Economie & prévision
La Doc. française

I.S.B.N.sans
198 pages

p. 123 à 138
doi: en cours

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no 150 2001/4-5

2001 Économie et Prévision

D’un droit de propriété intellectuelle sur le vivant aux firmes de génomique : vers une marchandisation de la connaissance scientifique sur le génome humain

Fabienne Orsi  [(**)]  [(*)] Jean-Paul Moatti  [(*)]
Cet article analyse les conditions d’émergence aux États-Unis d’une nouvelle génération de firmes de biotechnologies qui, spécialisées dans la découverte de gènes humains - activité scientifique jusque-là promue par les systèmes de recherche publique - vise la commercialisation de ces découvertes. L’article montre que, saisie dans la dynamique de développement du secteur des biotechnologies spécifique au contexte nord-américain, la condition majeure de cette émergence tient à l’instauration d'un droit de propriété intellectuelle sur le vivant dont l’évolution a conduit au basculement des découvertes scientifiques dans le champ des brevets. L’article conclut sur les conséquences de la diffusion de ce basculement, notamment à l’Europe, et sur l’essor de ces firmes de génomique sur le changement de statut de la connaissance scientifique.Mots-clés : droit de propriété intellectuelle, connaissance scientifique, bien public, changements institutionnels, firmes privées. This article analyses the conditions underlying the emergence of a new generation of biotechnology firms on the American market specialised in the discovery of human genes - a scientific activity previously promoted by public research systems - and the sale of these discoveries. The article shows that, within the specific growth dynamics of the biotechnology sector in the North-American context, the main factor behind the emergence of these firms has been the creation of intellectual property rights on living matter. The development of these rights has led to the patenting of scientific discoveries. The last part of the article discusses the consequences of disseminating the use of patents, particularly in Europe, and the change in status of scientific knowledge triggered by the rise of genomics firms.Keywords : intellectual property rights, scientific knowledge, public goods, institutional changes, private firms.
Les auteurs tiennent à exprimer leurs profonds remerciements à Benjamin Coriat pour ses recommandations et ses conseils dans la rédaction des différentes versions de cet article. Une première version de cet article a été présentée aux Journées AFSE consacrées au thème "Economie de l'Innovation" sous le titre « Les relations science-industrie dans le domaine de la recherche sur le Génome Humain : vers un nouveau statut de la connaissance scientifique ? » les 20/21 Mai 1999, Nice, Sophia Antipolis. Une deuxième version a été présentée aux Journées "Recherche et Régulation" sur le thème "Entreprises et Marchés : Les Nouveaux Enjeux Institutionnels", CREI, les 3 /4 décembre 1999, Paris. Innovations, Institutions et Dynamiques Economiques – Centre d’Economie de Paris Nord.
Cet article analyse les conditions d’émergence aux Etats-Unis d’une nouvelle génération de firmes de biotechnologies qui, spécialisées dans la découverte de gènes humains - activité scientifique jusque-là promue par les systèmes de recherche publique - vise la commercialisation de ces découvertes. L’article montre que, saisie dans la dynamique de développement du secteur des biotechnologies spécifique au contexte nord-américain, la condition majeure de cette émergence tient à l’instauration d'un droit de propriété intellectuelle sur le vivant dont l’évolution a conduit au basculement des découvertes scientifiques dans le champ des brevets. L’article conclut sur les conséquences de la diffusion de ce basculement, notamment à l’Europe, et sur l’essor de ces firmes de génomique sur le changement de statut de la connaissance scientifique.
Au cours des années quatre-vingt-dix, les progrès de la connaissance scientifique sur le génome humain se sont accompagnés d’un phénomène sans précédent dans l’histoire des relations entre recherche fondamentale et industrie. En effet, est apparue aux États-Unis une nouvelle génération de firmes privées de biotechnologies qui se sont spécialisées dans la découverte et l’identification de gènes humains, champ de recherche qui était jusque-là resté le strict apanage des systèmes académiques de recherche. En moins d’une décennie, ces nouvelles firmes, encore minoritaires au début des années quatre-vingt-dix, se sont érigées en acteurs-clefs dans le domaine de la production de connaissances sur le génome humain.
Bien que l’engagement de nombreux secteurs industriels dans la recherche fondamentale ne constitue pas en soi un phénomène nouveau, l’existence de firmes positionnant la quasi-totalité de leur activité dans le champ de la recherche fondamentale n’avait jusqu’à présent été observé dans aucun autre secteur. Des travaux antérieurs avaient certes attiré l’attention sur la singularité d’ensemble du développement des firmes de biotechnologies centrées sur la R & D, alors que “ leur grande majorité ne disposent d’aucun produit à mettre sur le marché ” et qu’aucune “ n’est en mesure de proposer une gamme diversifiée de produits ” (Rosenberg, 1990). Les firmes qui, au sein du secteur des biotechnologies, sont désormais identifiées spécifiquement comme des firmes de génomique, exacerbent cette singularité, en se concentrant exclusivement sur une activité de recherche fondamentale, qui n’a pas pour objectif direct la mise au point de nouveaux produits et procédés. Ces firmes de génomique s’efforcent plutôt de commercialiser directement des connaissances scientifiques.
L’objectif de cet article est de rendre compte des conditions qui ont favorisé l’émergence de telles firmes privées de génomique. Il est surtout de montrer que la condition majeure de cette émergence tient à des changements institutionnels dans le domaine du droit de la propriété intellectuelle. Cette évolution du droit tend à restreindre le champ des connaissances, biologiques et génétiques, pour lesquelles est garantie la préservation des externalités de recherche liées au statut public du savoir scientifique. Elle a été, comme nous allons nous efforcer de le montrer, le point d’ancrage de l’ensemble des dynamiques institutionnelles, financières et industrielles qui ont présidé au développement des firmes de génomique.
Après avoir présenté les conditions de formation d’un domaine de recherche public sur le génome humain, cet article s’efforce successivement :
  • de mettre en évidence les conditions d’apparition de firmes privées de génomique engagées prioritairement dans la recherche fondamentale ;
  • – d’analyser les déterminants principaux du développement de cette industrie et de son évolution ;
  • – enfin, de s’interroger sur le nouveau statut de la connaissance scientifique qui peut résulter de la coexistencede deux logiques différentes au sein de la recherche fondamentale.
 
Les étapes-clefs de la recherche sur le génome humain : de l’initiative publique à l’apparition des firmes privées de génomique
 
 
De l’avènement des nouvelles techniques de biologie moléculaire au code génétique de l’Homme : une accumulation de connaissances scientifiques sans précédent
En 1953, la découverte par James Watson et Francis Crick de la molécule d’ADN révélait pour la première fois l’identité génétique du vivant mais les gènes demeuraient hors de portée expérimentale. La découverte en 1973 par deux chercheurs universitaires américains des techniques de clonage de l’ADN (Cohen et alii,1973) a marqué les débuts d’une véritable révolution scientifique en offrant la possibilité d’accéder aux gènes, de les isoler, de les purifier et de les multiplier en quantité suffisante de façon à pouvoir les étudier en détail. En 1977, ce sont des méthodes rapides de déchiffrage de l’ADN qui sont mises au point, permettant d’obtenir des séquences de gènes (Maxam et alii,1977). Grâce à ces deux nouvelles techniques de biologie moléculaire “des mécanismes biologiques restés obscurs devinrent subitement accessibles à l’analyse moléculaire ” (Jordan,1996). L’étude du code génétique d’un grand nombre d’organismes vivants, y compris le plus complexe, celui de l’homme, devenait envisageable.
À partir du milieu des années quatre-vingt, l’utilisation des techniques de clonage au sein des laboratoires de recherche en génétique médicale va permettre l’identification de gènes impliqués dans la survenue de maladies. Dans un premier temps, la plupart des découvertes ont porté sur des maladies rares dont la présence d’un gène défectueux suffit à provoquer la maladie [1]. Dans un second temps, l’ensemble des maladies humaines vont devenir la nouvelle cible de la recherche en génétique médicale. Avec la localisation puis l’identification de gènes impliqués dans la survenue de maladies fréquentes telles que le diabète, le cancer ou les maladies cardio-vasculaires, la recherche passe de maladies dites “ monogéniques ” à des pathologies multifactorielles [2] impliquant un ou plusieurs gènes ainsi qu’éventuellement des interactions entre facteurs génétiques et environnementaux. On estime aujourd’hui à plus de 30 000 le nombre de gènes contenus dans le génome humain dont l’altération, totale ou partielle, est susceptible d’être facteur de maladies et dont l’identification peut légitimement nourrir des espoirs d’innovations majeures dans le diagnostic et la thérapeutique des principales maladies pour les prochaines décennies. La découverte de gènes de maladie laisse notamment env isag er le d évelopp ement de tests de prédisposition génétique avant que la maladie ne se déclare ainsi que la mise au point de thérapies géniques consistant à rétablir les fonctions du gène défectueux. De plus, la découverte de gènes peut potentiellement conduire à l’identification d’un grand nombre de cibles moléculaires pour le développement de nouveaux médicaments.
Le Programme Génome Humain : portées et limites d’un projet bâtisur le modèle de la “science ouverte”
Les progrès considérables de la recherche en génétique humaine réalisés au cours des années quatre-vingt-dix ont procédé, au départ, des systèmes publics de recherche, avec notamment le lancement du Projet Génome Humain (HGP). Ce programme s’est mis en place, à partir de 1988, sous l’impuls ion de deux inst ances p ubliques américaines, les National Institutes of Health (NIH) et le Department of Energy (DOE) dans le but de déchiffrer l’ensemble du génome humain. Il s’agit d’un programme académique présenté comme un projet fédérateur visant à encourager une collaboration internationale entre les différentes communautés scientifiques impliquées dans la cartographie et le séquençage des gènes. Ces activités étaient engagées depuis de nombreuses années, mais leur caractère dispersé et le manque de coordination apparaissaient comme les principaux freins aux progrès rapides de la connaissance (OCDE, 1995). Le rapport de 1988 du Conseil National de la Recherche américain (NRC, 1998) justifie son avis favorable au lancement du HGP par le fait que le “libre accès” aux connaissances produites en est la ligne directrice. Pour les auteurs de ce rapport, ce libre accès est une condition indispensable à la concentration technique des efforts de recherche au niveau international. Du fait du grand nombre d’équipes de recherches capables de fournir des “clones d’ADN” de différentes régions du génome, “l’indexation centralisée” de ces clones dans une banque de données commune, accessible à tous les laboratoires, apparaît comme le seul moyen “d’éviter des duplications inutiles du travail de recherche” et d’accélérer le processus de séquençage. De plus, la mise des clones d’ADN, et des sondes nucléiques constituées à partir de ces clones, à libre disposition des équipes susceptibles de s’en s ervir comme marq ueu rs pou r l’identification de gènes de maladies est censée “réduire les délais” dans l’utilisation par la recherche biomédicale des progrès de la connaissance sur le génome (NCR, 1988).
Les fondements mêmes de ce programme respectent bien les traits caractéristiques du modèle de “la science ouverte”, tel que défini par Dasgupta et David (Dasgupta et alii, 1994) qui confèrent à la connaissance produite le caractère d’un bien public : d’une part, les règles de priorité et de réputation jouent un rôle fondamental d’incitation à la production des connaissances ; d’autre part, ces règles autorisent un partage et une diffusion complète des résultats produits. La connaissance produite est un bien libre rendu disponible et réutilisable par tous à travers les banques de données informatisées.
Comme le soulignent les experts, l’“inventaire” le plus complet possible des gènes humains, permis par les techniques de séquençage, ne peut être totalement “séparé” de leur “ interprétation”, c’est-à-dire la recherche de la signification biologique de la fonction codée par chacun de ces gènes, “l’inventaire lui-même pouvant déjà faire appel à un certain degré d’interprétation" (Weissenbach, 2000). L’inventaire repose à la fois sur des comparaisons, notamment à des gènes déjà connus d’autres génomes plus “petits” que celui de l’espèce humaine, et sur des prédictions faites à l’aide de programmes informatiques qui doivent être révisées en continu pour prendre en compte les connaissances additionnelles et qui nécessitent de toute façon un examen par des experts dont le nombre demeure limité au plan international. Si dans une minorité de cas, la fonction des gènes peut être déduite directement de l’analyse informatique, pour la majorité, des démarches expérimentales additionnelles sont indispensables pour déterminer ces fonctions. De plus, l’interprétation par comparaison nécessite presqu e to ujours l’acqui sition de donn ées de séqu ences additionnelles. Enfin, dans tous les cas, il est nécessaire de valider les prédictions informatiques par des expériences biologiques. Les contraintes objectives de la production de connaissance sur le génome exigeaient donc un niveau extrêmement élevé de division coopérative du travail entre les équipes impliquées. Si la mobilisation internationale de centaines de chercheurs autour du HGP a rapidement débouché sur la constitution de banques de données informatisées regroupant les différents types d’informations sur le génome produites à travers le monde, la gestion par le secteur public de recherche de cette accumulation considérable de données va progressivement se heurter à des difficultés technologiques et organisationnelles.
D’une part, la persistance de nombreuses duplications des travaux témoigne de la difficulté du HGP à répartir, de façon coordonnée, les tâches assignées aux différents laboratoires de recherche. D’autre p art, l’absence de nomenclatu re standardisée pour l’ensemble des banques de données complexifie leur gestion informatique et augmente les coûts de transaction associés au partag e de l’information (OCD E, 199 5). L’insuffisance des financements ainsi que le manque d’infrastructure des laboratoires publics ont empêché que se développent, parallèlement à la production de connaissances nouvelles à un rythme exponentiel, les technologies informatiques de stockage, d’archivage, d’analyse et de diffusion des données, indispensables à leur exploitation. Pour des raisons identiques, les modes d’organisation “artisanaux” qui caractérisaient (et caractérisent encore dans une large mesure) l’essentiel des savoir-faire des laboratoires académiques de recherche en biologie moléculaire apparaissent mal adaptées aux exigences du séquençage de masse à grande échelle du génome, ainsi qu’aux expériences complémentaires nécessaires pour l’identification rapide de gènes impliqués dans les maladies. De par leurculture technique, plutôt tournée vers un objectif de créativité que de standardisation, et surtout de par la limitation de leurs financements, les laboratoires académiques éprouvent des difficultés pour acquérir et faire fonctionner de façon optimale les plates-formes technologiques nouvelles qui rendent possibles une certaine forme d’industrialisation de la pratique scientifique en biologie [3].
Ces faiblesses de “l’environnement académique” pour “garantir un séquençage efficient ”, vont justifier, aux yeux d’une partie de la communauté scientifique américaine, le “caractère inévitable d’une commercialisation du projet de recherche sur l’identification du génome humain” et l’introduction directe du secteur privé dans ce champ de la recherche fondamentale (Andersoin, 1992).

Tableau 1
rincipales firmes américaines spécialisées dans la recherche sur le génome humain créées au début des années 1990
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Tableau 1 : principales firmes américaines spécialisées dans la recherche sur le génome humain créées au début des années 1990 Firmes Nationalité Année decréation Activités de IncytePharmaceuticals US 1991 Base de donnéesclone d’ADN Millennium Gènes de Pharmaceuticals maladies : Obésité Diabète II US 1991 Cancer mélanome Maladies neurologiques Asthme Athérosclérose Myriad Genetics Gènes de maladies : Cancer, US 1991 Cardio-vasculaire Asthme Ostéoporose nées de Human GenomeSciences US 1992 base de donclone ADN Oncormed Gènes de maladies US 1993 Cancers Sequana Gènes de Therapeutics maladies : Diabète II Asthme US 1993 Ostéoporose Obésité Cancer Schizophrénie

Des “firmes-laboratoires” spécialisées en recherche fondamentale
De façon concomitante aux premières difficultés technologiques et organisationnelles du HGP au début des années quatre-vingt-dix, vont se créer, essentiellement aux États-Unis, des nouvelles firmes de biotechnologie qui vont se spécialiser, elles aussi, dans la découverte et l’identification de gènes humains. Le regroupement de ces firmes, sous le vocable de “firmes de génomique” [4], atteste de leur spécificité vis-à-vis des précédentes générations de firmes de biotechnologies dont l’activité reposait sur la R&D de nouveaux produits diagnostics ou thérapeutiques. Le tableau 1 met en évidence deux traits essentiels de l’activité de ces nouvelles firmes : d’une part, il s’agit de firmes effectivement spécialisées en recherche de base dont l’activité repose sur des plates-formes technologiques combinant outils informatiques et techniques de clonage et de séquençage à grande échelle ; d’autre part, leur activité est bien identique à celle développée par ailleurs par la recherche publique. L’activité de ces firmes reproduit, dans des proportions variables pour chacune d’elles, les deux types d’approches complémentaires déjà évoquées dans le cadrede la recherche publique surle génome.
La première approche relève de la recherche de gènes de maladies et concerne la génétique médicale, principal domaine de recherche de firmes comme Millennium Pharmaceuticals, Myriad Genetics, Sequana Therapeutics ou Oncormed, dont on peut noter qu’elles s’intéressent avant tout à la découverte de gènes impliqués dans les pathologies les plus fréquentes (diabète, maladies cardio-vasculaires, cancéreuses ou neurologiques) et donc au potentiel commercial a priori le plus élevé. La deuxième approche, qui recouvre exactement l’activité prioritaire du HGP, s’attache à constituer des banques de données d’informations génétiques indispensables en amont à la réalisation de la première. Ainsi, des firmes comme Human Genome Sciences ou Incyte Pharmaceuticals se sont plutôt spécialisées dans la constitution de banques de données contenant des clones d’ADN qui peuvent servir à la fois à l’identification de gènes de maladies et à l’obtention de séquences d’ADN susceptibles de fournir une cible moléculaire pour le développement de médicaments.
 
De l’émergence d’un acteur industriel à l’avènement d’un marché privé de la connaissance scientifique
 
 
L’émergence et le développement des firmes de génomique peut d’abord s’expliquer par une con vergence, spécifiqu e au con texte nord-américain, entre l’évolution des politiques publiques de recherche, celle du droit de la propriété intellectuelle et celle des marchés financiers. Cette configuration particulière a bénéficié à l’industrie de biotechnologie dans son ensemble. Mais dans le cas particulier des firmes de génomique, elle s’est trouvée renforcée, d’une part, par les conditions techniques de production propres au champ de la recherche sur le génome (que nous avons évoquées plus haut), d’autre part, par les évolutions du droit en matière de brevetabilité du vivant. L’avènement des firmes de génomique illustrerait ainsi une forme de “dépendance du sentier” (Arthur, 1989), propre à la dynamique du secteur des biotechnologies, basée non pas su r des considération s d’ordre exclusivement technologique mais plutôt sur l’interaction entre changements technologiques et changements institutionnels (Zysman, 1994).
Les “transferts” public/privé et les nouvelles orientations de la politique publique de recherche américaine
Toutes les firmes citées dans le tableau 1, ainsi que les autres firmes de génomique de moindre taille, ont été fondées directement par des scientifiques de renom en provenance de la recherche académique ou en liaison étroite avec ces derniers [5]. Toutes ont incorporé des équipes entières de recherche émanant des institutions publiques. Le transfert des hommes et des savoir-faire du secteur public vers l’industrie privée correspondait, depuis le début des années quatre-vingt, aux nouvelles orientations des politiques publiques de recherche américaines et représentait déjà une caractéristique essentielle de la formation du secteur des biotechnologies (Orsenigo, 1989 ; Krimsky, 1991 ; Rosenberg et alii, 1994 ; Zucker et alii, 1997) [6]. Il s’est donc étendu, dès leur naissance, aux firmes de génomique.
Dans l’objectif de faire de la science et de la technologie les facteurs clefs de la compétitivité du pays et de “promouvoir la collaboration entre les préoccupations commerciales et les organisations à but non lucratif, incluant les universités” (Slaughter et alii, 1996), les autorités publiques américaines avaient introduit une série de dispositions législatives qui ont modifié en profondeur les frontières traditionnelles entre système académique et secteurindustriel. Dès l’année 1980, leBayh- Dole Act autorise les universités et les petites entreprises à déposer en commun des brevets sur des inventions financées sur fonds publics. Dans les années suivantes, plusieurs autres dispositifs [7] visant à faciliter le transfert technologique dans le secteur privé des découvertes et résultats de la recherche académique sont adoptés.
Ces nouveaux arrangements institutionnels visant à orienter progressivement les universités et centres de recherche publics vers des objectifs commerciaux ont été facilités (et ont facilité en retour) par la d iffusion d’une cultu re d u “ chercheurentrepreneur” au sein du système académique américain, en particulier dans le champ biomédical (Etzkowitz, 1999). L’essor des firmes de biotechnologie en général a bénéficié de la convergence entre cette évolution interne au système public de recherche et l’existence d’un secteur de capital-risque, et des marchés financiers, principalement le NASDAQ (National Association of Securities Dealers Automated Quotation), déjà spécialisés dans le financement et la valorisation des activités d e R&D. Ces secteurs se so nt immédiatement intéressés à l’avènement des firmes de génomique qui poussaient encore plus loin les stratégies fondées sur la commercialisation de résultats de recherche en les étendant au domaine de la recherche fondamentale lui-même.
Le rôle du capital risque et du NASDAQ
L’industrie du capital-risque et le NASDAQ constituent les deux dispositifs, adaptés au développement de projets innovants sans rentabilité immédiate mais jugés à fort potentiel, dont le succès a été rendu possible au cours des années quatre-vingt p ar d’importan tes modifications de la réglementation américaine concernant les placements financiers (Gomperset alii, 1998) [8]. Ces dispositifs ont historiquement constitué la source p remière de financement des firmes de biotechnologies aux États-Unis.
À l’instar de la plupart de leurs prédécesseurs du secteur des biotechnologies, les firmes de génomique ont d’abord été constituées avec l’apport de fonds propres émanant de sociétés de capital-risque spécialisées dans les sciences de la vie. Toutes les firmes du tableau 1 ont ensuite fait leur entrée sur le NASDAQ au plus tard de deux à cinq ans après leur création. Cette prise de relais par les marchés financiers, permise par l’introduction en Bourse à un stade précoce de développement des firmes, a joué un rôle-clef dans le secteur des biotechnologies [9] : d’une part, elle permet aux firmes de biotechnologie d’accroître massivement les capitaux nécessaires à la poursuite de leurs activités de R&D ; d’autre part, elle constitue en amont un mécanisme incitatif au soutien de la création d’entreprises de R&D par les sociétés de capital-risque en assurant une possibilité de sortie rapide des premiers investisseurs (Houlihan Valuation Avisors,1998 ; JECBR, 2000).

Tableau 2
chiffre d’affaires, dépenses en R&D, résultat net de quatre firmes de génomique, 1993-199 (en millions de dollars US)
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Tableau 2 : chiffre d’affaires, dépenses en R&D, résultat net de quatre firmes de génomique, 1993-199 (en millions de dollars US) Human Genome Sciences Incyte Pharmaceuticals Chiffre d’affaires Dépenses R&D Résultat net Chiffre d’affaires Dépenses R&D Résultat net 1993 22,00 16,60 1,79 0,67 4,76-4,77 1994 41,06 27,29 7,30 1,51 11,17-11,46 1995 5,00 32,97-31,06 12,21 19,21-9,93 1996 34,46 40,47-7,76 41,78 41,30-7,27 1997 25,60 46,14-21,14 90,00 72,50 6,90 1998 29,59 47,00-23,18 134,80 97,20 3,47 1999 24,52 60,60-42,17 156,96 144,88-26,78 Millennium Pharmaceuticals Myriad Genetics Chiffre d’affaires dépenses R&D Résultat net Chiffre d’affaires Dépenses R&D Résultat net 1993 N.A 2,86-4,28 0,55 0,78-0,44 1994 7,96 10,99-6,37 0,60 3,01-3,27 1995 22,88 17,96-1,28 1,30 5,16-5,26 1996 31,80 34,80-8,80 6,63 12,99-5,89 1997 89,90 74,80-81,20 15,23 18,58-9,20 1998 133,70 114,20 10,30 23,21 23,00-9,79 1999 183,70 159,90-352,00 25,31 23,45-9,99 Source : compilation propre réalisée à partir des «annual Reports» visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site Internet de la Security Exchange Commission : www. sec. gou
compilation propre réalisée à partir des «annual Reports» visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site

Le tableau 2 confirme, dans le cas des quatre premières firmes de génomique introduites sur le Nasdaq, que celles-ci ont été en mesure d’accroître considérablement leur dépenses en R&D suite à cette introduction (intervenue respectivement en 1993 pour Incyte Pharmaceuticals et Human Genome Sciences, en 1995 pour Myriad Genetics et en 1996 pour Millenium Pharmaceuticals). Un point remarquable est que cet accroissement s’effectue en dépit de la persistance de résultats nets déficitaires.
La capacité des firmes de génomique de lever, de façon réitérée, des capitaux financiers importants, ceci sans contrainte de rentabilité immédiate, explique qu’elles aient pu accroître des capacités technologiques les dotant d’économies d’échelle et d’un avantage compétitif important vis-à-vis des laboratoires académiques également impliqués dans la recherche sur le génome [10]. Ainsi, les dépenses cumulées de R&D pour l’année 1998 des quatre firmes de génomique du tableau 2 (189,3 millions de dollars) équivalaient à prés des deux tiers du budget total alloué par les autorités publiques américaines au HGP pour la même année (302 millions de dollars) et répartis dans plus de 20 centres de recherches différents [11].
Le soutien massif de l’industrie pharmaceutique
Du fait de la nature de leur activité, la production de connaissances scientifiques, la quasi-totalité du chiffre d’affaires des firmes du tableau 1, comme de l’ensemble des firmes de génomique, provient de prestations et de contrats de recherche passés avec les multinationales du secteur pharmaceutique. La multiplication des accords de partenariat avec l’industrie pharmaceutique pour la réalisation d’activités de R&D est une caractéristique commune à l’ensemble des firmes de biotechnologies depuis les débuts de l’existence de ce secteur (Hagedoorn et alii, 1990; Hamel, 1991). Les risques inhérents à la R&D pharmaceutique étant déjà particulièrement élevés (Grabowskiet alii,1994) [12] et se trouvant exacerbés dans le domaine des biotechnologies du fait des incertitudes sur les découvertes et sur leurs applications industrielles et de la nature peu stand ardisée des techniq ues employées (Orsenigo,198 9), les grandes firmes pharmaceutiques ont en effet préféré externaliser le plus p ossible les activi tés de R&D biotechnologiques en passant des alliances avec des firmes spécialisées repérées comme porteuses.
La dépendance à l’égard du soutien massif de l’industrie pharmaceutique s’avère encore plus prononcée dans le cas des firmes de génomique qui ont été conduites, de par la nature même de leur activité, à faire de l’établissement d’alliances avec les grands groupes pharmaceutiques leur priorité stratégique. Les principaux accords passés entre les firmes de génomique et l’industrie pharmaceutique (tableau 3) portent sur des périodes allant de 1 à 5 ans, avec reconduction éventuelle toujours conditionnée par les résultats obtenus. Le montant de ces contrats demeure variable mais représente toujours des sommes considérables : le premier de ces contrats, signé dès 1993 entre Human Genome Sciences et Smithkline Beecham, portait déjà sur 125 millions de dollars pour 3 ans ; en 1998, la multinationale allemande Bayer AG passait avec Millennium Pharmaceuticals un accord d’un montant de 465 millions de dollars, le plus élevé à ce jour dans la recherche sur le génome [13].
La plupart de ces contrats correspondent à des accords de licence qui peuvent néanmoins prendre des formes différentes. Dans le cas des firmes spécialisées dans la constitution de banques de données sur les gènes et les séquences génétiques, comme Incyte Pharmaceuticals et Human Genome Sciences, le contrat offre au partenaire de l’industrie pharmaceutique un droit d’accès, qui demeure non exclusif, à ces données. Dans l’hypothèse où des cibles moléculaires utiles pour l’élaboration de nouveaux médicaments sont identifiées, leur exploitation au fin d’innovation thérapeutique devient le monopole de la firme pharmaceutique, celle-ci garantissant le versement de redevances à la firme de génomique en cas d’aboutissement à un produit susceptible d’être mis sur le marché. Dans le cas des firmes de génomique spécialisées dans la découvertes de gènes de maladie, le contrat porte sur la recherche de gènes particuliers et s’accompagne, en cas de succès, d’un accord de licence, le plus souvent exclusif (Schissel et alii, 1999), garantissant à la firme ph armaceutique le monopole d’exploitation de la découverte, là encore contre versement de redevances sur toute commercialisation des produits qui en seraient issus [15]. Dans tous les cas, ces accords visent à garantir aux entreprises d e la bran che pharmaceutique, dans le cadre de contrats privés, un droit d’accès particulier, soit aux connaissances scientifiques, soit aux technologies développées par les firmes de génomique, soit aux deux à la fois.
À l’origine de la possibilité même d’existence de tels accords, se trouve une mutation institutionnelle considérable concernant le statut de la connaissance dans le domaine des sciences de la vie. Une nouvelle orientation stratégique des pouvoirs publics aux États– Unis s’est traduite par une série de dispositions législatives et par des décisions de justice radicalement nouvelles qui ont finalement conduit à rendre brevetables les résultats de la recherche sur le génome humain, résultats qui étaient auparavant considérés comme des “ découvertes” ayant le statut de bien public. C’est cette série d’événements, à l’origine d’un droit de propriété sur le vivant, qui a créé les conditions juridiques pour l’avènement d’un marché privé de la connaissance scientifique. C’est elle qui a fondamentalement rendu posible la spécialisation d’un groupe p articu lier de firmes biotechnologiques, les firmes de génomique, faisant de la connaissance scientifique, en tant que telle, l’objet principal de leur activité commerciale.
Le rôle des droits de propriété intellectuelle dans l’avènement d’un marché des connaissances sur le génome
Il faut remonter au début des années quatre-vingt, toujours aux États-Unis, pour comprendre les grandes transformations institutionnelles, dans le domaine des droits de la propriété intellectuelle, qui vont aboutir à la possibilité de couvrir, par la protection par brevet, des découvertes relatives à la structure des organismes vivants. Après dix ans d’intense bataille juridique, la société General Electric se voit accorder un brevet couvrant un micro-organisme génétiquement modifié grâce aux techniques de génie génétique. Cette décision (connue sous le nom de « décision Chakrabarty » du nom du chercheur à l’origine de la découverte) marquait un tournant sans précédent dans l’histoire de la propriété intellectuelle, en accordant pour la première fois dans le monde un droit de propriété sur un organisme vivant. Jusqu’à cette décision, le droit des brevets excluait systématiquement, dans tous les pays, toute forme de vie du champ de la propriété intellectuelle. Le droit américain, régi selon les principes de “ common law ”, instaure notamment une différence intrinsèque entre les “produits de la nature” d'un côté et les “produits de l’homme” de l’autre, seuls ces derniers pouvant relever de la brevetabilité. L’office américain des brevets et des marques (USPTO) s’était d’ailleurs opposé au brevet “Chakrabarty”, en s’appuyant sur cette distinction en considérant qu’il “ s’agissait d’une découverte de produits de la nature” (Joly,1996). La décision “Chakrabarty” n’intervint qu’après de multiples appels au niveau de la Cour Suprême, la plus haute juridiction des États-Unis. Cette dernière avalisa la légitimité juridique de ce premier brevet sur le vivant en s’appuyant sur une interprétation subtile du principe de “common law” qui opérait une distinction nouvelle parmi les organismes vivants entre ceux qui demeureraient des produits de la nature et ceux qui pourraient désormais être considérés comme le “produit de l’activité de l’hom me ”. Suiv ant cette logiq ue, le micro-organisme objet du dépôt de brevet était différent de tout autre trouvé dans la nature. Sous l’argument qu’il avait “requis l’intervention de l’homme pour le modifier”, il pouvait être considéré non plus comme un “produit de la nature” mais comme une “ invention humaine” brevetable. En considérant que la frontière pertinente en matière de brevetabilité ne passait pas entre “êtres vivants” et “objets inanimés”, mais entre existence ou non d’une “réelle” invention, la Cour Suprême considéra sa décision comme une interprétation “ orthodoxe ” de la législation de type “common law” sur les brevets [16].

Tableau 3
principaux accords passés entre entreprises pharmaceutiques et firmes de génomique(14)
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Tableau 3 : principaux accords passés entre entreprises pharmaceutiques et firmes de génomique(14) Incyte Pharma. Millennium Pharma. HGS Sequana Therapeutics Myriad Genetics Abbott Hoffmann la Roche Smithkline Beecham Glaxo Wellcome Eli Lilly ARIAD Pharmaceuticals Eli Lilly Genetic Therapy Boehringer Ingelheim International Ciba-Geigy Bristol-Myers Squibb Astra AB ISI Pharma Corange Bayer Corporation Eli Lilly Pfizer Takeda Chemicals Genentech Schering Plough Genentech Wyest Ayerst Laboratories Pionneer Novartis Glaxo Wellcome Bayer AG Hoffman la Roche Bayer Corporation Hoechst Marion Roussel Schering Corporation Hoffmann la Roche Synthelabo Johnson & Johnson Merck Monsanto Pharmacia & Upjhon Novartis Merieux NV Ornagon Pharmacia & Upjohn Schering AG Smithkline Beecham Vysis Zeneca ZymoGenetics Pfizer Source : compilation propre réalisée à partir des «annual reports » visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site internet de la SEC : www. sec. gov
compilation propre réalisée à partir des «annual reports » visés par la Security Exchange Commission ; rapports disponibles sur le site internet de la SEC : www. sec. gov

Quels qu’aient été les objectifs poursuivis par la Cour Suprême, la décision Chakrabarty fournit les fondations juridiques d’un droit de propriété intellectuelle sur le vivant qui allait progressivement s’étendre à toute forme de vie et à tout produit de la nature ayant nécessité l’utilisation du génie génétique pour être mis à jour (Eisenberg, 1992). En effet, en prenant pour base la décision de la Cour Suprême, l’USPTO va donner une interprétation nouvelle des textes de lois. Celle-ci a tout d’abord entraîné l’extension des brevets aux organismes unicellulaires et aux procédés afférents à ceux-ci, puis, en 1 985, aux organ ismes v égétaux multicellulaires avec la délivrance d’un premier brevet sur une plante ayant subi des modifications génétiques. En 1987, le droit de propriété intellectuelle entre dans le règne animal avec l’octroi d’un brevet couvrant une huître polyploïde, suivi d’un premier brevet sur un mammifère [17]. Face aux controverses suscitées par ces décisions, l’USPTO publia un rapport officiel établissant que toute matière vivante, y compris d’origine humaine, comme les embryons, fœtus, tissus, cellules ou organes pouvait potentiellement faire l’objet d’un dépôt de brevet dès lors que les conditions générales du droit des brevets, soit le caractère “nouveau, non évident et utile” de l’objet du dépôt, étaient respectées (USPTO,1987). Par extension, pour l’USPTO, le fait d’isoler un gène et d’en classifier les propriétés et les fonctions sont suffisants pour en revendiquer “l’invention” et le rendre brevetable.
En qualifiant “d’invention” toute découverte d’organisme vivant obtenue par génie génétique, les instances publiques américaines ont radicalement modifié le droit de la propriété intellectuelle en matière de vivant. Cette modification va progressivement s’étendre à la plupart des systèmes de brevets des autres pays. En Europe où le refus de brevetabilité des gènes humains a longtemps représenté un pôle de résistance face au nouveau standard américain [18], cette brevetabilité est désormais admise depuis le vote de la Directive 98/44/CE du 6 juillet 1998 concernant la protection juridique des inventions biotechnologiques. Suivant l’avis de ceux des experts pour qui “la distinction entre découverte et invention ne pose pas de difficulté technique” en ce domaine [19], leparagraphe 2 de l’article 5 de la nouvelle Directive stipule qu’ “un élément isolé du corps humain, ou autrement produit par un procédé technique, y compris la séquence ou la séquence partielle d’un gène, peut constituer une invention brevetable, même si la structure de cet élément est identique à celle d’un élément naturel”.
Dans le contexte de la tradition juridique européenne qui fait reposer la brevetabilité sur la distinction entre découverte et invention [20], l’alignement sur la position américaine de brevetabilité appliquée aux gènes a impliqué une réinterprétation du concept d’“invention” qui rompt de fait avec les règles antérieures. Le caractère d’invention est désormais conféré sur des critères inédits qui aboutissent à estomper (voir à faire disparaître) la distinction traditionnelle avec la découverte, un gène devenant brevetable même s’il n’a subi aucune modification, dés lors que des scientifiques en ont révélé l’existence et décrit certaines de ses propriétés grâce aux techniques de biologie moléculaire qui permettent l’accès à l’ADN (Kahn, 1995).
Alors que le droit de la propriété intellectuelle pouvait jusque-là être considéré comme la frontière délimitant la complémentarité entre connaissances scientifiques, d’une part, et exploitations commerciales de ces connaissances permettant de faire jouer la concurrence industrielle sur le développement de nouveaux produits, d’autre part, le nouveau droit de propriété sur le vivant autorise l’appropriation privée en amont de la base commune de connaissance elle-même susceptible de développements industriels. Si l’identification de gènes de maladies peut effectivement être à l’origine de n ouveau x produits thérapeutiques o u diagnostiques, il reste que leur découverte se situe très en amont de toute innovation. Dans la nouvelle situation qui s’est imposée au cours des deux dernières décennies en matière de génome humain, la protection par brevet ne concerne plus seulement l’activité productive mais l’input scientifique pouvant donner naissance à des innovations potentielles.
Ce basculement en faveur de la brevetabilité des gènes a bien constitué le point de cristallisation qui a permis aux évolutions techniques, institutionnelles et financières déjà évoquées de converger en faveur du développement de l’industrie de génomique. La constitution d’un capital commercial à partir des brevets déposés va constituer le principal enjeu de développement pour les firmes de génomique, leur part du marché de la connaissance se mesurant essentiellement par le nombre de gènes qu’elles ont identifiés et brevetés. Au total, l’USPTO a déjà accordé des brevets sur près de 1500 séquences d’ADN humaines et près de 5000 demandes supplémentaires de brevets sur des gènes humains sont en attente d’examen.
Les “comportements stratégiques” des firmes en matière de dépôts de brevets ont fait l’objet de multiples travaux dans d’autres champs d’activité [21] qui montrent comment le souci de la préservation des rentes d’innovation peut conduire à dissuader la venue de firmes potentiellement rivales par l’annonce de dépôts de brevets qui jouent en fait le rôle de leurre dans leurs champs de compétences privilégiées (stratégie dite du “champ de mines” ou du “porc-épic”), ou par l’obtention de la protection la plus large possible permise par le brevet. Les firmes de génomique sont d’autant plus fortement incitées à adopter de tels comportements stratégiques que le génome humain contient un nombre fini de gènes et que toute découverte d’un gène et de sa fonction par un concurrent menace la compétitivité de leurs services et produits potentiels. Ces comportements sont par ailleurs facilités par la nouveauté de l’extension du droit des brevets au vivant qui laisse une importante marge d’interprétation que les firmes peuvent justement s’efforcer d’orienter à leur avantage.
Ainsi, par exemple, le caractère très large des brevets accordés à la firme Myriad Genetics pour les gènes (BRCA1 et BRCA2) de susceptibilité génétique aux cancers du sein et de l’ovaire permet à celle-ci de revendiquer un monopole d’exploitation sur toute activité de recherche, de diagnostic ou de soins ayant à voir avec ces gènes, même si cette activité ne prend pas la forme de la commercialisation de produits ou procédés concernant ce gène. D’ores et déjà, cette firme s’efforce d’étendre son monopole commercial sur le marché américain des tests génétiques pour le cancer du sein, les laboratoires hospitaliers qui réalisaient ces tests y renonçant progressivement devant la menace de poursuites juridiques, et elle revendique l’obligation pour tous les laboratoires européens effectuant le diagnostic oncogénétique des gènes BRCA1 et BRCA2 de passer un accord de licence à ses conditions (Cassier et alii, 2000). De même, Human Genome Sciences a obtenu en 1995 un brevet, de formulation générale, sur le gène d’un récepteur transmenbranaire, qui s’est révélé ultérieurement, à la lumière de travaux d’autres laboratoires de recherche, être le gène codant pour le récepteur CCR5 utilisé par le virus du Sida (VIH) pour infecter ses cellules cibles. Cette firme prétend bien sûr exercer un droit de propriété “rétrospectif” sur toutes les applications qui découleraient de cette découverte pour la thérapeutique contre le Sida.
Le flou des interprétations permet une extension apparemment sans limites du champ de la brevetabilité qui peut progressivement s’étendre à la totalité des connaissances scientifiques de base, encore librement disponibles dans les revues scientifiques et les bases de données académiques. Une décision récente de l’USPTO, donnant un avis favorable à une demande de brevet d’Incyte Pharmaceuticals portant sur des polynucléotides susceptibles d’identifier et de coder des protéines kinases exprimées dans différentes cellules et tissus humains, suggère déjà jusqu’où pourrait aller cet élargissement (USPTO, 1998). Dans cet exemple, la brevetabilité ne concerne plus seulement les gènes dont la fonction (notamment pathologique) est identifiée, mais s’étend de fait à l’ensemble des séquences partielles de cDNA (ESTs pour “expressed sequence tags”, littéralement les “séquences exprimées identifiées”) contenues dans les bases de données issues de la recherche sur le génome. Si cette tendance se confirmait et si elle était de nouveau entérinée par la législation européenne dont la Directive 98/44/CE continue pour l’instant de s’opposer à la brevetabilité de la “simple découverte d’une séquence d’un gène (…) sans application industrielle concrètement exposée”, la simple association hypothétique d’une séquence génétique à une fonction biologique, sans démonstration préalable et à un stade très préliminaire du processus de recherche fondamentale, permettrait à une firme de revendiquer un brevet “stratégique” susceptible de contrôler l’ensemble dela recherche future dans le champ qui dépend de cette séquence.
 
La génomique : nouveau modèle de développement de la science ou dynamique limitée ?
 
 
Sous la pression du développement des firmes de génomique, le champ des connaissances de base nouvelles en génétique qui peuvent conserver les caractéristiques classiquement associées aux biens publics tend à se restreindre. Comme le soulignait un des responsables américains du Programme Génome Humain (HGP), le contrôle, par les firmes génomiques ou par leurs alliés de la branche pharmaceutique, de certains des o utils technologiques de pointe indispensables à tout laboratoire de biologie moléculaire, les met déjà “en position de force pour influencer les directions prises par l’ensemble de la recherche fondamentale et la répartition de cette recherche entre secteur public à but non lucratif et secteur commercial [22]". L’avantage compétitif dont disposent les firmes de génomique en termes d’accès aux outils techniques d’exploration des gènes les plus performants, peut à terme conduire à une intégration verticale de fait des laboratoires académiques à l’activité de ces firmes. De ce point de vue, l’accord passé en 1998 entre l’un des principaux centres de recherche nord-américains affilié au HGP (l’Institute for Genome Research ou TIGR) et la firme Perkin-Elmer, leader mondial des systèmes d’information pour la recherche biologique, a pris une dimension symbolique qui a suscité un vif débat dans la communauté scientifique. Cet accord, financé par une recapitalisation boursière de Perkin-Elmer, porte sur la création d’une entreprise commune, la “joint–venture” Celera, dont l’objectif explicite, séquencer l’ensemble du génome humain, est strictement identique à celui du HGP et se positionne donc en concurrence directe avec lui (Billings, 2000).
L’analyse du domaine de la recherche sur le génome humain nous semble confirmer les réflexions plus générales quant à l’émergence d’un nouveau régime de production des connaissances scientifiques rompant avec le modèle de la science comme bien public. Ce nouveau modèle, qualifié par certains auteurs de “système postmoderne de recherche”, se caractériserait par une plus grande “interactivité” entre recherche académique et firmes industrielles ainsi que par une plus grande souplesse d’adaptation (Gibbons et alii, 1994 ; Barré et alii, 1997). Ces auteurs insistent justement sur le caractère “ transdisciplinaire ” et “ transfrontières ”, “ hétérogène ”, “multipolaire” et “réflexif” de ces nouvelles formes de collaboration entre secteur public et privé pour la production de connaissances scientifiques. L’existence, dans le secteur de la génomique, de firmes privées se spécialisant dans la production de connaissances de base directement issues de la recherche fondamentale, peut apparaître comme l’archétype de ce nouveau modèle, qui ne serait d’ailleurs que l’expression dans le champ scientifique d’une tendance plus générale à la transformation de l’information en bien marchand spécifique (Guilhon, 1993 ; Moati et alii, 1994 ; Shapiro et alii, 1998).
L’émergence de ce nouveau modèle soulève cependant, au moins dans le cas de la recherche sur le génome, deux questions fondamentales pour l’avenir, que cet article avait seulement pour ambition de poser sans prétendre les résoudre : celle de la viabilité industrielle d’entreprises reposant sur un marché privé de la connaissance scientifique et celle de sa pertinence en termes d’efficience collective de la recherche scientifique.
La viabilité discutable des firmes de génomique
Différents travaux avaient déjà noté la relative fragilité d e nombreu ses firmes de R&D biotechnologiques qui ont “trop souvent opéré sur la base du postulat qu’une bonne qualité scientifique était une condition suffisante du succès financier” (Rosenberg et alii, 1994). Ce jugement peut s’appliquer aux firmes de génomique dont la viabilité industrielle et économique demeure particulièrement incertaine.
Le “capital commercial” que constitue les brevets trouve en effet, pour l’heure, difficilement à se valoriser. Les promesses de nouvelles thérapies, notamment de thérapies géniques, pour des traitements de masse n’ont toujours pas connu d’application et sont sans cesse reportées dans le futur. Le seul domaine pratiquement valorisable semble, en l’état actuel des connaissances et des techniques, restreint à celui des tests de susceptibilité génétique à différentes pathologies. Cette application n’est pas en mesure, dans un avenir prévisible, de pouvoir rompre avec les rendements décroissants qui ont caractérisé l’innovation médicale diagnostique et thérapeutique des quarante dernières années, et donc de favoriser des gains de productivité majeurs dans le système de soins (Julian-Reynier et alii, 1996). Quant à la valorisation de ces tests génétiques dans d’autres activités que les soins proprement dits, par exemple pour la passation de contrats d’assurance, elle soulève des problèmes complexes d’éthique et d’acceptabilité sociale (Orsi et alii, 1995; Caulfield et alii, 2000). Il ne faut donc pas s’étonner si jusqu’à aujourd’hui les principales firmes de génomique continuent de consacrer annuellement à leurs investissements de R&D des sommes supérieures à celles de leur chiffre d’affaires total sans parvenir à asseoir leur rentabilité financière (tableau 2). Ces perspectives en demi-teinte expliquent que, dans la majorité des cas, les cours boursiers de ces firmes sur le NASDAQ ont connu, sur longue période, des baisses significatives. On peut donc s’interroger sur la viabilité à long terme des agencements particuliers qui ont permis l’essor de l’industrie de génomique [23].
L’évolution de cette industrie pourrait bien confirmer l’intuition initiale d’Arrow selon laquelle “il reste qu’aucun degré de protection légale ne rendra réellement appropriable un objet aussi intangible qu’une information ” (Arrow, 1962), ou celle, plus récente, de Dasgupta et David, pour lesquels un “marché privé de la connaissance scientifique” est condamné à demeurer un marché “faible”, dans la mesure où il repose sur une série de monopoles bilatéraux entre un “ vendeur” de connaissances (en l’occurrence une firme privée de recherche génomique) et un “acheteur unique” (une entreprise pharmaceutique) (Dasgupta et alii, 1994). Ceci conduit également à s’interroger sur les conséquences de l’actuelle privatisation d’une partie de la recherche fondamentale sur le génome pour l’efficience collective de la production scientifique dans le domaine.
Vers un ralentissement de la diffusion et de la production des connaissances scientifiques ?
Dés lors que les firmes de génomique s’avèreraient en mesure d’imposer à l’ensemble du champ scientifique concerné leurs propres objectifs de recherche de brevets et de constitution d’un “capital commercial” à même de satisfaire les attentes de leurs actionnaires et de leurs commanditaires des firmes pharmaceutiques, la possibilité serait multipliée que le rendement social de nombreux projets de recherche fondamentale soit sous-estimé par le rendement privé de ceux qui prennent les décisions, ceux-ci exigeant par exemple une grande prime de risque ou un rendement anticipé élevé en moyenne avant d’assumer les risques de certaines rech erch es. Ce dan ger d’une production collectivement sous-optimale des résultats de recherche fondamentale sera d’autant plus élevé, à l’avenir, que les firmes de génomique ne seront pas en mesure de regrouper les risques au sein d’un portefeuille suffisamment diversifié de projets de recherche [24]; que l’étanchéité du système de brevets a peu de chances d’être totalement garantie en matière de gènes et de séquences génétiques [25]; et que le financement public de la recherche ne pourrait justement plus contrebalancer ces tendances du fait d’un retard technologique et d’une perte d’influence des laboratoires académiques sur l’évolution de la recherche.
On peut même s’interroger sur le fait que l’introduction d’une logique de privatisation des résultats de la recherche génomique n’est pas susceptible de ralentir le rythme de diffusion des innovations fondées sur le transfert de ces résultats vers des applications au système de soins ou à d’autres secteurs économiques. Il est par exemple d’ores et déjà avéré que les revendications élargies des firmes de génomique sur toute activité médicale traitant d’un gène identifié et breveté peuvent avoir un effet dissuasif sur les expérimentations diagnostiques et thérapeutiques concernant ce gène en pratique médicale, et de ce fait ralentir les interactions positives entre recherche fondamentale et recherche clinique qui sont au cœur de la dynamique actuelle du progrès technique dans le secteur de la biologie (Fortanier et alii, 1997). De son côté, l’Académie des Sciences française a souligné les distorsions que ne manquerait pas de générer un système de droit de propriété intellectuelle accordant des brevets précoces sur les gènes, voire des fragments d’ADN (ESTs, SNPs ou polymorphismes nucléotidiques), avant que l’ensemble de leurs fonctions biologiques n’aient été identifiés et démontrés : “Une autre équipe qui, au terme d’une recherche longue et difficile, probablement coûteuse, parviendrait à percer le vrai rôle physiologique du gène en question, et par conséquent, la véritable utilisation possible au plan thérapeutique du produit qui en dérive, ne pourrait o bten ir de ses efforts qu’une protectio n “ dépendante” dont les caractér istiques risqueraient d’être peu incitatives à des investissements importants” (Académie des Sciences, 1992). L’octroi d’un droit de propriété sur les connaissances scientifiques produites “en amont” parla recherche fondamentale ne risquedonc pas seulement, comme classiquement avec les mécanismes de brevets (Grossman et alii, 1991) [26], de constituer un frein à leur diffusion. On ne peut exclure l’hypothèse que c’est le rythme même de production des connaissances sur le génome, et conséquemment des flux d’innovation découlant de leurs applications, qui est susceptibled’être ralenti.
 
Conclusion : le développement d’un marché privé de la connaissance scientifique sur le génome est-il inéluctable ?
 
 
La double interrogation qui subsiste sur l’impact à moyen et long terme des firmes de génomique débouche sur une question, qui nous semble décisive, quant à l’avenir des politiques de recherche tant en France qu’au niveau de l’Union Européenne : celle de la marge qui peut exister pour des configurations alternatives des relations entre secteur public et privé de recherche. Il est indéniable que les spécificités nord-américaines du « système national de la recherche et de la technologie » (Lundvall, 1992) ont favorisé un incontestable dynamisme productif dans le secteur des biotechnologies [27], dont l’émergence des firmes de génomique est un prolongement direct. Mais, comme nous nous sommes efforcés de le montrer, le type de « dépendance du sentier » qui a conduit à la formation de la génomique comme acteur industriel et à la remise en cause du modèle de la science comme bien public dans la recherche sur le génome n’est en rien purement technologique. Il est plutôt le produit d’une articulation, spécifique au contexte nord-américain, entre les contraintes technologiques croissantes auxquelles est soumise la recherche biologique fondamentale, et l’attribution d’un droit nouveau de la propriété intellectuelle sur le vivant d’une part, les changements qui ont affecté les marchés financiers d’autre part, articulation fortement facilitée par les réorientations des politiques publiques de recherche aux États-Unis dans les décennies quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
D’autres configurations, qui demeureraient plus proches du modèle de la “science ouverte”, sans pour autant négliger la valorisation industrielle des résultats de rech erch e, d emeurent donc envisageables dans un contexte différent (Orsi et alii, 2000). En France, le Généthon, principal source caritative de soutien à la recherche biomédicale [28], exige des chercheurs qui sollicitent un financement qu’ils s’engagent à la publication immédiate de leurs résultats et à ne pas breveter les séquences génétiques qu’ils identifient, la valorisation industrielle n’étant pas oubliée mais clairement renvoyée en aval à l’identification de molécules thérapeutiques brevetables issues de la recherche initiale. L ors de sa dernière conférence internationale, la principale société savante internationale regroupant les scientifiques impliqués dans la recherche sur le génome (HUGO, Human Genome Organization) a réaffirmé son opposition à la brevetabilité de toute “découverte génétique sans utilité encore prouvée”, en précisant que cette position exclut strictement du champ des brevets les découvertes concernant les séquences partielles de cDNA (ESTs) ou les polymorphimes isolés (SNPs) dans la mesure où des “séquences génétiques sans indication de leur fonction ne contiennent aucune information technique et ne peuvent en aucun cas constituer une invention” (Wertz, 2000) [29]. Certaines firmes multinationales pharmaceutiques, comme Merck & Co ou Glaxo-Wellcome, respectivement premier et troisième groupe mondial de la branche, défendent une position voisine, comme en témoigne leur participation active à la constitution de banques de données contenant des séquences de gènes qui demeurent librement accessibles à tous les chercheurs. Elles viennent d’ailleurs de s’associer avec huit autres firmes de la branche, le Wellcome Trust (principale organisation privée à but non lucratif de soutien à la recherche biomédicale au Royaume-Uni) et de nombreuses universités pour constituer un consortium visant à mettre dans le domaine public une banque de données consacrée au recensement exhaustif des polymorphismes identifiés de l’ADN (SNPs).
Seules des recherches empiriques plus approfondies pourront permettre de mesurer les conséquences concrètes pour le rendement social de la recherche biomédicale et de ses applications, d’une part du degré d’élargissement du champ des brevets sur le vivant, d’autre part de différentes formes alternatives pour l’organisation des collaborations productives entre laboratoires académiques et firmes privées.
 
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NOTES
 
[(*)]INSERM U 379, Université de la Méditerranée.
[(**)]CEPN-IIDE UMR CNRS 7115, Université Paris XIII. E-mail : oorsi@ marseille. inserm. fr. E-mail : mmoatti@ marseille. inserm. fr.
[(1)]C’est le cas notamment de la mucoviscidose ou de la chorée de Huntington, démence héréditaire survenant à l’âge adulte, pathologies qui affectent néanmoins moins d’un individu sur mille (Gusella et alii, 1983).
[(2)]Ces découvertes bouleversent fondamentalement la connaissance des principaux modes héréditaires basés sur les lois fondamentales de l’hérédité monogénique décrites dès 1865 par Gregor Mendel, selon lesquelles « à un gène correspondrait une maladie ».
[(3)]Notons cependant que nombre de difficultés rencontrées par le HGP ont pu être surmontées. C’est ainsi qu’en 1996, le HGP a pu amorcer la phase de séquençage complet du génome dont le premier décryptage a été effectivement achevé en juin 2001. Parallèlement, de nombreux gènes de maladies ont pu être identifiés grâce à l’utilisation des banques de données publiques.
[(4)]Ce vocable apparaît pour la première fois en 1992 dans le rapport annuel sur l’évolution de l’industrie de biotechnologies réalisée par la firme de consultants Ernst &Young spécialisée dans les sciences de la vie.
[(5)]La firme Myriad Genetics a été fondée par M.Skolnick chercheur à l’Université d’Utah et co-inventeur de l’analyse de liaison génétique pour la recherche de gènes de maladie. L. Lander était directeur du Centre de séquençage du génome humain au Massachusetts Institute of Technology lorsqu’il fonda la firme Millennium Pharmaceuticals. L.Hood, chercheur à l’université de Washington et pionnier du séquençage automatique, est à l’origine de la création de la firme Darwin Molecular. La firme Human Genome Science a été créée en collaboration avec Craig Venter à l’origine de la mise au point d’une méthode rapide de séquençage de l’ADN au sein des National Institutes of Health, principal organisme public de recherche biomédical, et directeur de l’Institute for Genomic Research (TIGR), organisme à but non lucratif impliqué dans le HGP.
[(6)]L’enquête de Krimsky, qui date de la fin des années 1980, montre que plus du tiers (37%) des membres relevant des sciences de la vie de la National Academy of Sciences, l’organisme qui conseille officiellement le Congrès et l’exécutif américains en matière de politique scientifique, avaient à un titre ou un autre un intérêt personnel direct dans des sociétés privées de biotechnologies.
[(7)]À titre d’exemple, on peut citer le Small Business Innovation Development Act de 1982 permettant aux agences fédérales de financer des projets de recherche développés par de petites entreprises. Suite au Federal Technology Transfer Act de 1986, plus de 250 accords de coopération de type Cooperative Research and Development Agreements (CRADAs) ont été passés entre les National Institutes of Health et le secteur privé.
[(8)]C’est en 1971, sous l’impulsion de la SEC, qu’est installé le NASDAQ. Il s’agit alors de la mise en place d’un système automatisé de cotation des valeurs négociées sur le marché « over the counter » américain. Mais ce n’est qu’à partir des années 1980, suite à une série de dispositions réglementaires et législatives, que le NASDAQ devient un marché financier spécialisé dans la valorisation d’entreprises à forte croissance et amorce son réel essor sur ce point voir Orsi (2001). Gompers et Lerner montrent comment l’essor du capital-risque et implicitement celui du Nasdaq sont en grande partie liés à des modifications de la législation concernant les fonds de pension pour les autoriser à s’investir dans des placements « à risque » et que la taxation sur les revenus du capital ait été diminuée de moitié passant de 28 à 14 %.
[(9)]L’industrie de biotechnologies fait effectivement office de précurseur dans le développement de cette pratique (Orsi, 2001). Toutefois l’introduction en bourse à un stade précoce de développement de la firme est, depuis les années 1990, devenue caractéristique du secteur des technologies de l’information, et en particulier de l’Internet, désormais domaine de prédilection du capital-risque pour le financement de start-up.
[(10)]Comme l’écrivent les auteurs d’une lettre au Lancet, « comment un laboratoire académique, qui en est encore au séquençage manuel, peut-il rivaliser avec la cinquantaine d’équipements de séquençage automatique et les 200 chercheurs hautement qualifiés d’une firme comme Human Genome Sciences Inc ?» (Robbins-Rohr et alii, 1996).
[(11)]Ces données sont disponibles sur le site Internet du NIH : www. nih. gov
[(12)]On estime que 3 nouveaux médicaments sur 10 seulement ayant obtenu leur autorisation de mise sur le marché dans les années 1985/1995 ont été en mesure d’amortir leurs coûts de R& D. Ceci explique qu’un nombre très limité de produits assure l’essentiel du CA des firmes : en 1992, plus de 40% du CA mondial de 7 des 10 premières multinationales pharmaceutiques reposait sur 3 produits seulement.
[(13)]Bayer press release in http : // www. bayerus. com
[(14)]Nous signalons que cette liste n’est pas exhaustive.
[(15)]Toutefois, la firme de génomique retient souvent les droits d’exploitation de la découverte pour le développement de tests génétiques.
[(16)]Pourtant toutes les juridictions de common law n’ont pas la même interprétation : c’est le cas notamment de la Cour Suprême irlandaise qui arrive à une conclusion opposée en assimilant le vivant à la nature. On notera d’ailleurs que la décision de la Cour Suprême américaine fut prise à une voix seulement de majorité à l’issue de violentes polémiques entre les membres de cette instance. Pour plus de détail sur le cas Chakrabarty, voir Orsi (2001).
[(17)]Il s’agit d’une souris génétiquement modifiée contenant un gène humain qui la prédispose au cancer et connue sous le nom « d’oncomouse ».
[(18)]Comme aux États-Unis, c’est par des interprétations nouvelles des lois existantes, notamment de la Convention sur le Brevet Européen de 1973 censée jusque-là exclure du champ de la brevetabilité les variétés végétales et animales, que l’Office Européen des Brevets autorisa, plusieurs années après les États-Unis, un brevet sur une plante génétiquement modifiée, puis en 1990 accepta l’extension à l’Europe du brevet américain sur la souris transgénique.
[(19)]Avis du Groupe de réflexion sur « les aspects éthiques de la brevetabilité des inventions portant sur des éléments d’origine humaine », Dictionnaire Permanent Bioéthique et Biotechnologies, octobre 1996, Bulletin 40.
[(20)]L’article 52 a) de la CBE stipule que “ ne sont pas considérées comme des inventions…les découvertes..”.
[(21)]Sur ce thème, on peut se référer notamment à Ordover (1991) ou Guellec et alii (1994). Pour une synthèse récente des recherches sur ce point, voir Liotard (1999).
[(22)]Intervention de Maynard V. Olson, House Committee on Science, Subcommittee on Energy and Environment, Washington DC, US Congress, June 17,1998, in http : // www. house. gov/ science/ olsen
[(23)]L’évolution qui se dessine pour les organismes génétiquement modifiés dans l’agroalimentaire, avec un retrait mas