2001
Économie et Prévision
D’un droit de propriété intellectuelle sur le vivant aux firmes de génomique : vers une marchandisation de la connaissance scientifique sur le génome humain
Fabienne Orsi
[(**)]
[(*)]
Jean-Paul Moatti
[(*)]
Cet article analyse les conditions d’émergence aux États-Unis d’une nouvelle génération de firmes de biotechnologies
qui, spécialisées dans la découverte de gènes humains - activité scientifique jusque-là promue par les systèmes de
recherche publique - vise la commercialisation de ces découvertes. L’article montre que, saisie dans la dynamique de
développement du secteur des biotechnologies spécifique au contexte nord-américain, la condition majeure de cette
émergence tient à l’instauration d'un droit de propriété intellectuelle sur le vivant dont l’évolution a conduit au
basculement des découvertes scientifiques dans le champ des brevets. L’article conclut sur les conséquences de la
diffusion de ce basculement, notamment à l’Europe, et sur l’essor de ces firmes de génomique sur le changement de statut
de la connaissance scientifique.Mots-clés :
droit de propriété intellectuelle, connaissance scientifique, bien public, changements institutionnels, firmes privées.
This article analyses the conditions underlying the emergence of a new generation of biotechnology firms on the American market
specialised in the discovery of human genes - a scientific activity previously promoted by public research systems - and the sale of
these discoveries. The article shows that, within the specific growth dynamics of the biotechnology sector in the North-American
context, the main factor behind the emergence of these firms has been the creation of intellectual property rights on living matter.
The development of these rights has led to the patenting of scientific discoveries. The last part of the article discusses the
consequences of disseminating the use of patents, particularly in Europe, and the change in status of scientific knowledge triggered
by the rise of genomics firms.Keywords :
intellectual property rights, scientific knowledge, public goods, institutional changes, private firms.
Les auteurs tiennent à exprimer leurs profonds remerciements à Benjamin Coriat pour ses recommandations et ses conseils
dans la rédaction des différentes versions de cet article.
Une première version de cet article a été présentée aux Journées AFSE consacrées au thème "Economie de l'Innovation" sous le
titre « Les relations science-industrie dans le domaine de la recherche sur le Génome Humain : vers un nouveau statut de la
connaissance scientifique ? » les 20/21 Mai 1999, Nice, Sophia Antipolis. Une deuxième version a été présentée aux Journées
"Recherche et Régulation" sur le thème "Entreprises et Marchés : Les Nouveaux Enjeux Institutionnels", CREI, les 3 /4
décembre 1999, Paris.
Innovations, Institutions et Dynamiques Economiques – Centre d’Economie de Paris Nord.
Cet article analyse les conditions d’émergence aux Etats-Unis d’une nouvelle génération de
firmes de biotechnologies qui, spécialisées dans la découverte de gènes humains - activité
scientifique jusque-là promue par les systèmes de recherche publique - vise la
commercialisation de ces découvertes. L’article montre que, saisie dans la dynamique de
développement du secteur des biotechnologies spécifique au contexte nord-américain, la
condition majeure de cette émergence tient à l’instauration d'un droit de propriété intellectuelle
sur le vivant dont l’évolution a conduit au basculement des découvertes scientifiques dans le
champ des brevets. L’article conclut sur les conséquences de la diffusion de ce basculement,
notamment à l’Europe, et sur l’essor de ces firmes de génomique sur le changement de statut de
la connaissance scientifique.
Au cours des années quatre-vingt-dix, les progrès de
la connaissance scientifique sur le génome humain
se sont accompagnés d’un phénomène sans
précédent dans l’histoire des relations entre
recherche fondamentale et industrie. En effet, est
apparue aux États-Unis une nouvelle génération de
firmes privées de biotechnologies qui se sont
spécialisées dans la découverte et l’identification de
gènes humains, champ de recherche qui était
jusque-là resté le strict apanage des systèmes
académiques de recherche. En moins d’une
décennie, ces nouvelles firmes, encore minoritaires
au début des années quatre-vingt-dix, se sont érigées
en acteurs-clefs dans le domaine de la production de
connaissances sur le génome humain.
Bien que l’engagement de nombreux secteurs
industriels dans la recherche fondamentale ne
constitue pas en soi un phénomène nouveau,
l’existence de firmes positionnant la quasi-totalité
de leur activité dans le champ de la recherche
fondamentale n’avait jusqu’à présent été observé
dans aucun autre secteur. Des travaux antérieurs
avaient certes attiré l’attention sur la singularité
d’ensemble du développement des firmes de
biotechnologies centrées sur la R & D, alors que
“ leur grande majorité ne disposent d’aucun produit à
mettre sur le marché ” et qu’aucune “ n’est en mesure
de proposer une gamme diversifiée de produits ”
(Rosenberg, 1990). Les firmes qui, au sein du secteur
des biotechnologies, sont désormais identifiées
spécifiquement comme des firmes de génomique,
exacerbent cette singularité, en se concentrant
exclusivement sur une activité de recherche
fondamentale, qui n’a pas pour objectif direct la mise
au point de nouveaux produits et procédés. Ces
firmes de génomique s’efforcent plutôt de
commercialiser directement des connaissances
scientifiques.
L’objectif de cet article est de rendre compte des
conditions qui ont favorisé l’émergence de telles
firmes privées de génomique. Il est surtout de
montrer que la condition majeure de cette émergence
tient à des changements institutionnels dans le
domaine du droit de la propriété intellectuelle. Cette
évolution du droit tend à restreindre le champ des
connaissances, biologiques et génétiques, pour
lesquelles est garantie la préservation des
externalités de recherche liées au statut public du
savoir scientifique. Elle a été, comme nous allons
nous efforcer de le montrer, le point d’ancrage de
l’ensemble des dynamiques institutionnelles,
financières et industrielles qui ont présidé au
développement des firmes de génomique.
Après avoir présenté les conditions de formation
d’un domaine de recherche public sur le génome
humain, cet article s’efforce successivement :
- de mettre en évidence les conditions d’apparition
de firmes privées de génomique engagées
prioritairement dans la recherche fondamentale ;
- – d’analyser les déterminants principaux du
développement de cette industrie et de son
évolution ;
- – enfin, de s’interroger sur le nouveau statut de la
connaissance scientifique qui peut résulter de la
coexistencede deux logiques différentes au sein de la
recherche fondamentale.
Les étapes-clefs de la recherche sur le
génome humain : de l’initiative
publique à l’apparition des firmes
privées de génomique
De l’avènement des nouvelles techniques de
biologie moléculaire au code génétique de
l’Homme : une accumulation de connaissances
scientifiques sans précédent
En 1953, la découverte par James Watson et Francis
Crick de la molécule d’ADN révélait pour la
première fois l’identité génétique du vivant mais les
gènes demeuraient hors de portée expérimentale. La
découverte en 1973 par deux chercheurs
universitaires américains des techniques de clonage
de l’ADN (Cohen et alii,1973) a marqué les débuts
d’une véritable révolution scientifique en offrant la
possibilité d’accéder aux gènes, de les isoler, de les
purifier et de les multiplier en quantité suffisante de
façon à pouvoir les étudier en détail. En 1977, ce sont
des méthodes rapides de déchiffrage de l’ADN qui
sont mises au point, permettant d’obtenir des
séquences de gènes (Maxam et alii,1977). Grâce à
ces deux nouvelles techniques de biologie
moléculaire “des mécanismes biologiques restés
obscurs devinrent subitement accessibles à l’analyse
moléculaire ” (Jordan,1996). L’étude du code
génétique d’un grand nombre d’organismes vivants,
y compris le plus complexe, celui de l’homme,
devenait envisageable.
À partir du milieu des années quatre-vingt,
l’utilisation des techniques de clonage au sein des
laboratoires de recherche en génétique médicale va
permettre l’identification de gènes impliqués dans la
survenue de maladies. Dans un premier temps, la
plupart des découvertes ont porté sur des maladies
rares dont la présence d’un gène défectueux suffit à
provoquer la maladie
[1]. Dans un second temps,
l’ensemble des maladies humaines vont devenir la
nouvelle cible de la recherche en génétique
médicale. Avec la localisation puis l’identification
de gènes impliqués dans la survenue de maladies
fréquentes telles que le diabète, le cancer ou les
maladies cardio-vasculaires, la recherche passe de
maladies dites “ monogéniques ” à des pathologies
multifactorielles
[2] impliquant un ou plusieurs gènes
ainsi qu’éventuellement des interactions entre
facteurs génétiques et environnementaux. On estime
aujourd’hui à plus de 30 000 le nombre de gènes
contenus dans le génome humain dont l’altération,
totale ou partielle, est susceptible d’être facteur de
maladies et dont l’identification peut légitimement
nourrir des espoirs d’innovations majeures dans le
diagnostic et la thérapeutique des principales
maladies pour les prochaines décennies. La
découverte de gènes de maladie laisse notamment
env isag er le d évelopp ement de tests de
prédisposition génétique avant que la maladie ne se
déclare ainsi que la mise au point de thérapies
géniques consistant à rétablir les fonctions du gène
défectueux. De plus, la découverte de gènes peut
potentiellement conduire à l’identification d’un
grand nombre de cibles moléculaires pour le
développement de nouveaux médicaments.
Le Programme Génome Humain : portées et
limites d’un projet bâtisur le modèle de la “science
ouverte”
Les progrès considérables de la recherche en
génétique humaine réalisés au cours des années
quatre-vingt-dix ont procédé, au départ, des
systèmes publics de recherche, avec notamment le
lancement du Projet Génome Humain (HGP). Ce
programme s’est mis en place, à partir de 1988, sous
l’impuls ion de deux inst ances p ubliques
américaines, les National Institutes of Health (NIH)
et le Department of Energy (DOE) dans le but de
déchiffrer l’ensemble du génome humain. Il s’agit
d’un programme académique présenté comme un
projet fédérateur visant à encourager une
collaboration internationale entre les différentes
communautés scientifiques impliquées dans la
cartographie et le séquençage des gènes. Ces
activités étaient engagées depuis de nombreuses
années, mais leur caractère dispersé et le manque de
coordination apparaissaient comme les principaux
freins aux progrès rapides de la connaissance
(OCDE, 1995). Le rapport de 1988 du Conseil
National de la Recherche américain (NRC, 1998)
justifie son avis favorable au lancement du HGP par
le fait que le “libre accès” aux connaissances
produites en est la ligne directrice. Pour les auteurs
de ce rapport, ce libre accès est une condition
indispensable à la concentration technique des
efforts de recherche au niveau international. Du fait
du grand nombre d’équipes de recherches capables
de fournir des “clones d’ADN” de différentes
régions du génome, “l’indexation centralisée” de ces
clones dans une banque de données commune,
accessible à tous les laboratoires, apparaît comme le
seul moyen “d’éviter des duplications inutiles du
travail de recherche” et d’accélérer le processus de
séquençage. De plus, la mise des clones d’ADN, et
des sondes nucléiques constituées à partir de ces
clones, à libre disposition des équipes susceptibles
de s’en s ervir comme marq ueu rs pou r
l’identification de gènes de maladies est censée
“réduire les délais” dans l’utilisation par la
recherche biomédicale des progrès de la
connaissance sur le génome (NCR, 1988).
Les fondements mêmes de ce programme respectent
bien les traits caractéristiques du modèle de “la
science ouverte”, tel que défini par Dasgupta et
David (Dasgupta et alii, 1994) qui confèrent à la
connaissance produite le caractère d’un bien public :
d’une part, les règles de priorité et de réputation
jouent un rôle fondamental d’incitation à la
production des connaissances ; d’autre part, ces
règles autorisent un partage et une diffusion
complète des résultats produits. La connaissance
produite est un bien libre rendu disponible et
réutilisable par tous à travers les banques de données
informatisées.
Comme le soulignent les experts, l’“inventaire” le
plus complet possible des gènes humains, permis par
les techniques de séquençage, ne peut être
totalement “séparé” de leur “ interprétation”,
c’est-à-dire la recherche de la signification
biologique de la fonction codée par chacun de ces
gènes, “l’inventaire lui-même pouvant déjà faire
appel à un certain degré d’interprétation"
(Weissenbach, 2000). L’inventaire repose à la fois
sur des comparaisons, notamment à des gènes déjà
connus d’autres génomes plus “petits” que celui de
l’espèce humaine, et sur des prédictions faites à
l’aide de programmes informatiques qui doivent être
révisées en continu pour prendre en compte les
connaissances additionnelles et qui nécessitent de
toute façon un examen par des experts dont le
nombre demeure limité au plan international. Si dans
une minorité de cas, la fonction des gènes peut être
déduite directement de l’analyse informatique, pour
la majorité, des démarches expérimentales
additionnelles sont indispensables pour déterminer
ces fonctions. De plus, l’interprétation par
comparaison nécessite presqu e to ujours
l’acqui sition de donn ées de séqu ences
additionnelles. Enfin, dans tous les cas, il est
nécessaire de valider les prédictions informatiques
par des expériences biologiques. Les contraintes
objectives de la production de connaissance sur le
génome exigeaient donc un niveau extrêmement
élevé de division coopérative du travail entre les
équipes impliquées. Si la mobilisation internationale
de centaines de chercheurs autour du HGP a
rapidement débouché sur la constitution de banques
de données informatisées regroupant les différents
types d’informations sur le génome produites à
travers le monde, la gestion par le secteur public de
recherche de cette accumulation considérable de
données va progressivement se heurter à des
difficultés technologiques et organisationnelles.
D’une part, la persistance de nombreuses
duplications des travaux témoigne de la difficulté du
HGP à répartir, de façon coordonnée, les tâches
assignées aux différents laboratoires de recherche.
D’autre p art, l’absence de nomenclatu re
standardisée pour l’ensemble des banques de
données complexifie leur gestion informatique et
augmente les coûts de transaction associés au
partag e de l’information (OCD E, 199 5).
L’insuffisance des financements ainsi que le manque
d’infrastructure des laboratoires publics ont
empêché que se développent, parallèlement à la
production de connaissances nouvelles à un rythme
exponentiel, les technologies informatiques de
stockage, d’archivage, d’analyse et de diffusion des
données, indispensables à leur exploitation. Pour des
raisons identiques, les modes d’organisation
“artisanaux” qui caractérisaient (et caractérisent
encore dans une large mesure) l’essentiel des
savoir-faire des laboratoires académiques de
recherche en biologie moléculaire apparaissent mal
adaptées aux exigences du séquençage de masse à
grande échelle du génome, ainsi qu’aux expériences
complémentaires nécessaires pour l’identification
rapide de gènes impliqués dans les maladies. De par
leurculture technique, plutôt tournée vers un objectif
de créativité que de standardisation, et surtout de par
la limitation de leurs financements, les laboratoires
académiques éprouvent des difficultés pour acquérir
et faire fonctionner de façon optimale les
plates-formes technologiques nouvelles qui rendent
possibles une certaine forme d’industrialisation de la
pratique scientifique en biologie
[3].
Ces faiblesses de “l’environnement académique”
pour “garantir un séquençage efficient ”, vont
justifier, aux yeux d’une partie de la communauté
scientifique américaine, le “caractère inévitable
d’une commercialisation du projet de recherche sur
l’identification du génome humain” et l’introduction
directe du secteur privé dans ce champ de la
recherche fondamentale (Andersoin, 1992).
Tableau 1
rincipales firmes américaines
spécialisées dans la recherche sur le génome humain
créées au début des années 1990
Tableau 1 : principales firmes américaines
spécialisées dans la recherche sur le génome humain
créées au début des années 1990
Firmes Nationalité Année decréation Activités
de
IncytePharmaceuticals US 1991 Base de donnéesclone d’ADN
Millennium Gènes de
Pharmaceuticals maladies :
Obésité
Diabète II
US 1991 Cancer mélanome
Maladies
neurologiques
Asthme
Athérosclérose
Myriad Genetics Gènes de
maladies :
Cancer,
US 1991 Cardio-vasculaire
Asthme
Ostéoporose
nées de
Human GenomeSciences US 1992 base de donclone ADN
Oncormed Gènes de maladies
US 1993
Cancers
Sequana Gènes de
Therapeutics maladies :
Diabète II
Asthme
US 1993 Ostéoporose
Obésité
Cancer
Schizophrénie
Des “firmes-laboratoires” spécialisées en
recherche fondamentale
De façon concomitante aux premières difficultés
technologiques et organisationnelles du HGP au
début des années quatre-vingt-dix, vont se créer,
essentiellement aux États-Unis, des
nouvelles firmes
de biotechnologie qui vont se spécialiser, elles aussi,
dans la découverte et l’identification de gènes
humains. Le regroupement de ces firmes, sous le
vocable de “firmes de génomique”
[4], atteste de leur
spécificité
vis-à-vis des précédentes générations de
firmes de biotechnologies dont l’activité reposait sur
la R&D de nouveaux produits diagnostics ou
thérapeutiques. Le tableau 1 met en évidence deux
traits essentiels de l’activité de ces nouvelles firmes :
d’une part, il s’agit de firmes effectivement
spécialisées en recherche de base dont l’activité
repose sur des plates-formes technologiques
combinant outils informatiques et techniques de
clonage et de séquençage à grande échelle ;
d’autre
part, leur activité est bien identique à celle
développée par ailleurs par la recherche publique.
L’activité de ces firmes reproduit, dans des
proportions variables pour chacune d’elles, les deux
types d’approches complémentaires déjà évoquées
dans le cadrede la recherche publique surle génome.
La première approche relève de la recherche de
gènes de maladies et concerne la génétique médicale,
principal domaine de recherche de firmes comme
Millennium Pharmaceuticals, Myriad Genetics,
Sequana Therapeutics ou Oncormed, dont on peut
noter qu’elles s’intéressent avant tout à la découverte
de gènes impliqués dans les pathologies les plus
fréquentes (diabète, maladies cardio-vasculaires,
cancéreuses ou neurologiques) et donc au potentiel
commercial a priori le plus élevé. La deuxième
approche, qui recouvre exactement l’activité
prioritaire du HGP, s’attache à constituer des
banques de données d’informations génétiques
indispensables en amont à la réalisation de la
première. Ainsi, des firmes comme Human Genome
Sciences ou Incyte Pharmaceuticals se sont plutôt
spécialisées dans la constitution de banques de
données contenant des clones d’ADN qui peuvent
servir à la fois à l’identification de gènes de maladies
et à l’obtention de séquences d’ADN susceptibles de
fournir une cible moléculaire pour le développement
de médicaments.
De l’émergence d’un acteur industriel à
l’avènement d’un marché privé de la
connaissance scientifique
L’émergence et le développement des firmes de
génomique peut d’abord s’expliquer par une
con vergence, spécifiqu e au con texte
nord-américain, entre l’évolution des politiques
publiques de recherche, celle du droit de la propriété
intellectuelle et celle des marchés financiers. Cette
configuration particulière a bénéficié à l’industrie de
biotechnologie dans son ensemble. Mais dans le cas
particulier des firmes de génomique, elle s’est
trouvée renforcée, d’une part, par les conditions
techniques de production propres au champ de la
recherche sur le génome (que nous avons évoquées
plus haut), d’autre part, par les évolutions du droit en
matière de brevetabilité du vivant. L’avènement des
firmes de génomique illustrerait ainsi une forme de
“dépendance du sentier” (Arthur, 1989), propre à la
dynamique du secteur des biotechnologies, basée
non pas su r des considération s d’ordre
exclusivement technologique mais plutôt sur
l’interaction entre changements technologiques et
changements institutionnels (Zysman, 1994).
Les “transferts” public/privé et les nouvelles
orientations de la politique publique de
recherche américaine
Toutes les firmes citées dans le tableau 1, ainsi que
les autres firmes de génomique de moindre taille, ont
été fondées directement par des scientifiques de
renom en provenance de la recherche académique ou
en liaison étroite avec ces derniers
[5]. Toutes ont
incorporé des équipes entières de recherche émanant
des institutions publiques. Le transfert des hommes
et des savoir-faire du secteur public vers l’industrie
privée correspondait, depuis le début des années
quatre-vingt, aux nouvelles orientations des
politiques publiques de recherche américaines et
représentait déjà une caractéristique essentielle de la
formation du secteur des biotechnologies (Orsenigo,
1989 ; Krimsky, 1991 ; Rosenberg
et alii, 1994 ;
Zucker
et alii, 1997)
[6]. Il s’est donc étendu, dès leur
naissance, aux firmes de génomique.
Dans l’objectif de faire de la science et de la
technologie les facteurs clefs de la compétitivité du
pays et de
“promouvoir la collaboration entre les
préoccupations commerciales et les organisations à
but non lucratif, incluant les universités” (Slaughter
et alii, 1996), les autorités publiques américaines
avaient introduit une série de dispositions
législatives qui ont modifié en profondeur les
frontières traditionnelles entre système académique
et secteurindustriel. Dès l’année 1980, leBayh- Dole
Act autorise les universités et les petites entreprises à
déposer en commun des brevets sur des inventions
financées sur fonds publics. Dans les années
suivantes, plusieurs autres dispositifs
[7] visant à
faciliter le transfert technologique dans le secteur
privé des découvertes et résultats de la recherche
académique sont adoptés.
Ces nouveaux arrangements institutionnels visant à
orienter progressivement les universités et centres de
recherche publics vers des objectifs commerciaux
ont été facilités (et ont facilité en retour) par la
d iffusion d’une cultu re d u “ chercheurentrepreneur” au sein du système académique
américain, en particulier dans le champ biomédical
(Etzkowitz, 1999). L’essor des firmes de
biotechnologie en général a bénéficié de la
convergence entre cette évolution interne au système
public de recherche et l’existence d’un secteur de
capital-risque, et des marchés financiers,
principalement le NASDAQ (National Association
of Securities Dealers Automated Quotation), déjà
spécialisés dans le financement et la valorisation des
activités d e R&D. Ces secteurs se so nt
immédiatement intéressés à l’avènement des firmes
de génomique qui poussaient encore plus loin les
stratégies fondées sur la commercialisation de
résultats de recherche en les étendant au domaine de
la recherche fondamentale lui-même.
Le rôle du capital risque et du NASDAQ
L’industrie du capital-risque et le NASDAQ
constituent les deux dispositifs, adaptés au
développement de projets innovants sans rentabilité
immédiate mais jugés à fort potentiel, dont le succès
a été rendu possible au cours des années quatre-vingt
p ar d’importan tes modifications de la
réglementation américaine concernant les
placements financiers (Gompers
et alii, 1998)
[8]. Ces
dispositifs ont historiquement constitué la source
p remière de financement des firmes de
biotechnologies aux États-Unis.
À l’instar de la plupart de leurs prédécesseurs du
secteur des biotechnologies, les firmes de
génomique ont d’abord été constituées avec l’apport
de fonds propres émanant de sociétés de
capital-risque spécialisées dans les sciences de la
vie. Toutes les firmes du tableau 1 ont ensuite fait
leur entrée sur le NASDAQ au plus tard de deux à
cinq ans après leur création. Cette prise de relais par
les marchés financiers, permise par l’introduction en
Bourse à un stade précoce de développement des
firmes, a joué un rôle-clef dans le secteur des
biotechnologies
[9] : d’une part, elle permet aux
firmes de biotechnologie d’accroître massivement
les capitaux nécessaires à la poursuite de leurs
activités de R&D ; d’autre part, elle constitue en
amont un mécanisme incitatif au soutien de la
création d’entreprises de R&D par les sociétés de
capital-risque en assurant une possibilité de sortie
rapide des premiers investisseurs (Houlihan
Valuation Avisors,1998 ; JECBR, 2000).
Tableau 2
chiffre d’affaires, dépenses en R&D, résultat net de quatre firmes de génomique, 1993-199
(en millions de dollars US)
Tableau 2 : chiffre d’affaires, dépenses en R&D, résultat net de quatre firmes de génomique, 1993-199
(en millions de dollars US)
Human Genome Sciences Incyte Pharmaceuticals
Chiffre d’affaires Dépenses R&D Résultat net Chiffre d’affaires Dépenses R&D Résultat net
1993 22,00 16,60 1,79 0,67 4,76-4,77
1994 41,06 27,29 7,30 1,51 11,17-11,46
1995 5,00 32,97-31,06 12,21 19,21-9,93
1996 34,46 40,47-7,76 41,78 41,30-7,27
1997 25,60 46,14-21,14 90,00 72,50 6,90
1998 29,59 47,00-23,18 134,80 97,20 3,47
1999 24,52 60,60-42,17 156,96 144,88-26,78
Millennium Pharmaceuticals Myriad Genetics
Chiffre d’affaires dépenses R&D Résultat net Chiffre d’affaires Dépenses R&D Résultat net
1993 N.A 2,86-4,28 0,55 0,78-0,44
1994 7,96 10,99-6,37 0,60 3,01-3,27
1995 22,88 17,96-1,28 1,30 5,16-5,26
1996 31,80 34,80-8,80 6,63 12,99-5,89
1997 89,90 74,80-81,20 15,23 18,58-9,20
1998 133,70 114,20 10,30 23,21 23,00-9,79
1999 183,70 159,90-352,00 25,31 23,45-9,99
Source : compilation propre réalisée à partir des «annual Reports» visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site
Internet de la Security Exchange Commission : www. sec. gou
compilation propre réalisée à partir des «annual Reports» visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site
Le tableau 2 confirme, dans le cas des quatre
premières firmes de génomique introduites sur le
Nasdaq, que celles-ci ont été en mesure d’accroître
considérablement leur dépenses en R&D suite à cette
introduction (intervenue respectivement en 1993
pour Incyte Pharmaceuticals et Human Genome
Sciences, en 1995 pour Myriad Genetics et en 1996
pour Millenium Pharmaceuticals). Un point
remarquable est que cet accroissement s’effectue en
dépit de la persistance de résultats nets déficitaires.
La capacité des firmes de génomique de lever, de
façon réitérée, des capitaux financiers importants,
ceci sans contrainte de rentabilité immédiate,
explique qu’elles aient pu accroître des capacités
technologiques les dotant d’économies d’échelle et
d’un avantage compétitif important vis-à-vis des
laboratoires académiques également impliqués dans
la recherche sur le génome
[10]. Ainsi, les dépenses
cumulées de R&D pour l’année 1998 des quatre
firmes de génomique du tableau 2 (189,3 millions de
dollars) équivalaient à prés des deux tiers du budget
total alloué par les autorités publiques américaines
au HGP pour la même année (302 millions de dollars)
et répartis dans plus de 20 centres de recherches
différents
[11].
Le soutien massif de l’industrie pharmaceutique
Du fait de la nature de leur activité, la production de
connaissances scientifiques, la quasi-totalité du
chiffre d’affaires des firmes du tableau 1, comme de
l’ensemble des firmes de génomique, provient de
prestations et de contrats de recherche passés avec
les multinationales du secteur pharmaceutique. La
multiplication des accords de partenariat avec
l’industrie pharmaceutique pour la réalisation
d’activités de R&D est une caractéristique commune
à l’ensemble des firmes de biotechnologies depuis
les débuts de l’existence de ce secteur (Hagedoorn
et
alii, 1990; Hamel, 1991). Les risques inhérents à la
R&D pharmaceutique étant déjà particulièrement
élevés (Grabowski
et alii,1994)
[12] et se trouvant
exacerbés dans le domaine des biotechnologies du
fait des incertitudes sur les découvertes et sur leurs
applications industrielles et de la nature peu
stand ardisée des techniq ues employées
(Orsenigo,198 9), les grandes firmes
pharmaceutiques ont en effet préféré externaliser le
plus p ossible les activi tés de R&D
biotechnologiques en passant des alliances avec des
firmes spécialisées repérées comme porteuses.
La dépendance à l’égard du soutien massif de
l’industrie pharmaceutique s’avère encore plus
prononcée dans le cas des firmes de génomique qui
ont été conduites, de par la nature même de leur
activité, à faire de l’établissement d’alliances avec
les grands groupes pharmaceutiques leur priorité
stratégique. Les principaux accords passés entre les
firmes de génomique et l’industrie pharmaceutique
(tableau 3) portent sur des périodes allant de 1 à 5 ans,
avec reconduction éventuelle toujours conditionnée
par les résultats obtenus. Le montant de ces contrats
demeure variable mais représente toujours des
sommes considérables : le premier de ces contrats,
signé dès 1993 entre Human Genome Sciences et
Smithkline Beecham, portait déjà sur 125 millions
de dollars pour 3 ans ; en 1998, la multinationale
allemande Bayer AG passait avec Millennium
Pharmaceuticals un accord d’un montant de 465
millions de dollars, le plus élevé à ce jour dans la
recherche sur le génome
[13].
La plupart de ces contrats correspondent à des
accords de licence qui peuvent néanmoins prendre
des formes différentes. Dans le cas des firmes
spécialisées dans la constitution de banques de
données sur les gènes et les séquences génétiques,
comme Incyte Pharmaceuticals et Human Genome
Sciences, le contrat offre au partenaire de l’industrie
pharmaceutique
un droit d’accès, qui demeure non
exclusif, à ces données. Dans l’hypothèse où des
cibles moléculaires utiles pour l’élaboration de
nouveaux médicaments sont identifiées, leur
exploitation au fin d’innovation thérapeutique
devient le monopole de la firme pharmaceutique,
celle-ci garantissant le versement de redevances à la
firme de génomique en cas d’aboutissement à un
produit susceptible d’être mis sur le marché. Dans le
cas des firmes de génomique spécialisées dans la
découvertes de gènes de maladie, le contrat porte sur
la recherche de gènes particuliers et s’accompagne,
en cas de succès, d’un
accord de licence, le plus
souvent exclusif (Schissel
et alii, 1999), garantissant
à la firme ph armaceutique le monopole
d’exploitation de la découverte, là encore contre
versement de redevances sur toute
commercialisation des produits qui en seraient
issus
[15]. Dans tous les cas, ces accords visent à
garantir aux entreprises d e la bran che
pharmaceutique,
dans le cadre de contrats privés, un
droit d’accès particulier, soit aux connaissances
scientifiques, soit aux technologies développées par
les firmes de génomique, soit aux deux à la fois.
À l’origine de la possibilité même d’existence de tels
accords, se trouve une mutation institutionnelle
considérable concernant le statut de la connaissance
dans le domaine des sciences de la vie. Une nouvelle
orientation stratégique des pouvoirs publics aux
États– Unis s’est traduite par une série de
dispositions législatives et par des décisions de
justice radicalement nouvelles qui ont finalement
conduit à rendre brevetables les résultats de la
recherche sur le génome humain, résultats qui
étaient auparavant considérés comme des
“ découvertes” ayant le statut de bien public. C’est
cette série d’événements, à l’origine d’un droit de
propriété sur le vivant, qui a créé les conditions
juridiques pour l’avènement d’un marché privé de la
connaissance scientifique. C’est elle qui a
fondamentalement rendu posible la spécialisation
d’un groupe p articu lier de firmes
biotechnologiques, les firmes de génomique, faisant
de la connaissance scientifique, en tant que telle,
l’objet principal de leur activité commerciale.
Le rôle des droits de propriété intellectuelle dans
l’avènement d’un marché des connaissances sur le
génome
Il faut remonter au début des années quatre-vingt,
toujours aux États-Unis, pour comprendre les
grandes transformations institutionnelles, dans le
domaine des droits de la propriété intellectuelle, qui
vont aboutir à la possibilité de couvrir, par la
protection par brevet, des découvertes relatives à la
structure des organismes vivants. Après dix ans
d’intense bataille juridique, la société General
Electric se voit accorder un brevet couvrant un
micro-organisme génétiquement modifié grâce aux
techniques de génie génétique. Cette décision
(connue sous le nom de « décision Chakrabarty » du
nom du chercheur à l’origine de la découverte)
marquait un tournant sans précédent dans l’histoire
de la propriété intellectuelle, en accordant pour la
première fois dans le monde un
droit de
propriété sur
un organisme vivant. Jusqu’à cette décision, le droit
des brevets excluait systématiquement, dans tous les
pays, toute forme de vie du champ de la propriété
intellectuelle. Le droit américain, régi selon les
principes de “ common law ”, instaure notamment
une différence intrinsèque entre les “
produits de la
nature” d'un côté et les “
produits de l’homme” de
l’autre, seuls ces derniers pouvant relever de la
brevetabilité. L’office américain des brevets et des
marques (USPTO) s’était d’ailleurs opposé au
brevet “Chakrabarty”, en s’appuyant sur cette
distinction en considérant qu’il “ s’agissait d’une
découverte de produits de la nature” (Joly,1996). La
décision “Chakrabarty” n’intervint qu’après de
multiples appels au niveau de la Cour Suprême, la
plus haute juridiction des États-Unis. Cette dernière
avalisa la légitimité juridique de ce premier brevet
sur le vivant en s’appuyant sur une interprétation
subtile du principe de “common law” qui opérait une
distinction nouvelle parmi les organismes vivants
entre ceux qui demeureraient des produits de la
nature et ceux qui pourraient désormais être
considérés comme le “
produit de l’activité de
l’hom me ”. Suiv ant cette logiq ue, le
micro-organisme objet du dépôt de brevet était
différent de tout autre trouvé dans la nature. Sous
l’argument qu’il avait “
requis l’intervention de
l’homme pour le modifier”, il pouvait être considéré
non plus comme un “
produit de la nature” mais
comme une “
invention humaine” brevetable. En
considérant que la frontière pertinente en matière de
brevetabilité ne passait pas entre “
êtres vivants” et
“
objets inanimés”, mais entre existence ou non d’une
“
réelle” invention, la Cour Suprême considéra sa
décision comme une interprétation “ orthodoxe ” de
la législation de type “common law” sur les
brevets
[16].
Tableau 3
principaux accords passés entre entreprises pharmaceutiques et firmes de génomique(14)
Tableau 3 : principaux accords passés entre entreprises pharmaceutiques et firmes de génomique(14)
Incyte Pharma. Millennium Pharma. HGS Sequana Therapeutics Myriad Genetics
Abbott Hoffmann la Roche Smithkline Beecham Glaxo Wellcome Eli Lilly
ARIAD Pharmaceuticals Eli Lilly Genetic Therapy Boehringer Ingelheim International Ciba-Geigy
Bristol-Myers Squibb Astra AB ISI Pharma Corange Bayer Corporation
Eli Lilly Pfizer Takeda Chemicals Genentech Schering Plough
Genentech Wyest Ayerst Laboratories Pionneer Novartis
Glaxo Wellcome Bayer AG Hoffman la Roche Bayer Corporation
Hoechst Marion Roussel Schering Corporation
Hoffmann la Roche Synthelabo
Johnson & Johnson Merck
Monsanto Pharmacia & Upjhon
Novartis Merieux
NV Ornagon
Pharmacia & Upjohn
Schering AG
Smithkline Beecham
Vysis
Zeneca
ZymoGenetics
Pfizer
Source : compilation propre réalisée à partir des «annual reports » visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site
internet de la SEC : www. sec. gov
compilation propre réalisée à partir des «annual reports » visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site
internet de la SEC : www. sec. gov
Quels qu’aient été les objectifs poursuivis par la
Cour Suprême, la décision Chakrabarty fournit les
fondations juridiques d’un droit de propriété
intellectuelle sur le vivant qui allait progressivement
s’étendre à toute forme de vie et à tout produit de la
nature ayant nécessité l’utilisation du génie
génétique pour être mis à jour (Eisenberg, 1992). En
effet, en prenant pour base la décision de la Cour
Suprême, l’USPTO va donner une
interprétation
nouvelle des textes de lois. Celle-ci a tout d’abord
entraîné l’extension des brevets aux organismes
unicellulaires et aux procédés afférents à ceux-ci,
puis, en 1 985, aux organ ismes v égétaux
multicellulaires avec la délivrance d’un premier
brevet sur une plante ayant subi des modifications
génétiques. En 1987, le droit de propriété
intellectuelle entre dans le règne animal avec l’octroi
d’un brevet couvrant une huître polyploïde, suivi
d’un premier brevet sur un mammifère
[17]. Face aux
controverses suscitées par ces décisions, l’USPTO
publia un rapport officiel établissant que toute
matière vivante, y compris d’origine humaine,
comme les embryons, fœtus, tissus, cellules ou
organes pouvait potentiellement faire l’objet d’un
dépôt de brevet dès lors que les conditions générales
du droit des brevets, soit le caractère “
nouveau, non
évident et utile” de l’objet du dépôt, étaient
respectées (USPTO,1987). Par extension, pour
l’USPTO,
le fait d’isoler un gène et d’en classifier
les propriétés et les fonctions sont suffisants pour en
revendiquer “l’invention” et le rendre brevetable.
En qualifiant “d’invention” toute découverte
d’organisme vivant obtenue par génie génétique, les
instances publiques américaines ont radicalement
modifié le droit de la propriété intellectuelle en
matière de vivant. Cette modification va
progressivement s’étendre à la plupart des systèmes
de brevets des autres pays. En Europe où le refus de
brevetabilité des gènes humains a longtemps
représenté un pôle de résistance face au nouveau
standard américain
[18], cette brevetabilité est
désormais admise depuis le vote de la Directive
98/44/CE du 6 juillet 1998 concernant la protection
juridique des inventions biotechnologiques. Suivant
l’avis de ceux des experts pour qui “
la distinction
entre découverte et invention ne pose pas de
difficulté technique” en ce domaine
[19], leparagraphe
2 de l’article 5 de la nouvelle Directive stipule qu’
“
un élément isolé du corps humain, ou autrement
produit par un procédé technique, y compris la
séquence ou la séquence partielle d’un gène, peut
constituer une invention brevetable, même si la
structure de cet élément est identique à celle d’un
élément naturel”.
Dans le contexte de la tradition juridique européenne
qui fait reposer la brevetabilité sur la distinction
entre découverte et invention
[20], l’alignement sur la
position américaine de brevetabilité appliquée aux
gènes a impliqué une réinterprétation du concept
d’“invention” qui rompt de fait avec les règles
antérieures. Le caractère d’invention est désormais
conféré sur des critères inédits qui aboutissent à
estomper (voir à faire disparaître) la distinction
traditionnelle avec la découverte, un gène devenant
brevetable même s’il n’a subi aucune modification,
dés lors que des scientifiques en ont révélé
l’existence et décrit certaines de ses propriétés grâce
aux techniques de biologie moléculaire qui
permettent l’accès à l’ADN (Kahn, 1995).
Alors que le droit de la propriété intellectuelle
pouvait jusque-là être considéré comme la frontière
délimitant la complémentarité entre connaissances
scientifiques, d’une part, et exploitations
commerciales de ces connaissances permettant de
faire jouer la concurrence industrielle sur le
développement de nouveaux produits, d’autre part,
le nouveau droit de propriété sur le vivant autorise
l’appropriation privée en amont de la base commune
de connaissance elle-même susceptible de
développements industriels. Si l’identification de
gènes de maladies peut effectivement être à l’origine
de n ouveau x produits thérapeutiques o u
diagnostiques, il reste que leur découverte se situe
très en amont de toute innovation. Dans la nouvelle
situation qui s’est imposée au cours des deux
dernières décennies en matière de génome humain,
la protection par brevet ne concerne plus seulement
l’activité productive mais l’input scientifique
pouvant donner naissance à des innovations
potentielles.
Ce basculement en faveur de la brevetabilité des
gènes a bien constitué le point de cristallisation qui a
permis aux évolutions techniques, institutionnelles
et financières déjà évoquées de converger en faveur
du développement de l’industrie de génomique. La
constitution d’un capital commercial à partir des
brevets déposés va constituer le principal enjeu de
développement pour les firmes de génomique, leur
part du marché de la connaissance se mesurant
essentiellement par le nombre de gènes qu’elles ont
identifiés et brevetés. Au total, l’USPTO a déjà
accordé des brevets sur près de 1500 séquences
d’ADN humaines et près de 5000 demandes
supplémentaires de brevets sur des gènes humains
sont en attente d’examen.
Les “comportements stratégiques” des firmes en
matière de dépôts de brevets ont fait l’objet de
multiples travaux dans d’autres champs d’activité
[21]
qui montrent comment le souci de la préservation des
rentes d’innovation peut conduire à dissuader la
venue de firmes potentiellement rivales par
l’annonce de dépôts de brevets qui jouent en fait le
rôle de leurre dans leurs champs de compétences
privilégiées (stratégie dite du “champ de mines” ou
du “porc-épic”), ou par l’obtention de la protection la
plus large possible permise par le brevet. Les firmes
de génomique sont d’autant plus fortement incitées à
adopter de tels comportements stratégiques que le
génome humain contient un nombre fini de gènes et
que toute découverte d’un gène et de sa fonction par
un concurrent menace la compétitivité de leurs
services et produits potentiels. Ces comportements
sont par ailleurs facilités par la nouveauté de
l’extension du droit des brevets au vivant qui laisse
une importante marge d’interprétation que les firmes
peuvent justement s’efforcer d’orienter à leur
avantage.
Ainsi, par exemple, le caractère très large des brevets
accordés à la firme Myriad Genetics pour les gènes
(BRCA1 et BRCA2) de susceptibilité génétique aux
cancers du sein et de l’ovaire permet à celle-ci de
revendiquer un monopole d’exploitation sur toute
activité de recherche, de diagnostic ou de soins ayant
à voir avec ces gènes, même si cette activité ne prend
pas la forme de la commercialisation de produits ou
procédés concernant ce gène. D’ores et déjà, cette
firme s’efforce d’étendre son monopole commercial
sur le marché américain des tests génétiques pour le
cancer du sein, les laboratoires hospitaliers qui
réalisaient ces tests y renonçant progressivement
devant la menace de poursuites juridiques, et elle
revendique l’obligation pour tous les laboratoires
européens effectuant le diagnostic oncogénétique
des gènes BRCA1 et BRCA2 de passer un accord de
licence à ses conditions (Cassier et alii, 2000). De
même, Human Genome Sciences a obtenu en 1995
un brevet, de formulation générale, sur le gène d’un
récepteur transmenbranaire, qui s’est révélé
ultérieurement, à la lumière de travaux d’autres
laboratoires de recherche, être le gène codant pour le
récepteur CCR5 utilisé par le virus du Sida (VIH)
pour infecter ses cellules cibles. Cette firme prétend
bien sûr exercer un droit de propriété “rétrospectif”
sur toutes les applications qui découleraient de cette
découverte pour la thérapeutique contre le Sida.
Le flou des interprétations permet une extension
apparemment sans limites du champ de la
brevetabilité qui peut progressivement s’étendre à la
totalité des connaissances scientifiques de base,
encore librement disponibles dans les revues
scientifiques et les bases de données académiques.
Une décision récente de l’USPTO, donnant un avis
favorable à une demande de brevet d’Incyte
Pharmaceuticals portant sur des polynucléotides
susceptibles d’identifier et de coder des protéines
kinases exprimées dans différentes cellules et tissus
humains, suggère déjà jusqu’où pourrait aller cet
élargissement (USPTO, 1998). Dans cet exemple, la
brevetabilité ne concerne plus seulement les gènes
dont la fonction (notamment pathologique) est
identifiée, mais s’étend de fait à l’ensemble des
séquences partielles de cDNA (ESTs pour
“expressed sequence tags”, littéralement les
“séquences exprimées identifiées”) contenues dans
les bases de données issues de la recherche sur le
génome. Si cette tendance se confirmait et si elle était
de nouveau entérinée par la législation européenne
dont la Directive 98/44/CE continue pour l’instant de
s’opposer à la brevetabilité de la “simple découverte
d’une séquence d’un gène (…) sans application
industrielle concrètement exposée”, la simple
association hypothétique d’une séquence génétique
à une fonction biologique, sans démonstration
préalable et à un stade très préliminaire du processus
de recherche fondamentale, permettrait à une firme
de revendiquer un brevet “stratégique” susceptible
de contrôler l’ensemble dela recherche future dans le
champ qui dépend de cette séquence.
La génomique : nouveau modèle de
développement de la science ou
dynamique limitée ?
Sous la pression du développement des firmes de
génomique, le champ des connaissances de base
nouvelles en génétique qui peuvent conserver les
caractéristiques classiquement associées aux biens
publics tend à se restreindre. Comme le soulignait un
des responsables américains du Programme Génome
Humain (HGP), le contrôle, par les firmes
génomiques ou par leurs alliés de la branche
pharmaceutique, de certains des o utils
technologiques de pointe indispensables à tout
laboratoire de biologie moléculaire, les met déjà “
en
position de force pour influencer les directions
prises par l’ensemble de la recherche fondamentale
et la répartition de cette recherche entre secteur
public à but non lucratif et secteur commercial
[22]".
L’avantage compétitif dont disposent les firmes de
génomique en termes d’accès aux outils techniques
d’exploration des gènes les plus performants, peut à
terme conduire à une intégration verticale de fait des
laboratoires académiques à l’activité de ces firmes.
De ce point de vue, l’accord passé en 1998 entre l’un
des principaux centres de recherche nord-américains
affilié au HGP (l’Institute for Genome Research ou
TIGR) et la firme Perkin-Elmer, leader mondial des
systèmes d’information pour la recherche
biologique, a pris une dimension symbolique qui a
suscité un vif débat dans la communauté
scientifique. Cet accord, financé par une
recapitalisation boursière de Perkin-Elmer, porte sur
la création d’une entreprise commune, la
“joint–venture” Celera, dont l’objectif explicite,
séquencer l’ensemble du génome humain, est
strictement identique à celui du HGP et se positionne
donc en concurrence directe avec lui (Billings,
2000).
L’analyse du domaine de la recherche sur le génome
humain nous semble confirmer les réflexions plus
générales quant à l’émergence d’un nouveau régime
de production des connaissances scientifiques
rompant avec le modèle de la science comme bien
public. Ce nouveau modèle, qualifié par certains
auteurs de “système postmoderne de recherche”, se
caractériserait par une plus grande “interactivité”
entre recherche académique et firmes industrielles
ainsi que par une plus grande souplesse d’adaptation
(Gibbons et alii, 1994 ; Barré et alii, 1997). Ces
auteurs insistent justement sur le caractère
“ transdisciplinaire ” et “ transfrontières ”,
“ hétérogène ”, “multipolaire” et “réflexif” de ces
nouvelles formes de collaboration entre secteur
public et privé pour la production de connaissances
scientifiques. L’existence, dans le secteur de la
génomique, de firmes privées se spécialisant dans la
production de connaissances de base directement
issues de la recherche fondamentale, peut apparaître
comme l’archétype de ce nouveau modèle, qui ne
serait d’ailleurs que l’expression dans le champ
scientifique d’une tendance plus générale à la
transformation de l’information en bien marchand
spécifique (Guilhon, 1993 ; Moati et alii, 1994 ;
Shapiro et alii, 1998).
L’émergence de ce nouveau modèle soulève
cependant, au moins dans le cas de la recherche sur le
génome, deux questions fondamentales pour
l’avenir, que cet article avait seulement pour
ambition de poser sans prétendre les résoudre : celle
de la viabilité industrielle d’entreprises reposant sur
un marché privé de la connaissance scientifique et
celle de sa pertinence en termes d’efficience
collective de la recherche scientifique.
La viabilité discutable des firmes de génomique
Différents travaux avaient déjà noté la relative
fragilité d e nombreu ses firmes de R&D
biotechnologiques qui ont “trop souvent opéré sur la
base du postulat qu’une bonne qualité scientifique
était une condition suffisante du succès financier”
(Rosenberg et alii, 1994). Ce jugement peut
s’appliquer aux firmes de génomique dont la
viabilité industrielle et économique demeure
particulièrement incertaine.
Le “capital commercial” que constitue les brevets
trouve en effet, pour l’heure, difficilement à se
valoriser. Les promesses de nouvelles thérapies,
notamment de thérapies géniques, pour des
traitements de masse n’ont toujours pas connu
d’application et sont sans cesse reportées dans le
futur. Le seul domaine pratiquement valorisable
semble, en l’état actuel des connaissances et des
techniques, restreint à celui des tests de
susceptibilité génétique à différentes pathologies.
Cette application n’est pas en mesure, dans un avenir
prévisible, de pouvoir rompre avec les rendements
décroissants qui ont caractérisé l’innovation
médicale diagnostique et thérapeutique des quarante
dernières années, et donc de favoriser des gains de
productivité majeurs dans le système de soins
(Julian-Reynier
et alii, 1996). Quant à la valorisation
de ces tests génétiques dans d’autres activités que les
soins proprement dits, par exemple pour la passation
de contrats d’assurance, elle soulève des problèmes
complexes d’éthique et d’acceptabilité sociale (Orsi
et alii, 1995; Caulfield
et alii, 2000). Il ne faut donc
pas s’étonner si jusqu’à aujourd’hui les principales
firmes de génomique continuent de consacrer
annuellement à leurs investissements de R&D des
sommes supérieures à celles de leur chiffre d’affaires
total sans parvenir à asseoir leur rentabilité
financière (tableau 2). Ces perspectives en
demi-teinte expliquent que, dans la majorité des cas,
les cours boursiers de ces firmes sur le NASDAQ ont
connu, sur longue période, des baisses significatives.
On peut donc s’interroger sur la viabilité à long terme
des agencements particuliers qui ont permis l’essor
de l’industrie de génomique
[23].
L’évolution de cette industrie pourrait bien
confirmer l’intuition initiale d’Arrow selon laquelle
“il reste qu’aucun degré de protection légale ne
rendra réellement appropriable un objet aussi
intangible qu’une information ” (Arrow, 1962), ou
celle, plus récente, de Dasgupta et David, pour
lesquels un “marché privé de la connaissance
scientifique” est condamné à demeurer un marché
“faible”, dans la mesure où il repose sur une série de
monopoles bilatéraux entre un “ vendeur” de
connaissances (en l’occurrence une firme privée de
recherche génomique) et un “acheteur unique” (une
entreprise pharmaceutique) (Dasgupta et alii, 1994).
Ceci conduit également à s’interroger sur les
conséquences de l’actuelle privatisation d’une partie
de la recherche fondamentale sur le génome pour
l’efficience collective de la production scientifique
dans le domaine.
Vers un ralentissement de la diffusion et de la
production des connaissances scientifiques ?
Dés lors que les firmes de génomique s’avèreraient
en mesure d’imposer à l’ensemble du champ
scientifique concerné leurs propres objectifs de
recherche de brevets et de constitution d’un “capital
commercial” à même de satisfaire les attentes de
leurs actionnaires et de leurs commanditaires des
firmes pharmaceutiques, la possibilité serait
multipliée que le rendement social de nombreux
projets de recherche fondamentale soit sous-estimé
par le rendement privé de ceux qui prennent les
décisions, ceux-ci exigeant par exemple une grande
prime de risque ou un rendement anticipé élevé en
moyenne avant d’assumer les risques de certaines
rech erch es. Ce dan ger d’une production
collectivement sous-optimale des résultats de
recherche fondamentale sera d’autant plus élevé, à
l’avenir, que les firmes de génomique ne seront pas
en mesure de regrouper les risques au sein d’un
portefeuille suffisamment diversifié de projets de
recherche
[24]; que l’étanchéité du système de brevets
a peu de chances d’être totalement garantie en
matière de gènes et de séquences génétiques
[25]; et
que le financement public de la recherche ne pourrait
justement plus contrebalancer ces tendances du fait
d’un retard technologique et d’une perte d’influence
des laboratoires académiques sur l’évolution de la
recherche.
On peut même s’interroger sur le fait que
l’introduction d’une logique de privatisation des
résultats de la recherche génomique n’est pas
susceptible de ralentir le rythme de diffusion des
innovations fondées sur le transfert de ces résultats
vers des applications au système de soins ou à
d’autres secteurs économiques. Il est par exemple
d’ores et déjà avéré que les revendications élargies
des firmes de génomique sur toute activité médicale
traitant d’un gène identifié et breveté peuvent avoir
un effet dissuasif sur les expérimentations
diagnostiques et thérapeutiques concernant ce gène
en pratique médicale, et de ce fait ralentir les
interactions positives entre recherche fondamentale
et recherche clinique qui sont au cœur de la
dynamique actuelle du progrès technique dans le
secteur de la biologie (Fortanier
et alii, 1997). De son
côté, l’Académie des Sciences française a souligné
les distorsions que ne manquerait pas de générer un
système de droit de propriété intellectuelle accordant
des brevets précoces sur les gènes, voire des
fragments d’ADN (ESTs, SNPs ou polymorphismes
nucléotidiques), avant que l’ensemble de leurs
fonctions biologiques n’aient été identifiés et
démontrés : “
Une autre équipe qui, au terme d’une
recherche longue et difficile, probablement
coûteuse, parviendrait à percer le vrai rôle
physiologique du gène en question, et par
conséquent, la véritable utilisation possible au plan
thérapeutique du produit qui en dérive, ne pourrait
o bten ir de ses efforts qu’une protectio n
“ dépendante” dont les caractér istiques
risqueraient d’être peu incitatives à des
investissements importants” (Académie des
Sciences, 1992). L’octroi d’un droit de propriété sur
les connaissances scientifiques produites “en
amont” parla recherche fondamentale ne risquedonc
pas seulement, comme classiquement avec les
mécanismes de brevets (Grossman
et alii, 1991)
[26],
de constituer un frein à leur diffusion. On ne peut
exclure l’hypothèse que c’est le rythme même de
production des connaissances sur le génome, et
conséquemment des flux d’innovation découlant de
leurs applications, qui est susceptibled’être ralenti.
Conclusion : le développement d’un
marché privé de la connaissance
scientifique sur le génome est-il
inéluctable ?
La double interrogation qui subsiste sur l’impact à
moyen et long terme des firmes de génomique
débouche sur une question, qui nous semble
décisive, quant à l’avenir des politiques de recherche
tant en France qu’au niveau de l’Union Européenne :
celle de la marge qui peut exister pour des
configurations alternatives des relations entre
secteur public et privé de recherche. Il est indéniable
que les spécificités nord-américaines du « système
national de la recherche et de la technologie »
(Lundvall, 1992) ont favorisé un incontestable
dynamisme productif dans le secteur des
biotechnologies
[27], dont l’émergence des firmes de
génomique est un prolongement direct. Mais,
comme nous nous sommes efforcés de le montrer, le
type de « dépendance du sentier » qui a conduit à la
formation de la génomique comme acteur industriel
et à la remise en cause du modèle de la science
comme bien public dans la recherche sur le génome
n’est en rien purement technologique. Il est plutôt le
produit d’une articulation, spécifique au contexte
nord-américain, entre les contraintes technologiques
croissantes auxquelles est soumise la recherche
biologique fondamentale, et l’attribution d’un droit
nouveau de la propriété intellectuelle sur le vivant
d’une part, les changements qui ont affecté les
marchés financiers d’autre part, articulation
fortement facilitée par les réorientations des
politiques publiques de recherche aux États-Unis
dans les décennies quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
D’autres configurations, qui demeureraient plus
proches du modèle de la “science ouverte”, sans pour
autant négliger la valorisation industrielle des
résultats de rech erch e, d emeurent donc
envisageables dans un contexte différent (Orsi
et
alii, 2000). En France, le Généthon, principal source
caritative de soutien à la recherche biomédicale
[28],
exige des chercheurs qui sollicitent un financement
qu’ils s’engagent à la publication immédiate de leurs
résultats et à ne pas breveter les séquences
génétiques qu’ils identifient, la valorisation
industrielle n’étant pas oubliée mais clairement
renvoyée en aval à l’identification de molécules
thérapeutiques brevetables issues de la recherche
initiale. L ors de sa dernière conférence
internationale, la principale société savante
internationale regroupant les scientifiques
impliqués dans la recherche sur le génome (HUGO,
Human Genome Organization) a réaffirmé son
opposition à la brevetabilité de toute “découverte
génétique sans utilité encore prouvée”, en précisant
que cette position exclut strictement du champ des
brevets les découvertes concernant les séquences
partielles de cDNA (ESTs) ou les polymorphimes
isolés (SNPs) dans la mesure où des “séquences
génétiques sans indication de leur fonction ne
contiennent aucune information technique et ne
peuvent en aucun cas constituer une invention”
(Wertz, 2000)
[29]. Certaines firmes multinationales
pharmaceutiques, comme Merck & Co ou
Glaxo-Wellcome, respectivement premier et
troisième groupe mondial de la branche, défendent
une position voisine, comme en témoigne leur
participation active à la constitution de banques de
données contenant des séquences de gènes qui
demeurent librement accessibles à tous les
chercheurs. Elles viennent d’ailleurs de s’associer
avec huit autres firmes de la branche, le Wellcome
Trust (principale organisation privée à but non
lucratif de soutien à la recherche biomédicale au
Royaume-Uni) et de nombreuses universités pour
constituer un consortium visant à mettre dans le
domaine public une banque de données consacrée au
recensement exhaustif des polymorphismes
identifiés de l’ADN (SNPs).
Seules des recherches empiriques plus approfondies
pourront permettre de mesurer les conséquences
concrètes pour le rendement social de la recherche
biomédicale et de ses applications, d’une part du
degré d’élargissement du champ des brevets sur le
vivant, d’autre part de différentes formes
alternatives pour l’organisation des collaborations
productives entre laboratoires académiques et
firmes privées.
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[(*)]
INSERM U 379, Université de la Méditerranée.
[(**)]
CEPN-IIDE UMR CNRS 7115, Université Paris XIII.
E-mail : o
orsi@ marseille. inserm. fr.
E-mail : m
moatti@ marseille. inserm. fr.
[(1)]
C’est le cas notamment de la mucoviscidose ou de la
chorée de Huntington, démence héréditaire survenant à
l’âge adulte, pathologies qui affectent néanmoins moins
d’un individu sur mille (Gusella
et alii, 1983).
[(2)]
Ces découvertes bouleversent fondamentalement la
connaissance des principaux modes héréditaires basés sur
les lois fondamentales de l’hérédité monogénique décrites
dès 1865 par Gregor Mendel, selon lesquelles « à un gène
correspondrait une maladie ».
[(3)]
Notons cependant que nombre de difficultés
rencontrées par le HGP ont pu être surmontées. C’est ainsi
qu’en 1996, le HGP a pu amorcer la phase de séquençage
complet du génome dont le premier décryptage a été
effectivement achevé en juin 2001. Parallèlement, de
nombreux gènes de maladies ont pu être identifiés grâce à
l’utilisation des banques de données publiques.
[(4)]
Ce vocable apparaît pour la première fois en 1992 dans
le rapport annuel sur l’évolution de l’industrie de
biotechnologies réalisée par la firme de consultants Ernst
&Young spécialisée dans les sciences de la vie.
[(5)]
La firme Myriad Genetics a été fondée par M.Skolnick
chercheur à l’Université d’Utah et co-inventeur de l’analyse
de liaison génétique pour la recherche de gènes de maladie.
L. Lander était directeur du Centre de séquençage du
génome humain au Massachusetts Institute of Technology
lorsqu’il fonda la firme Millennium Pharmaceuticals.
L.Hood, chercheur à l’université de Washington et pionnier
du séquençage automatique, est à l’origine de la création de
la firme Darwin Molecular. La firme Human Genome
Science a été créée en collaboration avec Craig Venter à
l’origine de la mise au point d’une méthode rapide de
séquençage de l’ADN au sein des National Institutes of
Health, principal organisme public de recherche
biomédical, et directeur de l’Institute for Genomic
Research (TIGR), organisme à but non lucratif impliqué
dans le HGP.
[(6)]
L’enquête de Krimsky, qui date de la fin des années
1980, montre que plus du tiers (37%) des membres relevant
des sciences de la vie de la National Academy of Sciences,
l’organisme qui conseille officiellement le Congrès et
l’exécutif américains en matière de politique scientifique,
avaient à un titre ou un autre un intérêt personnel direct dans
des sociétés privées de biotechnologies.
[(7)]
À titre d’exemple, on peut citer le Small Business
Innovation Development Act de 1982 permettant aux
agences fédérales de financer des projets de recherche
développés par de petites entreprises. Suite au Federal
Technology Transfer Act de 1986, plus de 250 accords de
coopération de type Cooperative Research and
Development Agreements (CRADAs) ont été passés entre
les National Institutes of Health et le secteur privé.
[(8)]
C’est en 1971, sous l’impulsion de la SEC, qu’est
installé le NASDAQ. Il s’agit alors de la mise en place d’un
système automatisé de cotation des valeurs négociées sur le
marché « over the counter » américain. Mais ce n’est qu’à
partir des années 1980, suite à une série de dispositions
réglementaires et législatives, que le NASDAQ devient un
marché financier spécialisé dans la valorisation
d’entreprises à forte croissance et amorce son réel essor sur
ce point voir Orsi (2001). Gompers et Lerner montrent
comment l’essor du capital-risque et implicitement celui
du Nasdaq sont en grande partie liés à des modifications de
la législation concernant les fonds de pension pour les
autoriser à s’investir dans des placements « à risque » et que
la taxation sur les revenus du capital ait été diminuée de
moitié passant de 28 à 14 %.
[(9)]
L’industrie de biotechnologies fait effectivement office
de précurseur dans le développement de cette pratique
(Orsi, 2001). Toutefois l’introduction en bourse à un stade
précoce de développement de la firme est, depuis les
années 1990, devenue caractéristique du secteur des
technologies de l’information, et en particulier de
l’Internet, désormais domaine de prédilection du
capital-risque pour le financement de
start-up.
[(10)]
Comme l’écrivent les auteurs d’une lettre au Lancet,
« comment un laboratoire académique, qui en est encore au
séquençage manuel, peut-il rivaliser avec la cinquantaine
d’équipements de séquençage automatique et les 200
chercheurs hautement qualifiés d’une firme comme
Human Genome Sciences Inc ?» (Robbins-Rohr
et alii,
1996).
[(11)]
Ces données sont disponibles sur le site Internet du
NIH :
www. nih. gov
[(12)]
On estime que 3 nouveaux médicaments sur 10
seulement ayant obtenu leur autorisation de mise sur le
marché dans les années 1985/1995 ont été en mesure
d’amortir leurs coûts de R& D. Ceci explique qu’un
nombre très limité de produits assure l’essentiel du CA des
firmes : en 1992, plus de 40% du CA mondial de 7 des 10
premières multinationales pharmaceutiques reposait sur 3
produits seulement.
[(13)]
Bayer press release in http :
// www. bayerus. com
[(14)]
Nous signalons que cette liste n’est pas exhaustive.
[(15)]
Toutefois, la firme de génomique retient souvent les
droits d’exploitation de la découverte pour le
développement de tests génétiques.
[(16)]
Pourtant toutes les juridictions de
common law n’ont
pas la même interprétation : c’est le cas notamment de la
Cour Suprême irlandaise qui arrive à une conclusion
opposée en assimilant le vivant à la nature.
On notera d’ailleurs que la décision de la Cour Suprême
américaine fut prise à une voix seulement de majorité à
l’issue de violentes polémiques entre les membres de cette
instance. Pour plus de détail sur le cas Chakrabarty, voir
Orsi (2001).
[(17)]
Il s’agit d’une souris génétiquement modifiée
contenant un gène humain qui la prédispose au cancer et
connue sous le nom « d’oncomouse ».
[(18)]
Comme aux États-Unis, c’est par des interprétations
nouvelles des lois existantes, notamment de la Convention
sur le Brevet Européen de 1973 censée jusque-là exclure du
champ de la brevetabilité les variétés végétales et animales,
que l’Office Européen des Brevets autorisa, plusieurs
années après les États-Unis, un brevet sur une plante
génétiquement modifiée, puis en 1990 accepta l’extension
à l’Europe du brevet américain sur la souris transgénique.
[(19)]
Avis du Groupe de réflexion sur « les aspects éthiques
de la brevetabilité des inventions portant sur des éléments
d’origine humaine », Dictionnaire Permanent Bioéthique et
Biotechnologies, octobre 1996, Bulletin 40.
[(20)]
L’article 52 a) de la CBE stipule que “ ne sont pas
considérées comme des inventions…les découvertes..”.
[(21)]
Sur ce thème, on peut se référer notamment à Ordover
(1991) ou Guellec
et alii (1994). Pour une synthèse récente
des recherches sur ce point, voir Liotard (1999).
[(22)]
Intervention de Maynard V. Olson, House Committee
on Science, Subcommittee on Energy and Environment,
Washington DC, US Congress, June 17,1998, in
http : //
www. house. gov/ science/ olsen
[(23)]
L’évolution qui se dessine pour les organismes
génétiquement modifiés dans l’agroalimentaire, avec un
retrait mas