2001
Économie et Prévision
Emploi : une analyse critique des politiques malthusiennes
David Spector
[(*)]
Cet article construit et calibre un modèle du marché du travail français afin de comparer l’effet de différentes mesures de
politique économique : les mesures “ malthusiennes ”, consistant à retirer des individus de la population active, et les
mesures de baisse de charges. La modélisation insiste sur l’importance de l’hétérogénéité des productivités individuelles
au voisinage du salaire minimum. Une estimation de l’élasticité des bas salaires au taux de chômage et l’exploitation des
travaux empiriques existants permettent de conclure que cette hétérogénéité est grande, ce qui rend peu efficaces les
mesures malthusiennes : cent retraits du marché du travail libèrent quarante emplois au mieux. En revanche, la baisse du
coût du travail peu qualifié est efficace à long terme et peut même avoir un coût négatif ou nul pour les finances publiques.Mots-clés :
marché du travail, chômage, salaire minimum.
This article builds and calibrates a model of the French labour market in order to compare the effect of the various
economic policy measures: Malthusian measures to withdraw individuals from the working population and measures to
lower charges. The model stresses the importance of the heterogeneousness of individual productivity near the minimum
wage. Estimation of the elasticity of low wages to the unemployment rate and the use of existing empirical data
demonstrate that productivity is very heterogeneous at this level, which makes Malthusian measures relatively
ineffective: one hundred withdrawals from the labour market free up at most forty jobs. By contrast, reducing the cost of
unskilled labour is effective in the long term and may even have a negative or zero cost for public finance.Keywords :
labour market, unemployment, minimum wage.
Cet article est la version française d’un document de travail du MIT “Can Work-Sharing Work”, MIT Working Paper n° 99-21). Il
doit beaucoup à des discussions avec A. Banerjee, O. Blanchard, F. Giavazzi, J. Hausman, F. Kramarz, A. Landier et E. Saez, ainsi
qu’aux commentaires de deux rapporteurs anonymes. Je remercie particulièrement Francis Kramarz et les membres du Crest qui
m’ont aidé à accéder aux données de l’enquête emploi de l’Insee, ainsi que le World Economy Laboratory du MIT pour son soutien
financier.
Cet article construit et calibre un modèle du marché du travail français afin de comparer
l’effet de différentes mesures de politique économique : les mesures “malthusiennes”,
consistant à retirer des individus de la population active, et les mesures de baisse de charges.
La modélisation insiste sur l’importance de l’hétérogénéité des productivités individuelles au
voisinage du salaire minimum. Une estimation de l’élasticité des bas salaires au taux de
chômage et l’exploitation des travaux empiriques existants permettent de conclure que cette
hétérogénéité est grande, ce qui rend peu efficaces les mesures malthusiennes : cent retraits du
marché du travail libèrent quarante emplois au mieux. En revanche, la baisse du coût du
travail peu qualifié est efficace à long terme et peut même avoir un coût négatif ou nul pour les
finances publiques.
En deux décennies d’expérimentation, le spectre des
politiques de lutte contre le chômage mises en œuvre
par les pays européens a atteint une grande variété.
On peut cependant distinguer parmi elles deux
grandes catégories. D’une part, les gouvernements
ont procédé à des baisses ciblées de charges
salariales afin d’augmenter la demande de travail -
nous qualifierons ces politiques de “classiques”.
D’autre part, des mesures parfois qualifiées en
France de “malthusiennes”
[1] ont visé à diminuer
l’offre de travail. Cet article se propose d’évaluer et
de comparer ces deux approches.
Il faut d’abord souligner que les politiques
malthusiennes sont loin de se réduire à la réduction
du temps de travail, mais incluent aussi des
mécanismes comme les préretraites, la limitation des
possibilités de cumul emploi-retraite et
l’abaissement de l’âge de la retraite, ou les
incitations à quitter la population active (à travers la
politique familiale par exemple). De telles mesures
sont plus faciles à évaluer que la réduction du temps
de travail, qu’on ne peut pas considérer comme une
simple diminution de l’offre de travail, car de
mu ltiples aspects organisatio nnels et
technologiques compliquent son analyse. Ses effets
dépendent en effet de la forme des fonctions de
prod uctio n au niveau in dividuel et plus
généralement des gains de productivité associés à la
réorganisation de la production
[2].
Notre propos ne porte donc pas sur la réduction du
temps de travail, mais sur les autres politiques
malthusiennes, dont les enjeux paraissent plus
simples
[3]. Regrouper sous ce vocable des mesures
très différentes les unes des autres et estimer leurs
effets dans le cadre d’un modèle unique constitue
bien sûr une approche très schématique, qui ignore
les spécificités de chaque mesure
[4]. Néanmoins, ce
choix nous semble justifié parce que les politiques
mentionnées ci-dessus relèvent de la même logique :
elles reviennent à retirer de la population active des
individus qui, au moins pour certains d’entre eux,
disposeraient d’un emploi si ces politiques n’étaient
pas mises en œuvre. Cela est évident dans le cas de
l’abaissement de l’âge de la retraite et des règles
visant à décourager le cumul emploi-retraite (depuis
1982). Mais certaines mesures relevant de la
politique familiale présentent également un
caractère malthusien. Par exemple, l’extension de
l’Allocation Parentale d’Éducation décidée en 1994
visait, dans une optique de partage du travail, à
ramener au foyer les mères de jeunes enfants (Afsa,
1996) et aurait atteint cet objectif pour plus de
100 000 d’entre elles (Piketty, 1998). Les
préretraites posent des problèmes plus complexes,
parce que les travailleurs âgés dont les entreprises se
sont séparées en utilisant ces dispositifs n’étaient
peut-être pas tous très productifs, et il n’est pas sûr
qu’ils auraient occupé un emploi si ces politiques
n’avaient pas étésuivies. Mais cette réserve n’est que
partiellement convaincante : à moins d’attribuer la
chute brutale du taux d’emploi au-dessus de 50 ans à
une mystérieuse chute de productivité au-delà de cet
âge, qui ne serait observée qu’en France, on peut
penser qu’une partie au moins des personnes mises
en préretraite auraient pu occuper un emploi
[5].
Enfin, divers aspects du système français de
prélèvements et d’allocations ont des effets
malthusiens non désirés
[6].
La question qui motive cet article est la suivante :
pourquoi les politiques malthusiennes, appliquées
massivement depuis plus de vingt ans en France par
des gouvernements de gauche comme de droite,
n’ont-elles pas tenu leurs promesses en termes de
baisse du chômage ? Comment évaluer l’impact de
ces politiques sur le niveau total d’emploi et
comment le comparer à celui des politiques
classiques de baisses de charges ?
À propos de la période 1975-1989, Layard, Nickell et
Jackman (1991), constatant que les pays ayant fait
l’usage le plus intensif des préretraites sont aussi
ceux où le chômage a le plus progressé, commentent
(page 506) :
Le mécanisme causal n’est pas clair. Mais la charge
de la preuve incombe certainement à ceux qui
croient qu’un usage plus important des retraites
anticipées aiderait à combattre le chômage.
Si l’on considère une période plus longue, pour
prendre en compte la décennie écoulée depuis
l’écriture de ces lignes, le tableau général change
peu. En France, le taux d’activité (c’est-à-dire
d’appartenance à la population active, comme
travailleur disposant d’un emploi ou comme
demandeur d’emploi) des hommes entre 15 et 64 ans
est passé de 84,3 % en 1975 à 74,4 % en 1999
[7]. Cette
baisse de 9,9 % est l’une des plus fortes parmi les
pays de l’OCDE. Seuls la Belgique, l’Italie, la Suède
et le Portugal ont connu des baisses plus importantes
- mais dans ces deux derniers pays, on peut les
interpréter en termes de convergence vers la
moyenne européenne à partir d’un niveau initial
élevé. Or la France, pas plus que la Belgique ou
l’Italie, ne se distingue par des performances
particulièrement enviables en matière de chômage.
Au contraire, l’effet cumulé de la baisse du taux
d’activité des hommes et de la progression du
chômage s’est traduit par une chute du taux d’emploi
des hommes (dans la tranche d’âge 15-64 ans) encore
plus spectaculaire que celle du taux d’activité : entre
1975 et 1999, il est passé de 81,9 % à 66,8 %
[8].
Une comparaison entre la France et les États-Unis
révèle de manière frappante l’impact des politiques
malthusiennes. En 1999, l’écart entre les taux
d’emploi français (59,8 % entre 15 et 64 ans, contre
65 % en 1975) et américain (73,9 %, contre 64 % en
1975) s’explique davantage par la différence des
taux d’activité que par celle des taux de chômage :
pour atteindre le même taux de chômage que les
États-Unis, il faudrait créer environ 1,2 million
d’emplois, mais pour atteindre le même taux
d’emploi, il faudrait en créer plus de 5 millions !
La faible efficacité apparente des politiques
malthusiennes peut surprendre, quelles que soient
les causes auquelles on attribue le niveau élevé du
chômage. Que celui-ci soit principalement
keynésien (dû à une demande de biens insuffisante)
ou classique (dû à une demande de travail inférieure
à l’offre, en raison du niveau du salaire minimum),
l’offre de travail excède la demande et les politiques
publiques devraient pouvoir gérer le rationnement
des emplois de manière à satisfaire certains objectifs
sociaux. Par exemple, favoriser le maintien au foyer
des mères de jeunes enfants accomplit une certaine
égalisation parmi les ménages et les retraites
anticipées se justifient si la société considère que le
chômage des jeunes a un coût social particulièrement
élevé.
Si le chômage est keynésien, les politiques
classiques sont impuissantes, puisqu’elles agissent
sur l’offre et non sur la demande, alors que les
politiques malthusiennes permettent de répartir
l’emploi trop rare d’une façon socialement
désirable, en attendant qu’une politique de relance
budgétaire ou monétaire augmente la demande. Mais
une littérature de plus en plus importante (entre
autres Laroque et Salanié, 2000 ; Kramarz et
Philippon, 2000 ; Card et alii, 1999 ; Malinvaud,
1998) attribue au coût du salaire minimum une part
importante du chômage. De plus, cette idée semble
acceptée, implicitement du moins, par la majorité du
monde politique, y compris, depuis peu, à gauche :
en témoigne le maintien par le gouvernement actuel
du dispositif de baisse des cotisations patronales sur
les bas salaires décidé par le gouvernement
précédent. Il est donc légitime de privilégier une
analyse classique du chômage et nous adopterons
cette approche. Les interprétations keynésiennes ne
seront plus mentionnées dans cet article et cette
exclusion peut conduire à nuancer les conclusions
auxquelles il parvient.
Mais une vision classique du chômage ne suffit pas à
expliquer la faible efficacité apparente des
politiques malthusiennes. En effet, si une partie de la
population est contrainte au chômage parce que le
salaire minimum empêche l’ajustement de la
demande à l’offre de travail, le niveau total de
l’emploi devrait être déterminé seulement par la
demande de travail et donc par son coût. Les
politiques classiques, en baissant ce coût, permettent
d’augmenter la demande de travail et donc le niveau
d’emploi. Mais les politiques malthusiennes
devraient aussi être efficaces : en retirant 100
personn es de la popu lation acti ve, elles
transformeraient 100 chômeurs en inactifs, sans que
soit altéré le niveau d’emploi total, déterminé
seulement par la demande de travail. Les politiques
malthusiennes peuvent alors apparaître comme un
complément aux politiques classiques. À niveau
d’emploi constant, elles permettraient d’offrir à
certaines catégories de la population un statut de
mère au foyer, de retraité ou de préretraité,
préférable à celui de chômeur. La logique implicite
est naturellement celle d’une parfaite
correspondance : toute personne employée mise en
retrait de la population active libère exactement un
emploi, qui pourra être pourvu sans difficulté
puisqu’un grand nombre de personnes, privées
d’emploi en raison d’une demande de travail
insuffisante, sont prêtes à “prendre la relève”.
La divergence entre les faits exposés plus haut et ce
raisonnement sommaire invite à examiner plus en
détail les hypothèses implicites justifiant les
politiques malthusiennes. L’une de ces hypothèses
est l’existence d’une population homogène
d’individus peu qualifiés, dont une partie est réduite
au chômage. Les chômeurs et les salariés peu
qualifiés sont alors substituables les uns aux autres et
une politique malthusienne, qui provoque le retrait
de la population active d’une partie des salariés,
libère mécaniquement pour des chômeurs les
emplois qu’ils occupaient.
Mais l’analyse change profondément si les aptitudes
individuelles diffèrent, même si l’on continue à
attribuer au salaire minimum un rôle essentiel dans la
détermination du niveau total de l’emploi. Le
chômage doit alors être décrit en termes de
troncation plutôt qu’en termes de rationnement : sont
chômeurs les individus dont la productivité est
inférieure au salaire minimum. Dans ce contexte,
une politique malthusienne fonctionne moins bien :
le remplacement du travail supprimé est le fait
d’individus moins productifs, ce qui signifie qu’à
salaire minimum inchangé, le coût d’une unité
effective de travail augmente, conduisant finalement
à une baisse de la demande de travail effectif et donc
de l’emploi.
Notre critique des politiques malthusiennes repose
donc sur l’hétérogénéité des aptitudes individuelles.
Le modèle développé dans cet article prend en
compte explicitement à la fois la contrainte du
salaire minimum et l’hétérogénéité des aptitudes
individuelles, afin de formaliser cette idée, qui
relève d’un effet d’équilibre général. Il conduit à
résoudre le paradoxe exposé plus haut, que l’on peut
reformuler de la manière suivante : si le salaire
minimum est contraignant, l’offre de travail peu
qualifié, ainsi contrainte, semble infiniment
élastique, puisque les chômeurs sont désireux de
travailler au salaire minimum. Mais cette élasticité
infinie devrait impliquer que les politiques
malthusiennes sont efficaces. Or la modélisation de
l’hétérogénéité individuelle permet de montrer que,
même en présence d’un salaire minimum
contraignant, cette élasticité n’est pas infinie, et nous
montrons (lemme 1, deuxième partie) qu’il existe un
lien très simple entre l’élasticité de l’offre de travail
effectif contrainte par le salaire minimum et une
certaine mesure de l’hétérogénéité des qualifications
individuelles.
La mention de plus en plus fréquente d’une pénurie
de main-d’œuvre, même pour des postes de travail
peu qualifiés, alors que le taux de chômage demeure
supérieur à 9 %, suggère par ailleurs que la
représentation des chômeurs et des salariés peu
qualifiés comme appartenant à une même
population homogène est très réductrice. On peut
donc espérer que la pris e en compte de
l’hétérogénéité des qualifications individuelles,
d’une manière plus fine que par une partition binaire
entre individus qualifiés et peu qualifiés, permette
une meilleure analyse des différents instruments de
lutte contre le chômage.
La calibration du modèle développé dans cet article
permet de répondre à la question suivante :
lorsqu’une mesure malthusienne fait sortir 100
salariés de la population active, quel est le nombre
d’emplois libérés pour des chômeurs (a priori entre 0
et 100) ? Inversement, si 100 individus sont incités à
travailler et trouvent des emplois à des salaires
proches du salaire minimum, quelle est
l’augmentation de l’emploi total (a priori également
entre 0 et 100) ?
Après la présentation du modèle (première partie),
nous étudions les effets sur l’emploi des politiques
malthusiennes et classiques (deuxième partie).
Deux méthodes de calibration sont ensuite
proposées (troisième partie). La première utilise des
mesures existantes de l’hétérogénéité de la
main-d’œuvre en France et la seconde s’appuie sur
notre propre mesure du comportement cyclique des
salaires réels (obtenue à partir de l’enquête-emploi
de l’Insee) pour estimer directement l’élasticité de
l’offre de travail effectif contrainte par le salaire
minimum. Les deux méthodes conduisent à des
valeurs voisines : l’importante hétérogénéité des
caractéristiques individuelles se traduit par une forte
sensibilité du salaire au taux de chômage, même pour
les travailleurs peu qualifiés.
Ces résultats montrent combien est simpliste l’idée
du partage d’un nombre fixe d’emplois. Une fois
appliqués aux propositions théoriques de la
deuxième partie, ils impliquent que la "libération"
d’un emploi s’obtient au prix de la suppression d’au
moins 2,5 emplois : si une mesure malthusienne
conduit au retrait de 100 salariés peu qualifiés, 60
emplois disparaissent et seuls 40 emplois sont libérés
pour des chômeurs. Si les recettes fiscales sont prises
en compte, une politique malthusienne avec
compensation salariale complète crée moins
d’emplois, à coût donné, qu’une subvention
uniforme des salaires.
Cette conclusion, si elle justifie un certain
scepticisme à l’égard des politiques malthusiennes,
autorise aussi une interprétation plus positive : elle
éclaire le large espace qui reste pour des politiques
fondées sur des programmes d’incitation au retour à
l’emploi, decumul emploi-retraite, et de formation.
Relation à la littérature existante
La continuité de la distribution des aptitudes
constitue l’instrument essentiel de notre analyse;
elle permet de discuter de l’effet comparé de
différentes p olitiques suiv ant le deg ré
d’homogénéité de la distribution. Alors qu’il s’agit
d’un sujet d’étude récurrent de la littérature
empirique et de certains domaines de la théorie
économique, comme la taxation optimale, cette
dimension est souvent ignorée dans la littérature
macroéconomique.
Plusieurs travaux (Meyer et Wise, 1983a, 1983b ;
Laroque et Salanié, 2000) analysent le chômage en
termes de troncation au salaire minimum d’une
distribution continue d’aptitudes, mais ces modèles
s’inscrivent dans un cadre d’équilibre partiel. Tout
en reprenant cet élément de la modélisation, cet
article se rapproche plutôt des maquettes d’équilibre
général du marché du travail français (Germain,
1997 ; Piketty, 1997 ; Laffargue, 1997 ; Salanié,
2000) qui évaluent l’effet de diverses politiques en
calibrant des modèles simples. Mais à la différence
de l’approche que nous proposons, ces articles
modélisent l’hétérogénéité par une simple partition
de la population en deux ou trois groupes de
qualification.
Afin de prendre en compte la continuité de la
distribution des aptitudes et le caractère contraignant
du salaire minimum tout en maintenant une certaine
simplicité, nous avons dû simplifier le modèle par
ailleurs. Il est donc à certains égards moins riche que
les maquettes mentionnées ci-dessus et beaucoup
trop sommaire pour prétendre constituer une
description raisonnable du marché du travail en
France
[9]. Il faut donc considérer avec recul les
estimations numériques proposées à la fin de
l’article. Elles ne visent qu’à fournir un éclairage sur
l’effet des politiques malthusiennes et classiques, à
partir du modèle le plus simple possible permettant
de prendre en compte les deux éléments qui nous
paraissent essentiels, à savoir le salaire minimum et
l’hétérogénéité individuelle.
Nous considérons une économie à deux biens, le
travail et un bien de consommation
[10]. Deux
dimensions d’hétérogénéité différencient les
agents : leurs aptitudes et leurs préférences dans
l’espace consommation-loisir.
Lorsqu’il travaille pour une durée l, un agent
d’aptitude i ≥ 0 fournit i.l unités de travail effectif.
Nous supposons que le temps de travail est imposé de
manière exogène par la loi. La décision d’offre de
travail est donc binaire, les agents choisissant entre l
et 0.
La production totale est fonction de la quantité de
travail effectif :
où
f est croissante et concave
[11]. Notons
s la
i proportion (endogène) des agents d’aptitude
i
choisissant de travailler.
ε ≥ 0 désigne l’élasticité
si moyenne, par rapport au salaire, de l’offre de travail
des agents d’aptitude
i et
g(
i) la densité associée à la
distribution des aptitudes.
Cette économie est soumise à une contrainte de
salaire minimum : les salaires nets ne peuvent être
inférieurs à w (exogène). L’offre totale de travail
min effectif s’écrit alors :
Nous supposons, afin de simplifier la présentation,
que le taux des charges sociales est identique à tous
les niveaux de salaire, et égal à une fraction
Ï„ du
salaire net, c’est-à-dire à une fraction
Ï„ Ï„/1 + du
salaire brut
[12]. Pour simplifier l’analyse nous
supposons que ce taux de
Ï„ Ï„/1 + s’applique
également à tous les revenus
[13]. Le salaire d’un
agent d’aptitude
i est égal à
w iw=, où
w désigne le
i salaire net par unité de travail effectif, ce qui permet
de réécrire l’offre de travail effectif :
De même, l’offre de travail, mesurée cette fois en
nombre de travailleurs (et non en unités de travail
effectif) s’écrit :
La demande de travail effectif ne dépend que de son
coût, soit w( )1 + Ï„. Son élasticité par rapport au
salaire brut, notée εd, s’écrit en valeur absolue :
Dans la suite de l’article, nous noterons i
min l’aptitude correspondant à wmin. Contrairement à
wmin, imin est
endogène (et égal à
).
Effet de court-terme de diverses
politiques
Cette partie est consacrée à l’analyse de l’impact de
différentes mesures sur l’emploi et les recettes
fiscales. Leur efficacité relative est évaluée en
termes de coût par emploi créé. Dans cette optique, il
convient tout d’abord de préciser le comportement
de l’offre de travail (c’est-à -dire son élasticité) en
présence du salaire minimum. On obtient en dérivant
(1) :
Lemme 1. L’élasticitéεs de l’offre de travail effectif
s’écrit :
où wmoy est le salaire moyen,
et
L’identité établie dans ce lemme (démontré en
annexe 1) est au cœur de notre analyse, car elle relie
l’hétérogénéité de la distribution des aptitudes à
l’élasticité de l’offre de travail. Elle peut
s’interpréter simplement, en dissociant deux types
d’effets marginaux : le premier terme décrit l’effet
marginal "intensif" ou comportemental (les
décisions des agents pour qui la contrainte du salaire
minimum n’est pas saturée), tandis que le second
terme rend compte de l’effet marginal "extensif" -
l’impact des changements de
w sur la détermination
de
i c’est-à-dire sur la troncation au salaire
min minimum.
εs est en effet une moyenne pondérée des
élasticités d’offre de travail individuelles et
β
s’interprète comme une mesure de densité de la
distribution des aptitudes au voisinage du seuil
i
min correspondant au salaire minimum : une valeur
élevée de
βsignale la présence de nombreux agents
dans un intervalle d’aptitude proche de
imin
[14].
La marge extensive s’interprète ainsi : si β est grand,
la population peu qualifiée est très homogène et,
pour faire basculer le salaire d’un grand nombre
d’agents au-dessus de w, une petite augmentation
min de w suffit, car beaucoup de chômeurs ont une
productivité marginale inférieure detrès peu à wmin.
Considérons par exemple le cas limite d’un
point-masse en i. β, et de ce fait εs, sont alors
min infinis. Ceci traduit l’existence d’un réservoir de
chômeurs, identique à la masse des agents travaillant
au salaire minimum, et eux-mêmes désireux de
travailler à ce salaire. Comme nous l’avons relevé
dans l’introduction, ce cas semble être conforme à la
représentation implicite des défenseurs des
politiques malthusiennes. N otons que si
l’hétérogénéité de la population était décrite,
conformément à la modélisation traditionnelle, en
terme de deux groupes - qualifiés et non qualifiés -, β
et εs seraient tous deux infinis et la discussion qui
suit serait dépourvue de sens.
Nous définissons le salaire moyen à la marge de
l’emploi (noté w) comme le salaire moyen des
personnes qui se mettent à travailler lorsque le
salaire en termes de travail effectif w augmente
légèrement, soit parce que le salaire minimum
devient moins contraignant, soit parce que
l’augmentation du salaire qu’elles pourraient
toucher les incite à travailler. La dérivation de (2)
permet de calculer l’élasticité de l’offre de travail
mesurée en nombre d’individus et le salaire moyen à
la marge de l’emploi.
Lemme 2. L’élasticité par rapport à w de l’offre de
travail mesurée par le nombre de salariés est
$ε β s +
où
Le salaire moyen des agents à la marge de l’emploi
s’écrit
En général, $ ε ε s s ≠ car $εs à la différence de εs, ne
pondère pas les élasticités par aptitude.
Remarquons aussi que si les chômeurs le sont tous
involontairement (de sorte que $εs = 0), alors w et
w sont identiques : les personnes à la marge de
min l’emploi sont celles pour lesquelles la contrainte du
salaire minimum joue (et non pas celles qui sont
indifférentes entre travail et chômage).
Certains des résultats théoriques suivants, et
l’en semble des ap plications n umériques,
proviendront de l’application du modèle au cas où
w
est voisin de
w. Une telle hypothèse correspond à
min l’idée que le chômage européen est de nature
principalement involontaire
[15]. Elle reste cependant
compatible avec une situation de chômage
partiellement volontaire si l’offre de travail des
individus peu qualifiés est nettement plus élastique
que celle des plus qualifiés. L’hypothèse selon
laquelle
w est voisin de
w semble justifiée dans le
min cas français
[16]. Pour prendre en compte dans la suite
de l’article le coût des allocations de chômage et des
prestations sociales (comme le RMI), nous notons
r
le ratio de remplacement moyen des chômeurs à la
marge de l’emploi : ces chômeurs perçoivent en
moyenne
rw.
Politiques malthusiennes
Proposition 1. Notons s la part du travail dans la
production agrégée. Si l’État fait sortir de la
population active des travailleurs dont les salaires
représentaient α % du montant total des salaires
versés dans l’économie, alors
-
La production agrégée décroît de
-
Le nombre d’emplois “libérés” s’élève à
-
du niveau d’emploi total.
-
Si l’État verse aux travailleurs qui ont quitté leur
emploi une fraction λ des salaires qu’ils viennent
d’abandonner, le coût par emploi ‘’libéré’’ est
Démonstration. Supprimer un montant d’heures
correspondant à α % de la masse salariale revient à
diminuer l’offre effective de travail de α % (en
termes relatifs). Si le taux d’imposition Ï„, le salaire
par unité effective de travail est w( )1 + Ï„ et la
demande de travail s’écrit
D w f w( ( )) ( ( ))1 1 1 + = '+ - Ï„ Ï„.
Notons L* et w* les valeurs prises par L et w à
l’éq uilibre initial (données p ar
D w S w L( ) ( ) ) * * * = =. La condition d’équilibre qui
donne la valeur de (L,w) après application de la
mesure malthusienne est
ou
On en déduit la variation dL du volume effectif de
travail
La baisse de la production est donc donnée par
ce qui établit (i). Si dLnew est le volume de travail
effectif fourni par les nouveaux salariés, l’identité
implique
d’où
ce qui établit (ii). Prouvons maintenant (iii). Quel est
le coût pour l’État de la suppression d’un montant
d’heures correspondant à α % de la masse salariale,
si le taux de compensation est λ ? Le montant des
compensations versées s’élève à λα w L * *, pour un
changement de recettes fiscales de
Le coût total est donc
Les nouveaux emplois étant au nombre de
le coût par emploi créé est [( ) ]wdsds 11 1 + + - - ε ε λ ε ε Ï„
si l’on ne tient pas compte de la diminution du budget
des allocations-chômage, qui rapporte rw par emploi
libéré, d’où u n coût total de
[( ) ]w r d s d s 11 1 + + - - - ε ε λ ε ε Ï„ par emploi libéré.
Cqfd
On peut bien entendu formuler ces résultats à
rebours, en s’intéressant à l’effet d’un accroissement
exogène de l’offre de travail (dû par exemple à des
procédures de recherche d’emploi plus efficaces
pour les chômeurs ou encore à la possibilité de
cumuler revenu d’activité et retraite sans faire face à
un taux d’imposition marginal trop élevé). Ainsi,
dans une situation où le chômage est entièrement
involontaire ( )w w=, faire entrer dans la
min population active X nouveaux agents conduit à la
destruction de
emplois ailleurs, ce qui
signifie finalement un gain d’emplois de
Ce dernier coefficient s’interprète aisément : lorsque
εs croît, l’économie devient conforme à la
représentation implicite des défenseurs des
politiques malthusiennes. À la limite, pour une
élasticité
εs infinie (qui s’interprète comme
l’existence d’une population homogène d’individus
peu qualifiés), le nombre d’emplois supprimés est
compensé exactement par les créations induites (en
unités de travail efficient) et la production agrégée ne
change pas. Dans un tel cas, les politiques
malthusiennes sont efficaces, tandis qu’une mesure
incitative au retour à l’emploi se traduira par une
simple réallocation, à niveau d’emploi total efficient
inchangé. Naturellement, un résultat inverse prévaut
si
εs est petit
[18].
Par ailleurs, plus la demande de travail est
in élastique (ε petit), plus les po litiques
d malthusiennes s’avèrent efficaces. En effet, même
en présence d’une population fortement hétérogène
(conduisant à une petite valeur de εs ), la hausse du
coût du travail provenant du remplacement des
heures supprimées par des travailleurs moins
productifs a peu d’impact sur le niveau d’emploi
total si la demande de travail est suffisamment
inélastique.
Notons par ailleurs que si les personnes retirées du
marché du travail perçoivent un revenu supérieur
aux allocations de chômage auxquelles elles auraient
droit (c’est-à-dire si λ est supérieur à r), une mesure
malthusienne est coûteuse : l’économie induite par la
diminution des allocations de chômage ne suffit pas à
compenser l’effet cumulé de l’indemnisation des
personnes retirées du marché du travail et de la perte
de recettes due à la diminution de la production
agrégéee.
On voit donc que les caractéristiques de la demande
de travail qui assurent l’efficacité des politiques
malthusiennes sont exactement inverses de celles
qui sont requises pour le succès de mesures
“classiques” de réduction des charges (voir plus
bas).
Politiques "classiques"
Cette partie traite des effets de court terme des
politiques fiscales "classiques". L’esprit de ces
mesures consiste à tenter d’accroître le niveau
d’emploi par des mécanismes de subvention (par
exemple une baisse des charges sociales). La
proposition 2, ci-dessous, décrit l’effet sur le niveau
d’emploi, la richesse agrégée et les finances
publiques d’une baisse des charges sociales
uniforme en taux, et la proposition 3 aborde le cas
particulier où w w= (cf. la note 18 pour une
min justification de cette hypothèse).
Proposition 2. Baisser les charges sociales de α %
(en proportion du coût salarial total payé par les
entreprises) se traduit par
-
Une augmentation de la production agrégée de
- - 1
( )ε ε α d s s - - + 1 1 %.
-
Une augmentation du niveau d’emploi total de
-
Le coût pour l’État de chaque emploi créé
s’élève à
Démonstration. Sup posons q ue le taux
d’imposition du salaire brut est diminué de α%. La
nouvelle valeur d’équilibre de w vérifie
tandis que les valeurs initiales L* et w* satisfont
On a donc
et
La variation de la production totale est égale à la
variation du travail effectif multipliée par le salaire
payé par les employeurs, soit :
c’est-à-dire (i). Comme dans la preuve de la
Proposition 1,
ce qui prouve (ii). Enfin, diminuer les charges deα%
en termes de salaire brut coûte α Ï„wmoy ( )* 1 + Λ, pour
un nombre d’emplois créés égal à
Comme tout nouvel emploi augmente en moyenne
les recettes fiscales de Ï„w et fait économiser rw au
système d’assurance-chômage, le coût moyen par
emploi créé est (( )( ) )w r d s ε ε Ï„ Ï„ - - + + - - 1 1 1 ce qui
achève la démonstration de (iii). Cqfd
Conformément à l’intuition, le nombre d’emplois
créés dépend positivement à la fois des élasticités de
demande et d’offre de travail. On peut remarquer que
le coût des politiques classiques peut être négatif, si
les recettes fiscales engendrées par les nouveaux
emplois et les économies réalisées par le système
d’allocations de chômage sont supérieures au
mon tant des baisses cons enties. Lorsque
w w= (par exemple si le chômage est entièrement
min involontaire), seule importe la baisse des charges au
niveau du salaire minimum. Dans cette situation,
diminuer de α% le coût du salaire minimum a le
même effet qu’une réduction uniforme de α%.
Appliquée à ce cas, la proposition 2 devient :
Proposition 3. Supposons min w w=. Une baisse de
charges qui fait diminuer de α% le coût du salaire
minimum provoque
-
Une augmentation de la production agrégée
- 1
( ) %ε ε α d s s - - + 1 1.
-
Une augmentation du niveau d’emploi total de
-
Si la baisse des charges est atténuée au-dessus
de w de sorte que la réduction moyenne soit une
min fraction δde celle qui s’applique en wmin le coût pour
l’État par emploi créé est
On peut rendre plus intuitive l’assertion (iii) en
relevant les cas suivants : une baisse uniforme du
taux de taxation correspond à
une
réduction uniforme en niveau à δ =1, et une
atténuation au-delà de w à δ < 1. Ce résultat
min permet aussi de caractériser l’effet sur l’emploi total
de changements du niveau du salaire minimum
lorsque le chômage est principalement involontaire.
En effet, lorsque min w w=, on tire de (ii) :
Corollaire. Supposons que ε = 0 de sorte que
s w w=. L’élasticité de l’emploi total Λ par
min rapport au salaire minimum, notée-e vaut
Efficacité comparée des politiques malthusiennes
et classiques
Les propositions 1 et 2 permettent de résumer le lien
entre les effets des mesures classiques et
malthusiennes et les valeurs des élasticités d’offre et
de demande de travail effectif.
- L’efficacité des politiques malthusiennes, en
termes de coût par emploi libéré, croît avec εs et
décroît avec ε. Elle est maximale lorsque εs est
d infini ou ε = 0. Dans chacun de ces cas, la
d métaphore naïve du partage d’une masse donnée de
travail est exacte : le coût d’une politique
malthusienne avec compensation intégrale de
revenu se réduit alors au salaire des nouveaux
emplois (net des allocations de chômage), sans que la
production agrégée soit affectée.
- L’efficacité des politiques classiques croît avecεs
et ε. Elles sont totalement inopérantes si εs = 0 ou
d εd = 0.
Les deux types de mesures sont d’autant plus
efficaces que εs est grand ; en revanche, si cette
élasticité est nulle, il n’y a plus de travailleurs
marginaux au voisinage du seuil d’aptitude i ce
min qui condamne toute mesure, classique ou
malthusienne. Remarquons aussi que la prise en
compte des changements de recettes fiscales induits
par la variation de la production agrégée joue en
faveur des politiques classiques, puisque celles-ci,
contrairement aux mesures malthusiennes,
provoquent une augmentation de la production
agrégée.
Avant d’aborder la portée pratique de ces résultats, il
convient de justifier notre choix de restreindre la
discussion à des effets de court terme. Dans un
monde où le capital est mobile et s’ajuste à long
terme, le taux d’intérêt, et de ce fait également w (si la
fonction de production agrégée a des rendements
constants), sont déterminés à long terme par
l’équilibre international. Cette invariance à long
terme de w condamne à l’avance les politiques
malthusiennes : une heure artificiellement
supprimée ne sera jamais remplacée, ne serait-ce que
partiellement. Au contraire, les politiques classiques
sont plus favorables à long terme : une baisse du coût
du travail augmente la profitabilité du capital, donc
le stock de capital, donc les salaires nets-le coût du
travail revenant ainsi à son niveau d’équilibre. La
réalité est moins extrême, ne serait-ce qu’en raison
de l’existence d’autres facteurs de production, moins
mobiles que le capital, comme le travail qualifié.
Mais il reste vrai que les élasticités de demande sont
plus grandes dans le long terme, ce qui conduit, si
l’on procède à des comparaisons dans le long-terme,
à une appréciation très défavorable aux politiques
malthusiennes. Cependant, l’importance des
phénomènes d’hystérèse en Europe (Blanchard et
Summers, 1987) suggère que les effets de court
terme peuvent être très persistants et peut justifier
une limitation de l’analyse au court terme.
Application du modèle au cas français
Quel éclairage une calibration simple de notre
modèle projette-t-il sur les questions de politique
économique qui sont l’objet de cette étude ? Nous
supposerons tout au long de la partie qui suit que
w w= (voir la note 18). Nous estimons d’abord la
min valeur ε. Deux stratégies d’estimation, la première
s se fondant sur des études récentes du marché du
travail français, la seconde issue de notre propre
travail empirique, conduisent à des valeurs très
voisines. Nous traiterons ensuite de l’estimation de
ε en utilisant des résultats préexistants à notre
d étude. Nous pourrons alors discuter de l’effet sur le
chômage de différentes mesures.
Estimation de εs
S’agissant de l’estimation de
ε, la difficulté
s principale tient au fait que cette élasticité combine
les effets de deux facteurs distincts : l’élasticité
"réelle" de l’offre de travail d’une part, la densité de
la distribution des aptitudes au voisinage du salaire
minimum d’autre part. Ces deux grandeurs sont
susceptibles de varier fortement suivant les pays.
L’élasticité de l’offre de travail, telle que nous
l’avons définie, est en réalité une élasticité indirecte
qui dépend des allocations et des avantages sociaux
dont peuvent bénéficier les chômeurs mais aussi de
l’intensité de la stigmatisation sociale du chômage,
éléments très variables suivant les périodes et les
pays. Quant à la distribution des aptitudes au
voisinage du salaire minimum, sa mesure est tout
aussi problématique : en particulier, il serait naïf de
chercher à l’estimer à partir de la seule distribution
des salaires, car dès que l’on s’éloigne d’un cadre de
concurrence pure, la relation entre salaire et
productivité marginale devient complexe, en
particulier au voisinage du salaire minimum
[19].
Une estimation fondée sur des mesures de
l’hétérogénéité de la main-d’œuvre
Une estimation grossière
Nous commençons par procéder à un calcul
délibérément naïf. Le caractère singulier de la
distribution au voisinage du salaire minimum est si
patent qu’estimer la densité en ce point a peu de sens.
Pour avoir une première idée de l’ordre de grandeur,
on peut cependant considérer la densité moyenne sur
un intervalle plus grand, par exemple la moitié
inférieure de la distribution des salaires : les salaires
minimum et médian étant respectivement égaux à
50% et 80% du salaire moyen, un intervalle de
largeur w où la densité serait uniformément égale
min à la densité moyenne sur [ , ]w w contiendrait
minmedian 5/6 des actifs employés, d’où β = 5 6/. Ce chiffre (en
supposant que le chômage est entièrement
involontaire) conduit à
Une estimation utilisant une mesure plus précise de
l’hétérogénéité
Il est possible, grâce à une étude empirique de
Laroque et Salanié (2000), d’affiner cette évaluation
grossière. Ces auteurs estiment conjointement, sur
un échantillon d’adultes de 25 à 50 ans, une équation
de salaire et une équation de participation en
conditionnant sur les caractéristiques individuelles
et en prenant en compte les détails de la fiscalité
française et des prestations sociales. Ils estiment
ainsi directement la distribution des aptitudes
individuelles. Formulés dans les termes de notre
modèle, leurs résultats signifient que, pour la
population considérée,
β est égal à 0,6 et que
εs est
voisin de zéro (en dépit de fortes variations
inter-groupes et d’une valeur plus élevée pour les
femmes mariées)
[20]. Ceci autorise l’approximation
suivante :
Cet intervalle est très proche de la valeur de 0,4
estimée dans le paragraphe précédent. Par ailleurs,
Laroque et Salanié (2000) excluent de leur
échantillon les jeunes (qui sont moins bien payés et
dont l’offre de travail est généralement considérée
comme étant plus élastique) et les personnes qui
travail lent à temps partiel (elles aussi
surreprésentées au sein des bas salaires). La prise en
compte de ces catégories ferait probablement monter
l’estimation de εs au-dessus de 0,3, de sorte que la
valeur de 0,4 semble raisonnable.
Une estimation fondée sur le comportement
cyclique des salaires
Nous proposons ici une autre méthode pour estimer
εs : si l’emploi total varie au cours du cycle, non pas
pour des raisons liées à l’offre de travail mais du fait
de mouvements de la courbe de demande (ceux-ci
pouvant être d’origine technologique ou résulter
d’autres facteurs comme l’état de la demande
extérieure ou la politique monétaire et/ou
budgétaire), il est possible d’évaluer εs à partir de la
covariation des salaires et de l’emploi. Le
comportement des salaires au cours du cycle est en
effet déterminé par
ou en termes de nombre d’emplois
Si l’on suppose que les variations du taux de
chômage, ces dernières années, résultaient
principalement des mouvements de la demande de
travail, (3) indique qu’il suffit d’estimer l’élasticité
des salaires aux variations du taux de chômage
[21].
Cette méthode indirecte est valide si l’on considère
qu’une modélisation du marché du travail en termes
d’équilibre entre l’offre (contrainte par le salaire
minimum) et la demande décrit de manière
pertinente les fluctuations de court terme. En
revanche, une approche attribuant aux négociations
salariales un rôle important pour expliquer les
variations des salaires à court terme (cf. par exemple
la section 3 de Gianella, 2000) conduirait à rejeter le
lien postulé ici entre élasticité de l’offre de travail et
sensibilité des salaires au taux de chômage. Bien que
cette remarque puisse justifier une certaine réserve,
nous pensons que cette méthode peut compléter
utilement les estimations présentées plus haut. De
plus, nous mesurons le lien entre salaires et chômage
à partir d’une population d’"outsiders" du marché
du travail, pour lesquels la négociation salariale pèse
sans doute d’un poids moindre que pour la moyenne
des salariés (voir plus bas).
Afin de prendre en compte les changements de
composition de la main d’œuvre en fonction du taux
de chômage, il faut mesurer les variations de salaire à
caractéristiques individuelles données. Cela
demande de pouvoir contrôler les caractéristiques
individuelles, ou mieux encore, d’avoir recours à des
données de panel, fournissant l’évolution salariale
de chaque individu. Il existe peu d’estimations de ce
type pour la France (alors que de nombreuses études
sur le marché du travail américain ont recours à des
panels)
[22]. Nous présentons donc nos propres
résultats, obtenus à partir de l’enquête-emploi de
l’Insee.
Dans quelle mesure des variations du salaire
affectent-elles le niveau d’emploi désiré par les
entreprises ? C’est suivant cette dimension que nous
abordons ici la relation entre emploi et salaires. Le
marché du travail français se caractérise par la
séparation entre un groupe nombreux d’
insiders,
relativement bien abrités des dynamiques du marché
par des coûts de licenciement élevés, et une
population plus restreinte d’
outsiders soumis à des
transitions fréquentes entre chômage et emploi (voir
par exemple Cohen et Dupas, 2000). Dans cet
environnement dual, c’est essentiellement par des
variations du taux d’emploi des
outsiders qu’est
déterminé à la marge le niveau d’emploi.
Conformément à cette vue, Abowd
et alii (1999)
montrent que les entreprises françaises ajustent leur
niveau d’emploi par des changements du taux
d’embauche, le taux de licenciement variant lui très
peu. Nous allons par conséquent nous intéresser au
comportement cyclique du salaire des
outsiders :
nous restreignons nos observations aux personnes
qui, pour chacune de deux années consécutives où
elles figurent dans l’enquête-emploi, se déclarent
employées par leur entreprise depuis moins d’un an
(ce qui signifie notamment qu’elles ont changé
d’entreprise entre les deux enquêtes). Bien qu’une
telle restriction soit susceptible d’engendrer des
biais de sélection, nous pensons que ceux-ci sont
sans doute moins graves que dans des estimations
d’équations de salaires, dans la mesure où nous
estimons des variations et non des niveaux. On peut
en effet supposer que l’hétérogénéité individuelle,
qui affecte certainement les niveaux de salaire, a un
impact plus faible sur leurs variations dans le
temps
[23].
L’enquête-emploi permet de constituer des panels
sur deux ans, à partir de 1990 (des données précises
sur les salaires ne sont pas disponibles pour les
années antérieures)
[24], que nous juxtaposons de
1990-1991 à 1997-1998. Nous estimons alors
l’équation suivante sur la population constituée des
individus âgés de 19 à 55 ans (la première année) qui
se déclarent employés depuis moins d’un an à plein
temps (et ce pour les deux années), dans une
entreprise du secteur privé, et dont le salaire la
première année est compris entre
wmin et 2
wmin
[25]:
où
w est le salaire de l’individu
i en l’année
t,
wt et
it w désignent respectivement le taux de chômage
tmin, et le salaire minimum réel en
t,
X est un vecteur de
it variables individuelles (âge et sexe) et
ε est le terme
it d’erreur. Nous estimons aussi la même équation en
incluant un
trend annuel
[26]. Les résultats des
différentes régressions sont fournis dans l’annexe 2 :
suivant les variables de contrôle, nous obtenons des
estimations de
C comprises entre 1,16 et 1,96. Du fait
de la taille réduite de l’échantillon et du nombre
limité d’années (nous n’observons que 8 valeurs de
( )
u u t - ), l’erreur standard est élevée (entre 0,75
t-1 et 0,85). Il est cependant remarquable que les valeurs
de
C obtenues par cette méthode conduisent à une
estimation de
εs extrêmement proche de celles
obtenues précédemment par une méthode très
différente. L’équation (3) implique en effet :
où la dernière inclusion découle del’appartenance de
C à l’intervalle [1,16 ; 1,96] (nous substituons
u = 0,1). Cet intervalle est quasiment identique à
celui que nous avions trouvé en utilisant notre
mesure grossière de l’hétérogénéité de la
main-d’œuvre ou celle de Laroqueet Salanié (2000).
Malgré la robustesse limitée de cette estimation de la
cyclicité des salaires (à cause des écarts-types
élevés, de l’absence de prise en compte des
allégements de charges récents, et des problèmes
théoriques mentionnés plus haut), la coïncidence des
deux estimations de e
s issues de méthodes
différentes, peut conduire à leur accorder une
certaine confiance. Notons également qu’elles
impliquent une élasticité “comportementale” peu
élevée, puisque celle-ci est mesurée, en principe, par
la différence entre la valeur issue de la mesure de la
cyclicité des salaires (qui évalue directement
εs ) et
celle trouvée à partir de Laroque et Salanié (2000),
qui estimait seulement le terme provenant de la
marg e extensive. Cette faible élas ticité
comportementale d’offre de travail rejoint les
résultats dePiketty (1998) et semble confirmer que le
chômage est principalement involontaire
[27].
La forte sensibilité des salaires réels au chômage
apparaît clairement sur la figure 1 qui représente les
variations du salaire moyen de l’échantillon
considéré dans les régressions. Elle indique à quel
point une petite baisse du chômage est cause
immédiate de tensions sur le marché du travail : les
trois hausses les plus importantes du salaire moyen
ont eu lieu en 1990-1991,1994-1995 et 1997-1998,
qui sont précisément les meilleures années en terme
de baisse de chômage. De même, pendant
l’expansion avortée de 1994-1995, la brève mais
forte baisse du chômage semble avoir provoqué une
forte hausse des salaires des
outsiders, même peu
qualifiés, malgré la diminution en termes réels du
niveau du salaire minimum entre mars 1994 et mars
1995
[28].
Figure 1
Ceci fournit peut-être l’illustration la plus
convaincante de notre critique des politiques
malthusiennes : toute tentative de résorption du
chômage se fondant sur des sorties forcées de la
population active conduit à une pression à la hausse
des salaires et en définitive à une baisse du niveau
d’emploi total. Ces résultats font écho au fréquent
constat de pénurie de main-d’œuvre dont font état les
entreprises dès que le taux de chômage approche la
barre des 10 % - et ce, même pour des emplois
relativement peu qualifiés
[29].
Les différentes méthodes appliquées dans cette
section conduisent à des valeurs de εs comprises
entre 0,25 et 0,4. Dans les applications numériques
qui suivent, nous substituerons εs = 0 4,, choix qui va
à l’avantage des politiques malthusiennes et
renforcedonc toute conclusion critiqueà leur égard.
Estimation de εd
Les très nombreux travaux empiriques portant sur la
demande de travail atteignent des conclusions
divergentes. Elles sont résumées et discutées dans
Hamermesh (1993), dont nous suivrons les
conclusions. Le premier résultat important, vers
lequel convergent beaucoup d’études, est la forte
complémentarité entre capital et travail qualifié, et la
forte substituabilité entre le travail peu qualifié et la
combinaison capital - travail qualifié. Ceci implique
que nous devons prendre en compte l’hétérogénéité
des types de travail.
Nous supposerons donc, pour simplifier, qu’il existe
une aptitude limite i telle que les individus d’aptitude
inférieure à i fournissent du travail peu qualifié et les
autres du travail qualifié. Plus précisément, nous
supposons que la fonction de production est de la
forme h L m L K u s ( , ( , )), où h et m sont des fonctions
homogènes de degré zéro, et L et Λ j u( = ou j = s )
jj sont respectivement la quantité de travail de type j et
le niveau d’emploi des individus de type j, donnés
par
Comme nous supposons que w w= (ce qui traduit
min la faible valeur des élasticités comportementales
d’offre de travail), la seule variable importante pour
déterminer l’effet du coût du travail peu qualifié sur
le niveau d’emploi est le nombreα tel que si l’emploi
total augmente de 1 %, et si tous les travailleurs
nouveaux ont une aptitude proche de i, alors la
min productivité marginale du travail peu qualifié baisse
de α%.
Nous montrons en annexe que la relation entre
salaires des peu qualifiés et niveau d’emploi, à court
terme (c’est-à-dire en supposant constants le stock
de capital et la quantité de travail qualifié) est la
même que celle prédite par notre modèle en
substituant pour εd la valeur
où σ est l’élasticité de substitution entre le travail
peu qualifié et la combinaison du capital et du travail
qualifié, su est la part de la rémunération du travail
peu qualifié dans la production totale et wu est le
salaire moyen des travailleurs peu qualifiés. Si on
définit ces derniers comme la moitié la moins bien
payée des salariés, l’enquête-emploi de 1998 indique
que leur salaire moyen est environ 60 % du salaire
moyen de l’ensemble des salariés. La part de la
rémunération des travailleurs peu qualifiés dans la
production totale est
où s est la part du
travail dans la production totale. (4) s’écrit donc
Après substitution des valeurs
cette expression devient
ε d = 0 , 37 σ
Les estimations de l’élasticité de substitution
σ
varient beaucoup, mais la plupart des valeurs
trouvées sont compris es entre 0,7 et 2,5
(Hamermesh, 1993, chapitre 3)
[30]. Nous retenons la
moyenne de ces deux bornes, soit 1,6, ce qui conduit
à l’estimation
εd ≈ 0 , 6
Applications numériques
Nous appliquons maintenant les résultats théoriques
des première et deuxième parties en substituant les
estimations obtenues ci-dessus ( , ; , )ε ε s = =0 6 0 4
d et en supposant Ï„ = 0 75, (correspondant à un taux
d’imposition de tous les revenus, et du salaire
“super-brut” payé les employeurs, de 43 %). Nous
retenons pour le taux de remplacement des
allocations-chômage la valeur proposée par Salanié
(2000), soit r = 0,38.
Politiques malthusiennes. On déduit de la
proposition 1 :
- Pour libérer un emploi rémunéré peu au-dessus du
salaire minimum, il faut faire sortir de la population
active 2,5 travailleurs rémunérés légèrement
au-dessus du salaire minimum. De manière
équivalente, inciter X individus dont la productivité
excède légèrement le salaire minimum à occuper un
emploi accroît l’emploi total de 0,6 X.
- Une politique malthusienne avec compensation
intégrale du revenu coûte 4 75,min w par emploi créé.
Politiques classiques. On déduit de la proposition 3 :
-
Décroître le coût du salaire minimum de α%
accroît l’emploi total de 0,5 α%.
-
Une subvention des salaires, atténuée au-dessus de
w de sorte que la subvention moyenne s’élève à δ
min fois la subvention en wmin coûte( , , )min 3 5 113δ - w par
emploi créé.
Selon ces estimations, les baisses de charges sur les
bas salaires sont beaucoup plus efficaces que les
politiques malthusiennes et une politique
encourageant le retour à l’emploi aurait un effet
important sur le niveau total d’emploi.
La comparaison est encore plus défavorable aux
politiques malthusiennes si l’on considère les
politiques de réduction des charges effectivement
appliquées. Ainsi, l’exonération de charges mise en
œuvre en France à partir de 1996 décroît
linéairement au-dessus du Smic, pour s’annuler à
133 % du Smic. Une telle politique aurait coûté au
moins quatre fois plus si elle avait pris la forme d’une
subvention uniforme. En substituant δ = 0 25,, on
trouve que la hausse des recettes fiscales induite par
l’augmentation de la production excède la perte de
recettes directe due à la baisse des charges, ce qui
signifie que cette mesure a pu rapporter de l’argent
aux finances publiques.
Robustesse des résultats
Cette appréciation très favorable aux mesures de
baisses de charges peut sembler excessive : elle
attribuerait aux allégements en vigueur depuis 1996
la création d’environ 1,2 million d’emploi
s
[31], alors
que le rythme d’augmentation observé depuis 1997
est d’environ 350 000 emplois par an, probablement
imputables en partie à l’amélioration de la
conjoncture internationale. Plusieurs raisons
peuvent expliquer pourquoi l’élasticité de l’emploi
au coût du salaire minimum trouvée dans cet article
est peut-être surestimée. Tout d’abord, nous avons
retenu pour
εs la valeur de 0,4, alors que l’intervalle
estimé était [0,25 ; 0,4]. Ce choix, fait afin de nous
placer dans les hypothèses les plus favorables aux
politiques malthusiennes, est aussi le plus favorable
aux politiques classiques. Si on retient au contraire la
valeur basse, soit
εs = 0 25,, l’élasticité de l’emploi
total au coût du salaire minimum n’est plus que 0,35
(au lieu de 0,5) et l’effet des allégements de charge de
1996 prédit par le modèle n’est plus que d’environ
800 000 emplois
[32].
Par ailleurs, l’estimation de
ε plus haut est sensible
d à la définition du travail non qualifié. Comme
Piketty (1997), nous considérons la moitié la moins
bien payée des salariés, alors que d’autres travaux
(Malinvaud, 1998; Audric
et alii, 2000; Laffargue,
2000) adoptent une définition plus restrictive
(environ 20 % des salariés), qui conduirait, si nous la
retenions, à une estimation plus basse de
εd
[33].
Il faut sans doute prendre en compte un autre facteur,
absent du modèle : on peut penser que l’ajustement
de la demande de travail à une baisse de son coût est
assez lente. L’asymétrie trouvée par Kramarz et
Philippon (2000) entre l’effet positif des baisses de
charges sur l’emploi et l’effet négatif, mais surtout
beaucoup plus fort, des augmentations du Smic, va
dans ce sens. Plus généralement, les interprétations
“classiques” du chômage français suggèrent un
ajustement assez long de la demande de travail,
puisque la forte hausse du salaire minimum a eu lieu
au cours de la période 1968-1981, alors que le
chômage des moins qualifiés a continué à augmenter
fortement dans les années quatre-vingt et
quatre-vingt-dix. Cette remarque peut conduire à
rééquilibrer quelque peu l’appréciation relative des
politiques malthusiennes et classiques. Dans la
mesure où les politiques malthusiennes consistent à
libérer des postes de travail existants, et non pas,
comme les politiques classiques, à en créer de
nouveaux, on peut penser que la lenteur de
l’ajustement de la demande de travail nuit moins à
leur efficacité de court terme.
Notons cependant que la comparaison des politiques
malthusiennes et classiques reste favorable à ces
dernières, même si les élasticités retenues sont
modifiées de manière significative. Par exemple, si
l’on divise par 2 la valeur retenue pour l’élasticité de
la demande de travail (c’est-à-dire si on substitue
ε = 0 3, au lieu de ε = 0 6, ), on trouve que l’État,
dd pour libérer un emploi, doit en supprimer 1,75, et le
coût par emploi libéré (dans le cadre d’une
compensation totale) dépasse 2,7 fois le salaire
minimum, tandis qu’un mécanisme de baisse des
charges comme celui mis en œuvre en 1996 ne
coûterait que 0,15 fois le salaire minimum par
emploi créé.
Remarquons aussi que l’appréciation des mesures
malthusiennes devient encore plus négative si l’on
suppose qu’elles concernent en partie des
travailleurs qualifiés : la complémentarité entre
travail qualifié et peu qualifié implique en effet
qu’une diminution de la quantité de travail qualifié
diminue la demande de travail peu qualifié.
Les résultats de cette étude peuvent aider à
comprendre pourquoi les politiques malthusiennes
adoptées par de nombreux pays européens depuis
une vingtaine d’années ont eu un impact si faible sur
le niveau du chômage et si fort sur le niveau d’emploi
total : selon nos estimations, 100 sorties de la
population active se traduisent par la destruction
nette d’environ 60 emplois, parce que, du fait de
l’hétérogénéité de la population, elles provoquent
une raréfaction de la population employable par les
entreprises et, indirectement, une augmentation du
coût du travail effectif.
Symétriquement, si 100 chômeurs, 100 retraités ou
100 mères au foyer sont encouragés à occuper un
emploi, ils ne prennent pas la place de 100 autres
personnes, mais seulement de 40, alors que 60
emplois nets sont créés - et plus encore à long terme
après l’ajustement à la hausse du stock de capital.
Des mesures fiscales ou des modifications de la
politique familiale rendant le travail plus attrayant
financièrement
[34], une aide plus efficace à la
recherche d’emploi, ou une facilitation du cumul
emploi-retraite auraient donc sans doute des effets
très positifs sur le niveau d’emploi total.
Selon plusieurs travaux empiriques menés aux
États-Unis, de telles mesures produisent leurs effets
assez rapidement
[35]. Elles peuvent donc compléter
utilement des politiques de baisse de coût du travail,
dont l’effet peut être lent.
Toutefois, parce qu’elles provoquent une
augmentation de l’emploi peu qualifié, de telles
mesures peuvent à court terme avoir un effet négatif
sur les bas salaires, ultérieurement résorbé par
l’accumulation de capital. Cet enchaînement a été
illustré par le choc d’offre de travail subi par Israël
dans les années quatre-vingt-dix avec la soudaine
immigration russe : après une brève période
caractérisée par une augmentation du chômage
(accompagnée toutefois d’une forte augmentation de
l’emploi total) et une baisse des salaires réels,
l’afflux de capital a ramené, après plusieurs années,
les salaires et le taux de chômage à leurs niveaux
antérieurs (Blanchard et Zeira, 2000). Cet exemple
souligne que si le maintien des salaires réels est une
condition politique nécessaire, la sortie de la logique
malthusienne demande, à court terme, des mesures
fiscales favorables aux bas salaires et, à moyen
terme, une facilitation de l’investissement pour
accélérer l’ajustement à la hausse du stock de
capital
[36]. Dans la mesure où la politique monétaire a
un impact sur le niveau de l’investissement, cet
argument met en lu mière une certaine
complémentarité entre la politique monétaire et les
diverses mesures “anti-malthusiennes” évoquées
plus haut. Celles-ci seraient donc facilitées par une
certaine coordination entre pays européens.
Démonstration du lemme 1 :
Par définition,
et
. La dérivation de (1) par
rapport à w permet de calculer l’élasticité εs de l’offre de
travail effectif :
d’où le résultat.
Estimation de εs d’après les résultats de Laroque et
Salanié (2000)
Laroque et Salanié établissent d’abord que les mouvements
du niveau d’emploi sont essentiellement dus à des
changements dans le degré de saturation de la contrainte de
salaire minimum donc à des variations du chômage
involontaire. Ceci signifie que
εs est petit comparé à
β, donc
que nous pouvons appliquer le corollaire de la Proposition 3.
Ils modélisent alors une économie où la productivité
individuelle dépend uniquement des caractéristiques de
l’individu (et d’un terme aléatoire) et non du nombre de
travailleurs actifs. Ceci revient à supposer que le salaire par
unité effective de travail est constant donc que
εd =∞
[37]. En
se basant sur cette hypothèse et l’équation de participation
qu’ils trouvent, Laroque et Salanié estiment que l’élasticité
de l’emploi total par rapport aux variations du salaire
minimum est d’environ-0,6, puisqu’ils estiment que la
baisse du coût du travail de 12 % décidée au milieu des
années 1990 devrait augmenter l’emploi de 7,7 % dans la
population qu’ils considèrent (ils en attendent 490 000
emplois nouveaux, à partir d’un niveau de 6 350 000 emplois
à temps plein dans la tranche 25-49 ans). En substituant cette
valeur dans le corollaire de la Proposition 3, on obtient en
tenant compte de
formule
que nous utilisons.
Calcul de εd
Selon notre modèle avec un seul type de travail, augmenter
le nombre de travailleurs de 1 %, en supposant que les
nouveaux travailleurs ont une aptitude imin, revient à
augmenter de
la quantité de travail effectif et donc à
diminuer de
la productivité marginale de chaque
travailleur.
S’il existe en fait deux types de travail (qualifié et peu
qualifié), alors augmenter de 1 % le nombre de travailleurs,
en supposant que les nouveaux travailleurs ont une aptitude
imin, revient à augmenter de
la quantité de
travail peu qualifié, où wu est le salaire moyen des
travailleurs peu qualifiés. Nous cherchons donc à savoir de
combien la productivité marginale des travailleurs peu
qualifiés diminue lorsque la quantité de travail peu qualifié
augmente de
à quantité inchangée de
travail qualifié et de capital.
Une telle augmentation revient à une augmentation de
du rapport entre la quantité de travail peu
qualifié et de la combinaison capital - travail qualifié.
L’élasticité de substitution entre ces facteurs est σ, donc le
rapport de leurs productivités marginales diminue de
Si p L p K u u K,, , désignent respectivement le prix (ou la
productivité marginale) et la quantité de travail non qualifié,
et le prix et la quantité de la combinaison capital - travail
qualifié, on a donc
Par ailleurs, l’hypothèse (habituelle) d’une technologie à
rendements constants implique L dp Kdp u u K + =0, d’où
où
est la part de la rémunération du travail
peu qualifié. Substituée dans (5), cette identité implique
Augmenter de 1 % le nombre de travailleurs conduit donc à
une dimi nution de
de la
productivité marginale du travail peu qualifié, donc une
baisse de 1 % de w provoque une augmentation de l’emploi
total de
Dans notre modèle, une
augmentation de l’emploi total de α% (en supposant les
nouveaux emplois pourvus par des salariés proches du
salaire minimum) équivaut à une augmentation de
de la quantité de travail effectif. Une baisse de 1% de w
provoque donc une augmentation de
de la quantité de travail effectif, d’où
Annexe 2 : résumé des régressions
Échantillon : individus âgés de 19 à 55 ans la première
année, employés à plein temps dans le secteur privé, dont
l’ancienneté dans l’entreprise est inférieure à un an en
t et en
t + 1, et dont le salaire vérifie
w w w t it tmin, min, ≤ ≤ 2 et
[38]
w w w t i t tmin, , min,+ + + ≤ ≤ 1 1 1 5. Années limite : 1990-1998.
Nombre d’individus : 1628 (chacun observé 2 années
consécutives).
Variable indépendante :
Nous reportons ci-dessous les coefficients obtenus sur les
différentes variables dépendantes (erreurs standard entre
parenthèses).
æ ö
u u Log w t t t - ç ÷ -1 min, Variables de contrôle Trend temporel
w t èç ø÷ -1min,
-1,16 0,39 Néant
Non
(0,75) (0,33)
-1,26 0,34 Sexe et âge
y par intervalle de Non
(0,76) (0,33) (dumm5 ans)
-1,96 0,20 Sexe et âge
Oui
(0,85) (0,33) (dummy par intervalle de
5 ans)
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