2001
Économie et Prévision
Économie de la connaissance : le rôle des consortiums de haute technologie dans la production d’un bien public
Maurice Cassier
[(*)]
Dominique Foray
[(**)]
Cet article porte sur la capacité des consortiums de haute technologie à apporter des solutions aux problèmes d’allocation
de ressources dans le domaine de l’économie de la recherche et de la production de connaissances. Le cadre théorique est
construit sur la base d’une caractérisation des régimes de propriété, notion qui définit les grands modes de dotation des
droits de propriété et permet de formuler les problèmes de coordination et d’incitation qui y sont associés. Nous utilisons
les résultats d’études de cas, réalisées dans le cadre d’un programme de recherche européen, pour exposer le rôle possible
de l’invention collective dans la résolution de ces problèmes.Mots-clés :
connaissance, bien public, droit de propriété intellectuelle.
This article discusses the capacity of high-technology consortiums to contribute solutions to the problem of resource allocation in
connection with the economics involved in looking for and producing knowledge. The theoretical framework is based on
characterisation of ownership regimes. This concept covers the main methods to grant property rights and is used to formulate
related coordination and incentive problems. We use the results of case studies conducted as part of a European research
programme to explain the possible role of collective invention in solving these problems.Keywords :
knowledge, public goods, intellectual property rights.
Nous remerçions deux lecteurs anonymes, dont les remarques et commentaires nous ont grandement aidé à améliorer une première
version de ce papier.
Cet article porte sur la capacité des consortiums de haute technologie à apporter des solutions
aux problèmes d’allocation de ressources dans le domaine de l’économie de la recherche et de
la production de connaissances. Le cadre théorique est construit sur la base d’une
caractérisation des régimes de propriété, notion qui définit les grands modes de dotation des
droits de propriété et permet de formuler les problèmes de coordination et d’incitation qui y sont
associés. Nous utilisons les résultats d’études de cas, réalisées dans le cadre d’un programme
de recherche européen, pour exposer le rôle possible de l’invention collective dans la résolution
de ces problèmes.
Cette contribution théorique porte sur la capacité des
consortiums de haute technologie à apporter des
solutions aux problèmes de coordination et
d’allocation de ressources dans le domaine de
l’économie de la recherche et de la production de
connaissances scientifiques. Le cadre théorique est
construit sur la base d’une caractérisation des
régimes de propriété, notion qui définit les grands
modes de dotation des droits de propriété et permet
de formuler les problèmes de coordination et
d’incitation qui y sont associés. L’invention
collective est ensuite examinée comme solution
possible aux problèmes de distribution de la
connaissance et de partage des savoirs, voir même à
la “ tragédie des ressources communes” et à celle “de
la sous-utilisation des ressources privées”
[1] qui
peuvent résulter de ces régimes de propriétés. Nous
utilisons les résultats d’études de cas, réalisées dans
le cadre d’un programme de recherche européen
[2],
pour montrer que tous les consortiums ne fournissent
pas les mêmes types de solution à ces problèmes
[3].
Des collectifs plus ou moins forts auront plus ou
moins d’impact sur les différents problèmes
identifiés. Les deux premières parties présentent le
problème général posé par la définition de la
connaissance en tant que bien public et examinent les
mécanismes institutionnels dont l’objectif est
d’assurer une allocation des ressources efficace dans
le domaine de la production et de l’exploitation de la
connaissance. La troisième partie expose les
problèmes de coordination et d’exploitation de la
connaissance posés par la création de droits de
propriété intellectuelle. La dernière partie montre en
quoi certaines formes d’organisation – fondées sur
des principes de circulation et de mise en commun de
la connaissance – permettent de résoudre ces
problèmes.
Problème des biens publics et dilemme
de la connaissance
Externalités et défauts d’incitation
Lorsque l’activité de production de connaissances
engendre un profit, la récupération même de la
totalité de celui-ci par le producteur est quasiment
impossible du fait de la difficulté à conserver le
contrôle complet de la connaissance. Une part des
bénéfices est captée par d’autres, c’est-à-dire est
externalisée. La connaissance est un bien non
excluable ou, plus précisément, il est coûteux
d’exclure un tiers de l’usage d’une connaissance.
En présence d’externalités, un inventeur doit prévoir
qu’il recevra moins que le rendement social de son
invention. L’agent privé aura donc tendance à
“sous-investir” dans l’activité de production de la
connaissance puisqu’il arrêtera son effort consacré à
l’innovation au point où le coût marginal de cet effort
rencontre la valeur marginale privée de son
investissement, alors que pour la société, il faudrait
qu’il n’arrête son effort qu’au point de rencontre de
la courbe de coût marginal avec la courbe
repésentant la somme des valeurs marginales,
c’est-à-dire le rendement social. Il s’agit là d’une
situation typique de défaut d’incitation, qui conduit à
un niveau d’investissements privés insuffisants, du
point de vue de la société. Le problème ainsi formulé
est qualifié de “problème de bien public”. C’est un
problème général décrit par Pigou dès 1932 et repris
par Arrow en 1962 pour ce qui concerne le domaine
de la recherche et de l’innovation. Selon les termes
mêmes de Pigou, il existe un grand nombre de
situations dans lesquelles le gain marginal privé net
est inférieur au gain marginal social net car des
services sont accidentellement offerts à des tiers,
desquels il est techniquement difficile d’obtenir un
paiement (Pigou cite d’ailleurs la recherche
scientifique comme appartenant à cette classe de
situations).
Mais une connaissance scientifiqu e o u
technologique n’est pas seulement un bien peu
contrôlable, c’est aussi un bien qui ne se détruit pas
dans l’usage (on parle d’un bien “non-rival”) et
cumulatif. Ces différents attributs augmentent la
puissance des externalités positives et accroissent
donc le différentiel entre rendement privé et
rendement social.
La "non-rivalité" exprime le fait que l’usage d’une
connaissance existante par un agent additionnel ne
suppose pas la production d’un exemplaire
supplémentaire. En effet, le fait de diffuser ou
transmettre une connaissance ne réduit pas la part
que chacun détient. Il n’y a donc pas d’unité
supplémentaire de connaissance à produire par
l’auteur au fur et à mesure de l’extension de son
usage : le coût marginal de reproduction est
quasiment nul, compte tenu des méthodes modernes
(digitales) de reproduction et transmission de
l’information.
La "cumulativité" indique que la connaissance est le
facteur principal de la production de nouvelles
connaissances et de nouvelles idées. Ceci signifie
que ce que les externalités renforcent, ce n’est pas
seulement la jouissance des consommateurs mais
c’est aussi la production de nouvelles connaissances,
elles mêmes non-rivales et cumulatives.
C’est en fin de compte cette trilogie (incontrôlabilité,
non-rivalité et cumulativité) qui est à l’origine de
l’importance du rendement social des activités de
recherche (Foray, 2000, Foray et Mairesse, 2001).
La connaissance : un bien public
Dire que la connaissance est un bien public, alors que
nous vivons précisément une période historique de
privatisation accélérée des bases de connaissance,
peut être source d’incompréhension. C’est en outre
un beau sujet de débat, voire de polémique avec ceux
qui soutiennent qu’aucun bien n’est par essence
public - en utilisant, mal à propos d’ailleurs, le
célèbre article de Coase (1974) sur les phares
maritimes, dont le service était quelquefois assuré en
Grande-Bretagne par le secteur privé. Dire qu’un
bien est un bien public, sur la base des propriétés de
non excluabilité et de non-rivalité, ne signifie pas
que ce bien doive être nécessairement produit par
l’État ou que des marchés pour ce bien n’existent pas
ou que sa production privée soit impossible. Cela
signifie simplement que, considérant les propriétés
de ce bien, il n’est pas possible de s’appuyer
exclusivement sur un système de marché
concurrentiel pour en assurer de manière efficiente la
production privée. En effet, si l’on reprend
l’exemple du phare, on voit que le marché privé
fonctionne parce qu’on accorde à un agent un
monopole local sur le droit de collecter une taxe en
échange du service fourni. De la même façon, la
création d’un monopole privé sur la nouvelle
connaissance (brevet) permet au marché de produire
ce bien. Mais dans les deux cas, le remède est
imparfait car le détenteur du monopole n’offrira pas
la “lumière” (du phare ou de la connaissance) au prix
(la taxe portuaire ou la vente d’une licence) qui serait
équivalent au coût négligeable de mise à disposition
de ces biens à des usagers additionnels (le service du
phare et la connaissance sont des biens dont le coût
marginal d’usage est quasiment nul)
[4].
Le dilemme
Puisque la connaissance est un bien public, son coût
marginal d’usage est nul et l’efficience maximale
dans son utilisation implique qu’il n’y ait pas de
restriction d’accès et que le prix d’usage soit égal à 0.
La connaissance devrait être un bien “libre”: c’est la
condition d’utilisation optimale d’un bien non-rival.
Quand un usager écoute de la musique ou accède à un
programme éducatif, mille autres personnes peuvent
écouter la même musique (ou accéder au même
programme), sans que cela engendre un coût
supplémentaire, compte tenu des technologies
modernes de reproduction et de transmission. Dans
ce cas, si la création de droits de propriété
intellectuelle exclut certains usagers potentiels, il y a
gaspillage. Des désirs resteront insatisfaits alors
qu’ils auraient pu être assouvis pour un coût nul (ou
quasi-nul). L’argument du gaspillage peut être
décliné à volonté autour des thèmes de l’accès gratuit
à certains médicaments protégés par brevet, de la
reproduction libre de programmes musicaux cryptés
sur Internet, ou encore de l’usage, pour raison de
recherche, de bases de données numériques privées.
Cependant, la caractéristique de non-rivalité et
l’argument d’inefficience ne jouent complètement
que pour la diffusion de biens intellectuels existants.
Ils ne s’appliquent qu’imparfaitement à la
production de ces biens. Les producteurs d’idées et
les créateurs de musique répondent à des incitations.
S’ils ne possédaient pas de droit pour leurs oeuvres,
ils créeraient moins, sans doute pas du tout. Il y a
donc un argument économique d’inefficience à
l’encontre de la gratuité des biens intellectuels et en
faveur de droits de propriété intellectuelle. On se
trouve dans une situation de contradiction que les
éco nomis tes qualifien t d e dilemme de la
connaissance : seule l’anticipation d’un prix positif
de l’usage garantira l’allocation de ressources pour
la création ; mais seul un prix nul garantit un usage
efficient de la connaissance, une fois celle-ci
produite. Il n’y a pas de solution simple à ce
problème économique et la réponse aux questions
posées (faut-il des mécanismes sociaux permettant
la restriction de l’accès et si oui quel type de
mécanismes ?) variera selon les cas, les domaines,
les situations. Ainsi, ce dilemme ne se pose
véritablement qu’en présence de connaissances
cumulatives (connaissances fondamentales, outils
de recherche, bases de données). La cumulativité de
la connaissance fait passer celle-ci de l’univers des
biens de consommation (ou du capital de
consommation, pour reprendre la terminologie de
Machlup, 1984) à celui des biens d’investissement.
Toute restriction d’accès accroît donc le risque de
perte sociale dans la mesure où ce que l’on limite
n ’est pas seulement la jouissance des
consommateurs (comme dans le cas d’un
programme de distraction) mais l’accès à des
“outils” qui ouvrent des possibilités infinies de
recombinaison, d’exploration et d’exploitation des
savoirs.
Étant donné que différentes classes de connaissance
existent (cumulative ou non-cumulative), il serait
donc dangereux de généraliser trop rapidement la
discussion du dilemme de la connaissance :
- d’une part, en étendant l’analyse en termes de bien
public et de ses implications sur le bien-être à toute
forme de connaissance (y compris à celles qui sont
principalement du capital de consommation), on
risque de généraliser une problématique en fait
limitée à certaines classes de connaissances
scientifiques et technologiques ;
- d’autre part, en généralisant les nouvelles
méthodes de contrôle des droits privés, actuellement
utilisées dans le secteur des programmes de
distraction en ligne
[5], pour les appliquer à des
connaissances fortement cumulatives, qui sont
présentées sur Internet, on risque d’engendrer des
pertes sociales immenses.
La coopération comme solution locale et
temporaire au dilemme
Selon Coase (1960), le problème d’externalité n’est
pas un problème unilatéral (que l’on pourrait réduire
en agissant sur le profiteur) mais c’est un problème
bilatéral entre l’émetteur et le récepteur. Dans le
domaine de la production de la connaissance, la
création d’entités collectives (accord de R&D,
centre technique, consortium de haute technologie)
permet “d’internaliser les externalités” et donc
d’atténuer le problème. La question n’est pas d’agir
sur la contrôlabilité de la connaissance mais de
réduire la taille des externalités, en élargissant le
périmètre au sein duquel la connaissance est
volontairement partagée. Autrement dit, cette
solution réduit le problème posé par les externalités
(en diminuant leur dimension) sans toucher à leur
aspect positif pour l’économie qui est le partage de la
connaissance (Crepon et alii, 1993).
Cependant, des limites à cette solution apparaissent
assez v ite : les co ûts de coordination et
d’organisation augmentent avec le nombre de
participants, ce qui interdit de rassembler “ un très
grand nombre” de partenaires. Or les externalités,
provenant de laproduction de connaissances de base,
sont par définition très larges et déborderont
toujours le périmètre local del’institution collective.
Face au problème de bien public, les économistes
ont, depuis Pigou, identifié trois mécanismes
institutionnels, chacun d’entre eux ayant une claire
application dans le domaine de la production et de la
distribution des connaissances :
- le patronage public (ou privé) qui correspond, dans
le domaine de la connaissance, à la recherche
académique financéesurfonds publics (ou privés);
- la production publique qui correspond au système
des laboratoires nationaux et autres agences,
engagés dans des programmes de mission
technologique ;
- le monopole régulé qui correspond aux marchés
privés, essentiellement fondés sur la création et le
renforcement de droits de propriété intellectuelle.
Une description des trois dispositifs
Le premier dispositif consiste à financer l’activité de
production de connaissances sur fonds public (ou
privé), tout en déterminant des mécanismes visant à
assurer des formes d’autodiscipline, d’évaluation et
de compétition au sein de la communauté bénéfiçiant
de ce financement. La contrepartie de l’aide obtenue
n’est donc pas tant la poursuite d’objectifs assignés
par le financeur que la renonciation du producteur de
la connaissance à ses droits exclusifs. Ce qui est
produit est lapropriété de la sociététoute entière et ne
peut donc être contrôlé de façon privée. Une norme
générale de communication rapide et de partage des
connaissances prédomine et permet la constitution
aisée de réseaux de coopération
[6]. Ce dispositif de
“savoir ouvert” caractérise notamment les activités
de recherche entreprises dans les institutions
publiques, telles que les universités, où la plupart de
la connaissance ne peut être rendue exclusive et où
les salaires et les équipements sont payés sur fonds
publics. Il est important de bien comprendre que ce
système n’est pas du tout contradictoire avec
l’existence de mécanismes compétitifs. Cependant,
les compétitions qui s’y déroulent ne débouchent
normalement pas sur des dispositifs de secret et de
restriction d’accès de la connaissance nouvelle.
Autrement dit, les incitations devraient reposer
plutôt sur les mécanismes de prix et de réputation que
sur la création de droits exclusifs.
Le deuxième dispositif est adapté pour la poursuite
de certains objectifs scientifiques et technologiques
déterminés, lorsqu’il y a besoin d’une forte
concentration de ressources et d’une certaine
centralisation des décisions. En minimisant le
recours au marché, ce d ispositif repose
fondamentalement sur les capacités administratives
de sélection et de contrôledes projets. Contrairement
aux deux autres systèmes, il n’y a pas ici de règle
prédéterminée concernant la divulgation des
connaissances. Ces règles sont dépendantes de la
nature (notamment militaire (stratégique) ou civile)
du projet.
Le troisième dispositif, qui corrige à la source le
problème de bien public, revient à créer un marché
pour restaurer l’initiative privée. Il s’agit donc
fondamentalement de restreindre l’accès à la
connaissance, en accordant des droits exclusifs
temporaires, ce qui permet à l’inventeur de fixer un
prix pour l’usage de celle-ci. Le brevet, le droit
d’auteur, les dessins et modèles sont les principaux
droits de propriété intellectuelle qui permettent
d’assurer une certaine exclu sivité sur la
connaissance. Fréquemment, on combinera la
création et l’usage de droits de propriété
intellectuelle avec des dispositifs de subventions
publiques visant à couvrir les coûts de l’innovation :
crédit d’impôt recherche, prime à l’innovation.
L’ensemble de ces dispositifs caractérisent
notamment l’activité de R&D privée, menée au sein
des laboratoires de recherche des firmes.
Les deux premiers systèmes forment ce qu’il est
convenu d’appeler le secteur public de la recherche.
Cependant, il est important de maintenir la
distinction entre deux formes de recherche publique
dans la mesure où les incitations économiques sont
fondamentalement différentes. Dans le premier
système, les individus sont “libres” d’effectuer la
recherche qu’ils souhaitent (quand bien même les
systèmes de subvention vont déterminer quelques
grandes orientations). Dès lors, la contrepartie du
financement dont bénéficie les individus et les
institutions réside dans les tâches d’enseignement
que chacun doit effectuer. Comme l’écrivait fort
bien Arrow (1962), “le fait que la recherche et
l’enseignement soient les deux facettes d’un même
métier est un accident heureux”. Le chercheur
académique reçoit un salaire fixe pour ses tâches
d’enseignement et d’animation pédagogique et
bénéficie de bonus (promotions, récompense,
réputation) pour ses éventuels succès de recherche.
S’agissant du deuxième système, en revanche, la
recherche y est finalisée dans la mesure où elle est
précisément organisée par l’État en fonction
d’objectifs fortement ciblés. Dès lors, les individus
ne sont pas “libres” au sens du premier système : ils
sont soumis à une certaine direction de recherche. La
contrepartie de type service d’éducation n’est donc
plus nécessaire pour assurer un équilibre équitable
entre avantages et contraintes. On voit, en somme,
s’ébaucher la différence entre une recherche
universitaire et une recherche effectuée dans un
laboratoire national.
L’architecture institutionnelle
Ces trois mécanismes forment l’architecture
institutionnelle de tout système de production de
connaissance, définie comme un bien public. Il est
cependant souhaitable d’affiner quelque peu
l’analyse, en considérant les différentes dimensions
d’une activité de production et de diffusion de
connaissances – le financement, l’exécution et
l’accès. En effet, les périmètres d’activité définis par
nos trois dispositifs varieront selon la dimension
privilégiée. Il existe certes une sorte de logique
générale “publique” versus “privée”: le financement
public est généralement associé à une règle de
diffusion complète des connaissances, tandis que le
financement et l’exécution privés reposent sur les
possibilités de conserver un contrôle privé des
connaissances produites. Mais au-delà de cette
logique générale, il existe en réalité une multitude de
comb inaiso ns pos sibles des pratiques de
financement/exécution et de diffusion. Cette
multiplicité des pratiques tient à un certain degré
d’indépendance entre la question du financement et
de l’exécution et la question de la diffusion et de
l’accès : on observ e de plus en plus de
comportements de restriction d’accès et de contrôle
privé de la connaissance dans le domaine du
patronage public (les universités déposent des
brevets et cèdent des licenses exclusives).
Réciproquement, les firmes privées produisent des
publications scientifiques et donc diffusent
gratuitement certaines de leurs connaissances, pour
attirer des partenaires académiques (Hicks, 1995).
Par ailleurs, von Hippel (1988) décrit de nombreuses
situations d’échange de savoir-faire entre ingénieurs
appartenant à des firmes rivales. Le tableau
ci-dessous présente six situations caractérisées par
des combinaisons particulières entre modes de
financement et d’exécution et règles de diffusion.
Au delà des formes “pures”, caractérisées par une
certaine cohérence entre le financement (et
l’exécution) et l’accès, on découvre deux situations
hybrides qui ont récemment pris une grande place
dans le paysage institutionnel. Les campus de
recherche base des entreprises privées font référence
aux nouvelles pratiques organisationnelles des
grandes firmes pharmaceutiques qui importent les
modes d’organisation et les mécanismes d’incitation
de la recherche académique pour conserver et
renforcer les connections de leurs chercheurs avec
les réseaux de savoir externes (Cockburn et alii
1999). Les centres de recherche université-industrie
rendent compte de toutes les situations dans
lesquelles les universités vont transiger sur les
“règles” d’accès libre pour développer des liens forts
avec la recherche industrielle, voire même pour
s’engager dans leurs propres activités de
commercialisation (Cohen et alii, 1998).
L’importance de la diversité institutionnelle
Les trois grands dispositifs qui composent
l’architecture institutionnelle des systèmes de
production de connaissance ont des défauts
importants en tant que méthode d’allocation des
ressources :
- dans le système du patronage public (ou privé), de
nombreux problèmes d’asymétrie d’information
rendent difficiles la direction de l’activité par les
administrateurs de recherche. Les mécanismes
d’attribution des subventions de recherche aux
individus et aux équipes échappent difficilement aux
effets d’hysteresis (la réputation accroît la
probabilité de recevoir une nouvelle subvention,
laquelle permet d’élever encore la réputation), ce qui
diminue la capacité du système à identifier et
conserver les “meilleurs” (David, 1994) ;
- dans le système de la production publique, l’État se
substitue au marché pour sélectionner les
- meilleurs”. Il s’agit de projets risqués (une
ressource importante est concentrée sur une cible
unique). Il est, en outre, notoire que ce type de projet
produit souvent un affaiblissement de la
compétitivité industrielle des firmes qui y sont
engagées, puisque la logique de la commande
publique détourne les firmes de leur tâche première
que représente la conquête de marchés privés (Ergas,
1992) ;
- dans le système du marché privé, les droits de
propriété intellectuelle déterminent des prix de
monopole qui créent des distorsions sur les marchés;
ils peuvent aussi eng end rer des excès
d’investissement (voir plus loin), tandis que les
subventions et aides fiscales peuvent produire des
effets d’aubaine.
Tableau 1
formes dominantes de financement
Tableau 1 : formes dominantes de financement
Régime commerciaux
s de divulgation de laconnaissance Patronage public (ou privé ) Dépenses et contrats publics Dépenses et contratsprivés
Connaissance ouverte Universités et autres institutions à Laboratoires nationaux pour la « Campus » de recherche de base
objectifs non commerciaux recherche civile dans les entreprises privées
Accès restreint Centres de rechercheuniversité-industrie Laboratoires nationaux pour la R&Dde défense R&D des entreprises privées
Six figures institutionnelles pour la production de la connaissance
Source: David, 2000.
Il est important de noter que ces trois dispositifs
assument des fonctions spécifiques et sont donc
complémentaires :
- dans le système du patronage public (ou privé), on
vise à accroître le stock de connaissances “fiables”.
Ce système produit donc des connaissances
publiques pouvant être utilisées librement par
l’industrie. Il engendre aussi des externalités de
formation et de filtrage des ressources humaines,
dont profitera l’industrie. La divulgation des
connaissances et l’évaluation par les pairs fournit
aux industries une information fiable et à bon marché
surles qualités des scientifiques et des ingénieurs;
- dans le système de la production publique, on vise à
réaliser un objectif technologique ou scientifique, en
général hors de portée du marché privé pour des
raisons de risque et de coût (Foray, 2001) ;
- dans le système privé, on vise à maximiser les
rentes qui peuvent résulter d’une innovation. C’est
ici que les méthodes efficaces et rapides de
dév elop pement t echnolo gique et de
commercialisation des innovations seront conçues et
utilisées.
Les trois systèmes décrits diffèrent enfin dans le
mode de gestion des externalités, c’est-à-dire dans la
façon dont le dilemme de la connaissance y est traité :
- la maximisation des externalités constitue la raison
d’être du système du patronage (notamment du
système de la science ouverte). Elle est obtenue
grâce à un ensemble cohérent d’institutions – droits
de propriété intellectuelle faible, financement
provenant largement du domaine public (ou
d’institutions privées à but non lucratif), système
d’incitation (basé sur la règle de la priorité)
compatible avec une dissémination rapide et
complète de la connaissance
[7];
- les externalités sont contingentes dans le système
de la production publique. Elles peuvent être
massives (Bach et alii, 1991) ou faibles. Elles ne
peuvent en tout cas pas servir véritablement de
justification au financement public
[8];
- la minimisation des externalités représente un
objectif important des acteurs du marché privé et la
plupart des externalités y sont involontaires. Le
fonctionnement de ces marchés repose sur la
création et le renforcement de droits de propriété
intellectuelle forts (brevet) et sur le recours intensif
aux mécanismes de licences croisées pour échanger
les connaissances. La production de nouvelles
connaissances est financée au moins en partie par les
ventes des produits commercialisés.
La conclusion de cette section met donc en évidence
la richesse de cette diversité institutionnelle : les
trois dispositifs assument des fonctions spécifiques
et ne sont donc pas complètement substituables les
uns par rapport aux autres. Un objectif essentiel des
politiques de la science et de la technologie sera donc
d’assurer le déploiement équilibré de ces trois
systèmes (équilibré ne signifiant évidemment pas
équivalent).
Régimes de propriété et crise de
coordination
Après avoir planté ce très large décor, nous
souhaitons explorer plus particulièrement les
problèmes de coordination et d’allocation de
ressources qui sont posés par la création de droits de
propriété privée. Nous allons rapidement recenser
ces problèmes en utilisant la notion de « régime de
propriété ».
Cette notion a deux aspects. Premièrement, elle
définit les grandes logiques de dotation de droits de
propriété sur la connaissance. Deuxièmement, elle
désigne les problèmes que pose chacune des
logiques en termes d’économie de la connaissance.
Régime de ressources communes et
surinvestissement en R&D
La découverte d’une mine d’or ou d’une zone très
poissonneuse peut entraîner une allocation
excessive de ressources à l’exploration et à
l’exploitation sur la zone considérée, ce qui risque
d’entraîner une baisse significative du rendement
privé et social de l’activité de recherche et
d’exploration. Sous certaines conditions, ce
problème s’appliq ue à l’éco nomie des
connaissances, lorsque des droits de propriété privée
sont établis sur les résultats d’une recherche, tandis
que le droit à chercher est libre (le domaine de
recherche est une ressource commune).
Une introduction au régime des ressources communes
Il s’agit d’une logique particulière de dotation des
droits de propriété, selon laquelle chacun détient le
privilège d’usage de la ressource et personne ne peut
exclure un tiers de cet usage. Chacun possède un seul
droit : celui de ne pas être exclu. Dans ce régime, la
tragédie peut survenir d’une surexploitation de la
ressource. C’est par exemple le terrain communal de
chasse, la zone de pêche ou la pâture commune :
l’entrée est libre (il n’y a pas de droit d’entrée à
payer), la règle de la capture s’applique (celui qui
s’empare de la ressource la possède) et les agents
sont rivaux pour consommer le bien (la ressource est
épuisable). Lorsque trop de personnes détiennent ces
droits d’usage, la ressource risque d’être surutilisée.
Les exemples canoniques font surtout référence aux
problèmes écologiques : espèces menacées, air
pollué, végétation décimée.
Bien évidemment, le problème potentiel ne conduit
pas nécessairement à la tragédie. L’adoption
collective et le respect de normes informelles visant
à réguler l’accès à la ressource sont des solutions
possibles.
Tragédie des ressources communes et économie de la
connaissance
Comment traduire ce problème dans le domaine de
l’économie de la connaissance ? Il se manifestera par
des formes de surinvestissements privés en R&D.
D’un point de vue théorique, une telle situation est
produite par la conjonction entre une ressource
commune – le domaine de recherche – et l’existence
de droits de propriété sur les résultats. Comme la
zone de pêche, le domaine de recherche est une
ressource commune qui peut être considérée, dans
certaines circonstances, comme “épuisable” (voir
ci-dessous) et dans lequel s’applique la règle de la
capture. Il convient de bien distinguer ici les droits de
propriété sur les découvertes et les droits à découvrir
(de la même façon que l’on distingue les droits sur le
poisson capturé et le droit de pêche).
La littérature économique distingue trois cas de
surinvestissements en R&D :
- le premier cas décrit les situations où la R&D est
entreprise dans l’optique de prendre la place d’un
rival sur un marché déterminé et consiste en des
développements relativement mineurs, qui
dupliquent largement les fonctions des produits
existants. Réaliser ces perfectionnements mineurs
peut être suffisant pour prendre la part de marché de
son concurrent et peut donc justifier des
investissements importants. Mais la valeur sociale
de ces perfectionnements incrémentaux peut être
inférieureaux bénéfices privés qui découlent decette
stratégie ;
- le deuxième cas apparaît lorsque les agents
individuels veulent conquérir de nouvelles positions
en accroissant leurs investissements de R&D, sans
con sidérer les effets de ces nouveaux
investissements sur les rendements espérés des
investissements des autres. Tous les nouveaux
entrants ne gagneront pas le prix mais chaque entrant
pense qu’il a une bonne chance (voire la meilleure
chance) de l’emporter. Il résulte de cela des
duplications d’investissements ;
- le dernier cas est celui de la course au brevet.
Guesnerie et T irole (1985) analysen t les
conséquences du fait que la valeur économique de
déposer un brevet en premier (ou bien celle d’être
simplement en avance pour le lancement d’un
nouveau produit) peut être très grande en
comparaison de la valeur sociale additionnelle qui
résulte de ce gain de temps (le fait que les
consommateurs disposeront du produit quelques
mois plus tôt). Les incitations auxquelles obéissent
les firmes sont alors biaisées en faveur de la vitesse
du programme de recherche, au détriment de la
réduction des coûts, de la qualitéou de l’originalité.
Il est évident que ces différents effets vont conduire à
des inefficiences au niveau de l’allocation détaillée
des investissements privés en recherche. Les travaux
théoriques les plus récents (Jones et Williams, 1996)
montrent cependant que ces tendances au
surinvestissement sont rarement suffisamment
fortes pour éliminer la présomption générale selon
laquelle les marchés privés échouent, tout compte
fait, à allouer suffisamment de ressources pour la
création de nouvelles connaissances.
Pour qu’il y ait des investissements excessifs en
R&D, il faut donc que les champs de recherche soient
libres, que la règle de la capture s’applique (droit de
propriété parfait sur la nouvelle connaissance), qu’il
n’existe qu’une seule connaissance à découvrir pour
laquelle tous sont en compétition et enfin qu’il n’y ait
pas d’externalités de savoir entre les agents rivaux
(par exemple sous la forme de publications
scientifiques).
Cockburn et Henderson (1997) notent que ces
hypothèses sont fortes. Dans leur travail empirique
sur 21 découvertes de médicaments aux Etats Unis,
ils montrent que, même dans le cas des courses à
l’innovation, il y a le plus souvent des externalités de
savoir entre les agents rivaux (lesquels continuent à
publier) et que, en fin de compte, les agents
découvrent des connaissances différentes
(c’est-à-dire des médicaments d’un même type mais
ayant des effets thérapeutiques variés).
Par ailleurs, il faut souligner qu’un domaine de
recherche n’est pas forcément une ressource
commune; et cela même s’il n’est pas formellement
privé. La définition et le repérage du domaine sont la
plupart du temps une fonction des capacités
scientifiques des agents, de leurs travaux
précédents ; tout le monde n’y a donc pas accès.
La situation de tragédie des ressources communes
est donc rare. Cependant, les contextes de course à
l’innovation, dans un domaine bien délimité où ce
que l’on cherche est connu et prévisible (par exemple
la course entre l’Institut Pasteur et la firme
américaine Abbott pour la mise au point d’un test de
dépistage du VIH) peuvent correspondre à cette
situation. Le consortium international sur le cancer
du sein offre un autre exemple, examiné dans Cassier
et Foray (1999a) : la coordination imparfaite des
groupes qui travaillaient sur le sujet provenait à la
fois de la course à la priorité de publication sur la
localisation et l’identification du gène et de la course
au brevet.
La solution à ce problème, qui se rapprocherait des
solutions classiques étudiées dans le cas de la gestion
des écosystèmes, consisterait à vendre des droits de
recherche, selon un mécanisme d’enchère ; mais
l’incertitude sur la valeur du droit (incertitude sur
l’importance de découvertes non encore mises au
jour) rend cette solution difficile.
La solution la plus discutée dans la littérature
consiste à accorder un titre de propriété, non pas
seulement sur une idée nouvelle mais aussi sur
l’ensemble des développements ultérieurs
“espérés”, ce qui revient à délimiter “ un domaine de
chasse” et à éviter le surinvestissement dans ce
domaine. Ainsi le régime qui associe une ressource
commune à des droits privés fournit un argument en
faveur des brevets étendus
[9]. En clôturant “au
large ”, on créé un vaste domaine dans lequel le
risque d’excès de recherche est annulé. Cet argument
est en particulier celui de Kitch (1977), qui soutient
qu’un brevet étendu permet au premierinnovateur de
coordonner les recherches suivantes, réduisant ainsi
les risques de dissipation des rentes, associés aux
excès d’investissement en R&D autour de la
première innovation. Mais en créant des droits
exclusifs sur un large domaine, on se prive de
l’avantage, pour un domaine précis, d’une recherche
conduite par de multiples agents (cette multiplicité
déterminant une diversité de “ talents ”) par rapport à
une recherche accaparée par un agent unique. Le
dilemme de la connaissance resurgit ici. C’est le
même dilemme que l’on retrouve dans les modes
d’utilisation d’un très grand équipement scientifique
(accélérateur, synchrotron, téléscope géant, base
spatiale) en tant que ressource commune (David,
1997). Doit-on adopter un mécanisme de tarification
au coût marginal pour limiter l’accès ? Ou bien faut-il
plutôt optimiser l’exploitation de la ressource en
offrant gratuitement à tous l’usage del’installation ?
Régimes de propriété privée et sous-utilisation de
la base de connaissance
Le régime de propriété privée est au cœur du
dilemme de la connaissance puisque ce régime, qui
permet de renforcer les incitations privées, fait
nécessairement obstacle à la distribution de la
connaissance. Cependant le régime de propriété
privée aménage différentes manières d’élaborer des
compromis entre incitation privée et diffusion des
savoirs. Par exemple, le brevet est accordé en
échange de la divulgation publique de l’information
sur l’invention. En outre, l’existence de “spillovers
involontaires” assure une certaine diffusion des
savoirs. Il faut donc aller plus loin dans la
caractérisation de ce régime pour pouvoir détecter
les situations de blocage de l’innovation.
Ces situations sont créées par le fait que brevet et
innovation sont des réalités différentes qui ne
coïncident pas. Dans certains cas, un seul brevet
couvre de nombreuses innovations (notamment
quand la surface est trop étendue ou bien lorsque le
brevet protège des connaissances génériques). Dans
d’autres cas, une seule innovation est couverte par de
très nombreux brevets. Ce cas décrit le régime
“d’anticommons”.
Quand un seul brevet couvre de nombreuses
innovations : un affaiblissement de la cumulativité de
la connaissance
L’étendue du brevet est une variable qui peut être
l’objet de choix stratégiques par les agents privés et
qui sera appréciée de façon très hétérogène par les
instances juridiques concernées. Elle est au cœur du
dilemme entre la protection du premier innovateur et
l’encouragement aux innovations subséquentes (qui
est une forme du dilemmeclassiquede bien public).
En énonçant un ensemble de revendications,
l’inventeur délimite le territoire qu’il souhaite voir
reconnu comme sa propriété (c’est le principe de la
clôture d’un champ). Si sa clôture entoure très
largement le territoire de la nouveauté, les
innovations suivantes que d’autres auraient pu
réaliser en prenant appui sur la première seront
bloquées. Mais si la clôture est trop étroite, l’effort
du pionnier risque de ne pas être récompensé à sa
juste valeur. Notons qu’une étendue large n’est pas
un problème important dans le cas d’une innovation
discrète. Prenons la métaphore du prospecteur de
minerai, qui explore un territoire donné, dans lequel
il y a un seul gisement entouré d’étendues
désertiques. Que le prospecteur clôture au plus près
du gisement ou bien qu’il élargisse la surface de sa
propriété n’a pas d’incidence puisque l’espace
supplémentaire qu’il peut ainsi s’approprier est sans
valeur.
Le problème est différent dans le cas d’innovations
interdépendantes et cumulatives. Le brevet initial
trop étendu, s’il récompense généreusement
l’inventeur pionnier, bloque les possibilités de
recherches subséquentes effectuées par d’autres,
diminue donc la diversité des agents innovateurs
dans ce domaine et réduit la probabilité que les
développements cumulatifs aient lieu. Le cas du
brevet protégeant un résultat général plutôt que la
méthode particulière d’obtention du résultat est un
bon exemple de brevet trop étendu. Dans ce cas, toute
recherche ultérieure visant à explorer d’autres
méthodes d’obtention du même résultat seront
bloquées. Un autre cas est celui du brevet qui porte
sur tous les éléments et toutes les applications
imaginables – ce qui favorise la création de
monopoles d’exploitation très étendus. C’est le cas
par exemple de la génétique du cancer du sein où les
brevets de la Société Myriad Genetics protègent
toute reproduction et utilisation de la séquence et des
produits liés, ainsi même que les méthodes de
diagnostic, sans limitation de la technique utilisée.
Enfin, les brevets sur des connaissances très amonts,
notamment sur les outils de recherche, peuvent
également entraver la dynamique cumulative de la
connaissance. Les brevets trop étendus constituent
un véritable problème dans le domaine des sciences
de la vie, par exemple dans la génomique, comme le
suggèrent de nombreuses études récentes (Cassier et
Gaudillère, 2000, Thomas, 1999).
Merges et Nelson (1994), ayant étudié de nombreux
cas historiques, suggèrent que dans un contexte
d’interdépendance, une politique de propriété
intellectuelle acceptant des brevets très étendus
induit un certain nombre de blocages, qui
retentissent en définitive sur la dynamique générale
de l’innovation du secteur : “Dans les cas de
systèmes technologiques cumulatifs que nous avons
observés, des brevets pionniers trop étendus
n’amènent rien d’autre que des troubles... et il n’y a
pas de raison de penser que des brevets plus étroits
auraient diminué les incitations des pionniers” .
Quand une innovation est couverte par de nombreux
brevets : la tragédie de la sous-utilisation des
connaissances
Un dernier régime peut enfin exister. Ce régime est
appellé en anglais “anticommons” pour montrer que
ses conséquences sont l’exact miroir des effets du
problème de ressources communes. C’est un régime
qui a produit des parcelles de droit de propriété
privée sur des biens “indivisibles” (Olson, 1990), si
bien que, détenant une parcelle du bien indivisible,
chacun a le droit d’exclure les autres de son
exploitation et personne n’a plus le privilège effectif
de l’usage. La distinction entre le régime de propriété
privée et le régime d’anticommun peut être
représentée sur le graphique suivant où les biens 1,2
et 3 sont représentés par des cases et les lignes en gras
représentent la dotation initiale des individus A, B et
C en droits de propriété.
Figure 1:
une représentation graphique des régimes
de propriété privée et "d’anticommons"
Le régime de propriété privée structure le monde
matériel d’une façon verticale car les propriétaires
A, B, C possèdent chacun des droits exclusifs sur un
bien complet (par exemple une terre) 1,2 et 3.
Autrement dit, le régime de propriété privée
n’interdit pas bien entendu l’exploitation de la
ressource. Dans le régime d’anticommun, les lignes
sont horizontales : les droits privés fragmentent les
biens.
La tragédie vient de ce que de multiples propriétaires
de “parcelles” ou de “fragments” d’un bien ont
chacun le droit d’exclure les autres de leur parcelle,
ce qui implique que personne ne peut plus exploiter
le bien défini dans son unicité. Ce régime de
propriété émiette les objets, les fragmente et les
décompose. Si trop de propriétaires détiennent ces
droits d’exclusion (l’émiettage est trop important),
le bien en question risque d’être sous-utilisé. La
tragédie peut donc conduire à des formes exacerbées
de sous-utilisation de la ressource, qui tiennent à ce
que les droits sur des fragments ou des parcelles sont
uniquement des droits à exclure et ne peuvent plus
être des droits à exploiter.
Comme dans le cas des ressources communes, le
régime de “propriété d’anticommons” ne mène pas
nécessairement à une tragédie. Premièrement, le
problème de sous-utilisation des ressources peut se
dénouer grâce à un échange dedroits. Dans un monde
sans coût de transaction, les propriétaires peuvent
réorganiser la dotation initiale par des échanges ex
post, en assemblant les droits pour recomposer le
bien. Cependant, le monde réel est un monde dans
lequel les transactions sont coûteuses. Certains
problèmes “d’anticommons”, notamment ceux qui
concernent un petit nombre d’agents, peuvent
cependant être réduits en recourant à ces formes
transactionnelles en vue de recomposer les biens.
Enfin, pour éviter la tragédie, il est logique de tenter
de supprimer le régime lui-même en créant des
dotations initiales de droits plus cohérentes.
Heller et Eisenberg (1998) proposent un transfert de
ce problème dans le domaine de l’économie de la
connaissance.
Un premier blocage provient de ce que l’on
fragmente la connaissance, en créant des droits sur
des portions de connaissance avant d’identifier le
produit correspondant (alors qu’auparavant le brevet
portait sur les gènes correspondant à des produits :
protéine thérapeutique, test de diagnostic). La
prolifération de brevets sur des fragments de
connaissances, détenus par des agents différents,
compliquent grandement la coordination nécessaire
pour un agent désireux de mettre au point le produit.
En particulier, si l’acquisition de toutes les licences
nécessaires est trop compliquée, trop coûteuse, le
produit ne verra pas le jour.
Un second blocage provient des procédures dites
d’accords de licences en cascade. Ces procédures
donnent au détenteur du brevet des droits sur les
découvertes ultérieures. Ces droits peuvent consister
en versement de royalties sur les ventes, en licences
sur les futures découvertes ou encore en option
prioritaire pour acquérir des licences. Au départ, le
système a été imaginé pour permettre à des
chercheurs sans moyen d’utiliser une découverte
brevetée et de ne payer que si cette recherche donne
des résultats (selon les trois modalités énoncées).
Mais en fin de compte un tel système donne le droit
au détenteur du premier brevet d’être présent à tous
les stades des développements ultérieurs, même s'il
n’a pas contribué à ceux-ci. Là encore, on a un risque
de sous-utilisation de certaines découvertes face à
des situations dans lesquelles les droits de chacun
sont très embrouillés.
En théorie, la création d’institutions appropriées
peut permettre une meilleure coordination pour
l’échange des licences ; en théorie toujours, les
apprentissages collectifs peuvent conduire à des
baisses réelles des coûts de transaction. En pratique
en revanche, on discerne mal comment des
mécanismes de correction naturelle pourraient
survenir et mettre fin à ces situations de blocage. Les
hétérogénéités entre les acteurs sont très grandes, les
coûts de transaction supportés par ceux qui
souhaitent regrouper des droits pour recomposer les
connaissances fragmentées sont énormes,
notamment lorsque le nombre d’agents est très
grand
[10].
Le système des brevets en cause ?
Il est certain que si les problèmes de sous-exploitation de la base de connaissance apparaissent,
c’est que les nouvelles doctrines suivies par les
offices de brevet ne permettent plus à ceux-ci de
jouer le rôle de régulation qui leur incombait
traditionnellement. Ainsi le strict respect du critère
d’application industrielle (ou d’exigence d’utilité)
devrait empêcher la création de brevets sur des
fragments de connaissance (qui ne correspondent à
aucune application), ce qui réduirait le risque de
formation de régimes “d’anticommons”
[11]. De
même, des offices moins enclins à accepter des
demandes de brevet très larges joueraient un rôle
positif dans le soutien de la dynamique cumulative
du progrès technique.
Ainsi, l’évolution des doctrines des Offices de
brevet, notamment aux États-Unis, a privilégié une
certaine indulgence envers des demandes en fait
inacceptables au regard des critères classiques de
brevetabilité. Cette forme de laxisme, qui visait à
encourager l’innovation, a contribué à créer des
régimes de propriété finalement défavorables à la
bonne exploitation des connaissances produites. Un
nécessaire retour au respect plus strict des critères de
brevetabilité est donc à l’ordre du jour (Fischer,
2001). Il ne faut cependant pas cacher qu’une grande
difficulté vient des nouveaux objets scientifiques et
techniques, création génétique, logiciel, bases de
données. Ceux-ci entrent difficilement dans les
catégories classiques (brevet, droit d’auteur),
lesquelles sont progressivement déformées pour
permettre de traiter ces nouveaux biens sans créer de
nouveaux droits sui generis (Clavier, 1998).
L’incertitude sur la nature de ces biens rend très
difficile le travail d’appréciation des Offices et
l’interprétation correcte des conditions de
brevetabilité que ceux-ci doivent effectuer. Ces
hésitations et ces incertitudes, qu’illustre par
exemple la Directive Européenne sur la brevetabilité
du vivant, témoignent bien de “cette perpétuelle
nécessité, en présence d’un objet nouveau, d’opérer
une classification pour en inférer un régime”
(Clavier, 1998). Or ce long travail n’a pas été fait
avant que ne soient prises les premières décisions
favorables aux demandes de brevet dans toute une
série de nouveaux secteurs.
Invention collective : le rôle de la
coopération informelle et formelle
On a donc repéré, au-delà du problème général de
bien public, trois problèmes potentiels de
coordination, engendrés par les dispositifs mêmes
qui visent à corriger le problème de bien public :
excès d’investissement sur un domaine (tragédie des
ressources communes) ; affaiblissement de la
cumulativité de la connaissance (brevet trop
étendu) ; impossibilité d’exploitation de la
connaissance (régime “d’anticommons”). Nous
souhaitons montrer, dans cette partie, comment
certaines organisations - entendues soit en tant que
système d’innovation, soit en tant que dispositif de
coordination - permettent de résoudre ces crises et
offrent donc, tant au secteur privé qu’au secteur
public, des modes possibles de régulation.
Un système d’innovations fondé sur les
externalités de connaissance
Le cas de la pharmacie caractérise assez bien un
modèle d’organisation efficient qui prévaut jusque
vers les années quatre-vingt. Prenons le cas
particulier de la découverte des inhibiteurs ACE bien
analysée par Cockburn et Henderson (1997). En
1977, Cushman et Ondetti, deux scientifiques
travaillant dans un institut privé, annoncent la
réalisation de la synthèse d’un nouvel inhibiteur actif
oralement. Ce qui sera nommé ensuite captopril
montre une très grande efficacité dans le traitement
de l’hypertension et provoque alors un grand intérêt
dans les communautés scientifiques et médicales. 15
ans plus tard, au moins 12 autres inhibiteurs ACE ont
été brevetés, tous basés sur la même molécule
originelle. À première vue, on aurait ici un cas très
clair decourse au brevet et d’excès d’incitation. Mais
si l’on regarde mieux l’histoire de la découverte, on
observe les éléments suivants :
- la recherche publique joue un rôle essentiel, en
produisant les connaissances de base sur le lien entre
le système renin et la pression artérielle, ceci dès les
années trente. Cet effort sera poursuivi dans les
années soixante-dix et porte alors sur les thérapies
anti-renin en tant que traitement potentiel de
l’hypertension. Les connaissances fondamentales
ainsi produites ne se transforment pas d’emblée en
produits thérapeutiques. Des recherches cliniques
très lourdes sont ensuite développées, tant dans le
secteur public que dans les firmes commerciales,
entre les années soixante-dix et les années
quatre-vingt ;
- les caractéristiques de la course à l’innovation sont
très particulières : l’intérêt de plusieurs firmes
pharmaceutiques augmente au moment de la
publication des travaux de Cushman et Ondetti.
Plusieurs firmes se lancent dans des projets de
synthèse de composants avec des propriétés
similaires. Cependant, même durant cette période, la
publication des résultats reste très élevée, y compris
par les firmes commerciales. Cette période est donc
caractérisée par d’importants flux d’informations
libres, liés notamment au comportement des firmes
privées, qui diffusent rapidement les résultats de leur
recherche fondamentale ;
- enfin, la commercialisation d’une douzaine de
produits similaires ne traduit pas forcément un excès
d’incitation. Ces produits sont en réalité différents et
correspondent à des visées thérapeutiques variées. Il
y a donc peu d’effets de duplication; les produits ont
chacun une utilité particulière.
Au total, nous voyons quepremièrement lerégime de
propriété privée ne pénalise pas la distribution de la
connaissance car, d’une part, un vaste domaine
public est conservé et, d’autre part, il existe de
nombreuses externalités entre les firmes privées et
concurrentes. Le problème de ressources communes
est réduit grâce à deux facteurs : la variété
socialement utile des résultats finalement obtenus (il
n’y avait pas “un seul trésor”) ; l’existence
d’externalités entre les firmes. Dans ce cas précis,
l’exploration du champ par un seul agent aurait
provoqué des pertes sociales importantes. Les
limites imposées à la “brevetabilité ” (on ne peut
déposer des brevets sur des fragments de
connaissance puisque le brevet doit protéger une
application) permettent d’éviter la création de tout
régime d’anticommuns. Cette logique d’ensemble
est celle de la recherche pharmaceutique, durant la
période de l’après-guerre aux années quatre-vingt.
Cette logique est mise à mal depuis le début des
années quatre-vingt-dix, ceci sous les coups de trois
grandes évolutions
[12] :
- l’extension des marchés vers la recherche
fondamentale (les firmes de biotechnologie
positionnent leurs activités quasi-exclusivement
dans le champ de la recherche fondamentale; Gérard
Varet et Moatti, 2001) ;
- la mise en œuvre de politiqu es de
commercialisation des résultats de recherche par les
universités elles-mêmes (Argyres et Liebeskind,
1998) ;
- l’affaiblissement des critères de brevetabilité, qui
ne jouent plus le rôle traditionnel de régulation.
Tandis que les deux premières évolutions mettent à
mal la diversité institutionnelle, décrite dans la
première partie, et font basculer le système vers un
régime où les droits de propriété sont forts et les
externalités sont limitées, la dernière évolution
ouvre la p orte à la créatio n de régimes
“d’anticommons”.
Les vertus de l’invention collective
Une analyse qui porte sur les processus d’invention
collective
Une littérature importante tant théorique
qu'empirique est consacrée au rôle des accords de
R&D dans l’organisation de la recherche (voir, par
exemple, Jacquemin, 1986, Katz, 1986). Par rapport
à cette vaste littérature, notre approche porte sur les
processus d’invention collective. L’analyse de ces
processus selon trois axes – la manière dont le travail
de recherche est organisé (division du travail,
coordination technique, circulation et mise en
commun des ressources), la manière dont les
résultats sont appropriés collectivement (la propriété
reste privée ou bien des formes de propriété
collective et de partage des rentes sont instaurées) et
enfin la manière dont le groupe est composé et
comment il gère le transfert des résultats vers le reste
de l’économie – cette analyse met en évidence des
communautés plus ou moins accomplies, des
collectifs plus ou moins rés istants à la
transformation des structures d’incitation lorsque la
recherche change de phases (lorsque l’on se
rapproche par exemple de la découverte du produit).
Cette analyse met également en évidence des
tensions et des conflits entre les différents axes.
Lorsque le groupe inclut des partenaires industriels,
l’exploitation industrielle des résultats de recherche
s’effectue aisément puisque les industriels
participent au travail de recherche et coproduisent
les connaissances. En revanche, le travail commun,
le partage des ressources et l’appropriation
collective des résultats se heurtent très vite à de
grandes difficultés. En effet, il faudra le plus souvent
diviser et cloisonner le projet pour éviter que des
firmes concurrentes ne se trouvent en situation de
partager des données ou des résultats critiques. Le
caractère collectif du processus risque donc de
s’affaiblir
[13].
En revanche, lorsque le groupe ne comprend que des
partenaires de la recherche publique, le collectif sera
beaucoup plus fort mais la transférabilité industrielle
des résultats sera plus difficile dans la mesure où
l’industrie reste à l’extérieur du projet (les
externalités ne sont que faiblement internalisées).
Les solutions apportées aux problèmes de
coordination
L’invention collective possède des vertus
particulières quant aux problèmes de coordination
que nous avons examinés.
Par référence au dilemme général de la
connaissance, selon lequel la propriété privée
nécessaire à la consolidation des incitations
individuelles fait obstacle à la distribution de la
connaissance, le consortium crée des espaces de
p artage des connaissances qui rompent,
temporairement et localement, avec le secret
technologique et la rétention des savoirs privés. Le
consortium organise et formalise des modes de
partage des instruments de recherche et de
circulation des connaissances entre de multiples
p artenaires. E n instaurant d es relatio ns
multilatérales plutôt que bilatérales, le consortium
oblige à briser les formules d’exclusivité et crée des
espaces de production collective. Il s’agit là d’un
dispositif précieux lorsque la tendance à la
privatisation de la connaissance devient un réel
obstacle à la diffusion, y compris dans la sphère de la
recherche publique. Par exemple, les cas étudiés
[14]
montrent que le partage des connaissances et
notamment la constitution d’un pool de ressources
au sein d’un consortium est un point clé de
l’invention collective. Ce partage des données peut
ne pas seulement concerner les ressources
antérieures à la mise sur pied du consortium mais
également les données produites au cours de son
activité.
Par référence au régime des ressources communes, le
consortium permet de réduire les risques de
duplications excessives de recherche, en instaurant
des formes de division du travail qui permettent
l’exploration organisée d’un domaine. Les exemples
dans nos études de cas sont très clairs. Certains
consortiums organisent une division du travail,
fondée sur la similarité des tâches, pour accélérer le
travail de séquençage. Dans d’autres, on exploite la
complémentarité des connaissances et des expertises
des participants. Dans d’autres enfin, le consortium
organise la réunion de collections d’objets et de
données afin d’obtenir des connaissances d’une
qualité supérieure. Dans tous ces cas, la solution au
problème de ressources communes (c’est-à-dire ici
du domaine commun de recherche) réside dans
l’établissement de principes de direction et
d’organisation du travail de recherche. Par là elle
propose une solution au dilemme entre la réduction
du problème d’incitation excessive et de duplication
des recherches et la mobilisation d’un nombre élevé
de compétences et de capacités sur un domaine.
Par rapport au régime dit “d’anticommons”, le
consortium fournit des solutions à deux niveaux.
Premièrement, en permettant d’éviter la formation
même du régime. L’instauration de droits de
propriété collectif permet de créer une dotation
initiale de droit de propriété plus cohérente en ce
qu’elle respecte l’indivisibilité des biens.
Deuxièmement, en réduisant les risques de blocage
dans le cas où le régime s’est installé. En instaurant
un système de concession mutuelle (cf. le droit
commun autaire), l e consortium fav orise
l’instauration de processus d’apprentissage sur les
échange de droits, ce qui peut favoriser une certaine
régulation du régime. Ainsi, nous observons dans
nos études de cas que le gestionnaire de la propriété
collective (par exemple le Charity Trust dans le cas
de Eurofan) est seul habilité à prendre des droits sur
les connaissances et les matériels produits par le
consortium, évitant donc le risque d’une multitude
de dépôts et de revendications individuelles. Les
problèmes de recouvrement et de disputes sont ainsi
réduits. Il est, en outre, le seul habilité à négocier ces
droits, ce qui simplifie la tâche des utilisateurs qui
souhaitent négocier des licences. Ceux-ci n’auront
donc qu’un seul interlocuteur. Un innovateur pourra
donc plus facilement réunir un ensemble de
ressources et de droits sur telle base de connaissance
(par exemple le génome de la levure) que dans le cas
où il aurait dû lever de multiples droits fragmentés.
Les négociations sur la répartition des revenus sont
également facilitées puisque les clés de répartition
ont été fixées au départ. On voit mieux ainsi
comment ce type de mécanisme offre une solution
sans équivalent au problème “d’anticommons”, en
évitant le morcellement de la propriété et en
réduisant les coûts de transaction, tant pour les
propriétaires que pour les utilisateurs.
Maintenant, l’apport d’un consortium particulier à la
résolution de ces différents problèmes va dépendre
de façon cruciale de sa configuration précise, telle
que celle-ci peut être saisie grâce aux différents
critères q ue n ous avons évoqu és (fo rme
d’organisation du travail et de mise en commun des
ressources, mode d’attribution des résultats,
composition du groupe et gestion des externalités).
Des collectifs plus ou moins forts
Si l’on reprend chacun des trois axes évoqués
ci-dessus, on observe une grande variabilité des
modes de gestion de l’invention collective, ce qui
implique que tous les consortiums ne répondent pas
de la même façon et avec la même efficacité aux
problèmes soulevés.
- La manière dont les connaissances sont partagées
et dont les données circulent au sein des consortiums
peut grandement varier. Les données peuvent être
réellement des ressources communes circulant de
façon libre et organisée, ou bien cette circulation est
strictement limitée à l’intérieur d’espaces
cloisonnés, pour éviter notamment que des firmes
concurrentes qui participent au même consortium ne
se pillent mutuellement. Certains types de données et
d’information peuvent être aussi exclus du partage et
de la libre circulation. Ainsi, sur ce continuum qui va
du moins collectif au plus collectif, les solutions au
problème de bien privé faisant obstacle à la
distribution de la connaissance seront de qualité
différente.
- L’organisation technique du travail est quelque
fois si peu contraignante qu’elle échoue à éviter une
duplication excessive des recherches. Dans un cas au
moins, le consortium international sur le cancer du
sein, l’organisation de la recherche renvoie
pratiquement à un mécanisme de course au brevet. À
l’autre extrême, une coordination rigoureuse et
systématique du travail de recherche fournit une
véritable solution à ce problème.
- Tous les consortiums n’adoptent pas de politique
de collectivisation des résultats obtenus. Il y a de
nombreux cas de figures : propriété disjointe,
propriété temporaire, propriété collective, voire
appropriation privée spontanée (Cassier et Foray,
1999b). Dans la plupart des cas cependant, le degré
collectif est suffisamment fort pour éviter les
problèmes “d’anticommons”, soit en assurant une
dotation initiale des droits plus cohérente (par une
propriété collective), soit en favorisant le recours, à
coût faible, à des procédures d’échange de droit, dans
l’esprit du contrat-type européen.
Les consortiums européens à la croisée des chemins
Nous venons de détecter des communautés de
recherche plus ou moins accomplies. On peut
esquisser une sorte de continuum sur les différents
critères que l’on a exposés : circulation et mise en
commun des ressources et organisation du travail,
attribution des résultats, composition du groupe et
gestion des externalités. Ce continuum ne doit
cependant pas masquer une sorte de fracture entre :
- d’un côté, des formes d’invention collective
produisant des communautés fortes, qui proposent
de véritables solutions alternatives – locales et
temporaires – au mécanisme de coordination par le
marché (nous voulons dire par là qu’elles proposent
des mécanismes de coordination clairement
différents de ceux utilisés sur un marché privé et qui
prennent appui sur des formes explicitées et
relativement codifiées d’autorégulation) ;
- et, de l’autre côté, des formes d’invention
collective produisant des communautés beaucoup
plus faibles, situations dans lequelles l’invention
collective semble soumise au mécanisme du marché
- nous voulons dire par là que les contraintes
collectives sont très affaiblies et que la communauté
ne semble pas être suffisamment résistante par
rapport aux mécanismes de course au brevet). Ceci
ne signifie pas que ces formes n’ont pas d’impact sur
le mode de production de la connaissance. Par
exemple, dans le cas du consortium international sur
le cancer du sein, les participants ont effectivement
partagé des ressources et des données pour affiner le
champ de la recherche du gène (ce qui leur a permis
de mieux cibler leurs propres travaux pour rester
dans la course, les groupes ne participant pas au
consortium se retrouvant de fait hors course). Mais le
domaine de la génétique du cancer du sein était
tellement compétitif que, une fois la région à
prospecter mieux délimitée, les connaissances
stratégiques furent gardées secrètes, tandis que
chaque groupe négociait avec des industriels.
L’analogie avec la prospection minière ou la pêche
en haute mer est évidente. Un partage d’une
information “géographique” entre quelques-uns
permet une première sélection des groupes, avant
que la compétition ne commence véritablement.
Il faut enfin reconnaître que les solutions de
propriété collective que l’on a observées sont
appliquées par des consortiums qui sont composés
essentiellement de laboratoires académiques ou de
petites sociétés privées de séquençage, qui n’ont pas
d’intérêt direct dans l’exploitation industrielle des
connaissances. Ces consortiums définissent des
régimes de propriété collective pour gérer des
connaissances indivisibles ou pour faciliter les
transferts vers l’industrie. Les utilisateurs
industriels vont bénéficier de cette forme de
prop riété collective car celle-ci permet
l’abaissement des coûts de transaction (la plateforme
industrielle sur la levure défend le principe du trust et
de la propriété collective du consortium Eurofan).
Ces solutions de propriété collective sont donc
parfaitement articulées au marché dans la mesure où
le trust vend des droits d’accès aux industriels
utilisateurs qui développeront ensuite des
innovations propriétaires ou qui prendront des
brevets d’application. Cependant, ces solutions sont
contestées par ceux qui, au sein des consortiums, ont
des accords privilégiés avec des industriels ou des
stratégies d’exploitation des résultats (ainsi l’Institut
Pasteur est lié par des accords d’exclusivité à trois
entreprises dans le domaine diagnostique et
thérapeutique).
L’efficacité des solutions apportées aux problèmes
de coordination évoqués sera donc bien différente
selon l’appartenance du consortium à l’une ou
l’autre des deux formes polaires.
À cet égard, le "modèle" des consortiums européens
est à la croisée des chemins. Les nouvelles
dispositions visant à favoriser la participation des
industriels, en renforçant laprotection de la propriété
intellectuelle au sein même du consortium, sont sans
doute positives et inévitables. Mais elles ne doivent
pas trop altérer le caractère collectif et multilatéral
des partenariats.
Ces nouvelles dispositions (intégrées dans le 5°
Programme Cadre) signalent une transition :
transition d’un modèle de consortium à dominante
académique, constitué de communautés accomplies
mais dont le succès était conditionné en fait par les
dispositifs de transferts et de retombées en direction
de l’industrie, vers un modèle de consortium,
caractérisé par la puissante participation des
industriels (plus forte internalisation des
externalités) mais dont la nature collective risque
d’être plus faible. Tandis que le point clé du premier
modèle résidait dans la force des retombées vers une
industrie, extérieure à la production de la
connaissance, le point décisif du second modèle
réside dans la construction d’un fragile équilibre
entre la garantie d’une meilleure protection de la
propriété intellectuelle à l’intérieur même du
consortium et le maintien de formes d’organisation
véritablement collectives. Le risque est cependant
grand que ces nouvelles dispositions fassent
basculer ces consortiums dans des logiques de
communautés faibles, assez peu résistantes aux
incitations produites par les courses aux brevets et
aux publications.
Dans cet article, nous avons passé en revue les
problèmes de coordination et d’allocation des
ressources qui caractérisent l’activité de production
de connaissance. Au delà de l’examen des grandes
formes institutionnelles qui proposent des solutions
spécifiques au dilemme de la connaissance, nous
avons entrepris l’analyse détaillée des problèmes
d’incitation excessive à la R&D et de blocage de
l’innovation qui peuvent résulter des stratégies
d’appropriation et des pratiques de propriété
intellectuelle.
Tandis que les systèmes d’innovation fondés sur le
maintien d’un certain équilibre entre recherche
publique et recherche privée et sur le strict respect
des critères de brevetabilité ont permis de réduire les
risques énoncés durant une longue période
historique, les déséquilibres actuels résultant de la
privatisation des bases de connaissance engendrent
des risques beaucoup plus grands de blocage de
l’innovation. Dans ce contexte, les mécanismes
d’invention collective s’imposent comme une
solution unique aux problèmes évoqués. Cependant,
les communautés qui se forment dans le cadre des
con sortiu ms de R&D p euv ent avoir des
caractéristiques différentes du point de vue de
l’organisation du travail et de l’attribution des
résultats et n’ont donc pas forcément les mêmes
propriétés en tant que solution aux problèmes de
coordination et d’allocation des ressources étudiés
ici.
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[(**)]
IMRI, Cnrs.
E-mail : d
dominique. foray@ oecd. org
[(1)]
Cette notion est saisie en anglais par l’expression
anticommons tragedy.
[(2)]
Projet Collective Invention (COLLINE), financé dans
le cadre du Programme TSER de la Commission
Européenne.
[(3)]
Ce papier possède deux “papiers parallèles”, qui
présentent de manière approfondie ces études de cas
(Cassier et Foray, 1999a et b).
[(4)]
Le point théorique, illustré par l’étude de cas historique
de Coase, est que la création de droits de monopole sur un
bien complémentaire (c’est-à-dire sur l’usage du port) peut
être utilisée pour contrebalancer la défaillance du marché
concurrentiel, lequel ne pourrait œuvrer de manière
efficiente en présence des externalités engendrées par ce
service.
[(5)]
Par exemple, les systèmes de gestion des copyrights
électroniques (ECMS). Sur ces dangers de généralisation
trop rapide, voir le rapport de la Commission Européenne,
synthétisant les principaux résultats d’un atelier sur les
droits de propriété intellectuelle à l’heure d’Internet (CE,
2001).
[(6)]
Même si cette norme n’est pas coercitive, elle constitue
un cadre général qui influence fortement les
comportements. Par exemple, de nombreux chercheurs
réalisent des
surveys, qui visent à mettre à la disposition de
l’ensemble de la communauté une synthèse des
connaissances sur un domaine, activité que l’on ne
retrouvera pas dans le système du marché privé.
[(7)]
Cet article n’est pas le lieu pour développer
complètement l’analyse économique du fonctionnement
de la science ouverte. Voir sur ce point Dasgupta et David
(1994). On se bornera à rappeller que la règle de priorité
identifie l’auteur d’une nouvelle connaissance à partir du
moment où celui-ci la publie. Cette règle crée donc des
contextes de course, tout en assurant la divulgation des
résultats. Elle permet de créer un actif privé, une
reconnaissance (pour ne pas dire propriété) intellectuelle,
qui résulte de l’acte même de renoncer à la possession
exclusive de cette connaissance.
[(8)]
Par exemple, il ne nous semble pas que les arguments
autour des technologies duales (c’est-à-dire à double usage
civil et militaire) doivent être présentés en tant que
justification des dépenses de R&D militaire. Une telle
justification doit être uniquement fournie par l’objectif
premier qui est la production et l’évolution des systèmes
d’arme. La dualité reste cependant un élément important
dans la recherche d’une réduction des coûts.
[(9)]
Les notions de “surface des brevets” et de “brevet
étendu” sont expliquées dans le paragraphe intitulé "Quand
un seul brevet couvre de nombreuses innovations..."
(
infra).
[(10)]
Dam (1998) et Grindley et Teece (1997) montrent que
les mécanismes de licences croisées fonctionnent bien dans
l’industrie de l’informatique, lorsqu’un petit nombre de
firmes sont concernées.
[(11)]
Ce rôle a été parfaitement rempli par les Offices de
brevet au début des années quatre-vingt, lorsque les
premières demandes sur des fragments de gènes étaient
bloquées aux États-Unis pour raison d’incapacité à
démontrer l’utilité du brevet. Puis les verrous ont
commencé à sauter.
[(12)]
Il n’est pas possible, dans le cadre de cet article,
d’examiner trop longuement les transformations des
systèmes de recherche qui ont marqué les années 90. Voir à
ce sujet Gérard-Varet et Moatti (2001) sur le domaine de la
recherche médicale et biotechnologique, Jaffe (1999) sur
l’évolution des institutions de la propriété intellectuelle
aux États-Unis et Foray (1999) sur la transformation
générale des systèmes de recherche.
[(13)]
Une autre solution à ce problème de l’intégration des
industriels dans un consortium est de faire évoluer celui-ci
vers des recherches pré-compétitives, portant par exemple
sur l’amélioration de l’environnement technologique
général de l’industrie (voir à cet égard l’exemple de la
Sematech aux État