2001
Économie et Prévision
La sensibilité de l'emploi au coût du travail. Une exploration à partir de données de panel
François Legendre
[(*)]
Patricia Le Maitre
[(**)]
Dans cette étude, nous présentons de nouvelles évaluations de la sensibilité de la demande de travail à son coût, obtenues à
partir d'un échantillon de près de 800 entreprises industrielles françaises suivies de 1980 à 1987. Nous développons un
modèle de concurrence imparfaite qui permet de mieux identifier les effets favorables d'une baisse du coût du travail sur
l'emploi. Deux canaux principaux doivent en effet être distingués. Le premier relève d'un effet de substitution : une baisse
du coût du travail conduirait à un ralentissement du rythme de la substitution du capital au travail. Le second a trait à un
effet de compétitivité car la baisse du coût du travail est l'un des moyens de réduire les coûts unitaires de production et
d'améliorer ainsi la compétitivité des entreprises. Notre expérimentation économétrique a pour objet de mieux quantifier
l'importance relative de ces deux effets. D'une part, nous montrons que le capital et le travail seraient des facteurs de
production assez peu substituables au sein des entreprises. Une baisse de 1 % du coût du travail pourrait, par ce canal,
accroître l'emploi en moyenne de 0,1 %. D'autre part, nous trouvons que l'effet prédominant serait l'effet de compétitivité.
Une baisse de 1 % du coût du travail pourrait, par ce canal, accroître l'emploi en moyenne de 0,7 %. Ce dernier effet,
cependant, n'est pas assuré; il pourrait en partie relever d'un “ sophisme de composition ”.Mots-clés :
substitution capital-travail, lien coût du travail emploi, économétrie des données de panel et hétérogénéité interindividuelle.
In this study, we present new evaluations of the sensitivity of labour demand to cost, based on a sample of nearly 800
French industrial firms tracked from 1980 to 1987. We explore a model of imperfect competition aimed at facilitating
determination of the favourable impact of lower labour costs on employment. This is mainly achieved in two ways. The
first is connected with substitution: a decrease in labour cost slows down the rate of capital/labour substitution. The
second is connected with competitiveness because a decrease in labour costs is one way to lower unit production costs and
so to improve competitiveness. The purpose of our econometrics experiment is to quantify the magnitude of these two
effects. On the one hand, we show that capital and labour are two production factors that may be hard to substitute inside
firms. This way, a 1% decrease in labour cost can boost employment on average by 0,1%. On the other hand, we find that
the predominant effect would be on competitiveness. This way, a 1% decrease in labour cost can increase employment on
average by 0,7%. However, this last effect is not certain and may be connected partly with a “composition bias”.Keywords :
capital-labour substitution, link labour cost-employment, econometrics of panel data and heterogeneity.
Nous remercions la Direction de la prévision du Ministère de l'Économie et des Finances de nous avoir permis d'utiliser des données
issues de la centrale des bilans du Bureau des Études Fiscales. Les vues exprimées ici n'engagent que leurs auteurs. Merci à Y. L'Horty
et à P. Sevestre pour leurs remarques sur les premières versions de ce travail. Les remarques de trois rapporteurs anonymes nous ont
permis de sensiblement améliorer ce travail.
Dans cette étude, nous présentons de nouvelles évaluations de la sensibilité de la demande de
travail à son coût, obtenues à partir d'un échantillon de près de 800 entreprises industrielles
françaises suivies de 1980 à 1987. Nous développons un modèle de concurrence imparfaite qui
permet de mieux identifier les effets favorables d'une baisse du coût du travail sur l'emploi.
Deux canaux principaux doivent en effet être distingués. Le premier relève d'un effet de
substitution : une baisse du coût du travail conduirait à un ralentissement du rythme de la
substitution du capital au travail. Le second a trait à un effet de compétitivité car la baisse du
coût du travail est l'un des moyens de réduire les coûts unitaires de production et d'améliorer
ainsi la compétitivité des entreprises. Notre expérimentation économétrique a pour objet de
mieux quantifier l'importance relative de ces deux effets. D'une part, nous montrons que le
capital et le travail seraient des facteurs de production assez peu substituables au sein des
entreprises. Une baisse de 1 % du coût du travail pourrait, par ce canal, accroître l'emploi en
moyenne de 0,10 %. D'autre part, nous trouvons que l'effet prédominant serait l'effet de
compétitivité. Une baisse de 1 % du coût du travail pourrait, par ce canal, accroître l'emploi en
moyenne de 0,70 %. Ce dernier effet, cependant, n'est pas assuré; il pourrait en partie relever
d'un « sophisme de composition ».
À partir de 1993, les politiques de l'emploi en France
s'orientent en partie vers des mesures d'exonération
de charges sociales patronales sur les bas salaires.
Ces mesures, qui privilégient la baisse du coût du
travail, ont notamment été analysées par le Cserc – le
Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des
coûts – dans le cadre d'un rapport d'expertise
demandé en janvier 1996 par le Premier ministre
(1996). Le succès d'une telle politique est
conditionné, l'on s'en doute, par la force du lien entre
le coût du travail et l'emploi. Et il convient de
reconnaître que cette question est particulièrement
controversée (cf. par exemple l'ouvrage récent de
Gautié (1998), mais aussi, par exemple, Cette et alii,
(1996) ou Legendre et Le Maitre (1997)).
L'examen rapide des év olutions macro-économiques apparentes ne valide pas vraiment la
proposition selon laquelle une baisse du coût du
travail permettrait de réduire le chômage. Les quinze
dernières années ont été caractérisées en particulier
par la modération salariale et par le niveau très élevé
des taux d'intérêt réels. Il en a résulté un
infléchissement sensible de la tendance antérieure à
la baisse du coût relatif capital - travail. Pour autant,
la croissance économique n'est pas suffisamment
devenue « plus riche en emplois ». La croissance de
la productivité apparente du travail aurait dû plus
fortement se ralentir; celle du capital plus fortement
s'accroître
[1]. La rigueur salariale aurait porté ses
fruits en termes de « désinflation compétitive », mais
guère en termes de lutte contre le chômage. Elle a
surtout permis au taux de marge des entreprises (la
part des profits dans la valeur ajoutée) de se redresser
de façon spectaculaire même si le niveau élevé des
taux d'intérêt a pu obérer le rétablissement de la
profitabilité des activités productives.
Par ailleurs, les principaux modèles macro-économiques utilisés en France ne font pas dépendre
la demande de travail du coût relatif des facteurs; ils
supposent en cela que la fonction de production est à
facteurs complémentaires. Les effets favorables
d'une diminution du coût du travail transitent
essentiellement par la compétitivité externe, à la
suite de la baisse induite des coûts unitaires de
production. D'un autre côté, quelques études
empiriques récentes mettent en évidence un lien
direct et fort du coût du travail sur l'emploi (cf., par
exemple, les travaux de Dormont, 1996, ou 1997).
Dans cette étude, nous présentons de nouvelles
évaluations de la sensibilité de la demande de travail
à son coût, obtenues à partir d'un échantillon de près
de 800 entreprises industrielles françaises suivies de
1980 à 1987. Il convient, à notre sens, de clairement
identifier les mécanismes qui permettraient à une
baisse du coût du travail d'avoir des effets favorables
sur l'emploi. Il faut, en effet, bien distinguer les deux
canaux suivants :
- il peut s'agir, en premier lieu, de ralentir, au sein des
entreprises, le rythme de la substitution du capital au
travail afin de rendre la « croissance plus riche en
emplois ». Toutes les entreprises pourraient adopter
des procédés de production plus intensifs en travail
au détriment des autres facteurs de production. Le
paramètre structurel qui conditionne ainsi la force du
lien entre l'emploi et le coût du travail est l'élasticité
de substitution entre le travail et les autres facteurs de
production – principalement l'élasticité de
substitution entre le travail et le capital. Nous
qualifions cet effet d'effet de substitution;
- il peut s'agir, en second lieu, de réduire les coûts
unitaires de production. Cette réduction permettrait,
soit parce qu'elle rend l'activité productive plus
profitable, soit parce qu'elle autorise une baisse du
prix de vente et provoque donc une augmentation de
la demande qui s'adresse à l'entreprise, un
accroissement du niveau de production et en
conséquence de l'emploi. Cet effet que nous
qualifions d'effet de compétitivité est, par rapport à
l'effet de substitution, plus incertain. Au pire, il
pourrait ne constituer qu'un « sophisme de
composition ». En effet, plaçons-nous dans la
configuration d'une économie fermée où la structure
des coûts de production est la même pour toutes les
entreprises et où aucune activité nouvelle ne peut
apparaître. Dans ce cadre, une baisse ex ante des
salaires améliore ex ante dans la même proportion la
compétitivité de toutes les entreprises et permet une
baisse du prix de vente identique pour toutes les
entreprises. Ex post, rien ne change puisque la baisse
des prix compense la baisse ex ante du pouvoir
d'achat nominal des salaires. Ce « sophisme de
composition » doit toutefois être relativisé puisque
les économies occidentales développées sont
notamment caractérisées par un degré d'ouverture
extérieure élevé, par une forte diversité de la
structure des coûts entre les entreprises, par des
« gisements d'emploi » dans de nouvelles activités
intensives en travail dont les tailles ne doivent pas
être négligées, etc.
La distinction entre ces deux effets n'est bien sûr pas
nouvelle. Elle est détaillée notamment dans
l'ouvrage d'Hamermesh (1993). Elle est reprise, par
exemple, dans le chapitre 2 du manuel de Cahuc et
Zylberberg (1996) où ces auteurs distinguent la
« demande conditionnelle de travail » pour un niveau
fixé de la production (c'est alors l'effet de
substitution qui est mis en évidence) et la « demande
inconditionnelle de travail » qui fait de plus
intervenir un « effet de volume » (que nous qualifions
d'effet de compétitivité).
Dans la première partie de ce travail, nous
développons dans un premier point un modèle
simple de concurrence imparfaite qui permet de bien
distinguer les arguments des deux effets considérés.
Dans un second point, nous détaillons de quelles
façons il conviendrait de spécifier l'hétérogénéité
des données parce qu'il n'est en général pas possible
d'utiliser des données de panel sans s'interroger sur
les sources de la variabilité inter-individuelle des
données. Les résultats empiriques sont présentés
dans la seconde partie de ce travail.
Dans un premier point, nous présentons stricto sensu
le modèle théorique utilisé avant de détailler, dans un
second point, la façon dont ce modèle est
effectivement spécifié pour s'appliquer à des
données individuelles-temporelles d'entreprises
industrielles.
Un modèle de concurrence imparfaite...
À s'écarter du modèle de concurrence parfaite, il est
difficile de s'appuyer sur une représentation
canonique. Pour faire simple, nous envisageons le
marché d'un bien non différencié repéré par l'indice j
sur lequel les entreprises (en nombre m avec m >1)
jj se livrent une concurrence en quantité – à la
Cournot-Nash. En notant Q la demande totale et P
jj le prix de vente, nous supposons que la demande
inverse sur le marché est de la forme suivante :
où B est une constante qui retrace le niveau
j d'ensemble de la demande qui s'adresse à ce marché
et εl'élasticité (supposée ici constante) du prix par
rapport à la demande. La demande du bien j est une
fonction décroissante de P, le prix du bien j, et une
j fonction croissante de B, une constante qui
j explique le niveau de la courbe de demande du bien j.
Dans l'annexe A, nous proposons une rationalisation
très simple de cette fonction de demande qui permet
de mieux interpréter la variable B. Cette dernière
j est, en particulier, une fonction décroissante du
niveau général des prix à la consommation. Aussi la
demande sur le marché est-elle bien une fonction du
prix relatif du bien mais, pour autant, le niveau
général des prix n'a pas à figurer séparément dans la
fonction de demande puisqu'il est tenu pour fixé par
les entreprises de ce marché.
Une entreprise du marché j est repérée par l'indice hj.
Elle est supposée avoir comme objectif la
maximisation de son profit, en tenant les niveaux de
production de ses concurrents fixés. Elle résout ainsi
le programme suivant, avec Chj (.) sa fonction de
coût :
sous les deux contraintes suivantes :
La condition du premier ordre de ce programme
s'interprète comme la fonction de réaction de
l'entreprise hj; à l'équilibre symétrique (en
supposant toutes les entreprises identiques), on peut
montrer que le prix (d'équilibre de concurrence
oligopolistique) est de la forme suivante :
Le prix résulte de l'application d'un taux de
«mark-up» au coût marginal de production. La
concurrence parfaite est obtenue, soit pour une très
grande sensibilité de la demande au prix (ε très
faible), soit pour un très grand nombre de
concurrents (mj très grand).
Le modèle est donc très simple ; il s'éloigne
cependant du modèle de concurrence imparfaite
standard, celui habituellement estimé sur données de
panel. En effet, ce dernier relève d'un environnement
de concurrence monopolistique où l'entreprise,
faisant face à une demande qui s'adresse
spécifiquement à elle, fixe directement son prix de
vente.
Il reste à dériver, de notre modèle, une équation de
demande de travail. Nous retenons une fonction de
production de type CES, afin de pouvoir paramétrer
les possibilités de substitution entre capital (dont le
stock est noté K) et travail (dont le niveau est noté L).
Cette fonction de production s'écrit :
avec A v, , ,σ δ> < <0 0 1 et où Q est, en fait, la
hj hjhj valeur ajoutée (en volume). σ désigne l'élasticité de
substitution entre les facteurs de production, v la
valeur des rendements d'échelle, A la productivité
hj globale des facteurs et δ un paramètre mesurant, en
hj première approximation, la contribution relative du
capital et du travail au produit. En notant C le coût
hj d'usage du capital et W le coût du travail, la fonction
hj de coût s'exprime comme suit :
La demande de travail, notée Lhjd, prend, finalement,
la forme suivante :
où
ρ ε= - +1 1/ ( )
v v. Cette expression, non linéaire,
est difficile à interpréter. En revanche, sa
log-linéarisation par rapport à
B C, et
Whj conduit
j hj à une forme beaucoup plus suggestive
[2] :
où πhj est la part du coût du capital dans le coût total de
production – avec nos notations
Enfin, le point au v oisinage duquel la
log-linéarisation est effectuée, supposé optimal, est
caractérisé par dhj.
Ainsi, ce modèle
[3] peut contribuer à une meilleure
compréhension de la nature des effets d'une baisse du
coût du travail sur l'emploi.
En effet, d'une part, cette baisse conduit les
entreprises à préférer des procédés de production
faisant une plus large place au travail au détriment du
capital – il s'agit là d'un effet de substitution. Ce
dernier est retracé par le premier terme de
l'expression précédente – le terme σ [ πhj (chj - whj )].
Son ampleur dépend donc de σ l'élasticité de
substitution entre les facteurs. À la limite, quand les
facteurs de production sont complémentaires (σ est
égal à 0), cet effet est nul. Mais l'ampleur de cet effet
est aussi modulé parπ la part du capital dans le coût
hj de production. Plus, en termes relatifs, il y a
potentiellement de capital à remplacer, plus la
demande de travail est sensible à la même variation
du coût relatif des facteurs.
D'autre part, cette baisse du coût du travail permet
une réduction des coûts unitaires de production et, en
conséquence, une baisse des prix de vente. Cette
baisse est ainsi à l'origine d'une expansion du produit
par un effet de compétitivité et donc d'un
accroissement de l'emploi. C'est le second terme de
l'expression précédente qui retrace cet effet – le
terme ρ{bhj - [πhj chj + (1 – πhj hj w) ]}. L'ampleur de cet
effet dépend donc, en premier lieu, du paramètre ρ,
égal à 1/(1-v+vε). Ainsi, plus la demande est sensible
au prix de vente (εest faible), plus cet effet est fort.
Mais cet effet est modulé, en second lieu, par 1-πhj, la
part du travail dans le coût de production, puisque la
baisse du prix de vente est en proportion de
l'importance des coûts salariaux dans les coûts
totaux. Notons, enfin, que cet effet de compétitivité
ne dépend pas de σ, l'élasticité de substitution. En
effet, si les facteurs de production sont substituables,
la réduction du coût du travail occasionne, de plus,
une baisse de la productivité du travail et une hausse
de la productivité du capital. Aussi, par rapport au
cas où les facteu rs d e production sont
complémentaires, les coûts unitaires en travail
vont-ils se réduire dans une moindre mesure. Par
contre, les coûts unitaires en capital vont eux aussi
diminuer. On montre (par exemple, Hamermesh,
1993) que ces deux effets se compensent et ainsi
l'effet de compétitivité ne dépend pas de l'ampleur
des possibilités de substitution.
Ce modèle permet de mieux comprendre les
influences, respectivement, du coût d'usage du
capital et du coût du travail sur l'emploi. L'effet du
coût d'usage est ambigü ; il est positif pour ce qui a
trait à l'effet de substitution, négatif pour l'effet de
compétitivité. Plus précisément, l'élasticité de
l'emploi au coût d'usage du capital est égale à
σπ ρπ σ ρ π- = -( ). C'est ainsi que des taux
hj hj hj d'intérêt élevés pourraient, au total, être
défavorables à l'emploi si les facteurs de production
sont peu substituables. En revanche, l'effet du coût
du travail est indubitablement négatif ; mais il ne
relève pas, a priori, d'un seul effet de substitution.
Au total, l'élasticité de l'emploi au coût du travail est
égale à
Ce modèle permettrait de la sorte d'apporter des
éléments de réponses aux deux questions suivantes :
- comment faire intervenir le coût du travail pour
expliquer le niveau d'emploi ? Il faudrait le faire
intervenir deux fois. Une première fois relativement
au coût d'usage du capital pour expliquer les choix
retenus par les entreprises quant aux procédés de
production mis en œuvre. Une seconde fois
relativement à la variable B pour expliquer la
j mesure dans laquelle une amélioration de la
compétitivité est favorable à l'emploi ;
- faut-il introduire séparément ou non le coût d'usage
du capital et le coût du travail dans l'équation
d'emploi ? Il faudrait en fait introduire, d'une part, le
coût relatif des facteurs modulé par la part du capital
dans le coût total (pour rendre compte de l'effet de
substitution) et, d'autre part, le coût de chacun des
facteurs modulé par leur part respective (pour rendre
compte de l'effet de compétitivité).
Il nous faut maintenant détailler la façon dont ce
modèle doit être amendé pour être estimé à partir du
corps de données dont nous disposons - des données
ind ividuelles-temporelles d'entreprises
industrielles.
... appliqué à des données individuelles-temporelles
Nous disposons d'un panel (plus précisément décrit
dans Bua et alii, 1991) d'environ 800 entreprises
industrielles suivies de 1980 à 1987. Les données, de
la sorte, sont repérées par un double indice, i pour
spécifier la dimension individuelle, t pour la
dimension temporelle. Pour chaque entreprise du
panel, nous disposons de la branche de l'activité
principale (dans la nomemclature qui distingue 40
niveaux, la NAP 40). Nous n'allons cependant pas
exploiter cette information car nous la jugeons peu
pertinente pour caractériser le marché sur lequel
l'entreprise intervient. Nous allons chercher à rendre
compte des caractéristiques de ce marché à partir des
caractéristiques propres de l'entreprise. Aussi
l'indice h j est-il maintenant désigné par l'indice i. Il
nous faut retracer, d'une façon ou d'une autre,
l'hétérogénéité des données : chaque entreprise de
l'échantillon intervient dans un domaine d'activité
qui lui est propre et il ne serait pas légitime, par
exemple, d'attribuer les différences inter-entreprises
quant au capital par tête à un seul effet relevant du
coût relatif des facteurs.
C'est ainsi que nous nous proposons de rendre
compte de cette hétérogénéité en paramétrant la
fonction de production de la façon suivante :
Nous retenons une structure composée pour la
productivité globale des facteurs (le terme
précédemment noté A devient A'i A''t ) et une
hypothèse d'effet fixe pour le paramètre d. Ce
dernier, no té di, fait donc l'o bjet d 'une
individualisation et l'indice inférieur i est utilisé pour
spécifier cette hétérogénéité inter-entreprise. Ce
paramètre s'interprète, en première approximation,
comme la contribution relative du capital au produit.
Le graphique 1 permet d'illustrer, en termes
d'isoquantes, les conséquences de cette spécification
des possibilités de production. Il fournit ainsi
l'intuition des limites de notre paramétrisation. En
effet, le paramètre di contribue aussi à déterminer le
niveau de la productivité globale des facteurs, à côté
du terme A'i A''t.
Le capital par tête optimal, qui résulte directement de
la minimisation des coûts de production, dépend
alors de deux arguments distincts :
Le premier argument, [(1 - di )/ di ]-s retrace la
spécificité de l'activité de l'entreprise; il est constant
au cours du temps. Le second argument, (Cit /Wit )-s,
est le coût relatif des facteurs ; il vient expliquer,
principalement, les évolutions au cours du temps du
capital par tête. Conférer une dimension individuelle
au paramètre δsuffirait donc à expliquer pourquoi la
part du capital dans le coût total (le terme noté π
précédemment) diffère d'une entreprise à l'autre, en
fonction donc du paramètre δi c'est à dire en fonction
des spécificités de l'activité de l'entreprise i.
Graphique 1
distribution des isoquantes en fonction
du paramètre d
dK L ( )/ ( )/ ( ) σ σ σ σ δ - - + - 1 1 1 = 0,2 avec σ =0,5
Nous voulons proposer une évaluation moyenne des
effets de substitution et de compétitivité. Nous
n'introduisons pas de facteurs d'hétérogénéité sur les
paramètres v et σde la fonction de production ou sur
le paramètre ε de la demande inverse. Aussi
supposons-nous l'invariance de ces trois paramètres
dans la dimension inter-entreprise et dans la
dimension inter-marché. En revanche, le paramètre
mj (le nombre de concurrents sur le marché j) peut
faire l'objet d'une individualisation puisque, si sa
valeur contribue à déterminer le niveau du taux de
mark-up, elle ne conditionne pas l'ampleur des effets
de substitution et de compétitivité.
Nous avons spécifié l'hétérogénéité au niveau de la
forme structurelle de notre modèle et non au niveau
de la forme réduite. Il convient maintenant d'en tirer
les conséquences sur la spécification de l'équation de
demande de travail. Cette dernière résulte d'une
log-linéarisation autour d'un point moyen, supposé
optimal. Ce point moyen n'est pas le point moyen de
l'échantillon ; c'est un point moyen spécifique à
chaque entreprise de l'échantillon. On peut alors
repérer les conséquences de notre formalisation de
l'hétérogénéité à deux niveaux. D'un côté, la
constante issue de la linéarisation retrace tout un
ensemble de caractéristiques qui sont relatives à des
valeurs moyennes spécifiques à chaque entreprise de
l'échantillon. Il faut en conséquence conférer une
dimension individuelle à cette constante que nous
notons di. De l'autre côté, l'individualisation du
paramètre δde la fonction de production donne des
fondements à la diversité de la structure des coûts de
production entre les entreprises.
Il faut en conséquence conférer une dimension
individuelle à la part du coût du capital dans le coût
total que nous notons π. Il faudrait donc spécifier la
i demande de travail, quand elle est appliquée à des
données de panel, de la façon suivante :
où uit est le terme d'erreur et où les termes gt retracent
tout à la fois l'évolution de la productivité globale des
facteurs et les chocs conjoncturels (c'est pour cela
qu'ils sont introduits de cette manière un peu ad hoc;
nous retenons de plus la contrainte
pour
que ces effets restent identifiables).
La partie suivante est consacrée à l'examen des
résultats empiriques obtenus à partir de cette
spécification de base.
Il reste, avant de présenter les résultats obtenus, à
détailler la façon dont la grandeur b (qui retrace le
jt niveau d'ensemble de la demande sur le marché j a
priori non observable) a été approchée.
L'identification du niveau de la courbe de
demande
Nous sommes partis d'une spécification très fruste de
la demande inverse, P B Q j =-ε. Cette
j j spécification, en logarithme et à l'équilibre
symétrique, prend la forme suivante :
Par définition, la grandeur b, caractéristique du
jt niveau d'ensemble de la demande, s'exprime comme
suit :
où fj est une constante propre au marché j. ε, dans
notre expérimentation, n'est pas identifiable ; au
mieux, nous pouvons estimer le paramètre ρ, égal à
1/(1-v +v ε). Nous avons ainsi choisi d'explorer les
conséquences d'une configuration pour laquelle ε
serait proche de 1. Enfin, parce que nous ne voulons
pas accorder une grande pertinence à des variables
qui sont relatives à la branche de l'activité principale
de l'entreprise, nous nous proposons d'approcher le
niveau de la demande sur le marché j auquel
appartient l'entreprise i par des caractéristiques
propres à cette entreprise. La variable bjt correspond
en effet, si ε= 1, aux recettes en valeur de l'entreprise,
à un terme constant près :
Aussi cette perspective conduit-elle à proposer,
comme variable proxy pour le niveau de la courbe de
demande, la valeur ajoutée en valeur de l'entreprise
augmentée d'un effet fixe qui serait propre au marché
j, que nous assimilons à un effet fixe individuel. On
retient finalement la formulation suivante :
Cette variable n'est cependant pas exogène. Pour
lever cette difficulté qui, si elle n'était pas prise en
compte, conduirait à un biais de simultanéité, nous
retenons en définitive la variable p q+
jt it instrumentée par l'ensemble Z de variables
suivantes :
constante individuelle, constante temporelle}
Cette grandeur est notée par la suite $bjt. L'endogène
retardée est incluse dans la liste des instruments sous
une forme particulière, en différence première – la
grandeur est notée Δl. Nous expliquons dans
it-1 l'annexe B les raisons pour lesquelles l'endogène
retardée, même si la forme estimée est statique, ne
constitue pas un instrument valide en présence
d'effets fixes individuels. Comme nous supposons
les décisions d'emploi et d'investissement
inter-dépendantes, la même difficulté survient pour
le capital productif et nous retenons, comme
instrument, la variable Δkit-1.
Une seconde difficulté a trait à la construction de la
variable π. L'approche la plus immédiate aurait
i conduit à retenir la part moyenne du coût du capital
dans le coût total, telle qu'elle est observée pour
chaque entreprise sur l'ensemble de la période. La
formule suivante aurait donc pu être utilisée :
avec πit = Cit Kit / (Cit Kit + Wit Lit ). Cette formule
conduit cependant à un biais de simultanéité
puisqu'elle nous amène à utiliser notamment les
valeurs courante et futures du niveau d'emploi. Nous
avons donc retenu une construction un peu plus
élaborée. π est calculé de manière récursive, en
i n'utilisant que des grandeurs qui sont relatives aux
périodes passées. Pour t = 2, on retient l'évaluation
suivante :
Ensuite, pour t = 3,…, T, on utilise la formule:
Cette procédure revient ainsi à calculer des
moyennes individuelles en mobilisant la totalité de
l'information qui est relative aux seules périodes
passées.
Nous sommes maintenant en mesure d'exposer les
résultats de notre expérimentation empirique.
L'évaluation de l'effet de substitution et de l'effet
de compétitivité
L'équation de demande de travail que nous
proposons d'estimer prend finalement la forme
suivante :
Ce modèle, qui inclut une constante individuelle,
correspond en fait à la mise en œuvre de l'estimateur
intra-individuel. En effet, pour ne pas avoir à estimer
les constantes individuelles (les termes
d ), il suffit
i de mettre toutes les variables intervenant dans la
régression en écart à leurs moyennes individuelles.
Ce modèle pren d d onc bi en en compte
l'hétérogénéité des données ; une première fois
via
l'individualisation du paramètre
π, une seconde fois
par l'introduction des constantes individuelles
d.
i Ces constantes individuelles sont en effet en mesure
de capter d'autres facteurs d'hétérogénéité, comme
par exemple une hétérogénéité tenant à la
qualification moyenne de la main-d'œuvre,
spécifique à chaque entreprise
[4]. Cette équation est
en fait un peu moins restrictive que le modèle
théorique précédemment développé.
Nous présentons dans le tableau 1 les résultats d'une
seule expérimentation. Les estimations obtenues ne
sont pas particulièrement robustes à la composition
de la liste des variables instrumentales. Toutefois, le
test de Sargan
[5] n'invalide pas au risque de 5 % la
liste qui correspond à l'ensemble noté Z (cf. la
définition (14)). De même, les résultats dépendent de
la valeur que l'on retient, dans la première étape, pour
le paramètre
ε. La valeur estimée pour l'effet de
compétitivité ( $
ρ = 0,92) ne conduit toutefois pas à
remettre en cause la valeur initiale retenue pour le
paramètre
ε(nous avons retenu
ε= 1). En effet, le
paramètre
ρest égal à 1/(1-
v +
vε); pour une valeur de
εégale à 1, il devrait être égal lui aussi à 1.
Tableau 1
les résultats empiriques
Variable expliquée : lit
Tableau 2
les effets sur l'emploi d'une baisse de 1 %
du coût du travail
Tableau 2 : les effets sur l'emploi d'une baisse de 1 %
du coût du travail
l
Effet... … desubstitution … decompétitivité … tota(en %)
pour "l'entreprisemoyenne" 0,10 0,69 0,79
pour "l'entreprise Q1 " 0,06 0,79 0,85
pour "l'entreprise Q3 " 0,13 0,63 0,75
Il convient de relever que l'estimation de l'élasticité
de substitution capital-travail est assez faible. Les
possibilités de substitution, au sein des entreprises,
ne seraient pas très élevées : les facteurs de
production ne peuvent être considérés comme
« parfaitement » substituables comme cela serait le
cas si cette élasticité était égale à 1. Pour ce qui a donc
trait à la flexibilité de la structure productive au
niveau micro-économique, il ne faudrait pas attendre
de la modération du coût du travail un ralentissement
très sensible du rythme de la substitution du capital
au travail. Ce même diagnostic ne peut bien sûr pas
être porté au niveau macro-économique où se
manifestent de nombreux effets de structure. La
substitution du capital au travail est ainsi un
phénomène qui doit surtout s'apprécier au niveau
macro-écono miq ue, en tre les différentes
entreprises, entre les différentes activités et entre les
différents pays partenaires commerciaux.
Ces résultats peuvent être mieux appréciés en
envisageant les conséquences sur l'emploi d'une
baisse de 1 % du coût du travail. Nous retenons
comme situation de référence celle de « l'entreprise
moyenne » de l'échantillon pour laquelle la part du
coût du capital πest égale à 0,25. Pour rendre justice
à notre perspective, celle de tenir comptede la grande
variété des réactions des entreprises face à la même
baisse du coût du travail, nous portons aussi les effets
pour « l'entreprise Q » (celle pour laquelle la part du
1 coût du capital est égale au premier quartile de la
distribution de cette variable) et pour « l'entreprise
Q3 ». Rappelons que l'effet de substitution est modulé
par πalors que l'effet de compétitivité est modulé par
1 - π.
Les trois enseignements suivants peuvent être
dégagés. En premier lieu, on voit que l'effet total est
élevé : une baisse du coût du travail de 1 % pourrait
conduire à une augmentation de l'emploi de l'ordre
de 0,80 %. La masse salariale n'en serait réduite que
de 0,20 % et cette évaluation accrédite ainsi un
discours en termes de « partage de la masse
salariale ». En second lieu, on voit que l'effet
dominant relève de l'effet de compétitivité, celui
consécutif à l'expansion du produit à la suite d'une
baisse des prix de vente. Il serait responsable des sept
huitièmes de l'effet total. En dernier lieu, on voit
intervenir le phénomène de compensation suivant :
les entreprises qui mettent en œuvre des
combinaisons productives intensives en travail sont
plus faiblement sensibles à l'effet de substitution et
plus fortement sensibles à l'effet de compétitivité
que les entreprises qui ont adopté des combinaisons
productives intensives en capital. Les deux effets,
quand ils se conjugent, tendent à se compenser :
l'effet total n'est ainsi que faiblement dépendant de la
structure initiale de la combinaison productive.
Enfin, nous ne voulons pas dissimuler les limites de
notre travail. Les données mobilisées sont
anciennes : elles portent sur les années 80 et se
prêtent ainsi mal à l'évaluation des politiques
récentes d'allégement de charges patronales sur les
bas salaires. Elles sont relatives à la seule industrie
alors que les effets de substitution entre le capital et
le travail s'exercent dans d'autres secteurs dont le
poids dans l'emploi total est tout aussi significatif. La
dernière limite a trait au fait que les différentes
catégories de main-d'œuvre ne sont pas distinguées :
nous ne pouvons pas ainsi vraiment contribuer à
l'évaluation des politiques de l'emploi catégorielles,
alors que les interventions publiques dans ce
domaine prennent de plus en plus la forme de
politiques sélectives et ciblées.
Nous avons développé, dans la première partie de ce
travail, un modèle de concurrence imparfaite
permettant de mieux cerner les effets favorables
d'une baisse du coût du travail sur l'emploi. Deux
canaux principaux doivent être distingués. Le
premier relève d'un effet de substitution : une baisse
du coût du travail conduirait à un ralentissement du
rythme de la substitution du capital au travail. Le
second a trait à un effet de compétitivité car la baisse
du coût du travail est l'un des moyens de réduire les
coûts unitaires de production et d'améliorer ainsi la
compétitivité des entreprises.
Notre expérimentation économétrique avait pour but
de mieux quantifier l'importance relative de ces deux
effets. Nous avons obtenu les résultats suivants.
D'une part, le capital et le travail seraient des facteurs
de production assez peu substituables au sein des
entreprises – nous obtenons une élasticité de
substitution de l'ordrede 0,40. On peut attendre d'une
baisse du coût du travail un ralentissement du rythme
de la substitution du capital au travail dans les
entreprises, mais ce ralentissement est limité. Une
baisse de 1 % du coût du travail pourrait, par ce canal,
accroître l'emploi en moyenne de 0,10 %. Cet ordre
de grandeur est modeste mais l'effet serait assuré.
D'autre part, l'effet prédominant est l'effet de
compétitivité. Une baisse de 1 % du coût du travail
pourrait, par ce canal, accroître l'emploi en moyenne
de 0,70 %. Cet effet, en revanche, n'est pas assuré. À
partir de notre exercice économétrique, qui reste
inscrit dans une perspective d'équilibre partiel, une
partie de l'effet que nous identifions pourrait ne
relever que d'un « sophisme de composition ». La
mesure dans laquelle cet effet s'exprime
effectivement dépend alors crucialement du degré
d'ouverture de notre économie (et du fait que nos
principaux partenaires commerciaux soient dans
l'impossibilité de réagir à une augmentation de la
part de marché de nos entreprises), de l'importance
des gisements d'emplois actuellement inexploités du
fait d'un coût trop élevé du travail, du fait que les
consommateurs puissent modifier la structure de
leur demande en la réorientant vers des produits plus
intensifs en travail, etc. Si la baisse du coût du travail
est obtenue par un allègement de charges patronales,
il convient aussi d'évaluer l'incidence d'une telle
réduction du fardeau social, en lien avec le mode de
formation des salaires, et les effets du financement
alternatif de la protection sociale qu'un tel
allègement rend nécessaire.
Ces résultats pourraient contribuer à expliquer la
grande diversité des croyances quant aux effets sur
l'emploi à escompter d'une baisse du coût du travail.
L'effet total que nous obtenons est, en effet, très
favorable. Pour nous, il représente cependant le
majorant de l'effet que la modération salariale
permettrait effectivement d'obtenir.
Annexe A : une rationalisation possible de la
fonction de demande inverse
Pour rationaliser la fonction de demande inverse utilisée
dans cette étude, nous pouvons proposer la modélisation
sui van te. Les préférences d'un c onso mmat eur
« représentatif » sont spécifiées sous la forme d'une fonction
d'utilité de type CES, définie sur le panier de biens
( , ,...,Q Q Qn1 2 ) :
où αj est un paramètre qui mesure la contribution du bien j au
bien-être total du consommateur et où ζs'interprète comme
l'élasticité de substitution (dans la consommation) entre les
différents biens. Nous prenons, pour simplifier les calculs
qui suivent,
Il s'agit d'une simple condition de
normalisation, licite puisque l'utilité du consommateur n'est
ici que cardinale.
Ce consommateur est confronté à la contrainte budgétaire
suivante :
où Pj est le prix du bien j et où R est le revenu du
consommateur.
En définissant par l'indice suivant le niveau général des prix
pour le consommateur :
on peut montrer que la demande du consommateur pour le
bien j, quand ce dernier est « preneur de prix », est de la
forme suivante :
Dans ce travail, de notre côté, nous avons supposé que la
demande inverse s'écrivait :
L'on peut donc identifier, d'une part, le paramètre ε et,
d'autre part, la variable Bj :
Une telle rationalisation de la fonction de demande inverse
permet de préciser l'interprétation de la variable Bj. Cette
variable retrace bien le niveau d'ensemble de la demande qui
s'adresse au marché du bien j; il est légitime qu'elle soit
tenue pour fixée par les entreprises qui interviennent sur ce
marché. Elle dépend de αj (la mesure dans laquelle le bien j
contribue au bien-être du consommateur), de R (le revenu du
consommateur « représentatif ») et de Ρ (le niveau général
des prix à la consommation) de sorte que la demande du bien
j soit homogène de degré 0 en Pj, en Ρet en R.
Annexe B : la validité des instruments dans
un modèle à effets fixes individuels
Cette seconde annexe a pour objet de montrer que
l'endogène retardée ne constitue pas un instrument valide
dans le modèle à effets fixes employé dans cette étude et que
l'endogène retardée en différence première souffre elle aussi
d'une faible corrélation asymptotique avec le terme résiduel.
Nous remercions un rapporteur anonyme d'avoir attiré notre
attention sur ces difficultés.
Reprenons, tout d'abord, les notations habituelles du modèle
linéaire à effets fixes utilisé sur données de panel :
Supposons, ensuite, que la variable explicative x soit liée au
terme résiduel si bien que les estimateurs usuels souffrent
d'un biais de simultanéité. Plaçons nous, enfin, dans le cas
où le nombre d'individus tend vers l'infini mais où le nombre
d'années, lui, reste fixe.
On peut, pour pallier cette difficulté, utiliser l'estimateur
intra-individuel – within – par variables instrumentales. Il
n'est cependant pas possible de faire figurer l'endogène
retardée dans la liste des instruments. En effet, il faudrait
que la quantité suivante :
tende en probabilité vers 0 quand N tend vers l'infini. Dans
l'expression précédente, yi( )-1 désigne la moyenne
individuelle de yit-1, calculée à partir de y y y u T i1 2 1, ,..., ; - en
revanche désigne la moyenne individuelle usuelle de uit,
calculée à partir de u u uT2 3, ,...,. Cette quantité s'exprime
aussi, en appliquant la définition de yit-1 que donne le
modèle :
soit encore
Aucun de ces deux termes ne tend vers 0 quand N tend vers
l'infini.
Prenons, pour illustrer notre propos, T = 3 et le deuxième
terme. Dans ce cas, ce dernier devient :
En développant cette expression et en éliminant les termes
qui tendent en probabilité vers 0 en retenant les hypothèses
habituelles, on trouve finalement :
Aussi, la corrélation asymptotique entre
et
est-elle égale à -0,5 quand T = 3. Il est clair cependant
que cette corrélation diminue quand T augmente; les calculs
analytiques restent compliqués. Nous avons procédé par
simulation numérique et reporté, dans le tableau suivant, la
corrélation calculée pour 50 000 réalisations individuelles
pseudo-aléatoires tirées dans une loi normale pour
différentes valeurs de T.
T 3 4 5 6 7 8
Corr ( , )u u u u it i it i- - - 1-0,50-0,33-0,25-0,20-0,17-0,14
( )-1
-0,29-0,10-0,05-0,03-0,02
Corr ( , ) ( ) Δ Δu u u u it i it i- - - - 1 1
On voit ainsi – première ligne de ce tableau – que la
corrélation asymptotique ne décroît que faiblement avec T
ce qui invalide bien l'utilisation de l'endogène retardée
comme instrument. On peut alors songer à utiliser
l'endogène retardée en différence première pour pallier cette
difficulté. L'étude analytique montre cependant qu'une
corrélation asymptotique subsiste; elle est mise en évidence
dans la seconde ligne du tableau précédent. La corrélation
devient toutefois très faibl e dès q ue le nombre
d'observations dans la dimension temporelle dépasse 6.
Dans notre étude, les données sont disponibles initialement
pour 8 années et l'utilisation de l'endogène retardée en
différence première nous fait "perdre" les trois premières
observations pour chaque entreprise – T = 8 avec les
notations de cette annexe. Nous nous situons ainsi dans le
cas de figure où cette corrélation asymptotique est très
faible et nous nous sommes en conséquence autorisés à
utiliser l'endogène retardée en différence première comme
instrument.
·
Artus P. et Bismuth C. (1980). "Substitution et coût des
facteurs : un lien existe-t-il ?", Economie et Statistique, 127.
·
Auerbach A.J. (1983). "Taxation, Corporate Financial
Policy and the Cost of Capital". Journal of Economic
Literature, 21.
·
Bretel B., Brunel B., Di Carlo L. et Epaulard A. (1993).
"Le lien entre le coût relatif capital-travail et l'emploi",
Document de travail 93-7, Direction de la Prévision.
·
Bua M., Girard Ph., Legendre F. et Redondo Ph. (1991).
"Financement, fiscalité et croissance des entreprises
industrielles", Economie et Prévision, 98.
·
Cahuc P. et Zylberberg A. (1996). Economie du travail.
La formation des salaires et les déterminants du chômage,
Paris, Bruxelles, De Boeck Université.
·
Cette G., Cunéo Ph., Eyssartier D. et Gautié J. (1996).
"Coût du travail et emploi des jeunes". Revue de l'OFCE,
56.
·
Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts. (1996). L'allègement des charges sociales sur les bas
salaires, Paris, La Documentation Française.
·
Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts (1999). Le SMIC, salaire minimum de croissance, Paris, La
Documentation Française.
·
Cote-Colisson N. et Legendre F. (2000). "Capital-labor
Substitution Heterogeneity with Endogenous Switching
Regression", Annales d'économie et de statistique, 55-56.
·
Dormont B. (1983). "Substitution et coûts de facteurs. Une
approche en termes de modèles à erreurs sur les variables",
Annales de l'INSEE, 50.
·
Dormont B. (1996). "Seeking for Labor Demand
Heterogeneity", Annales d'économie et de statistique,
41-42.
·
Dormont B. (1997). "L'influence du coût salarial sur la
demande de travail", Economie et Statistique, n°301-302.
·
Dormont B. et Sevestre P. (1986). "Modèle dynamique de
demande de travail : spécification et estimation sur
données de panel", Revue Economique, 37,3.
·
Gautié J. (1998). Coût du travail et emploi, Paris, La
Découverte.
·
Hamermesh D.S. (1993). Labor demand, Princeton
University Press,.
·
Legendre F. (1999). “Qu'a-t-on appris grâce aux études
économétriques sur le lien salaire/emploi ?“, Les cahiers
d'économie politique, 34.
·
Legendre F. et Le Maitre P. (1997). "Le lien emploi - coût
relatif des facteurs de production : quelques résultats
obtenus à partir de données de panel", Economie et
Statistique, 301-302.
·
L'Horty Y. et Rault C. (1997). "Substituabilité des
hommes aux heures et ralentissement de la productivité",
Document de travail 97-05, Conseil supérieur de l'emploi,
des revenus et des coûts.
·
Mairesse J. et Griliches Z. (1988). "Hétérogénéité et
panels : y a-t-il des fonctions de production stables", In :
Mélanges économiques, Essais en l'honneur d'E.
Malinvaud, Paris, Economica.
·
Matyas L. et Sevestre P. (1992). The econometrics of
panel data, Dordrecht, Kluwer Academic publishers.
·
Villa P., Muet P.A. et Boutillier M. 1980. "Une estimation
simultanée des demandes d'investissement et de travail",
Annales de l'INSEE, 38-39.
[(*)]
EPS-Adeps (Université Nancy-II et CNRS) et Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts au moment de la réalisation
de cette étude, actuellement Erudite (Université Paris-XII) et Caisse nationale des Allocations familiales ;
e-mail : F
F. Legendre@ univ-paris12. fr
[(**)]
Université de Vannes et EUREQua (UMR 8594, Université Paris-I Panthéon Sorbonne et CNRS);
e-mail : Patricia. L
Le-Maitre@ wanadoo. fr
[(1)]
Ces constats qualitatifs sont bien sûr contestables (et
contestés) ; cf. par exemple l'étude récente de L'Horty et
Rault (1997). Il semble toutefois, mais on manque de recul
pour une telle évaluation, que les allègements de charges
patronales sur les bas salaires aient pu renverser la tendance
très nette à la baisse de la demande de travail peu qualifiée
des années 80, cf. Cserc (1999).
[(2)]
Nous notons en lettres minuscules les logarithmes des
variables en niveau. Ainsi,
x X=ln( ).
[(3)]
Sa forme est particulièrement simple parce que nous
avons retenu des hypothèses assez restrictives : i) une
élasticité de la demande inverse constante, ii) une fonction
de production homogène de degré
v et iii) une élasticité de
substitution constante.
[(4)]
Nous ne pouvons pas, à partir des données utilisées,
distinguer les différentes qualifications de la main-d'œuvre.
Il s'agit là d'une limite d'importance puisque de nombreuses
études empiriques mettent en évidence que la demande de
travail faiblement qualifié serait plus sensible à son coût
que la demande de travail fortement qualifié.
[(5)]
Il s'agit d'un test global d'exogénéité des instruments qui
repose sur la régression du résidu estimé sur les variables
utilisées comme instruments.