Economie & prévision
La Doc. française

I.S.B.N.sans
198 pages

p. 95 à 105
doi: en cours

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no 150 2001/4-5

2001 Économie et Prévision

Les politiques de soutien à l’innovation technologique à l’aune de la théorie économique

Dominique Guellec  [(*)]
Les politiques de soutien à l’innovation technologique font appel à un ensemble très diversifié d’instruments, tels le brevet, les subventions, les marchés publics, les aides fiscales ou la recherche publique. L’objet de cet article est d’examiner ces instruments sous l’angle de la théorie économique. La condition traditionnellement donnée à l’intervention publique dans ce domaine - que le rendement social de la recherche soit supérieur à son rendement privé - apparaît maintenant comme insuffisante. Du fait d’une information incomplète et asymétrique, l’État peut ne pas bien cibler ses interventions, ou il peut placer les agents face à des incitations contredisant l’objectif de son intervention. L’efficacité relative des différents instruments politiques dépend notamment de la structure d’information spécifique à chaque cas.Mots-clés : recherche, développement, innovation, politique d'innovation. Policies supporting technological innovation rely on a wide variety of instruments, such as patents, subsidies, public procurement, tax breaks and public research. The purpose of this article is to examine these instruments in the light of economic theory. The condition traditionally attached to government intervention in this area, that social return on research be higher than private return, is now seen as not sufficient. Due to incomplete and asymmetrical information, the government may mis-target its intervention or give rise to incentive structures leading agents to behave in a way that contradicts the policy goals. The relative efficiency of the various policy instruments depends notably upon the information structure of each case.Keywords : research & development, innovation, innovation policy.
Une première version de ce texte a été présentée à la conférence de l’AFSE sur l’innovation technologique, Nice, 20-21 mai 1999. Je remercie B. van Pottelsberghe pour tous ses commentaires, ainsi qu’un rapporteur anonyme. Les opinions contenues dans ce texte sont celles de l’auteur et n’engagent en rien l’organisation à laquelle il est affilié.
Les politiques de soutien à l’innovation technologique font appel à un ensemble très diversifié d’instruments, tels le brevet, les subventions, les marchés publics, les aides fiscales ou la recherche publique. L’objet de cet article est d’examiner ces instruments sous l’angle de la théorie économique. La condition traditionnellement donnée à l’intervention publique dans ce domaine - que le rendement social de la recherche soit supérieur à son rendement privé - apparaît maintenant comme insuffisante. Du fait d’une information incomplète et asymétrique, l’État peut ne pas bien cibler ses interventions, ou il peut placer les agents face à des incitations contredisant l’objectif de son intervention. L’efficacité relative des différents instruments politiques dépend notamment de la structure d’information spécifique à chaque cas.
Cet exposé vise à mettre en parallèle les politiques publiques concernant l’innovation technologique et la théorie économique dans ce domaine. Il s’agit de comprendre les politiques technologiques en s’appuyant sur la théorie économique et d’éclairer à l’aide de celle-ci les limites actuelles et les évolutions possibles des politiques. L’exercice peut sembler vain, tant le discours de la majorité des décideurs paraît éloigné de celui des économistes. Cela n’est cependant pas tout à fait exact et ça l’est probablement de moins en moins. L’on verra que des relations d’équivalence peuvent être identifiées entre le monde de la politique et celui de la théorie, lesquels ont connu des évolutions très similaires au cours des deux dernières décennies. Les thèmes structurant l’un et l’autre, par exemple le rôle et les limites des mécanismes de marché, sont pour beaucoup identiques, ainsi que le sont la plupart des conclusions au-delà des différences de langage. Que cela traduise une influence des économistes sur les décideurs est encore à démontrer. Il semble plutôt que les évolutions de la réalité économique s’imposent aux politiques comme aux économistes, leur adressant des questions communes que chacun essaie de traiter avec ses propres instruments et ses propres contraintes.
Après avoir présenté un tableau d’ensemble des politiques d’une part, des théories d’autre part, cet article passera en revue les différents aspects de la politique d’innovation en tentant de les éclairer à l’aide de la théorie économique : politiques de financement public, de diffusion du savoir et politiques concernant les « conditions cadres » de l’activité d’innovation.
 
La conception des politiques du changement technique dans l’aprèsguerre et ses limites
 
 
L’évolution de la politique d’innovation technologique depuis 1945
Le rapport resté fameux de Vannevar Bush (fondateur de la National Science Foundation aux États-Unis), « Science, the Endless Frontier » (1945) présente la vision que les politiques ont de leur rôle dans le développement technologique. Celui-ci distingue la recherche appliquée, qui peut être menée par les entreprises en situation concurrentielle, de la recherche scientifique, qui produit un bien public et doit être menée par l’État. L’avancée de la frontière des connaissances (par la recherche publique) crée les opportunités pour les progrès technologiques réalisés par les firmes. C’est dans cette logique que sont créées les institutions publiques qui réalisent ou financent la recherche fondamentale, telle la NSF aux États-Unis ou le CNRS en France.
Le soutien public à la recherche fondamentale est donc progressivement mis en place, mais il ne s’agit là que d’une partie de l’histoire. Dans la réalité, l’essentiel des crédits publics de recherche va vers d’autres domaines que la science pure, visant à satisfaire les besoins de la collectivité en matière de technologie. L’État dépense pour ses missions propres, défense (c’est, de loin, le plus gros poste), santé, prestige (course à la Lune), indépendance nationale (Plan calcul en France, énergie). En ce sens, la politique technologique est une composante de la politique plus large de souveraineté nationale. Pour l’industrie, qui réalise une petite partie de ces recherches (sous contrat avec l’État), on espère essentiellement des « retombées ». On parle bien, à cette époque, de « politique de recherche », pas encore de « politique d’innovation », laquelle est définie par des objectifs et des méthodes se référant au marché.
Cette politique a été contemporaine d’une ère de croissance de la productivité sans équivalent dans l’histoire par sa durée et son rythme, assise notamment sur le changement technique. Les avancées de la science et de la technologie sont considérables, mais le modèle politique entre progressivement en crise à partir de la fin des années soixante-dix, pour deux raisons principales :
  • le contexte a changé (Guellec 1999b) : la politique d’alors s’inscrivait dans un contexte général de retrait du marché comme mécan isme de coordination. Les grandes entreprises étaient peu concurrentielles (les Bell Labs, inventeurs du transistor, appartiennent à AT&T, monopole régulé). En France, l’essentiel de la recherche industrielle était alors le fait d’entreprises liées, directement ou indirectement, à l’État, et disposant en tout cas d’un monopole sur leur marché et de financements publics (CNET, Aérospatiale, énergie nucléaire, armement). Dans ce cadre, l’État avait une grande latitude pour l’intervention directe. L’o uverture des marchés des biens, les privatisations, la dérégulation financière, ont cassé ce système. De plus, la fin de la guerre froide signifie une diminution des dépenses militaires, tandis que les finances publiques deviennent plus tendues dans les années quatre-vingt. Paradoxalement, c’est alors que le problème de « bien public » devient plus épineux (car les marchés sont plus concurrentiels) que la politique fondée exclusivement sur cette conception est remise en cause ;
  • les effets pervers de l’intervention publique réalisée de cette manière sont plus clairement perçus : distorsion des coûts et des bénéfices, faibles incitations des récipiendaires de l’aide à agir dans le sens attendu par le donateur. Cela s’est manifesté par des échecs technologiques majeurs, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis (Plan calcul en France, avio n supersonique SST aux États-Unis, dépassements de coût dans la conquête spatiale). Une logique purement quantitative (distribuer des ressources) aboutit à une inflation des coûts, avec des résultats souvent décevants.
Graphiques 1
part de la dépense intérieure brute de R&D financée par l’État
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OCDE
Part des crédits de R&D pour la défense dans les crédits budgétaires de R&D totaux
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Ainsi, dans les années quatre-vingt aux États-Unis, plus récemment dans les autres pays, un nouveau modèle de la politique d’innovation émerge progressivement. Les buts assignés à celle-ci, ainsi que les moyens qu’elle utilise, ont profondément changé. Il ne s’agit plus pour l’État de se substituer systématiquement au marché, mais plutôt d’infléchir son fonctionnement de telle façon qu’il donne à la recherche le poids qu’elle mérite :
  • les ressources allouées par l’État à la recherche effectuée en entreprise doivent être utilisées efficacement et il faut pour cela utiliser des mécanismes incitatifs puissants, en l’occurrence les mécanismes calqués sur le marché ;
  • les retombées (« spillovers ») de la recherche publique vers l’industrie n’ont rien d’automatique. Il faut une politique active de diffusion de la part des organismes publics, notamment à travers des partenariats public/privé ;
  • le gouvernement doit contribuer à assurer un fonctionnement efficace du marché dans le domaine de l’innovation, notamment en assurant des droits de propriété robustes sur les inventions (brevets) ;
  • la création d’entreprises nouvelles est un facteur fondamental de renouvellement des technologies et tend à être inhibée par certaines structures de marché et par les difficultés de financement. Le gouvernement peut encourager à la création d’entreprises, ou au moins doit réduire les barrières auxquelles elle fait face ;
  • l’activité d’innovation partage nombre de traits avec les autres activités écon omiques (investissement, production) et elle peut donc être encouragée par des mesures générales (« conditions cadres ») concernant l’activité d’entreprise : réglementations des marchés, lois sur les faillites, système fiscal, etc.
La théorie
La théorie traditionnelle est synthétisée par Arrow (1962) : le rendement social de la recherche est inférieur à son rendement privé, du fait de l’existence d’externalités positives. Cela peut être vu positivement : la société bénéficie des découvertes au-delà de leurs seuls auteurs (il y a des externalités liées à la circulation du savoir) ; cela peut être vu négativement : le découvreur n’est que partiellement récompensé de son effort (l’appropriation est imparfaite). En tous cas, le résultat est que le mécanisme de marché conduit à un équilibre dans lequel l’investissement en recherche est inférieur à son niveau socialement optimal. Il y a dès lors place pour une intervention publique, avec l’objectif de faire coïncider le niveau effectif et le niveau optimal des dépenses de recherche.
Comment l’État peut-il remédier à cela ? En mettant des ressources pour combler le décalage entre le niveau d’équilibre et le niveau optimal de la recherche. Il le fait de deux façons :
  • en élevant le rendement privé par des subventions à la recherche des entreprises ou des aides indirectes (fiscales) ;
  • en réalisant lui-même la recherche.
Le modèle théorique a reçu un fort soutien empirique : les études économétriques, au-delà de leurs divergences quant au niveau du rendement de la recherche, situent généralement le rendement social à 50 ou 100% de plus que le rendement privé (Mairesse et Mohnen 1999).
Les progrès de la théorie économique, qui va maintenant bien au-delà du « modèle du bien public », permettent de comprendre les limites inhérentes à un tel modèle d’intervention publique : l’économie industrielle analyse les relations principal-agent dans un cadre d’information imparfaite et asymétrique, l’économie de la connaissance analyse les mécanismes de la production et de la circulation du savoir. Dans le même temps, des analyses empiriques plus riches, utilisant notamment les données d’entreprises (économétrie de panel) ou des études de cas (par exemple Sutton, 1998) permettent de tester certaines théories et de mesurer les effets de divers instruments de politique publique.
Encadré : légitimité et limites de l’intervention publique en matière de technologie : un cadre analytique simple
Supposons qu’une firme engage un projet de recherche dont le résultat sera une invention ayant une valeur sociale V, une valeur privée v, et un coût c. La valeur sociale intègre le gain pour l’entreprise qui mène le projet, pour les consommateurs et pour les autres entreprises. On suppose aussi, pour simplifier, que l’entreprise connaît parfaitement ex ante la valeur et le coût du projet (il n’y a pas d’incertitude).
On se place ici sous l’hypothèse, généralement retenue dans le cas de la technologie, que la valeur privée de l’invention est inférieure à sa valeur sociale : v V<. Cela est justifié par la difficulté pour l’inventeur de s’approprier la totalité des bénéfices engendrés par sa découverte : la concurrence sur le marché des biens peut réduire le prix au bénéfice des consommateurs (on parle alors « d’externalités pécuniaires »), ou la découverte initiale engendre des découvertes subséquentes que l’inventeur initial ne contrôle pas ("externalités informationnelles" ).
Si V c>, alors la société a intérêt à ce que le projet de recherche soit engagé. On se place dans la suite sous cette hypothèse.
Si v c>, alors la valeur pour l’entreprise nette du coût de la recherche est positive et il n’y a pas besoin d’une intervention publique. Par contre, si v c<, alors que V c>, alors il y a défaillance du marché, puisqu’une recherche bénéfique à la société ne sera pas engagée dans un contexte de concurrence, et l’intervention publique est a priori justifiée. Cette intervention n’est cependant pas triviale.
Elle s’inscrit dans un certain cadre informationnel et requiert des instruments spécifiques :
  • l’État peut renforcer l’appropriation, notamment par le brevet. On suppose ainsi qu’un brevet plus fort permet à la valeur de l’invention d’atteindre un niveau 'v, avec '>v v.
  • L’inconvénient immédiat de ce mode d’intervention est qu’il réduit le bénéfice allant aux autres agents ()V v V v- '< -, car il se traduit par un renforcement du pouvoir de monopole de l’entreprise (inefficience statique). Un inconvénient potentiel est qu’il réduit la diffusion de la connaissance, maintenant plus protégée, et donc les externalités informationnelles : la valeur sociale de l’invention risque de diminuer de V à 'V avec V V'<;
  • l’État peut subventionner l’entreprise pour qu’elle fasse la recherche. Soit g le montant de la subvention. Pour que la subvention soit justifiée à la fois pour l’entreprise et pour la société, il faut que son montant soit suffisant pour que la recherche soit effectuée mais qu’il ne dépasse pas le bénéfice que la société (en plus de l’entreprise) en attend. Cette double condition s’écrit : - - ≤ ≤ -( )v c g V c. Les limites de cette forme de soutien sont liées aux limites de l’information dont dispose l’État. Ainsi, le niveau de la valeur sociale V n’est pas immédiatement disponible, et l’État doit essayer de le déterminer : il s’expose alors aux intérêts spécifiques des différentes catégories d’agents intéressés par ces bénéfices collectifs (a-t-on réellement V c>, cela vaut-il le coût socialement de faire cette recherche ?). L’État est aussi confronté à une asymétrie informationnelle vis-à-vis de l’entreprise qui mène le projet : l’État ne connaît ni v ni c et l’entreprise peut jouer sur cette ignorance (demander un g excessif, demander une subvention alors même que v c> ). Enfin, dans le cas d’une subvention dont le montant est lié à la dépense effective (donc déterminé ex post), le fait que l’État contribue à financer la recherche peut réduire l’incitation de l’entreprise à maximiser son effort, c’est-à-dire dans le modèle présenté supra à minimiser le coût de la recherche (risque moral aboutissant à : '< ⇒ '= > =e e c c e c c e( ') ( ), où e est l’effort dans le cas où il n’y a pas de soutien public et e’ est l’effort dans le cas où il y a soutien public) ;
  • l’État peut exécuter lui-même la recherche : il réalise une dépense publique d’un montant c, puis l’invention est mise (gratuitement ?) dans le domaine public, à la disposition des entreprises qui souhaitent la mettre en œuvre. Cette méthode soulève au moins deux problèmes : le coût pour l’État peut être plus élevé que pour une entreprise, du fait d’incitations moins fortes pour le secteur public que pour le secteur privé de la recherche (moindre pression concurrentielle) ; il peut y avoir des coûts supplémentaires associés au transfert de connaissance vers les firmes.
Le problème pour l’État est de décider dans chaque cas laquelle des méthodes précédentes est la meilleure et si celle-ci surpasse le marché. Sans édicter de règle générale simple, l’on peut considérer quelques cas particuliers. Les inconvénients associés à la subvention sont plus sensibles lorsque la valeur privée v est très faible, de telle sorte que l’entreprise qui réalise la recherche tire plus de revenu de l’État que du marché et n’est donc pas soumise à la pression concurrentielle. L’exécution de la recherche par le secteur public se justifie lorsque des compétences plus grandes dans le domaine concerné sont disponibles dans le secteur public que dans les entreprises, de telle sorte que le coût pour l’État sera moindre que pour l’entreprise ; inversement, dans le cas d’une recherche très appliquée, où les entreprises ont les compétences nécessaires, il n’y a pas lieu de faire exécuter la recherche pas les laboratoires publics.
À la lumière de ces avancées, le « modèle du bien public » révèle ses limites :
  • il présente un vision naïve de la connaissance et des mécanismes économiques de sa production et de sa circulation. La connaissance n’est pas un bien public pur, circulant parfaitement et sans coût. Les agents doivent investir pour intégrer des connaissances produites par d’autres et le coût de cette adoption peut être significatif, voire dissuasif ;
  • il repose sur une vision simpliste de l’État, des marchés et des entreprises. Ce modèle ignore la difficulté pour l’État de mesurer le rendement social de la recherche dans chaque cas et donc de choisir ses domaines d’intervention. Il ignore la capacité des agents à se lier par des formes contractuelles complexes (par exemple le capital risque ou la coopération en recherche), qui réduit dans la réalité les défaillances de marché. Il ignore enfin les asymétries informationnelles, qui limitent les capacités de l’État à contrôler l’usage des fonds qu’il distribue (risque moral) ;
  • dans un tel cadre informationnel et institutionnel, il se peut que les fonds publics aillent à des usages où le rendement social n’est pas sensiblement plus élevé que le rendement privé, ou qu’ils se substituent à des fonds privés, ou que les firmes récipiendaires les allouent à des usages non prévus par l’État. Une intervention inadéquate de l’État peut même créer une défaillance du marché, par exemple en modifiant les structures d’incitation. Il apparaît aussi que la dépense publique doit être financée par l’impôt, lequel modifie les systèmes de prix et les comportements d’une façon qui peut être nuisible à la recherche.
Au total, le « modèle du bien public » constitue bien une justification de l’intervention publique dans le domaine de la technologie, mais il ne dit rien sur les modalités de l’intervention, ni sur les difficultés qu’elle rencontre dans la pratique. Lorsque celles-ci sont prises en compte, il apparaît que l’existence d’une défaillance du marché n’est pas une raison suffisante pour légitimer l’intervention publique. Il faut aussi montrer que l’État peut mieux faire que le marché et préciser les mécanismes de son intervention. C’est sur la base de ces constats qu’émerge progressivement une conception nouvelle de la politique d’innovation, reposant sur une « logique incitative » plutôt que sur une « logique quantitative ». Partout où cela est possible, l’État va essayer de compléter le marché et d’améliorer son fonctionnement plutôt que de le remplacer. Il va jouer sur les capacités de réaction des agents plutôt que de les contourner.
Cette évolution dans la vision de l’intervention publique dans le domaine de l’innovation a été progressive. La vision nouvelle ne fait sans doute pas encore l’objet d’un consensus, mais elle est devenue dominante, comme l’illustrent par exemple les mesures prises en France ces dernières années dans ce domaine (OCDE 1999). Elle n’exclut pas bien sûr que des ressources publiques soient allouées à la recherche de base à finalités non économiques (« l’honneur de l’esprit humain ») : il s’agit là d’un thème que cet exposé n’abordera qu’au travers de ses effets indirects sur l’économie.
Il faut aussi noter que, au-delà des évolutions dans la vision de la politique publique, celle-ci est dans la réalité de plus en plus contrainte par des règles internationales qui limitent la marge de manœuvre des gouvernements. Nombre de règles sont établies par la Commission Européenne et s’imposent aux États-membres, notamment dans l’optique de préserver une concurrence équitable entre les firmes de différents pays ; l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) établit aussi des règles concernant la propriété intellectuelle ou les aides publiques. La condamnation en 1999 de l’État canadien par l’OMC pour avoir versé une subvention de recherche à la firme Bombardier est le signal d’un recul de la marge de manœuvre des États dans ce domaine.
La conception actuelle est structurée autour de trois axes, qui sont examinés successivement dans la suite de cet exposé :
  • dans les choix de R-D des firmes, la quantité des ressources disponibles n’est pas seule à compter : l’allocation de ces ressources et leur utilisation répondent à des incitations et ne sont que partiellement observables par le gouvernement ;
  • le rendement social lui-même n’est pas fixe : il peut être relevé, par une politique appropriée de diffusion des connaissances ;
  • les politiques qui influencent l’innovation vont bien au-delà des politiques d’innovation stricto sensu : les conditions réglementaires, fiscales, financières, la politique de concurrence, la politique d’éducation ont aussi une grande importance.
 
Élever l’investissement privé en recherche
 
 
Élever l’investissement privé en recherche est l’objectif fixé à l’État par le « modèledu bien public ». L’insuffisance de la recherche privée est due à une imparfaite ap pro priabilité des résultats économiques de leurs innovations par les firmes. L’État peut chercher à renforcer l’appropriabilité (c’est le rôle du brevet), ou combler par ses propres financements le déficit en recherche privée. Dans ce dernier cas, il accroît le rendement privé de la recherche en en réduisant le coût, soit qu’il finance l’entreprise pour sa recherche, soit qu’il lui fournisse (gratuitement) de la connaissance technologique issue de la recherche publique, que l’entreprise n’a donc pas à retrouver elle-même.
Le brevet
C’est le mécanisme réputé le plus respectueux du marché, car il n’implique aucune interférence directe de l’État. Après quatre décennies de croissance lente (de 1 à 2 % l’an), la prise de brevets a véritablement explosé aux États-Unis depuis la fin des années quatre-vingt (4 % l’an) et en Europe depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Cela traduit une volonté accrue de la part des firmes de se protéger par des moyens légaux (dans un contexte plus concurrentiel qu’auparavant) et aussi un renforcement du statut juridique du brevet lui-même, qui devient plus efficace pour limiter l’imitation.
Des mesures allant dans ce sens ont été prises aux États-Unis au début des années quatre-vingt : Bayh-Dole Act (permet la prise de brevet par les agents privés bénéficiant de fonds publics pour la recherche); création d’une Cour fédérale qui tranche en dernier ressort les litiges de propriété intellectuelle; extension du domaine debrevetabilité à de nouveaux types d’inventions : logiciels et matériel génétique mais aussi méthodes de diagnostic médical et « business methods » (exemple : les enchères inverses sur Internet). En Europe aussi : création de l’Office Européen des Brevets, qui délivre (indirectement) des brevets de plus grande valeur que les offices nationaux, plus robustes juridiquement ; acceptation récente des brevets sur le matériel génétique. Au niveau mondial, les accords du GATT (1994) imposent des standards minimaux de propriété industrielle à tous les pays membres de l’OMC et surtout intègrent maintenant les droits de propriété intellectuelle dans l’écheveau des négociations commerciales, leur donnant par là une importance nouvelle. On assiste ainsi à la reprise d’une tendance historique au renforcement du brevet qui s’était interrompue au début du vingtième siècle.
Ce retour du brevet comporte des avantages, notamment une élévation du rendement privé de la recherche, et cela de façon décentralisée. Il comporte cependant des dangers, concernant la concurrence et la circulation du savoir. Le brevet peut être utilisé comme barrière à l’entrée (voir les conflits de Intel avec des concepteurs de cartes 3D, leur barrant l’accès à ses licences en vue de les concurrencer sur leurs propres marchés), comme arme des grandes entreprises contre les petites (on assiste, aux États-Unis, à une multiplication des procès des grandes firmes contre les petites, lesquelles préfèrent alors capituler « à l’amiable » car elles n’ont évidemment pas les moyens de mobiliser des armées d’avocats sur de longues périodes). Le brevet peut nuire à la diffusion des technologies, en élevant le coût de l’utilisation des savoirs nouveaux–ou même anciens, mais nouvellement brevetés, comme cela semble arriver de façon de plus en plus fréquente. Si un brevet plus fort accroît le rendement de l’innovation pour l’inventeur initial ("de première génération"), il le réduit par contre pour les inventeurs qui suivent, ceux qui améliorent l’invention première (« deuxième génération » et plus). La progression du savoir dans le long terme peut donc être compromise par un brevet trop, ou inadéquatement, fort. On est là au-delà du dilemme schumpeterien qui oppose l’inconvénient à court terme du brevet (il crée une position de monopole) à son avantage de long terme (il crée une incitation à innover) : le brevet peut avoir des effets négatifs aussi sur le long terme. Dans tous les cas, l’inclusion du brevet dans la trame de l’OMC réduit sensiblement la capacité des gouvernements à l’utiliser comme instrument de leur politique d’innovation. Il reste aux gouvernements européens à négocier la mise en place d’un véritable brevet européen, qui simplifierait la protection de la propriété intellectuelle en Europe et en réduirait le coût (coût de traduction notamment).
Les mécanismes de financement public de la recherche privée (non compris les contrats liés aux missions de l’État) sont de deux types :
  • un traitement fiscal favorable de la recherche : il s’agit d’une mesure d’incitation en général non discriminante dans la mesure où l’octroi de l’aide est indépendant de l’objet de la recherche. Cet instrument s’est fortement diffusé depuis le début des années quatre-vingt dans les pays de l’OCDE (12 pays actuellement ont des mesures fiscales favorables, tel le crédit d’impôt recherche, la dépréciation accélérée, etc.). Il coûte, en France, 3 milliards de Francs par an (aux États-Unis, 1 milliard de dollars) ;
  • des mesures d’aide finalisée : des projets ou des entreprises sélectionnés bénéficient d’une assistance, sous forme de subvention (programmes de la direction générale en charge de l’Industrie en France, 3 milliards de Francs environ par an ; programmes cadres de l’Union Européenne, 15 milliards d’Euros sur 4 à 5 ans; ATP aux États-Unis, 200 millions de dollars par an) ou de prêts à des conditions favorables (sans intérêt, remboursables en cas de succès : ANVAR en France, 1 milliard de Francs chaque année).
Les aides publiques à la recherche privée soulèvent différents types de problèmes, dont certains peuvent être résolus par le choix de mécanismes incitatifs adéquats :
(i) Identifier les domaines où l’intervention publique est utile : ce sont ceux où le rendement social est élevé, mais où le rendement privé est insuffisant; les études économétriques ont montré à la fois la difficulté de mesurer le rendement de la recherche et la diversité de ce rendement (par types de recherche notamment). L’État aussi a une information imparfaite en cette matière et l’aide risque d’être distribuée à des projets qui ne la méritent pas, tandis que ceux qui la méritent ne l’obtiennent pas. Dans le cas du crédit d’impôt recherche (dans la plupart des pays), tout projet de recherche peut a priori être aidé, sans que l’État essaie de juger de son utilité sociale : en ce sens, cette intervention est non-discriminante, elle interfère moins que les aides ciblées avec les choix de l’entreprise ou le fonctionnement du marché. Le problème avec l’aide non ciblée est que l’agenda des entreprises peut ne pas correspondre à celui de l’État : la firme peut ne pas accroître ses recherches avec l’aide reçue car elle ne voit aucun projet intéressant au-delà de ceux qu’elle a déjà programmés, ou elle peut investir dans des projets au rendement privé élevé mais au rendement social faible (la hiérarchie des projets selon le rendement social et selon le rendement privé diffèrent). De plus, par son caractère non discriminant, le crédit d’impôt recherche revient àsubventionner aussi les projets au rendement privé suffisant, que l’entreprise aurait réalisés même sans lui : c’est « l’effet d’aubaine ». Afin de limiter cela, certains aménagements du crédit d’impôt ont été réalisés : par exemple le crédit peut être incrémental, assis non pas sur le montant de la recherche mais sur sa variation par rapport à une référence prise dans le passé de l’entreprise. L’hypothèse est que la variation de la recherche dans le temps approxime l’écart entre recherche au rendement privé suffisant et recherche au rendement social suffisant (« si on ne l’aide pas, l’entreprise réalisera un montant de recherche égal à la référence prise »). C'est une hypothèse bien évidemment fragile, mais difficilement dépassable dans la pratique. De plus, il est possible que dans certains domaines le rendement privé soit plus élevé que le rendement social, parce que l’élasticité de la demande à l’innovation est très forte (Monopoly Pricing, voir Glachant, 1999), ou parce qu’il y a destruction créatrice (destruction de revenu et de capital chez les concurrents, les travailleurs, les consommateurs, etc.). Le renforcement du brevet va aussi dans ce sens : les agents, pour les plus grands d’entre eux au moins, sont en position de capter l’essentiel du rendement associé à leurs innovations. Ce sont plutôt les petites firmes et les domaines technologiques encore à une étape précoce qui connaissent des problèmes d’appropriation ou de risque dissuasif de l’investissement. Avec les aides non discriminantes, l’État choisit de subventionner des projets qui n’ont pas besoin de cela, afin d’être assuré que les projets qui en ont besoin soient effectivement aidés.
Un prob lème sup plémentaire d u crédit d’impôt-recherche est qu’il peut être discriminant dans la pratique, même si il ne l’est pas en théorie : en effet, il ne s’applique a priori qu’aux entreprises imposables, donc celles qui ont réalisé des bénéfices sur la période couverte. Ce sont pourtant ces firmes qui, sans doute, ont le moins besoin d’aide car elles ont déjà des liq uidités. Les start-ups technologiques, qui par définition ne réalisent pas de profit dans les premières années de leur existence, ne peuvent accéder à ces aides, à moins que des dispositions particulières ne leur soient appliquées (c’est le cas en France, avec un remboursement « cash » du crédit d’impôt pour les entreprises jeunes et petites qui ne sont pas imposables).
Les aides ciblées évitent potentiellement l‘écueil rencontré par l’aide non discriminante ou involontairement discriminante. Le choix des projets aidés est effectué généralement au cas par cas, sur chaque dossier soumis, dans le cadre de programmes visant des secteurs ou des types de technologies ou d’entreprises, incluant un cahier des charges. Ces aides concernent en général les « technologies génériq ues » (électronique, biotechnologies, standards), qui sont en amont de la technologie et sont susceptibles de larges applications. Il existe aussi des programmes d’aides ciblées sur les consortiums de recherche (plusieurs entreprises travaillant ensemble, cela permet d’internaliser en partie les externalités), ou ciblées sur les petites entreprises (remédier à une défaillance du marché des capitaux).
ii) Faire en sorte que l’entreprise aidée adopte le comportement attendu (elle accroît ses dépenses de recherche, dans la bonne direction, avec des efforts soutenus, et le rendement social potentiel est réalisé par la diffusion effective des résultats), par des mécanismes incitatifs adéquats; le problème est que, du fait d’une asymétrie informationnelle, l’administration ne peut être certaine de ce que fait l’entreprise avec l’aide reçue… et de ce qu’elle aurait fait sans l’aide. D es estimatio ns économétriques divergentes ont conduit à une controverse sur l’efficacité du crédit d’impôt recherche (sa capacité à inciter l’entreprise à accroître effectivement ses dépenses de recherche), dont l’ampleur est encore discutée. Afin de limiter le risque moral, le choix des mécanismes contractuels associés à l’aide publique doit intégrer différents aspects :
  • jusqu’à quel point de détail spécifier le contrat d’aide ? trop précis, il réduit la possibilité d’adapter à chaque étape la recherche à l’information nouvelle; trop flou, il permet à l’entreprise de distordre l’agenda de recherche par rapport à la promesse initiale ;
  • lier le versement de l’aide au succès de la recherche… ? l’objectif de cette proposition est d’accroître l’incitation de l’entreprise aidée à soumettre des projets sérieux et à bien les réaliser
  • limiter l’antisélection et le risque moral – voir par exemple Aghion et Howitt 1998). Elle peut avoir cet effet dans certains cas. Elle aboutirait cependant à sanctionner les entreprises qui proposent des projets risqués, ceux précisément que le marché est réticent à financer. Cette mesure engendrerait ainsi une autre forme d’antisélection : les entreprises ne proposeraient que des projets à faible risque, qu’elles auraient menés de toutes façon ;
  • ou à son échec ? C’est le mécanismes implicite dans les « avances remboursables en cas de succès » attribuées par l’ANVAR. Certains soulignent le caractère désincitatif d’un tel mécanisme, puisque l’échec n’est pas sanctionné. En fait l’entreprise est quand même sanctionnée, puisqu’elle a aussi engagé ses propres fonds (l’ANVAR finance jusqu’à 50 % d’un projet, pas plus) ;
  • subventions ou avances remboursables (en cas de succès) ? Les subventions sont plus adaptées à un problème de rendement privé espéré insuffisant (recherche amont), alors que les avances remboursables permettent une réduction du risque lié à l’innovation. Une insuffisance de l’espérance de gain privé sera plus souvent rencontrée du fait de problèmes d’appropriation, donc dans la recherche de base - laquelle doit alors être subventionnée. Par contre, le risque (dont une mesure est le gain dans la situation la moins favorable) est présent encore dans les phases aval (mise au point, commercialisation), au moins pour les petites entreprises soumises à une contrainte de liquidité. Pour celles-ci, l’échec d’un seul projet peut mettre en cause leur existence même. La question du risque se pose également pour de grandes entreprises ayant une palette réduite de produits, qui peuvent être menacées par l’échec de l’un d’entre eux (Airbus avec le A3XX). Dans tous ces cas, lorsque la défaillance de marché est liée au risque, l’avance remboursable est plus adéquate que la subvention puisqu’en cas de succès l’entreprise n’aura pas besoin des fonds publics ;
  • financement partiel ou financement intégral ? ce dernier cas est très peu répandu (sauf sur les recherches répondant à des missions publiques, mais dans ce cas l’État est propriétaire du résultat et se pose donc en acheteur plus qu’en “bienfaiteur “), car il pose un problème clair d’incitation ;
  • inciter à la diffusion : cela recouvre la question des règles de propriété intellectuelle s’appliquant aux inventions réalisées sur fonds publics (à qui appartient le brevet ? faut-il instaurer des licences obligatoires pour les concurrents ? gratuites ou non ?) : contraindre trop fortement à la diffusion des résultats réduit l’incitation de l’entreprise contractante (cela réduit le rendement privé), mais l’on peut en revanche s’interroger sur le rendement social lorsque l’entreprise aidée parvient à bloquer la diffusion des résultats (elle est alors en position de monopole). Une solution est de subventionner des consortiums d’entreprises plutôt que des firmes seules (France : réseaux technologiques du MENRT mis en place depuis 1998).
iii) Ne pas distordre certains mécanismes de marché :
L’intervention publique est destinée à corriger les insuffisances du marché. Elle peut cependant, si elle n’est pas menée avec les outils adéquats, créer elle-même d’autres distorsions :
  • “Picking Winners” : les entreprises aidées ont une probabilité de succès plus grande que les autres, indépendamment de la qualité de leur technologie, par le fait même qu’elles sont aidées. L’aide réduit l’efficacité du mécanisme de la destruction créatrice, la capacité de celui-ci à éliminer les entreprises moins innovantes : l’aide publique peut ainsi conduire au choix d’une technologie moins efficace que ses concurrentes, ce qui peut être nuisible à terme pour l’ensemble de l’économie. Il est très difficile de corriger un tel biais d’endogénéité, il s’agit d’une difficulté inhérente à l‘intervention publique discriminante. Une solution envisageable est de subventionner des consortiums de recherche, rassemblant les firmes concurrentes sur un même marché et ayant choisi elles-mêmes la voie technologique à suivre ;
  • effet d’éviction : les aides publiques conduisent dans nombre de cas, si elles sont efficaces, à augmenter les dépenses de recherche, donc (au moins dans le court terme) le prix des actifs mobilisés pour la recherche, notamment le salaire des chercheurs. Selon Goolsbee (1998), aux États-Unis dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt, près de la moitié de l’aide publique était ainsi captée par les chercheurs sous la forme d’augmentation de salaire plutôt que d’emplois nouveaux. Le supplément de coût induit une réduction de la recherche effectivement menée par les firmes non aidées. Une politique de formation visant à accroître le nombre des chercheurs (offre) en amont est, dans le moyen-long terme, la solution ;
  • biais en faveur des grandes entreprises (lié aux coûts d’accès aux décideurs publics et à d’autres mécanismes « d’économie politique »). Il existe des contre-mesures : SBA aux États-Unis (Small business act, imposant qu’une certaine part des contrats publics de recherche aille à des petites firmes) ; engagement du ministre français de l’économie en 1998 pour que 25 % des soutiens publics aillent à des PME; crédit d’impôt recherche aménagé (France : le CIR est plafonné à 40 millions de Francs par récipiendaire, il est remboursé aux petites entreprises qui ne le touchent pas car elles ne sont pas bénéficiaires, il est mobilisable comme créance auprès des banques), ou restreint aux petites entreprises (Italie, Royaume-Uni à partir de 2000); programmes spéciaux pour les petites entreprises (ANVAR en France, SBIR aux États-Unis).
 
Élever le rendement social
 
 
Dans le « modèle du bien public » (et la théorie de la croissance endogène qui repose sur lui), le rendement social est considéré comme un donnée exogène, de nature essentiellement technologique. Par exemple, une recherche amont, générique ou de base, aura un rendement social supérieur à une recherche aval, d’application plus localisée et moins durable. L’hypothèse est que la connaissance est un bien public pur, qui circule librement et sans coût. Cela est bien sûr exagéré par rapport à une réalité pleine de « frottements » et peut conduire à des prescriptions politiques erronées. La diffusion du savoir technologique, qui est le médiateur entre rendement privé et rendement social, est imparfaite, coûteuse, et surtout elle dépend des stratégies des firmes et du cadre institutionnel : en ce sens, le rendement social est endogène (Cohendet et alii 1999). Il est affecté par les incitations fournies aux agents par les multiples institutions impliquées, dans lesquelles l’État a un poids décisif. Le coût de la diffusion est illustré par le fait qu’une part importante des recherches menées par les firmes vise simplement à reproduire des résultats obtenus par leurs concurrentes. Pour être capable de s’approprier les résultats des concurrents il faut posséder les compétences, les actifs complémentaires, ce qui est coûteux (Cohen et Levinthal 1989). Dans un monde de technologie foisonnante, il peut même être difficile pour l’entreprise de localiser des découvertes potentiellement intéressantes pour elle et dont elle ignore jusqu’à l’existence.
Il faut reconnaître que la théorie économique est encore balbutiante dans ce domaine. Les conditions dans lesquelles les agents révèlent éventuellement leur information, les configurations institutionnelles qui réduisent (ou accroissent) les coûts de circulation de la connaissance, tout cela reste encore mal connu (Guellec 1999a).
Dans un certain nombre de cas, plutôt que d’élever le montant de la recherche pour un niveau donné du rendement social, l’État pourra élever le rendement social effectif de la recherche existante, par des mesures réglementaires et des innovations institutionnelles. Cela coûte moins cher et peut être plus efficace. Un moyen d’atteindre cet objectif est de développer les transferts de connaissance.
La question du transfert de la connaissance se pose d’abord entre la recherche publique et les entreprises. Malgré les publications scientifiques ou l’Internet, le savoir fondamental n’est pas d’un accès toujours aisé qui permette qu’il nourrisse l’activité innovante, plus appliquée, des entreprises. Une partie du savoir est « tacite » et ne peut circuler que si les équipes ou les individus qui en sont porteurs sont eux-mêmes mobiles. Des mesures multiples ont été prises dans différents pays afin de faciliter le transfert et la valorisation des résultats de la recherche publique : mobilité des chercheurs publics vers le privé, création d’entreprises par des chercheurs du public, intéressement aux brevets pour ces chercheurs, collaborations de recherche entre le public et le privé. Cela est au cœur de la loi française sur l’innovation votée en 1999, mais aussi de mesures similaires adoptées en Europe ou au Japon récemment, aux États-Unis de plus longue date.
L’État doit aussi prendre en compte la capacité des agents à mettre en place, de façon spontanée, des arrangements institutionnels qui leur permettent dans une certaine mesure d’internaliser les externalités. Les alliances technologiques entre firmes en sont un exemple proéminent (accords de recherche, joint-ventures, accords de licences, etc.). Le cadre réglementaire a été aménagé aux États-Unis (Cooperative Research Act, 1984) et en Europe, de façon à permettre de telles alliances sans enfreindre les lois régissant la concurrence. Différentes mesures ont été prises afin d’inciter aux coopérations entre firmes (programmes cadres européens, Eurêka ; Sematech dans les semi-conducteurs aux États-Unis ; programmes du MITI au Japon). Ces coop ération s permettent l’internalisatio n d’externalités en amont, tout en sauvegardant la concurrence en aval. Cependant, ces alliances ne rassemblent que rarement l’ensemble des agents concernés par les externalités, c’est-à-dire tous les producteurs, y compris des entrants potentiels, et aussi les consommateurs. Les entrants potentiels sont évidemment exclus de tels arrangements, et même certaines firmes en place. En conséquence, les alliances peuvent jouer comme barrières à l’entrée. Il faut donc que les règles s’appliquant à ces coopérations prévoient l’accès à des conditions raisonnables aux résultats de la recherche pour les non-participants et favorisent l’implication des consommateurs. De plus, la concurrence en aval, au stade de la commercialisation, doit être strictement surveillée.
 
Encourager l’innovation au-delà des politiques d’innovation
 
 
De composante de la politique de souveraineté de l’État, la politique d’innovation est devenue composante d’une “politique des entreprises et des marchés” (ce que l’on nommait auparavant « politique industrielle », avec il est vrai un contenu différent). L’idée sous-jacente est double : 1) conformément, par exemple, aux théories de la croissance endogène, l’innovation est déterminée par l’ensemble du système économique, elle n’est qu’un aspect de la stratégie d'ensemble de la firme, aspect qui peut difficilement être isolé des autres (stratégies financière, commerciale, sociale) ; en conséquence, nombre de facteurs a priori étrangers à l’innovation mais touchant de près la firme affectent finalement l’innovation ; 2) les marchés laissés à eux-mêmes peuvent ralentir le processus de la destruction créatrice, moteur du changement technique, conduire au statu quo au bénéfice des firmes en place (qui éventuellement s’allient et en tous cas font tout pour écarterde nouveaux entrants).
Les marchés doivent être fluides, de telle façon que les processus de « destruction créatrice » fonctionnent suffisamment bien, que les ressources soient réallouées en fonction des signaux émis ou déclenchés par les opportunités technologiques et la demande. La création d’entreprises et la croissance des entreprises nouvelles sont au centre de ces politiques favorisant le renouvellement du « tissu productif ». Il appartient au gouvernement de favoriser la fluidité des marchés lorsqu’elle n’est pas suffisante spontanément :
  • marchés des biens : il s’agit de réduire le contrôle qu’exercent sur les marchés des firmes en situation de monopole, qu’elles soient publiques ou privées. La politique de concurrence devient un complément de la politique d’innovation. C’est évidemment compliqué, comme le montre le cas Microsoft, puisque le monopole résulte souvent du succès de l’innovation. Il ne s’agit plus ici, cependant, du traditionnel dilemme entre efficacité statique (liée à la concurrence) et efficacité dynamique (liée au monopole). Le problème ici est que le monopole peut freiner l’innovation. L’entreprise dominante peut faire obstruction à l’innovation par des concurrents potentiels. Les moyens en sont multiples, légaux ou non : pressions sur les clients (Microsoft, selon ses accusateurs), utilisation du portefeuille de brevets (Intel), imposition de standards fermés. Il est fondamental que soit assurée une libre entrée sur les marchés. Non seulement les petites entreprises porteuses d’innovations radicales ont ainsi un champ ouvert (ce qui s’est produit pour Internet), mais cela exerce aussi une pression permanente sur les grandes entreprises pour qu’elles ne se cantonnent pas à des rentes issues de leurs produits existants (Minitel, Windows). La politique de concurrence doit être revue dans ce cadre nouveau. La politique de concurrence stricto sensu n’est pas seule en cause cependant. Les règles des marchés publics doivent être adaptées, de façon à les rendre également accessibles aux petites et aux grandes entreprises. Une réflexion sur cette dernière question est en cours en France ;
  • marchés des capitaux : du fait de l’asymétrie informationnelle entre l’investisseur et l’entrepreneur, les entreprises ont des difficultés à faire valoir auprès des financeurs potentiels, marchés ou investisseurs institutionnels, la valeur de leurs projets. Sélection adverse et risque moral vont à l’encontre du financement de l’innovation. La littérature économétrique (Himmelberg et Peterson 1994) a montré que les dépenses de recherche sont largement autofinancées, ce qui crée un problème pour les entreprises nouvelles qui ne dégagent pas encore de cash flow. Des inn ovations institutionnelles ont été réalisées par les agents eux-mêmes, au centre desquelles le capital risque, qui permettent de résoudre au moins partiellement cette difficulté. Le capital risque est un arrangement institutionnel qui permet le partage du risque entre l’entrepreneur et les investisseurs, en même temps qu’une réduction de l’asymétrie informationnelle grâce à l’intervention d’un intermédiaire spécialisé, le capital risqueur. Développé aux États-Unis à la fin des années quarante, le capital risque a eu du mal à prendre pied en Europe. Il semble que le climat ait changé ces dernières années, du fait de l’exemple américain (rentabilité extraordinaire de certains investissements en capital risque) et à diverses mesures prises ou encouragées par les gouvernements. La création de « nouveaux marchés financiers » aux conditions d’accès facilitées (Nouveau Marché en France, Neuer Markt en Allemagne), où les entreprises libérées par le capital risque sont cotées, a eu un grand effet. Des règles fiscales favorables ont été adoptées pour les investissements en capital risque ou en valeurs non cotées (les « contrats DSK » en matière d’assurance-vie). Enfin, notamment en Australie, en France et en Allemagne, des fonds publics ont été alloués au capital risque. Il s’agit en général de « fonds de fonds » : le capital n’est pas investi directement dans des projets, mais dans des fonds de capital risque existant et gérés par des capital risqueurs, opérant selon les normes de la profession avec év entuellement q uelques con ditio ns supplémentaires voulues par l’État (par exemple favoriser les projets naissants par rapport aux projets plus mûrs, lesquels rencontrent moins de difficultés pour obtenir un financement purement privé). Une seconde innovation vise à remédier à la pénurie de capital pour les entreprises naissantes, les stock options. Celles-ci permettent aux entreprises de recruter des cadres et chercheurs de haut niveau, alors même qu’elles n’ont pas les moyens de les rémunérer présentement. Le développement des stocks options dans ces entreprises est donc hautement bénéfique à l’innovation technologique. Il peut être encouragé, ou à l’inverse contrecarré, par la législation fiscale ;
  • marchés du travail : il s’agit de faciliter l’adaptation des salariés aux conditions changeantes de l’activité engendrées par la destruction créatrice : créer les incitations pour que les salariés soient mobiles, en termes de compétences comme en termes d’employeur. La réglementation du marché du travail doit donc faciliter la mobilité des travailleurs depuis les firmes en déclin vers les firmes en croissance. Il faut aussi que les entreprises soient incitées à former leurs salariés, de telle façon qu’ils s’adaptent aux nouvelles technologies. Et enfin, que l’État fournisse, en plus d’une éducation initiale de haut niveau, la possibilité pour les travailleurs de se former tout au long de leur vie ;
  • mutualiser le risque d’entreprise : la propension des Américains à créer des entreprises est fréquemment attribuée à un biais culturel vers la prise de risque – à l’opposé des Européens ou des Japonais, supposés plus timorés. Quelle que soit la réalité culturelle, il est clair que le cadre réglementaire joue aussi un rôle important. Du fait de la loi, le coût de la faillite pour l’entrepreneur américain est moindre que pour l’européen et notamment le français. Les créanciers sont largement mis à contribution aux États-Unis (pour les entreprises qui se mettent sous le « chapitre 11 »), alors qu’en France c’est l’entrepreneur qui est mis à contribution, à commencer par ses créanciers publics. Une réflexion sur cette question est en cours en France. D’autres moyens de mutualiser le risque d’entreprise sont un traitement fiscal favorable des pertes en capital et le droit à des allocations de chômage pour les entrepreneurs en situation d’échec.
 
Conclusion
 
 
Il apparaît finalement que la théorie économique est en phase avec nombre d’aspects importants des politiques d’innovation : elle se pose des questions similaires à celles des praticiens et y apporte des réponses qui sont certes éloignées de la pratique quotidienne d es décideurs mais peuvent singulièrement l’éclairer. Certes la théorie économique ne délivre pas un message non ambigu quant à ce que serait la « meilleure politique d’innovation ». Elle analyse le contexte économique de l’intervention publique (rendement social/ rendement p rivé des projet s, asymétries informationnelles, incitations, circulation du savoir) et la façon dont chaque type de mesure s’accommode de ce contexte. On ne peut donc attendre de diagnostic général de la part de la théorie économique en ce domaine, de hiérarchisation intrinsèque des différents instruments politiques. Plutôt que cela, l’analyse économique pourra associer à chaque type d’objectif et de situation un certain jugement sur l’efficacité des différents instruments disponibles.
Quels sont les chantiers qui s’ouvrent aux économistes s’ils veulent être plus utiles aux politiques ? À titre indicatif, on peut en distinguer trois familles :
  • un approfondissement d’analyses déjà engagées (par l’économie industrielle et la théorie des organisations) sur les questions d’incitation dans un contexte d’asymétrie informationnelle ;
  • l’ouverture de chantiers nouveaux, qui ont été identifiés pardes travaux de qualité mais qui restent à analyser en profondeur : cela concerne par exemple la circu lation de l’info rmation (coû ts d e transaction/de coordination dans des contextes institutionnels variés), ou l’économie politique de la recherche et de l’innovation (lobbies privés et publics, modes de négociation, de prise de décision publique) ;
  • des analyses empiriques (notamment sur données d’entreprises) concernant l’efficacité de différents types de soutiens publics. L’économétrie et les études de cas peuvent ici s’allier.
Finalement, mais cela dépasse la seule économie de l’innovation, il faudra sans doute approfondir la réflexion sur les notions sœurs de « rendement social » et de « besoin social ». Puisque l’écart entre rendement privé et rendement social est in fine la principale raison d’être de l’intervention publique dans le domaine de l’innovation, il est dommage que les économistes soient encore si loin de comprendre la notion de rendement social et plus encore de la mesurer. L’étude des effets redistributifs du changement technique et de la façon dont les pouvoirs publics peuvent les influencer sans tarir le progrès technique serait une composante de cet agenda.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Sutton J. (1998). Technology and Market Structure. MIT Press, Cambridge.
·  OCDE (1998). Technologie, productivité et création d’emplois : Politiques exemplaires. Paris.
·  OCDE (1999). Études économiques de l’OCDE : France, Paris.
 
NOTES
 
[(*)]Organisation de Coopération et de Développement Économiques. E-mail : Dominique. GGuellec@ oecd. org
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