2001
Économie et Prévision
Les politiques de soutien à l’innovation technologique à l’aune de la théorie économique
Dominique Guellec
[(*)]
Les politiques de soutien à l’innovation technologique font appel à un ensemble très diversifié d’instruments, tels le
brevet, les subventions, les marchés publics, les aides fiscales ou la recherche publique. L’objet de cet article est
d’examiner ces instruments sous l’angle de la théorie économique. La condition traditionnellement donnée à
l’intervention publique dans ce domaine - que le rendement social de la recherche soit supérieur à son rendement privé -
apparaît maintenant comme insuffisante. Du fait d’une information incomplète et asymétrique, l’État peut ne pas bien
cibler ses interventions, ou il peut placer les agents face à des incitations contredisant l’objectif de son intervention.
L’efficacité relative des différents instruments politiques dépend notamment de la structure d’information spécifique à
chaque cas.Mots-clés :
recherche, développement, innovation, politique d'innovation.
Policies supporting technological innovation rely on a wide variety of instruments, such as patents, subsidies, public procurement,
tax breaks and public research. The purpose of this article is to examine these instruments in the light of economic theory. The
condition traditionally attached to government intervention in this area, that social return on research be higher than private return,
is now seen as not sufficient. Due to incomplete and asymmetrical information, the government may mis-target its intervention or
give rise to incentive structures leading agents to behave in a way that contradicts the policy goals. The relative efficiency of the
various policy instruments depends notably upon the information structure of each case.Keywords :
research & development, innovation, innovation policy.
Une première version de ce texte a été présentée à la conférence de l’AFSE sur l’innovation technologique, Nice, 20-21 mai 1999. Je
remercie B. van Pottelsberghe pour tous ses commentaires, ainsi qu’un rapporteur anonyme. Les opinions contenues dans ce texte
sont celles de l’auteur et n’engagent en rien l’organisation à laquelle il est affilié.
Les politiques de soutien à l’innovation technologique font appel à un ensemble très diversifié
d’instruments, tels le brevet, les subventions, les marchés publics, les aides fiscales ou la
recherche publique. L’objet de cet article est d’examiner ces instruments sous l’angle de la
théorie économique. La condition traditionnellement donnée à l’intervention publique dans ce
domaine - que le rendement social de la recherche soit supérieur à son rendement privé -
apparaît maintenant comme insuffisante. Du fait d’une information incomplète et asymétrique,
l’État peut ne pas bien cibler ses interventions, ou il peut placer les agents face à des incitations
contredisant l’objectif de son intervention. L’efficacité relative des différents instruments
politiques dépend notamment de la structure d’information spécifique à chaque cas.
Cet exposé vise à mettre en parallèle les politiques
publiques concernant l’innovation technologique et
la théorie économique dans ce domaine. Il s’agit de
comprendre les politiques technologiques en
s’appuyant sur la théorie économique et d’éclairer à
l’aide de celle-ci les limites actuelles et les
évolutions possibles des politiques. L’exercice peut
sembler vain, tant le discours de la majorité des
décideurs paraît éloigné de celui des économistes.
Cela n’est cependant pas tout à fait exact et ça l’est
probablement de moins en moins. L’on verra que des
relations d’équivalence peuvent être identifiées
entre le monde de la politique et celui de la théorie,
lesquels ont connu des évolutions très similaires au
cours des deux dernières décennies. Les thèmes
structurant l’un et l’autre, par exemple le rôle et les
limites des mécanismes de marché, sont pour
beaucoup identiques, ainsi que le sont la plupart des
conclusions au-delà des différences de langage. Que
cela traduise une influence des économistes sur les
décideurs est encore à démontrer. Il semble plutôt
que les évolutions de la réalité économique
s’imposent aux politiques comme aux économistes,
leur adressant des questions communes que chacun
essaie de traiter avec ses propres instruments et ses
propres contraintes.
Après avoir présenté un tableau d’ensemble des
politiques d’une part, des théories d’autre part, cet
article passera en revue les différents aspects de la
politique d’innovation en tentant de les éclairer à
l’aide de la théorie économique : politiques de
financement public, de diffusion du savoir et
politiques concernant les « conditions cadres » de
l’activité d’innovation.
La conception des politiques du
changement technique dans l’aprèsguerre et ses limites
L’évolution de la politique d’innovation
technologique depuis 1945
Le rapport resté fameux de Vannevar Bush
(fondateur de la National Science Foundation aux
États-Unis), « Science, the Endless Frontier » (1945)
présente la vision que les politiques ont de leur rôle
dans le développement technologique. Celui-ci
distingue la recherche appliquée, qui peut être menée
par les entreprises en situation concurrentielle, de la
recherche scientifique, qui produit un bien public et
doit être menée par l’État. L’avancée de la frontière
des connaissances (par la recherche publique) crée
les opportunités pour les progrès technologiques
réalisés par les firmes. C’est dans cette logique que
sont créées les institutions publiques qui réalisent ou
financent la recherche fondamentale, telle la NSF
aux États-Unis ou le CNRS en France.
Le soutien public à la recherche fondamentale est
donc progressivement mis en place, mais il ne s’agit
là que d’une partie de l’histoire. Dans la réalité,
l’essentiel des crédits publics de recherche va vers
d’autres domaines que la science pure, visant à
satisfaire les besoins de la collectivité en matière de
technologie. L’État dépense pour ses missions
propres, défense (c’est, de loin, le plus gros poste),
santé, prestige (course à la Lune), indépendance
nationale (Plan calcul en France, énergie). En ce
sens, la politique technologique est une composante
de la politique plus large de souveraineté nationale.
Pour l’industrie, qui réalise une petite partie de ces
recherches (sous contrat avec l’État), on espère
essentiellement des « retombées ». On parle bien, à
cette époque, de « politique de recherche », pas
encore de « politique d’innovation », laquelle est
définie par des objectifs et des méthodes se référant
au marché.
Cette politique a été contemporaine d’une ère de
croissance de la productivité sans équivalent dans
l’histoire par sa durée et son rythme, assise
notamment sur le changement technique. Les
avancées de la science et de la technologie sont
considérables, mais le modèle politique entre
progressivement en crise à partir de la fin des années
soixante-dix, pour deux raisons principales :
- le contexte a changé (Guellec 1999b) : la politique
d’alors s’inscrivait dans un contexte général de
retrait du marché comme mécan isme de
coordination. Les grandes entreprises étaient peu
concurrentielles (les Bell Labs, inventeurs du
transistor, appartiennent à AT&T, monopole
régulé). En France, l’essentiel de la recherche
industrielle était alors le fait d’entreprises liées,
directement ou indirectement, à l’État, et disposant
en tout cas d’un monopole sur leur marché et de
financements publics (CNET, Aérospatiale, énergie
nucléaire, armement). Dans ce cadre, l’État avait une
grande latitude pour l’intervention directe.
L’o uverture des marchés des biens, les
privatisations, la dérégulation financière, ont cassé
ce système. De plus, la fin de la guerre froide signifie
une diminution des dépenses militaires, tandis que
les finances publiques deviennent plus tendues dans
les années quatre-vingt. Paradoxalement, c’est alors
que le problème de « bien public » devient plus
épineux (car les marchés sont plus concurrentiels)
que la politique fondée exclusivement sur cette
conception est remise en cause ;
- les effets pervers de l’intervention publique
réalisée de cette manière sont plus clairement
perçus : distorsion des coûts et des bénéfices, faibles
incitations des récipiendaires de l’aide à agir dans le
sens attendu par le donateur. Cela s’est manifesté par
des échecs technologiques majeurs, aussi bien en
Europe qu’aux États-Unis (Plan calcul en France,
avio n supersonique SST aux États-Unis,
dépassements de coût dans la conquête spatiale).
Une logique purement quantitative (distribuer des
ressources) aboutit à une inflation des coûts, avec des
résultats souvent décevants.
Graphiques 1
part de la dépense intérieure brute
de R&D financée par l’État
OCDE
Part des crédits de R&D pour la défense dans les
crédits budgétaires de R&D totaux
OCDE
Ainsi, dans les années quatre-vingt aux États-Unis,
plus récemment dans les autres pays, un nouveau
modèle de la politique d’innovation émerge
progressivement. Les buts assignés à celle-ci, ainsi
que les moyens qu’elle utilise, ont profondément
changé. Il ne s’agit plus pour l’État de se substituer
systématiquement au marché, mais plutôt d’infléchir
son fonctionnement de telle façon qu’il donne à la
recherche le poids qu’elle mérite :
- les ressources allouées par l’État à la recherche
effectuée en entreprise doivent être utilisées
efficacement et il faut pour cela utiliser des
mécanismes incitatifs puissants, en l’occurrence les
mécanismes calqués sur le marché ;
- les retombées (« spillovers ») de la recherche
publique vers l’industrie n’ont rien d’automatique. Il
faut une politique active de diffusion de la part des
organismes publics, notamment à travers des
partenariats public/privé ;
- le gouvernement doit contribuer à assurer un
fonctionnement efficace du marché dans le domaine
de l’innovation, notamment en assurant des droits de
propriété robustes sur les inventions (brevets) ;
- la création d’entreprises nouvelles est un facteur
fondamental de renouvellement des technologies et
tend à être inhibée par certaines structures de marché
et par les difficultés de financement. Le
gouvernement peut encourager à la création
d’entreprises, ou au moins doit réduire les barrières
auxquelles elle fait face ;
- l’activité d’innovation partage nombre de traits
avec les autres activités écon omiques
(investissement, production) et elle peut donc être
encouragée par des mesures générales (« conditions
cadres ») concernant l’activité d’entreprise :
réglementations des marchés, lois sur les faillites,
système fiscal, etc.
La théorie
La théorie traditionnelle est synthétisée par Arrow
(1962) : le rendement social de la recherche est
inférieur à son rendement privé, du fait de l’existence
d’externalités positives. Cela peut être vu
positivement : la société bénéficie des découvertes
au-delà de leurs seuls auteurs (il y a des externalités
liées à la circulation du savoir) ; cela peut être vu
négativement : le découvreur n’est que partiellement
récompensé de son effort (l’appropriation est
imparfaite). En tous cas, le résultat est que le
mécanisme de marché conduit à un équilibre dans
lequel l’investissement en recherche est inférieur à
son niveau socialement optimal. Il y a dès lors place
pour une intervention publique, avec l’objectif de
faire coïncider le niveau effectif et le niveau optimal
des dépenses de recherche.
Comment l’État peut-il remédier à cela ? En mettant
des ressources pour combler le décalage entre le
niveau d’équilibre et le niveau optimal de la
recherche. Il le fait de deux façons :
- en élevant le rendement privé par des subventions à
la recherche des entreprises ou des aides indirectes
(fiscales) ;
- en réalisant lui-même la recherche.
Le modèle théorique a reçu un fort soutien
empirique : les études économétriques, au-delà de
leurs divergences quant au niveau du rendement de la
recherche, situent généralement le rendement social
à 50 ou 100% de plus que le rendement privé
(Mairesse et Mohnen 1999).
Les progrès de la théorie économique, qui va
maintenant bien au-delà du « modèle du bien public »,
permettent de comprendre les limites inhérentes à un
tel modèle d’intervention publique : l’économie
industrielle analyse les relations principal-agent
dans un cadre d’information imparfaite et
asymétrique, l’économie de la connaissance analyse
les mécanismes de la production et de la circulation
du savoir. Dans le même temps, des analyses
empiriques plus riches, utilisant notamment les
données d’entreprises (économétrie de panel) ou des
études de cas (par exemple Sutton, 1998) permettent
de tester certaines théories et de mesurer les effets de
divers instruments de politique publique.
Encadré : légitimité et limites de l’intervention publique en matière de technologie :
un cadre analytique simple
Supposons qu’une firme engage un projet de recherche
dont le résultat sera une invention ayant une valeur sociale
V, une valeur privée v, et un coût c. La valeur sociale intègre
le gain pour l’entreprise qui mène le projet, pour les
consommateurs et pour les autres entreprises. On suppose
aussi, pour simplifier, que l’entreprise connaît parfaitement
ex ante la valeur et le coût du projet (il n’y a pas
d’incertitude).
On se place ici sous l’hypothèse, généralement retenue
dans le cas de la technologie, que la valeur privée de
l’invention est inférieure à sa valeur sociale : v V<. Cela est
justifié par la difficulté pour l’inventeur de s’approprier la
totalité des bénéfices engendrés par sa découverte : la
concurrence sur le marché des biens peut réduire le prix au
bénéfice des consommateurs (on parle alors « d’externalités
pécuniaires »), ou la découverte initiale engendre des
découvertes subséquentes que l’inventeur initial ne
contrôle pas ("externalités informationnelles" ).
Si V c>, alors la société a intérêt à ce que le projet de
recherche soit engagé. On se place dans la suite sous cette
hypothèse.
Si v c>, alors la valeur pour l’entreprise nette du coût de la
recherche est positive et il n’y a pas besoin d’une
intervention publique. Par contre, si v c<, alors que V c>,
alors il y a défaillance du marché, puisqu’une recherche
bénéfique à la société ne sera pas engagée dans un contexte
de concurrence, et l’intervention publique est a priori
justifiée. Cette intervention n’est cependant pas triviale.
Elle s’inscrit dans un certain cadre informationnel et
requiert des instruments spécifiques :
- l’État peut renforcer l’appropriation, notamment par le
brevet. On suppose ainsi qu’un brevet plus fort permet à la
valeur de l’invention d’atteindre un niveau 'v, avec '>v v.
- L’inconvénient immédiat de ce mode d’intervention est
qu’il réduit le bénéfice allant aux autres agents
()V v V v- '< -, car il se traduit par un renforcement du
pouvoir de monopole de l’entreprise (inefficience
statique). Un inconvénient potentiel est qu’il réduit la
diffusion de la connaissance, maintenant plus protégée, et
donc les externalités informationnelles : la valeur sociale
de l’invention risque de diminuer de V à 'V avec V V'<;
- l’État peut subventionner l’entreprise pour qu’elle fasse
la recherche. Soit g le montant de la subvention. Pour que la
subvention soit justifiée à la fois pour l’entreprise et pour la
société, il faut que son montant soit suffisant pour que la
recherche soit effectuée mais qu’il ne dépasse pas le
bénéfice que la société (en plus de l’entreprise) en attend.
Cette double condition s’écrit : - - ≤ ≤ -( )v c g V c. Les
limites de cette forme de soutien sont liées aux limites de
l’information dont dispose l’État. Ainsi, le niveau de la
valeur sociale V n’est pas immédiatement disponible, et
l’État doit essayer de le déterminer : il s’expose alors aux
intérêts spécifiques des différentes catégories d’agents
intéressés par ces bénéfices collectifs (a-t-on réellement
V c>, cela vaut-il le coût socialement de faire cette
recherche ?). L’État est aussi confronté à une asymétrie
informationnelle vis-à-vis de l’entreprise qui mène le
projet : l’État ne connaît ni v ni c et l’entreprise peut jouer
sur cette ignorance (demander un g excessif, demander une
subvention alors même que v c> ). Enfin, dans le cas d’une
subvention dont le montant est lié à la dépense effective
(donc déterminé ex post), le fait que l’État contribue à
financer la recherche peut réduire l’incitation de
l’entreprise à maximiser son effort, c’est-à-dire dans le
modèle présenté supra à minimiser le coût de la recherche
(risque moral aboutissant à : '< ⇒ '= > =e e c c e c c e( ') ( ), où
e est l’effort dans le cas où il n’y a pas de soutien public et e’
est l’effort dans le cas où il y a soutien public) ;
- l’État peut exécuter lui-même la recherche : il réalise une
dépense publique d’un montant c, puis l’invention est mise
(gratuitement ?) dans le domaine public, à la disposition
des entreprises qui souhaitent la mettre en œuvre. Cette
méthode soulève au moins deux problèmes : le coût pour
l’État peut être plus élevé que pour une entreprise, du fait
d’incitations moins fortes pour le secteur public que pour le
secteur privé de la recherche (moindre pression
concurrentielle) ; il peut y avoir des coûts supplémentaires
associés au transfert de connaissance vers les firmes.
Le problème pour l’État est de décider dans chaque cas
laquelle des méthodes précédentes est la meilleure et si
celle-ci surpasse le marché. Sans édicter de règle générale
simple, l’on peut considérer quelques cas particuliers. Les
inconvénients associés à la subvention sont plus sensibles
lorsque la valeur privée v est très faible, de telle sorte que
l’entreprise qui réalise la recherche tire plus de revenu de
l’État que du marché et n’est donc pas soumise à la pression
concurrentielle. L’exécution de la recherche par le secteur
public se justifie lorsque des compétences plus grandes
dans le domaine concerné sont disponibles dans le secteur
public que dans les entreprises, de telle sorte que le coût
pour l’État sera moindre que pour l’entreprise ;
inversement, dans le cas d’une recherche très appliquée, où
les entreprises ont les compétences nécessaires, il n’y a pas
lieu de faire exécuter la recherche pas les laboratoires
publics.
À la lumière de ces avancées, le « modèle du bien
public » révèle ses limites :
- il présente un vision naïve de la connaissance et des
mécanismes économiques de sa production et de sa
circulation. La connaissance n’est pas un bien public
pur, circulant parfaitement et sans coût. Les agents
doivent investir pour intégrer des connaissances
produites par d’autres et le coût de cette adoption
peut être significatif, voire dissuasif ;
- il repose sur une vision simpliste de l’État, des
marchés et des entreprises. Ce modèle ignore la
difficulté pour l’État de mesurer le rendement social
de la recherche dans chaque cas et donc de choisir ses
domaines d’intervention. Il ignore la capacité des
agents à se lier par des formes contractuelles
complexes (par exemple le capital risque ou la
coopération en recherche), qui réduit dans la réalité
les défaillances de marché. Il ignore enfin les
asymétries informationnelles, qui limitent les
capacités de l’État à contrôler l’usage des fonds qu’il
distribue (risque moral) ;
- dans un tel cadre informationnel et institutionnel, il
se peut que les fonds publics aillent à des usages où le
rendement social n’est pas sensiblement plus élevé
que le rendement privé, ou qu’ils se substituent à des
fonds privés, ou que les firmes récipiendaires les
allouent à des usages non prévus par l’État. Une
intervention inadéquate de l’État peut même créer
une défaillance du marché, par exemple en modifiant
les structures d’incitation. Il apparaît aussi que la
dépense publique doit être financée par l’impôt,
lequel modifie les systèmes de prix et les
comportements d’une façon qui peut être nuisible à
la recherche.
Au total, le « modèle du bien public » constitue bien
une justification de l’intervention publique dans le
domaine de la technologie, mais il ne dit rien sur les
modalités de l’intervention, ni sur les difficultés
qu’elle rencontre dans la pratique. Lorsque celles-ci
sont prises en compte, il apparaît que l’existence
d’une défaillance du marché n’est pas une raison
suffisante pour légitimer l’intervention publique. Il
faut aussi montrer que l’État peut mieux faire que le
marché et préciser les mécanismes de son
intervention. C’est sur la base de ces constats
qu’émerge progressivement une conception
nouvelle de la politique d’innovation, reposant sur
une « logique incitative » plutôt que sur une « logique
quantitative ». Partout où cela est possible, l’État va
essayer de compléter le marché et d’améliorer son
fonctionnement plutôt que de le remplacer. Il va
jouer sur les capacités de réaction des agents plutôt
que de les contourner.
Cette évolution dans la vision de l’intervention
publique dans le domaine de l’innovation a été
progressive. La vision nouvelle ne fait sans doute pas
encore l’objet d’un consensus, mais elle est devenue
dominante, comme l’illustrent par exemple les
mesures prises en France ces dernières années dans
ce domaine (OCDE 1999). Elle n’exclut pas bien sûr
que des ressources publiques soient allouées à la
recherche de base à finalités non économiques
(« l’honneur de l’esprit humain ») : il s’agit là d’un
thème que cet exposé n’abordera qu’au travers de ses
effets indirects sur l’économie.
Il faut aussi noter que, au-delà des évolutions dans la
vision de la politique publique, celle-ci est dans la
réalité de plus en plus contrainte par des règles
internationales qui limitent la marge de manœuvre
des gouvernements. Nombre de règles sont établies
par la Commission Européenne et s’imposent aux
États-membres, notamment dans l’optique de
préserver une concurrence équitable entre les firmes
de différents pays ; l’Organisation Mondiale du
Commerce (OMC) établit aussi des règles
concernant la propriété intellectuelle ou les aides
publiques. La condamnation en 1999 de l’État
canadien par l’OMC pour avoir versé une subvention
de recherche à la firme Bombardier est le signal d’un
recul de la marge de manœuvre des États dans ce
domaine.
La conception actuelle est structurée autour de trois
axes, qui sont examinés successivement dans la suite
de cet exposé :
- dans les choix de R-D des firmes, la quantité des
ressources disponibles n’est pas seule à compter :
l’allocation de ces ressources et leur utilisation
répondent à des incitations et ne sont que
partiellement observables par le gouvernement ;
- le rendement social lui-même n’est pas fixe : il peut
être relevé, par une politique appropriée de diffusion
des connaissances ;
- les politiques qui influencent l’innovation vont
bien au-delà des politiques d’innovation stricto
sensu : les conditions réglementaires, fiscales,
financières, la politique de concurrence, la politique
d’éducation ont aussi une grande importance.
Élever l’investissement privé en
recherche
Élever l’investissement privé en recherche est
l’objectif fixé à l’État par le « modèledu bien public ».
L’insuffisance de la recherche privée est due à une
imparfaite ap pro priabilité des résultats
économiques de leurs innovations par les firmes.
L’État peut chercher à renforcer l’appropriabilité
(c’est le rôle du brevet), ou combler par ses propres
financements le déficit en recherche privée. Dans ce
dernier cas, il accroît le rendement privé de la
recherche en en réduisant le coût, soit qu’il finance
l’entreprise pour sa recherche, soit qu’il lui fournisse
(gratuitement) de la connaissance technologique
issue de la recherche publique, que l’entreprise n’a
donc pas à retrouver elle-même.
Le brevet
C’est le mécanisme réputé le plus respectueux du
marché, car il n’implique aucune interférence
directe de l’État. Après quatre décennies de
croissance lente (de 1 à 2 % l’an), la prise de brevets a
véritablement explosé aux États-Unis depuis la fin
des années quatre-vingt (4 % l’an) et en Europe
depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Cela
traduit une volonté accrue de la part des firmes de se
protéger par des moyens légaux (dans un contexte
plus concurrentiel qu’auparavant) et aussi un
renforcement du statut juridique du brevet lui-même,
qui devient plus efficace pour limiter l’imitation.
Des mesures allant dans ce sens ont été prises aux
États-Unis au début des années quatre-vingt :
Bayh-Dole Act (permet la prise de brevet par les
agents privés bénéficiant de fonds publics pour la
recherche); création d’une Cour fédérale qui tranche
en dernier ressort les litiges de propriété
intellectuelle; extension du domaine debrevetabilité
à de nouveaux types d’inventions : logiciels et
matériel génétique mais aussi méthodes de
diagnostic médical et « business methods »
(exemple : les enchères inverses sur Internet). En
Europe aussi : création de l’Office Européen des
Brevets, qui délivre (indirectement) des brevets de
plus grande valeur que les offices nationaux, plus
robustes juridiquement ; acceptation récente des
brevets sur le matériel génétique. Au niveau
mondial, les accords du GATT (1994) imposent des
standards minimaux de propriété industrielle à tous
les pays membres de l’OMC et surtout intègrent
maintenant les droits de propriété intellectuelle dans
l’écheveau des négociations commerciales, leur
donnant par là une importance nouvelle. On assiste
ainsi à la reprise d’une tendance historique au
renforcement du brevet qui s’était interrompue au
début du vingtième siècle.
Ce retour du brevet comporte des avantages,
notamment une élévation du rendement privé de la
recherche, et cela de façon décentralisée. Il comporte
cependant des dangers, concernant la concurrence et
la circulation du savoir. Le brevet peut être utilisé
comme barrière à l’entrée (voir les conflits de Intel
avec des concepteurs de cartes 3D, leur barrant
l’accès à ses licences en vue de les concurrencer sur
leurs propres marchés), comme arme des grandes
entreprises contre les petites (on assiste, aux
États-Unis, à une multiplication des procès des
grandes firmes contre les petites, lesquelles
préfèrent alors capituler « à l’amiable » car elles n’ont
évidemment pas les moyens de mobiliser des armées
d’avocats sur de longues périodes). Le brevet peut
nuire à la diffusion des technologies, en élevant le
coût de l’utilisation des savoirs nouveaux–ou même
anciens, mais nouvellement brevetés, comme cela
semble arriver de façon de plus en plus fréquente. Si
un brevet plus fort accroît le rendement de
l’innovation pour l’inventeur initial ("de première
génération"), il le réduit par contre pour les
inventeurs qui suivent, ceux qui améliorent
l’invention première (« deuxième génération » et
plus). La progression du savoir dans le long terme
peut donc être compromise par un brevet trop, ou
inadéquatement, fort. On est là au-delà du dilemme
schumpeterien qui oppose l’inconvénient à court
terme du brevet (il crée une position de monopole) à
son avantage de long terme (il crée une incitation à
innover) : le brevet peut avoir des effets négatifs
aussi sur le long terme. Dans tous les cas, l’inclusion
du brevet dans la trame de l’OMC réduit
sensiblement la capacité des gouvernements à
l’utiliser comme instrument de leur politique
d’innovation. Il reste aux gouvernements européens
à négocier la mise en place d’un véritable brevet
européen, qui simplifierait la protection de la
propriété intellectuelle en Europe et en réduirait le
coût (coût de traduction notamment).
Les mécanismes de financement public de la
recherche privée (non compris les contrats liés aux
missions de l’État) sont de deux types :
- un traitement fiscal favorable de la recherche : il
s’agit d’une mesure d’incitation en général non
discriminante dans la mesure où l’octroi de l’aide est
indépendant de l’objet de la recherche. Cet
instrument s’est fortement diffusé depuis le début
des années quatre-vingt dans les pays de l’OCDE (12
pays actuellement ont des mesures fiscales
favorables, tel le crédit d’impôt recherche, la
dépréciation accélérée, etc.). Il coûte, en France, 3
milliards de Francs par an (aux États-Unis, 1 milliard
de dollars) ;
- des mesures d’aide finalisée : des projets ou des
entreprises sélectionnés bénéficient d’une
assistance, sous forme de subvention (programmes
de la direction générale en charge de l’Industrie en
France, 3 milliards de Francs environ par an ;
programmes cadres de l’Union Européenne, 15
milliards d’Euros sur 4 à 5 ans; ATP aux États-Unis,
200 millions de dollars par an) ou de prêts à des
conditions favorables (sans intérêt, remboursables
en cas de succès : ANVAR en France, 1 milliard de
Francs chaque année).
Les aides publiques à la recherche privée soulèvent
différents types de problèmes, dont certains peuvent
être résolus par le choix de mécanismes incitatifs
adéquats :
(i) Identifier les domaines où l’intervention
publique est utile : ce sont ceux où le rendement
social est élevé, mais où le rendement privé est
insuffisant; les études économétriques ont montré à
la fois la difficulté de mesurer le rendement de la
recherche et la diversité de ce rendement (par types
de recherche notamment). L’État aussi a une
information imparfaite en cette matière et l’aide
risque d’être distribuée à des projets qui ne la
méritent pas, tandis que ceux qui la méritent ne
l’obtiennent pas. Dans le cas du crédit d’impôt
recherche (dans la plupart des pays), tout projet de
recherche peut a priori être aidé, sans que l’État
essaie de juger de son utilité sociale : en ce sens, cette
intervention est non-discriminante, elle interfère
moins que les aides ciblées avec les choix de
l’entreprise ou le fonctionnement du marché. Le
problème avec l’aide non ciblée est que l’agenda des
entreprises peut ne pas correspondre à celui de
l’État : la firme peut ne pas accroître ses recherches
avec l’aide reçue car elle ne voit aucun projet
intéressant au-delà de ceux qu’elle a déjà
programmés, ou elle peut investir dans des projets au
rendement privé élevé mais au rendement social
faible (la hiérarchie des projets selon le rendement
social et selon le rendement privé diffèrent). De plus,
par son caractère non discriminant, le crédit d’impôt
recherche revient àsubventionner aussi les projets au
rendement privé suffisant, que l’entreprise aurait
réalisés même sans lui : c’est « l’effet d’aubaine ».
Afin de limiter cela, certains aménagements du
crédit d’impôt ont été réalisés : par exemple le crédit
peut être incrémental, assis non pas sur le montant de
la recherche mais sur sa variation par rapport à une
référence prise dans le passé de l’entreprise.
L’hypothèse est que la variation de la recherche dans
le temps approxime l’écart entre recherche au
rendement privé suffisant et recherche au rendement
social suffisant (« si on ne l’aide pas, l’entreprise
réalisera un montant de recherche égal à la référence
prise »). C'est une hypothèse bien évidemment
fragile, mais difficilement dépassable dans la
pratique. De plus, il est possible que dans certains
domaines le rendement privé soit plus élevé que le
rendement social, parce que l’élasticité de la
demande à l’innovation est très forte (Monopoly
Pricing, voir Glachant, 1999), ou parce qu’il y a
destruction créatrice (destruction de revenu et de
capital chez les concurrents, les travailleurs, les
consommateurs, etc.). Le renforcement du brevet va
aussi dans ce sens : les agents, pour les plus grands
d’entre eux au moins, sont en position de capter
l’essentiel du rendement associé à leurs innovations.
Ce sont plutôt les petites firmes et les domaines
technologiques encore à une étape précoce qui
connaissent des problèmes d’appropriation ou de
risque dissuasif de l’investissement. Avec les aides
non discriminantes, l’État choisit de subventionner
des projets qui n’ont pas besoin de cela, afin d’être
assuré que les projets qui en ont besoin soient
effectivement aidés.
Un prob lème sup plémentaire d u crédit
d’impôt-recherche est qu’il peut être discriminant
dans la pratique, même si il ne l’est pas en théorie : en
effet, il ne s’applique a priori qu’aux entreprises
imposables, donc celles qui ont réalisé des bénéfices
sur la période couverte. Ce sont pourtant ces firmes
qui, sans doute, ont le moins besoin d’aide car elles
ont déjà des liq uidités. Les start-ups
technologiques, qui par définition ne réalisent pas de
profit dans les premières années de leur existence, ne
peuvent accéder à ces aides, à moins que des
dispositions particulières ne leur soient appliquées
(c’est le cas en France, avec un remboursement
« cash » du crédit d’impôt pour les entreprises jeunes
et petites qui ne sont pas imposables).
Les aides ciblées évitent potentiellement l‘écueil
rencontré par l’aide non discriminante ou
involontairement discriminante. Le choix des
projets aidés est effectué généralement au cas par
cas, sur chaque dossier soumis, dans le cadre de
programmes visant des secteurs ou des types de
technologies ou d’entreprises, incluant un cahier des
charges. Ces aides concernent en général les
« technologies génériq ues » (électronique,
biotechnologies, standards), qui sont en amont de la
technologie et sont susceptibles de larges
applications. Il existe aussi des programmes d’aides
ciblées sur les consortiums de recherche (plusieurs
entreprises travaillant ensemble, cela permet
d’internaliser en partie les externalités), ou ciblées
sur les petites entreprises (remédier à une défaillance
du marché des capitaux).
ii) Faire en sorte que l’entreprise aidée adopte le
comportement attendu (elle accroît ses dépenses de
recherche, dans la bonne direction, avec des efforts
soutenus, et le rendement social potentiel est réalisé
par la diffusion effective des résultats), par des
mécanismes incitatifs adéquats; le problème est que,
du fait d’une asymétrie informationnelle,
l’administration ne peut être certaine de ce que fait
l’entreprise avec l’aide reçue… et de ce qu’elle
aurait fait sans l’aide. D es estimatio ns
économétriques divergentes ont conduit à une
controverse sur l’efficacité du crédit d’impôt
recherche (sa capacité à inciter l’entreprise à
accroître effectivement ses dépenses de recherche),
dont l’ampleur est encore discutée. Afin de limiter le
risque moral, le choix des mécanismes contractuels
associés à l’aide publique doit intégrer différents
aspects :
- jusqu’à quel point de détail spécifier le contrat
d’aide ? trop précis, il réduit la possibilité d’adapter à
chaque étape la recherche à l’information nouvelle;
trop flou, il permet à l’entreprise de distordre
l’agenda de recherche par rapport à la promesse
initiale ;
- lier le versement de l’aide au succès de la
recherche… ? l’objectif de cette proposition est
d’accroître l’incitation de l’entreprise aidée à
soumettre des projets sérieux et à bien les réaliser
- limiter l’antisélection et le risque moral – voir par
exemple Aghion et Howitt 1998). Elle peut avoir cet
effet dans certains cas. Elle aboutirait cependant à
sanctionner les entreprises qui proposent des projets
risqués, ceux précisément que le marché est réticent
à financer. Cette mesure engendrerait ainsi une autre
forme d’antisélection : les entreprises ne
proposeraient que des projets à faible risque, qu’elles
auraient menés de toutes façon ;
-
… ou à son échec ? C’est le mécanismes implicite
dans les « avances remboursables en cas de succès »
attribuées par l’ANVAR. Certains soulignent le
caractère désincitatif d’un tel mécanisme, puisque
l’échec n’est pas sanctionné. En fait l’entreprise est
quand même sanctionnée, puisqu’elle a aussi engagé
ses propres fonds (l’ANVAR finance jusqu’à 50 %
d’un projet, pas plus) ;
-
subventions ou avances remboursables (en cas de
succès) ? Les subventions sont plus adaptées à un
problème de rendement privé espéré insuffisant
(recherche amont), alors que les avances
remboursables permettent une réduction du risque
lié à l’innovation. Une insuffisance de l’espérance de
gain privé sera plus souvent rencontrée du fait de
problèmes d’appropriation, donc dans la recherche
de base - laquelle doit alors être subventionnée. Par
contre, le risque (dont une mesure est le gain dans la
situation la moins favorable) est présent encore dans
les phases aval (mise au point, commercialisation),
au moins pour les petites entreprises soumises à une
contrainte de liquidité. Pour celles-ci, l’échec d’un
seul projet peut mettre en cause leur existence même.
La question du risque se pose également pour de
grandes entreprises ayant une palette réduite de
produits, qui peuvent être menacées par l’échec de
l’un d’entre eux (Airbus avec le A3XX). Dans tous
ces cas, lorsque la défaillance de marché est liée au
risque, l’avance remboursable est plus adéquate que
la subvention puisqu’en cas de succès l’entreprise
n’aura pas besoin des fonds publics ;
- financement partiel ou financement intégral ? ce
dernier cas est très peu répandu (sauf sur les
recherches répondant à des missions publiques, mais
dans ce cas l’État est propriétaire du résultat et se
pose donc en acheteur plus qu’en “bienfaiteur “), car
il pose un problème clair d’incitation ;
- inciter à la diffusion : cela recouvre la question des
règles de propriété intellectuelle s’appliquant aux
inventions réalisées sur fonds publics (à qui
appartient le brevet ? faut-il instaurer des licences
obligatoires pour les concurrents ? gratuites ou
non ?) : contraindre trop fortement à la diffusion des
résultats réduit l’incitation de l’entreprise
contractante (cela réduit le rendement privé), mais
l’on peut en revanche s’interroger sur le rendement
social lorsque l’entreprise aidée parvient à bloquer la
diffusion des résultats (elle est alors en position de
monopole). Une solution est de subventionner des
consortiums d’entreprises plutôt que des firmes
seules (France : réseaux technologiques du MENRT
mis en place depuis 1998).
iii) Ne pas distordre certains mécanismes de
marché :
L’intervention publique est destinée à corriger les
insuffisances du marché. Elle peut cependant, si elle
n’est pas menée avec les outils adéquats, créer
elle-même d’autres distorsions :
- “Picking Winners” : les entreprises aidées ont une
probabilité de succès plus grande que les autres,
indépendamment de la qualité de leur technologie,
par le fait même qu’elles sont aidées. L’aide réduit
l’efficacité du mécanisme de la destruction créatrice,
la capacité de celui-ci à éliminer les entreprises
moins innovantes : l’aide publique peut ainsi
conduire au choix d’une technologie moins efficace
que ses concurrentes, ce qui peut être nuisible à terme
pour l’ensemble de l’économie. Il est très difficile de
corriger un tel biais d’endogénéité, il s’agit d’une
difficulté inhérente à l‘intervention publique
discriminante. Une solution envisageable est de
subventionner des consortiums de recherche,
rassemblant les firmes concurrentes sur un même
marché et ayant choisi elles-mêmes la voie
technologique à suivre ;
- effet d’éviction : les aides publiques conduisent
dans nombre de cas, si elles sont efficaces, à
augmenter les dépenses de recherche, donc (au
moins dans le court terme) le prix des actifs
mobilisés pour la recherche, notamment le salaire
des chercheurs. Selon Goolsbee (1998), aux
États-Unis dans les années soixante, soixante-dix et
quatre-vingt, près de la moitié de l’aide publique
était ainsi captée par les chercheurs sous la forme
d’augmentation de salaire plutôt que d’emplois
nouveaux. Le supplément de coût induit une
réduction de la recherche effectivement menée par
les firmes non aidées. Une politique de formation
visant à accroître le nombre des chercheurs (offre) en
amont est, dans le moyen-long terme, la solution ;
- biais en faveur des grandes entreprises (lié aux
coûts d’accès aux décideurs publics et à d’autres
mécanismes « d’économie politique »). Il existe des
contre-mesures : SBA aux États-Unis (Small
business act, imposant qu’une certaine part des
contrats publics de recherche aille à des petites
firmes) ; engagement du ministre français de
l’économie en 1998 pour que 25 % des soutiens
publics aillent à des PME; crédit d’impôt recherche
aménagé (France : le CIR est plafonné à 40 millions
de Francs par récipiendaire, il est remboursé aux
petites entreprises qui ne le touchent pas car elles ne
sont pas bénéficiaires, il est mobilisable comme
créance auprès des banques), ou restreint aux petites
entreprises (Italie, Royaume-Uni à partir de 2000);
programmes spéciaux pour les petites entreprises
(ANVAR en France, SBIR aux États-Unis).
Élever le rendement social
Dans le « modèle du bien public » (et la théorie de la
croissance endogène qui repose sur lui), le
rendement social est considéré comme un donnée
exogène, de nature essentiellement technologique.
Par exemple, une recherche amont, générique ou de
base, aura un rendement social supérieur à une
recherche aval, d’application plus localisée et moins
durable. L’hypothèse est que la connaissance est un
bien public pur, qui circule librement et sans coût.
Cela est bien sûr exagéré par rapport à une réalité
pleine de « frottements » et peut conduire à des
prescriptions politiques erronées. La diffusion du
savoir technologique, qui est le médiateur entre
rendement privé et rendement social, est imparfaite,
coûteuse, et surtout elle dépend des stratégies des
firmes et du cadre institutionnel : en ce sens, le
rendement social est endogène (Cohendet et alii
1999). Il est affecté par les incitations fournies aux
agents par les multiples institutions impliquées, dans
lesquelles l’État a un poids décisif. Le coût de la
diffusion est illustré par le fait qu’une part
importante des recherches menées par les firmes vise
simplement à reproduire des résultats obtenus par
leurs concurrentes. Pour être capable de s’approprier
les résultats des concurrents il faut posséder les
compétences, les actifs complémentaires, ce qui est
coûteux (Cohen et Levinthal 1989). Dans un monde
de technologie foisonnante, il peut même être
difficile pour l’entreprise de localiser des
découvertes potentiellement intéressantes pour elle
et dont elle ignore jusqu’à l’existence.
Il faut reconnaître que la théorie économique est
encore balbutiante dans ce domaine. Les conditions
dans lesquelles les agents révèlent éventuellement
leur information, les configurations institutionnelles
qui réduisent (ou accroissent) les coûts de circulation
de la connaissance, tout cela reste encore mal connu
(Guellec 1999a).
Dans un certain nombre de cas, plutôt que d’élever le
montant de la recherche pour un niveau donné du
rendement social, l’État pourra élever le rendement
social effectif de la recherche existante, par des
mesures réglementaires et des innovations
institutionnelles. Cela coûte moins cher et peut être
plus efficace. Un moyen d’atteindre cet objectif est
de développer les transferts de connaissance.
La question du transfert de la connaissance se pose
d’abord entre la recherche publique et les
entreprises. Malgré les publications scientifiques ou
l’Internet, le savoir fondamental n’est pas d’un accès
toujours aisé qui permette qu’il nourrisse l’activité
innovante, plus appliquée, des entreprises. Une
partie du savoir est « tacite » et ne peut circuler que si
les équipes ou les individus qui en sont porteurs sont
eux-mêmes mobiles. Des mesures multiples ont été
prises dans différents pays afin de faciliter le
transfert et la valorisation des résultats de la
recherche publique : mobilité des chercheurs publics
vers le privé, création d’entreprises par des
chercheurs du public, intéressement aux brevets
pour ces chercheurs, collaborations de recherche
entre le public et le privé. Cela est au cœur de la loi
française sur l’innovation votée en 1999, mais aussi
de mesures similaires adoptées en Europe ou au
Japon récemment, aux États-Unis de plus longue
date.
L’État doit aussi prendre en compte la capacité des
agents à mettre en place, de façon spontanée, des
arrangements institutionnels qui leur permettent
dans une certaine mesure d’internaliser les
externalités. Les alliances technologiques entre
firmes en sont un exemple proéminent (accords de
recherche, joint-ventures, accords de licences, etc.).
Le cadre réglementaire a été aménagé aux États-Unis
(Cooperative Research Act, 1984) et en Europe, de
façon à permettre de telles alliances sans enfreindre
les lois régissant la concurrence. Différentes
mesures ont été prises afin d’inciter aux coopérations
entre firmes (programmes cadres européens,
Eurêka ; Sematech dans les semi-conducteurs aux
États-Unis ; programmes du MITI au Japon). Ces
coop ération s permettent l’internalisatio n
d’externalités en amont, tout en sauvegardant la
concurrence en aval. Cependant, ces alliances ne
rassemblent que rarement l’ensemble des agents
concernés par les externalités, c’est-à-dire tous les
producteurs, y compris des entrants potentiels, et
aussi les consommateurs. Les entrants potentiels
sont évidemment exclus de tels arrangements, et
même certaines firmes en place. En conséquence, les
alliances peuvent jouer comme barrières à l’entrée. Il
faut donc que les règles s’appliquant à ces
coopérations prévoient l’accès à des conditions
raisonnables aux résultats de la recherche pour les
non-participants et favorisent l’implication des
consommateurs. De plus, la concurrence en aval, au
stade de la commercialisation, doit être strictement
surveillée.
Encourager l’innovation au-delà des
politiques d’innovation
De composante de la politique de souveraineté de
l’État, la politique d’innovation est devenue
composante d’une “politique des entreprises et des
marchés” (ce que l’on nommait auparavant
« politique industrielle », avec il est vrai un contenu
différent). L’idée sous-jacente est double : 1)
conformément, par exemple, aux théories de la
croissance endogène, l’innovation est déterminée
par l’ensemble du système économique, elle n’est
qu’un aspect de la stratégie d'ensemble de la firme,
aspect qui peut difficilement être isolé des autres
(stratégies financière, commerciale, sociale) ; en
conséquence, nombre de facteurs a priori étrangers à
l’innovation mais touchant de près la firme affectent
finalement l’innovation ; 2) les marchés laissés à
eux-mêmes peuvent ralentir le processus de la
destruction créatrice, moteur du changement
technique, conduire au statu quo au bénéfice des
firmes en place (qui éventuellement s’allient et en
tous cas font tout pour écarterde nouveaux entrants).
Les marchés doivent être fluides, de telle façon que
les processus de « destruction créatrice »
fonctionnent suffisamment bien, que les ressources
soient réallouées en fonction des signaux émis ou
déclenchés par les opportunités technologiques et la
demande. La création d’entreprises et la croissance
des entreprises nouvelles sont au centre de ces
politiques favorisant le renouvellement du « tissu
productif ». Il appartient au gouvernement de
favoriser la fluidité des marchés lorsqu’elle n’est pas
suffisante spontanément :
-
marchés des biens : il s’agit de réduire le contrôle
qu’exercent sur les marchés des firmes en situation
de monopole, qu’elles soient publiques ou privées.
La politique de concurrence devient un complément
de la politique d’innovation. C’est évidemment
compliqué, comme le montre le cas Microsoft,
puisque le monopole résulte souvent du succès de
l’innovation. Il ne s’agit plus ici, cependant, du
traditionnel dilemme entre efficacité statique (liée à
la concurrence) et efficacité dynamique (liée au
monopole). Le problème ici est que le monopole peut
freiner l’innovation. L’entreprise dominante peut
faire obstruction à l’innovation par des concurrents
potentiels. Les moyens en sont multiples, légaux ou
non : pressions sur les clients (Microsoft, selon ses
accusateurs), utilisation du portefeuille de brevets
(Intel), imposition de standards fermés. Il est
fondamental que soit assurée une libre entrée sur les
marchés. Non seulement les petites entreprises
porteuses d’innovations radicales ont ainsi un champ
ouvert (ce qui s’est produit pour Internet), mais cela
exerce aussi une pression permanente sur les grandes
entreprises pour qu’elles ne se cantonnent pas à des
rentes issues de leurs produits existants (Minitel,
Windows). La politique de concurrence doit être
revue dans ce cadre nouveau. La politique de
concurrence stricto sensu n’est pas seule en cause
cependant. Les règles des marchés publics doivent
être adaptées, de façon à les rendre également
accessibles aux petites et aux grandes entreprises.
Une réflexion sur cette dernière question est en cours
en France ;
-
marchés des capitaux : du fait de l’asymétrie
informationnelle entre l’investisseur et
l’entrepreneur, les entreprises ont des difficultés à
faire valoir auprès des financeurs potentiels,
marchés ou investisseurs institutionnels, la valeur de
leurs projets. Sélection adverse et risque moral vont à
l’encontre du financement de l’innovation. La
littérature économétrique (Himmelberg et Peterson
1994) a montré que les dépenses de recherche sont
largement autofinancées, ce qui crée un problème
pour les entreprises nouvelles qui ne dégagent pas
encore de cash flow. Des inn ovations
institutionnelles ont été réalisées par les agents
eux-mêmes, au centre desquelles le capital risque,
qui permettent de résoudre au moins partiellement
cette difficulté. Le capital risque est un arrangement
institutionnel qui permet le partage du risque entre
l’entrepreneur et les investisseurs, en même temps
qu’une réduction de l’asymétrie informationnelle
grâce à l’intervention d’un intermédiaire spécialisé,
le capital risqueur. Développé aux États-Unis à la fin
des années quarante, le capital risque a eu du mal à
prendre pied en Europe. Il semble que le climat ait
changé ces dernières années, du fait de l’exemple
américain (rentabilité extraordinaire de certains
investissements en capital risque) et à diverses
mesures prises ou encouragées par les
gouvernements. La création de « nouveaux marchés
financiers » aux conditions d’accès facilitées
(Nouveau Marché en France, Neuer Markt en
Allemagne), où les entreprises libérées par le capital
risque sont cotées, a eu un grand effet. Des règles
fiscales favorables ont été adoptées pour les
investissements en capital risque ou en valeurs non
cotées (les « contrats DSK » en matière
d’assurance-vie). Enfin, notamment en Australie, en
France et en Allemagne, des fonds publics ont été
alloués au capital risque. Il s’agit en général de
« fonds de fonds » : le capital n’est pas investi
directement dans des projets, mais dans des fonds de
capital risque existant et gérés par des capital
risqueurs, opérant selon les normes de la profession
avec év entuellement q uelques con ditio ns
supplémentaires voulues par l’État (par exemple
favoriser les projets naissants par rapport aux projets
plus mûrs, lesquels rencontrent moins de difficultés
pour obtenir un financement purement privé). Une
seconde innovation vise à remédier à la pénurie de
capital pour les entreprises naissantes, les stock
options. Celles-ci permettent aux entreprises de
recruter des cadres et chercheurs de haut niveau,
alors même qu’elles n’ont pas les moyens de les
rémunérer présentement. Le développement des
stocks options dans ces entreprises est donc
hautement bénéfique à l’innovation technologique.
Il peut être encouragé, ou à l’inverse contrecarré, par
la législation fiscale ;
-
marchés du travail : il s’agit de faciliter
l’adaptation des salariés aux conditions changeantes
de l’activité engendrées par la destruction créatrice :
créer les incitations pour que les salariés soient
mobiles, en termes de compétences comme en
termes d’employeur. La réglementation du marché
du travail doit donc faciliter la mobilité des
travailleurs depuis les firmes en déclin vers les
firmes en croissance. Il faut aussi que les entreprises
soient incitées à former leurs salariés, de telle façon
qu’ils s’adaptent aux nouvelles technologies. Et
enfin, que l’État fournisse, en plus d’une éducation
initiale de haut niveau, la possibilité pour les
travailleurs de se former tout au long de leur vie ;
-
mutualiser le risque d’entreprise : la propension
des Américains à créer des entreprises est
fréquemment attribuée à un biais culturel vers la
prise de risque – à l’opposé des Européens ou des
Japonais, supposés plus timorés. Quelle que soit la
réalité culturelle, il est clair que le cadre
réglementaire joue aussi un rôle important. Du fait de
la loi, le coût de la faillite pour l’entrepreneur
américain est moindre que pour l’européen et
notamment le français. Les créanciers sont
largement mis à contribution aux États-Unis (pour
les entreprises qui se mettent sous le « chapitre 11 »),
alors qu’en France c’est l’entrepreneur qui est mis à
contribution, à commencer par ses créanciers
publics. Une réflexion sur cette question est en cours
en France. D’autres moyens de mutualiser le risque
d’entreprise sont un traitement fiscal favorable des
pertes en capital et le droit à des allocations de
chômage pour les entrepreneurs en situation
d’échec.
Il apparaît finalement que la théorie économique est
en phase avec nombre d’aspects importants des
politiques d’innovation : elle se pose des questions
similaires à celles des praticiens et y apporte des
réponses qui sont certes éloignées de la pratique
quotidienne d es décideurs mais peuvent
singulièrement l’éclairer. Certes la théorie
économique ne délivre pas un message non ambigu
quant à ce que serait la « meilleure politique
d’innovation ». Elle analyse le contexte économique
de l’intervention publique (rendement social/
rendement p rivé des projet s, asymétries
informationnelles, incitations, circulation du savoir)
et la façon dont chaque type de mesure s’accommode
de ce contexte. On ne peut donc attendre de
diagnostic général de la part de la théorie
économique en ce domaine, de hiérarchisation
intrinsèque des différents instruments politiques.
Plutôt que cela, l’analyse économique pourra
associer à chaque type d’objectif et de situation un
certain jugement sur l’efficacité des différents
instruments disponibles.
Quels sont les chantiers qui s’ouvrent aux
économistes s’ils veulent être plus utiles aux
politiques ? À titre indicatif, on peut en distinguer
trois familles :
- un approfondissement d’analyses déjà engagées
(par l’économie industrielle et la théorie des
organisations) sur les questions d’incitation dans un
contexte d’asymétrie informationnelle ;
- l’ouverture de chantiers nouveaux, qui ont été
identifiés pardes travaux de qualité mais qui restent à
analyser en profondeur : cela concerne par exemple
la circu lation de l’info rmation (coû ts d e
transaction/de coordination dans des contextes
institutionnels variés), ou l’économie politique de la
recherche et de l’innovation (lobbies privés et
publics, modes de négociation, de prise de décision
publique) ;
- des analyses empiriques (notamment sur données
d’entreprises) concernant l’efficacité de différents
types de soutiens publics. L’économétrie et les
études de cas peuvent ici s’allier.
Finalement, mais cela dépasse la seule économie de
l’innovation, il faudra sans doute approfondir la
réflexion sur les notions sœurs de « rendement
social » et de « besoin social ». Puisque l’écart entre
rendement privé et rendement social est in fine la
principale raison d’être de l’intervention publique
dans le domaine de l’innovation, il est dommage que
les économistes soient encore si loin de comprendre
la notion de rendement social et plus encore de la
mesurer. L’étude des effets redistributifs du
changement technique et de la façon dont les
pouvoirs publics peuvent les influencer sans tarir le
progrès technique serait une composante de cet
agenda.
·
Aghion P. et Howitt P. (1998). Endogenous Growth
Theory. MIT Press.
·
Arrow K. (1962). “Economic Welfare and the Allocation
of Resources for Invention”, in R. Nelson (ed.) The Rate
and Direction of Inventive Activity, Princeton UP, New
Jersey.
·
Cohen W. et Levinthal D. (1989). « Innovation and
Learning : The Two faces of R&D ». Economic Journal,
vol. 99.
·
Cohendet P., Foray D., Guellec D. et Mairesse J. (1999).
“La Gestion des externalités positives de la recherche”, in
D. Foray et J. Mairesse éds, Innovations et performances :
approches interdisciplinaires, Éditions de l’EHESS, Paris.
·
Glachant J. (1999). « Is there Enough R&D Spending ? A
Reexamination of Romer’s (1990) Model ». CNRS,
Collection Les cahiers de l’innovation.
·
Goolsbee A. (1998). « Does Government R&D Policy
Mainly Benefit Scientists or Engineers ?», American
Economic Review, 88(2), pp. 298-302.
·
Guellec D. (1999a). Économie de l’innovation, La
Découverte, Paris.
·
Guellec D. (1999b). « À la recherche du tant perdu », Revue
Française d’Économie, juin.
·
Himmelberg C.P., Petersen B.C.(1994). “R&D and
Internal Finance : A Panel Study of Small Firms in High
Tech Industries”, Review of Economics and Statistics, 77,
pp. 38-51.
·
Mairesse J. et Mohnen P. (1999). “Économétrie de
l’innovation”, mimeo CNRS, Collection Les cahiers de
l’innovation.
·
Sutton J. (1998). Technology and Market Structure. MIT
Press, Cambridge.
·
OCDE (1998). Technologie, productivité et création
d’emplois : Politiques exemplaires. Paris.
·
OCDE (1999). Études économiques de l’OCDE : France,
Paris.
[(*)]
Organisation de Coopération et de Développement Économiques.
E-mail : Dominique. G
Guellec@ oecd. org