2001
Économie et Prévision
Départ à la retraite, irréversibilité et incertitude
Ronan Mahieu
[(*)]
Béatrice Sédillot
[(*)]
L’objectif de cet article est d’analyser les conséquences de l’irréversibilité du départ à la retraite sur les décisions d’activité
après 60 ans. L’analyse théorique des choix irréversibles en environnement incertain montre en effet que, lorsque la
liquidation des droits implique un retrait définitif du marché du travail, les individus tendent à différer leur départ pour se
garder la possibilité de tirer avantage d’évolutions des préférences ou de l’environnement économique favorables à
l’activité. Les simulations effectuées sur un échantillon d’individus, hétérogènes en termes de profil de carrière et d’âge
d’entrée sur le marché du travail, illustrent ce résultat. Dans l’hypothèse où le système de retraite serait purement actuariel,
l’irréversibilité de la décision de départ à la retraite tend à accroître les taux d’activité au début de la période au cours de
laquelle la liquidation des droits est autorisée. Les taux d’activité aux âges élevés sont en revanche plus faibles que dans la
situation où un retour sur le marché du travail reste possible. De plus, en présence d’irréversibilité, les taux d’activité
tendent à s’accroître à mesure que l’incertitude augmente. Les simulations montrent toutefois que l’ampleur de cet effet
dépend fortement de la nature des barèmes de retraite. Si une hausse de l’incertitude a un impact assez important avec des
barèmes purement actuariels, il est nettement moins sensible avec les règles actuelles qui contraignent fortement les
choix individuels.Mots-clés :
irréversibilité, départ à la retraite, systèmes de retraite.
The purpose of this paper is to analyse the effect of the irreversibility of the retirement decision on labour supply after
sixty. According to theory, when the retirement decision is an absorbing state, people tend to remain longer on the labour
market to be able to benefit from changes in preferences or economic environment favourable to participation.
Simulations performed on a sample of individuals with heterogeneous careers illustrate this result. When pensions
schemes are actuarially fair, the irreversibility of the retirement decision leads to higher participation rates in the initial
years of the potential retirement period. Moreover labour supply around sixty increases with uncertainty. Simulations
show that the impact of an increase in uncertainty on participation rates depends to a large extent on pension scales.
Whereas the effect is considerable with actuarially fair systems, it is almost insignificant in the French institutional setting
where individual choices are highly constrained by the rules.Keywords :
irreversibility, retirement decision, pension schemes.
L’analyse théorique des choix irréversibles en
environnement incertain a connu un regain d’intérêt
au cours des années récentes avec la mobilisation,
dans l’étude de la sphère réelle, des techniques
empruntées au domaine de la finance. Alors que les
situations d’irréversibilité « forte » avaient trouvé un
large écho dans la théorie des ressources non
renouvelables (Henry, 1974), les développements
récents ont porté, en particulier, sur la prise en
compte de l’incertitude d ans la décisio n
d’investissement (Mac Don ald-Siegel,
1986; Dixit-Pindyck, 1994). Le principal apport de
ces analyses est de montrer que lorsque les choix
induisent des coûts irréccupérables, il peut être
profitable d’attendre car chaque instant écoulé
apporte des informations nouvelles sur les états
futurs (Bourdieu et alii, 1997). L’irréversibilité est, à
des degrés divers, partagée par une large classe de
phénomènes économiques pour lesquels les
concepts introduits par la théorie des options réelles
peuvent avec profit être mobilisés.
Le choix de départ à la retraite est un bon exemple de
décision marquée par une forte irréversibilité. Ainsi,
dans le contexte institutionnel français, le passage à
la retraite implique généralement un retrait définitif
du marché du travail. En effet, la liquidation des
droits à l’assurance vieillesse requiert, pour le
Régime Général comme pour les régimes
complémentaires, la cessation de l’activité
professionnelle en cours (cf. encadré 1). Si, dans le
Régime Général, le salarié garde la possibilité de
retravailler ultérieurement chez un autre employeur,
cette situation est peu fréquente compte tenu des
difficultés actuelles d’insertion des travailleurs âgés
sur le marché du travail
[1]. Enfin, la reprise d’emploi
postérieurement à la liquidation n’ouvre aucun droit
à pension supplémentaire.
Même dans des pays tels que les États-Unis où le
cumul emploi-retraite est davantage envisageable,
les personnes sont faiblement incitées à reprendre
(ou conserver) un emploi à temps plein après la
liquidation de leur pension, ce qui confère à la
décision de départ un caractère largement
irréversible. En effet, si la liquidation des droits à
pension au titre de la
Social Security
[2] ne
s’accompagne d’aucune obligation de cessation
d’activité, le montant de la pension est modulé en
fonction des revenus salariaux du cumulant : tant que
ses revenus d’activité n’excèdent pas un plafond
(dont le montant annuel en 1999 était de 10 080 $),
l’individu ne subit aucune réduction de sa pension.
En revanche, la part de ses revenus salariaux qui
excède ce plafond est taxée à hauteur de 50 % s’il a
moins de 65 ans
[3]. Dans la mesure où le niveau de la
pension (avant taxe) est déterminé de façon
actuarielle (baisse de 6,7% par année manquant pour
atteindre l’âge de 65 ans), le gain à cumuler emploi et
retraite pour un individu taxé est faible
[4]. De fait, les
situations de cumul concernent essentiellement les
personnes qui reprennent une activité à temps partiel
postérieurement à la liquidation (Stock et Wise,
1990).
Considérer le départ à la retraite comme un retrait
irréversible du marché du travail a une implication
importante sur le comportement des salariés quand
l’environnement est incertain : l’incapacité à revenir
ultérieurement sur sa décision accroît l’impact des
choix présents sur le bien-être futur et devrait inciter
à différer plus fréquemment la décision de
liquidation. En effet, l’attente est davantage
valorisée en ce qu’elle permet de mettre à profit les
événements favorables (hausse des salaires ou baisse
de la désutilité du travail rendant plus profitable le
maintien sur le marché du travail) tandis que les
événements défavorables peuvent être partiellement
auto-assurés par un retrait futur de l’activité
(Bommier et alii, 2001). L’irréversibilité de la
liquidation des droits à pension donne ainsi une
valeur à l’attente, d’autant plus importante que
l’incertitude est forte.
L’objectif de cet article est de mettre en évidence les
conséquences de l’irréversibilité sur les décisions
d’activité après 60 ans en environnement incertain.
On cherche ainsi à évaluer la valeur d’option liée à
l’irréversibilité du départ à la retraite, en comparant
la valeur liée au maintien sur le marché du travail à 60
ans selon que la liquidation des droits est irréversible
ou non. Dans l’hypothèse où le système de retraite
serait purement actuariel, on compare la distribution
des taux d’activité entre 60 et 64 ans avec ou sans
irréversiblité, selon divers degrés d’incertitude sur
l’environnement économique. Enfin, on analyse
l’effet de l’incertitude sur la décision de liquidation
avec les barèmes actuels pour les salariés du Régime
Général.
On privilégie pour cela un modèle dynamique de
choix discrets dans lequel la cessation d’activité et la
liquidation des droits à pension s’opèrent
simultanément. Cette modélisation, centrée sur
l’offre de travail, ne prend qu’indirectement en
compte les contraintes d’emploi des travailleurs
âgés : alors que celles-ci sont partiellement intégrées
dans l’hypothèse d’irréversibilité du retrait du
marché du travail suite à la liquidation de la pension,
elles sont en revanche négligées dans la modélisation
des fins de carrière.
Le choix de lier cessation d’activité et liquidation des
droits mérite d’être discuté. En effet, dans le cas
français, un retrait du marché du travail dans les
années qui précèdent le départ à la retraite est
fréquent : l’analyse des trajectoires de fin de carrière
montre que parmi les salariés du secteur privé encore
actifs à 55 ans et appartenant aux générations les plus
récemment parties à la retraite, moins de la moitié
transitent directement de l’emploi à la retraite (Colin
et alii, 2000 ; Burricand et Roth, 2000). Pour les
autres, le versement des prestations d’assurance
vieillesse est le plus souvent précédé de périodes de
chômage indemnisé ou de préretraite (en général
financées par l’État ou l’UNEDIC). L’existence d’un
intervalle entre cessation d’activité et départ à la
retraite traduit essentiellement ici les difficultés
rencontrées par les salariés âgés sur le marché du
travail, ce que confirme au demeurant le
comportement des fonctionnaires qui ne sont pas
soumis à ce risque de fin de carrière : dans l’immense
majorité des cas, la cessation d’activité précède
immédiatement la liquidation des droits
[5]. La prise
en compte de retraits anticipés du marché du travail
compliquerait toutefois fortement la modélisation et
est de ce fait exclue ici. En effet, il serait nécessaire
de modéliser explicitement les états de préretraite et
de chômage qui ont des caractéristiques « hybrides »
du point de vue de l’arbitrage consommation/loisir :
d’une part, ils permettent une consommation
supplémentaire de loisir à l’instar des situations de
pure inactivité; d’autre part, sur le plan des droits à
retraite, ils s’apparentent largement à des périodes
d’activité, en procurant aux salariés un revenu de
remplacement qui permet l’acquisition de droits à
pension.
Encadré 1 : liquidation des droits à pension,
cessation d’activité et cumul emploi-retraite
dans le contexte institutionnel français
La loi institue un principe de cessation d’activité comme
préalable à la liquidation des droits au régime de base pour
les salariés : l’individu doit produire une attestation de
cessation d’activité signée par son employeur. Ce principe
souffre toutefois certaines exceptions que l’on peut
résumer comme suit :
- lorsqu’une personne exerce, au moment de la demande
de liquidation de ses droits, simultanément une activité
salariée et une activité non-salariée dans un régime dit
« non-aligné » où l’âge de liquidation des droits est
supérieur à 60 ans (cas des exploitants agricoles et des
professions libérales), la poursuite de l’activité
non-salariée est dans certains cas possibles. Les salariés
exerçant une activité professionnelle à l’étranger sont
également dispensés de l’obligation de cessation
d’activité ;
- les activités bénévoles ou procurant une rémunération
annuelle brute inférieure au SMIC calculé sur une base de
676 heures annuelles ne sont pas soumises à cette règle de
cessation ;
- certaines activités dérogent au principe de cessation en
raison de leur nature : garde d’enfants, concierges (plus
généralement les personnes logées par leur employeur),
activités littéraires ou scientifiques exercées à titre
accessoire, activités artistiques, consultations à titre
occasionnel, etc.
Par ailleurs, le principe de cessation d’activité n’implique
pas l’interdiction de reprendre une activité, à la condition
toutefois qu’elle ne s’exerce pas auprès du même
employeur. Le cumul de la rémunération de l’activité
salariée avec la pension de retraite de base est alors
possible. En revanche, les conditions de cumul des
revenus salariaux avec les prestations des régimes de
retraite complémentaire (ARRCO et AGIRC) sont assez
strictes : en règle générale, le versement de la pension est
suspendu ou tout au moins minoré en fonction du montant
des revenus tirés de la nouvelle activité. Par ailleurs, la
reprise d’une activité après la liquidation de la pension ne
procure aucun droit à pension supplément ai re
(contrepartie, en règle générale, d’une exonération des
cotisations sociales salariales à l’assurance vieillesse).
Un traitement rigoureux des choix de départ à la
retraite en présence d’irréversibilité et d’incertitude
nous conduit par ailleurs à privilégier une approche
en termes de valorisation d’option issue des
méthodes de programmation dynamique. Notre
approche diffère donc de celle de Stock et Wise
(1990) qui supposent la cessation d’activité
irréversible mais adoptent un critère simplifié pour
le choix de départ à la retraite.
L’article est organisé de la façon suivante. Une
première partie donne un bref aperçu des modèles
théoriques de choix de départ à la retraite. Une
deuxième partie explicite plus précisément la valeur
d’option associée à l’irréversibilité du choix de
départ en retraite. Enfin, une troisième partie
cherche à apprécier l’importance empirique de cette
valeur d’option à partir de simulations des choix
d’activité après 60 ans, avec et sans irréversibilité,
pour divers degrés d’incertitude. La sensibilité des
résultats à la nature plus ou moins actuarielle des
barèmes est ensuite analysée.
Le départ à la retraite : bref aperçu des
modèles théoriques
La plupart des modèles de choix de départ à la retraite
font l’hypothèse qu’il s’agit d’une décision
individuelle qui repose sur la comparaison, sur le
cycle de vie, de l’utilité que procurerait la liquidation
des droits aux différentes dates possibles. Cette
approche en termes d’offre de travail suppose
implicitement que les choix ne sont pas contraints
par la demande de travail.
Une autre limite commune à la plupart des modèles
existants est de supposer que l’individu est l’unité
d’analyse pertinente. En théorie, la décision de
départ à la retraite devrait s’analyser au niveau du
ménage. Il est en effet vraisemblable que la
liquidation des droits dépend étroitement de la
situation professionnelle et des revenus du conjoint,
notamment pour les femmes au foyer. Toutefois,
introduire le conjoint complique considérablement
la résolution numérique des modèles, ce qui explique
que les études empiriques se concentrent
généralement surles décisions des chefs de ménage.
Il existe une grande variété de modèles de départ à la
retraite qui diffèrent principalement par la
spécification des anticipations des agents
concernant l’incertitude sur l’environnement, par le
traitement de l’arbitrage consommation/épargne et
par la nature de l’irréversibilité affectant la décision
de départ à la retraite (disjonction ou non des
décisions de cessation d’activité et de liquidation des
pensions).
Encadré 2 : modèles de choix dynamiques en
incertain
La résolution rigoureuse des modèles de choix en
environnement incertain repose sur les techniques de
programmation dynamique dont la formulation générale
est ancienne (Bellman, 1957). La première application
explicite de ces modèles aux comportements individuels
face à la retraite est due à Rust (1989). Ce dernier propose
un modèle dans lequel les variables de choix portent non
seulement sur la participation au marché du travail et la
liquidation des droits à pension (variables discrètes), mais
aussi sur le niveau de consommation (variable continue) à
chaque période. Rust et Phelan (1997) proposent une
estimation partielle du modèle de Rust dans laquelle ils
contraignent la consommation à être égale au revenu
courant.
La règle optimale de décision de l’agent à chaque période
peut être formulée de façon assez générale en explicitant
les équations de Bellman. Le programme d’optimisation
consiste en effet à maximiser, à chaque période,
l’espérance de la somme actualisée sur la durée de vie des
fonctions d’utilité instantanées uj :
avec :
β facteur d’escompte psychologique
uj fonction d’utilité à la date j
sj variables d’état connues à la date j et arguments de la
décision de l’agent à cette date.
δ δ δ=( ,...., ) 0 T la règle de décision optimale telle que
d s t t t =δ ( ) d éfi ni t l e choi x op ti mal, à l a d ate t,
conditionnellement à la réalisation de l’état st.
La fonctionVt désigne l’utilité intertemporelle indirecte de
l’agent et est communément appelée fonction valeur.
Si l’agent prend à la date t la décision dt, son utilité évaluée
à t s’écrit :
La fonction valeur à la date t est le maximum de cette
expression évalué sur l’ensemble des décisions possibles.
La fonction valeur vérifie donc une équation de Bellman
définie par :
Le problème peut alors être résolu récursivement puisque,
connaissant la fonction valeur attendueVt+1 à la date t+1, on
en déduit aisément la fonction valeur Vt et la décision
optimale dt correspondante :
où pt est la densité de probabilité de la distribution des
variables d’état en t+1 conditionnellement à leur
distribution à la date t et à la décision prise à cette date.
Un premier type de modèle (Crawford et Lilien,
1981; Burtless, 1986; Gustman et Steinmeier, 1986)
suppose que les individus ont une information
parfaite sur l’évolution future de leurs salaires et de
leurs droits à pension. Les agents maximisent leur
utilité sou s u ne contrainte budg étaire
intertemporelle non-linéaire et déterminent
simultanément le profil de consommation et l’âge de
départ optimaux (la cessation d’activité et la
liquidation des droits sont ici des décisions jointes).
Un autre courant de recherche relâche l’hypothèse
d’information parfaite sur les préférences ou les flux
futurs de revenus. L’individu révise alors période
après période ses anticipations en fonction des
informations dont il dispose (cf. encadré 2).
Une partie des modèles estimés sur données
américaines suppose que les individus peuvent
liquider leur droits à pension (au titre de la Social
Security notamment) tout en restant sur le marché du
travail (Gustman-Steinmeier 1986, Rust-Phelan
1997). La liquidation des droits est modélisée
comme une décision irréversible dans le sens où le
montant de la pension est calculé une fois pour toutes
sur la base des droits acquis au moment de la
liquidation (la pension est ensuite maintenue
constante en terme nominal). La cessation d’activité
n’est en revanche pas imposée : les comportements
d’offre de travail sont modélisés comme des
transitions entre trois états discrets
possibles (activité salariée à plein temps, activité à
temps partiel et inactivité) et les revenus perçus sont
la somme des salaires et, le cas échéant, des retraites
versés parla Social Security et les fonds de pensions.
D’autres modèles supposent au contraire que la
liquidation des droits à la retraite s’accompagne d’un
retrait définitif du marché du travail (Stock-Wise
1990). Cessation d’activité et liquidation de la
pension sont donc deux décisions simultanées
modélisées comme un état « absorbant ». Cette
représentation trouve sa justification dans le cas
américain par la très faible proportion de gens qui
retournent ou continuent à travailler dans la firme
dans laquelle ils ont liquidé leurs droits à pension
(même s’il n’est pas rare de poursuivre une activité à
temps partiel tout en touchant une pension). Dans le
cas français (Mahieu et Blanchet, 2001), cette
hypothèse semble encore plus pertinente, les cumuls
emploi-retraite étant rares.
Comme l’a montré la théorie des options réelles
app liquée au choix d’investissement,
l’irréversibilité conduit en environnement incertain
à valoriser davantage l’attente car celle-ci laisse
ouverte la possibilité de mieux tirer parti des
informations nouvelles que l’avenir apporte : le
rendement requis pour investir s’accroît donc en
présence d’irréversibilité (Dixit-Pindyck, 1994).
Cette valorisation de l’attente se retrouve également
lorsque la liquidation des droits est un choix
irréversible tant du point de vue du calcul de la
pension que du retrait du marché du travail. En effet,
en différant sa cessation d’activité, l’individu
conserve l’option de rester ultérieurement sur le
marché du travail, au cas où l’évolution de
l’environnement économique (choc favorable sur le
salaire notamment) ou de ses préférences
(valorisation plus forte de la consommation
relativement au temps disponible) rendrait la
poursuite de l’activité plus attractive. Le gain à rester
intègre en fait ici les deux effets favorables de la
poursuite de l’activité : le premier en termes de
revenu perçu ; le second en termes d’accroissement
des droits à pension.
Le modèle de programmation dynamique de
Rust-Phelan s e p lace dan s un contexte
d’irréversibilité partielle puisque l’irréversibilité ne
porte que sur la décision de liquidation et non sur la
cessation d’activité. Pour sa part, le modèle de Stock
et Wise (1990), qui considère l’irréversibilité du
double point de vue de la liquidation des droits et de
la cessation d’activité ne peut fournir une évaluation
satisfaisante de la valeur d’option liée à
l’irréversibilité. En effet, ce modèle propose une
résolution simplifiée de la modélisation dynamique
du comportement en substituant aux équations de
Bellman un critère de maximisation des utilités
espérées qui conduit à sous-estimer la valeur
d’option. Ce critère implique que l’individu évalue, à
la date i=0, l’utilité que lui procure en espérance le
départ à chaque date i>0, conditionnellement à ses
anticipations à la date i=0 concernant les réalisations
futures des variables d’état. Il prend la décision de
différer son départ si la valeur maximale de ces
espérances excède l’utilité à partir immédiatement
(Cazals, 1994). Cette modélisation est restrictive car
elle revient à supposer que l’individu ignore, en i=0,
qu’aux dates ultérieures (i>0) il sera amené à réviser
ses anticipations en fonction de l’information qu’il
aura reçue entre les deux dates et qu’il évaluera donc
différemment le gain à différer son départ. Ce critère
élimine ainsi les stratégies contingentes à la
réalisation de certains événements futurs, ce qui a
pour conséquence de sous-estimer la valeur de
l’attente (c'est-à-dire le gain à rester sur le marché du
travail) (Bommier et alii, 2000).
L’écriture des équations de Bellman permet en
revanche d’expliciter le gain lié à l’attente en
présence d’irréversibilité. Pour évaluer la valeur
d’option induite par la double irréversibilité de la
liquidation des droits et de la cessation d’activité, il
est nécessaire de comparer la valeur à différer la
liquidation sous cette hypothèse avec celle obtenue
en l’absence d’irréversibilité.
La valeur d’option liée à
l’irréversibilité
La plupart des modèles de départ à la retraite
adoptent la spécification assez générale suivante
pour les préférences des agents : la fonction d’utilité
monopériode comporte deux arguments, la
consommation et le loisir, et est strictement
croissante, additivement séparable dans la
consommation et le loisir, et deux fois différentiable,
de sorte qu’elle peut s’écrire :
On suppose, pour simplifier, que le nombre d’heures
de travail fournies avant la retraite est fixé de façon
institutionnelle et correspond à une activité à temps
plein. Pour évaluer la désutilité du travail, on utilise
la normalisation
B L( ) =-
ξ et
B Lr ( ) =0 où
L et
Lr
WW désignent respectivement les niveaux de loisir quand
l’individu travaille et quand il est à la retraite. Le
paramètre
ξ, supposé indépendant du temps
[6],
fournit une mesure de la préférence pour le loisir de
l’individu.
On suppose ici, à l’instar de Stock-Wise (1990) ou
Rust-Phelan (1997), qu’il n’y a pas de lissage
intertemporel de la consommation (le revenu est
donc intégralement consommé) et on considère une
utilité dérivée de la consommation de type CRRA.
La fonction d’utilité instantanée s’écrit donc :
où Y est le revenu, γ l’aversion relative pour le risque,
A une variable dummy égale à 1 si l’individu reste sur
le marché du travail etξ le paramètre de désutilité du
travail (ou de préférence pour le loisir).
Valorisation du départ à la retraite en présence
d’irréversibilité et d’incertitude
L’hypothèse d’irréversibilité consiste ici à supposer
que la liquidation des droits à la retraite implique la
cessation définitive de l’activité. La variable de
décision, à la date t, d s t t t =δ ( ) consiste donc, pour
tout individu encore présent sur le marché du travail
et éligible à la retraite, à faire le choix optimal de
poursuite o u d e cessation de l’act ivité,
conditionnellement à la réalisation de l’état st.
À la date t, le revenu Yt est constitué d’un revenu
exogène supposé constant Y et d’un revenu
0 « d’activité » égal au salaire, si l’individu occupe un
emploi, au montant de la pension si l’individu est à la
retraite :
où dt est la décision d’activité ( )d w t = ou
d’inactivité (d r t = ) que l’individu prend à la date t,
st un ensemble de variables d’état qui comprend
notamment les caractéristiques de l’individu à la date
t susceptibles d’influer sur le niveau de sa pension ou
de son salaire (expérience, nombre de trimestres
validés à l’assurance vieillesse, carrière passée...).
Le programme général de maximisation s’écrit :
Pour évaluer le gain pour l’individu à rester sur le
marché du travail en
t, on peut considérer
successivement la valeur associée à la décision de
différer son départ à la retraite
V s t wI t ( , ) et la valeur
associée à la liquidation immédiate des droits à
pension
[7] V s t r t ( , ). Dans ce cas :
I
La première fonction s’écrit :
où E est l’opérateur d’espérance et β un facteur
d’actualisation.
La seconde fonction s’écrit plus simplement du fait
de l’irréversibilité de la décision de départ à la
retraite :
Le gain que l’individu trouve à continuer à travailler
à la date t plutôt qu’à liquider s’écrit donc :
soit :
Cette expression peut se décomposer en deux
termes :
Le premier terme :
mesure le gain du décalage d’un an exactement de
l’âge de liquidation. Ce terme est la somme des gains
courants liés à la non liquidation (salaire plus élevé
que la retraite mais renoncement au temps
disponible) et des gains futurs en termes de pension
liés au report d’un an de l’âge de liquidation.
Le second terme :
mesure la valeur liée à la possibilité, en cas de report
aujourd’hui, dedifférer de nouveau la liquidation à la
période suivante si cela s’avère optimal.
Cette dernière valeur intègre a priori deux
compo san tes que l’o n n e peut séparer
analytiquement :
- la première, de nature déterministe, est liée au fait
qu’il existe un âge optimal de départ à la retraite, qui
dépend à la fois des préférences individuelles (pour
le loisir par exemple) et des règles définissant le
montant de la pension (celle-ci est croissante avec
l’âge de liquidation mais de façon généralement non
actuarielle). Avec les barèmes actuels, cette
composante déterministe est particulièrement forte
pour les salariés du Régime Général qui ne peuvent
bénéficier du taux plein : dans la mesure où les
pénalités en cas de liquidation en deçà du taux plein
sont supérieures à 10 %(encadré 3), les salariés ayant
eu des carrières courtes trouvent généralement
intérêt à attendre 65 ans (soit l’âge d’obtention du
taux plein) pour liquider leurs droits, cela
indépendamment de l’incertitude affectant
l’environnement ;
- la seconde est directement liée à la prise en compte
de l’incertitude. Celle-ci conduit à valoriser
l’information nouvelle que l’avenir peut apporter sur
les paramètres influençant l’arbitrage entre travail et
retraite.
Cette décomposition implicite entre partie
déterministe et partie liée à l’incertitude est présente
dans la plupart des modèles d’option réelle dès lors
que la composante déterministe du paramètre
d’intérêt évolue au cours du temps. Ainsi, dans le
modèle le plus simple d’investissement avec coûts
fixes irrécupérables et profits incertains, le
rendement escompté du projet suit un mouvement
brownien géométrique de la forme
où σ dw sont des chocs infinitésimaux, normaux et
indépendants, de variance σ2 dt, qui perturbent
continûment l’évolution tendancielleμ dt du revenu.
Si le projet d’investissement a un coût fixe F
irrécupérable dont la valeur n’évolue pas au cours du
temps, la résolution du modèle en l’absence
d’incertitude conduit à une date optimale
déterministe d’investissement qui peut être
largement postérieure à la date courante. En présence
d’incertitude, la valeur liée à la non réalisation
immédiate du pro jet peut être largement
supérieure : l’attente a valeur d’option puisque
chaque instant écoulé apporte des informations
nouvelles sur la profitabilité espérée du projet
(Dixit-Pindyck, 1994 ; Bourdieu et alii, 1997).
Dans le même ordre d’idée, Magnac-Thesmar
(1999) modélisent le choix de quitter le système
éducatif comme une décision irréversible. Comme
toute année d’étude supplémentaire permet
d’accroître le niveau de formation et donc
d’escompter une insertion plus facile sur le marché
du travail et des salaires plus élevés, il existe, en
l’absence d’incertitude, une durée d’études optimale
(effet déterministe). L’incertitude renforce l’attrait
de la prolongation des études : en retardant la sortie
du système éducatif, l’individu garde l’option de
prolonger ultérieurement ses études si l’évolution de
lasituation sur le marché du travail le rend profitable.
Valorisation du départ à la retraite en l’absence
d’irréversibilité
Pour évaluer la valeur d’o ption liée à
l’irréversibilité, on se place dans le cas polaire où la
décision de liquidation des droits ne serait plus
irréversible. Plus précisément, on fait l’hypothèse
qu’en cas d’interruption d’activité, l’individu
perçoit une pension sur la base des droits acquis et
que tout retour sur le marché du travail interrompt la
perception de cette pension, celle-ci étant
ultérieurement recalculée sur la base des nouveaux
droits. À chaque période, la variable de décision
consiste donc à faire le choix optimal entre le
maintien dans le statut présent (inactivité ou activité)
ou la transition vers l’autre statut,
conditionnellement à la réalisation de l’état st.
La valeur associée à la liquidation immédiate des
droits à pension s’écrit désormais :
Le gain que l’individu trouve à continuer à travailler
à la date t plutôt qu’à liquider s’écrit donc :
Dans ce cas, la distinction entre gain du report à un an
et gain au delà n’est plus pertinente, l’individu
pouvant à chaque période reconsidérer ses choix.
La comparaison du gain au report entre les situations
d’irréversibilité et d’absence d’irréversibilité
fournit une mesure de la valeur d’option. Celle-ci
s’écrit :
Cette valeur est clairement positive. En effet
l’irréversibilité confère un surcroît de valeur au
maintien sur le marché du travail dans la mesure où
seul celui-ci laisse ouvert l’ensemble des choix.
Dans le cas où la décision n’est pas irréversible, ce
gain est moindre puisque la possibilité de
reconsidérer sa décision à la période suivante ne
dépend plus du choix d’avoir ou non liquidé à la
période précédente (ce qui se traduit par la présence
du troisième terme dans la formule).
Irréversibilité et incertitude : les
enseignements de quelques simulations
Pour évaluer les conséquences de l’irréversibilité sur
les choix de départ à la retraite, on simule, dans un
premier temps, l’évolution des taux d’activité après
60 ans avec et sans irréversibilité, sous l’hypothèse
queles barèmes de retraite sont purement actuariels.
L es simulations son t menées pou r des
carrières-types à partir d’un modèle calibré. En effet,
il est difficile d’estimer structurellement ce type de
modèle sur données réelles, notamment dans le cas
français. Pour la France, le seul fichier susceptible
d’être utilisé est l’échantillon inter-régimes (EIR) de
la DREES (Ministère de l’Emploi et de la Solidarité)
qui permet de connaître le montant des pensions
versées en 1997 à un échantillon d’individus nés
entre 1906 et 1942 ainsi que la séquence de leurs
salaires depuis 1985 (dans l’hypothèse où ils étaient
encore actifs). Compte tenu de la très forte
concentration des comportements de liquidation à
l’âge d’obtention du taux plein, il est toutefois
difficile d’inférer, à partir de ces données, une
estimation robuste des paramètres structurels de la
fonction d’utilité (préférence pour le loisir, aversion
pour le risque notamment)
[8]. Les simulations sont
donc effectués ici sur un échantillon « ad-hoc »
permettant de recréer une certaine diversité en
termes de durée d’activité et de profils de salaires.
Les préférences des agents sont pour leur part
calibrées et sont supposées identiques pour tous les
individus.
La construction de l’échantillon
On distingue 4 âges d’entrée sur le marché du travail
(15-18-20-23 ans) et on suppose que les individus ne
connaissent pas d’interruptions de carrières (leur âge
d’entrée sur le marché du travail détermine donc la
durée d’activité à 60 ans). On associe à chaque âge
d’entrée sur le marché du travail un profil de carrière
moyen, issu d’estimations en coupe sur l’enquête
Patrimoine 1998 de l’Insee. Le salaire de l’individu
est supposé dépendre de son âge de fin d’études
(mesuré ici par l’âge d’entrée sur le marché du travail
- 1) et de l’expérience. L’équation estimée est la
suivante :
où w désigne le salaire net mensuel, X un vecteur de
ii variables explicatives comprenant l’âge de fin
d’études a, l’expérience professionnelle ex et son
ii carré, ainsi que le produit des variables âge de fin
d’études et expérience professionnelle (afin de
rendre compte du caractère plus pentu des carrières
requérant des qualifications élevées).
Les estimations portent sur les hommes salariés du
secteur privé, âgés de 25 à 59 ans (cf. tableau 1).
Tableau 1
paramètres de l’équation de salaires
Tableau 1 : paramètres de l’équation de salaires
Coefficient Ecart-type
Constante 7,67 0,10
ai / 100 5,20 0,51
exi /100 0,91 0,63
(exi / 100)2-4,40 0,72
ai * exi 0,16 0,03
R² 0,31
À partir de ce profil moyen, on cherche à recréer une
hétérogénéité des carrières. La différence relative
entre le salaire effectif wit et le profil moyen
exp[ $]w X it it = β est supposée suivre un processus
AR(1), dans la lignée de Lillard-Willis (1978) :
où εit est un bruit blanc centré réduit et 0 1< <ρ.
Les paramètres σ et ρ ne sont pas estimés mais
calibrés de façon à générer, dans le compte central,
une mobilité assez forte : ρ = 0,7 et σ = 0,2
(graphique 1). Au delà de 60 ans, on suppose que les
salaires restent constants en termes réels.
Pour permettre de mieux isoler l’effet carrière dans
l’analyse des résultats, on a choisi de ne pas
introduire d’hétérogénéité dans la mortalité. On
suppose donc que tous les individus se fondent sur la
table de mortalité moyenne de la population
observée sur la période 1994-1996.
Graphique 1
profil de salaire moyen et exemple de
carrières pour 2 tirages aléatoires (âge d’entrée sur
le marché du travail : 20 ans)
Les valeurs des paramètres de la fonction d’utilité
sont choisis de façon à générer, avec les barèmes
actuels, des taux d’activité entre 60 et 65 ans assez
proches des valeurs actuellement observées. Le
calibrage retenu est le suivant :
- tous les individus ont une préférence pour le
présent égale au taux d’intérêt et fixée à 3% (pas
d’impatience) ;
- l’aversion relative pour le risque est égale à 1,5. Il
est difficile de déterminer quelle serait la valeur la
plus réaliste à retenir pour ce paramètre. En effet,
compte tenu de la spécification de la fonction
d’utilité, la valeur de l’aversion pour le risque ne peut
s’analyser indépendamment de celle de la préférence
pour le loisir
[9]. On trouve par ailleurs diverses
estimations de ce paramètre dans la littérature mais
les comparaisons sont délicates dans la mesure où
celles-ci ne reposent pas sur un cadre analytique
identique. Ainsi, une estimation de l’aversion pour le
risque à partir des réponses à l’enquête
méthodologique sur les comportements face au
risque et à l’avenir (Arrondel-Masson-Verger, 1999)
conduirait à une valeur plus élevée, si l’on suppose
que les individus ne font qu’un arbitrage
monopériode : avec des préférences type CRRA,
près de 85% des plus de 60 ans auraient une aversion
relative pour le risque supérieure à 2
[10]. A contrario,
la valeur estimée par Rust-Phelan (1997) sur
données américaines est sensiblement plus faible
(1,07). Elle repose toutefois sur une modélisation du
comportement de départ à la retraite avec retour
possible sur le marché du travail ;
- les individus à 60 ans ont tous une préférence pour
le loisir égale à 0,12. Compte tenu du calibrage
retenu, cette valeur signifie qu’un individu
percevant un salaire annuel net de 150 000 francs et
subissant une décote de 10% par an sur sa pension en
cas de liquidation avant le taux plein demanderait un
taux de remplacement (de la pension sur le salaire) de
100% pour accepter de liquider de façon anticipée.
Dans l’hypothèse où la préférence pour le loisir reste
constante après 60 ans, cette valeur de 0,12 conduit à
une distribution des âges de liquidation avec les
barèmes actuels globalement cohérente avec les
comportements observés (95% de liquidation à l’âge
d’obtention du taux plein).
Pour chaque âge d’entrée sur le marché du travail, on
simule la décision de départ en retraite sur 1000
individus (l’échantillon global comprend donc 4000
personnes). Dans la mesure où l’on souhaite évaluer
l’effet de l’irréversibilité, il est nécessaire
d’envisager le cas « polaire » où la décision de
liquidation ne serait pas irréversible : l’individu
pourrait retourner ultérieurement sur le marché du
travail, renoncer temporairement à sa pension et
continuer à accumuler des droits. Un tel système
pourrait être assez aisément envisagé dans un pur
système de retraites à contributions définies, la règle
d’évolution à chaque période du capital-retraite, et
donc des droits à pension, dépendant de façon simple
de la décision d’activité. En revanche, sa mise en
oeuvre serait délicate avec les règles actuelles du
Régime Général dans la mesure où elles n’obéissent
pas à une logique actuarielle. De ce fait, pour illustrer
notre propos, on a préféré se placer dans l’hypothèse
(peu réaliste aujourd’hui pour une large partie des
droits à pension) où le système de retraite est un pur
système à cotisations définies dans lequel les
individus ne peuvent liquider leurs droits qu’entre 60
et 65 ans (cf. encadré 3).
Les sources d’incertitude
Les sources d’incertitude qui encadrent le choix de
départ à la retraite sont multiples : risque de
dégradation de l’état de santé, aléas sur les revenus
futurs, incertitude sur la valorisation du temps
disponible par rapport au revenu... La prise en
compte de cette incertitude peut modifier le
comportement de l’individu et le conduire à valoriser
davantage l’attente. Ainsi, un individu qui valorise
aujourd’hui fortement le loisir (et donc se satisfait
d’un taux de remplacement relativement faible) peut
anticiper la possibilité de besoins financiers accrus
dans le futur du fait d’aléas sur l’état de santé de son
conjoint ou de la situation précaire de ses enfants sur
le marché du travail. Il peut alors trouver intérêt à
différer son départ à la retraite pour garder la
possibilité demain de continuer à travailler s’il se
trouve confronté à la réalisation de ces aléas.
Encadré 3 : le calcul de la retraite à la
liquidation des droits dans un système
purement actuariel
On suppose ici que le système de retraite est un système à
cotisations définies avec sortie en rente obligatoire : les
salariés épargnent chaque année pour leur retraite un
pourcentage fixe de leur salaire brut et au moment de la
liquidation des droits, le capital accumulé est transformé en
rente, sur la base d’un calcul actuariel.
- Lorsque la retraite est irréversible, la conversion du
capital en rente est effectuée une fois pour toutes sur la base
des probabilités de survie à l’âge de la liquidation.
- Lorsque la liquidation des droits n’est pas irréversible,
l’individu peut alterner entre 60 et 65 ans les périodes
d’activité et d’inactivité. Pendant les périodes d’activité,
les cotisations prélevées sur le salaire viennent accroître le
capital-retraite. Pendant les périodes d’inactivité, le
capital-retraite est réduit du montant des rentes perçues.
L’évolution du stock de capital-retraite entre t et t +1 s’écrit
donc :
si l’individu travaille entre t et t + 1 et reçoit le salaire wt
si l’individu est à la retraite et reçoit une pension Pt
On suppose ici que r = 3 % et tx cot = 0,2. Compte tenu de la
table de mortalité moyenne retenue dans les simulations,
un taux de cotisation de 20% permet d’assurer un taux de
remplacement de l’ordre de 65 % à 60 ans à un salarié ayant
travaillé continûment depuis l’âge de 20 ans et ayant le
profil moyen de carrière simulé pour cet âge de fin
d’études.
La pension P servie à un individu transformant en rente un
capital-retraite K0 à la date t est déterminée par la formule :
où qk désigne la probabilité de décès entre k et k + 1.
L’aléa sur le salaire perçu en cas de poursuite de
l’activité professionnelle peut être une autre source
de valorisation de l’attente. Si les évolutions
salariales sont très volatiles, le taux de remplacement
que l’individu peut anticiper à l’avenir est également
entaché d’une forte incertitude. L’individu peut
alors trouver intérêt à attendre pour tirer profit d’une
éventuelle évolution favorable de sa rémunération.
Une telle éventualité aurait un impact à la fois sur son
revenu d’activité et sur sa pension future
positivement corrélée, via les barèmes, au taux de
salaire.
Dans les simulations présentées par la suite, seul
l’effet de l’incertitude sur la valorisation future du
loisir par rapport au revenu est analysé. Les résultats
ne seraient toutefois pas sensiblement différents si
l’aléa portait sur le salaire perçu en cas de poursuite
de l’activité professionnelle..
La modélisation de l’incertitude sur la préférence
pour le loisir
L’incertitude sur la préférence pour le loisir est
introduite en supposant que les réalisations du
paramètre, à partir de la période t +1 (soit ici à partir
de 61 ans) peuvent prendre 3 modalités { }, , ξii=1 2 3.
Les probabilités de transition entreces 3 états suivent
un processus simple :
oùθ est laprobabilité que l’individu reste en t+1 dans
l’état qu’il occupe à la période t.
On effectue trois types de simulation correspondant
à des degrés croissants d’incertitude :
- θ = 1, ce qui correspond à une absence
d’incertitude ;
- la préférence pour le loisir peut prendre à chaque
période les valeurs (0,09 ; 0,12 ; 0,15) avec une
probabilité de 1/3. La valeur 0,09 correspond à une
préférence pour le loisir plus faible qu’à 60 ans (où
elle est fixée à 0,12) et signifie qu’un individu,
percevant un salaire annuel net de 150 000 francs et
subissant une décote de 10% par an sur sa pension en
cas de liquidation avant le taux plein, exigerait un
taux de remplacement de 126% pour accepter de
liquider de façon anticipée. La valeur 0,15 (qui
suppose une valorisation plus forte du loisir qu’à 60
ans) correspond, sous les mêmes hypothèses, à un
taux de remplacement cible de 83% ;
- la préférence pour le loisir peut prendre à chaque
période les valeurs (0,06 ; 0,12 ; 0,18) avec une
probabilité de 1/3 . Par rapport à la situation
précédente, cette variante correspond à un
accroissement de la variance à espérance donnée.
La résolution du programme d’optimisation
s’effectue de la façon suivante : à partir des
probabilités de transition conditionnelles, on
calcule, pour tout âge t compris entre 60 et 64, la
fonction valeur en résolvant récursivement à partir
de la dernière période (ici 64 ans) les équations de
Bellman. A 64 ans, la résolution est immédiate en ce
qu’il n’y a plus d’incertitude sur les réalisations
futures des variables d’état. A cette date, la décision
de liquider ou de rester sur le marché du travail est
déterminée simplement par la comparaison de la
somme actualisée des utilités en cas de liquidation
immédiate et en cas de liquidation à 65 ans. La
fonction valeur à 64 ans est alors égale à la somme
actualisée des utilités correspondant à cette décision
optimale. Cette fonction valeur sert ensuite d’input
pour résoudre l’équation de Bellman à 63 ans et en
déduire la fonction valeur à cet âge, et ainsi de suite.
Graphique 2
taux d’activité entre 60 et 64 ans en
l’absence d’incertitude sur la préférence pour le
loisir (salarié entré sur le marché du travail à 20 ans)
Les taux d’activité aux âges élevés avec et sans
irréversibilité
En l’absence d’incertitude (sur la préférence pour le
loisir), les taux d’activité entre 60 et 64 ans ne sont
pas affectés par l’irréversibilité si le profil salarial
reste plat à partir de 60 ans. En effet, même s’il n’y a
pas d’irréversibilité, l’individu ne gagne rien en
termes de rémunération à reporter ses périodes
d’activité à un âge plus élevé. On n’observe donc
aucun aller-retour sur le marché du travail
(graphique 2).
En présence d’incertitude, l’effet de l’irréversibilité
sur les taux d’activité aux âges élevés est contrasté
selon l’âge. L’irréversibilité du départ à la retraite
incite en effet les individus à rester plus
fréquemment sur le marché du travail au début de la
période au cours de laquelle la liquidation est
possible (60 ans ici) car tout départ les prive de la
possibilité de retourner sur le marché du travail s’ils
y trouvaient avantage ultérieurement : le taux
d’activité à 60 ans des salariés entrés sur la marché du
travail à 20 ans passe de 11% à 37% en présence
d’irréversibilité, lorsque la préférence pour le loisir
peut varier de 0,03 point autour de sa moyenne. En
revanche, à mesure que l’âge s’accroît, les taux
d’activité deviennent sensiblement plus faibles
qu’en l’absence d’irréversibilité puisque, dans ce
dernier cas, les individus qui y trouvent avantage
reviennent travailler : à 64 ans, plus de 20% des
salariés entrés sur le marché du travail à 20 ans sont
en activité (graphique 3a).
La comparaison des taux d’activité, selon divers
degrés d’incertitude sur la préférence pour le loisir,
est délicate. En effet, l’écart entre les distributions
peut intégrer deux phénomènes : d’une part, à
caractéristiques identiques, les individus vont
modifier leurs décisions suite à la modification de
leurs anticipations; d’autre part, l’introduction d’un
aléa modifie les caractéristiques des agents d’une
simulation à l’autre.
Graphique 3a
taux d’activité entre 60 et 64 ans avec
un aléa équiprobable sur la préférence pour le loisir
entre les états (0,09-0,12-0,15)(salarié entré sur le
marché du travail à 20 ans)
Graphique 3b
taux d’activité entre 60 et 64 ans
avec un aléa équiprobable sur la préférence pour le
loisir entre les états (0,06-0,12-0,18)(salarié entré sur
le marché du travail à 20 ans)
Globalement, on observe une croissance des écarts
entre taux d’activité quand l’incertitude s’accroît
(graphique 3b). Ce résultat semble intuitif : en
présence d’irréversibilité, la valeur à ne pas liquider
à 60 ans est d’autant plus élevée que l’incertitude est
forte. Au delà de cet âge, l’accroissement de
l’incertitude se traduit par une hausse des taux
d’activité dans les deux situations : en présence
d’irréversibilité, les individus restent plus
longtemps sur le marché du travail pour laisser
ouvert l’ensemble des possibles ; en l’absence
d’irréversibilité, ils reviennent plus souvent en cas
de chocs défavorables sur la préférence pour le loisir
car le niveau de celle-ci est alors plus faible (0,06
contre 0,09).
La valeur d’option à 60 ans
La valeur d’option à 60 ans, définie comme le
supplément de valeur attribué en présence
d’irréversibilité à la non liquidation des droits à cet
âge, fournit une mesure de l’effet de l’irréversibilité.
Comme l’on s’y attend, cette valeur est positive pour
tous les individus mais son ampleur est variable
selon le profil de carrière, qui est ici la seule source
d’hétérogénéité avec l’âge d’entrée sur le marché du
travail (graphique 4).
Graphique 4
distribution de la valeur d’option à 60
ans (salarié entré sur le marché du travail à 20 ans)
Sensibilité aux valeurs de la préférence pour le
présent et de l’aversion pour le risque
Pourévaluer la sensibilité des résultats à lavaleur des
paramètres retenus dans la simulation, on a effectué
deux types de variante : moindre préférence pour le
présent (2% au lieu de 3%); moindre aversion pour le
risque (1,4 au lieu de 1,5). On notera toutefois qu’il
est difficile d’interpréter isolément une modification
du paramètre d’aversion pour le risque : en raison de
la sp écification de la fo nctio n d’utilité
mono-période, un changement du paramètre
d’aversion pour le risque (qui intervient en exposant
de la variable de consommation) implique un effet
d’échelle et de ce fait une modification substantielle
de l’arbitrage loisir/consommation si on laisse par
ailleurs inchangé le paramètre de préférence pour le
loisir. Ainsi, avec une aversion pour le risque de 1,4,
un individu percevant un salaire annuel net de
150 000 francs et subissant une décote de 10% par an
sur sa pension en cas de liquidation avant le taux
plein, exigerait un taux de remplacement de 150%
pour accepter de liquider de façon anticipée au lieu
de 100% avec une aversion pour le risque de 1,5.
La prédiction relative au report de la décision de
départ à la retraite, en présence d’irréversibilité,
apparaît peu sensible à la valeur des paramètres (cf.
tableau 2). Quelle que soit la variante envisagée,
l’irréversibilité du départ à la retraite induit des taux
d’activité sensiblement plus élevés à 60 ans. En
revanche, dans les deux variantes, les taux d’activité
avec et sans irréversibilité sont plus élevés que dans
la situation de référence (le taux de remplacement
cible s’accroît)
[11].
Effet de l’incertitude sur les taux d’activité avec les
barèmes actuels pour les salariés du secteur privé
Le choix de barèmes purement actuariels tend à
ren forcer l’effet de l’incertitude s ur les
comportements d’activité. En effet, dans la mesure
où les choix ne sont pas contraints par les barèmes,
les préférences individuelles (donc ici la préférence
pour le loisir) deviennent un paramètre clé du choix
de l’âge de la retraite. L’effet de l’incertitude serait
en revanche moins perceptible si l’on considérait des
barèmes plus contraints tels ceux qui s’appliquent
actuellement aux salariés du Régime Général.
Tableau 2
sensibilité des simulations aux valeurs des paramètres
Tableau 2 : sensibilité des simulations aux valeurs des paramètres
Système actuariel Compte central Variante 1 Variante 2
Moindre préférence pour le présent Moindre aversion pour le
1 1 risque
ρ β= =1 5, ;
+1 3% β = +1 2% ρ =1 4,
Taux d’activité à 60 ans sans irréversibilité 10% 25% 83%
Taux d’activité à 60 ans avec irréversibilité 38% 53% 95%
Encadré 4 : les règles actuelles définissant les pensions des salariés du secteur privé
En France, le système de retraites obligatoires des salariés
du secteur privé repose sur deux piliers : un premier régime
en annuités, la CNAV, exclusivement financé par
répartition ; un régime complémentaire à cotisations
définies, géré par l’ARRCO et l’AGIRC, établi par des
négociations contractuelles et financé essentiellement par
répartition, même s’il existe quelques éléments de
préfinancement.
La liquidation des droits directs à la CNAV (excluant donc
les pensions de réversion) est possible à partir du 60ème
anniversaire. Les droits à pension sont ouverts dès le
premier trimestre de cotisation. Les variables cruciales
sont le nombre total de trimestres de cotisations acquis
auprès des différents régimes T1, et le nombre de trimestres
de cotisation acquis auprès de la CNAV T2. Suite à la
réforme de 1993, pour les générations nées après 1948, la
pension s’exprime alors comme une proportion de w,
moyenne des 25 meilleurs salaires tronqués par le plafond
de la Sécurité Sociale et revalorisés selon l’indice de
revalorisation des pensions. Le taux maximum de 50% (ou
« taux plein ») est atteint pour 160 trimestres de cotisation,
ou bien à l’âge de 65 ans. Une pénalité de 1,25 point est
appliquée au taux de 50% par trimestre manquant pour
atteindre le taux plein.
La formule définissant le montant de la pension s’écrit :
P age TCNAV = - - -0 5 1 0 025 0 4 65 1601, .[ , .max( , min ( * ( ), ))]
Les régimes de retraite complémentaire ARRCO et
AGIRC sont des dispositifs très contributifs : chaque
individu cotise un pourcentage prédéterminé de son salaire
annuel, qui est converti en points selon la valeur d’achat du
point (dite salaire de référence) fixée pour l’année
considérée. Lors de la liquidation, les points accumulés sur
les comptes individuels sont convertis en rente en fonction
de la valeur de revente du point (dite valeur du point) à la
date de liquidation. Dans l’hypothèse où l’individu liquide
ses droits avant d’atteindre le taux plein de la CNAV, la
valeur de revente du point est réduite d’environ un point de
pourcentage par trimestre manquant pour atteindre le taux
plein.
Ces barèmes définissent une « cible » implicite de 160
trimestres validés (ou 65 ans pour les carrières courtes),
au-delà de laquelle la poursuite de l’activité est peu
encouragée. La mesure du gain (resp. de la perte) marginal
de pension occasionné par la poursuite de l’activité au delà
(resp. l’interruption en-deçà) du taux plein fournit une
bonne illustration de ces incitations :
- au-delà de l’âge minimal de liquidation des droits (60
ans) mais en-deçà de la cible (160 trimestres ou 65 ans),
l’impact d’une année d’activité supplémentaire sur le
montant du salaire servant de référence pour le calcul des
droits est relativement faible car les carrières salariales
plafonnent généralement après 55 ans (quand elles
n’accusent pas une baisse sensible en raison du risque de
chômage dans le privé). En revanche, une année d’activité
supplémentaire se traduit par un accroissement de la
pension CNAV compris entre 12% et 20%. Le gain est plus
faible pour les régimes complémentaires, dont les décotes
en cas de liquidation avant l’obtention du taux plein sont
plafonnées à 22% (s’il manque au moins 5 ans) contre 50%
pour la CNAV;
- au-delà de la cible de 160 trimestres, les gains ne peuvent
passer que par un éventuel redressement du salaire de
référenc e o u par une ac cumu lat io n de po in ts
supplémentaires dans les régimes complémentaires. En
général, ils ne peuvent être que minimes.
Pour illustrer cette idée, on modifie la règle de calcul
des pensions en supposant que celles-ci sont
déterminées par les règles du Régime Général pour la
pension CNAV et les règles des régimes
complémentaires pour les pensions ARRCO et
AGIRC (cf. encadré 4). Les simulations ne sont
effectuées que dans l’hypothèse où la liquidation des
droits est irréversible.
Avec les règles actuelles, quel que soit l’âge de fin
d’études, moins de 8% des individus modifient leur
âge de liquidation quand la préférence pour le loisir
varie de 0,03 point autour de sa moyenne (par rapport
à la situation où ils anticipent que leur préférence
pour le loisir va rester constante). Cette proportion
est sensiblement plus forte avec un barème
actuariellement neutre, notamment pour les
individus entrés tardivement sur le marché du
travail : elle est supérieureà 20% (resp. 35%) pourles
individus entrés sur le marché du travail à 20 ans
(resp. 23 ans) (graphique 5).
Graphique 5
pourcentage d’individus modifiant
leur âge de liquidation lorsque la préférence pour le
loisir varie de 0,03 point autour de sa moyenne
Ce moindre effet de l’incertitude s’explique par le
poids déterminant des barèmes sur la décision de
liquidation, avec les règles actuelles :
- pour les salariés entrés sur le marché du travail
avant 21 ans, la quasi-stagnation du montant de la
pension au-delà du taux plein constitue une très
faible incitation à liquider après 60 ans. Pourceux-ci,
l’effet de l’incertitude est négligeable devant
l’ampleur de la taxe implicite générée par les
barèmes en cas de poursuite de l’activité au delà du
taux plein (Blanchet-Pelé, 1997) ;
- pour les salariés qui ne peuvent bénéficier du taux
plein à 60 ans, l’incitation à rester sur le marché du
travail jusqu’à l’âge d’obtention du taux plein est très
forte du fait des pénalités importantes encourues en
cas de liquidation précoce. Là encore l’effet de
l’incertitude ne peut être que secondaire par rapport
aux barèmes : pour un salarié entré sur le marché du
travail à 23 ans, le gain à ne pas liquider à 60 ans est
certes élevé mais l’essentiel de ce gain provient d’un
pur effet déterministe lié à l’amélioration sensible de
la pension entre 60 et 63 ans.
La variation des taux d’activité lorsque l’incertitude
s’accroît est donc moindre avec les règles actuelles
(graphiques 6a et 6b).
Quelle sensibilité des résultats à la prise en compte
de l’épargne ?
La modélisation développée ici suppose l’absence
de lissage intertemporel de la consommation.
Introduire de l’épargne dans le modèle serait
évidemment plus satisfaisant mais accroîtrait assez
sensiblement la complexité de la résolution. Alors
que précédemment le choix de l’activité suffisait à
déterminer le profil intertemporel de consommation,
il serait désormais nécessaire, pour un profil de
revenu donné, de résoudre un nouveau programme
d’op timisation détermin ant le ch emin de
consommation optimal. La fonction valeur
dépendrait alors de deux arguments : la richesse (qui
est une variable continue) et le fait d’être ou non
toujours en activité. La résolution récursive du
modèle supposerait l’imbrication de deux
programmes d’optimisation.
Il est difficile de savoir comment l’introduction
d’épargne dans le modèle affecterait les résultats. En
présence d’épargne, les chocs sur l’arbitrage
travail/loisir ne se répercutent plus intégralement sur
la consommation puisque l’individu peut prélever
une partie de son patrimoine pour financer sa
conso mmation. Il est do nc moins in cité
qu’auparavant à différer son départ pour se couvrir
contre l’aléa affectant ses préférences. A contrario,
le patrimoine est lui-même composé d’actifs risqués.
En présence d’incertitude, demeurer sur le marché
du travail permet de s’autoassurer à la fois contre le
risque d’une baisse de la désutilitédu travail et contre
un choc négatif sur le rendement de l’actif risqué,
préjudiciable à la consommation (Bodie, Merton,
Samuelson, 1992). Au total, on ne sait pas a priori si
introduire de l’épargne conduirait les individus à
différer leur départ à la retraite plus ou moins que
dans nos simulations.
L’effet de l’irréversibilité sur le comportement
d’activité après 60 ans a été analysé ici dans une
perspective essentiellement méthodologique.
L’application à la décision de départ à la retraite de la
théorie des choix irréversibles montre que lorsque la
liquidation des droits implique un retrait définitif du
marché du travail, les individus tendent à différer
leur départ pour se garder la possibilité de tirer
avantage u ltérieu remen t d’évoluti ons de
l’environnement économique (ou des préférences)
favorables à l’activité. Les simulations effectuées
sur un échantillon de 4000 individus, hétérogènes en
termes de profil de carrière et d’âge d’entrée sur le
marché du travail, illu stre ce
résultat : l’irréversibilité de la décision de départ à la
retraite tend à accroître les taux d’activité au début de
la période au cours de laquelle la liquidation des
droits est possible mais conduit en revanche à des
taux d’activité plus faibles aux âges élevés.
Graphiques 6a et 6b
taux d’activité entre 60 et 64 ans
Par ailleurs, en présence d’irréversibilité, les taux
d’activité tendent à s’accroître à mesure que
l’incertitude augmente. Toutefois, l’effet que l’on
peut escompter d’un accroissement de l’incertitude
dépend fortement de la nature des barèmes de
retraite. S’il est assez important avec des barèmes
purements actuariels, il est moins sensible avec les
règles actuelles qui contraignent fortement les choix
individuels. En tout état de cause, une estimation de
l’importance de l’irréversibilité sur les
comportements réels nécessiterait de connaître
précisément l’hétérogénéité des préférences des
agents et la façon dont se forment leurs anticipations.
D’autres sources d’aléas pourraient être
envisagées : incertitude sur le salaire futur; aléa sur
l’état de santé qui devient élevé à mesure que l’âge
s’accroît. La prise en compte d’un aléa sur les
salaires futurs conduit à des résultats sensiblement
équivalents à ceux obtenus avec une incertitude sur
la préférence pour le loisir. Pour pouvoir évaluer
l’importance du risq ue de santé su r les
comportements, il serait en revanche nécessaire de
recourir à une modélisation plus sophistiquée dans
laquelle l’âge de liquidation et le profil intertemporel
de consommation sont déterminés simultanément.
En effet, pour que les risques de mortalité ou de
besoins financiers accrus en fin de vie (consécutifs à
un état de dépendance par exemple) incitent les
individus à travailler plus longtemps, il est
nécessaire que ceux-ci puissent conserver une partie
du capital accumulé pour se couvrir contre le risque
de vivre longtemps ou de devoir financer des
dépenses de santé importantes en fin de vie.
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[(*)]
Division « Redistribution et Politiques Sociales », Insee.
E-mail :
beatrice. sedillot@ insee. fr
[(1)]
Le dispositif de retraite progressive, qui autorise depuis
1988 le cumul d’un emploi à temps partiel et d’une fraction de
la pension pour les salariés du secteur privé, reste pour sa part
très marginal (environ 1000 bénéficiaires en 1998) (Taddéi,
2000).
[(2)]
Il s’agit de la retraite de base obligatoire financée
presqu’exclusivement par des cotisations sociales (11% des
ressources proviennent des intérêts perçus sur les placements
des excédents en titres spéciaux du Trésor). Celle-ci peut être
versée à partir de 62 ans et constitue encore aujourd’hui
l’essentiel des revenus de nombreux retraités américains.
[(3)]
Avant avril 2000, un abattement de 33% était également
appliqué sur la part des revenus salariaux excédant 17 000 $
lorsque le salarié avait entre 65 et 69 ans.
[(4)]
Par exemple, un individu percevant un salaire moyen ou
élevé et prévoyant de travailler jusqu’à 65 ans n’a aucun intérêt
à liquider sa retraite de façon anticipée : la somme actualisée
des prestations ne serait pas augmentée en raison du caractère
actuariel du barème; plus encore, elle serait réduite par la taxe
prélevée, pendant les années de cumul, sur la part du salaire
excédant le plafond.
[(5)]
Une disjonction des décisions de cessation d’activité et de
liquidation serait pourtant possible dans une pure optique de
cycle de vie : les agents peuvent souhaiter consommer
davantage de loisir en finançant la transition entre l’activité
rémunérée et la période de versement des prestations
d’assurance vieillesse par l’épargne accumulée.
[(6)]
Une extension naturelle du modèle consisterait à supposer
ξ
croissant avec l’âge.
[(7)]
Une décomposition analogue est utilisée par
Magnac-Thesmar (1999) pour modéliser la décision,
considérée comme irréversible, d’arrêter ses études.
[(8)]
L’estimation, sur données françaises, du modèle simplifié
de Stock et Wise montre notamment une forte sensiblité du
paramètre de préférence pour le loisir selon la sous-population
concernée (salariés du public, salariés du privé avec ou sans
chômeurs de fin de carrière...) (Blanchet-Mahieu, 2000).
[(9)]
La préférence pour le loisir intervient de façon additive
dans la fonction d’utilité tandis que l’aversion pour le risque
intervient de façon hyperbolique.
[(10)]
Dans la loterie proposée, les individus doivent dire s’ils
préfèrent garder un emploi qui leur assure un revenu constant
toute leur vie ou un emploi dont la rémunération doublerait
avec une probabilité 1/2 et diminuerait de x% avec une
probabilité 1/2. Trois baisses de revenus sont successivement
envisagées : 1/2,1/3,1/5. Les individus sont ensuite regroupés
en 4 catégories selon leurs réponses et une valeur moyenne
d’aversion pour le risque leur est attribuée à partir des seuils
critiques d’aversion définis par l’indifférence entre les termes
de l’alternative.
[(11)]
Le taux de remplacement cible serait de 110% dans la
variante où la préférence pour le présent est de 2%.