : The
Risk Structure of Interest Rates », Journal of Finance, vol. 29,
pp. 449-470.
[(*)]
CDC Ixis Asset Management et Université de
Paris-Dauphine (CEREG). L’auteur travaillait à la Direction
de la Prévision lors de la rédaction de cet article.
E-mail :
c. morel@ cdcixis-am. com
[(**)]
Direction de la Prévision.
[(1)]
Le Code des Assurances (article R332-3) impose que la
proportion d’actions dans le portefeuille de l’assureur doit être
inférieure à 65 %, celle de l’immobilier à 40 % et celle des
prêts à 10 %.
[(2)]
En application des articles A311-4 à A331-7 du Code des
Assurances, les bénéfices financiers ainsi définis sont
constatés dans un « compte financier », dont 85 % au moins du
solde créditeur doit être réparti entre les assurés au titre de la
participation au bénéfice.
[(3)]
Black et Scholes (1973) et Merton (1973).
[(4)]
Les autres hypothèses sont de portée moins forte : taux
d’intérêt constant entre les instants 0 et
T, date d’échéance des
options, volatilité
σ du titre supposée constante dans le temps
et sous-jacent ne versant aucun dividende ou coupon sur la
durée du contrat.
[(5)]
Les encours de placements financiers des compagnies
d’assurance-vie étaient de 2 946 milliards en 1996 et de 3 481
milliards en 1997 (cf. planche 756 du bilan), ce qui correspond
à un encours « moyen » de 3 213 milliards de FF. Les produits
sur titres des placements financiers de l’assurance-vie ont été
de 176,2 milliards de FF en 1997 (cf. planche 755). Ainsi, le
taux apparent correspondant à l’activité de placement a été de
5,48 %.
[(6)]
Nous avons calculé le levier d’endettement à partir des
chiffres de la planche 706 : les fonds propres correspondent
aux capitaux propres (137,4 milliards de FF en 1997) majoré
du passif subordonné (10,9 milliards de FF) ; les provisions
techniques ont été de 3 025 milliards de FF.
[(7)]
Il s’agit en fait de la volatilité du portefeuille type des
assureurs-vie, composé à 18,5 % d’actions et à 81,5 % d’actifs
à revenu fixe. Il s’agit d’une volatilité historique annualisée
sur 1997, calculée à partir des indices
datastream « actions » et
« obligations ».
[(8)]
Toutefois, en cas de remontée forte et durable des taux, le
rendement de l’actif devrait logiquement augmenter,
conduisant à déplacer les courbes du graphique 3 vers le haut.
À taux garanti inchangé, un rendement de l’actif plus élevé
devrait en effet conduire les assurés à exiger une participation
aux bénéfices plus forte. La forme convexe des courbes reliant
le niveau de
PAB d’équilibre à l’effet de levier ne serait
cependant pas modifiée et le raisonnement décrit plus haut
resterait valable.