2002
Économie et Prévision
L’impact du commerce international sur l’élasticité-prix de la demande de travail
Sébastien Jean
[(*)]
Cet article analyse l'impact du commerce international sur l'élasticité-prix de la demande agrégée de travail. L'idée
soutenue est qu'une variation du coût du (ou d'une catégorie de) travail modifie la spécialisation sectorielle d'une
économie, au détriment des productions domestiques les plus intensives dans ce facteur de production, même lorsque la
balance commerciale est supposée équilibrée. Cet effet étant d'autant plus important que l'économie est ouverte aux
échanges, l'ouverture commerciale induit une augmentation de l'élasticité-prix de la demande de travail, du moins si
l'économie possède un désavantage comparatif dans les secteurs utilisant intensivement le type de travail considéré. Cet
argument est illustré par un modèle simple, utilisant l'hypothèse d'Armington, avec une application empirique pour la
France.Mots-clés :
commerce international, élasticité, prix de la demande de travail, spécialisation commerciale.
This paper studies the impact of international trade on the price-elasticity of aggregate demand for labour, based on the idea that a
variation in the cost of (a given type of) labour has an effect on an economy's sectoral specialisation to the detriment of the most
labour-intensive domestic output, even when the trade balance is assumed to balance. As this effect is greater the more open the
economy, open trade leads to an increase in the price-elasticity of demand for labour, at least if the country has a comparative
disadvantage in the industries making intensive use of the type of labour considered. This argument is illustrated by a simple model
using the Armington hypothesis, with an empirical assessment for France.Keywords :
International trade, price, elasticity of demand for labour, trade specialisation.
Je tiens à remercier Lionel Fontagné et Jean-Louis Guérin, ainsi qu’un rapporteur anonyme, pour leurs remarques avisées.
Correspondance : Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii).
Cet article analyse l'impact du commerce international sur l'élasticité-prix de la demande
agrégée de travail. L'idée soutenue est qu'une variation du coût du (ou d'une catégorie de)
travail modifie la spécialisation sectorielle d'une économie, au détriment des productions
domestiques les plus intensives dans ce facteur de production, même lorsque la balance
commerciale est supposée équilibrée. Cet effet étant d'autant plus important que l'économie est
ouverte aux échanges, l'ouverture commerciale induit une augmentation de l'élasticité-prix de
la demande de travail, du moins si l'économie possède un désavantage comparatif dans les
secteurs utilisant intensivement le type de travail considéré. Cet argument est illustré par un
modèle simple, utilisant l'hypothèse d'Armington, avec une application empirique pour la
France.
Une abondante littérature a été consacrée, ces
dernières années, à l’étude de l’impact du commerce
international sur le niveau de l’emploi et des salaires
dans les pays industrialisés, notamment pour tenter
de comprendre quelle part l’intensification de
relations commerciales a pris dans l’accroissement
des inégalités (cf. par exemple Jean, 1999). Mais la
question de l’impact du commerce international sur
le marché du travail ne peut se réduire à un problème
de niveau : il faut également s’interroger sur les
modifications induites sur le fonctionnement même
du marché du travail.
L’ouverture commerciale induit une intensification
de la concurrence sur le marché des biens, qui est
susceptible d’accroître la sensibilité des demandes
de facteurs. Selon Rodrik (1997, pp. 16-27), il
pourrait s’agir de l’une des conséquences les plus
importantes de la mondialisation
[1]. Il décrit trois
répercussions importantes d’une augmentation de la
valeur absolue de l’élasticité-prix de la demande de
travail. Cela modifie d’abord la prise en charge des
coûts non salariaux. Le fait d’imposer une protection
sociale et/ou une amélioration des conditions de
travail augmentant le coût du travail induirait en effet
une baisse plus forte de la demande de travail des
entreprises en économie ouverte. Que ce soit par leur
emploi ou par leur salaire, les employés seraient
alors contraints de supporter une part plus
importante des ajustements nécessaires.
Plus généralement, Rodrik soutient qu’une demande
de travail plus élastique diminue le pouvoir de
négociation des syndicats vis-à-vis des employeurs.
Le partage des rentes s’en trouve déformé au
détriment des travailleurs, avec pour corollaire un
affaiblissement des syndicats. C’est donc le
fonctionnement même des modes de régulation du
marché du travail qui peut s’en trouver altéré.
Une demande de travail plus élastique impliquerait
également une plus grande volatilité du marché du
travail. Un choc exogène sur la demande de travail a
un effet d’autant plus fort sur les salaires que
l’élasticité de la demande est élevée. Ajoutons que, si
l’on se place dans uneperspective plus “européenne”
de rigidités salariales, une élasticité plus élevée se
traduit par un niveau d’emploi plus sensible aux
modifications exogènes du coût du travail.
L’élasticité de la demande de travail joue donc un
rôle de bras de levier, qui détermine l’ampleur des
répercussions sur le marché du travail des chocs
exo gèn es, que ceux-ci so ient de nature
technologique, démographique, institutionnelle ou
fiscale. De ce fait, la réussite de nombre de réformes
envisagées ou mises en œuvre récemment,
notamment en France, dépend en partie de cette
élasticité. C’est le cas notamment des modifications
du temps de travail avec compensation salariale et
des allégements de charges sur les bas salaires.
Loin d’être anodine, la question de l’impact du
commerce international sur l’élasticité de la
demande de travail est donc d’une importance
centrale pour mieux comprendre les effets passés de
la mondialisation sur le marché du travail, mais
également pour approfondir l’analyse des
conséquences de certaines évolutions récentes ou à
venir, notamment les interdépendances accrues
entre pays européens, du fait de l’Union économique
et monétaire.
S’il est prolixe sur les conséquences d’une demande
de travail plus élastique, Rodrik ne s’attarde pas sur
la justification de l’impact du commerce
international. Son analyse est plus proche de
l’intuition que dela démonstration lorsqu’il explique
que « la raison est que les employeurs et les
consommateurs finals peuvent substituer plus
facilement des travailleurs étrangers aux travailleurs
domestiques-que ce soit en investissant à l’étranger
ou en important des produits fabriqués par des
trav ailleurs étran gers » ( ibid., p. 16).
L’investissement à l’étranger sort du cadre de cet
article, mais une analyse plus complète et plus
rigoureuse est utile pour mieux cerner l’influence du
commerce international.
L’influence du commerce international sur
l’élasticité-prix de la demande de travail a jusqu’à
présent été analysée essentiellement au travers de la
théorie factorielle des échanges et des nouvelles
théories du commerce international. Une fois
précisés les tenants et les aboutissants de ces deux
approches très différentes, nous proposerons une
analyse intermédiaire. Celle-ci se base sur l’idée
qu’une augmentation du coût d’un facteur de
production influe sur la spécialisation commerciale
de l’économie, au détriment des secteurs utilisant
intensivement ce facteur, et que ce mécanisme est
d’autant plus important que l’ouverture de
l’économie est grande. Ces arguments seront
illustrés par un modèle simple, basé notamment sur
l’hypothèse d’imparfaite substituabilité entre biens
nationaux et biens importés (h ypothèse
d’Armington), avec une évaluation empirique dans
le cas de la France.
Le commerce international et
l’élasticité-prix de la demande de
travail dans les théories usuelles
Les enseignements de la théorie néoclassique du
commerce international
Dans un cadre néoclassique à la Heckscher-Ohlin-Samuelson, l’élasticité de la demande de
travail est infinie pour un petit pays en libre-échange
qui n’est pas totalement spécialisé : le théorème de
l’égalisation des prix des facteurs stipule que les
rémunérations réelles et relatives sont alors
déterminées par les prix internationaux des produits.
Ce résultat extrême ne s’applique pas au cas d’un
grand pays. Son influence sur les termes de
l’échange international modère la sensibilité de sa
demande de travail, mais celle-ci reste plus élevée
qu’en autarcie. Davis (1998) en donne une
illustration, en étudiant le cas du libre-échange entre
deux économies identiques par leurs préférences,
leurs fonctions de production et leurs dotations
factorielles en travail qualifié et non-qualifié. L’une
(assimilée aux États-Unis) est supposée dotée d’un
marché du travail parfaitement concurrentiel, tandis
que l’autre (assimilée à l’Europe) fixe un salaire
minimum pour le travail non-qualifié, supérieur au
niveau d’équilibre de plein emploi. Davis montre
que dans ces conditions
[2], le taux de chômage
engendré par le salaire minimum double en situation
de libre-échange, par rapport à l’autarcie.
En effet, dans ce cadre de concurrence parfaite avec
deux biens et deux facteurs et pour des fonctions de
production données, un niveau donné de salaire
minimum n’est compatible qu’avec un seul niveau
de prix relatif des biens (la relation biunivoque entre
prix relatif des biens et rémunération relative des
facteurs est un corollaire du théorème de
Stolper-Samuelson). À son tour, ce niveau de prix
relatif n’est compatible, à préférences données,
qu’avec un seul niveau d’emploi relatif des facteurs
de production. Ce dernier est atteint, en autarcie, par
la mise au chômage d’une partie des non-qualifiés.
En libre-échange, le même enchaînement causal
prévaut pour l’économie intégrée constituée par
l’ensemble des deux zones. L’économie qui veut
maintenir son salaire minimum est donc contrainte
de « manipuler » les termes de l’échange international
de façon à ramener le prix relatif des biens à son
niveau autarcique. Cela nécessite que le niveau
d’emploi relatif des deux facteurs dans l’économie
intégrée soit identique à celui prévalant en Europe en
autarcie. L’économie dotée d’un salaire minimum
étant la seule susceptible d’effectuer l’ajustement,
elle voit son chômage doubler à l’équilibre. En
d’autres termes, le libre-échange double l’ampleur
de l’impact sur l’emploi d’un écart donné du salaire
des non-qualifiés par rapport à son niveau
d’équilibre de plein emploi.
Si un choc exogène (en l’occurrence l’insertion
commerciale de pays à bas salaires) vient diminuer la
demande de travail non qualifié, Davis montre que
c’est l’économie dotée d’un salaire minimum qui
doit supporter la totalité de la charge de l’ajustement
pour l’ensemble des deux économies
[3], du moins
tant qu’elle n’est pas totalement spécialisée dans la
production de bien intensif en travail qualifié. Pour la
zone dotée d’un salaire minimum, l’ouverture
intervient alors comme un facteur amplifiant du choc
subi, par rapport à une situation d’autarcie.
Au travers des contraintes qu’elle introduit sur les
prix relatifs des biens, l’ouverture commerciale
apparaît donc, dans la théorie factorielle des
échanges, de nature à modifier fortement
l’élasticité-prix de la demande de travail. Cette
analyse reste cependant très schématique. En
particulier, le prédicat d’une élasticité de la demande
de travail infinie en libre-échange paraît irréaliste.
De fait, les travaux les plus récents se sont plutôt
basés sur les nouvelles théories du commerce
international.
Les enseignements des nouvelles théories du
commerce international
Nous avons jusqu’ici raisonné sur l’élasticité-prix de
la demande agrégée de travail, pour l’ensemble de
l’économie. Au lieu de cela, les nouvelles théories du
commerce international amènent à mettre l’accent
sur l’élasticité-prix de la demande individuelle de
travail, de chaque firme. Cette élasticité peut être
décomposée en deux termes
[4]. Le premier, toujours
négatif, correspond à l’effet de substitution pure. Le
second est l’effet de volume. Il reflète le fait qu’une
augmentation de salaire accroît le coût de production
d’une firme, d’où un effet négatif sur son
output, qui
implique à son tour une baisse de sa demande de
travail, sauf sous certaines configurations
exceptionnelles de la demande de travail
[5]. D’une
façon générale, l’effet de volume renforce l’effet de
substitution.
À partir de cette décomposition, Slaughter (1997)
met en avant deux types d’effets du commerce
international sur l’élasticité-prix de la demande de
travail. Le premier porte sur l’effet de substitution : si
le processus de production d’une firme est
décomposé verticalement en plusieurs stades
d’intensités factorielles différentes, alors cette firme
a la possibilité, suite à une augmentation du coût du
travail, de délocaliser la production des stades les
plus intensifs en travail ou de les faire effectuer par
des sous-traitants étrangers. Cet élargissement des
possibilités de substitution peut augmenter
l’élasticité de substitution entre le travail et les autres
facteurs.
La seconde influence du commerce international
mise en avant par Slaughter concerne l’effet de
volume. Celui-ci est en effet d’autant plus important
que le niveau de production des firmes est sensible à
leur prix et cette sensibilité dépend négativement du
pouvoir de marché des firmes. Or, différents
modèles de commerce international en concurrence
imparfaite prédisent que l’ouverture aux échanges
diminue ce pouvoir de marché. En augmentant
l’élasticité-prix de la demande de biens adressée à
chaque firme, les échanges accroissent donc
l’élasticité-prix de leur demande de travail.
L’estimation empirique de ces effets nécessiterait un
travail sur données individuelles de firmes. Faute de
données individuelles satisfaisantes pour ce type
d’estimations, Slaughter travaille sur des secteurs
définis à un niveau détaillé de nomenclature
(Standard Industrial Classification à quatre
chiffres), qu’il assimile à des firmes, avant de les
regrouper en grands secteurs. Ses estimations ne
donnent cependant qu’un support mitigé aux
hypothèses formulées : qu’il s’agisse des production
workers ou des non production workers, plusieurs
variables de commerce ont un pouvoir explicatif
significatif et du signe prédit lorsque seules des
variables indicatrices de secteurs sont prises en
compte, mais leur significativité disparaît lorsque
des variables indicatrices de temps sont introduites.
La variation des élasticités-prix de la demande de
travail par grand secteur est donc principalement
expliquée par une tendance temporelle. De façon
intéressante, cette tendance est à la hausse, en valeur
absolue, pour les production workers, alors qu’elle
est à la baisse pour les non production workers,
supposés plus qualifiés.
Une méthode similaire a été appliquée par Faini
et
alii (1999) pour l’Italie, en distinguant 14 secteurs
manufacturiers. Il est difficile de conclure à partir de
ces 14 points, mais une faible corrélation positive
apparaît entre le degré d’ouverture commerciale et
l’élasticité-prix de la demande de travail
[6].
Greenaway, Hine and Milner (1998) introduisent,
dans une équation dynamique de demande de travail,
un terme correspondant aux interactions entre le taux
de salaire et les intensités d’exportation et
d’importation. Ils trouvent également un impact
positif faible des intensités d’exportation et
d’importation sur l’élasticité-prix de la demande de
travail des secteurs manufacturiers, mais cet impact
n’est pas significatif
[7].
En somme, cette seconde approche est moins
irréaliste dans ses prédicats théoriques, mais elle n’a
reçu jusqu’à présent qu’un faible support empirique.
Qui plus est, elle concerne l’élasticité-prix de la
demande individuelle de travail des firmes. Or
l’essentiel des chocs intervenant sur le marché du
travail, notamment de nature technologique,
institutionnelle ou liée au système de formation,
touchent un ensemble de secteurs, voire l’ensemble
de l’économie. Et le problème central n’est pas tant
de connaître les réactions individuelles des firmes
que l’évolution de la demande agrégée de travail en
réponse à ces chocs. D’un point de vue de politique
économique, le problème central n’est donc pas de
comprendre les réactions individuelles des firmes,
mais plutôt de comprendre le comportement de la
demande agrégée de travail.
Une approche intermédiaire : effet de volume
agrégé et spécialisation sectorielle, dans un
contexte d’élasticités-prix finies des flux
commerciaux
Bien que la demande agrégée de travail soit la somme
des demandes individuelles, les élasticités-prix de
ces demandes ne sont pas nécessairement liées de
façon simple, comme le souligne Slaughter (ibid.,
p. 8). Dans le cadre néoclassique, par exemple,
l’ouverture modifie radicalement l’élasticité de la
demande agrégée, sans pour autant modifier
l’élasticité de la demande des firmes qui, dans ce
cadre de concurrence parfaite, était déjà infinie en
autarcie.
L’élasticitéde la demande agrégéede travail est donc
un sujet d’étude à part entière, qui ne peut être traité
seulement au travers de l’étude des demandes
individuelles. À l’instar de l’élasticité des demandes
individuelles, cette élasticité agrégée peut se
décomposer en deux effets. L’effet de substitution
correspond à la résultante des substitutions
factorielles opérées au sein de chaque firme, en
réponse à une modification du coût relatif des
facteurs : il correspond à la somme pondérée des
effets de substitution au niveau individuel.
L’effet de volume, c’est-à-dire l’effet résultant des
variations de quantités produites, correspond en
revanche à des phénomènes différents de ceux
décrits au niveau individuel. D’une part, le problème
n’est plus de décrire les réactions des firmes les unes
par rapport aux autres, mais d’analyser l’évolution
globale de la production intérieure. D’autre part, le
niveau de production n’intervient plus, au niveau
d’une éco nomie, comme une variable
unidimensionnelle. Les différences intersectorielles
de variation de la production peuvent modifier les
demandes relatives de facteurs, en particulier
lorsque ces différences sont liées aux intensités
factorielles initiales. Et il y a de bonnes raisons pour
que cela soit le cas : un changement dans les coûts
relatifs des facteurs modifie les déterminants de la
spécialisation commerciale de l’économie.
Supposons par exemple que le coût du travail non
qualifié soit accru de manière exogène. L’effet ex
ante est d’accroître le prix des biens, dans une
proportion d’autant plus importante que leur
production est intensive en travail non qualifié (c’est
une conséquence du lemme de Shepard). Cela réduit
la demande intérieure, mais aussi la compétitivité
des producteurs nationaux, et cette perte de
compétitivité est d’autant plus élevée que la
production est intensive en travail non qualifié. En
conséquence, les producteurs nationaux perdent des
parts de marché, et ce d’autant plus que leur
production est intensive en travail non qualifié (sauf
si l’élasticité de substitution entre producteurs
nationaux et étrangers est systématiquement
supérieure pour les biens les plus intensifs en travail
qualifié, ce qui ne semble pas être le cas en pratique).
De surcroît, ces pertes de part de marché sont
d’autant plus élevées que la production intérieure est
exposée à la concurrence étrangère.
Un tel choc induit également des effets d’équilibre
général, au travers des contraintes existant sur
l’emploi total de l’autre facteur de production
(disons le travail qualifié), au travers de l’évolution
du revenu national, et du fait de la contrainte
d’équilibre commercial. Cependant, ces effets ne
présentent pas, a priori, le même type de biais
systématique par rapport à l’intensité factorielle de
production. Ainsi, l’effet global d’un accroissement
exogène du coût du travail non qualifié apparaît en
première analyse comme une modification de la
spécialisation commerciale de l’économie, aux
dépens des secteurs les plus intensifs en travail non
qualifié.
On sait, depuis Berman, Bound et Griliches (1994),
que l’augmentation de l’emploi relatif des qualifiés
s’est effectuée majoritairement au sein des secteurs
(pour un calcul détaillé dans le cas français, voir
Jean, 1999, p. 41). Cela ne signifie pas, pour autant,
que les mouvements intersectoriels soient
négligeables : ils ont contribué à hauteur de 30 % de
l’augmentation totale de l’emploi relatif des
qualifiés dans l’industrie aux États-Unis dans les
années quatre-vingt
[8]. Surtout, les nomenclatures
utilisées regroupent des productions souvent
hétérogènes par leurs intensités factorielles. Sur la
base de données individuelles de firmes, Bernard et
Jensen (1997) ont montré que la contribution
interfirme était beaucoup plus importante : aux
États-Unis, entre 1979 et 1987, elle explique presque
la moitié de l’augmentation de l’emploi relatif des
qualifiés et presque les deux tiers de l’augmentation
de leur salaire relatif. De plus, Bernard et Jensen
montrent queles firmes exportatrices ont jouéun rôle
prédominant dans cette contribution correspondant
aux mouvements entre firmes. Au total, ces faits
stylisés montrent que les modifications de la
spécialisation commerciale sont effectivement
susceptibles d’avoir joué un rôle significatif dans
l’évolution de la demande relative de travail non
qualifié.
Les mécanismes décrits plus haut suggèrent que
l’ouverture aux échanges accroît l’élasticité de la
demande de travail non qualifié, en augmentant
l’effet de volume. Pour le prouver, une analyse plus
détaillée est nécessaire. La partie suivante suit
illustre les arguments invoqués ci-dessus, au travers
d’un modèle simple. Pour éviter l’aspect
excessivement schématique des résultats obtenus
dans la théorie néoclassique pure, toutefois, nous
supposerons que l’élasticité de substitution entre
biens nationaux et biens importés est finie.
Ouverture commerciale et effet de
volume agrégé : un modèle simple
Cette partie s’appuie sur un modèle décrivant une
petite économie produisant N biens avec deux
facteurs, travail qualifié (S) et travail non qualifié
(U). La concurrence est pure et parfaite entre les
producteurs nationaux et les flux de commerce sont
représentés en utilisant l’hypothèse d’Armington.
Pour cibler l’analyse sur l’effet de volume, nous
supposerons pour simplifier que les facteurs de
production sont parfaitement complémentaires, ce
qui signifie que l’effet de substitution pure entre les
facteurs de production est supposé nul a priori.
Dans un premier temps, nous présenterons le modèle
et décrirons succinctement l’équilibre statique
obtenu lorsque les salaires sont parfaitement
flexibles. Nous déterminerons alors analytiquement
quelles sont les conséquences, pour l’emploi non
qualifié, d’imposer un salaire réel supérieur à son
niveau d’équilibre de plein emploi.
Cadre de modélisation
La demande est modélisée au travers d’un
consommateur représentatif, dont la fonction
d’utilité s’écrit :
où l’indice k = 1 à N se réfère au secteur,
XD k D, , (resp. XF k D, , )
est la quantité de bien
k produite sur le territoire de
l’économie étudiée (resp. à l’étranger) et vendue sur
le marché intérieur
[9],
δ et
γ sont des coefficients
kk de répartition (avec
Σγ =1), et
σ est l’élasticité de
k substitution entre biens nationaux et biens importés.
Cette fonction d’utilité est un emboîtement d’une
fonction de Cobb-Douglas, décrivant le choix des
consommateurs entre les secteurs (γ est la part,
k constante, du secteur k dans la consommation en
valeur), et d’une fonction CES, reflétant l’arbitrage
entre biens nationaux et biens importés. Cette
dernière fonction correspond à l’hypothèse
d’Armington (1969) : les biens produits dans
l’économie étudiée sont homogènes, mais ils sont
imparfaitement substituables aux biens étrangers,
avec une élasticité de substitution constante σ >1.
Cette hypothèse, usuelle dans les modélisations
appliquées, présente l’avantage de rendre compte
des élasticités-prix finies observées pour les flux
commerciaux, tout en évitant la complexité
inhérente aux modèles de concurrence imparfaite.
L’imparfaite substituabilité est une évidence, en
termes empiriques : elle découle essentiellement de
la différenciation des produits, mais également de
l’éventuel attachement des consommateurs aux
produits nationaux, voire de l’adaptation aux
spécificités nationales de la demande ou de l’accès
aux canaux de distribution.
Cette modélisation recèle deux hypothèses
importantes. La première consiste à ne prendre en
compte cette imparfaite substituabilité qu’entre
biens d’origines géographiques différentes, du fait
que les interactions entre producteurs nationaux ne
sont pas au cœur de l’analyse
[10]. La seconde,
usuelle, est de supposer que l’élasticité de
substitution entre biens nationaux et importés est
constante. De surcroît, pour simplifier, nous
supposons ici que cette élasticité est la même pour
tous les secteurs.
Si R est le revenu total dépensé en consommation,
alors la résolution du problème du consommateur est
résumé par les équations suivantes, pour chaque
secteur :
La demande étrangère adressée aux biens nationaux
est supposée s’écrire :
où X est la demande étrangère en biens
D k F, , nationaux du secteur k, μ est une constante et p
kD k, (resp. p ) est le prix du bien national (resp.
F k, étranger) dans le secteur k, en monnaie étrangère.
L’élasticité-prix de la demande d’exportations est
donc constante, égale à σ. Cela revient à supposer
que l’élasticité de substitution entre biens nationaux
et étrangers est la même à l’étranger que sur le
marché intérieur, et que de surcroît la part de marché
à l’étranger des exportateurs nationaux est faible.
Du côté de l’offre, la production est représentée par
une fonction de Leontief :
où Q est la production nationale dans le secteur k,
k U (resp. S ) est l’input en travail non qualifié (resp.
kk en travail qualifié) du secteur k, a et a sont des
U k, S k, coefficients techniques. Les facteurs de production
sont donc parfaitement complémentaires et les
rendements à l’échelle sont constants. Le coût
moyen (et marginal) vaut :
où wu (resp. ws ) est le taux de salaire des travailleurs
non qualifiés (resp. qualifiés). La concurrence étant
pure et parfaite entre les producteurs nationaux, le
prix des biens nationaux est égal à leur coût
( ), p CD k k =.
Les règles de bouclage sont les suivantes.
L’économie est supposée petite, ce qui signifie quele
prix des biens étrangers en monnaie étrangère( ),* pF k
est exogène. Les échanges sont supposés équilibrés,
ce qui implique que la dépense de consommation R
est exactement égale au revenu :
où U U=Σ et S S=Σk sont les quantités de travail
k non qualifié et de travail qualifié employées dans
l’économie. Le taux de change nominal e
( / ), ,* e p p F k F k = est donc endogène. Les offres de
facteurs ( U et S ) sont supposées exogènes.
Finalement, l’un des prix exprimés en monnaie
nationale doit être choisi comme numéraire.
Si l’on suppose de surcroît que le marché du travail
non qualifié et celui du travail qualifié sont
parfaitement concurrentiels (et donc que ces facteurs
sont pleinement employés
[11] ), le modèle décrit
ci-dessus permet de déterminer sans difficulté
l’équilibre statique de l’économie : pour des prix
donnés, la maximisation de l’utilité sous contrainte
détermine la demande de biens ; les prix nationaux
sont directement liés aux coûts du travail non
qualifié et du travail qualifié, étant donné la nullité
des profits, et le taux de change est déterminé par
l’équilibre de la balance commerciale.
Coût en emploi d’une contrainte sur le salaire des
non qualifiés : statique comparative pour de
petites variations
Le modèle et son équilibre de plein emploi ayant été
présentés, la question posée est la suivante : quel est
le coût, en emplois non qualifiés, d’une contrainte
fixant le salaire réel des non qualifiés (qui est
supposé être le facteur rare ici, dans un sens spécifié
plus bas) au-dessus de son niveau de plein-emploi ?
Une telle contrainte peut par exemple, résulter d’un
salaire minimum, ou d’une augmentation du coût du
travail non qualifié (en raison de normes sociales, par
exemple), dans un contexte de rigidité réelle du
salaire. Quelle qu’en soit la raison, nous supposerons
donc que le salaire des non qualifiés est fixé de
manière exogène au-dessus de son niveau de plein
emploi, tandis que le salaire des qualifiés reste
parfaitement flexible. Un nouvel équilibre est alors
atteint, où le travail qualifié est toujours pleinement
employé, mais où l’emploi non qualifié a décru.
Pour étudier analytiquement les conséquences de
cette contrainte, nous supposerons que la différence
entre le salaire contraint et le salaire de plein emploi
est petite. Les changements étudiés peuvent alors
être supposés suffisamment petits pour raisonner sur
des approximations de premier ordre. Plus
spécifiquement, nous utiliserons des équations
log-linéarisées pour caractériser les variations entre
l’équilibre initial de plein emploi et le nouvel
équilibre.
Pour commencer, choisissons comme numéraire
l’indice de prix du PIB, basé sur une moyenne
arithmétique avec les poids de l’équilibre initial :
où Qk0 est la production du secteur k à l’équilibre
initial (l’indice supérieur 0 se réfère à l’équilibre
initial). Au lieu d’être un seul prix, le numéraire est
donc ici une combinaison linéaire de plusieurs prix
(avec des poids constants, bien entendu) : cela n’a
pas d’influence sur l’évolution des prix en termes
réels. Pour des petits changements par rapport à
l’équilibre initial, cela implique (voir l’annexe pour
plus de détails) :
où le paramètre λk k D k j D j Q p Q p=0 0 0 0, , / ( )Σ est la
part du secteur k dans le PIB, à l’équilibre initial. Un
accent circonflexe au-dessus d’une variable se réfère
à une variation logarithmique (qui correspond, au
premier ordre, à une variation en pourcentage). Cela
implique également que la variation nominale $wu du
salaire des non qualifiés soit égale à la variation
réelle imposée de manière exogène (il suffit pour
cela que cette variation réelle soit calculée en
utilisant comme déflateur l’indice de Laspeyres de
prix du PIB).
D’après (6), la variation de prix dans le secteur k est :
où αk U kuD k a w p=, , / 0 0 est la part du travail non
qualifié dans le prix du bien k, à l’équilibre initial. En
notant α λ α=Σ la moyenne pondérée des α,
k kk qui est égale à la part du travail non qualifié dans le
PIB initial, l’équation (9) implique :
Et (10) peut être réécrit :
Par ailleurs, les changements dans les prix des
importations sont uniquement la conséquence des
variations du taux de change nominal (étant donné
l’hypothèse de petite économie) :
La production nationale du secteur k est
Ainsi, en notant x X Q k D k F k =, , / 0 0 l’intensité
d’exportation du secteur k à l’équilibre initial, la
variation logarithmique de la production nationale
du secteur k s’écrit, au premier ordre :
La variation des exportations s’obtient directement à
partir de l’équation (4) :
Quant à l’évolution des ventes intérieures de la
production nationale, notons tout d’abord qu’en
différenciant les équations (1) et (2), on obtient :
où
est le taux de pénétration des importations dans le
secteur k, à l’équilibre initial. En réordonnant, ces
deux équations donnent :
Cette relation montre que plus le taux de pénétration
des importations dans un secteur est élevé, plus les
ventes intérieures des producteurs nationaux pris
dans leur ensemble sont sensibles aux variations du
prix relatif des importations. En ce sens, on peut dire
que les producteurs nationaux pris dans leur
ensemble jouissent d’un pouvoir de marché sur le
marché intérieur, lié à l’imparfaite substituabilité
entre biens nationaux et biens importés. Finalement,
les relations (15), (16) et (19) permettent d’écrire les
variations de la production domestique :
Étant donné l’expression des variations de prix ((11)
et (12)), cela donne :
où l’on a noté, par souci d e simplicité,
La seconde expression de tk montre qu’il s’agit de la
part de marché moyenne des producteurs étrangers
sur les marchés où les producteurs nationaux
vendent leurs produits (en supposant que la part de
marché des producteurs nationaux à l’étranger est
négligeable) : cette part de marché vaut 1 sur le
marché étranger, où les producteurs nationaux
écoulent x % de leur production, et elle vaut m sur
kk le marché intérieur, où les producteurs nationaux
vendent ( )1 - x % de leur production. t s’interprète
kk par conséquent comme le degré d’exposition des
producteurs nationaux à la concurrenceétrangère ou,
selon les termes d’Orléan (1986), comme le taux
d’internationalisation du secteur.
Pour exprimer les variations endogènes du taux de
change en fonction des autres variables, il faut
prendre en compte la contrainte d’équilibre
commercial. Il s’en suit que la variation
logarithmique de la dépense de consommation ( $)R
est égale à celle du revenu national, c’est-à-dire de la
production nationale :
En utilisant les équations (9) et (21) et en
réordonnant, on obtient :
Dan s cette expressio n,
et
désignent respectivement la moyenne du degré
d’exposition à la concurrence étrangère et de
l’intensité d’exportation pour l’ensemble de
l’économie
[12].
Par ailleurs, le revenu national est aussi la somme de
la rémunération du travail non qualifié et du travail
qualifié, comme indiqué dans le terme de droite de
l’équation (7). En conséquence (étant donné que
l’emploi total de travail qualifié n’a pas varié),
ou encore, vu (11) :
La variation de la production par secteur peut
maintenant être exprimée en fonction de $, $U wu, et
des caractéristiques de l’équilibre initial :
La part initiale du secteur k dans l’emploi non
qualifié étant λ α, la variation logarithmique de
k k l’emploi non qualifié s’exprime, en approximation
au premier ordre (voir l’annexe pourplus de détail):
En remplaçant les variations sectorielles de
production $Qk par leur expression obtenue dans
l’équation (26) et en réordonnant, on peut finalement
caractériser l’élasticité de l’emploi non qualifié par
rapport à une augmentation exogène du salaire réel
du travail non qualifié :
où l’on a noté
α et α étant deux moyennes pondérées des α (une
k mesure mixte d’ouverture commerciale est
incorporée aux poids de la seconde, en plus des parts
des secteurs dans le PIB),ψ est positif, sauf dans des
configurations très particulières. Concernant le
signe de φ, rappelons que nous avons supposé que
l’économie étudiée est relativement faiblement
dotée en travail non qualifié. On peut alors supposer
que cette économie a un avantage comparatif dans
les secteurs intensifs en travail qualifié. Cela signifie
que, en moyenne, plus un secteur est intensif en
travail non qualifié, moins ses exportations sont
élevées relativement à ses importations. Dans ce cas,
φ est positif.
De plus,ψetφsont tous les deux homogènes de degré
zéro par rapport aux variables d’ouverture (t ou x) :
ces constantes dépendent de la structure sectorielle
des degrés d’ouverture mais, pour une structure
sectorielle relative donnée (c’est-à-dire pour des
valeurs données de t t/ et de x t/ ), elles ne
k k dépendent pas du degré d’exposition de l’économie à
la concurrence étrangère (t).
Ainsi, l’équation (28) montre que - $ / $U wu est une
fonction croissante de t. Cela signifie que, pour un
pays riche, le coût en emploi d’une contrainte sur le
coût du travail non qualifié est d’autant plus élevé
que le degré d’exposition de l’économie à la
concurrence étrangère est élevé.
Cette conclusion illustre les mécanismes
mentionnés précédemment. Une augmentation du
coût du travail non qualifié accroît le coût de
production des biens intensifs en travail non qualifié,
relativement à ceux intensifs en travail qualifié. Pour
une économie ouverte, cela implique des pertes de
parts de marché dans les secteurs intensifs en travail
non qualifié, relativement à ceux intensifs en travail
qualifié. La spécialisation sectorielle de l’économie
s’en trouve modifiée, dans un sens défavorable aux
secteurs les plus intensifs en travail non qualifié,
donc au détriment de la demande de travail non
qualifié. Et plus l’économie est ouverte, plus ces
mécanismes sont importants.
Sans surprise, cet effet est d’autant plus important
que l’élasticité de substitution entre biens nationaux
et biens importés est élevée. De façon sans doute
moins intuitive, l’effet de l’ouverture sur l’élasticité
de la demande de travail non qualifié est d’autant
plus prononcée que l’économie jouit d’un avantage
comparatif important dans les secteurs intensifs en
travail qualifié (car dans l’équation (28), φ est alors
plus élevé). Cela est dû au fait que plus un secteur est
exportateur, moins il souffre de l’impact négatif
observé ici sur la consommation intérieure.
Évaluation empirique
Quelle est l’importance pratique de cette influence
du commerce international sur l’élasticité-prix de la
demande de travail non qualifié ? L’équation (28)
permet d’évaluer empiriquement l’ampleur des
effets décrits. Les mécanismes décrits concernant
essentiellement le secteur industriel, nous limiterons
l’analyse à cette partie de l’économie. Une première
réserve doit être formulée d’emblée : un tel chiffrage
dépend de la nomenclature sectorielle retenue. Les
données utilisées ici proviennent de la nomenclature
NAP 100 de la comptabilité française. Le champ de
l’industrie hors énergie et extraction y est découpé en
39 secteurs. La définition retenue pour le travail non
qualifié inclut l’ensemble des ouvriers et des
employés, par opposition aux professions
intermédiaires et supérieures, qui sont supposées
qualifiées.
Tableau 1
chiffrage de l’effet de volume dans l’élasticité-prix de la demande de travail non qualifié
pour l’industrie française en 1977,1985 et 1993
Tableau 1 : chiffrage de l’effet de volume dans l’élasticité-prix de la demande de travail non qualifié
pour l’industrie française en 1977,1985 et 1993
1977 1985 1993
Effet de volume sans prendre en compte les effets liés au commerceextérieur (élasticité) - 0,043 - 0,062 - 0,043
Effet de volume total (élasticité)
avec une élasticité de substitution entre biens nationaux et biensétrangers égale à 1.2 : -0,047-0,071-0,051
1.5: -0,053-0,081-0,059
2 : -0,062-0,098-0,071
3 : -0,081-0,132-0,096
4 : -0,100-0,165-0,121
5 : -0,118-0,199-0,145
Pour information :
Part du travail non qualifié dans la valeur ajoutée (%) 33,1 28,2 22,3
Taux moyen d’exportation (%) 23,3 29,2 32,0
Taux moyen de pénétration des importations (%) 20,5 26,7 30,6
Taux moyen d’exposition à la concurrence internationale
38,0 46,3 50,1
(moyenne pondérée des taux sectoriels) (%)(calcul direct pour l’ensemble de l’industrie) (%) 39,0 48,1 52,8
Sources : Comptabilité nationale, Insee ; Enquêtes sur la structure de l’emploi, Insee ; Déclarations Annuelles de Données Sociales (DADS),
Insee-Dares. Toutes les données utilisées sont basées sur la nomenclature NAP 100 de la comptabilité nationale.
Champ : Toutes les données présentées concernent l’industrie hors énergie et extraction.
Comptabilité nationale, Insee ; Enquêtes sur la structure de l’emploi, Insee ; Déclarations Annuelles de Données Sociales (DADS),
Insee-Dares. Toutes les données utilisées sont basées sur la nomenclature NAP 100 de la comptabilité nationale.
Par souci de simplification, les consommations
intermédiaires n’ont pas été prises en compte dans
l’analyse. Implicitement, la production était
supposée totalement intégrée verticalement. Pour
coller au plus près de cette hypothèse, il faudrait
inclure dans le travail non qualifié de chaque secteur
les salariés employés directement et indirectement
sur le sol national, et se baser sur la part de leur
rémunération dans le coût de production. À titre
d’approximation, un calcul plus simple est effectué
ici; il prend en compte l’emploi direct uniquement et
se base par conséquent sur la part de sa rémunération
dans la valeur ajoutée.
Le tableau 1 donne les résultats obtenus pour
- $ / $U wu, sur la base de l’équation (28), pour
l’industrie française en 1977,1985 et 1993. Comme
base de comparaison, nous donnons également (en
première ligne) les résultats obtenus avec cette
même équation sans prendre en compte les effets liés
au commerce international. Les résultats dépendent
fortement du choix effectué pour l’élasticité
d’Armington, qui est dans tous les cas supposée
identique pour tous les secteurs. Avec une élasticité
relativement faible de 1,2, l’effet de volume lié au
commerce extérieur est faible. Avec une élasticité de
1,5, cependant, il correspond déjà à 25 - 30 % de
l’effet de volume « autarcique », et le commerce
international explique plus de la moitié de l’effet de
volume total dans l’industrie française lorsque cette
élasticité vaut 3 ou plus. Précisément, de nombreux
travaux récents suggèrent que la valeur moyenne de
cette élasticité serait élevée et que des valeurs de 4 ou
5 sont loin d’être irréalistes (pour une discussion
détaillée récente, voir Erkel-Rousse et Mirza, 2000).
Ces calculs ne peuvent fournir que des ordres de
grandeur. Ils suffisent néanmoins à montrer que
l’ouverture commerciale explique une part
importante de l’effet de volume consécutif à une
variation exogène du coût du travail non qualifié,
pour un pays tel que la France. En d’autres termes,
l’élasticité-prix de la demande de travail non qualifié
est substantiellement supérieure à ce qu’elle serait en
autarcie.
L’influence du commerce international sur
l’élasticité-prix de la demande de travail a jusqu’à
présent été analysée essentiellement au travers de
deux approches. D’après la théorie factorielle des
échanges, cette élasticité est infinie au niveau
agrégé, pour un petit pays en libre-échange. Les
études récentes, en revanche, se sont focalisées sur
l’effet induit par l’ouverture sur l’élasticité des
demandes ind ividuelles des firmes, p ar
l’intermédiaire de la réduction des pouvoirs de
marché.
L’analyse proposée ici est intermédiaire. Elle se base
sur l’idée qu’une augmentation du coût d’un facteur
de production influe sur la spécialisation
commerciale de l’économie, au détriment des
secteurs utilisant intensivement ce facteur. Ce
mécanisme est d’autant plus important que
l’ouverture de l’économie est grande, car le partage
des marchés entre producteurs nationaux et
étrangers est alors plus sensible aux prix relatifs. Cet
effet n’est pas lié aux imperfections de la
concurrence : il résu lte de l’imparfaite
substituabilité entre biens nationaux et biens
importés, qui dote les producteurs nationaux pris
dans leur ensemble d’un pouvoir de marché par
rapport aux producteurs étrangers.
Ces arguments sont illustrés par un modèle simple,
basé notamment sur l’hypothèse d’imparfaite
substituabilité entre biens nationaux et biens
importés (hypothèse d’Armington). Dans ce
contexte, nous montrons que le coût en termes de
chômage d’une contrainte sur le salaire réel des non
qualifiés est d’autant plus important, pour une
économie présentant un avantage comparatif dans
les secteurs intensifs en main-d’œuvre qualifiée, que
l’économie est ouverte aux échanges. Un chiffrage
sommaire pour la France montre que cet effet est loin
d’être négligeable : le commerce international est
susceptible d’expliquer plus de la moitié de l’effet de
volume associé à une hausse du coût du travail non
qualifié. Encore faut-il souligner que cette influence
du commerce international serait nettement plus
importante dans des pays, comme les Pays-Bas ou la
Belgique par exemple, qui sont riches et dont le degré
d’ouverture aux échanges est beaucoup plus élevé.
Ce travail ne prétend pas aboutir à des conclusions
définitives. D’autres recherches sont nécessaires,
par exemple pour évaluer la pertinence empirique
des mécanismes décrits ici. Il vise néanmoins à
progresser dans l’analyse de l’influence du
commerce international sur le fonctionnement du
marché du travail. Cette question recèle des enjeux
importants, notamment en termes de définition des
politiques du marché du travail. En filigrane, pour les
pays européens, se pose la question du niveau de
coordination souhaitable dans cetype de politiques.
Annexe : étapes de calculs
De l’équation (8) à l’équation (9) :
Une simple différenciation de l’équation (8) donne
Ayant supposé que les variations étudiées sont de faible
ampleur, nous pouvons effectuer des approximations de
premier ordre :
et
Ainsi,
En notant
cela
donne l’équation (9).
L’approximation effectuée correspond à l’hypothèse que la
variation logarithmique (c’est-à-dire approximativement la
variation en pourcentage) d’une somme est la moyenne des
variations logarithmiques des termes, pondérée par leurs
poids initiaux dans la somme.
Une approximation similaire est effectuée dans d’autres cas
dans le texte : pour obtenir l’équation (10) en différenciant
l’équation (6) ; pour obtenir l’équation (15) à partir de
l’équation (14) ; pour obtenir l’équation (17) en
différenciant l’équation (2).
Équation (27)
L’expression de $U dans (27) est obtenue d’une façon
similaire. Notons tout d’abord que
ce
qui donne par simple différence :
Ayant supposé que les variations étudiées sont de faible
ampleur, nous pouvons effectuer l’approximation de
premier ordre suivante :
De
surcroît, notons que
En utilisant ces trois
équations dans l’expression précédente, on obtient
l’équation (27).
·
Armington P. S. (1969). « A Theory of Demand for
Products Distinguished by Place of Production », IMF Staff
Papers, n° 16, pp. 159-176.
·
Berman E., Bound J. et Griliches Z. (1994). « Changes in
the Demand for Skilled Labor within U.S. Manufacturing :
Evidence from the Annual Survey of Manufactures »,
Quarterly Journal of Economics, vol. 109, n° 2, pp. 367-97.
·
Bernard A.B. et Jensen J. B. (1997). « Exporters, Skill
Upgrading, and the Wage Gap », Journal of International
Economics, vol. 42, n° 1-2, pp. 3-31.
·
Cahuc P. et Zylberberg A. (1996). Économie du travail,
De Boeck.
·
Davis D. R. (1998). « Does European Unemployment Prop
Up American Wages ? National Labor Markets and Global
Trade », American Economic Review, vol. 88, n° 3,
pp. 478-94.
·
Erkel-Rousse H. et Mirza D. (2002). « Import-Price
Elasticities : Reconsidering the Evidence », Canadian
Journal of Economics, à paraître.
·
Faini R., Falzoni A.M., Galeotti M., Helg R. et Turrini A. (1999). « Importing Jobs and Exporting Firms ? A Close
Look at the Labour Market Implications of Italy’s Trade
and Foreign Direct Investment Flows », Giornale degli
Economisti e Annali di Economia, Xd. 58, n°1.
·
Greenaway D., Hine R. Et Wright P. (1999). « An
Empirical Assessment of the Impact of Trade on
Employment in the United Kingdom », European Journal of
Political Economy, vol. 15, pp. 485-500.
·
Hamermesh D. S. (1993). Labor Demand, Princeton
University Press.
·
Jean S. (1999). « Commerce international et marché du
travail », thèse de doctorat en sciences économiques,
Université de Paris I.
·
Orléan A. (1986). « L’insertion dans les échanges
internationaux : comparaison de cinq grands pays
développés », Economie et statistique, n° 184, pp. 25-40.
·
Rodrik D. (1997). Has Globalization Gone Too Far ?,
Institute for International Economics, Washington, D. C.
·
Slaughter M. J. (1997). « International Trade and
Labor-Demand Elasticities », Working Paper Series,
n° 6262, NBER.
[(1)]
L’analyse de Rodrik couvre également les
investissements directs à l’étranger, mais nous nous
limiterons ici à décrire les conséquences du commerce
international.
[(2)]
Ce résultat n’est toutefois valide que si l’équilibre de
libre-échange aboutit à une spécialisation incomplète de
chacun des deux pays.
[(3)]
Notons au passage que, dans ce cas, les différences dans
les institutions du marché du travail au sein d’une même
zone monétaire peuvent engendrer une transmission
fortement asymétrique d’un choc symétrique.
[(4)]
Pour une discussion plus détaillée, voir par exemple
Hamermesh (1993) ou Cahuc et Zylberberg (1996).
[(5)]
Si l’utilisation relative de travail décroît fortement avec
le niveau de production, alors cet effet peut être inversé.
Cela correspond cependant à des configurations
exceptionnelles, incompatibles notamment avec
l’hypothèse d’homogénéité de la fonction de production.
[(6)]
La corrélation est plus forte quand l’internationalisation
est mesurée par la part des filiales étrangères dans l’emploi
des entreprises nationales, mais cette mesure est plutôt liée à
la question des investissements directs à l'étranger (IDE).
[(7)]
Soulignons cependant que seul l’effet de court terme est
mesuré dans ce cas, car les estimations sont effectuées sur la
base de variations annuelles, avec deux retards.
[(8)]
Cette contribution est inférieure dans le cas français :
10 % du total environ pour l’industrie et 20 % au niveau de
l’ensemble de l’économie entre 1976 et 1992, d’après nos
calculs menés en NAP 600. Cette nomenclature compte
cependant moins de secteurs industriels que la SIC à 4
positions utilisée par Berman, Bound et Griliches (environ
300 contre 450), ce qui explique une partie au moins de la
différence.
[(9)]
L’indice
D se réfère à l’économie étudiée (que nous
appellerons parfois « nationale ») et l’indice
F à l’étranger.
Parmi les trois indices des variables de quantités, le premier
désigne le pays de production, le second le secteur et le
troisième le pays de consommation.
[(10)]
Habituellement, cette hypothèse reflète également
l’idée que la substituabilité est plus élevée entre biens
nationaux qu’entre biens d’origines différentes. Cet aspect
n’est pas important dans le cas présent, simplement parce
que la question de la substituabilité entre biens nationaux ne
se pose pas : ils subissent tous la même variation de prix.
[(11)]
Nous supposons qu’il existe au moins deux secteurs
k0
et
k1 tels que
[(12)]
Le degré d’exposition à la concurrence étrangère n’est
pas additif. En conséquence, le calcul de cet indicateur
moyen directement au niveau de l’économie n’aurait pas
donné exactement le même résultat que la moyenne
pondérée utilisée ici.