2001
Économie et Prévision
Équilibre financier entre les États-Unis et le Japon : un modèle de choix de portefeuille à deux pays pour analyser les évolutions récentes
Patrick Artus
[(*)]
Nous construisons un modèle simple d'équilibre de portefeuille entre les États-Unis et le Japon pour analyser les
conséquences des évolutions financières récentes dans ces deux pays : politique monétaire et politique budgétaire très
expansionnistes au Japon; substitution de la dette privée à la dette publique avec déficit extérieur aux États-Unis. Nous
comparons les prédictions du modèle aux faits observés concernant les taux d'intérêt, le taux de change, les spreads de
taux entre titres privés et publics et examinons, à la lumière du modèle, les développements récents des politiques
économiques menées au Japon et des mécanismes financiers dans les deux pays.Mots-clés :
choix de portefeuille, dette extérieure, change du yen.
We build a simple portfolio equilibrium model between the United States and Japan to analyse the consequences of the recent
financial developments in these two countries: very expansionary monetary and fiscal policies in Japan; substitution of private debt
for public debt with an external deficit in the United States. We compare the predictions of the model to the observed interest rates,
exchange rate and interest rate spreads between private and public bonds and, using the model, we examine recent developments in
the economic policy of Japan and the financial mechanisms of both countries.Keywords :
portfolio equilibrium, external debt, exchange rate of the yen.
Nous construisons un modèle simple d'équilibre de portefeuille entre les Etats-Unis et le Japon
pour analyser les conséquences des évolutions financières récentes dans ces deux pays :
politique monétaire et politique budgétaire très expansionnistes au Japon; substitution de la
dette privée à la dette publique avec déficit extérieur aux États-Unis. Nous comparons les
prédictions du modèle aux faits observés concernant les taux d'intérêt, le taux de change, les
spreads de taux entre titres privés et publics et examinons, à la lumière du modèle, les
développements récents des politiques économiques menées au Japon et des mécanismes
financiers dans les deux pays.
Nous sommes intéressés par les effets, sur les taux
d’intérêt, les taux de change, les spreads de taux
entre emprunteurs privés et publics, de la très grande
dissymétrie financière qui existe entre les États-Unis
et le Japon.
L’objet de l’article n’est pas d’analyser les politiques
économiques menées au Japon ou aux États-Unis du
point de vue de la stabilisation conjoncturelle mais
de celui de leurs effets structurels sur les marchés
financiers.
Dans les années soixante-dix et quatre-vingt en
Europe et aux États-Unis, puis ultérieurement dans
les pays émergents d’Amérique Latine
[1], il y avait
des déficits jumeaux : le déficit public entraînait
l’apparition d’un déficit extérieur. Ce n’est
absolument plus le cas aujourd’hui aux États-Unis
ou au Japon : dans le premier pays, il y a un excédent
public et un déficit extérieur ; dans le second, un
énorme déficit public et un excédent extérieur.
L’épargne privée (insuffisante ou excédentaire) est
devenue le facteur dominant.
Examinons les faits.
Nous allons, pour simplifier à l’extrême, supposer
dans le modèle un monde à deux pays, les États-Unis
et le Japon, le second finançant le premier.
Évidemment, cette hypothèse est simplificatrice : la
zone euro a aussi un excédent depuis plusieurs
années (graphique 1); après la crise, les pays d’Asie
du Sud-Est retrouvent de très importants excédents
et la Chine a conservé les siens.
Graphique 1
balance courante en milliards de dollars
OCDE, CDC-Marchés
Au-delà de la simplification, l’hypothèse faite reste
nécessaire : le Japon détient 1000 milliards de dollars
d’actifs nets extérieurs, largement investis aux
États-Unis, qu’il faut comparer aux 1700 milliards
de dollars de dette nette extérieure des États-Unis.
De plus, le marché obligataire japonais est un marché
presque exclusivement domestique, tandis que 30 %
de la dette publique américaine sont détenus par des
non-résidents, ce qui justifie l’hypothèse qui sera
faite d’asymétrie entre les structures de détention.
Le graphique 2 montre les raisons de l’évolution des
balances courantes : le taux d’épargne de la Nation
est extrêmement élevé au Japon et le taux
d’investissement baisse ; aux États-Unis, la
remontée du taux d’investissement n’a pas été suivie
par une hausse correspondante de l’épargne, la
baisse du taux d’épargne privé annulant le retour aux
excédents budgétaires.
Graphique 2
taux d’épargne national et taux
OCDE, CDC-Marchés
Graphique 3
déficit total des APU (en % du PIB)
OCDE, CDC-Marchés
Graphique 4
dette publique brute (en % du PIB)
OCDE, CDC-Marchés
La structure des besoins de financement est aussi
extrêmement différente dans ces deux pays. Au
Japon (graphique 3), le déficit public croît
continûment depuis 1994, et la dette publique croît
vertigineusement (graphique 4) aux États-Unis au
contraire, il y a excédent public depuis 1997 et le
ratio de la dette publique au PIB baisse depuis 1994.
Graphique 5
émissions nettes d’obligations
DRI, CDC-Marchés
Graphique 6
crédit bancaire (GA en %)
Datastream, CDC-Marchés
Graphique 7
Japon : croissance et investissement
Datastream
Graphique 8
Japon : consommation des ménages et
Datastream
La situation est radicalement opposée du côté des
financements privés. Le graphique 5 montre que les
émissions d’obligations d’entreprises non
financières stagnent au Japon et croissent
considérablement depuis 1995 aux États-Unis, le
graphique 6 que l’expansion du crédit est très forte
aux États-Unis, depuis la fin de la récession, et qu’il y
aau contraire recul de l’encours de crédit au Japon.
Disons quelques mots des causes de ces évolutions.
La croissance économique est constamment faible
au Japon depuis la crise patrimoniale du début des
années quatre-vingt-dix ; il n’y a des pics de
croissance qu’au moment des programmes
d’investissement public (en 1996 et au début de 1999
par exemple, graphique 7).
Jusqu’en 1997 inclus, l’attitude du gouvernement
japonais a toujours été d’essayer de réduire le déficit
public après avoir mené des politiques de relance.
Ceci a été fait en avril 1997 à nouveau par la hausse
des taux de TVA. Le résultat a été dramatique : chute
de la consommation, au moment où les exportations
reculaient avec le début de la crise asiatique
(graphique 8). Cependant, la cause majeure de la
crise est domestique : rechute de la consommation
des ménages, crise bancaire en 1998 et rationnement
du crédit, chute de l’investissement avec les
capacités excédentaires.
Depuis 1998, l’attitude inverse a été choisie par le
gouvernement japonais : accroître les déficits
publics durablement et autant que nécessaire pour
maintenir une croissance positive qui permet de
faciliter les restructurations nécessaires dans les
entreprises. Ceci explique l’explosion du déficit
public en 1998-1999-2000.
Aux États-Unis, il ne faudrait pas croirequela hausse
de la dette privée résulte de la baisse de la dette
publique. La causalité est plutôt inverse. Les
ménages américains s’endettent de plus en plus, ce
qui stimule la demande de biens et fait monter les
prix d’actifs (cours boursier, plus récemment prix
immobiliers), cette hausse des prix d’actifs
permettant encore un supplément de dette. Les
entreprises s’endettent d’une part pour financer un
supplément d’investissement, comme on l’a vu plus
haut, mais aussi pour acheter des actifs (programmes
de rachat d’actions par les entreprises américaines).
Le supplément de dette privée aux États-Unis n’a
donc pas comme seul déterminant la hausse de la
profitabilité du capital, mais aussi une cause moins
honorable, les déséquilibres financiers qui passent
par l’interaction entre hausse des prix d’actifs et
endettement. Il en résulte, depuis 1993 et surtout
depuis 1996 une forte croissance de la demande
privée (avec le recul de l’épargne des ménages,
graphique 9) et de forts gains en capital réalisés, l’un
et l’autre contribuant à faire apparaître les excédents
budgétaires.
Graphique 9
États-Unis : consommation et taux
DRI, CDC Service de la recherche
Tout ceci montre que, depuis 1994-1995 et encore
plus depuis 1997, une situation extrêmement
asymétrique s’est développée entre les États-Unis et
le Japon :
- déficit extérieur aux États-Unis et excédent au
Japon, avec les évolutions divergentes de la
demande privée ;
- excès d’épargne au Japon malgré les déficits
publics, en raison de la chute de l’investissement
privé; insuffisance d’épargne aux États-Unis malgré
les excédents publics en raison de l’ampleur du
besoin de financement privé, en partie justifiée hausse de l’investissement), en partie discutable
financement d’achats d’actifs aux prix surévalués).
De plus, probablement, l’aversion pour le risque des
investisseurs japonais s’est accrue, pour diverses
raisons : expériences passées de dépréciation du
dollar, jusqu’en 1995 ; pertes en capital (sur les
crédits, l’immobilier) rendant impossible la prise de
nouveaux risques ; passifs essentiellement en yens,
avec des rendements garantis fixes, ne poussant pas à
diversifier les actifs.
La hausse de la dette publique au Japon devrait y
entraîner une hausse des taux d’intérêt à long
terme
[2]. Cependant, après l’épisode de l’hiver
1998-1999 avec une nette hausse des taux longs
(graphique 10), les autorités japonaises ont décidé de
mettre en place une politique monétaire très
expansionniste de manière à stabiliser les taux longs
en dessous de 1¾ %, jusqu’à aujourd’hui avec
succès. De plus, les investisseurs japonais sont
revenus massivement, depuis le début de 1999, sur
leur marché obligataire domestique (graphique 11).
Ce comportement (lié à l’aversion au risque accrue
notée plus haut de ces investisseurs) contribue à
stabiliser à un bas niveau les taux longs japonais.
Il faut donc analyser les effets sur l’équilibre
financier international de ces évolutions :
augmentation de la dette publique au Japon, mais
sans effets sur les taux d’intérêt sur le yen grâce à une
politique monétaire très expansionniste et à une
préférence pour les titres domestiques des
investisseurs japonais; substitution de dette privée à
la dette publique aux États-Unis, non pas comme
résultat de choix de politique économique mais
comme résultat de la hausse de l’endettement
souhaité par le secteur privé, d’où sans doute une
hausse forte du spread de taux d’intérêt entre titres
privés et titres publics aux États-Unis; augmentation
de la dette extérieure des États-Unis.
De plus, l’équilibre peut être perturbé par
l’intervention des Banques Centrales. Les réserves
de change de la Banque du Japon (graphique 12) ont
considérablement augmenté de 1994 à 1997, puis à
nouveau en 1999, d’où une hausse supplémentaire de
la demande de titres (publics essentiellement) de la
part des investisseurs japonais.
Graphique 10
Japon : taux d’intérêt
Datastream, CDC - Marchés
Graphique 11
Japon : taux long et achats nets des
Datastream, CDC - Marchés
Graphique 12
Japon : réserves de change
Datastream, CDC - Marchés
Nous utilisons pour mener cette analyse un modèle
simple d’équilibre international (à deux pays) de
portefeuille
[3], que nous décrivons dans la première
partie. Dans la deuxième partie, nous examinons les
effets sur les taux d’intérêt, le taux de change
yen-dollar et le
spread de taux d’intérêt entre titres
privés et publics des différents chocs (politique
monétaire expansionniste au Japon, hausse de la
dette publique au Japon, substitution de dette privée
à la dette publique aux États-Unis, augmentation du
déficit extérieur des États-Unis, interventions de la
Banque du Japon), que nous composons de manière à
représenter la situation présente de politique
économique et d’équilibre financier aux États-Unis
et au Japon.
Idées de base
Nous construisons un modèle où, pour simplifier, il
n’y a que deux pays, les États-Unis et le Japon. Nous
pensons en effet que les évolutions significatives
dans ces pays ont largement des causes intérieures.
Bien sûr, la crise asiatique a aggravé la situation du
Japon, mais le recul de l’activité en 1997-98 vient
essentiellement de l’effet des prêts douteux sur la
situation des banques, de la remontée du taux
d’épargne des ménages, des faillites des « securities
houses ». Aux États-Unis, c’est la poursuite de la
hausse de l’endettement privé rendue possible parles
plus-values en capital qui est le mécanisme central.
Nous voulons, comme il a été dit plus haut,
représenter la situation suivante. Au Japon, il y a eu
depuis longtemps des excédents d’épargne, donc le
pays dispose d’actifs nets extérieurs positifs. La
demande est soutenue par les déficits publics, d’où
une dette publique de plus en plus importante. La
politique monétaire devient très expansionniste,
avec une offre de monnaie très importante. La dette
du secteur privé est faible, puisque le taux
d’investissement se réduit.
Aux États-Unis, la situation est très différente. Il y a
insuffisance globale d’épargne (déficit courant,
donc dette extérieure), malgré les excédents
budgétaires, et une réduction progressive de la dette
publique. La dette privée augmente donc très
rapidement, ainsi que la dette extérieure.
Choix de portefeuille au Japon
Nous notons D la dette publique du Japon, F la
détention par les japonais de titres privés américains,
H la détention de titres publics américains. Nous
ignorons la dette privée des emprunteurs japonais :
les Japonais ont une richesse nette positive et
détiennent eux-mêmes leur dette privée, que nous
faisons donc disparaître. Nous supposons aussi que
la totalité de la dette publique japonaise est détenue
par les agents privés japonais.
La richesse privée investie,W, se partage entre dette
publique du Japon (D en yens), valeur en yens des
titres privés américains (EF où F est la valeur en
dollars de ces titres, E le nombre de yens par dollars),
monnaie (M) et titres publics américains (HE en
yens), soit :
Une hausse de E correspond à une dépréciation du
yen.
Les rendements de ces différents placements sont :
-
R pour la dette publique japonaise (R est le taux
d’intérêt à long terme sur le yen) ;
-
R z * + pour les titres privés américains; R* est le
taux d’intérêt à long terme sur le dollar (concernant
les titres publics), z le spread de taux entre titres
privés et publics aux États-Unis. Nous nous plaçons
à lo ng terme, ce qui impliq ue que no us
n’introduisons pas d’anticipation de variation des
taux de change ;
-
R* pour les titres publics américains ;
- 0 pour la monnaie en yens.
Nous écrivons, pour la structure de la richesse des
Japonais :
chaque part dans la richesse totale dépend des
rendements de l’ensemble des actifs disponible.
Choix de portefeuille aux États-Unis
La richesse investissable se partage entre monnaie,
titres publics et titres privés américains. Puisque
nous supposons que les États-Unis ont une dette
extérieure, il est raisonnable aussi de supposer que
les américains ne détiennent pas d’actifs libellés en
yens. On a vu plus haut que ceci était tout à fait vrai en
ce qui concerne les obligations ; depuis le début de
1999, il y a un flux d’investissement en actions
japonaises, mais qui est encore tout à fait minuscule
par rapport à la richesse des américains ou à la
capitalisation boursière de Tokyo. On a donc :
où W* est la richesse investissable des américains,
F* leur détention de titres privés domestiques, M*
leur détention de monnaie, H* leur détention de titres
publics domestiques.
La structure de la richesse des américains résultede :
R z * + est le rendement d’un titre privé en dollars,
R* le rendement d’un titre public.
Équilibre
Nous supposons que les offres de monnaie, M et M*,
sont exogènes, choisis par les autorités monétaires.
Les équilibres de marché sont les suivants :
L’équilibre du marché des titres japonais s’écrit :
ou D est l'offre de ces titres.
L’équilibre du marché des titres publics
américains est :
où H est l’offre de ces titres publics aux États-Unis
(en dollars).
L’équilibre du marché des titres privés américains
est :
où F est l’offre de titres publics aux États-Unis (en
dollars).
Les équilibres monétaires, enfin, s’écrivent :
La richesse totale investissable des deux pays,
exprimée en yens, est :
(9) est vrai comptablement (c’est la définition de la
richesse mondiale), ce qui signifie que parmi les 5
équilibres de marché (5), (6), (7), (8), quatre
seulement sont indépendants.
Ces quatre équilibres déterminent les quatre
variables endogènes : R R,* (les taux d’intérêt sur les
dettes publiques), E (le taux de change), z (le spread
de taux sur la dette privée aux États-Unis).
De plus, dans le cas du Japon, la Banque Centrale,
pour moduler sa politique monétaire, a davantage
utilisé, depuis 1997, le contrôle de la base monétaire
(qui progresse de 40% en 1998, de–10 % en 1999)
que celui des taux d’intérêt à court terme (qui restent
nuls).
On peut objecter à cette modélisation que, en réalité,
les Banques Centrales contrôlent les taux d’intérêt à
court terme, les évolutions des offres de monnaie
n’étant en général que des objectifs secondaires. Ce
qui nous intéresse en réalité est l’évolution des taux
d’intérêt à long terme.
Restrictions sur les possibilités de substitution
entre actifs
Pour simplifier la résolution en faisant des
hypothèses raisonnables sur les possibilités de
substitution, nous supposons que les actifs
monétaires ne sont substituables qu’aux titres
publics domestiques. La monnaie sert de réserve de
valeur disponible assez facilement pour la
consommation et n’est donc substituable qu’à des
actifs liquides et peu risqués.
Ceci nous permet d’écrire :
ce qui détermine les taux longs, R et R*, une fois
choisies les offres de monnaie.
Il est ensuite raisonnable de retenir comme marchés,
dont l’équilibre est explicitement décrit, le marché
des titres publics américains (qui détermine
normalement le taux de change) et le marché des
titres privés américains (qui détermine le spread z)
Posons, pour les demandes de titres publics
américains :
que nous pouvons réécrire pour simplifier :
seul le spread z discrimine entre la demande de titres
privés et publics américains. On a naturellement :
De même, nous écrivons :
Si le taux d’intérêt R* sur les titres publics
américains augmente, les rendements R* et R z * +
des titres publics et privés en dollars augmentent,
ainsi queles demandes pour ces deux types de titres.
Chocs de base
Les chocs que nous introduisons sont représentatifs
des évolutions qui ont eu lieu aux États-Unis et au
Japon :
- politique monétaire très expansionnisteau Japon;
- hausse des déficits publics et de la dette publique au
Japon ;
- substitution de dette privée à la dette publique aux
États-Unis, avec la hausse du besoin de financement
du secteur privé et le retour à des excédents
budgétaires ;
- hausse du déficit extérieur des États-Unis avec la
hausse de la dette privée ;
- intervention de change de la Banque du Japon.
Tous ces chocs doivent rester compatibles avec (9),
c’est-à-dire avec la définition de la richesse
mondiale. Rappelons que nous considérons
explicitement les deux équilibres monétaires, ceux
des titres publics et privés américains.
L’expansion monétaire au Japon est un achat de
titres publics (initialement détenus par les
institutions financières) par la Banque Centrale, soit
dM dD dM> = -0,.
La politique budgétaire expansionniste au Japon
consiste essentiellement à financer par émission de
dette publique une hausse des investissements
publics. Il y a donc à la fois hausse de la dette
publique et hausse de la richesse W des Japonais (le
supplément d’investissement public est égal au
supplément d’épargne privée qui accroît la richesse),
d’où dD dW= > 0.
La substitution de dette privée à la dette publique aux
États-Unis s’écrit simplement dF dH dF> = -0,
(H est l’offre de titres publics, F l’offre de titres
privés). La hausse du déficit extérieur des États-Unis
due à la hausse de la dette du secteur privé est
représentée par dF dW= > * 0 : la dette privée
finance du capital productif et il y a donc hausse de la
richesse des américains.
Les interventions de change de la Banque du Japon,
enfin, consistent à réduire le stock de titres publics
américains en circulation (en les mettant dans ses
réserves) et à y substituer des titres publics japonais
(il s’agit d’une pure intervention de change sans
création monétaire, c’est-à-dire d’une intervention
stérilisée; la création monétaire est le premier choc
étudié). On a donc dH dD EdH< =-0,.
Nous restons dans le cadre d’un modèle de choix de
portefeuille, mais ce qui précède montre que les
effets conjoncturels des choix de politique
économique sont pris en compte, dans la mesure où
ils influencent les richesses, au travers des variations
des revenus.
Les choix essentiels qui sont faits pour rendre non
ambigus les résultats sont les suivants :
- les sensibilités des demandes de titres publics et
privés américains aux taux d’intérêt sont telles
qu’une baisse du taux d’intérêt sur le yen accroît le
spread de taux en faveur des titres privés, ce qui peut
être interprété comme résultant d’un moindre
« appétit » des investisseurs japonais pour les titres
privés que pour les titres publics ;
- la demande de titres privés répond davantage aux
variations du spread de taux (privé-public) que la
demande de titres publics. Ceci implique qu’une
substitution de dette privée à la dette publique aux
États-Unis implique une dépréciation du yen qui
réduit la demande globale de titres américains par les
Japonais, accrue par la hausse du spread.
Il faut aussi tenir compte de ce que les variations du
taux de change E donnent aux investisseurs japonais
des plus ou moins values en capital ( )F H dE+, qui
modifient leur richesse. L’essentiel des résultats
vient de l’équilibre des marchés des titres américains
qui s’écrit :
et où h h f f, , , * * dépendent des taux d’intérêt et du
spread, W etW* des chocs qui affectent les revenus,
W des plus ou moins values de change. Revenons
cependant sur les plus-values de change. Prenons par
exemple la première équation de (1 3) et
différentions-la par rapport à E.
On a :
Les différents chocs ont les effets suivants :
Effets sur :
R E* z
Politique monétaire expansionniste au Japon -+ +
Déficit public au Japon + + si l’effet richesse l’emporte -
- si l’effet substitution l’emporte
Dette privée et non publique aux États-Unis 0 + +
Hausse de la dette privée et extérieure aux États-Unis 0 - +
Interventions Banque du Japon 0 + +
* Hausse = dépréciation du yen.
le coefficient de dE étant sans ambiguïté négatif
puisque
. L’effet des plus ou moins
values de change est secondaire.
La plupart des effets sont parfaitement intuitifs ou
résultent des hypothèses faites ci-dessus. La seule
ambiguïté vient de l’effet du déficit public au Japon
sur le change. Si la richesse des Japonais ne variait
pas, la hausse du taux d’intérêt R sur le yen réduirait
la demande de titres américains, d’où l’appréciation
du yen ; mais la richesse des Japonais augmente, ce
qui va en sens opposé.
La politique économique du Japon
La politique économique du Japon consiste d’abord,
en ce moment, à ce que l’expansion monétaire
annule l’effet positif, sur le taux d’intérêt à long
terme au Japon, de la politique budgétaire très
expansionniste.
Nous analysons en annexe 2 les conséquences de
cette politique. Elles sont très simples : le taux de
change du yen se déprécie en raison de la hausse de la
dette publique du Japon et le spread de taux
privé-public z aux États-Unis ne varie pas.
Regardons en effet les équilibres (13) des titres
américains. Si ni R (grâce à la politique monétaire),
ni z ne bougent, h h f, , * et f* sont inchangés ; il
suffit donc que
(richesse des Japonais exprimée
en dollars) ne varie pas pour que les équilibres soient
assurés. Ceci implique une variation de E (une
dépréciation du yen) supérieure à celle, ex ante, de
due au déficit public, puisque la
dépréciation du yen accroît la richesse avec les
plus-values de change. Si ces dernières sont
négligeables, la dépréciation est proportionnelle à la
hausse de richesse
Par ailleurs, les interventions de change de la
Banque du Japon visent à annuler l’effet sur le yen de
la hausse du déficit extérieur des États-Unis. Il y a
donc rachat de dette publique américaine pour que
l’émission de dette privée américaine (la hausse de la
dette extérieure des États-Unis) ne conduise pas à
une appréciation du dollar (voir calculs en annexe 2).
Puisque ceci substitue de la dette privée américaine à
de la dette publique, il y a sans ambiguïté hausse du
spread z.
Au total, l’équilibre financier entre le Japon et les
États-Unis résulte :
- d’une politique monétaire expansionniste au Japon
visant à annuler l’effet sur les taux longs du déficit
public, d’où une dépréciation du yen ;
- d’interventions de la Banque du Japon visant à
annuler l’effet sur le yen de la hausse de la dette
extérieure des États-Unis ;
- d’une substitution de dette privée à de la dette
publique aux États-Unis qui conduit sans réaction de
la politique monétaire à une dépréciation du yen et à
une hausse du spread de taux (privé-public).
Il y a donc, d’après le modèle, dépréciation du yen et
hausse du spread de taux entre émetteurs privés et
publics, sans variation importante des taux d’intérêt
à long terme. Si la Banque du Japon annule l’effet sur
le yen du déficit extérieur américain, elle doit aussi
compenser l’effet sur les taux longs japonais de
l’augmentation des déficits publics, d’où l’attente
d’une dépréciation du yen.
Qu’a-t-on observé ? De la théorie à la réalité
La théorie suggère donc qu’il doit y avoir une
dépréciation du yen, surtout de 1995 à 1997 puis en
1999, avec les interventions de la Banque du Japon
qui compensent la hausse du déficit extérieur des
États-Unis et la hausse de la richesse des Japonais :
hausse, depuis 1994-1995, du spread de taux entre
obligations privées et publiques aux États-Unis,
possibilité pour le Japon de ne pas être pénalisé par la
hausse très forte des déficits publics. Le graphique
13 montre que l’évolution de la parité yen/dollar est
conforme aux attentes jusqu’au milieu de 1999 ; le
yen est faible depuis 1995.
Graphique 13
taux de change
Datastream, CDC - Marchés
Cependant, pendant l’année 1999, on a connu à
nouveau une réappréciation du yen jusqu’au
voisinage de 100 yens par dollar.
Graphique 14
États-Unis : écart taux swaps – taux
Datastream, CDC - Marchés
Le graphique 14 montre que le mouvement de baisse
du spread de taux entre les swaps et les emprunts
d’État s’interrompt en 1994, et que ce spread
s’élargit tendanciellement depuis lors (avec une
accélération bien sûr, lors de la crise russe et de la
crise de LTCM), mais que, ici aussi, durant la
seconde moitié de 1999, il y a de façon surprenante
un resserrement du spread entre taux d’intérêt sur la
dette privée et sur la dette publique.
Le graphique 15 montre que le taux long sur le dollar
a monté au cours de l’année 1999, de près de 200
points de base par rapport à son point bas de 1998,
après la crise russe.
Graphique 15
États-Unis : taux d’intérêt
Datastream, CDC - Marchés
Les évolutions observées correspondent bien aux
prédictions du modèle théorique (stabilité des taux
longs, yen faible, hausse des primes de risque sur les
titres privés) de 1996 au début de 1999, mais des
évolutions bien différentes apparaissent durant la
seconde moitié de 1999 (taux longs américains en
hausse, tandis que les taux longs japonais restent
faibles, réappréciation du yen et resserrement des
spreads).
Ces évolutions récentes sont liées à un facteur déjà
noté dans l’introduction (et représenté sur le
graphique 11) : le retour des investisseurs japonais
sur leur marché obligataire domestique, non pas en
raison des rendements, mais de leurs difficultés
financières.
Il est pour finir intéressant de se demander comment
les évol utions prévues par no tre mod èle
inter-agissent avec les objectifs des politiques
économiques qui les provoquent. Le déficit public du
Japon vise à soutenir l’activité, malgré la baisse de la
demande privée. Spontanément, le déficit extérieur
américain conduirait à un yen fort, qui pourrait
neutraliser l’effet de l’expansion fiscale. Jusqu’au
début de 1999, la politique monétaire du Japon a pu
éviter qu’il y ait cette contradiction. Ce n’est plus le
cas aujourd’hui, la Banque du Japon n’étant
apparemment pas prête à réaliser les interventions de
change non stérilisées qui annuleraient l’effet sur le
yen des rapatriements massifs de capitaux vers le
Japon.
Annexe 1 : équilibre et chocs
On a les égalités suivantes :
(équilibres monétaires)
(m ',m * < 0 )
(titres publics américains)
(titres privés américains).
Expansion monétaire au Japon
On a donc dR <0 et dR dW F H dE *, ( )= = +0 (plus ou
moins values de change), puis :
d’où :
Déficit public au Japon
On a dD dW= > 0, d’où :
puis :
d’où :
λ > 0 a été défini ci-dessus et :
où Δ >0 est le même qu’en (A6).
Substitution de dette privée à la dette publique aux
États-Unis
On a dF dH dF dR dR> =- = =0 0, ,*, d’où :
d’où encore :
et : (A13) Δdz h f dF= +( )
Augmentation de la dette privée (et de la dette
extérieure) des États-Unis
On a dF dW dR dR= > = = * *,0 0, d’où :
d’où :
Interventions de change de la Banque du Japon
On a donc dH dD EdH< =-0,, d’où dR dR= = * 0 et :
soit :
Annexe 2 : politique économique du Japon
Expansion monétaire et déficit public
L’expansion monétaire est calculée de manière à ce que
dR =0 malgré la hausse ( )dD dW= > 0 de la dette publique.
Il faut donc dM dW= pour que dR = 0. Les équilibres des
titres américains impliquent alors :
d’où :
Intervention de change et déficit extérieur américain
Les interventions ( )dH <0 sont calculées de manière que
l’augmentation de la dette privée ( ) * dF dW= > 0 n’ait pas
d’effet sur le yen ( )dE = 0. (A15) et (A16) montrent qu’il
faut :
d’où :
·
Branson W., Henderson D. (1985). « The Specification
and Influence of Asset Markets » in R. Jones, P. Kenen eds,
Handbook of International Economics, Vol. 2, North
Holland, Amsterdam.
·
de Grauwe P. (1996). « Reforming the Transition to
EMU », in P. Kenen, ed, « Making EMU Happen, Problems
and Proposals : a Symposium », Princeton Essays in
International Finance, n° 99.
·
Sachs J., Tornell A., Velasso A. (1998). "Financial Crises
in Emerging Markets : the Lessons from 1995", Brookings
Papers on Economic Activity.
Faruquee H. (1995). « Long-run Determinants of the Real
Exchange Rate : a Stock-Flow Perspective », IMF Staff
Papers, vol. 42, n° 1, pp. 172-184.
[(*)]
E-mail : p
partus@ cdcixis-cm. com
[(1)]
Voir par exemple Sachs-Tornell-Velasco (1996).
[(2)]
L’évolution inverse a été suggérée pour la zone euro par
de Grauwe (1996).
[(3)]
Comme chez Branson-Henderson (1985) ou Faruquee
(1995).