2001
Économie et Prévision
Développement d’un index d’états de santé pondéré par les utilités en population française : le Health Utilities Index
Catherine Le Galès
[(*)]
Catherine Buron
[(*)]
Nathalie Costet
[(*)]
Sophia Rosman
[(*)]
Gérard Slama
[(**)]
par Catherine Le Galès, Catherine Buron, Nathalie Costet, Sophia Rosman et Gérard Slama
Le Health Utilities Index (HUI) est constitué d’une classification d’états de santé et d’une fonction de pondération de ces
états. La classification permet de décrire la santé d’un individu ou d’une population à un moment donné et au cours du
temps. Les états de santé étant multidimensionnels, la théorie de l’utilité multiattribut de Keeney et Raiffa, prolongement
de la théorie de l’utilité espérée, permet de construire la fonction de pondération supposant que chaque dimension du HUI
est un attribut de la fonction d’utilité.
Après avoir rappelé les fondements théoriques retenus pour modéliser la fonction d’utilité multiattribut associée au
HUI3, l’enquête de révélation des préférences effectuée en population française et la construction des fonctions d’utilité
moyenne et médiane sont présentées et discutées.Mots-clés :
théorie de l’utilité multiattribut, états de santé, enquête.
The Health Utilities Index is a generic multi-attribute preference-based system for assessing health-related quality of life. It has
been used in cost-effectiveness evaluations in North America and in international multicentre studies but was not available in
France. After cross-cultural adaptation and validation of the HUI3 classification for the French population, the purpose of this
survey was to derive population weights for the French instrument. Face-to-face interviews were conducted on a representative
sample (n=365) of the French population. Visual Analogue Scale and Standard Gamble techniques were used to measure
preferences. Based on the multi-attribute utility theory, collected data provided utility functions for person-mean and median.Keywords :
multiattribute utility theory, health, related quality of life, survey.
Cette recherche a bénéficié d’un financement par le Programme Hospitalier de Recherche Clinique (Direction des Hôpitaux) lors des
appels d’offre de 1995 et 1996. Nous remercions également Samuel Aballéa pour sa participation rigoureuse et efficace à l’analyse
des données d’enquête.
Une 1ère version de ce texte a fait l’objet d’une communication orale au colloque du Collège des Économistes de la Santé, L’état de la
réforme, qui s’est tenu à Paris les 3 et 4 février 2000.
Le Health Utilities Index (HUI) est constitué d’une classification d’états de santé et d’une
fonction de pondération de ces états. La classification permet de décrire la santé d’un individu
ou d’une population à un moment donné et au cours du temps. Les états de santé étant
multidimensionnels, la théorie de l’utilité multiattribut de Keeney et Raiffa, prolongement de la
théorie de l’utilité espérée, permet de construire la fonction de pondération supposant que
chaque dimension du HUI est un attribut de la fonction d’utilité.
Après avoir rappelé les fondements théoriques retenus pour modéliser la fonction d’utilité
multiattribut associée au HUI3, l’enquête de révélation des préférences effectuée en population
française et la construction des fonctions d’utilité moyenne et médiane sont présentées et
discutées.
Le Health Utilities Index (HUI), développé par
Torrance et alii à l’Université de McMaster
(Canada), est une méthode générique de mesure des
états de santé et de la qualité de vie associée à la santé
(Feeny et alii, 1995; Torrance et alii, 1995; Torrance
et alii, 1996; HUG/HUI Web page). Il est constitué
d’une classification d’états de santé et d’une
fonction d e pondératio n de ces états. La
classification repos e sur u ne concep tion
multidimensionnelle de la santé. Elle permet de
décrire l’état de santé d’un individu ou d’une
population à un moment donné et au cours du temps
et repose plutôt sur des concepts de capacité
fonctionnelle que de performance. Le choix des
dimensions qui la composent a évolué au cours du
temps. La première version du HUI avec quatre
attributs de 4 à 8 niveaux (activité physique, activité
habituelle, fonction socio-psychologique et
problèmes de santé) s’inscrit dans la ligne des
travaux de Bush sur l’Index du Quality of
Well-Being (Fanshel et Bush, 1970, Kaplan et Bush,
1982). La deuxième version (7 dimensions de 3 à 5
niveaux : sensation, mobilité, émotion, cognition,
activité élémentaire, douleur, fertilité), publiée au
milieu des années quatre-vingt, introduit surtout les
apports des travaux de Cadman sur les dimensions de
l’état de santé considérées comme importantes à
l’issue d’une enquête en population (Cadman et
Goldsmith, 1986 ; Cadman et alii, 1986). Le HUI2
étant construit pour être, principalement, un outil
d’évaluation de l’état de santé d’enfants (ayant été)
atteints de cancer, le développement de la
classification HUI3 avait, lui, pour objectif de
disposer d’un instrument pouvant être utilisé dans
une population quelles que soient ses
caractéristiques démographiques ou médicales.
Cette dernière version retient ainsi 8 dimensions (la
vue, l’ouïe, l’élocution, la capacité à marcher, la
dextérité, l’état psychologique, la mémoire et la
capacité à réfléchir et la douleur) avec chacune 5 à 6
niveaux. Un état de santé est donc un vecteur de 8
éléments, le premier indique le niveau pertinent sur
la première dimension (la vue) pour l’individu dont
la santé est décrite, le second, le niveau sur la seconde
dimension (l’ouïe). Au total, 972 000 états de santé
sont possibles. La fonction de pondération permet de
valoriser les états de santé les uns par rapport aux
autres sur une échelle allant de 0 à 1. Ses principes
fondateurs sont, d’une part, que les individus ont des
préférences pour les états de santé, qu’ils peuvent les
révéler et, d’autre part, que ces préférences
individuelles doivent être prises en compte lorsqu’il
s’agit de comparer ou de choisir, en univers risqué,
entre des actions de santé dont les conséquences
s’expriment par différents états de santé. Cette
fonction s’appuie donc sur la théorie économique
des choix rationnels axiomatisée par von Neumann
et Morgenstern (1947) selon laquelle l’utilité,
c’est-à-dire le niveau de satisfaction subjective, est
le critère dont les individus cherchent à maximiser
l’espérance mathématique lorsqu’ils font des choix
en univers risqué. La fonction de pondération du HUI
est la fonction d’utilité collective associée aux états
de santé de la classification, construite sur la base des
préférences recueillies auprès d’un échantillon de
personnes appartenant à la population générale. Les
états de santé étant multidimensionnels, la théorie de
l’utilité multiattribut de Keeney et Raiffa (1976),
prolongement de la théorie de l’utilité espérée
lorsque les conséquences sont complexes, permet
plus spécifiquement de construire cette fonction
d’utilité en supposant que chaque dimension du HUI
est un attribut de la fonction d’utilité.
Le HUI est donc un instrument à la gamme d’usages
très étendue :
- l’existence d’une classification d’états de santé
génériques aux propriétés métrologiques évaluées
lui permet de satisfaire les trois caractéristiques
indispensables à une méthode de mesure d’états de
santé que sont la capacité de discrimination, celle
d’évaluation et celle de prédiction ;
- le fondement théorique de la fonction de
pondération par les préférences le rend conforme aux
exigences actuelles de l’analyse économique des
actions de santé et plus particulièrement aux
recommandations en matière d’analyse
coût-efficacité (Gold et alii, 1996). Selon celles-ci,
les méthodes prenant en compte simultanément les
éléments de durée et de qualité de vie doivent être les
méthodes de référence pour évaluer l’efficacité. La
classification et la fonction, combinées à des
informations quant à la durée de survie, permettent,
en effet, d’intégrer les préférences des individus
dans la quantification des conséquences et de
disposer d’une mesure plus puissante de la notion
d’efficacité que les indicateurs physiques
unidimensionnels traditionnellement utilisés
- Buron et alii, 1997a).
Après avoir rappelé les fondements théoriques
retenus pour modéliser la fonction d’utilité
multiattribut associée à la classification française du
HUI3
[1], cet article décrit le protocole de révélation
des préférences individuelles développé et analyse
les données recueillies au cours de l’enquête
effectuée en population française en juin 1999. Les
fonctions d’utilité multiattribut des individus moyen
ou médian sont présentées et discutées.
Fondements théoriques et
méthodologiques
Théorie de l’utilité multiattribut
La théorie de l’utilité multiattribut permet, à la fois,
de modéliser, en univers risqué, les préférences pour
les états de santé multidimensionnels de la
classification HUI3 et de traiter le caractère
multidimensionnel de l’état de santé en évitant de
mobiliser une approche globale (parfois qualifiée
d’holistique, Fischer, 1979) qui consisterait à révéler
directement les préférences individuelles pour les
972 000 états de santé de la classification HUI3.
Dans ce cadre théorique, la fonction d’utilité
multiattribut u E u x x x j j i j j ( ) ( ,..., ,..., ) ( ) ( ) ( ) =1 8
associée aux états de santé E j j ( =1,..., 972 000) est
caractérisée par p lusieurs arguments qui
correspondent respectivement à un niveau
particulier de chacune des huit dimensions
(attributs) de la classification. La spécificité de la
théorie de l’utilité multiattribut est d’établir, sur la
base de l’ancrage axiomatique de la théorie de
l’utilité espérée, des hypothèses supplémentaires
permettant d’exprimer une fonction d’utilité
multiattribut comme une co mbinaison
mathématique f des fonctions d’utilité X pour
i chacun des attributs X (fonctions d’utilité
i uniattribut conditionnelles) :
Une telle approche permet donc d’évaluer
indirectement la fonction d’utilité multiattribut des
différents états de la classification, à partir de
l’évaluation d’éléments plus simples et moins
nombreux.
L’hypothèse fondamentale de la théorie de l’utilité
multiattribut est l’hypothèse d’indépendance en
termes d’utilité (Farquhar, 1977 ; Fischer, 1979 ;
Fishburn, 1965 ; Keeney, 1971,1974 ; Keeney et
Raiffa, 1976). Selon cette hypothèse, un attribut X
i (ou un sous-ensemble d’attributs) est dit
indépendant en termes d’utilité de son ensemble
complémentaire si l’ordre de préférence sur des
loteries, dont les états de santé diffèrent les uns des
autres uniquement sur le niveau de l’attribut X, est
i identique si l’on modifie le niveau des attributs de
l’ensemble complémentaire. Si cette hypothèse
seule est vérifiée pour chacun des huit attributs, la
fonction d’utilité multiattribut est dite multilinéaire
(1). Cette hypothèse renforcée ou complétée conduit
aux formes multiplicative (2) ou additive (3) :
où :
- a fonction d’utilité multiattrib ut
u E u x x x( ) ( ,..., ,..., )=, définie sur les états de
i1 8 santé E caractérisés par 8 attributs (i =1,2,..., 8), est
n ormalisée sur [0,1 ] de sorte que
- * *
-
u E u x x x i ( ) ( ,..., ,..., ) * * = = 1 8 1
et u x i ( ) = 1 8 0 où xi* représente le
u x x x ) ( ,..., ,..., o o o o =
meilleur niveau de l’attribut Xi et xio le pire niveau de
cet attribut ;
- les fonctions d’utilité uniattribut conditionnelles
ulement
x( ), définies sur l’attribut X sont éga
i ii normalisées sur [0,1], telles que u x i i ( ) * =1 et
u x i i ( ) o =0;
- les’échelle, telles que
k sont des constantes d o o
i k u x x x x x i i i i =- + ( ,..., , , ,..., ) *1 1 1 8o o, qui correspondent
respectivement aux utilités des états de santé
extrêmes, pondérations respectives des utilités
uniattributs conditionnelles. Un état extrême associé
à un attribut particulier est tel que tous les attributs
sont caractérisés par leur niveau le plus bas (°), sauf
l’attribut concerné caractérisé, lui, par son niveau le
plus élevé (* ) ;
- les paramètres k k k, ,...,2 8 sont des paramètres
ij ij...1 1 d’interaction d’ordre 2,3,…,8.
Dans la lignée des travaux de Torrance et alii, 1996,
la modélisation que nous avons retenue pour
construire la fonction d’utilité multiattribut repose
sur un double choix : d’une part, celui d’une fonction
d’utilité multiattribut de forme multiplicative,
d’autre part, l’adhésion au mode de construction
qualifié d’approche explicitement décomposée. Le
choix de la forme multiplicative résulte d’un
compromis entre le souci d’une forme qui représente
au mieux les caractéristiques des préférences,
empiriquement révélées, et l’impératif de réduction
de la réalité, nécessaire pour que le protocole
empirique de révélatio n des préféren ces
individuelles ait les qualités d’acceptabilité
indispensables. La composition multiplicative a
aussi l’intérêt, contrairement à la forme additive, de
tenir compte des interactions entre les préférences
sur les différents attributs d’un état de santé. De plus,
un protocole de révélation des préférences fondé sur
la forme multiplicative permet d’évaluer une
fonction d’utilité additive, les deux formes ayant la
plupart de leurs paramètres en commun. Il existe
deux principaux modes de construction d’une
fonction d’utilité p our des conséquences
multidimensionnelles : l’approche « statistique » et
l’approche « explicitement décomposée » (Farquhar,
1977; Fishburn, 1965; Keeney et Raiffa, 1976). La
première approche permet d’estimer statistiquement
la fonction d’utilité multiattribut à partir des utilités
révélées po ur un cert ain nombre d’états
multiattributs, soit en utilisant une analyse de
variance (Anderson, 1970) soit une régression par
les moindres carrés ordinaires (Fischer, 1979). La
limite importante de cette approche est que ses
résultats ne sont valides que dans le cas d’un nombre
restreint d’attributs (six au plus) (Fischer, 1979 ;
Llewellyn-Thomas et alii, 1984). L’approche
explicitement décomposée permet, quant à elle, de
réduire le nombre de jugements nécessaires à
l’obtention des utilités associées à des conséquences
multidimensionnelles et de disposer d’information
sur les effets distincts des différentes dimensions
(Buron et alii, 1997a). Elle est donc particulièrement
adaptée quand la fonction d’utilité multiattribut est
définie sur de nombreux attributs comme c’est le cas
de la classification HUI3.
Retenir cette approche pour construire une fonction
d’utilité multiplicative d’états de santé implique de
révéler les préférences, en univers risqué, pour les
différents niveaux de chaque attribut de la
classification HUI3 et pour les états de santé
multidimensionnels extrêmes de type
o o
( ,..., , , ,..., ) * x x x x x i 1o o. Cependant, pour des
i i1 1 8- + raisons de spécificité de la notion d’état de santé mais
également de faisabilité, certaines modifications ont
du lui être apportées.
Adaptation de l’approche explicitement
décomposée
Tout d’abord, nous avons été amenés à modifier la
spécification des états de santé extrêmes. Plutôt que
d’utiliser les états de santé extrêmes de type
o o
( ,..., , , ,..., ) * x x x x x i i i1 1 1 8o o- +, tels qu’ils sont définis
par la théorie multiattribut, nous avons retenu des
* *
états extrêmes de type( ,..., , , ,..., ) * * x x x x x i i i1 1 1 8- +o. En
effet, les personnes enquêtées appartenant à la
population générale dans un état du type
( ,..., ,..., ) * * * x x x i1 8, ou dans un état très proche de
celui-ci au moment de l’enquête, la spécification
traditionnelle des états extrêmes caractérisée par un
seul attribut à son niveau optimal (* ) et tous les autres
à leurs pires niveaux (°), aurait rendu ces états
extrêmes difficiles à évaluer.
La spécification retenue
[2], inverse de celle
trad itionnellement définie par la théo rie
multiattribut, a des implications sur le mode de
construction de la fonction d’utilité multiattribut. En
effet, elle revient à changer le référent des
pondérations des fonctions uniattributs et implique
de raisonner, dans un premier temps, en termes de
désutilité.
La fonction de désutilité multiplicative d’états de
santé est donc la suivante :
dans lesquelles les paramètres
[3] c c, et $
u
ii correspondent respectivement aux désutilités des
* *
états extrêmes ( ,..., , , ,..., ) * *
x x x x x i i i1 1 1 8- +o, au
paramètre exprimé en fonction de ces désutilités
des attributs. Elle autorise, ensuite, la construction
de la fonction d’utilité multiattribut puisque
u E u E( ) $( )= -1.
L’obtention des paramètres de la fonction de
désutilité multiplicative nécessite le recours à des
méthodes de révélatio n des préférences
individuelles en univers risqué adaptées au champ de
la santé (équivalent probabiliste et équivalent
certain). Compte tenu de la spécification qualitative
des conséquences, la méthode de l’équivalent
probabiliste (EP) semblait la plus pertinente.
Cependant, son utilisation exclusive risquait de
rendre le recueil long et répétitif
[4]. Nous avons donc
également mobilisé une méthode de révélation des
préférences en univers certain (méthode de l’échelle
visuelle analogique, EVA) conduisant à l’obtention
de valeurs
[5]. Les valeurs et utilités révélées pour les
mêmes états de santé ont ensuite été mises en relation
afin de déterminer une fonction de transformation de
toute valeur en utilité. Cette dernière étape prend
appui sur le cadre théorique développé par Dyer et
Sarin, 1979. La forme relationnelle entre valeurs et
utilités peut alors être interprétée en termes
d’attitude à l’égard du risque en étendant, au
contexte multidimensionnel, le travail de Dyer et
Sarin (1982). En effet, sous certaines hypothèses, il
est possible d’établir une relation de la forme
u E g v E( ) [ ( ) ]=, entre valeurs et utilités, et
d’interpréter la fonction de transformation
g en
termes d’attitude à l’égard du risque « relatif »
[6]
(Buron, 1999).
Agrégation des préférences
L’objectif de ce travail est, non seulement de
disposer d’informations sur les utilités que les
individus donnent à des situations de santé par la
spécification de fonctions d’utilité multiattribut
individuelles, mais aussi de construire une fonction
d’utilité multiattribut pour l’ensemble d’un groupe
de personnes issues de la population générale. Ceci
nous oblige alors, d’une part, à accepter l’hypothèse
si controversée de la comparabilité des utilités
individuelles et, d’autre part, à adopter une règle
d’agrégation qui ne peut qu’être discutable.
La procédure de construction de cette fonction
d’utilité de l’ensemble des personnes interrogées la
plus classique suppose de construire la fonction
d’utilité multiattribut de chaque individu enquêté à
partir des préférences qu’il a révélées. La fonction
d’utilité multiattribut « collective » est alors une
fonction de ces fonctions individuelles (ou
fonctionnelle). À l’exclusion d’une fonctionnelle
dictatoriale, qui fait de la fonction d’utilité d’un
individu celle de l’ensemble du groupe, les
fonctionnelles les plus simples sont linéaires, un
poids qui peut être le même (moyenne) étant attribué
à chaque fonction individuelle. Une autre procédure
consiste à construire un individu fictif. La fonction
d’utilité « collective » est alors la fonction d’utilité
multiattribut de l’individu fictif agrégé. Seule la
seconde approche est présentée dans cet article.
Nous avons retenu deux définitions de l’individu
fictif : l’individu moyen et l’individu médian. Si le
premier met l’accent sur l’intégration de l’intensité
des préférences dans l’agrégation, le second donne
un poids égal à chaque individu, quelles que soient
ses préférences. Cette seconde agrégation
correspond donc davantage à une logique de vote.
Dans les deux cas, l’agrégation par construction d’un
individu fictif est incompatible avec la construction
d’intervalle de confiance sur les paramètres de la
fonction d’utilité des individus moyen et médian.
L’analyse de la variabilité des paramètres
supposerait de définir d’autres individus agrégés
fictifs.
L’enquête de révélation des préférences
en population française
Protocole de révélation des préférences
L’enquête s’est déroulée sous la forme d’un entretien
en face-à-face. Les méthodes de révélation ont été
appliquées en fixant
a priori à 1 la valeur du meilleur
état possible du HUI3 et en laissant le choix entre
deux états (pire état possible, décès) pour la valeur 0
(Patrick
et alii, 1994). La méthode de l‘EVA
[7] a été
utilisée pour révéler chacune des valeurs uniattributs
d u H UI 3 et les valeurs de 1 2 états
multidimensionnels. Ces 12 états étaient les 8 états
extrêmes nécessaires pour établir les paramètres
c de
la fonction de désutilité multiattribut, l’état qui
n’avait pas été choisi comme valant 0 (pire état
possible, décès) et 3 états multidimensionnels : MA
(2,1,1,1,1,1,1,3), MB (2,1,1,3,1,2,1,3) et VI (5,
1,1,3,1,1,3,1). Ces 3 derniers états ont été retenus
en supposant qu’ils seraient associés à des valeurs
distinctes et réparties sur l’ensemble de l’échelle. De
plus, MA et MB sont des états également
sélectionnés dans les travaux canadiens (Furlong
et
alii, 1998) ; ils sont donc importants dans la
perspective d’une comparaison ultérieure de nos
résultats. Les utilités de 5 états multidimensionnels
ont été révélées par la méthode de l’EP
[8], ce dernier
ensemble de données permettant l’établissement de
la fonction de transformation des valeurs en utilités.
Afin de familiariser la personne enquêtée avec la
classification HUI3, l’entretien débutait par une
description de son propre état de santé selon cette
classification. La notion de chronicité d’un état de
santé était ensuite introduite, en lui demandant
d’estimer le nombre d’années lui restant à vivre, en
se référant, soit à l’espérance de vie des Français de
même sexe et de même âge, soit à des informations
personnelles ou familiales. Dans la suite de
l’entretien, chaque fois qu’un état de santé était
présenté, la personne enquêtée devait imaginer qu’il
s’agissait de son propre état de santé et que celui-ci
resterait inchangé pendant le nombre d’années ainsi
défini, c’est-à-dire jusqu’à son décès. L’entretien
s’achevait par le recu eil d’in formatio ns
socio-démographiques.
En l’absence de travaux de recherche empiriques
français mobilisant la théorie de l’utilité
multiattribut dans le domaine de la santé, nous avons,
dans un premier temps, réalisé une enquête-pilote
auprès d’un échantillon de plus de 70 personnes
recrutées sur la base du volontariat
[9]. Nos objectifs
étaient non seulement de tester l’acceptabilité et la
faisabilité d’une enquête reposant exclusivement sur
l’emploi de méthodes de révélation des préférences
mais aussi d’obtenir des premiers résultats afin de
pouvoir réviser, si nécessaire, le choix de la
modélisation multiattribut pertinente lors de
l’enquête en population. Prenant appui sur les
conclusions positives de ce premier travail
d’enquête (Le Galès
et alii, 1997 ; Buron
et alii,
1997b, 1999), l’enquête en population générale a été
réalisée en juin 1999.
Population enquêtée
Un échantillon de 365 personnes issues de la
population générale française, âgées de 20 à 65 ans et
ne souffrant pas d’affection chronique ou
invalidante a été constitué par la méthode des quotas
selon cinq critères. Les répartitions par zone
géo graphiqu e
[10], par taille de commune
d’habitation
[11] et par CSP
[12] sont représentatives de
la population française. Les répartitions des effectifs
par sexe et âge (4 classes : [20-30 ans], [31-40 ans],
[41-50 ans], [51-65 ans]) sont, en revanche,
homogènes.
La procédure de recrutement reposait sur une
sélection aléatoire des individus dans chacune des
grandes zones géographiques à partir de l’annuaire
téléphonique. Les entretiens ont été réalisés au
domicile des personnes interrogées par 30
enquêteurs formés au matériel spécifique de
révélation des préférences. Ils utilisaient un cahier de
consignes dans lequel figuraient à la fois les
instructions les concernant pour la conduite de
l’entretien et les instructions qu’ils devaient lire à la
personne enquêtée. De manière à minimiser le biais
imputable au discours de l’enquêteur, ce cahier
devait être strictement respecté. De plus, chaque
enquêteur ne réalisait qu’un nombre limité
d’entretiens (15 au maximum).
Les caractéristiques socio-démographiques de
l’échantillon sont décrites dans le tableau 1.
Tableau 1
caractéristiques socio-démographiques de
l’échantillon
Tableau 1 : caractéristiques socio-démographiques de
l’échantillon
Variable Modalités N (%)
Femmes 184 (50,4%)
Sexe
Hommes 181 (49,6%)
[20-30 ] 97 (26,6% )
[31-40 ] 89 (24,4%)
Age
[41-50 ] 94 (25,8%)
[51-65 ] 85 (23,3%)
M
arié ou vivantmaritalement 246 (67,8%)
87 (24,0% )
Statut matrimonial Célibataire
Divorcé (e ) 21 (5,8%)
Veuf (ve ) 9 (2,5%)
Actif 246 (67,4%)
Inactif 63 (17,3% )
Emploi Congé maladie 5 (1,4 %)
Chômage 14 (3,8%)
Autre 37 (10,1%)
Aucun ou CEP 41 (11,3%)
CAP 73 (20,1%)
BEPC 24 (6,6% )
Niveau de diplôme
BEP 40 (11,0%)
Bac 51 (14,0%)
Bac et plus 134 (36,9 %)
Aucune 213 (58,4%)
Pratique religieuse Occasionnelle 111 (30,4%)
Régulière 41 (11,2%)
< 3 000 F 17 (4,7%)
3-6 000 F 45 (12,6%)
Revenu 6-12 000 F 120 (33,5%)
12-20 000 F 112 (31,3%)
> 20 000 F 64 (17,9%)
0 105 (28,8%)
1 57 (15,7%)
Nombre d’enfants 2 124 (34,1%)
3 50 (13,7%)
4 et plus 28 (7,7%)
Faisabilité du protocole de révélation des
préférences
Après avoir donné leur accord pour participer à
l’enquête, les personnes enquêtées, qui n’avaient
aucune familiarité avec les méthodes mobilisées au
cours de l’enquête, ont, toutes, mené à son terme
cette interrogation complexe. Les entretiens ont duré
une heure en moyenne. La concentration des
enquêtés et leur facilité à comprendre les questions
posées ont été év aluées gl obal ement et
qualitativement par les enquêteurs, en fin
d’entretien. Les difficultés rapportées, qui ont pu
rendre nécessaire la relecture des consignes ou la
fourniture d’explications supplémentaires par les
enquêteurs, relèvent le plus souvent de difficultés
d’arbitrage et non de l’incompréhension des
méthodes.
État de santé de la population interrogée
L’enquête devait concerner des personnes plutôt en
bonne santé. Ceci s’est vérifié, puisque l’état de
santé le plus prévalent (15,9%) est l’état (11111111).
Les niveaux de capacité médians des différents
attributs sont tous égaux à l (pleine capacité), sauf
pour la douleur (niveau 2). De plus, pour 4 attributs
(ouïe, élocution, marche et dextérité manuelle), le
troisième quartile est aussi égal à 1. Pour les autres, le
troisième quartile est au niveau 2.
Chronicité des états de santé et choix de l’ancrage
des préférences
L’enquête a effectivement concerné des états de
santé chroniques puisque la durée moyenne sur
laquelle les états ont été évalués est de 40,1 ans
(médiane de 40).
Les consignes relatives à l’ancrage inférieur des
préférences multiattributs n’ont pas été respectées
par 10 individus qui ont valorisé à la fois l’état le pire
possible et le décès à 0. Lorsque la borne inférieure
est clairement identifiée, 93,2 % des personnes ont
choisi le pire état de santé et les 6,8 % restantes le
décès. Ce choix n’est pas lié aux variables
socio-démographiques de l’individu interrogé, ni à
son état de santé mesuré par le nombre d’attributs
ayant au moins une dégradation (P > 0,10 pour toutes
les variables). Toutefois, ces résultats statistiques
doivent être mis en rapport avec le très faible nombre
de personnes ayant choisi le décès (24 versus 341).
Agrégation des données individuelles et définition
des individus moyen et médian
Les individus agrégés (moyen et médian) ont été
calculés après exclusion des réponses jugées comme
non acceptables et en considérant séparément les
parties uniattribut et multiattribut.
Pour la partie uniattribut, les motifs d’exclusion sont
de deux types : d’une part, la valorisation
systématique à 0 ou à 100 de tous les niveaux
intermédiaires d’un même attribut, et ce pour
plusieurs attributs, d’autre part, le non-respect de
l’ordre logique de certains niveaux sur plusieurs
attributs puisque, pour la plupart, les niveaux sont
logiquement ordonnés. Au final, le nombre
d’individus exclus pour le calcul des individus
agrégés est assez faible (8), ce qui permet d’estimer
les valeurs moyennes et médianes sur 333 personnes
(échelle "Pire état possible"-"Parfaite santé").
Pour les préférences multiattributs, les réponses de
certains individus n’ont pu être conservées du fait
d’une erreur au moment de la réalisation de
l’entretien (changement d’ancrage selon les
méthodes EVA et EP). D’autre part, les préférences
pour les états MA et MB étant ordonnées, les
individus ayant inversé MA et MB en valeur ou en
utilité ont été exclus. Le calcul des individus moyen
et médian intègre finalement les données de 275
individus (échelle "Pire état possible"-"Parfaite
santé").
Les tableaux 2 et 3 présentent les valeurs et utilités
directement observées dans l’échantillon pour les
états uni et multiattributs ainsi que les valeurs et
utilités pour les individus agrégés. Du fait du faible
nombre d’individus ayant choisi le décès comme
borne inférieure, les données présentées concernent
uniquement les individus qui ont choisi comme
borne inférieure le pire état possible, soit 341
personnes.
Les valeurs uniattributs
Pour chaque attribut, la valeur moyenne des
différents niveaux est cohérente avec leur ordre
logique. On observe une forte variabilité des
valorisations (écarts-types compris entre 14,9 et
27,1), qui semble cependant plus faible pour le
niveau de capacité adjacent à l’incapacité totale.
L’attribut « élocution » est celui pour lequel les
écarts-types sont les plus élevés, et ce, pour tous les
niveaux.
Les valeurs multiattributs
Le décès immédiat est la conséquence la plus
faiblement valorisée (10,4). Les états MA et MB sont
ordonnés de façon cohérente. Dans la mesure où MB
correspond à MA, avec un attribut supplémentaire
fortement dégradé, l’état MB ne devait pas avoir une
valorisation supérieure à celle de MA. En dehors du
décès (écart-type = 15,6), on observe de très fortes
variabilités (écarts-types entre 21,4 et 28,4), que ce
soit pour les états extrêmes ou les états MA, MB et
VI.
Les utilités multiattributs
Pour tous les états évalués (y compris le décès),
l’utilité moyenne est supérieure à la valeur moyenne.
L’ordre des préférences en valeur et en utilité est le
même. La variabilité des utilités est encore plus
importante que celle observée pour les valeurs
(écarts-types compris entre 25,2 et 32,1).
Tableau 2
valeurs observées pour les niveaux de capacité des attributs et construction des valeurs pour les
individus agrégés moyen et médian
Tableau 2 : valeurs observées pour les niveaux de capacité des attributs et construction des valeurs pour les
individus agrégés moyen et médian
Échantillon total Individus agrégés (Échantillon retenu après exclusion )
Effectif Moyenne Écart-type Médiane Effectif Individumoyen Écart-type Individumédian
Vue
5 341 15,3 16,8 10 333 15,4 16,7 10
4 341 35,2 22,0 32 333 35,5 21,5 32
3 341 50,3 23,6 50 333 50,1 23,4 50
2 341 85,9 15,0 90 333 85,8 15,1 90
Ouïe
5 341 22,8 19,8 20 333 22,9 19,4 20
4 341 35,0 21,9 33 333 35,4 21,4 35
3 341 56,6 24,9 60 333 56,8 24,8 60
2 341 64,9 25,4 70 333 65,1 25,3 70
Elocution
4 341 29,2 23,1 22 333 29,4 22,8 22
3 340 47,8 27,1 50 332 48,0 26,8 50
2 341 65,5 25,2 70 333 65,6 25,0 70
Marche
5 341 12,1 14,9 10 333 12,0 14,2 10
4 341 23,9 18,7 20 333 23,8 18,1 20
3 341 45,2 23,4 50 333 45,5 23,2 50
2 341 68,3 23,9 75 333 68,8 23,5 75
Dextérité
5 341 14,4 15,8 10 333 14,2 14,8 10
4 341 27,2 19,5 25 333 27,4 18,9 25
3 341 42,2 23,4 45 333 42,5 23,1 45
2 341 63,4 25,1 70 333 64,0 24,8 70
État psychologique
4 341 12,0 15,1 10 333 11,9 14,4 10
3 341 30,9 22,2 30 333 31,1 21,8 30
2 341 75,7 22,6 82 333 76,3 21,8 85
Mémoire et capacité à réfléchir
5 341 17,8 17,2 10 333 17,7 16,4 12
4 341 37,1 22,0 37 333 37,3 21,5 38
3 341 56,8 24,1 60 333 57,3 23,5 60
2 341 71,6 23,0 80 333 72,2 22,2 80
Douleur
4 341 18,8 15,6 15 333 18,7 14,8 15
3 341 52,1 22,9 55 333 52,4 22,7 58
2 341 76,1 21,8 85 333 76,6 21,3 85
L’introduction dans l’analyse des variables
socio-démographiques disponibles (âge, sexe,
position professionnelle, niveau de revenu et
pratique d’une religion), ne permet pas de
déterminer de facteurs prédictifs des valeurs et
utilités attribuées aux états multidimensionnels.
Fonction de transformation des valeurs en utilités
Pour disposer d’une fonction de transformation des
valeurs en utilités, nous avons analysé, pour les
individus moyen et médian, la forme relationnelle
entre les valeurs et les utilités des états MA, MB, VI,
CEL et décès, les préférences pour ces états ayant été
révélées par EVA et par EP au cours de chaque
entretien. Après avoir vérifié la cohérence de
l’ordonnancement des préférences en certitude avec
celui obtenu en univers risqué, les modèles
d’ajustement suivants ont été testés (Buron, 1999) :
Ajustement A (linéaire) :
Ajustement B (exponentiel) :
Ajustement C (logarithmique) :
Ajustement D (puissance-log) :
avec α = k et β = w
Ajustement E (puissance) :
Les quatre premiers modèles correspondent aux
relations théoriques établies entre fonctions d’utilité
et de valeur par Dyer et Sarin (1979), tandis que
certains travaux relatifs aux préférences pour des
états de santé ont montré la pertinence du cinquième
(Llewellyn-Thomas et alii, 1984 ; Mehrez et Gafni,
1987 ; O’Connor et alii, 1987 ; Torrance, 1976,
Torrance et alii, 1996; Read et alii, 1984; Wolfson et
alii, 1982).
Tableau 3
valorisations observées des états de santé multidimensionnels (en valeur et en utilité) dans l’échantillon
total et construction des valoraisations pour les individus agrégés moyen et médian
Tableau 3 : valorisations observées des états de santé multidimensionnels (en valeur et en utilité) dans l’échantillon
total et construction des valoraisations pour les individus agrégés moyen et médian
Échantillon total Individus agrégés (Échantillon retenu après exclusion )
Valeurs multiattribut
Effectif Moyenne Ecart-type Médiane Effectif Individu moyen Ecart-type Individu médian
Vue 341 23,1 22,8 15 275 22,0 21,9 15
Ouïe 341 42,6 26,0 40 275 41,5 25,8 40
Elocution 340 38,8 24,8 40 274 38,2 25,1 38,5
Marche 340 31,2 22,8 30 275 30,3 22,5 26
Dextérité 341 36,4 24,6 34 275 35,1 24,1 30
Etat psychologique 341 18,2 24,2 5 275 18,1 24,1 5
Mémoire et capacité à réfléchir 341 30,1 28,4 20 275 29,2 27,6 19
Douleur 341 24,2 24,2 15 275 23,6 24,2 12
MA 341 76,7 21,4 85 275 78,8 19,8 87
MB 339 56,3 25,8 64 274 55,3 26,2 65
VI 341 36,3 25,1 34 275 36,0 25,3 33
Décès 331 10,4 15,6 5 275 10,4 15,8 4
Utilités multiattribut
Effectif Moyenne Écart-type Médiane Effectif Individu moyen Écart-type Individu médian
CEL* 340 64,2 32,1 75 275 66,5 30,9 75
MA 341 80,0 25,2 92,5 275 83,9 21,4 92,5
MB 341 71,0 26,9 75 275 71,3 26,5 75
VI 341 56,3 31,8 60 275 57,6 31,2 65
Décès 340 37,8 31,7 35 275 39,1 31,5 35
CEL : état extrême de l’attribut élocution.
La démarche adoptée par Dyer et Sarin consiste à
caractériser axiomatiquement une fonction de valeur
« mesurant » les différences de préférence entre des
conséquences certaines, puis à définir une fonction
d’utilité de VNM sur l’ensemble des indices
(associées aux conséquences) de la fonction de
valeur en certitude, de sorte qu’une fonction d’utilité
de VNM puisse être exprimée par la forme
u v E[ ( ) ].
Dans ce cadre, toutes les propriétés d’une fonction
d’utilité de VNM, définie traditionnellement sur des
conséquences, s’appliquent alors à
u v E[ ( ) ],
supposée monotone croissante en
v E( ) et deux fois
continûment dérivable. Ainsi,
u v E[ ( ) ] a pour
propriété d’être une fonction d’utilité cardinale
faible, c’est-à-dire unique à une transformation
affine positive près (échelle d’intervalle
[13] ). Cette
propriété essentielle de l’échelle permet, non pas
d’affirmer que l’utilité d’un état de santé est le
multiple d’une autre utilité, mais de comparer les
différences entre les entités mesurées. Dans le cadre
des analyses coût-efficacité, une telle propriété, bien
quenécessaire et suffisante pourcertaines situations,
notamment quand on travaille sur une même
fonction de production, devient insuffisante quand il
s’agit de comparer en termes incrémentaux des
stratégies ayant des échelles distinctes. En l’absence
de mesures d’utilité qui possèdent à la fois un
fondement axiomatique et des propriétés de
cardinalité forte, la fonction d’utilité précédemment
définie peut être utilisée à défaut. Bien que cette
démarche soit discutable, il s’agit d’un problème non
résolu, voire non évoqué dans la littérature.
La détermination, pour les individus moyen et
médian, du meilleur modèle d’ajustement a été
effectuée en deux temps. Dans un premier temps, le
paramètre α (et β dans le cas de l’ajustement D) de
chaque modèle a été estimé de telle sorte qu’il
minimise le RMSE (Root Mean Square Error) du
modèle (Dyer et alii, 1973 ; Fishburn et
Kochenberger, 1979). Le critère du RMSE, qui
correspond à la racine carrée de l’erreur carrée
moy enn e (MSE), tel que MSE =
oùN=5états(MA, MB,
CEL, VI et décès), permet de mesurer et juger la
proximité de l’ajustement de chaque modèle estimé
u v E e [ ( )]aux données observées u E( ).
Une fois le meilleur estimateur α (et β) obtenu pour
chaque modèle d’ajustement, les modèles ont été
comparés sur la base de leurs RMSE respectifs. Afin
de juger de sa proximité à la réalité, et en suivant les
travaux de Keller (1985), un modèle a été considéré
comme acceptable quand son RMSE était inférieur
ou égal à 0,055. Le modèle ayant le plus faible RMSE
a alors été considéré comme le modèle ajustant le
mieux la relation entre valeurs et utilités.
Au terme de cette procédure, nous avons donc retenu
le modèle puissance pour l’individu moyen comme
pour le médian (tableau 4). Ce résultat est cohérent
avec les études, déjà citées, qui concernaient la santé.
Le modèle linéaire est celui dont les valeurs des
RMSE sont les plus élevées. Or la forme
relationnelle linéaire exprime la neutralité vis-à-vis
du risque « relatif » et signifie que les choix en univers
risqué ne sont déterminés que par les différences de
préférence sur les états de santé certains, le risque
inhérent à la situation décisionnelle n’influençant
pas le choix. Les individus de notre échantillon ne
sont donc, ni en moyenne ni en médiane, neutres
vis-à-vis du risque « relatif ». Ceci est confirmé par le
signe de la mesure de l’attitude vis-à-vis du risque
« relatif » dans le cas du meilleur modèle
d’ajustemen t (modèle puissance) :
v E r v E v ( ) [ ( )] = -1 α =1 - 0,47. L a valeur du
paramètre α étant inférieure à 1, elle autorise à
conclure que les individus enquêtés expriment, en
moyenne, une aversion vis-à-vis du risque« relatif ».
Fonctions d’utilité multiattributs des individus
moyen et médian
Le choix du meilleur modèle d’ajustement de la
relation entre valeurs et utilités effectué, les valeurs
uniattributs ont été converties en désutilités
uniattributs ( $( ) ( ) )u x v x i i = -10 47. Les paramètres
,
c de l’équation (I) ont été calculés à partir des
i valeurs (directement mesurées) des états extrêmes,
d’abord converties, par la même relation que
précédemment, en utilités puis transformées en
désutilités ( [ ( c v x x x x i i i i = -- + 11 1 1 847.
,... , , ,..., ) * * * * , x0 o
Enfin, le paramètre c a été obtenu en résolvant
l’équation (I’) et les formules de calcul de la
désutilité et de l’utilité de tout état de la classification
HUI3 ont été établies (tableau 5) pour l’individu
moyen.
La même procédure a été suivie pour construire la
fonction d’utilité pour l’individu médian. Cette
fonction étant très proche de la précédente, ses
paramètres ne sont pas présentés ici. En particulier,
les paramètres c des deux fonctions sont identiques,
appuyant, pour les deux fonctions, la pertinence du
modèle multiattribut multiplicatif.
Les utilités des états extrêmes, si elles ne peuvent
être interprétées selon la théorie de l’utilité
multiattribut comme les poids relatifs des attributs,
permettent, cependant, de distinguer les attributs état
psychologique et vue pour lesquels les utilités des
états extrêmes sont les plus faibles : 0,46 et 0,49
respectivement. Globalement, les écarts entre
attributs restent limités : l’utilité extrême la plus
faible est de 0,46, la plus élevée de 0,66 pour
l’attribut ouïe.
Il est possible de calculer l’utilité des états MA, MB,
VI et CEL dont les utilités ont été mesurées
directement. La comparaison de ces utilités
calculées aux utilités observées constitue un premier
indicateur de la validité des fonctions construites
pour les individus moyen et médian (tableau 6). En
effet, lors de la construction de la fonction d’utilité
multiattribut de l’individu moyen ou du médian, ces
utilités observées n’ont été utilisées, sous forme
agrégée, que pour estimer la fonction de
transformation des valeurs en utilités et non pour
estimer les paramètres de la fonction d’utilité
eux-mêmes. Les faibles différences absolues entre
utilités observées et calculées pour un individu
moyen ou médian (les différences absolues sont
comprises entre 0,0003 et 0,0356 pour le premier et
entre 0,0347 et 0,389 pour le second) ainsi que les
petites valeurs du RMSE (0,0288 et 0,3643),
orientent donc vers une conclusion favorable.
De même, comme le montrent les dernières colonnes
du tableau 6, les résultats obtenus par une
modélisation de la fonction multiattribut de type
additif, en termes de différences entre utilités
calculées et observées comme de valeurs des RMSE,
ne remettent pas en cause le choix du modèle
multiplicatif.
Tableau 4
meilleur modèle d’ajustement de la relation entre valeurs et utilités (N= 275)
Tableau 4 : meilleur modèle d’ajustement de la relation entre valeurs et utilités (N= 275)
Linéaire (A) Puissance (E) Exponentiel (B) Logarithmique (C ) Puissance-log (D)
rmse α rmse α rmse α rmse k w rmse
Moyenne 0,218 0,47 0,044 2,16 0,091 9,68 0,067 Ne converge pas
Médiane 0,262 0,36 0,055 3,02 0,127 42,92 0,081 Ne converge pas
Tableau 5
fonction d’utilité multiattribut pour l’individu moyen sur une échelle allant de 0 (6,6,5,6,6,5,6,5) à
1 (1,1,1,1,1,1,1,1)
Tableau 5 : fonction d’utilité multiattribut pour l’individu moyen sur une échelle allant de 0 (6,6,5,6,6,5,6,5) à
1 (1,1,1,1,1,1,1,1)
1/ Fonction de désutilité multiattribut pour un individu moyen
Fonction de désutilité multiattribut sur une échelle allant de 0 (pire état de santé possible) à 1 (meilleur état de santé possible)
$ ( ) ( / ) [ ( $ ) ]u E c cc u i i = + - Õ 1 1 1 8
i =1
Vue Ouïe Élocution Capacité à marcher Mémoire et
Dextérité État psychologique capacité à réfléchir Douleur
x1 $u1 x2 $u2 x3 $u3 x4 $u4 x5 $u5 x6 $u6 x7 $u7 x8 $u8
1 0,00 1 0,00 1 0,00 1 0,00 1 0,00 1 0,00 1 0,00 1 0,00
2 0,07 2 0,18 2 0,18 2 0,16 2 0,19 2 0,12 2 0,14 2 0,12
3 0,28 3 0,23 3 0,29 3 0,31 3 0,33 3 0,42 3 0,23 3 0,26
4 0,39 4 0,39 4 0,44 4 0,49 4 0,46 4 0,63 4 0,37 4 0,55
5 0,59 5 0,50 5 1,00 5 0,63 5 0,60 5 1,00 5 0,56 5 1,00
6 1,00 6 1,00 6 1,00 6 1,00 6 1,00
Paramètres de la fonction de désutilité multiattribut : c = – 0,990 c1 = 0,5118
c2 = 0,3408 c3 = 0,3659 c4 = 0,4316 c5 = 0,3909 c6 = 0,5546.
c7 0 4415=, c8 0 4952=,
2/ Fonction d’utilité multiattribut pour un individu moyen sur une échelle allant de 0 (6,6,5,6,6,5,6,5)
à 1 (1,1,1,1,1,1,1,1)
L’utilité de tout état de santé E est obtenue par la formule suivante : u E u E( ) $( )= -1
Forme simplifiée multiplicative : u E a a a a a a a a( ) , ( ) ,= × × × × × × × × -1 01 0 01 1 2 3 4 5 6 7 8
Vue Ouïe Elocution Capacité à marcher Dextérité Etatpsycholgique Mémoire etcapacité à réfléchir Douleur
x1 a1 x2 a2 x3 a3 x4 a4 x5 a5 x6 a6 x7 a7 x8 a8
1 1,00 1 1,00 1 1,00 1 1,00 1 1,00 1 1,00 1 1,00 1 1,00
2 0,96 2 0,94 2 0,93 2 0,93 2 0,93 2 0,93 2 0,94 2 0,94
3 0,86 3 0,92 3 0,89 3 0,87 3 0,87 3 0,77 3 0,90 3 0,87
4 0,80 4 0,87 4 0,84 4 0,79 4 0,82 4 0,65 4 0,84 4 0,73
5 0,70 5 0,83 5 0,64 5 0,73 5 0,77 5 0,45 5 0,76 5 0,51
6 0,49 6 0,66 6 0,57 6 0,61 6 0,56
Tableau 6
utilités calculées et observées des états MA, MB, VI et CEL selon la modélisation retenue (additive,
multiplicative) et l’individu agrégé (moyen, médian)
Tableau 6 : utilités calculées et observées des états MA, MB, VI et CEL selon la modélisation retenue (additive,
multiplicative) et l’individu agrégé (moyen, médian)
Modèle multiplicatiff Modèle additif
Uobs Ucalc Diffce Uobs Ucalc Diffce
MA 0,8387 0,8384 0,0003 MA 0,8387 0,8338 0,0049
MB 0,7127 0,6771 0,0356 MB 0,7127 0,6329 0,0798
Moyen VI 0,5758 0,5426 0,0332 VI 0,5758 0,4626 0,1132
CEL 0,6649 0,6340 0,0309 CEL 0,6649 0,6340 0,0309
RMSE = 0,0288 RMSE = 0,071
MA 0,9250 0,8896 0,0354 MA 0,9250 0,8879 0,0371
MB 0,7500 0,7847-0,0347 MB 0,7500 0,7671-0,0171
Médian VI 0,6500 0,6134 0,0366 VI 0,6500 0,5657 0,0843
CEL 0,7500 0,7111 0,0389 CEL 0,7500 0,7111 0,0389
RMSE = 0,0364 RMSE = 0,0507
Le travail présenté ici constitue, à notre
connaissance, la première tentative de révélation des
préférences individuelles pour des états de santé
menée en population générale française, à partir des
méthodes d’échelle visuelle analogique et
d’équivalent probabiliste.
Le nombre limité de questionnaires exclus aux
différents phases de la construction de la fonction
d’utilité multiattribut atteste que de telles démarches
permettent le recueil d’informations de qualité sur
les valeurs et les jugements que portent les individus,
en France, quant à la santé.
À la différence d’autres travaux (Johnson et alii,
1998), les personnes enquêtées qui ont été exclues
n’appartiennent pas à des groupes d’âge, de revenu
ou de diplôme particuliers. Une enquête en
face-à-face au domicile de la personne interrogée,
dont le coût est certes plus élevé, permet sans doute
de réduire les taux de refus ou d’abandon élevés, en
particulier lorsqu’ils sont associés à une enquête par
voie postale (Essink-Bot et alii, 1993 ; Johnson et
alii, 1998 ; Nord, 1991).
De même, le travail préalable sur la classification
(Costet et alii, 1998) a permis de disposer de
descriptions d’états de santé dont la validité de
contenu (Kirshner et Guyatt, 1985) avait clairement
été établie. Ceci a vraisemblablement facilité les
tâches d’évaluation et de jugement des personnes
enquêtées et réduit les biais généralement associés à
ce type d’évaluations contingentes (Kahneman et
Tversky, 1982).
Notre expérience souligne donc la nécessité
d’accorder un soin particulier, non seulement aux
aspects méthodologiques (choix des méthodes de
révélation, sélection des états à évaluer, … ), mais
aussi à des éléments plus pratiques (cahier de
consignes et d’instructions, supports visuels,
formation des enquêteurs… ).
Nos résultats con firment la variabilité
interindividuelle des préférences déjà rapportée
dans des populations anglo-saxonnes. Ses variations
ne peuvent être expliquées par les caractéristiques
socio-démographiques documentées au cours des
entretiens telles que l’âge, le sexe ou le niveau
socio-économique des répondants (Rosser et Kind,
1978; Carter et alii, 1976; Kaplan et alii, 1978). Ceci
n’est pas spécifique à notre travail : d’autres
recherches menées sur les préférences d’états de
santé échouent également à mettre en exergue des
caractéristiques socio-démographiques (telles que
l’âge, le sexe ou le niveau socio-économique) ou
culturelles des personnes interrogées. La variabilité
qui a pu être repérée jusqu’à présent ne peut être
expliquée par des différences des répondants (Carter
et alii, 1976 ; Kaplan et alii, 1978 ; Dolan et alii,
1996a). Deux études ont montré des relations
statistiquement significatives avec l’âge (Dolan et
alii, 1996b ; Johnson et alii, 1998). L’étude de
Johnson et alii ( 1998) met également en évidence
des relations statistiques avec le niveau d’éducation
et le niveau de revenu du répondant, les personnes
ayant un niveau de revenu plus faible ou un niveau
d’éducation moins élevé donnant des valeurs plus
élevées aux états de santé présentant des niveaux de
détérioration modérés ou élevés. Toutefois, les
conditions de construction de l’échantillon des
personnes interrogées au cours de cette enquête
étaient, de l’avis même de ses auteurs, une limite à la
validité de leurs résultats.
Nous n’avons également pas mis en évidence
l’influence de la catégorie socio-professionnelle, de
la région d’habitation ou de la taille de la commune
de résidence.
Le constat d'une forte variabilité, que l’analyse
statistique ne permet ni d’expliquer ni de réduire,
ouvre une interrogation quant au rôle qu’ont pu jouer
les modalités de détermination des préférences
elles-mêmes, qu’elles soient relatives au protocole
d’interview, au choix des méthodes de révélation ou
à l’entretien en face-à-face. Ainsi, le protocole
suppose une représentation très précise par
l’interviewé des différents niveaux de chacune des
dimensions. Face à cette lourde tâche cognitive, il
peut alors avoir adopté des règles de réponse
empruntes d’arbitraire sans que l’enquêteur ne le
perçoive. De plus, comme l’ont souvent indiqué les
personnes interrogées, l’entretien était la première
occasion pourelles « dese poser de telles questions ».
Les préférences obtenues sont ainsi, pour partie au
moins, des préférences construites dans l’interaction
enquêteur-enquêté et par le prisme des questions que
le premier pose au second. De façon optimale, seule
l’observation de certaines régularités dans les
réponses données par une même personne avec des
protocoles d’interrogation différents conférera la
robustesse suffisante aux informations collectées sur
les préférences pour des états de santé.
Notre objectif étant de développer un index d’états
de santé pondéré par les préférences pour l’utiliser
comme mesure de résultats lors de travaux
d’évaluation économique, la population enquêtée
était issue de la population générale. Il est cohérent
avec une logique d’allocation des ressources qui
trouve son fondement théorique dans l’économie du
Bien-Etre, de s’appuyer sur les préférences de
citoyens qui ne sont pas personnellement concernés
par les situations proposées et qui, en agissant « sous
le voile d’ignorance », sont donc davantage
susceptibles d’opter pour des règles de décision
collective qui maximisent le bénéfice pour
l’ensemble de la société (Harsanyi, 1953,1955). Ce
choix, s’il est « très orthodoxe » pour un économiste,
ne nie pas les critiques que d’autres courants de
l’économie ou d’autres sciences sociales peuvent lui
adresser. En conformité avec certaines règles de
philosophie politique (Rawls, 1971), d es
populations différentes auraient pu être enquêtées,
au premier rang desquelles les personnes malades.
Contrairement à d’autres travaux concernant aussi
des échantillons issus de la population générale
(Dolan et alii, 1996a, Dolan et Sutton, 1997; Kind et
Dolan, 1995), le mode de sélection de notre
échantillon et les informations recueillies ne nous
ont pas permis de tester l’influence de l’expérience
de la maladie pour comprendre la variabilité
interindividuelle des préférences révélées pour des
états de santé. De même, l’effet de la durée des états
de santé sur les préférences n’a pas pu être
documenté.
L’exclusion délibérée, dans l’échantillon, des
personnes souffrant de maladies invalidantes ou
chroniques au moment de l’enquête, ne constitue
pourtant pas une limite explicite à la diversité des
préférences exprimées. En effet, comme le montre
une récente revue de la littérature (Ardine de Wit et
alii, 2000). L’analyse de la relation établie
statistiquement entre état de santé et préférence pour
la santé met en lumière des jugements différentiels
selon que la personne dont les préférences sont
révélées, ait ou non connu personnellement la
situation de santé qu’elle évalue. En règle générale,
les personnes qui sont dans des états de santé très
altérés accordent une valeur plus élevée à leur
situation que ne le font leurs proches ou des
professionnels de santé. L’explication la plus
couramment avancée est que l’expérience vécue par
la personne malade contribue à former ces
préférences en modifiant son niveau d’information
mais aussi en la conduisant à un ajustement de ses
valeurs ou de ses références. Aussi, les travaux à
visée descriptive ou explicative portent-ils sur de
petits g roup es de malades « relativement
homogènes » du point de vue de leur expérience de
maladie. Mais les études des préférences pour des
états hypothétiques et des états réels, selon que les
personnes sont ou non malades, suggèrent que la
relation entre expérience et préférence ne concerne
que les états de santé effectivement vécus par les
personnes, et même que les personnes issues de la
population générale discriminent davantage les états
de santé hypothétiques que ne font les personnes
malades. L’approche explicitement décomposée
retenue pour construire la fonction d’utilité
multiattribut de la classification HUI3 suppose que
trente-six états de santé soient présentés en cours
d’enquête. Introduire la diversité des situations de
santé réelles aurait supposé pouvoir, d’une part,
repérer ces personnes dans la population générale
dans chacun de ces états de façon valide et fiable et,
d’autre part, constituer 36 échantillons de taille
suffisante, chacun n’évaluant qu’une situation de
santé. Ceci était à la fois irréalisable dans le cadre de
ce travail et incompatible avec la construction d’une
fonction d’utilité pour l’ensemble des personnes.
Comme cela a été souligné en introduction,
l’utilisation opérationnelle des index d’états de santé
pondérés par les préférences est le calcul d’un
nombre d’années de vie ajustées par la qualité ou
QALY (les scores pondérant les durées de vie
passées dans un état) dans le cadre d’analyses
coût-efficacité d’actions de santé. Cet objectif
opérationnel justifie le choix de la population
enquêtée. Il en résulte, cependant, que la fonction
d’utilité multiattribut construite ne peut être utilisée,
sans précaution, dans une analyse économique dont
la perspective serait les seules personnes malades.
De plus, la cohérence du QALY avec les fondements
théoriques du calcul économique public suppose le
respect d’hypothèses sur la relation entre utilité,
durée de vie et état de santé qui sont très restrictives
(Loomes et McKenzie, 1989) et invalidées par les
travaux empiriques (Pliskin
et alii, 1980, McNeil
et
alii, 1981, Sutherland
et alii, 1982, Sackett et
Torrance, 1978)
[14]. L’objectif de l’enquête
empêchait de procéder simultanément à la validation
de ces hypothèses dans notre échantillon. Aussi
avons-nous volontairement imposé aux personnes
interrogées d’évaluer des états stables sur plusieurs
années, limitant de fait l’utilisation ultérieure des
scores pour des états de santé chroniques. De même,
l’imprécision des préférences individuelles est une
caractéristique que le protocole d’enquête ne permet
pas de quantifier et qui devra faire l’objet de
développements spécifiques.
Contrairement aux travaux d’adaptation nationale
publiés jusqu’à présent, nous avons porté une
attention particulière à l’adaptation culturelle et à
l’établissement des propriétés métriques de la
classification des états de santé qui est le premier
élément constitutif de cet index. Comme l’ont
récemment souligné Brazier et Deverill (1999), ce
point constitue un élément important pour juger de la
qualité de l’index développé.
Si les premiers éléments disponibles plaident en
faveur de la qualité des fonctions de pondération
moyenne et médiane construites, celle-ci ne sera
établie qu’après la comparaison des utilités qu’elles
permettent de calculer aux utilités révélées
directement au cours d’une enquête auprès d’un
nouvel échantillon de la population générale
française et une intégration plus satisfaisante de la
forte variabilité des préférences individuelles
révélées. Ceci suppose de travailler sur des
sous-groupes de l’échantillon mais il y a une
difficulté puisque l’analyse statistique n’a pas
permis de trouver des variables explicatives de la
variabilité. La seule piste qui peut être explorée par
les données collectées serait alors d’intégrer la
variabilité observée en construisant la fonction
d’utilité multiattribut de chacune des personnes
enquêtées.
Par contre, les analogies de notre protocole avec
celui retenu pour construire la fonction d’utilité
multiattribut du HUI3 au Canada (Furlong et alii,
1998) justifie la comparaison internationale de nos
résultats. Son esquisse laisse entrevoir une certaine
ressemblance des résultats mais un travail d’analyse
plus approfondi reste à effectuer.
Cette application de la théorie de l’utilité
multiattribut aux états de santé doit aussi,
nécessairement, se prolonger dans plusieurs
directions qu’il s’agisse de l’intégration de la durée,
du test de méthodes interactives de construction des
préférences ou du dépassement d’un ancrage
théorique controversé, par exemple. Elle constitue,
enfin, une illustration exemplaire du fait que les
économistes imp liqués dans l’évaluation
économique des actions de santé, si leur finalité
opérationnelle est d’être une aide à la décision
publique, devront s’engager dans un renouvellement
de leur réflexion sur les procédures d’articulation
des choix collectifs aux préférences individuelles.
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CREGAS, INSERM U537, Le Kremlin-Bicêtre.
[(**)]
Service de Diabétologie, Hôtel-Dieu, Paris.
Centre de Recherche en Economie et Gestion Appliquée à la Santé (CREGAS).
E-mail : l
legales@ kb. inserm. fr
[(1)]
La classification originale, développée en langue
anglaise, a fait l’objet d’une adaptation et de la validation
de ses propriétés psychométriques dans différentes
populations de personnes malades en France (Costet
et alii,
1998; Le Galès
et alii, 1999).
[(2)]
Dans la suite du texte, l’expression « états extrêmes »
* *
fera référence aux états de type ( ,..., , , ,..., ) * *
x x x x x i i i1 1 1 8- +o.
[(3)]
La connaissance de ces paramètres permet également
de construire, la fonction de désutilité additive :
[(4)]
En effet, chacune des personnes interrogées aurait dû
traiter 36 EP : 28 EP pour l’obtention des 8 fonctions
d’utilité uniattribut (3 EP pour l’attribut vue, 4 EP pour
l’attribut ouïe, … ) et 8 EP pour les utilités des 8 états
extrêmes. De plus, sachant qu’il faut 5 minutes en moyenne
pour qu’un individu réponde à un EP, le protocole de
révélation des préférences aurait duré 3 heures.
[(5)]
Keeney et Raiffa (1976) qualifient toute fonction de
préférence inscrite dans un contexte décisionnel de
certitude (respectivement risqué ou incertain) de fonction
de valeur (resp. d’utilité).
[(6)]
Ce concept, qui se distingue des concepts de risque
absolu et proportionnel (également qualifié de risque
relatif) de Pratt (1964), est qualifié de risque « relatif » car il
est défini « relativement » à une fonction de valeur mesurant
les différences de préférences pour des états de santé
certains. Ainsi, la mesure de l’attitude à l’égard du risque
« relatif » s’écrit :
r v E u v E u v E v [ ( )] [ ( )]/ [ ( )]= - '' '.
[(7)]
Dans notre protocole, la personne interrogée utilisait un
support appelé « thermomètre des préférences » et plaçait,
le long de l’échelle graduée de 0 à 100, des états de santé
décrits sur des cartes. Plus elle était satisfaite de l’état, plus
la graduation qu’elle choisissait devait être proche du haut
de l’échelle. La différence de graduation entre deux états
devait refléter la différence de satisfaction éprouvée afin
d’obtenir une échelle ayant des propriétés d’intervalle en
plus de ses propriétés d’ordinalité (cardinalité faible).