Economie & prévision
La Doc. française

I.S.B.N.sans
242 pages

p. 17 à 28
doi: en cours

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n° 152-153 2002/1-2

2002 Économie et Prévision

L’impact du commerce international sur l’élasticité-prix de la demande de travail

Sébastien Jean  [(*)]
Cet article analyse l'impact du commerce international sur l'élasticité-prix de la demande agrégée de travail. L'idée soutenue est qu'une variation du coût du (ou d'une catégorie de) travail modifie la spécialisation sectorielle d'une économie, au détriment des productions domestiques les plus intensives dans ce facteur de production, même lorsque la balance commerciale est supposée équilibrée. Cet effet étant d'autant plus important que l'économie est ouverte aux échanges, l'ouverture commerciale induit une augmentation de l'élasticité-prix de la demande de travail, du moins si l'économie possède un désavantage comparatif dans les secteurs utilisant intensivement le type de travail considéré. Cet argument est illustré par un modèle simple, utilisant l'hypothèse d'Armington, avec une application empirique pour la France.Mots-clés : commerce international, élasticité, prix de la demande de travail, spécialisation commerciale. This paper studies the impact of international trade on the price-elasticity of aggregate demand for labour, based on the idea that a variation in the cost of (a given type of) labour has an effect on an economy's sectoral specialisation to the detriment of the most labour-intensive domestic output, even when the trade balance is assumed to balance. As this effect is greater the more open the economy, open trade leads to an increase in the price-elasticity of demand for labour, at least if the country has a comparative disadvantage in the industries making intensive use of the type of labour considered. This argument is illustrated by a simple model using the Armington hypothesis, with an empirical assessment for France.Keywords : International trade, price, elasticity of demand for labour, trade specialisation.
Je tiens à remercier Lionel Fontagné et Jean-Louis Guérin, ainsi qu’un rapporteur anonyme, pour leurs remarques avisées. Correspondance : Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii).
Cet article analyse l'impact du commerce international sur l'élasticité-prix de la demande agrégée de travail. L'idée soutenue est qu'une variation du coût du (ou d'une catégorie de) travail modifie la spécialisation sectorielle d'une économie, au détriment des productions domestiques les plus intensives dans ce facteur de production, même lorsque la balance commerciale est supposée équilibrée. Cet effet étant d'autant plus important que l'économie est ouverte aux échanges, l'ouverture commerciale induit une augmentation de l'élasticité-prix de la demande de travail, du moins si l'économie possède un désavantage comparatif dans les secteurs utilisant intensivement le type de travail considéré. Cet argument est illustré par un modèle simple, utilisant l'hypothèse d'Armington, avec une application empirique pour la France.
Une abondante littérature a été consacrée, ces dernières années, à l’étude de l’impact du commerce international sur le niveau de l’emploi et des salaires dans les pays industrialisés, notamment pour tenter de comprendre quelle part l’intensification de relations commerciales a pris dans l’accroissement des inégalités (cf. par exemple Jean, 1999). Mais la question de l’impact du commerce international sur le marché du travail ne peut se réduire à un problème de niveau : il faut également s’interroger sur les modifications induites sur le fonctionnement même du marché du travail.
L’ouverture commerciale induit une intensification de la concurrence sur le marché des biens, qui est susceptible d’accroître la sensibilité des demandes de facteurs. Selon Rodrik (1997, pp. 16-27), il pourrait s’agir de l’une des conséquences les plus importantes de la mondialisation [1]. Il décrit trois répercussions importantes d’une augmentation de la valeur absolue de l’élasticité-prix de la demande de travail. Cela modifie d’abord la prise en charge des coûts non salariaux. Le fait d’imposer une protection sociale et/ou une amélioration des conditions de travail augmentant le coût du travail induirait en effet une baisse plus forte de la demande de travail des entreprises en économie ouverte. Que ce soit par leur emploi ou par leur salaire, les employés seraient alors contraints de supporter une part plus importante des ajustements nécessaires.
Plus généralement, Rodrik soutient qu’une demande de travail plus élastique diminue le pouvoir de négociation des syndicats vis-à-vis des employeurs. Le partage des rentes s’en trouve déformé au détriment des travailleurs, avec pour corollaire un affaiblissement des syndicats. C’est donc le fonctionnement même des modes de régulation du marché du travail qui peut s’en trouver altéré.
Une demande de travail plus élastique impliquerait également une plus grande volatilité du marché du travail. Un choc exogène sur la demande de travail a un effet d’autant plus fort sur les salaires que l’élasticité de la demande est élevée. Ajoutons que, si l’on se place dans uneperspective plus “européenne” de rigidités salariales, une élasticité plus élevée se traduit par un niveau d’emploi plus sensible aux modifications exogènes du coût du travail. L’élasticité de la demande de travail joue donc un rôle de bras de levier, qui détermine l’ampleur des répercussions sur le marché du travail des chocs exo gèn es, que ceux-ci so ient de nature technologique, démographique, institutionnelle ou fiscale. De ce fait, la réussite de nombre de réformes envisagées ou mises en œuvre récemment, notamment en France, dépend en partie de cette élasticité. C’est le cas notamment des modifications du temps de travail avec compensation salariale et des allégements de charges sur les bas salaires.
Loin d’être anodine, la question de l’impact du commerce international sur l’élasticité de la demande de travail est donc d’une importance centrale pour mieux comprendre les effets passés de la mondialisation sur le marché du travail, mais également pour approfondir l’analyse des conséquences de certaines évolutions récentes ou à venir, notamment les interdépendances accrues entre pays européens, du fait de l’Union économique et monétaire.
S’il est prolixe sur les conséquences d’une demande de travail plus élastique, Rodrik ne s’attarde pas sur la justification de l’impact du commerce international. Son analyse est plus proche de l’intuition que dela démonstration lorsqu’il explique que « la raison est que les employeurs et les consommateurs finals peuvent substituer plus facilement des travailleurs étrangers aux travailleurs domestiques-que ce soit en investissant à l’étranger ou en important des produits fabriqués par des trav ailleurs étran gers » ( ibid., p. 16). L’investissement à l’étranger sort du cadre de cet article, mais une analyse plus complète et plus rigoureuse est utile pour mieux cerner l’influence du commerce international.
L’influence du commerce international sur l’élasticité-prix de la demande de travail a jusqu’à présent été analysée essentiellement au travers de la théorie factorielle des échanges et des nouvelles théories du commerce international. Une fois précisés les tenants et les aboutissants de ces deux approches très différentes, nous proposerons une analyse intermédiaire. Celle-ci se base sur l’idée qu’une augmentation du coût d’un facteur de production influe sur la spécialisation commerciale de l’économie, au détriment des secteurs utilisant intensivement ce facteur, et que ce mécanisme est d’autant plus important que l’ouverture de l’économie est grande. Ces arguments seront illustrés par un modèle simple, basé notamment sur l’hypothèse d’imparfaite substituabilité entre biens nationaux et biens importés (h ypothèse d’Armington), avec une évaluation empirique dans le cas de la France.
 
Le commerce international et l’élasticité-prix de la demande de travail dans les théories usuelles
 
 
Les enseignements de la théorie néoclassique du commerce international
Dans un cadre néoclassique à la Heckscher-Ohlin-Samuelson, l’élasticité de la demande de travail est infinie pour un petit pays en libre-échange qui n’est pas totalement spécialisé : le théorème de l’égalisation des prix des facteurs stipule que les rémunérations réelles et relatives sont alors déterminées par les prix internationaux des produits. Ce résultat extrême ne s’applique pas au cas d’un grand pays. Son influence sur les termes de l’échange international modère la sensibilité de sa demande de travail, mais celle-ci reste plus élevée qu’en autarcie. Davis (1998) en donne une illustration, en étudiant le cas du libre-échange entre deux économies identiques par leurs préférences, leurs fonctions de production et leurs dotations factorielles en travail qualifié et non-qualifié. L’une (assimilée aux États-Unis) est supposée dotée d’un marché du travail parfaitement concurrentiel, tandis que l’autre (assimilée à l’Europe) fixe un salaire minimum pour le travail non-qualifié, supérieur au niveau d’équilibre de plein emploi. Davis montre que dans ces conditions [2], le taux de chômage engendré par le salaire minimum double en situation de libre-échange, par rapport à l’autarcie.
En effet, dans ce cadre de concurrence parfaite avec deux biens et deux facteurs et pour des fonctions de production données, un niveau donné de salaire minimum n’est compatible qu’avec un seul niveau de prix relatif des biens (la relation biunivoque entre prix relatif des biens et rémunération relative des facteurs est un corollaire du théorème de Stolper-Samuelson). À son tour, ce niveau de prix relatif n’est compatible, à préférences données, qu’avec un seul niveau d’emploi relatif des facteurs de production. Ce dernier est atteint, en autarcie, par la mise au chômage d’une partie des non-qualifiés. En libre-échange, le même enchaînement causal prévaut pour l’économie intégrée constituée par l’ensemble des deux zones. L’économie qui veut maintenir son salaire minimum est donc contrainte de « manipuler » les termes de l’échange international de façon à ramener le prix relatif des biens à son niveau autarcique. Cela nécessite que le niveau d’emploi relatif des deux facteurs dans l’économie intégrée soit identique à celui prévalant en Europe en autarcie. L’économie dotée d’un salaire minimum étant la seule susceptible d’effectuer l’ajustement, elle voit son chômage doubler à l’équilibre. En d’autres termes, le libre-échange double l’ampleur de l’impact sur l’emploi d’un écart donné du salaire des non-qualifiés par rapport à son niveau d’équilibre de plein emploi.
Si un choc exogène (en l’occurrence l’insertion commerciale de pays à bas salaires) vient diminuer la demande de travail non qualifié, Davis montre que c’est l’économie dotée d’un salaire minimum qui doit supporter la totalité de la charge de l’ajustement pour l’ensemble des deux économies [3], du moins tant qu’elle n’est pas totalement spécialisée dans la production de bien intensif en travail qualifié. Pour la zone dotée d’un salaire minimum, l’ouverture intervient alors comme un facteur amplifiant du choc subi, par rapport à une situation d’autarcie.
Au travers des contraintes qu’elle introduit sur les prix relatifs des biens, l’ouverture commerciale apparaît donc, dans la théorie factorielle des échanges, de nature à modifier fortement l’élasticité-prix de la demande de travail. Cette analyse reste cependant très schématique. En particulier, le prédicat d’une élasticité de la demande de travail infinie en libre-échange paraît irréaliste. De fait, les travaux les plus récents se sont plutôt basés sur les nouvelles théories du commerce international.
Les enseignements des nouvelles théories du commerce international
Nous avons jusqu’ici raisonné sur l’élasticité-prix de la demande agrégée de travail, pour l’ensemble de l’économie. Au lieu de cela, les nouvelles théories du commerce international amènent à mettre l’accent sur l’élasticité-prix de la demande individuelle de travail, de chaque firme. Cette élasticité peut être décomposée en deux termes [4]. Le premier, toujours négatif, correspond à l’effet de substitution pure. Le second est l’effet de volume. Il reflète le fait qu’une augmentation de salaire accroît le coût de production d’une firme, d’où un effet négatif sur son output, qui implique à son tour une baisse de sa demande de travail, sauf sous certaines configurations exceptionnelles de la demande de travail [5]. D’une façon générale, l’effet de volume renforce l’effet de substitution.
À partir de cette décomposition, Slaughter (1997) met en avant deux types d’effets du commerce international sur l’élasticité-prix de la demande de travail. Le premier porte sur l’effet de substitution : si le processus de production d’une firme est décomposé verticalement en plusieurs stades d’intensités factorielles différentes, alors cette firme a la possibilité, suite à une augmentation du coût du travail, de délocaliser la production des stades les plus intensifs en travail ou de les faire effectuer par des sous-traitants étrangers. Cet élargissement des possibilités de substitution peut augmenter l’élasticité de substitution entre le travail et les autres facteurs.
La seconde influence du commerce international mise en avant par Slaughter concerne l’effet de volume. Celui-ci est en effet d’autant plus important que le niveau de production des firmes est sensible à leur prix et cette sensibilité dépend négativement du pouvoir de marché des firmes. Or, différents modèles de commerce international en concurrence imparfaite prédisent que l’ouverture aux échanges diminue ce pouvoir de marché. En augmentant l’élasticité-prix de la demande de biens adressée à chaque firme, les échanges accroissent donc l’élasticité-prix de leur demande de travail.
L’estimation empirique de ces effets nécessiterait un travail sur données individuelles de firmes. Faute de données individuelles satisfaisantes pour ce type d’estimations, Slaughter travaille sur des secteurs définis à un niveau détaillé de nomenclature (Standard Industrial Classification à quatre chiffres), qu’il assimile à des firmes, avant de les regrouper en grands secteurs. Ses estimations ne donnent cependant qu’un support mitigé aux hypothèses formulées : qu’il s’agisse des production workers ou des non production workers, plusieurs variables de commerce ont un pouvoir explicatif significatif et du signe prédit lorsque seules des variables indicatrices de secteurs sont prises en compte, mais leur significativité disparaît lorsque des variables indicatrices de temps sont introduites. La variation des élasticités-prix de la demande de travail par grand secteur est donc principalement expliquée par une tendance temporelle. De façon intéressante, cette tendance est à la hausse, en valeur absolue, pour les production workers, alors qu’elle est à la baisse pour les non production workers, supposés plus qualifiés.
Une méthode similaire a été appliquée par Faini et alii (1999) pour l’Italie, en distinguant 14 secteurs manufacturiers. Il est difficile de conclure à partir de ces 14 points, mais une faible corrélation positive apparaît entre le degré d’ouverture commerciale et l’élasticité-prix de la demande de travail [6].
Greenaway, Hine and Milner (1998) introduisent, dans une équation dynamique de demande de travail, un terme correspondant aux interactions entre le taux de salaire et les intensités d’exportation et d’importation. Ils trouvent également un impact positif faible des intensités d’exportation et d’importation sur l’élasticité-prix de la demande de travail des secteurs manufacturiers, mais cet impact n’est pas significatif [7].
En somme, cette seconde approche est moins irréaliste dans ses prédicats théoriques, mais elle n’a reçu jusqu’à présent qu’un faible support empirique. Qui plus est, elle concerne l’élasticité-prix de la demande individuelle de travail des firmes. Or l’essentiel des chocs intervenant sur le marché du travail, notamment de nature technologique, institutionnelle ou liée au système de formation, touchent un ensemble de secteurs, voire l’ensemble de l’économie. Et le problème central n’est pas tant de connaître les réactions individuelles des firmes que l’évolution de la demande agrégée de travail en réponse à ces chocs. D’un point de vue de politique économique, le problème central n’est donc pas de comprendre les réactions individuelles des firmes, mais plutôt de comprendre le comportement de la demande agrégée de travail.
Une approche intermédiaire : effet de volume agrégé et spécialisation sectorielle, dans un contexte d’élasticités-prix finies des flux commerciaux
Bien que la demande agrégée de travail soit la somme des demandes individuelles, les élasticités-prix de ces demandes ne sont pas nécessairement liées de façon simple, comme le souligne Slaughter (ibid., p. 8). Dans le cadre néoclassique, par exemple, l’ouverture modifie radicalement l’élasticité de la demande agrégée, sans pour autant modifier l’élasticité de la demande des firmes qui, dans ce cadre de concurrence parfaite, était déjà infinie en autarcie.
L’élasticitéde la demande agrégéede travail est donc un sujet d’étude à part entière, qui ne peut être traité seulement au travers de l’étude des demandes individuelles. À l’instar de l’élasticité des demandes individuelles, cette élasticité agrégée peut se décomposer en deux effets. L’effet de substitution correspond à la résultante des substitutions factorielles opérées au sein de chaque firme, en réponse à une modification du coût relatif des facteurs : il correspond à la somme pondérée des effets de substitution au niveau individuel.
L’effet de volume, c’est-à-dire l’effet résultant des variations de quantités produites, correspond en revanche à des phénomènes différents de ceux décrits au niveau individuel. D’une part, le problème n’est plus de décrire les réactions des firmes les unes par rapport aux autres, mais d’analyser l’évolution globale de la production intérieure. D’autre part, le niveau de production n’intervient plus, au niveau d’une éco nomie, comme une variable unidimensionnelle. Les différences intersectorielles de variation de la production peuvent modifier les demandes relatives de facteurs, en particulier lorsque ces différences sont liées aux intensités factorielles initiales. Et il y a de bonnes raisons pour que cela soit le cas : un changement dans les coûts relatifs des facteurs modifie les déterminants de la spécialisation commerciale de l’économie.
Supposons par exemple que le coût du travail non qualifié soit accru de manière exogène. L’effet ex ante est d’accroître le prix des biens, dans une proportion d’autant plus importante que leur production est intensive en travail non qualifié (c’est une conséquence du lemme de Shepard). Cela réduit la demande intérieure, mais aussi la compétitivité des producteurs nationaux, et cette perte de compétitivité est d’autant plus élevée que la production est intensive en travail non qualifié. En conséquence, les producteurs nationaux perdent des parts de marché, et ce d’autant plus que leur production est intensive en travail non qualifié (sauf si l’élasticité de substitution entre producteurs nationaux et étrangers est systématiquement supérieure pour les biens les plus intensifs en travail qualifié, ce qui ne semble pas être le cas en pratique). De surcroît, ces pertes de part de marché sont d’autant plus élevées que la production intérieure est exposée à la concurrence étrangère.
Un tel choc induit également des effets d’équilibre général, au travers des contraintes existant sur l’emploi total de l’autre facteur de production (disons le travail qualifié), au travers de l’évolution du revenu national, et du fait de la contrainte d’équilibre commercial. Cependant, ces effets ne présentent pas, a priori, le même type de biais systématique par rapport à l’intensité factorielle de production. Ainsi, l’effet global d’un accroissement exogène du coût du travail non qualifié apparaît en première analyse comme une modification de la spécialisation commerciale de l’économie, aux dépens des secteurs les plus intensifs en travail non qualifié.
On sait, depuis Berman, Bound et Griliches (1994), que l’augmentation de l’emploi relatif des qualifiés s’est effectuée majoritairement au sein des secteurs (pour un calcul détaillé dans le cas français, voir Jean, 1999, p. 41). Cela ne signifie pas, pour autant, que les mouvements intersectoriels soient négligeables : ils ont contribué à hauteur de 30 % de l’augmentation totale de l’emploi relatif des qualifiés dans l’industrie aux États-Unis dans les années quatre-vingt [8]. Surtout, les nomenclatures utilisées regroupent des productions souvent hétérogènes par leurs intensités factorielles. Sur la base de données individuelles de firmes, Bernard et Jensen (1997) ont montré que la contribution interfirme était beaucoup plus importante : aux États-Unis, entre 1979 et 1987, elle explique presque la moitié de l’augmentation de l’emploi relatif des qualifiés et presque les deux tiers de l’augmentation de leur salaire relatif. De plus, Bernard et Jensen montrent queles firmes exportatrices ont jouéun rôle prédominant dans cette contribution correspondant aux mouvements entre firmes. Au total, ces faits stylisés montrent que les modifications de la spécialisation commerciale sont effectivement susceptibles d’avoir joué un rôle significatif dans l’évolution de la demande relative de travail non qualifié.
Les mécanismes décrits plus haut suggèrent que l’ouverture aux échanges accroît l’élasticité de la demande de travail non qualifié, en augmentant l’effet de volume. Pour le prouver, une analyse plus détaillée est nécessaire. La partie suivante suit illustre les arguments invoqués ci-dessus, au travers d’un modèle simple. Pour éviter l’aspect excessivement schématique des résultats obtenus dans la théorie néoclassique pure, toutefois, nous supposerons que l’élasticité de substitution entre biens nationaux et biens importés est finie.
 
Ouverture commerciale et effet de volume agrégé : un modèle simple
 
 
Cette partie s’appuie sur un modèle décrivant une petite économie produisant N biens avec deux facteurs, travail qualifié (S) et travail non qualifié (U). La concurrence est pure et parfaite entre les producteurs nationaux et les flux de commerce sont représentés en utilisant l’hypothèse d’Armington. Pour cibler l’analyse sur l’effet de volume, nous supposerons pour simplifier que les facteurs de production sont parfaitement complémentaires, ce qui signifie que l’effet de substitution pure entre les facteurs de production est supposé nul a priori.
Dans un premier temps, nous présenterons le modèle et décrirons succinctement l’équilibre statique obtenu lorsque les salaires sont parfaitement flexibles. Nous déterminerons alors analytiquement quelles sont les conséquences, pour l’emploi non qualifié, d’imposer un salaire réel supérieur à son niveau d’équilibre de plein emploi.
Cadre de modélisation
La demande est modélisée au travers d’un consommateur représentatif, dont la fonction d’utilité s’écrit :
où l’indice k = 1 à N se réfère au secteur, XD k D, , (resp. XF k D, , )
est la quantité de bien k produite sur le territoire de l’économie étudiée (resp. à l’étranger) et vendue sur le marché intérieur [9], δ et γ sont des coefficients kk de répartition (avec Σγ =1), et σ est l’élasticité de k substitution entre biens nationaux et biens importés.
Cette fonction d’utilité est un emboîtement d’une fonction de Cobb-Douglas, décrivant le choix des consommateurs entre les secteurs (γ est la part, k constante, du secteur k dans la consommation en valeur), et d’une fonction CES, reflétant l’arbitrage entre biens nationaux et biens importés. Cette dernière fonction correspond à l’hypothèse d’Armington (1969) : les biens produits dans l’économie étudiée sont homogènes, mais ils sont imparfaitement substituables aux biens étrangers, avec une élasticité de substitution constante σ >1. Cette hypothèse, usuelle dans les modélisations appliquées, présente l’avantage de rendre compte des élasticités-prix finies observées pour les flux commerciaux, tout en évitant la complexité inhérente aux modèles de concurrence imparfaite. L’imparfaite substituabilité est une évidence, en termes empiriques : elle découle essentiellement de la différenciation des produits, mais également de l’éventuel attachement des consommateurs aux produits nationaux, voire de l’adaptation aux spécificités nationales de la demande ou de l’accès aux canaux de distribution.
Cette modélisation recèle deux hypothèses importantes. La première consiste à ne prendre en compte cette imparfaite substituabilité qu’entre biens d’origines géographiques différentes, du fait que les interactions entre producteurs nationaux ne sont pas au cœur de l’analyse [10]. La seconde, usuelle, est de supposer que l’élasticité de substitution entre biens nationaux et importés est constante. De surcroît, pour simplifier, nous supposons ici que cette élasticité est la même pour tous les secteurs.
Si R est le revenu total dépensé en consommation, alors la résolution du problème du consommateur est résumé par les équations suivantes, pour chaque secteur :
La demande étrangère adressée aux biens nationaux est supposée s’écrire :
X est la demande étrangère en biens D k F, , nationaux du secteur k, μ est une constante et p kD k, (resp. p ) est le prix du bien national (resp. F k, étranger) dans le secteur k, en monnaie étrangère.
L’élasticité-prix de la demande d’exportations est donc constante, égale à σ. Cela revient à supposer que l’élasticité de substitution entre biens nationaux et étrangers est la même à l’étranger que sur le marché intérieur, et que de surcroît la part de marché à l’étranger des exportateurs nationaux est faible.
Du côté de l’offre, la production est représentée par une fonction de Leontief :
Q est la production nationale dans le secteur k, k U (resp. S ) est l’input en travail non qualifié (resp. kk en travail qualifié) du secteur k, a et a sont des U k, S k, coefficients techniques. Les facteurs de production sont donc parfaitement complémentaires et les rendements à l’échelle sont constants. Le coût moyen (et marginal) vaut :
wu (resp. ws ) est le taux de salaire des travailleurs non qualifiés (resp. qualifiés). La concurrence étant pure et parfaite entre les producteurs nationaux, le prix des biens nationaux est égal à leur coût ( ), p CD k k =.
Les règles de bouclage sont les suivantes. L’économie est supposée petite, ce qui signifie quele prix des biens étrangers en monnaie étrangère( ),* pF k est exogène. Les échanges sont supposés équilibrés, ce qui implique que la dépense de consommation R est exactement égale au revenu :
U U=Σ et S S=Σk sont les quantités de travail k non qualifié et de travail qualifié employées dans l’économie. Le taux de change nominal e ( / ), ,* e p p F k F k = est donc endogène. Les offres de facteurs ( U et S ) sont supposées exogènes. Finalement, l’un des prix exprimés en monnaie nationale doit être choisi comme numéraire.
Si l’on suppose de surcroît que le marché du travail non qualifié et celui du travail qualifié sont parfaitement concurrentiels (et donc que ces facteurs sont pleinement employés [11] ), le modèle décrit ci-dessus permet de déterminer sans difficulté l’équilibre statique de l’économie : pour des prix donnés, la maximisation de l’utilité sous contrainte détermine la demande de biens ; les prix nationaux sont directement liés aux coûts du travail non qualifié et du travail qualifié, étant donné la nullité des profits, et le taux de change est déterminé par l’équilibre de la balance commerciale.
Coût en emploi d’une contrainte sur le salaire des non qualifiés : statique comparative pour de petites variations
Le modèle et son équilibre de plein emploi ayant été présentés, la question posée est la suivante : quel est le coût, en emplois non qualifiés, d’une contrainte fixant le salaire réel des non qualifiés (qui est supposé être le facteur rare ici, dans un sens spécifié plus bas) au-dessus de son niveau de plein-emploi ? Une telle contrainte peut par exemple, résulter d’un salaire minimum, ou d’une augmentation du coût du travail non qualifié (en raison de normes sociales, par exemple), dans un contexte de rigidité réelle du salaire. Quelle qu’en soit la raison, nous supposerons donc que le salaire des non qualifiés est fixé de manière exogène au-dessus de son niveau de plein emploi, tandis que le salaire des qualifiés reste parfaitement flexible. Un nouvel équilibre est alors atteint, où le travail qualifié est toujours pleinement employé, mais où l’emploi non qualifié a décru.
Pour étudier analytiquement les conséquences de cette contrainte, nous supposerons que la différence entre le salaire contraint et le salaire de plein emploi est petite. Les changements étudiés peuvent alors être supposés suffisamment petits pour raisonner sur des approximations de premier ordre. Plus spécifiquement, nous utiliserons des équations log-linéarisées pour caractériser les variations entre l’équilibre initial de plein emploi et le nouvel équilibre.
Pour commencer, choisissons comme numéraire l’indice de prix du PIB, basé sur une moyenne arithmétique avec les poids de l’équilibre initial :
Qk0 est la production du secteur k à l’équilibre initial (l’indice supérieur 0 se réfère à l’équilibre initial). Au lieu d’être un seul prix, le numéraire est donc ici une combinaison linéaire de plusieurs prix (avec des poids constants, bien entendu) : cela n’a pas d’influence sur l’évolution des prix en termes réels. Pour des petits changements par rapport à l’équilibre initial, cela implique (voir l’annexe pour plus de détails) :
où le paramètre λk k D k j D j Q p Q p=0 0 0 0, , / ( )Σ est la part du secteur k dans le PIB, à l’équilibre initial. Un accent circonflexe au-dessus d’une variable se réfère à une variation logarithmique (qui correspond, au premier ordre, à une variation en pourcentage). Cela implique également que la variation nominale $wu du salaire des non qualifiés soit égale à la variation réelle imposée de manière exogène (il suffit pour cela que cette variation réelle soit calculée en utilisant comme déflateur l’indice de Laspeyres de prix du PIB).
D’après (6), la variation de prix dans le secteur k est :
αk U kuD k a w p=, , / 0 0 est la part du travail non qualifié dans le prix du bien k, à l’équilibre initial. En notant α λ α=Σ la moyenne pondérée des α, k kk qui est égale à la part du travail non qualifié dans le PIB initial, l’équation (9) implique :
Et (10) peut être réécrit :
Par ailleurs, les changements dans les prix des importations sont uniquement la conséquence des variations du taux de change nominal (étant donné l’hypothèse de petite économie) :
La production nationale du secteur k est
Ainsi, en notant x X Q k D k F k =, , / 0 0 l’intensité d’exportation du secteur k à l’équilibre initial, la variation logarithmique de la production nationale du secteur k s’écrit, au premier ordre :
La variation des exportations s’obtient directement à partir de l’équation (4) :
Quant à l’évolution des ventes intérieures de la production nationale, notons tout d’abord qu’en différenciant les équations (1) et (2), on obtient :
est le taux de pénétration des importations dans le secteur k, à l’équilibre initial. En réordonnant, ces deux équations donnent :
Cette relation montre que plus le taux de pénétration des importations dans un secteur est élevé, plus les ventes intérieures des producteurs nationaux pris dans leur ensemble sont sensibles aux variations du prix relatif des importations. En ce sens, on peut dire que les producteurs nationaux pris dans leur ensemble jouissent d’un pouvoir de marché sur le marché intérieur, lié à l’imparfaite substituabilité entre biens nationaux et biens importés. Finalement, les relations (15), (16) et (19) permettent d’écrire les variations de la production domestique :
Étant donné l’expression des variations de prix ((11) et (12)), cela donne :
où l’on a noté, par souci d e simplicité,
La seconde expression de tk montre qu’il s’agit de la part de marché moyenne des producteurs étrangers sur les marchés où les producteurs nationaux vendent leurs produits (en supposant que la part de marché des producteurs nationaux à l’étranger est négligeable) : cette part de marché vaut 1 sur le marché étranger, où les producteurs nationaux écoulent x % de leur production, et elle vaut m sur kk le marché intérieur, où les producteurs nationaux vendent ( )1 - x % de leur production. t s’interprète kk par conséquent comme le degré d’exposition des producteurs nationaux à la concurrenceétrangère ou, selon les termes d’Orléan (1986), comme le taux d’internationalisation du secteur.
Pour exprimer les variations endogènes du taux de change en fonction des autres variables, il faut prendre en compte la contrainte d’équilibre commercial. Il s’en suit que la variation logarithmique de la dépense de consommation ( $)R est égale à celle du revenu national, c’est-à-dire de la production nationale :
En utilisant les équations (9) et (21) et en réordonnant, on obtient :
Dan s cette expressio n,
et
désignent respectivement la moyenne du degré d’exposition à la concurrence étrangère et de l’intensité d’exportation pour l’ensemble de l’économie [12].
Par ailleurs, le revenu national est aussi la somme de la rémunération du travail non qualifié et du travail qualifié, comme indiqué dans le terme de droite de l’équation (7). En conséquence (étant donné que l’emploi total de travail qualifié n’a pas varié),
ou encore, vu (11) :
La variation de la production par secteur peut maintenant être exprimée en fonction de $, $U wu, et des caractéristiques de l’équilibre initial :
La part initiale du secteur k dans l’emploi non qualifié étant λ α, la variation logarithmique de k k l’emploi non qualifié s’exprime, en approximation au premier ordre (voir l’annexe pourplus de détail):
En remplaçant les variations sectorielles de production $Qk par leur expression obtenue dans l’équation (26) et en réordonnant, on peut finalement caractériser l’élasticité de l’emploi non qualifié par rapport à une augmentation exogène du salaire réel du travail non qualifié :
où l’on a noté
α et α étant deux moyennes pondérées des α (une k mesure mixte d’ouverture commerciale est incorporée aux poids de la seconde, en plus des parts des secteurs dans le PIB),ψ est positif, sauf dans des configurations très particulières. Concernant le signe de φ, rappelons que nous avons supposé que l’économie étudiée est relativement faiblement dotée en travail non qualifié. On peut alors supposer que cette économie a un avantage comparatif dans les secteurs intensifs en travail qualifié. Cela signifie que, en moyenne, plus un secteur est intensif en travail non qualifié, moins ses exportations sont élevées relativement à ses importations. Dans ce cas, φ est positif.
De plus,ψetφsont tous les deux homogènes de degré zéro par rapport aux variables d’ouverture (t ou x) : ces constantes dépendent de la structure sectorielle des degrés d’ouverture mais, pour une structure sectorielle relative donnée (c’est-à-dire pour des valeurs données de t t/ et de x t/ ), elles ne k k dépendent pas du degré d’exposition de l’économie à la concurrence étrangère (t).
Ainsi, l’équation (28) montre que - $ / $U wu est une fonction croissante de t. Cela signifie que, pour un pays riche, le coût en emploi d’une contrainte sur le coût du travail non qualifié est d’autant plus élevé que le degré d’exposition de l’économie à la concurrence étrangère est élevé.
Cette conclusion illustre les mécanismes mentionnés précédemment. Une augmentation du coût du travail non qualifié accroît le coût de production des biens intensifs en travail non qualifié, relativement à ceux intensifs en travail qualifié. Pour une économie ouverte, cela implique des pertes de parts de marché dans les secteurs intensifs en travail non qualifié, relativement à ceux intensifs en travail qualifié. La spécialisation sectorielle de l’économie s’en trouve modifiée, dans un sens défavorable aux secteurs les plus intensifs en travail non qualifié, donc au détriment de la demande de travail non qualifié. Et plus l’économie est ouverte, plus ces mécanismes sont importants.
Sans surprise, cet effet est d’autant plus important que l’élasticité de substitution entre biens nationaux et biens importés est élevée. De façon sans doute moins intuitive, l’effet de l’ouverture sur l’élasticité de la demande de travail non qualifié est d’autant plus prononcée que l’économie jouit d’un avantage comparatif important dans les secteurs intensifs en travail qualifié (car dans l’équation (28), φ est alors plus élevé). Cela est dû au fait que plus un secteur est exportateur, moins il souffre de l’impact négatif observé ici sur la consommation intérieure.
Évaluation empirique
Quelle est l’importance pratique de cette influence du commerce international sur l’élasticité-prix de la demande de travail non qualifié ? L’équation (28) permet d’évaluer empiriquement l’ampleur des effets décrits. Les mécanismes décrits concernant essentiellement le secteur industriel, nous limiterons l’analyse à cette partie de l’économie. Une première réserve doit être formulée d’emblée : un tel chiffrage dépend de la nomenclature sectorielle retenue. Les données utilisées ici proviennent de la nomenclature NAP 100 de la comptabilité française. Le champ de l’industrie hors énergie et extraction y est découpé en 39 secteurs. La définition retenue pour le travail non qualifié inclut l’ensemble des ouvriers et des employés, par opposition aux professions intermédiaires et supérieures, qui sont supposées qualifiées.

Tableau 1
chiffrage de l’effet de volume dans l’élasticité-prix de la demande de travail non qualifié pour l’industrie française en 1977,1985 et 1993
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Tableau 1 : chiffrage de l’effet de volume dans l’élasticité-prix de la demande de travail non qualifié pour l’industrie française en 1977,1985 et 1993 1977 1985 1993 Effet de volume sans prendre en compte les effets liés au commerceextérieur (élasticité) - 0,043 - 0,062 - 0,043 Effet de volume total (élasticité) avec une élasticité de substitution entre biens nationaux et biensétrangers égale à 1.2 : -0,047-0,071-0,051 1.5: -0,053-0,081-0,059 2 : -0,062-0,098-0,071 3 : -0,081-0,132-0,096 4 : -0,100-0,165-0,121 5 : -0,118-0,199-0,145 Pour information : Part du travail non qualifié dans la valeur ajoutée (%) 33,1 28,2 22,3 Taux moyen d’exportation (%) 23,3 29,2 32,0 Taux moyen de pénétration des importations (%) 20,5 26,7 30,6 Taux moyen d’exposition à la concurrence internationale 38,0 46,3 50,1 (moyenne pondérée des taux sectoriels) (%)(calcul direct pour l’ensemble de l’industrie) (%) 39,0 48,1 52,8 Sources : Comptabilité nationale, Insee ; Enquêtes sur la structure de l’emploi, Insee ; Déclarations Annuelles de Données Sociales (DADS), Insee-Dares. Toutes les données utilisées sont basées sur la nomenclature NAP 100 de la comptabilité nationale. Champ : Toutes les données présentées concernent l’industrie hors énergie et extraction.
Comptabilité nationale, Insee ; Enquêtes sur la structure de l’emploi, Insee ; Déclarations Annuelles de Données Sociales (DADS), Insee-Dares. Toutes les données utilisées sont basées sur la nomenclature NAP 100 de la comptabilité nationale.

Par souci de simplification, les consommations intermédiaires n’ont pas été prises en compte dans l’analyse. Implicitement, la production était supposée totalement intégrée verticalement. Pour coller au plus près de cette hypothèse, il faudrait inclure dans le travail non qualifié de chaque secteur les salariés employés directement et indirectement sur le sol national, et se baser sur la part de leur rémunération dans le coût de production. À titre d’approximation, un calcul plus simple est effectué ici; il prend en compte l’emploi direct uniquement et se base par conséquent sur la part de sa rémunération dans la valeur ajoutée.
Le tableau 1 donne les résultats obtenus pour - $ / $U wu, sur la base de l’équation (28), pour l’industrie française en 1977,1985 et 1993. Comme base de comparaison, nous donnons également (en première ligne) les résultats obtenus avec cette même équation sans prendre en compte les effets liés au commerce international. Les résultats dépendent fortement du choix effectué pour l’élasticité d’Armington, qui est dans tous les cas supposée identique pour tous les secteurs. Avec une élasticité relativement faible de 1,2, l’effet de volume lié au commerce extérieur est faible. Avec une élasticité de 1,5, cependant, il correspond déjà à 25 - 30 % de l’effet de volume « autarcique », et le commerce international explique plus de la moitié de l’effet de volume total dans l’industrie française lorsque cette élasticité vaut 3 ou plus. Précisément, de nombreux travaux récents suggèrent que la valeur moyenne de cette élasticité serait élevée et que des valeurs de 4 ou 5 sont loin d’être irréalistes (pour une discussion détaillée récente, voir Erkel-Rousse et Mirza, 2000).
Ces calculs ne peuvent fournir que des ordres de grandeur. Ils suffisent néanmoins à montrer que l’ouverture commerciale explique une part importante de l’effet de volume consécutif à une variation exogène du coût du travail non qualifié, pour un pays tel que la France. En d’autres termes, l’élasticité-prix de la demande de travail non qualifié est substantiellement supérieure à ce qu’elle serait en autarcie.
 
Conclusion
 
 
L’influence du commerce international sur l’élasticité-prix de la demande de travail a jusqu’à présent été analysée essentiellement au travers de deux approches. D’après la théorie factorielle des échanges, cette élasticité est infinie au niveau agrégé, pour un petit pays en libre-échange. Les études récentes, en revanche, se sont focalisées sur l’effet induit par l’ouverture sur l’élasticité des demandes ind ividuelles des firmes, p ar l’intermédiaire de la réduction des pouvoirs de marché.
L’analyse proposée ici est intermédiaire. Elle se base sur l’idée qu’une augmentation du coût d’un facteur de production influe sur la spécialisation commerciale de l’économie, au détriment des secteurs utilisant intensivement ce facteur. Ce mécanisme est d’autant plus important que l’ouverture de l’économie est grande, car le partage des marchés entre producteurs nationaux et étrangers est alors plus sensible aux prix relatifs. Cet effet n’est pas lié aux imperfections de la concurrence : il résu lte de l’imparfaite substituabilité entre biens nationaux et biens importés, qui dote les producteurs nationaux pris dans leur ensemble d’un pouvoir de marché par rapport aux producteurs étrangers.
Ces arguments sont illustrés par un modèle simple, basé notamment sur l’hypothèse d’imparfaite substituabilité entre biens nationaux et biens importés (hypothèse d’Armington). Dans ce contexte, nous montrons que le coût en termes de chômage d’une contrainte sur le salaire réel des non qualifiés est d’autant plus important, pour une économie présentant un avantage comparatif dans les secteurs intensifs en main-d’œuvre qualifiée, que l’économie est ouverte aux échanges. Un chiffrage sommaire pour la France montre que cet effet est loin d’être négligeable : le commerce international est susceptible d’expliquer plus de la moitié de l’effet de volume associé à une hausse du coût du travail non qualifié. Encore faut-il souligner que cette influence du commerce international serait nettement plus importante dans des pays, comme les Pays-Bas ou la Belgique par exemple, qui sont riches et dont le degré d’ouverture aux échanges est beaucoup plus élevé.
Ce travail ne prétend pas aboutir à des conclusions définitives. D’autres recherches sont nécessaires, par exemple pour évaluer la pertinence empirique des mécanismes décrits ici. Il vise néanmoins à progresser dans l’analyse de l’influence du commerce international sur le fonctionnement du marché du travail. Cette question recèle des enjeux importants, notamment en termes de définition des politiques du marché du travail. En filigrane, pour les pays européens, se pose la question du niveau de coordination souhaitable dans cetype de politiques.
 
Annexe : étapes de calculs
 
 
De l’équation (8) à l’équation (9) :
Une simple différenciation de l’équation (8) donne
Ayant supposé que les variations étudiées sont de faible ampleur, nous pouvons effectuer des approximations de premier ordre :
et
Ainsi,
En notant
cela donne l’équation (9).
L’approximation effectuée correspond à l’hypothèse que la variation logarithmique (c’est-à-dire approximativement la variation en pourcentage) d’une somme est la moyenne des variations logarithmiques des termes, pondérée par leurs poids initiaux dans la somme.
Une approximation similaire est effectuée dans d’autres cas dans le texte : pour obtenir l’équation (10) en différenciant l’équation (6) ; pour obtenir l’équation (15) à partir de l’équation (14) ; pour obtenir l’équation (17) en différenciant l’équation (2).
Équation (27)
L’expression de $U dans (27) est obtenue d’une façon similaire. Notons tout d’abord que
ce qui donne par simple différence :
Ayant supposé que les variations étudiées sont de faible ampleur, nous pouvons effectuer l’approximation de premier ordre suivante :
De surcroît, notons que
En utilisant ces trois équations dans l’expression précédente, on obtient l’équation (27).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Armington P. S. (1969). « A Theory of Demand for Products Distinguished by Place of Production », IMF Staff Papers, n° 16, pp. 159-176.
·  Berman E., Bound J. et Griliches Z. (1994). « Changes in the Demand for Skilled Labor within U.S. Manufacturing : Evidence from the Annual Survey of Manufactures », Quarterly Journal of Economics, vol. 109, n° 2, pp. 367-97.
·  Bernard A.B. et Jensen J. B. (1997). « Exporters, Skill Upgrading, and the Wage Gap », Journal of International Economics, vol. 42, n° 1-2, pp. 3-31.
·  Cahuc P. et Zylberberg A. (1996). Économie du travail, De Boeck.
·  Davis D. R. (1998). « Does European Unemployment Prop Up American Wages ? National Labor Markets and Global Trade », American Economic Review, vol. 88, n° 3, pp. 478-94.
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·  Jean S. (1999). « Commerce international et marché du travail », thèse de doctorat en sciences économiques, Université de Paris I.
·  Orléan A. (1986). « L’insertion dans les échanges internationaux : comparaison de cinq grands pays développés », Economie et statistique, n° 184, pp. 25-40.
·  Rodrik D. (1997). Has Globalization Gone Too Far ?, Institute for International Economics, Washington, D. C.
·  Slaughter M. J. (1997). « International Trade and Labor-Demand Elasticities », Working Paper Series, n° 6262, NBER.
 
NOTES
 
[(*)]Cepii.
[(1)]L’analyse de Rodrik couvre également les investissements directs à l’étranger, mais nous nous limiterons ici à décrire les conséquences du commerce international.
[(2)]Ce résultat n’est toutefois valide que si l’équilibre de libre-échange aboutit à une spécialisation incomplète de chacun des deux pays.
[(3)]Notons au passage que, dans ce cas, les différences dans les institutions du marché du travail au sein d’une même zone monétaire peuvent engendrer une transmission fortement asymétrique d’un choc symétrique.
[(4)]Pour une discussion plus détaillée, voir par exemple Hamermesh (1993) ou Cahuc et Zylberberg (1996).
[(5)]Si l’utilisation relative de travail décroît fortement avec le niveau de production, alors cet effet peut être inversé. Cela correspond cependant à des configurations exceptionnelles, incompatibles notamment avec l’hypothèse d’homogénéité de la fonction de production.
[(6)]La corrélation est plus forte quand l’internationalisation est mesurée par la part des filiales étrangères dans l’emploi des entreprises nationales, mais cette mesure est plutôt liée à la question des investissements directs à l'étranger (IDE).
[(7)]Soulignons cependant que seul l’effet de court terme est mesuré dans ce cas, car les estimations sont effectuées sur la base de variations annuelles, avec deux retards.
[(8)]Cette contribution est inférieure dans le cas français : 10 % du total environ pour l’industrie et 20 % au niveau de l’ensemble de l’économie entre 1976 et 1992, d’après nos calculs menés en NAP 600. Cette nomenclature compte cependant moins de secteurs industriels que la SIC à 4 positions utilisée par Berman, Bound et Griliches (environ 300 contre 450), ce qui explique une partie au moins de la différence.
[(9)]L’indice D se réfère à l’économie étudiée (que nous appellerons parfois « nationale ») et l’indice F à l’étranger. Parmi les trois indices des variables de quantités, le premier désigne le pays de production, le second le secteur et le troisième le pays de consommation.
[(10)]Habituellement, cette hypothèse reflète également l’idée que la substituabilité est plus élevée entre biens nationaux qu’entre biens d’origines différentes. Cet aspect n’est pas important dans le cas présent, simplement parce que la question de la substituabilité entre biens nationaux ne se pose pas : ils subissent tous la même variation de prix.
[(11)]Nous supposons qu’il existe au moins deux secteurs k0 et k1 tels que
[(12)]Le degré d’exposition à la concurrence étrangère n’est pas additif. En conséquence, le calcul de cet indicateur moyen directement au niveau de l’économie n’aurait pas donné exactement le même résultat que la moyenne pondérée utilisée ici.
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