2001
Économie et Prévision
Analyse des déterminants de l’innovation technologique dans un Nouveau Pays Industrialisé : une étude économétrique sur données d’entreprises dans le secteur manufacturier turc
Teoman Pamukçu
[(*)]
Michele Cincera
[(*)]
Cet article se propose d’examiner les déterminants des activités d’innovation technologique des firmes dans les
Nouveaux Pays Industrialisés (NPI). Après un examen des facteurs explicatifs de ces activités, une estimation
économétrique sur données individuelles d’entreprises est effectuée pour la Turquie dans le cadre d’un modèle logit. Les
résultats font apparaître : une contribution positive des biens d’équipement importés et du niveau de qualification des
travailleurs à la probabilité d’innover ; une relation d’abord croissante et ensuite décroissante entre la taille des
entreprises, le taux de concentration sectoriel et la probabilité d’innover ; une absence d’effets positifs des
investissements directs étrangers et des licences acquises par les entreprises locales sur l’innovation ainsi qu’une relation
positive bidirectionnelle entre la décision d’innover et celle d’exporter.Mots-clés :
Innovation, transferts de technologie, développement et ouverture économique.
This article examines the determinants of technological innovation activities by businesses in Newly Industrialised
Countries (NIC). After reviewing the factors explaining these activities, it uses a logit model to explore an econometric
estimate based on individual business data for the Turkish market. The results show the positive contribution made by
both imported capital goods and the qualification level of workers to the probability of innovation; an initially increasing
and subsequently decreasing relation between company size, sector concentration and the probability of innovation; the
absence of a positive impact of foreign direct investment and licences acquired by local business on innovation; and a
positive two-directional relationship between innovation and export decisions.Keywords :
innovation, technology transfers, development and openness.
Cet article est issu d’une communication présentée aux Journées 1999 de l’Association Française de Sciences Economiques (AFSE)
Economie de l’innovation, à Nice Sophia Antipolis (20 et 21 mai 1999). Les auteurs tiennent à remercier les deux rapporteurs
anonymes pour leurs commentaires stimulants et enrichissants
Cet article se propose d’examiner les déterminants des activités d’innovation technologique
des firmes dans les Nouveaux Pays Industrialisés (NPI). Après un examen des facteurs
explicatifs de ces activités, une estimation économétrique sur données individuelles
d’entreprises est effectuée pour la Turquie dans le cadre d’un modèle logit. Les résultats font
apparaître : une contribution positive des biens d’équipement importés et du niveau de
qualification des travailleurs à la probabilité d’innover ; une relation d’abord croissante et
ensuite décroissante entre la taille des entreprises, le taux de concentration sectoriel et la
probabilité d’innover; une absence d’effets positifs des investissements directs étrangers et des
licences acquises par les entreprises locales sur l’innovation ainsi qu’une relation positive
bidirectionnelle entre la décision d’innover et celle d’exporter.
L’abandon depuis le début des années quatre-vingt
des stratégies de développement dites de
« substitution aux importations » par les Nouveaux
Pays Industrialisés (NPI) constitue l’un des
événements majeurs qui a marqué les relations
économiques internationales. La nouvelle stratégie
de développement économique, mise en œuvre la
plupart du temps dans le cadre de programmes de
stabilisation et d’ajustement structurel des
organismes multilatéraux, s’articule autour de
politiques de libéralisation du commerce extérieur
ainsi que du secteur financier. Les NPI, en mettant en
œuvre des politiques visant à accroître l’ouverture de
leur commerce sur les marchés extérieurs espèrent
ainsi positionner leur économie sur un sentier de
croissance à long terme.
De nombreuses études ont souligné deux types
d’effets positifs des réformes du commerce extérieur
sur la croissance des NPI
[1]. En premier lieu, on peut
citer les
effets statiques de ces réformes qui
proviennent notamment des transferts de ressources
des secteurs domestiques vers ceux davantage
ouverts aux échanges extérieurs et qui sont assez
limités en termes d’impact sur la croissance de ces
économies
[2]. En second lieu, on trouve les
effets
dynamiques des mesures de libéralisation qui se
manifestent par la croissance de la productivité
totale des facteurs, elle-même induite par une plus
grande exposition des firmes à la concurrence
étrangère sur les marchés internationaux, d’une part,
et par une intensification des importations de
technologies en provenance des pays industrialisés,
d’autre part. Selon ces études, seuls les effets
dynamiques des réformes du commerce extérieur
permettent aux NPI d’amorcer une croissance de
long terme stable. Or, selon ces mêmes études, ces
effets dynamiques dépendent en grande partie des
activités d’innovation des entreprises qui
déterminent le rythme du changement technologique
dans ces pays.
Plusieurs études de cas consacrées à l’examen du
processus de changement technologique dans les
entreprises des NPI ont été publiées dans le courant
des années quatre-vingt
[3]. Ces travaux ont permis de
mieux appréhender les principaux déterminants et
caractéristiques des activités d’innovation
technologique de ces entreprises ainsi que l’impact
de ces activités sur le développement économique.
Leurs conclusions mettent en exergue le rôle crucial
de l’acquisition de capacités technologiques par les
entreprises dans le processus d’industrialisation
ainsi que la nature différente de ces déterminants et
caractéristiques des activités d’innovation par
rapport aux pays industrialisés. En premier lieu, on
admet généralement que les firmes des NPI ne
mettent pas au point de « nouvelles » technologies,
dans le sens où elles seraient « nouvelles » sur le plan
mondial. Leurs activités technologiques consistent
plutôt à transférer les technologies occidentales et à
leur apporter ensuite des modifications nécessaires
pour les maîtriser et pour les utiliser à des niveaux de
productivité proches de ceux observés dans les pays
industrialisés. En deuxième lieu, ces études
montrent que les activités d’innovation des firmes
dans les NPI sont « informelles » et sont de nature
« mineure » ou incrémentale. En effet, ces activités ne
sont pas réalisées par une force de travail spécialisée
mais plutôt par des ingénieurs responsables de la
production, du
design des produits ainsi que de la
programmation et de l’organisation des capacités de
production (Katz, 1994). Néanmoins, lorsque des
innovations incrémentales sont mises en œuvre de
manière systématique et sur une longue période,
elles génèrent très souvent une hausse importante de
la productivité dans ces firmes. La nature cumulative
des activités d’innovation des firmes en Corée du
Sud et à Taiwan, deux NPI dont les performances
économiques ont été remarquables, expliqueraient la
croissance très forte de leurs revenus par tête depuis
1960 (Amsden, 1989).
Les questions soulevées par ces études de cas ont
donné lieu à plusieurs études économétriques basées
sur des échantillons d’entreprises de différents NPI.
Ces études ont testé, outre le rôle des déterminants
« traditionnels » sur les décisions d’innover, celui des
déterminants spécifiques à ces pays. Parmi ceux-ci,
les caractéristiques des firmes, les structures de
marché, ledegréd’ouvertureau commerce extérieur,
les transferts de technologie ainsi que le degré
d’exposition à la concurrence étrangère sur le
marché domestique, ont été identifiés dans diverses
études
[4]. Étant donné les différences entre les
échantillons utilisés dans ces études économétriques
(nombre de firmes examinées, secteurs industriels,
périodes d’analyse), la comparaison des résultats
obtenus est parfois difficile. Néanmoins ces études
ont le mérite d’avoir testé certaines conjectures
avancées par les études de cas ainsi que les effets
attendus des réformes du commerce extérieur sur les
activités d’innovation des firmes des NPI.
La Turquie constitue un objet d’étude intéressant des
déterminants des activités d’innovation dans un NPI.
En effet, après avoir poursuivi une stratégie de
développement basée sur la substitution aux
importations au cours des décennies 1960 et 1970,
l’économie turque a changé de cap depuis 1980, date
à partir de laquelle diverses mesures ont été prises
pour favoriser les exportations et libéraliser les
importations. En outre, la Turquie a signé un accord
d’union douanière avec l’Union européenne (UE)
qui est entré en vigueur le 1
er janvier 1996
[5]. Cet
accord a eu pour conséquence l’abolition de
l’ensemble des obstacles au commerce extérieur
avec les pays de l’UE, avec qui la Turquie réalise plus
de 50% de son commerce extérieur. Pour mener à
bien son industrialisation et pour faire face aux défis
que posent tant cette nouvelle stratégie de croissance
que ses engagements internationaux, la Turquie
devra tirer parti au maximum des effets dynamiques
accompagnant l’ouverture de son économie vers
l’extérieur.
Bien que des études de cas au niveau de la firme sont
disponibles en ce qui concerne l’économie turque
[6],
on ne dispose à ce jour d’aucune étude
économétrique explorant les déterminants des
activités technologiques des entreprises turques. Cet
article vise en premier lieu à combler cette lacune en
abordant une question qui touche de près les NPI,
surtout depuis que bon nombre d’entre eux ont
commencé à libéraliser leurs économies dans le
courant des années quatre-vingt.
Cet article a pour objectif d’analyser les
déterminants des décisions d’innovation des firmes
turques du secteur manufacturier au cours de la
période 1989-1993, soit une décennie après la mise
en œuvre des réformes du commerce extérieur. La
première partie est consacrée à la présentation et à
l’examen des données relatives à l’économie turque
ainsi qu’à une discussion des déterminants des
décisions d’innovation des entreprises dans les NPI.
Dans la deuxième partie, nous présentons les sources
des données utilisées dan s l’estimation
économétrique, l’indicateur de la décision d’innover
retenu ainsi que la méthode d’estimation
économétri que utilisée. Les résultats
économétriques sont examinés dans la troisième
partie. Le rappel des principaux résultats de notre
étude fait l’objet de la dernière partie avant de
conclure avec quelques suggestions pour des études
futures portant sur les activités d’innovations des
entreprises des NPI.
Activités technologiques des firmes
turques et aspects théoriques des
déterminants de l’innovation
Commerce extérieur, investissements directs
étrangers et dépenses en Recherche et Développement
L’objectif de cette section est d’examiner
l’évolution de l’économie turque depuis les années
soixante, en particulier en matière de commerce
extérieur, d’investissements directs étrangers (IDE)
et de dépenses en Recherche et Développement
(R&D).
L’évolution des exportations et des importations de
l’économie turque au cours de la période 1960-1999
est présentée dans le graphique 1 en annexe. La
période 1960-1980 correspond à la mise en œuvre de
la stratégie d’industrialisation basée sur la
substitution aux importations à l’aide de plans
quinquennaux de développement économique. Ces
politiques se sont traduites par un taux d’ouverture
particulièrement faible de l’économie turque,
comme l’illustre le graphique 1 en annexe. À la veille
du lancement des réformes du commerce extérieur
en 1980, les exportations et importations turques
s’élevaient respectivement à 2,3 et 5,1 milliards de
dollars en 1979 (soit respectivement 2,6 et 6,2 % du
P IB turc), ce qui représen te un ch iffre
p articu lièrement faible pou r un p ays en
développement comme la Turquie
[7]. Le contrôle des
importations était assuré par des restrictions
quantitatives aux importations (quotas ou
interdiction pure et simple d’importer certains biens
produits sur le marché domestique), tandis qu’une
politique de taux de change surévaluée pénalisait
fortement les exportations. L’aggravation du déficit
de la balance commerciale dès 1974, conséquence en
partie du premier choc pétrolier mais également des
limites d’une stratégie d’industrialisation visant
systématiquement à restreindre les importations
pour réaliser ses objectifs, a conduit à l’abandon de
cette stratégie (Pamukçu et de Boer, 2000).
Les réformes du commerce extérieur au cours de la
décennie quatre-vingt ont permis la suppression des
restrictions quantitatives aux importations, la mise
en œuvre de politiques de promotion des
exportations ainsi que l’adoption d’une politique de
change flexible. Ces réformes se reflètent dans la
croissance des exportations et des importations après
1980 (graphique 1 en annexe). La libéralisation du
commerce extérieur est allée de pair avec une
libéralisation financière, conduisant notamment à la
convertibilité de la livre turque en 1989. Depuis lors,
la surévaluation de la monnaie nationale en vue de
favoriser les entrées de capitaux à court terme dans
l’économie turque - cette politique est elle-même
dictée par les besoins de financement croissant du
secteur public - a entraîné une forte croissance des
importations qui n’a pas été suivie par les
exportations, comme le montre le graphique 1.
La graphique 2 en annexe illustre l’évolution des
IDE dans l’économie turque au cours de la période
1980-2000. Après une légère croissance de 1980 à
1986, les flux d’IDE passent de 170 millions de
dollars en 1986 (0,22 % du
PIB) à 1,2 milliards en
1992 (0,75 % du
PIB). Cette augmentation est une
conséquence des réformes du commerce extérieur
mises en œuvre pendant cette période ainsi que d’une
politique libérale de régulation des IDE dans
l’économie turque
[8]. Cette évolution des flux d’IDE
est importante non seulement en matière de
résorption du déficit de la balance commerciale (cf.
graphique 1 en annexe), mais également en tant que
moyen de transfert de technologie dont l’importance
devrait aller, comme le note Grether (1999), en
s’accroissant dans les années à venir.
Le tableau 1 présentedes chiffres relatifs à l’intensité
de la R&D mesurée par le rapport entre les dépenses
de R&D et le
PIB pour plusieurs NPI au cours de la
période 1991-1997. Nous avons retenu, dans la
mesure du possible, des pays comparables à la
Turquie quant à leur niveau de développement
économique. Les données ne sont disponibles qu’à
partir de 1991, date à laquelle les dépenses de R&D
ont commencé à être collectées en Turquie
conformément à la méthodologie proposée dans le
Manuel de Frascati de l’OCDE (1993). La position
de la Turquie en termes d’intensité de R&D est l’une
des plus faibles dans le tableau 1. Cet indicateur a
tendance à diminuer sur la période 1991-1995, bien
que des chiffres récents font état d’une légère
amélioration. Le fait que les statistiques de R&D ne
prennent en compte qu’une partie des activités
d’innovation, étant donné leur caractère informel, ne
justifie aucunement les faibles valeurs observées
dans tableau 1 pour l’économie turque. En effet,
alors qu’au début des années soixante, la Turquie et
la Corée du Sud se trouvaient au même niveau de
développement technologique et économique, en
1995, la part des dépenses de R&D dans le PIB
s’élève à 2,68 % en Corée du Sud contre 0,38 % en
Turquie. En outre, les chiffres par secteur
d’exécution des dépenses de R&D indiquent qu’en
Turquie, 80 % de ces dépenses sont effectuées dans
les universités et dans les instituts de recherche
publics, les 20 % restants émanant du secteurprivé
[9].
Ces chiffres témoignent du long chemin que la
Turquie doit encore effectuer avant de rattraper son
retard technologique par rapport aux économies des
pays industrialisés
[10].
Déterminants de l’innovation
Conformément à la théorie de Schumpeter (1942),
on s’attend à un effet positif de la
taille des
entreprises sur leur décision d’innover. Plusieurs
arguments ont été avancés pour étayer cette
hypothèse. En premier lieu, les activités
d’innovation technologique sont en grande partie
indépendantes de la production et représentent un
coût « fixe et irrécouvrable » pour les entreprises
[11].
Par conséquent, les grandes entreprises se trouvent
dans une position avantageuse par rapport aux
petites et moyennes entreprises en raison de leur plus
grande capacité d’autofinancement de ces activités
et/ou d’un accès plus facile au marché des capitaux.
On s’attend à ce que l’impact de ce facteur soit
d’autant plus important dans les économies
caractérisées par des marchés de capitaux imparfaits
(ce qui est le cas dans une économie en voie
d’industrialisation telle que la Turquie) et l’absence
de modes alternatifs de financement des activités
d’inno vatio n tels q ue le capital-risque.
Deuxièmement, en raison du plus large éventail de
produits manufacturés, les grandes entreprises sont à
même de rentabiliser plus facilement les résultats de
leurs activités d’innovation dans la mesure où
celles-ci bénéficient d’économies de gamme.
Comme le soulign e N els on (1959), cette
diversification permet d’utiliser plus facilement les
résultats imprévus des activités de recherche. On
peut s’attendre à ce que ces effets bénéfiques soient
importants pour les économies des NPI étant donné
une présence plus prononcée de conglomérats
industriels par rapport à la situation prévalant dans
les pays industrialisés
[12]. Troisièmement, les
grand es entreprises peuvent attirer de la
main-d’œuvre qualifiée en offrant un salaire plus
attrayant que celui des petites et moyennes
entreprises. Étant donné l’importance des
techniciens et ingénieurs dans la réussite des
transferts de technologie
[13], cet effet-salaire lié à la
taille peut être plus important dans les NPI que cela
n’est le cas dans les pays industrialisés.
L’importance du facteur taille sur la décision
d’innover n’a cependant pas que des effets positifs.
La bureaucratisation, qui va souvent de pair avec une
augmentation de la taille des entreprises, constitue
un obstacle à la circulation des flux d’information au
sein de l’entreprise pourtant indispensable à un
processus d’innovation réussi. Étant donné ces effets
de taille allant dans des directions opposées, il est
intéressant d’examiner dans quelle mesure la
relation entre « taille » et « décision d’innovation » est
de nature linéaire ou bien prend la forme d’une
courbe en « U inversée », auquel cas on se trouve en
présence d’une taille optimale pour l’activité
d’innovation.
Tableau 1
comparaison internationale de la part des dépenses de R&D dans le PIB (en %)
Tableau 1 : comparaison internationale de la part des dépenses de R&D dans le PIB (en %)
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997
Turquie 0,53 0,49 0,44 0,36 0,38 0,45 0,49
Espagne 0,87 0,91 0,91 0,85 0,85 0,87 0,86
Portugal 0,65 - - - 0,61 - 0,65
Mexique - - 0,22 0,29 0,31 - -
Grèce 0,37 - 0,48 - - - -
Hongrie 1,07 1,05 0,98 0,89 0,75 0,66 0,73
Pologne - - - 0,82 0,75 0,76 0,76
Corée du Sud 1,93 2,08 2,30 2,58 2,68 2,79 2,89
Inde 0,80 0,75 0,73 0,77 0,73 - -
Brésil - - - 0,82 0,84 0,81 -
Malaisie 0,10 0,40 - 0,35 - 0,24 -
Thaïlande 0,20 - 0,15 - 0,13 0,13 -
Indonésie 0,20 - - 0,07 0,10 - -
Chine 0,68 0,64 0,75 0,67 0,61 0,61 0,66
Sources : OCDE (1999) et UNESCO (1999)
OCDE (1999) et UNESCO (1999)
Les
pressions concurrentielles auxquelles sont
soumises les entreprises opérant sur le marché
mondial exercent en général une influence positive
sur leurs décisions d’innover
[14]. Outre cet impact
positif de la concurrence, les études empiriques ont
mis en évidence l’existence d’externalités positives
générées par les activités d’exportation sur les
activités d’innovation des entreprises
[15]. Dans le cas
des pays du sud-est asiatique par exemple, ces
externalités seraient dues aux contacts noués entre
les firmes occidentales donneuses d’ordre et les
firmes locales sous-traitantes. Westphal
et alii
(1984) ont montré que ces contacts avaient entraîné
la transmission par les firmes occidentales
d’informations technologiques ayant trait
notamment au design des produits fabriqués par les
firmes locales. Ces flux d’informations ont permis à
ces firmes d’acquérir des capacités technologiques
qui ont fortement contribué à leur développement
technologique futur
[16]. Il est clair que de telles
retombées de l’activité d’innovation - si elles
existent - ne sont pas automatiques mais requièrent
des efforts délibérés de la part des firmes des NPI
pour se concrétiser. L’intensification de la
concurrence exercée par l’offre étrangère sur le
marché domestique par l’intermédiaire des
importations peut générer des effets similaires à ceux
des exportations. Notons qu’un effet négatif de ce
dernier facteur sur l’innovation n’est pas à exclure
étant donné que, comme le note Rodrik (1992), une
contraction de la demande intérieure peut réduire les
profits escomptés par les firmes de leurs activités
d’innovation.
Les
transferts de technologie peuvent être classifiés
selon que l’acquisition des technologies transite ou
non par le marché, d’une part, et selon que la
technologie est incorporée ou non au capital ou à la
main-d’œuvre, d’autre part
[17].
Les biens d’investissement importés constituent un
mode de transfert de technologie non négligeable
pour les NPI, étant donné qu’ils incorporent les
dernières avancées technologiques des économies
occidentales. La maîtrise de ces technologies,
moyennant leur adaptation aux conditions locales,
peut entraîner des activités technologiques dans les
entreprises des NPI. Il s’agira alors d’innovations
mineures de nature plutôt « adaptative ». En
revanche, il n’est pas exclu que l’acquisition de ces
technologies exerce des effets négatifs sur les
décisions d’innover des firmes, conduisant ces
dernières à ne pas mettre en œuvre d’innovations qui
auraient vu le jour en l’absence des technologies
importées. Comme l’indiquent à juste titre Evenson
et Westphal (1995), la relation entre les importations
de technologie et les activités innovatrices des
firmes est une question complexe et dépend
n otamment du niveau de développement
techno-économique du pays considéré
[18].
Les
filiales des firmes transnationales opérant sur
les marchés des NPI représentent un autre moyen de
transfert technologique. Les activités de ces filiales
peuvent avoir des répercussions positives sur les
activités innovatrices des firmes
[19] :
- en mettant les firmes locales au courant de
l’existence de certaines technologies, de par leur
simple utilisation ;
- en intensifiant la concurrence sur le marché
intérieur, ce qui peut conduire les autres firmes à
acquérir des techniques de production plus
modernes ou à utiliser avec plus d’efficacité celles
existantes ;
- en favorisant la diffusion de leurs technologies
par la formation du personnel qui peut être engagé
par la suite par des firmes locales et en établissant des
contacts avec les fournisseurs locaux ;
- en mettant les firmes locales au courant des
critères relatifs au design et à la qualité des produits
sur les marchés à l’exportation, dans la mesure où ces
filiales sont actives à l’exportation.
Une autre forme de transfert des technologies
concerne l’acquisition de licences d’exploitation de
brevets par les firmes des NPI. Ces achats peuvent
favoriser la mise en œuvre d’efforts technologiques
étant donné les informations technologiques
contenues dans ces licences. Ces accords de transfert
de technologie peuvent d’ailleurs être liés aux
importations de biens d’investissement, d’où la
difficulté de séparer leurs - éventuels - effets positifs
sur la décision d’innover. Notons que ces effets
positifs ne sont pas automatiques pour deux raisons
au moins :
- diverses clauses restrictives peuvent limiter les
effets positifs de ces licences sur les activités
d’innovation ;
- les acquisitions antérieures de licences peuvent
entraîner une « culture de dépendance » dans la
mesure où ces licences sont acquises uniquement
dans le but de démarrer la production d’un bien, sans
se soucier de son efficacité(
[20].
Comme le montre l’analyse de Dahlman et alii
(1987), les filiales communes créées par les firmes
étrangères et locales peuvent favoriser les
innovations technologiques dans les NPI dans la
mesure où les compétences des firmes étrangères en
matière de technologie sont effectivement
mobilisées par les entreprises locales. Cela
dépendra, entre autres, de l’implication de
l’entreprise locale dans le processus de transfert de
technologie et des raisons qui ont poussé la firme
multinationale à créer la filiale commune : dans le
cas où la firme locale serait en position de faiblesse
sur le plan technologique et lorsque la motivation
principale de la firme étrangère est l’accès au marché
local, il est peu probable que l’innovation
technologique dans la filiale commune profite d’un
tel partenariat.
Finalement, les phénomènes d’
externalités
technologiques représentent des transferts de
technologie indirects dans la mesure où les firmes
locales bénéficient de retombées provenant des
activités technologiques, soit des entreprises opérant
sur le marché domestique (extern alités
technologiques domestiques), soit à l’étranger
(externalités technologiques internationales). Les
externalités purement domestiques sont issues de
différentes activités telles que la rétro-ingénierie, la
lecture des brevets déposés par les firmes, les
informations obtenues lors de contacts informels
entre ingénieurs de différentes firmes, la mobilité de
la main-d’œuvre, etc
[21]. Quant aux externalités
technologiques internationales, elles peuvent se
transmettre aux firmes des NPI de diverses
manières : par la consultation des brevets déposés par
les firmes étrangères dans leurs pays, par la
formation de la main-d’œuvre dans les firmes
étrangères suite à des accords entre firmes nationales
et étrangères, par la lecture de la littérature
scientifique et technique générée par les activités
technologiques des firmes occidentales, par le retour
des travailleurs émigrés dans leurs pays, etc.
[22]
Certes, ces retombées technologiques ne bénéficient
pas automatiquement aux entreprises mais
nécessitent de leur part des efforts et des ressources
de manière à pouvoir effectivement les assimiler
[23].
La
structure d’un marché en termes de degré de
concentration de ses entreprises constitue un autre
facteur au centre de la théorie schumpétérienne
susceptible d’affecter la décision d’innover. Depuis
Arrow (1962), de nombreuses études ont mis en
avant les avantages et désavantages respectifs d’un
marché concurrentiel et d’un monopole sur
l’innovation
[24]. Les marchés oligopolistiques sont
caractérisés par un nombre limité de firmes de
grande taille. Cette structure de marché favorise les
activités technologiques des firmes étant donné
l’effet taille sur l’innovation (cf.
supra), un plus
grand degré d’appropriabilité des résultats des
activités d’innovation en raison du nombre limité de
concurrents ainsi qu’une concurrence axée sur la
différentiation des produits plus prononcée. Par
ailleurs, les entreprises jouissant d’un degré
important de pouvoir de marché peuvent davantage
se reposer sur leur position monopolistique et sont
moins enclines à se lancer dans des activités
d’innovation en raison du faible niveau de
concurrence. Compte tenu de l’existence de forces
allant en sens opposés, la relation entre « structure de
marché » et « décision d’innover » pourra être de
nature linéaire ou de type « U inversée ».
Dans les NPI qui doivent compter dans une grande
mesure sur l’acquisition et l’assimilation des
technologies étrangères pour combler leur retard
technologique vis-à-vis des pays industrialisés,
l’existence d’un pool de
travailleurs qualifiés
(ingénieurs, techniciens, ouvriers qualifiés) peut
constituer un atout décisif pour une entreprise.
Amsden (1989) qualifie cette force de travail de
technology gatekeepers
[25] dont les différentes
missions consistent notamment en :
- l’exploration des marchés internationaux à la
recherche des technologies adaptées aux besoins de
leurs entreprises ;
- une participation, lorsque ces technologies sont
identifiées, aux négociations en vue d’acquérir le
maximum de connaissances technologiques
pertinentes pour l’entreprise, et ce à un prix
raisonnable ;
- une participation, après l’acquisition de la
technologie, avec d’autres agents internes et
externes à l’entreprise au processus - parfois long
mais nécessaire pour réussir le transfert de
technologie - d’adaptation, d’assimilation et
d’amélioration des technologies importées.
Par conséquent, la mobilisation par une firme de ses
ressources humaines peut constituer un facteur
favorisant les activités technologiques. Il est clair
qu’un tel impact positif n’est pas automatique et
dépend, entre autres, des objectifs poursuivis par les
gestionnaires des firmes et des « signaux » émis par
l’environnement institutionnel et économique,
comme le montre l’analyse de Stewart (1977).
La prise en compte du
degré d’intégration verticale
des firmes sur la décision d’innover tient au fait que
les firmes des NPI produisent elles-mêmes une
grande partie des
inputs qu’elles utilisent dans le
processus de production
[26]. Deux facteurs
expliquent cette situation. En premier lieu, le marché
des biens d’équipement et des biens intermédiaires
est en général de taille limitée dans ces pays, ce qui ne
permet pas une exploitation optimale de la division
du travail entre secteurs ni de profiter pleinement des
économies d’échelle pourtant importantes sur ces
marchés. Il en résulte un faible nombre de
producteurs sur le marché des inputs. Par ailleurs,
étant donné le faible niveau de qualification de la
main-d’œuvre et l’insuffisance des compétences
techniques des entreprises sous-traitantes, la qualité
des
inputs peut laisser à désirer
[27], ce qui décourage
la demande. Dans de nombreux NPI, une telle
situation conduira les firmes à produire elles-mêmes
une large gamme d’
inputs, ce qui aura des
conséquences négatives sur leurs activités
d’innovation. En effet, l’utilisation demain-d’œuvre
dans la fabrication de biens n’ayant que peu de
rapport entre eux sur le plan technique constituera un
frein à la mobilisation par les firmes de leurs
ressources humaines à des fins d’innovation
technologique. L’utilisation optimale de ces
ressources serait certainement favorisée par une
division du travail plus poussée au sein des firmes,
compte tenu du fait qu’un seuil critique d’effort doit
être atteint pour que les activités d’innovation
aboutissent à des résultats tangibles. Par conséquent,
on s’attend à ce qu’une diminution du degré
d’intégration verticale ait des répercussions
positives sur la décision d’innovation. Il est à noter
que, comme l’indiquent certaines études portant sur
la Corée du Sud
[28], les relations de sous-traitance
peuvent être l’occasion d’un transfert de
technologies des firmes donneuses d’ordre vers les
firmes sous-traitantes. Il peut s’agir d’un transfert
d’informations technologiques sur le
design du
produit, sur le procédé de production ou d’un
transfert de biens intermédiaires et de capital, voire
de personnel technique. Ces relations peuvent
déclencher des activités d’innovation dans les firmes
sous-traitantes.
Il va de soi que les activités d’innovation ne
constituent pas une fin en soi pour les firmes privées
mais que celles-ci seront entreprises dans la mesure
où elles permettent d’améliorer la profitabilité des
firmes. Il est, à ce titre, intéressant d’examiner
l’existence d’une relation entre ces deux variables.
Un effet positif de la profitabilité sur la décision
d’innover reflétera vraisemblablement la
disponibilité de ressources internes qui permettent
un autofinancement des activités d’innovation. Un
effet négatif n’est cependant pas à exclure, comme le
font remarquer Braga et Willmore (1991) et Kumar
et Saqib (1996). En effet, un faible taux de profit peut
signaler aux firmes l’existence de pressions
concurrentielles susceptibles de leur faire perdre des
parts de marché, ce qui peut conduire les firmes à
adopter une stratégie défensive qui consiste en
l’introduction d’innovations sur leur marché.
Base de données, modèle empirique et
méthodologie économétrique
Données
Les données utilisées dans cette étude sont obtenues
par l’exploitation de deux sources d’information
statistique : une enquête d’innovation réalisée par la
Fondation turque pour le Développement
Technologique en 1994 (FTDT, 1995) et la base de
données de la Division des Statistiques Industrielles
de l’Institut National de Statistique de Turquie
(INS).
Dans ce travail, le choix a été fait de ne pas utiliser les
dépenses de Recherche et Développement (R&D)
des entreprises turques comme indicateur du résultat
de leurs activités innovantes. À la place, une mesure
directe de l’
output de l’innovation provenant d’une
enquête d’innovation a été retenue et cela pour
plusieurs raisons
[29]. Premièrement, les dépenses de
R&D représentent une mesure d’
input des activités
d’innovation et ne nous apprennent rien quant à leur
aboutissement sur le plan technique ou commercial.
Deuxièmement, comme l’illustrent les réponses des
firmes aux enquêtes d’innovation de l’UE, ces
dépenses ne constituent pas la principale partie des
dépenses consacrées aux activités d’innovation.
Enfin, conformément aux concepts repris dans le
Manuel de Frascati (OCDE, 1993), une activité
innovante sera assimilée à de la R&D dans la mesure
où celle-ci est effectuée de manière continue et
organisée par les entreprises. Cette définition exclut
des statistiques les activités d’innovation
technologique des petites et moyennes entreprises
qui ne satisfont pas en général à ces critères,
privilégiant ainsi les activités de recherche formelle
des grandes entreprises
[30]. Dans le cas des NPI, ces
critères fournissent un tableau d’autant plus biaisé –
vers le bas – des activités d’innovation que la très
grande partie des activités d’innovation sont
composées d’activités informelles
[31].
Le questionnaire de l’enquête d’innovation turque
porte sur différents aspects des activités
d’innovation technologique des entreprises
manufacturières sur l’ensemble de la période
1989-1993 et concernent notamment la décision
d’innover (une entreprise innove ou n’innove
pas)
[32]. Les firmes innovatrices sont celles qui ont
répondu par l’affirmative à l’une des six questions
suivantes au moins :
« Au cours de la période 1989-1993, avez-vous
introduit une innovation consistant en :
- l’amélioration d’un produit existant ;
- concurrence sur les marchés extérieurs et
intérieur ;
- l’amélioration d’une technique de production
existante ;
- produit (« nouveau » pour le marché) ;
- l’utilisation d’une nouvelle technique de
production ;
- des innovations organisationnelles liées aux
innovations technologiques ;
- un transfert de votre technologie à une autre
entreprise ?".
Le questionnaire de l’enquête (non obligatoire) a été
envoyé par voie postale aux 8375 entreprises
manufacturières de plus de neuf salariés et 1280
d’entre elles ont répondu à l’enquête, soit un taux de
réponse de 15 %
[33]. Conformément à la définition
retenue de l’innovation dans l’enquête, 901 de ces
1280 firmes sont innovantes (soit 70%) et 379 ne le
sont pas (soit 30%). Cependant, afin de satisfaire à la
définition habituelle de l’innovation
[34], les
entreprises qui ont répondu positivement aux
questions (v) et (vi) et négativement aux questions (i)
à (iv) ont été considérées comme non innovantes. Il
s’ensuit 67 firmes qui avaient été classées
initialement parmi les firmes innovantes et ont été
ensuite considérées comme étant non innovantes.
Après cette correction, il ressort finalement que 64%
des 1280 firmes interrogées ont innové au cours de la
période 1989-1993.
Les variables reflétant l’impact de divers
déterminants dans le processus de décision
d’innovation technologique proviennent des
réponses des entreprises aux enquêtes annuelles sur
l’industrie manufacturière réalisées par l’INS. La
base de données de l’INS attribue un code
d’identification unique à chaque entreprise. Ce code
est également repris dans le fichier contenant les
réponses des 1280 firmes à l’enquête d’innovation,
ce qui a permis d’apparier les deux sources
d’information pour la période 1986-1993. Notons
que la totalité de ces 1280 entreprises n’a pas été
retenue dans la suite de l’analyse et ce, pour deux
raisons.
En premier lieu, afin que les estimations
économétriques ne soient faussées par des biais de
simultanéité, nous avons décidé d’utiliser dans les
régressions les valeurs des différentes variables
explicatives pour les années antérieures à 1989
[35].
Pour ce faire, nous avons calculé la moyenne sur la
période 198 6-1 988 po ur chaque variable
explicative. Suite à cette opération, le nombre
d’entreprises de notre échantillon a diminué de 1280
à 1072 car certaines entreprises en activité au cours
de la période 1989-1993 n’existaient pas avant 1989.
Cependant, la totalité de ces 1072 entreprises n’a pu
être utilisé dans notre travail. En effet, avant 1989,
pour les entreprises dont les effectifs sont compris
entre 10 et 24, la base de données de l’INS ne contient
pas d’informations pour certaines variables
explicatives présentées dans la partie précédente.
Cela nous a conduit à écarter ces entreprises de
l’analyse, réduisant notre échantillon à 889
entreprises avec plus de 24 salariés.
En deuxième lieu, avant d’entreprendre les
estimations économétriques, nous avons procédé à
un « nettoyage » de l’échantillon afin d’éliminer
l’influence de valeurs aberrantes sur les résultats des
estimations
[36]. Les entreprises n’ayant pas satisfait
au critère suivant ont ainsi été éliminées. Notons par
x la médiane et par IID l’intervalle interdécile,
0 50, so it [ ]
x x-. Pour ch aqu e variable,
, ,0 90 0 10 l’intervalle [ . ]
x IID3± a été construit et les
,0 50 firmes n’en faisant pas partie ont été retirées de
l’échantillon. Ce filtre a donc été appliqué sur
l’ensemble des variables et a conduit à éliminer
16,9% des 889 entreprises de l’échantillon initial
[37].
L’échantillon retenu lors des estimations
économétriques est donc composé de 739
entreprises.
Variables explicatives
Les variables explicatives suivantes ont été
introduites dans les régressions économétriques afin
d’examiner l’impact éventuel des déterminants
suivants sur la décision d’innover
[38] :
- taille des entreprises ;
- concurrence sur les marchés extérieurs et
intérieur ;
- divers aspects du processus de transfert des technologies ;
- structures de marché ;
- qualification de la main-d’œuvre ;
- degré d’intégration verticale des firmes.
Le tableau de l’annexe reprend certaines statistiques
descriptives concernant les variables explicatives de
l’échantillon de 739 entreprises. Ces variables ont
été formalisées comme suit.
Taille. Le chiffre d’affaires aux prix constants de
1987 (CA) a été retenu comme indicateur de la taille
des entreprises. Le carré de cette variable ( )CA2 est
également pris en compte afin de tester la présence
d’effets non-linéaires entre la taille des firmes et leur
décision d’innover.
Concurrence sur les marchés extérieurs et intérieur.
L’impact des pressions concurrentielles des marchés
à l’exportation sur les décisions d’innover des firmes
a été examiné à l’aide d’une variable binaire qui
prend la valeur 1 si une firme exporte et la valeur 0
sinon (
EXP). Les données concernant cette variable
binaire proviennent de l’enquête d’innovation
[39].
L’effet éventuel des importations sur la décision
d’innover a été mesuré à l’aide de deux variables, le
taux de protection effectif (
TPE%) et le taux de
pénétration des importations (
TPIMP%), défini
comme la part des importations dans la demande
intérieure (celle-ci étant égale à la production
domestique moins les exportations plus les
importations). Ces deux indicateurs ont été calculés
pour 78 industries à quatre chiffres de la CITI
(rév. 2)
[40] à partir d’informations non publiées qui
nous ont été fournies par l’Office National de
Planification et par le Sous-secrétariat au Commerce
extérieur turc.
Transfert de technologie. Pour examiner l’impact
des biens d’investissement importés sur la décision
d’innover, on prend en compte le rapport entre les
importations de biens d’investissement et les
dépenses totales d’investissement (INVM%). Les
effets des retombées technologiques provenant des
filiales communes ont été mesurés par la part de ces
firmes dans la production sectorielle (FILCOM%).
Les paiements relatifs à l’acquisition de licences
n’étant pas disponibles dans la base de données de
l’Institut National de Statistique, une variable
binaire prenant la valeur 1 pour les firmes possédant
de telles licences, et 0 sinon (BLIC), a été introduite
dans les régressions afin de tester un effet éventuel de
ces acquisitions sur la décision d’innover.
De même, une variable binaire prenant la valeur 1
pour les firmes avec participation étrangère dans leur
capital, et 0 sinon (BIDE), a été introduite dans les
régressions afin de vérifier si la probabilité
d’innover des filiales communes est supérieure à
celle des entreprises locales.
Externalités technologiques internationales.
L’indicateur des externalités technologiques
internationales (
EXTER) a été calculé à partir des
dépenses de R&D effectuées par les entreprises
américaines et japonaises dans leur pays respectif et
a été construit en deux étapes
[41]. Premièrement, la
part des dépenses de R&D d’un secteur bénéficiant
aux autres secteurs a été déterminée au moyen de la
« Yale Technology Concordance Matrix
[42] ». Cette
matrice est construite à partir de la distribution
sectorielle des brevets pris par les firmes japonaises
et américaines d ans leur p ays resp ectif.
Deuxièmement, à partir de ces données, ainsi que de
la distribution sectorielle des brevets pris par les
firmes américaines et japonaises en Turquie, le
montant des dépenses de R&D effectuées aux
États-Unis et au Japon qui bénéficie aux firmes du
secteur manufacturier turc a pu être déterminé pour
l’année 1989. Par rapport aux 130,3 milliards de
dollars de dépenses de R&D aux prix de 1990
effectuées par les entreprises américaines et
japonaises, les retombées technologiques dont
bénéficient les firmes turques s’élèvent à 94,2
millions de dollars
[43].
Notons que par rapport aux 78 industries à quatre
chiffres de la CITI (rév. 2), cet indicateur prend des
valeurs positives pour 31 d’entre elles.
Structures de marché. Pour examiner l’impact de la
structure de marché sur la décision d’innover, nous
avons introduit dans les régressions un indicateur qui
mesure le degré de concentration de la production au
niveau sectoriel, à savoir la part en termes de chiffre
d’affaires des quatre plus grandes firmes dans la
production sectorielle (CR4%) Le carré de cette
variable est également pris en compte afin de vérifier
si la relation entre les décisions d’innover des firmes
et le degré de concentration de la production prend la
forme d’une courbe en « U inversée ».
Qualification de la main-d’œuvre. La qualification
de la main-d’œuvre est mesurée par la part des
ingénieurs et des techniciens dans les effectifs des
entreprises (QUALIF%).
Degré d’intégration verticale des firmes. L’impact
du degré d’intégration verticale sur les activités
innovatrices a été testé à l’aide d’une variable binaire
qui prend la valeur 1 pour les firmes utilisant des
inputs provenant de la sous-traitance et 0 pour les
autres (STRINP%). L’impact sur la décision
d’innover des entreprises sous-traitantes a
également été testé par le biais d’une variable binaire
prenant la valeur 1 lorsque la firme est un
sous-traitant et 0 dans lecas contraire(STROUT%).
Enfin, une variable binaire prenant la valeur 1 pour
les firmes privées, 0 sinon (BPRIV), a été introduite
dans les régressions. La présence de cette variable est
justifiée par la place importante des firmes publiques
dans le secteur manufacturier au cours de la période
examinée.
Estimation économétrique
La décision d’innover constitue le phénomène à
modéliser. Cette décision est représentée par une
variable binaire prenant la valeur 1 si une firme
innove et la valeur 0 sinon. L’enquête d’innovation
utilisée dans cette étude n’ayant eu lieu qu’une seule
fois au cours de la période 1989-1993, le modèle
logit binomial a été utilisé afin d’examiner les
déterminants de cette décision
[44] (voir
encadré).
Le secteur d’activité des firmes a une influence
majeure sur la décision d’innover
[45]. Ne disposant
que de 739 observations, il n’a pas été possible
d’effectuer les estimations séparément pour chaque
secteur d’activité économique à deux et à trois
chiffres de la CITI. L’effet de l’appartenance
sectorielle a été pris en compte par l’introduction
dans les régressions d’un jeu d’indicatrices
sectorielles construites selon la classification
sectorielle proposée dans Archibugi
et alii (1991).
Compte tenu du grand nombre de variables
explicatives, la méthode de sélection rétrograde
(« backward selection ») a été utilisée afin de
déterminer quelles variables inclure dans le modèle
définitif. Cette procédure consiste à partir du modèle
comprenant l’ensemble des variables explicatives et
à exclure une par une ces variables
[46]. La décision de
retenir ou d’exclure une variable se base sur la
statistique de test suivante (voir Greene, 2000) :
où log ( )
L β et log ( )
L β sont les valeurs prises par
UR la fonction de maximum de vraisemblance,
respectivement pour le modèle sans restriction et
pour le modèle avec restrictions
[47].
Sous l’hypothèse nulle que les restrictions
introduites sont vérifiées, cette statistique est
distribuée selon une loi du χ2 avec r degrés de
liberté, r étant le nombre de restrictions
indépendantes imposées dans le vecteur des
coefficients.
Résultats de l’estimation
économétrique
Les coefficients estimés des variables retenues par la
méthode de sélection rétrograde sont repris dans le
tableau 2. Les résultats sont présentés selon le même
ordre que celui des variables de la deuxième section
de la première partie. Les variables qui ont été
rejetées par la procédure de sélection sont également
discutées. Sauf mention contraire, les résultats
examinés sont ceux du modèle 1 présenté dans la
deuxième colonne du tableau 2.
Taille des entreprises. Les résultats du tableau 2
indiquent que la taille d’une firme a un impact positif
sur la probabilité que celle-ci s’engage dans des
activités d’innovation. Ce résultat est conforme à
ceux obtenus dans la plupart des études empiriques
consacrées aux déterminants de l’innovation dans
les NPI et ce, indépendamment des indicateurs
retenus pour la taille et pour l’innovation
technologique. Néanmoins, lorsque le carré du
chiffre d’affaires est également pris en compte, le
coefficient estimé associé à cette dernière variable
est négatif et significatif ce qui signifie que la
relation entre la taille et la décision d’innover est en
forme de « U-inversé ». Ce résultat est différent de
celui obtenu en général dans des études similaires
concernant les pays industrialisés
[48]. Bien qu’il
serait utile de disposer d’autres résultats d’études
portant sur l’économie turque afin de vérifier si ce
résultat n’est pas spécifique à l’échantillon de travail
et à la période étudiée, cette relation non-linéaire
peut s’expliquer par la probabilité plus faible des
grandes entreprises turques situées dans des secteurs
traditionnels à s’engager dans des activités
d’innovation.
Encadré : le modèle Logit
La présentation du modèle Logit se fait généralement à
partir d’une variable latente dont les valeurs ne sont pas
observées. Pour l’individu i (i = 1, … , N), notons par Yi*
cette variable latente dont la valeur dépend d’une série de
variables explicatives X j J ij ( ,..., )=1. On peut alors écrire
l’équation suivante :
où εi est un terme aléatoire dont la distribution est donnée
par la fonction de densité f. Définissons à présent la
variable dichotomique Yi qui est observée et qui prend
uniquement les valeurs 0 et 1. La relation entre Yi* et Yi est
donnée par les équations :
On observe donc uniquement le signe de Yi* et non sa valeur.
Si l’on remplace Yi* dans (2a) par son expression donnée
dans (1), la probabilité que Yi soit égale à 1, soit P Yi ( )=1,
s’écrit comme suit :
Si l’on note par F la fonction de répartition correspondant à
la fonction de densité f et si l’on suppose que F est une
fonction symétrique, on a :
Si le terme d’erreur εi suit une distribution logistique, alors
on obtient le modèle Logit. Par contre, si εi suit une
distribution normale, on a le modèle Probit. Si la fonction
de répartition retenue pour la distribution des εi est la
fonction logistique, on obtient :
À la lecture de l’équation (5), on remarque que l’impact
d’un accroissement unitaire de Xij sur P Yi ( )=1 n’est pas
donné par βj mais dépend des valeurs prises par toutes les
variables explicatives. On peut remédier à ce problème, ne
serait-ce qu’en partie, si l’on modifie quelque peu
l’équation (5). En effet, si l’on prend comme variable
dépendante non pas P Yi ( )=1 mais le logarithme du rapport
on aura alors :
Le logarithme du rapport est donc une fonction linéaire des
variables explicatives : l’impact d’un accroissement
unitaire de Xij sur le logarithme du rapport est donné par le
coefficient βj. On peut démontrer que si β β j j > <0 0( ),
l’impact de Xij sur P Yi ( )=1 sera également positif (négatif)
(Greene, 2000). En outre, l’équation (6) peut être modifiée
en vue de rendre plus aisée son interprétation en prenant
l’exponentielle des deux membres : il est effectivement
plus facile d’interpréter l’impact d’une variable sur le
rapport que sur son logarithme. L’effet de Xij sur le rapport
est alors mesuré simplement par ejβ.
Concurrence sur les marchés extérieurs et
intérieurs. La probabilité pour une entreprise
exportatrice de s’engager dans des activités
d’innovation est supérieure à celle d’une entreprise
qui n’exporte pas. Ce résultat confirme l’effet positif
de l’ouverture commerciale de l’économie turque
sur les décisions d’innover des entreprises.
L’introduction de cinq variables binaires
correspondant à cinq niveaux différents de la
propension à exporter des firmes
[49] a permis de
vérifier si l’effet positif des exportations variait en
fonction de l’importance de l’activité exportatrice.
Les résultats sont présentés dans la dernière colonne
du tableau 2 (modèle 3). On constate que l’impact
des exportations sur la variable dépendante varie
sensiblement selon les différentes propensions à
exporter. L’impact est le plus élevé pour les
entreprises dont la propension à exporter est
comprise entre 50 et 75 %. Pour les entreprises qui
réalisent plus de 75% de leur chiffre d’affaires à
l’exportation, cet effet est le plus faible et de surcroît
n’est pas significativement différent de zéro. Il
ressort donc de l’analyse que l’effet positif des
exportations sur la décision d’innover n’est pas
linéaire
[50].
Par ailleurs, comme indiqué dans la partie
précédente, la variable d’exportation, utilisée pour
expliquer la probabilité d’innover, est mesurée sur la
même période que l’innovation. On peut donc être
confronté à un biais de simultanéité, qui laisse planer
un doute sur le sens de causalité entre ces deux
variables. Pour tenir compte de ce problème, un
modèle «
Probit simultané » a également été estimé.
Les variables explicatives introduites dans le
Modèle 1 du tableau 2 ont été retenues dans
l’équation
probit expliquant la décision d’innover, à
l’exception des variables qui ont été rejetées par la
méthode de sélection rétrograde. Les variables
explicatives de l’équation de la décision d’exporter
ont été sélectionnées en tenant compte des variables
retenues dans les études empiriques consacrées aux
déterminants des décisions d’exportation des
firmes
[51]. Ces variables mesurent les coûts fixes et
irrécouvrables liés à l’activité d’exportation, les
dépenses de publicité nécessaires pour pénétrer les
marchés étrangers, les externalités positives
provenant de la présence d’autres firmes
exportatrices dans le secteur d’activité d’une firme,
la performance passée des firmes - une firme qui a
réussi mieux dans le passé serait plus encline à
exporter, toutes choses égales par ailleurs - et
finalement, l’intensité capitalistique des firmes.
Les résultats de l’estimation du modèle «Probit
simultané » ne sont pas reportés dans notre article
mais sont disponibles sur simple demande auprès des
auteurs. Ce qui nous importe ici, ce sont les
coefficients et le seuil de signification de la variable
d’exportation et d’innovation respectivement dans
l’équation expliquant la décision d’innover et celle
expliquant la décision d’exporter. Compte tenu de la
simultanéité entre ces deux variables, on constate (a)
que l’impact de l’exportation sur la décision
d’innover est positif à un seuil de signification de 5 %
et (b) que l’innovation a elle-même un effet positif
sur la décision d’exporter à un seuil de signification
de 1 %. On est donc bien en présence d’une relation
causale bidirectionnelle entre les exportations et
l’innovation. Cependant, le signe du coefficient de la
variable explicative dans le modèle de base ne s’en
trouve pas modifié.
Les deux variables introduites dans les régressions
pour tester l’impact des importations sur
l’innovation n’ont pas été retenues par la méthode de
sélection rétrograde. Les importations ne semblent
donc pas exercer d’effets (positifs ou négatifs)
significatifs sur la décision d’innover des entreprises
turques de l’échantillon au cours de la période
1989-1993. L’explication suivante peut être avancée
en ce qui concerne le résultat relatif au taux de
pénétration des importations (TPIMP%). Lancé en
1984, le programme de démantèlement des
restrictions quantitatives aux importations est
largement arrivé à son terme vers la fin des années
80. Dans la mesure où TPIMP% reflète l’existence et
l’importance de ces restrictions sur le commerce
extérieur et que celles-ci ont un impact sur
l’innovation, il n’est pas surprenant que la méthode
de sélection n’ait pas retenu cette variable. Ce
résultat n’exclut cependant pas qu’un effet
statistiquement significatif de TPIMP% se soit
produit antérieurement à la période 1989-1993. On
ne peut, en revanche, expliquer de la même manière
le résultat obtenu pour le taux de protection effectif
(TPE%). En effet, parallèlement à la suppression des
restrictions quantitatives aux importations au cours
de la période allant de 1984 à 1990, les autorités
turques ont renforcé les taux de protection dans
certains secteurs industriels en vue de limiter les
effets négatifs potentiels de ces mesures de
libéralisation sur les producteurs domestiques.
Néanmoins, la structure de protection tarifaire mise
en place à la fin des années quatre-vingt reflète
vraisemblablement la situation héritée de la période
de substitution aux importations. Par conséquent, on
aurait pu s’attendre à ce que les différences
intersectorielles de taux de protection exercent un
effet (positif ou négatif) mais significatif sur
l’activité d’innovation des entreprises turques au
cours de la période 1989-1993. Cette attente n’est
pas confirmée par les résultats de notre étude, ce qui
nous amène à nous poser des questions quant aux
effets attendus de la libéralisation du marché
intérieur sur l’innovation en Turquie.
Tableau 2
déterminants des décisions d’innover (résultats des régressions)
Tableau 2 : déterminants des décisions d’innover (résultats des régressions)
MODELE 1 MODELE 2 MODELE 3
CA (chiffre d’affaires à prix constants) 5,04 E-08 ** 4,98 E-08* * 4,57 E-08 **
(2,14 E-08 ) (2,12 E-08 ) (2,17 E-08 )
( )CA2 6,60 E-16* -6,50 E-16 * -6,06 E-16 *
(3,52 E-16 ) (3,46 E-16 ) (3,55 E-16 )
CR4% (taux de concentration de la production-0,05 *** 0,05 *** 0,04 ***
(0,02 ) (0,02 ) (0,02 )
( %)CR 42-0,0004 ** -0,0004 ** -0,0004 **
(0,0002) (0,0002 ) (0,0002 )
EXP (exportations ) 1,14 *** 1,15 *** -
(0,20 ) (0,20 )
EXP10 (propension à exporter inférieure à 0,10) 1,20***
- -
(0,26 )
EXP1025 (propension à exporter comprise entre 0,10 et 0,25) 1,20 ***
- -
(0,36 )
EXP2550 (propension à exporter comprise entre 0,25 et 0,50) 0,98***
- -
(0,38 )
EXP5075 (propension à exporter comprise entre 0,50 et 0,75) 2,23 ***
- -
(0,68 )
EXP75100 (propension à exporter comprise entre 0,75 et 1) 0,47
- -
(0,38)
INVM% (part des importations de biens d’équipement dans le 0,011 *** 0,011 *** 0,012***
total des investissements ) (0,004) (0,004 ) (0,004 )
BPRIVE (variable indicatrice égale à 1 pour les firmes privées ) 0,69*** 0,71 *** 0,71***
(0,25 ) (0,25 ) (0,25 )
QUALIF% (part des ingénieurs et des techniciens dans les 0,044 ** 0,042** 0,044**
effectifs ) (0,02 ) (0,02) (0,02 )
EXTER (externalités technologiques internationales ) 5,80 E-05
- -
(4,70 E-05 )
FILCOM% (retombées dues à la présence des filiales ) -0,02** -0,01-0,01
(0,01 ) (0,01 ) (0,01 )
BLIC (variable indicatrice égale à 1pour les firmes ayant desaccords de licence ) n.r. n.r. n.r.
BIDE (variable indicatrice ègale à 1 pour les filiales communes ) n.r. n.r. n.r.
TPIMP% (taux de pénétration des importations ) n.r. n.r. n.r.
TPE% (taux de protection effectif ) n.r. n.r. n.r.
STROUT% (part de l’output produit sur ordre dans le chiffre 0,12
- -
d’affaires ) (0,08 )
STRINP% (part des inputs achetés à la sous-traitance dans lescoûts totaux ) n.r. n.r. n.r.
Ln L-374,28-377,12-371,53
Ln L ° -456,40-456,40-456,40
Chi-carré 164,20 *** 158,57 *** 169,75 ***
Pseudo R2 0,1799 0,1737 0,1860
Nombre d’observations 739 739 739
Ln L : valeur maximale du logarithme de la fonction de vraisemblance; Ln L°: valeur du logarithme de la fonction de vraisemblance obtenue dans la régression
comprenant uniquement la constante; Chi-carré : statistique de chi-carré avec n degrés de liberté utilisée pour tester la nullité des coefficients (à l’exception de
la constante) ; Pseudo R2 est égal à 1 - (Ln L/Ln L°) ; n.r : variable non retenue par la méthode de sélection rétrograde.
*** (** ou *) : seuil de signification de 1 (5 ou 10) %. Les écarts-types figurent entre parenthèses.
Transfert de technologie. Les estimations indiquent
qu’une augmentation de la part des biens
d’équipement d’origine importée dans les dépenses
d’investissement (
INVM%) accroît la probabilité
d’innover (la relation est linéaire, l’introduction de
ce rapport élevé au carré n’ayant pas donné de
résultat statistiquement significatif). Les
modifications de nature adaptative entraînées parces
importations semblent donccompenser les éventuels
effets de substitution qui seraient dus à la
disponibilité de technologies étrangères. Les
réformes du commerce extérieur dont notamment la
suppression des obstacles à l’importation des biens
d’équipement, apparaissent donc avoir exercé un
effet positif sur la décision d’innover des firmes
turques. Les études de cas consacrées aux
déterminants des activités technologiques des
entreprises dans les NPI ont mis en évidence le rôle
important joué par la main d’œuvre qualifiée dans la
maîtrise des techniques de production importées de
l’étranger. Pour tester ce facteur, nous avons
introduit dans le modèle une variable d’interaction
qui est le produit de la variable
INVM% et de
l’indicateur du niveau de qualification de la maind’œuvre, à savoir la part des ingénieurs et des
techniciens dans les effectifs des entreprises
(
QUALIF%). Le coefficient de cette variable a un
signe négatif mais n’est pas significativement
différent de zéro. Cette interaction mise en évidence
pour les pays du Sud-Est asiatique, n’est donc pas
observée dans l’industrie turque dix ans après la mise
en œuvre des réformes du commerce extérieur. En ce
qui concerne les éven tuelles reto mbées
technologiques des activités des filiales communes
créées par les entreprises locales et les compagnies
multinationales dans le secteur manufacturier turc,
l’indicateur introduit dans les régressions pour tester
cet effet (
FILCOM%) a été retenu par la méthode de
sélection rétrograde. Le coefficient associé à cette
variable est négatif et statistiquement différent de
zéro et implique qu’une hausse de 1% de la part des
filiales communes dans la production
manufacturière réduit de 0,02% la probabilité
d’innover des entreprises locales
[52]. Bien que ce
résultat ne soit pas vérifié dans l’étude de Braga et
Willmore (1991) pour le Brésil, d’autres études qui
examinent l’impact des filiales communes sur des
indicateurs de performance des firmes dans les NPI
arrivent à des conclusions similaires à la nôtre
[53].
Les effets négatifs des activités technologiques des
filiales communes sur les p erformances
technologiques et économiques des NPI peuvent
provenir de différents facteurs. Ainsi, une
concurrence marquée des filiales communes peut se
traduire par des pertes de marché des firmes locales,
ce qui peut conduire ces dernières à reporter leurs
décisions d’innover. Les salaires des techniciens et
ingénieurs constituent un deuxième facteur dans la
mesure où les salaires plus élevés dans les filiales
communes peuvent décourager tout transfert de
main-d’œuvre qualifiée vers les firmes domestiques
et dès lors se traduire par un impact négatif sur la
décision d’innover de ces firmes
[54]. Les résultats des
estimations ne permettent donc pas de tirer de
conclusion quant à l’existence d’un effet positif de
l’investissement direct étranger sur les activités
technologiques des firmes turques du secteur
manufacturier et ce, dans un contexte où les flux
asso ciés à de tels investissements ont
considérablement augmenté depuis le début des
années quatre-vingt étant donné l’influence des
mesures prises par les autorités publiques afin de les
stimuler. L’impact de l’investissement direct
étranger semble donc, pour autant qu’il existe, se
limiter à la création d’emplois et d’entrée de devises
étrangères.
L’indicateur construit afin de tester un éventuel effet
positif des accords technologiques sur les décisions
d’innover des firmes (
BLIC) n’a pas été retenu par la
méthode de sélection. Ces accords technologiques
n’accroissent donc pas la probabilité d’innover des
firmes. Un tel résultat est tout à fait possible dans la
mesure où les firmes se procurent des licences à
faibles prix et contenu technologique avec pour
objectif principal le démarrage de la production sans
se soucier de son efficacité. L’absence d’effet positif
peut également provenir de clauses restrictives
contenues dans les accords technologiques. À titre
d’exemple, citons les restrictions concernant la
nature des modifications que les firmes réceptrices
peuvent apporter à la technologie acquise, les
possibilités de transfert des technologies acquises
vers d’autres firmes et les marchés vers lesquels les
biens produits à l’aide de technologies importées
peuvent être exportés
[55]. Kirim (1990) rapporte
qu’une grande partie des accords de technologie
signés par les firmes turques dans les années
quatre-vingt comportent de telles restrictions.
Celles-ci ont vraisemblablement entravé les
activités d’innovation des firmes réceptrices des
technologies étrangères. Si elle est confirmée par
d’autres études, une telle conclusion préconise la
conception et la mise en œuvre d’instruments de
régulation des accords technologiques qui puisse
maximiser les effets sur les capacités technologiques
des entreprises turques.
La variable binaire introduite afin de mesurer si la
probabilité d’innover des filiales communes est
supérieure à celles des firmes sans participation
étrangère (
BIDE) a été rejetée par la méthode de
sélection rétrograde. Ce résultat indique que les
partenaires locaux de ces entreprises ne possèdent
pas de compétences suffisantes pour assimiler ces
technologies. Une autre possibilité est que
l’utilisation de ces technologies dans le but
d’accroître les capacités technologiques ne constitue
pas le principal objectif des firmes locales
[56]. En ce
qui concerne les externalités technologiques
internationales, la variable
EXTER a été retenue par
la méthode de sélection rétrograde mais son
coefficient n’est pas statistiquement différent de
zéro. Ce résultat peut être une conséquence de la
manière dont la variable a été construite
[57] ou bien il
signifie que 10 ans après le lancement des réformes
du commerce extérieur, les entreprises turques
n’arrivent toujours pas à tirer pleinement profit du
sto ck d e conn aissances technolo giques
mondiales
[58].
Structure de marché. L’indicateur du taux de
concentration de la production (
CR4%) a été retenu
par la méthode de sélection. L’impact de cette
variable sur la décision d’innover est positif et
significatif. Notons que le carré de cette variable a
également été introduit dans la régression. Le
coefficient estimé de cette variable est apparu
négatif et significatif, ce qui signifie que la relation
entre ces deux variables n’est pas linéaire mais de
type « U inversé »
[59]. L’effet positif de
CR4% sur
l’innovation peut provenir d’une plus grande
appropriabilité des fruits de l’activité d’innovation
dans les secteurs concentrés, c’est-à-dire des
secteurs caractérisés par la présence de grandes
firmes disposant d’un certain degré de pouvoir de
marché. Parailleurs, le signe négatif et significatif du
carré de la variable
CR4% met en évidence, nous
semble-t-il, les effets négatifs d’une trop grande
concentration de la production sur l’activité
innovatrice, par exemple l’absence de concurrence
ou les ententes formées entre les firmes en position
dominante au sein d’un secteur.
Niveau de qualification de la main-d’œuvre. Cette
variable qui est mesurée par la part des ingénieurs et
des techniciens dans les effectifs des entreprises
(QUALIF%), a été retenue par la méthode de
sélecti on. Son coefficient est po sitif et
statistiquement différent de zéro. Ce résultat
confirme le rôle essentiel de cette catégorie de la
force de travail dans l’absorption des technologies
importées des pays industrialisés.
Degré d’intégration verticale des firmes. Parmi les
deux indicateurs introduits dans les régressions afin
de mesurer l’impact de l’intégration verticale des
firmes sur leur décision d’innover, seul l’indicateur
mesurant la part de l’output produit sur ordre
(STROUT%)a été retenu par la méthodede sélection.
Le coefficient estimé n’est cependant pas
statistiquement différent de zéro. L’indicateur qui
reflète les transferts de technologies des firmes
donneuses d’ordre vers les firmes sous-traitantes
(STRINP%) n’a pas été retenu par la méthode de
sélection, ce qui suggère qu’un moyen important de
transfert de technologie, pourtant mobilisé dans un
NPI comme la Corée du Sud, soit absent dans le
secteur manufacturier turc. Ce résultat est d’autant
plus inquiétant que les firmes sous-traitantes
bénéficiant d’un tel type de transfert technologique
sont le plus souvent des petites et moyennes
entreprises (PME) qui étant donné leur taille plus
petite sont davantage exposées à certains obstacles à
l’innovation tels que les contraintes de financement.
En réalité, le recours à la sous-traitance sur les
décisions d’innover sont moins évidents que de
prime abord. Ainsi, Beije (1998) distingue différents
types de relations de sous-traitance entre les
entreprises et souligne que celles-ci n’ont pas toutes
des effets bénéfiques sur les performances des
entreprises sous-traitantes et des firmes donneuses
d’ordres. Par exemple, il ressort des études de cas
examinées dans Kaytaz (1994) pour l’industrie du
textile et du travail des métaux en Turquie que les
PME ont recours à la sous-traitance plus souvent que
les grand es entrepris es. Ceci serait dû à
l’insuffisance des capacités technologiques des
PME à fabriquer elles-mêmes les inputs utilisés dans
le processus de production. Ce dernier résultat est
évidemment éloigné du rôle progressif attribué à la
diminution du degré d’intégration verticale dans une
firme sur la décision d’innover.
En dernier lieu, nous avons exclu du modèle 1 les
deux variables retenues par la méthode de sélection
rétrograde mais dont les coefficients ne sont pas
statistiquement différents de zéro (EXTER et
STROUT%). L’objectif de cet exercice est de vérifier
la robustesse des coefficients des variables restantes
à l’exclusion de ces deux variables. Les résultats de
la régression sont présentés dans la troisième
colonne du tableau 3 (modèle 2). Suite à l’exclusion
des variables EXTER et STROUT%, seul le
coefficient de l’indicateur des retombées
technologiques dues aux filiales communes
(FILCOM%) n’est plus significatif mais les résultats
relatifs aux autres variables ne changent pas. La
comparaison des résultats concernant la variable
FILCOM% entre le modèle 1 et 2 indique que la
présence des filiales communes dans le secteur
manufacturier turc a des répercussions inexistantes
voire négatives surla décision d’innover des firmes.
Cet article s’est penché sur l’examen des
déterminants de l’innovation technologique dans le
secteur manufacturier turc au cours de la période
1989-1993. Sur base d’un échantillon de 739
entreprises, une analyse économétrique a été
effectuée en vue d’identifier les déterminants des
décisions d’innover de ces entreprises. Une mesure
directe de l’output des activités technologiques
provenant d’une enquête d’innovation a été utilisée à
cet effet. La nature qualitative de la variable
dépendante retenue a nécessité l’utilisation du
modèle logit binomial. L’impact de l’appartenance
sectorielle des firmes sur leur décision d’innover a
été testé par l’introduction d’indicatrices sectorielles
dans les régressions.
Parmi les déterminants de la décision d’innover
spécifiques aux entreprises des NPI, on peut
mentionner ceux qui rendent compte des effets des
réformes du commerce extérieur sur les activités
d’innovation des entreprises manufacturières
turques. Les estimation s écono métriques
aboutissent à des résultats qui tantôt confirment les
effets positifs attendus de ces réformes et tantôt vont
à l’encontre des effets attendus. Ainsi, on peut
interpréter les effets positifs des importations de
capital et des exportations sur la décision d’innover
comme un point positif pour ces réformes. En
revanche, nos résultats font ressortir que d’autres
déterminants de la décision d’innover étroitement
liés aux réformes du commerce extérieur n’exercent
pas d’effets significatifs sur ces décisions : il en est
ainsi des flux d’investissements directs étrangers,
des accords de technologie que les firmes locales
concluent avec des firmes étrangères, du degré
d’exposition à la concurrence étrangère sur le
marché domestique et d es externalités
technologiques internationales. Ces résultats
indiquent que les bénéfices de l’ouverture
économique dans les NPI sont loin d’être
automatiques sur le plan technologique et que
l’intervention publique, sous une forme ou une autre,
est nécessaire afin d’y remédier.
En ce qui concerne l’investissement direct étranger,
cette intervention publique pourrait consister à
inciter les firmes étrangères à s’impliquer davantage
dans le processus de transfert de technologies en
faveur des firmes locales. Quant aux accords de
technologie, les pouvoirs publics pourraient mettre
en place des institutions chargées de limiter les
clauses restrictives figurant dans ces accords, sans
pour autant que cela ne conduise à une législation
trop restrictive en matière de transfert de
technologies, ce qui risquerait de réduire fortement
les flux de technologie étrangère à destination de la
Turquie. En ce qui concerne les effets positifs
attendus de la concurrence étrangère sur le marché
domestique, une institution de régulation de la
concurrence pourrait veiller, par exemple, à ce que
les entreprises en activité dans un secteur donné ne
contrôlent pas également les firmes qui importent les
produits manufacturés dans ce secteur. Enfin,
comme la collecte et la dissémination des
informations techniques existant sur le marché
mondial entraînent des coûts fixes non négligeables,
des organismes publics chargés de la collecte et de la
diffusion de ces in formatio ns ("brid ging
institutions") pourraient être mis sur pied par les
autorités publiques.
Quant aux résultats portant sur deux déterminants
« traditionnels » de l’innovation, à savoir la taille des
firmes et la structure de marché, les estimations
économétriques mettent en avant l’existence d’une
relation de type « U-inversé » entre la décision
d’innover et ces deux variables. En ce qui concerne la
structure de marché - mesurée en termes de degré de
concentration de la production - ce résultat montre
que les avantages procurés par des marchés
oligopolistiques aux activités d’innovation des
firmes sont réels mais que ces avantages ont des
limites, notamment en raison des risques de
collusion entre les firmes. En revanche, la mise en
évidence d’une relation non linéaire entre la taille et
la décision d’innover des firmes est surprenante pour
un NPI comme la Turquie dont les petites et
moyennes entreprises rencontrent de réels obstacles
face à l’innovation. Si nous avons attribué ce résultat
à la faible propension à innover des grandes firmes
turques dans les secteurs d’activités traditionnels, il
est clair que d’autres études économétriques utilisant
des données individuelles d’entreprises s’avèrent
nécessaires pour se prononcer définitivement sur ce
point.
D’autres déterminants propres des décisions
d’innover des firmes dans les NPI ont été introduits
dans les régressions. L’indicateur du niveau de
qualification des travailleurs a un signe positif et
significatif, ce qui suggère que les ingénieurs et
techniciens appo rtent effectivement les
mod ificatio ns et amélioration s mineu res
indispensables pour une utilisation efficace des
technologies importées des pays occidentaux. En
revanche, les estimations associées aux deux
indicateurs utilisés pour tester l’impact des relations
de sous-traitance sur les décisions d’innover des
firmes font ressortir l’absence de tels effets.
Dans cet article, nous avons mis l’accent sur
l’analyse des facteurs explicatifs des décisions
d’innovation des entreprises turques. Les
déterminants relatifs à la nature (produit, procédé) et
l’importance (incrémentale, radicale) des
innovations n’ont pas été examinés séparément. Si
cela peut être justifié par le fait que cet article
constitue une première étude économétrique portant
sur la décision d’innover des firmes turques, il est
souhaitable d’approfondir l’analyse par des travaux
ultérieurs en se penchant sur les déterminants de la
structure de l’innovation. La richesse des données de
l’enquête d’innovation utilisée dans cet article
permettrait de procéder à une telle analyse, ce qui
contribuerait certainement à une compréhension
plus poussée du processus d’innovation des
entreprises en Turquie. Par ailleurs, compte tenu du
rôle majeur que jouera la croissance de la
productivité des entreprises des NPI dans la
croissance économique de ces pays, les résultats
d’une telle étude pourraient être riches
d’enseignements pour des NPIautres que la Turquie.
Graphique 1
évolution des exportations et des
importations de l'économie turque 1960-1999
Graphique 2
investissements directs étrangers dans
l'économie turque 1980-2000
Tableau :
définitions et statistiques descriptives pour les variables explicatives
Tableau : définitions et statistiques descriptives pour les variables explicatives
Variable Mesure Origine ** Date Moyenne *** Écart-type
Taille (CA )
Chiffre d’affaires à prix constants (millionsde livres turques ) INS Moyenne1986-1988 7 656 614 13 381 635
Structure de marché* (CR4 % )Partdesquatreplusgrandesentreprisesdanslaproduction(%)INSMoyenne1986-198836,5 17,3
Concurrence
Exportations (EXP ) Variable indicatrice Moyenne
Enq. Inno 0,50
1989-1993
Taux de protection effective*(TPE %) Taux de protection nominal de l’outputmoins le taux correspondant aux inputs (%) ONP 1990 24,0 20,1
Taux de pénétration* (TPIMP %) Importations / demande intérieure (%)
ONP Moyenne1986-1988 16,7 18,8
Transfert de technologies
Importations de biensd’équipements(INVM %) Importations de biens d’équipements/investissements (%) INS 1990 13,1 25,3
Filiales communes (BIDE ) Variable indicatrice INS 1986-1988 0,03
Retombées dues aux filiales Part des filiales communes dans l’emploi Moyenne
11,9 15,7
communes* (FILCOM %) (%) INS 1986-1988
Accords de licence (BLIC ) Variable indicatrice INS 1986-1988 0,05
Externalités technologiques Retombées provenant des dépenses de R&D
1989 2281 3392
Internationales* (EXTER ) des firmes américaines et japonaises Evenson &Johnson (1998 )
(millions de dollars )
Appartenance au secteur privé(BPRIV ) Variable indicatrice INS 1986-1988 0,82
Niveau de qualification(QUALIF %) Part des ingénieurs et des techniciens dansles effectifs (%) INS Moyenne1986-1988 4,9 4,8
Sous-traitance
Production sur ordre (STROUT %)
Output destiné aux firmes donneursd’ordre /chiffre d’affaires (%)INSMoyenne1986-1988
0,39 1,3
(STRINP %)Inputsprovenantdelasous-traitance/coûtstotaux(%)INSMoyenne1986-1988
Inputs achetés à la sous-traitance
1,4 3,0
* Indicateurs construits pour 78 industries à quatre chiffres de la CITI (révision 2).
** INS : Institut National de Statistique ; Enq. Inno. : Enquête d’innovation ; ONP : Office National de Planification.
*** La moyenne d’une variable indicatrice est égale à la proportion des entreprises de l’échantillon pour lesquelle cette variable prend la valeur 1.