Economie & prévision
La Doc. française

I.S.B.N.sans
242 pages

p. 189 à 206
doi: en cours

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n° 152-153 2002/1-2

2002 Économie et Prévision

La situation de l’emploi en France face aux échanges internationaux

Stéphane Guimbert  [(*)] François Levy-Bruhl  [(**)]
L’évaluation de l’effet des échanges internationaux sur l’emploi reste controversée. Pourtant, la méthode de la balance en emplois, intuitive dans son objectif, simple dans son calcul, paraît plus immédiate qu’une analyse des prix des échanges ou qu’une évaluation en équilibre général. Cette simplicité n’est qu’apparente car l’idée selon laquelle on pourrait ajouter ou soustraire des emplois à une économie en l’ouvrant ou en la fermant sur l’extérieur est captieuse. Cet article présente quelques éléments d’interprétation théorique d’une balance en emplois et discute empiriquement certaines des hypothèses qui sous-tendent son calcul. Dans le cadre statique de cette méthode et en période d’excédent commercial, les effets de mondialisation qui transitent par les échanges commerciaux sont d’ampleur limitée, globalement favorables à l’emploi en France, mais défavorables aux personnes les moins qualifiées.Mots-clés : commerce international , marché du travail. Evaluating the impact of international trade on employment remains controversial. However, the employment balance method, intuitive in purpose and simple to use, appears to be more direct than a trade-price analysis or a general equilibrium assessment. This simplicity is only apparent, since the idea that jobs can be added to or removed from an economy by opening it up or closing it to foreign trade is specious. This paper outlines some elements of a theoretical interpretation of the employment balance and discusses empirically some of the assumptions underlying its calculation. With the static framework of this method and in a period of trade surplus the impact of globalisation through trade is limited in scope, generally promoting employment in France but disadvantageous to unskilled workers.Keywords : International trade, labour market.
Cet article a été écrit en 1998 principalement. Les auteurs remercient Fr. Le Lann pour son aide pour constituer la base de données de cette étude. Ils tiennent également à remercier V. Aussilloux, H. Erkel-Rousse, les participants au séminaire Fourgeaud du 7 février 2001, ainsi qu’un rapporteur de la revue Economie et Prévision pour leurs précieuses remarques sur une première version de cet article. Ils restent bien entendu seuls responsables des analyses et des erreurs de cette version. Les institutions pour lesquelles ils travaillent ne sont en rien engagées par ce travail.
L’évaluation de l’effet des échanges internationaux sur l’emploi reste controversée. Pourtant, la méthode de la balance en emplois, intuitive dans son objectif, simple dans son calcul, paraît plus immédiate qu’une analyse des prix des échanges ou qu’une évaluation en équilibre général. Cette simplicité n’est qu’apparente car l’idée selon laquelle on pourrait ajouter ou soustraire des emplois à une économie en l’ouvrant ou en la fermant sur l’extérieur est captieuse.
Cet article présente quelques éléments d’interprétation théorique d’une balance en emplois et discute empiriquement certaines des hypothèses qui sous-tendent son calcul. Dans le cadre statique de cette méthode et en période d’excédent commercial, les effets de mondialisation qui transitent par les échanges commerciaux sont d’ampleur limitée, globalement favorables à l’emploi en France, mais défavorables aux personnes les moins qualifiées.
La " mondialisation" est-elle responsable de pertes d’emplois en France ? La réponse peut sembler claire au vu de quelques statistiques : la montée des importations s’accompagne d’une baisse del’emploi industriel (graphique 1) [1]. L’explication privilégiée fut, pendant un temps, les délocalisations d’entreprises françaises à l’étranger. Il est cependant apparu que les stocks d’investissements directs à l’étranger sont principalement concentrés dans les pays industrialisés et que les investissements dans les pays en développement visent davantage à servir la demande locale qu’à profiter du coût du travail [2].
Graphique 1
l’emploi industriel en France
IMGIMGl’emploi industriel en FranceIMGIMF
Comptes Nationaux, base 1980, Insee.
La concurrence des pays à bas salaires a également été accusée de détruire des emplois en France du fait de la substitution qu’elle occasionnait entre produits français et produits étrangers – asiatiques en particulier. Ce raisonnement, selon lequel les importations se substituent à la production, et, partant, détruisent des emplois, est quantifié par le calcul de balances en emplois [3], différence entre les emplois “créés” par les exportations et ceux “détruits” par les importations. Cette méthode est censée évaluer le nombre d’emplois qui existeraient si l’économie était fermée. On s’attend à expliquer une large part du chômage, notamment celui des travailleurs les moins qualifiés dans la mesure où les biens importés intégreraient beaucoup de main-d’œuvre de ce type.
La pertinence de cette méthode est cependant très controversée [4]. Les principales critiques soulignent le caractère fictif de l’opération consistant à ajouter ou soustraire des emplois dans une économie en l’isolant du reste du monde. Nous rappelons, dans la première partie de cet article, la justification théorique développée par Deardorff et Staiger, étendue par Krugman au cas européen.
Cette approche théorique conduit à énoncer différemment la question à laquelle peut prétendre répondre une balance en emplois : il ne s’agit pas de compter un nombre d’emplois créés ou détruits par le commerce mais d’évaluer les pressions qu’exerce le commerce extérieur sur le marché du travail. Ces pressions peuvent se traduire par un effet sur le nombre d’emplois, mais également par un effet sur les salaires. Les analyses théoriques en équilibre général soulignent en effet que l’ouverture au commerce international entraîne des modifications de prix des facteurs de production et non pas seulement, comme la formulation initiale des balances en emplois le laisse penser, du nombre d’emplois et de la quantité de capital employée.
Dans une deuxième partie, nous rappelons les différentes méthodologies et l’importance empirique de quelques hypothèses. Une troisième et dernière partie développe les résultats de nos calculs de balances en emplois afin notamment d’évaluer la sensibilité des conclusions aux différentes hypothèses sous-jacentes. Ainsi, cet article propose une application aussi rigoureuse que possible de la méthodologie des balances en emplois à la France, tout en rappelant et discutant les hypothèses fortes qui sous-tendent cette approche. Finalement, il semble aujourd’hui que la pression du commerce extérieur sur le marché du travail ne soit globalement pas défavorable. Malgré tout, cette pression est “biaisée” : si elle favorise certaines catégories de salariés, elle en défavorise d’autres (les moins qualifiés).
 
Le calcul d’une “ balance en emplois ” a-t-il un sens ?
 
 
La méthodologie de la balance en emplois a les attraits de la simplicité, tant celle de son calcul que celle de sa justification. La validité de cette méthode est pourtant incertaine. En effet, les théories économiques soulignent que les effets du commerce international devraient transiter par une variation des prix relatifs alors que le contenu en emplois dépend des valeurs échangées. L’intuition de la balance en emplois serait donc erronée puisqu’il est impossible d’ajouter ou de soustraire des emplois dans une économie sans affecter les prix des différents biens et facteurs. Il faut par conséquent raisonner en équilibre général : la détermination des prix et des volumes d’échanges internationaux et des niveaux d’emplois est conjointe et ne peut être analysée en équilibre partiel. Seule une approche prenant en compte l’amélioration de l’efficacité de la production et l’augmentation du revenu national, effets dynamiques de la spécialisation, est valable.
Interpréter le contenu en emplois des échanges extérieurs
Pourtant, Deardorff et Staiger (1988) ont justifié l’usage d’une balance en emplois pour évaluer l’effet du commerce extérieur sur les salaires relatifs. Plus précisément, dans un cadre à la Hecksher-Ohlin, “ la différence de prix relatifs entre deux équilibres avec échanges commerciaux peut se calculer en comparant deux économies en autarcie dont les dotations factorielles diffèrent de l’écart de contenu en facteurs de ces échanges commerciaux ”.
En d’autres termes, il est possible d’analyser l’effet sur le marché du travail français du commerce avec les pays disposant d’une importante main-d’œuvre faiblement qualifiée de la façon suivante. On imagine une économie en autarcie dont les dotations en facteurs sont celles de la France. L’effet que l’on cherche à analyser correspond à l’évolution de cette économie fictive en autarcie lorsqu’on lui enlève le contenu en emplois des échanges de l’économie initiale.
Or, le contenu en emplois des échanges entre la France et des pays en développement est a priori plus intensif en emplois qualifiés qu’en emplois peu qualifiés. L’opération imaginaire qui consiste à enlever ce contenu en emplois des échanges à l’économie fictive précédemment définie implique donc une hausse du nombre relatif de salariés peu qualifiés disponibles. Si, comme dans le modèle présenté par Deardorff et Staiger, les salaires sont totalement flexibles, alors les rémunérations des personnes peu qualifiées sont ajustées à la baisse sous la pression de deux effets (identiques à ceux décrits par le théorème de Stolper-Samuelson) [5] : le surcroît de main-d’œuvre peu qualifiée entraîne d’une part une baisse de leur productivité marginale, et donc de leur rémunération, et, d’autre part, rend relativement plus rare la main-d’œuvre qualifiée, ce qui accroît l’écart relatif de salaire entre les deux niveaux de qualification.
Cette première analyse a été étendue par Krugman (1995) à la situation d’un marché du travail sur lequel le salaire des moins qualifiés est totalement rigide (du fait d’un salaire minimum par exemple) [6]. Toujou rs dans le cadre du modèle de Heckscher-Ohlin, le commerce avec des pays riches en main-d’œuvre peu qualifiée devrait, d’après ce qui précède, entraîner une spécialisation, pour les pays industrialisés, dans les secteurs riches en main-d’œuvre qualifiée et donc une baisse du salaire des moins qualifiés. Or, dans cette économie, la rigidité salariale permet un maintien du salaire des moins qualifiés. Ce maintien se fait toutefois au prix d’une hausse du chômage, ce qui implique une réduction de la dotation factorielle en travail peu qualifié de cette économie qui explique l’effet de spécialisation. Cet effet est décrit par le théorème de Rybczynski : une baisse de la quantité disponible d’un facteur (ici le travail faiblement qualifié) implique la baisse de la production du bien intensif en ce facteur, à prix des biens et des facteurs inchangés.
Pour compléter cette présentation, plaçons-nous à présent entre ces deux hypothèses (salaire totalement flexible ou totalement rigide) en modélisant le marché du travail selon une approche WS-PS [7]. Considérons une économie avec deux catégories de main-d’œuvre (qualifiée, H, et peu qualifiée, L) et deux biens (X intensif en travail peu qualifié et Y intensif en travail qualifié) [8].
Sur le marché du travail peu qualifié, les entreprises fixent leurs prix par un taux de marge sur leurs coûts unitaires. Cette relation de fixation des prix (price setting, PS) définit un lien décroissant entre salaire réel et emploi. Différentes approches de la formation des salaires, notamment celle des négociations salariales, conduisent à retenir un mode de fixation des salaires (wage setting, WS) définissant un lien croissant entre salaire réel et emploi. L’équilibre entre emploi et salaire résulte de ces deux relations. Toutes choses égales par ailleurs, toute baissedu prix relatif du bien X intensif en main-d’œuvre faiblement qualifiée implique donc une réduction du salaire (par le mode de fixation des prix) de telle sorte que l’emploi peu qualifié est réduit (par le mode de fixation des salaires).
Sur le marché des biens, la technologie est caractérisée par une frontière des possibilités de production TT (tableau 1 et graphique 2). On définit cette frontière par le plein emploi des ressources de production. Néanmoins, cette définition tient compte de l’équilibre du marché du travail. En effet, le prix relatif de X diminue le long de TT quand la production se spécialise dans le bien Y. Aussi, compte tenu de l’équilibre du marché du travail, le niveau de l’emploi peu qualifié diminue lorsque l’économie se spécialise dans le bien intensif en travail qualifié. Cette frontière de production définie, les échanges commerciaux permettent à l’économie de consommer à un prix relatif représenté par la droite d’équilibre budgétaire p (prix relatif du bien intensif en travail peu qualifié) : les conso mmateurs cho isissent le p oint de consommation C, point qui maximise leur utilité, tandis que les entreprises produisent au point Q. Par conséquent, le pays exporte une quantité EQ de biens Y et importe une quantité EC de biens X [9], les échanges étant ici supposés équilibrés.
Graphique 2
une interprétation de la balance en emplois
IMGIMGune interprétation de la balance en 
emplois IMGIMF
Si l’économie était en situation d’autarcie, elle ne pourrait consommer au point C que si sa dotation était T'T'. Inversement, si elle était en autarcie avec la dotation TT, elle se trouverait (sa consommation et sa production) au point A et le prix relatif serait pA. L’objectif de la balance en emplois est d’évaluer le passage du point A au point C (i.e. de la situation 1 à la situation 2 dans le tableau 1), alors même que l’état A est inobservable. Pour cela, on note que la dotation T'T'correspond à la dotation TT àlaquelle on a enlevé un certain nombre d’emplois qualifiés et ajouté un certain nombre d’emplois peu qualifiés de sorte que l’économie soit isolée et que les prix relatifs restent identiques : cette quantité correspond précisément, d’après les travaux de Deardorff et Staiger, au contenu en emplois des échanges.
On imagine alors une économie fictive en autarcie (la consommation égale la production) avec les capacités de production T'T'. Comparée à l'économie réelle (situation 2 du tableau 1), cette économie fictive consomme le même vecteurde biens (point C) avec le même vecteur de prix p (situation 3 du tableau 1). Sur le marché du travail peu qualifié, les salariés, relativement plus nombreux, augmentent leur offre de travail (WS se déplace vers la droite) tandis que les entreprises augmentent leur demande de travail peu qualifié pour produire davantage de bien intensif en ce facteur, bien auparavant importé (PS se déplace vers la droite) : au total, par construction de cette économie fictive, le salaire est donc le même que dans l’économie initiale.
On ajoute à présent à cette économie fermée le contenu net en facteurs précédemment défini, i.e. on réduit la main-d’œuvre peu qualifiée disponible (relativement à la main-d’œuvre qualifiée). Par construction, l’économie en autarcie se situe alors sur la frontière de production initiale TT. On observe un effet Stolper-Samuelson : le prix relatif du bien intensif en travail peu qualifié augmente, entraînant une hausse du salaire relatif des peu qualifiés.
Or, cette hausse du prix du bien intensif en travail non-qualifié ne laisse pas inchangé l’équilibre sur le marché du travail. Comme men tionné précédemment, la spécialisation en biens intensifs en travail peu qualifié a entraîné une baisse de l’emploi peu qualifié. Il y a un effet Rybczynski : une partie de la spécialisation résulte non pas d’une variation de prix relatifs, mais d’une variation de l’offre de travail peu qualifiée.
Au total se cumulent donc deux effets lorsqu’on réduit la quantité relative de main-d’œuvre peu qualifiée disponible. Une variation du prix des échanges déplace la demande de travail peu qualifié des entreprises, d’où une hausse du salaire des moins qualifiés (effet Stolper Samuelson). Mais cette hausse conduit les ménages à augmenter leur offre de travail : la hausse de la quantité de main-d’œuvre peu qualifiée disponible implique un surcroît de production du bien intensif en travail peu qualifié (effet Rybczynski), qui “ absorbe ” une partie du choc de prix relatif. Il s’agit bien de la somme des deux effets mentionnés ci-dessus, celui avec salaires totalement flexibles et celui avec salaires totalement rigides.

Tableau 1
le principe de la balance en emplois : estimer l’évolution du marché du travail entre (1) à (2) en étudiant son évolution entre (4) à (3)
IMGIMGTableau 1 : le principe de la balanc...IMGIMF
Tableau 1 : le principe de la balance en emplois : estimer l’évolution du marché du travail entre (1) à (2) en étudiant son évolution entre (4) à (3) France Economie fictive en autarcie Sans échange (1) Avec échange (2) Initialement (3) Finalement (4) Marché des biens : Prix relatif de X pA p p p p A > Consommation A C C A Production A Q C A Importations 0 EC de X 0 0 Exportations 0 EQ de Y 0 0 Marché du travail : Peu qualifiés L L L + l L Qualifiés H H H - h H Notes : On observe la France dans l’état (2), alors que l’état (1) – avant commerce – n’est pas observable. On définit une économie en autarcie similaire par l’état (3). Pour évaluer le passage de (1) à (2), i.e. l’effet du commerce sur le marché de l’emploi français, il faut considérer le passage de (4) à (3) dans l’économie fictive. On suppose que les échanges commerciaux contiennent une quantité positive h de travail qualifié et une quantité négative - l de travail peu qualifié. X est le bien intensif en travail peu qualifié, donc davantage produit dans (3) que dans (2).

Cette conclusion peut être reformulée pour l’opération symétrique (soit dans l’économie "fictive", de 4 à 3 dans le tableau 1, soit, ce qui nous intéresse, de 1 à 2 pour l’économie réelle). L’ouverture aux échanges commerciaux consiste à ajouter le contenu en emplois à la dotation factorielle de l’économie, ce qui, dans l’économie fictive, équ ivau t à augmenter l’o ffre relative de main-d’œuvre peu qualifiée. Les échanges entraînent alors une baisse des salaires relatifs des peu qualifiés, de l’emploi peu qualifié et du prix des biens intensifs en travail peu qualifié. Or, cet effet sur le marché du travail correspond à celui qui, dans une économie en autarcie, résulterait de la modification de l’emploi disponible quantifiée par la balance en emplois (à ce titre, elle dépend de l’élasticité de substitution entre main-d’œuvre plus ou moins qualifiée, qui, elle-même, dépen d du fonctionnement du marché du travail peu qualifié).
Portée de la méthodologie
Cette analyse illustre les risques de mauvaise interprétation d’une balance en emplois. En première approche, il pourrait paraître que l’effet du commerce international se lit dans le déplacement de l’équilibre de Q vers C. Il n’en est rien. L’économie n’a jamais eu les capacités pour produire les quantités du point C aux prix p : en autarcie, elle se trouverait au point A consommant au prix p. L’effet A du commerce international est, en fait, de permettre à l’économie de consommer au point C (et non au point A) grâce àunebaissede prix relatifdu bien intensif en travail peu qualifié (de p à p). Le contenu en A emplois ne représente donc pas un gain ou une perte net d’emplois, mais mesure une pression exercée sur le marché du travail qui se traduit par une variation d’emplois, mais aussi de prix et de salaires.
Finalement, la balance en emplois ne répond pas à la question : combien d’emplois en plus / en moins y aurait-il dans l’économie française en l’absence de commerce extérieur ? mais à la question : quel effet aurait la suppression du contenu en emplois des échanges commerciaux dans une économie fictive similaire à la France, avec les mêmes prix et salaires, mais en situation d’autarcie et disposant du contenu en emplois de ces échanges ? On ne peut donc l’appliquer pour juger la situation actuelle que de façon indirecte.
Etant donnés les détours nécessaires pour l’utilisation de cette méthode supposée simple, nous sommes incités à considérer des approches alternatives. Les analyses qui précèdent suggèrent de s’intéresser aux variations de prix plutôt qu’aux quantités d’échanges commerciaux. Or, d’autres facteurs que le commerce – le progrès technique, les modifications de préférences des consommateurs ou l’augmentation de l’offre de facteurs de production – peuvent entraîner une modification des prix relatifs : selon certaines théories, un choc de commerce international s’analyse d’ailleurs comme un choc de progrès technique sectoriel (Cotis et alii, 1996). La seule observation des prix, des salaires, ou des quantités de facteurs utilisés ne permet donc pas d’évaluer l’effet du commerce international (par exemple, Leamer, 1994, montre qu’un déplacement conjoint des échanges commerciaux et des préférences domestiques peut laisser le contenu en emplois inchangé).
L’utilisation d’un modèle d’équilibre général est également délicate : le degré de complémentarité entre biens et entre facteurs (Cotis et alii, 1996), voire le nombre de biens et de facteurs (Fleurbaey et Fagnart, 2002), conditionnent largement les résultats. Dans ce cadre, une étude de sensibilité des conclusions aux élasticités de substitution s’avère nécessaire (Bontout et Jean, 1998).
Malgré tout, cette approche en équilibre général se focalise sur des signaux de prix. Or, ces derniers ne sont pas bien mesurés en commerce international. En effet, les prix des échanges extérieurs sont appréhendés par des indices de valeur unitaire (rapport de la valeur des marchandises passant en douanes sur leur volume) qui présentent, dans ce cadre, deux inconvénients majeurs. Ils sont tout d’abord largement soumis à un biais de composition, une baisse de prix ne signifiant pas nécessairement que le prix moyen des marchandises baisse, mais pouvant résulter d’une plus forte croissance du volume des biens à faible prix. En outre, à la différence des prix à la consommation par exemple, ces indices de prix ne font pas l’objet d’un partage prix / qualité alors que les analyses les plus récentes du commerce international mettent en valeur l’importance de la différenciation dans les échanges (Erkel-Rousse et Le Gallo, 2002).
Au total, il semble donc que les méthodes alternatives nécessitent également de nombreux détours. Or, la balance en emplois, si elle ne présente plus l’intérêt de la simplicité de son interprétation, conserve une simplicité de calcul. L’objet de la suite de cet article est donc de présenter une évaluation de la balance en emplois dans le cas de la France, tout en attirant l’attention sur les hypothèses du calcul et les limites des résultats.
 
Méthode de calcul d’une balance en emplois
 
 
Dans cette deuxième partie, nous présentons la méthodologie de la balance en emplois. Il s’agit simplement de calculer le nombre d’emplois par unité de production et d’appliquer ce contenu en emplois aux échanges. La balance en emplois est la différence entre le contenu en emplois des exportations et celui des importations. Dans ce calcul – de même que dans le modèle précédent –, la détermination de la frontière de production est importante et complexe. Deux hypothèses sont centrales pour que cette frontière de production soit bien définie [10].
Il faut pouvoir définir une économie en autarcie avec le même revenu et le même vecteur de consommation : la production domestique doit donc pouvoir se substituer sans coût aux importations.
La technologie de production des exportations est connue et est la même que celle pour la consommation intérieure.
Après avoir présenté la méthodologie générale, nous discutons ces deux hypothèses.
Calcul du contenu unitaire en emplois et de la balance en emplois
La méthode de calcul de la balance en emplois est fondée sur la connaissance du tableau entrées-sorties de l’économie qui indique pour chaque secteur la production finale et la part des consommations intermédiaires qu’il utilise (cf. les travaux fondateurs de Leontieff). Notons v la part de valeur i ajoutée incorporée dans la production d’une unité du produit i et s la part que représentent les ij productions du secteur j utilisées dans la production de cette unité i (il s’agit des consommations intermédiaires de j utilisées par i) ; on a alors :
Appelons Nid l’emploi dans le secteur i contenu dans un million de francs de valeur ajoutée produit par ce secteur. L’emploi de ce secteur que contient un million de francs de produit i est donc v N i id ×. La matrice de ces contenus unitaires en emplois, Ndv, peut être calculée en rapportant l’emploi sectoriel à la valeur ajoutée sectorielle.
L'emploi total nécessaire à la production d’un million de francs de produit i, Nt, est égal à la somme i de l’emploi direct et des emplois utilisés pour produire les consommations intermédiaires nécessaires :
S est la matrice d es co nsommations intermédiaires (cf. annexe 2, Nt et Ndv les vecteurs de l’emploi sectoriel et des contenus sectoriels unitaires en emplois.
Le vecteur sectoriel de l’emploi total contenu dans un milliard de francs de production est une fonction des contenus unitaires en emplois
Le contenu en emplois des exportations du secteur i vaut donc : N X t ×. Pour regrouper les emplois i i créés dans le secteur i par les exportations de tous les secteurs, on calcule en fait :
Un calcul identique est effectué pour les importations et la balance en emplois est obtenue en retranchant les emplois contenus dans les importations aux emplois contenus dans les exportations. Nous revenons à présent sur deux hypothèses déterminantes dans ce calcul.
La substitution de la production française aux importations
La première a été abondamment discutée par Wood. Il est évident que certains produits importés ne peuvent pas être produits en France. D’ailleurs, nos évaluations ne prennent pas en compte la plupart des échanges de matières premières. Une rapide analyse de données d’exportations [12] de la France entre 1989 et 1997 à un niveau détaillé illustre que, alors que le total des exportations croît sensiblement, la situation sectorielle est très contrastée : sur plus de 12 000 secteurs, seuls 4 000 connaissent une progression de leurs exportations, 2 600 une baisse, tandis que 1 800 types de produits ne sont plus exportés (recouvrant 15% des exportations [13] ) et 2 700 produits commencent à être exportés.
Dans le cadre d’un modèle d’échanges à la Heckscher-Ohlin, cette critique contre les balances en emplois, reprise par Leamer (1996), s’interpréte comme une restriction sur les possibilités de spécialisation des pays (existence de plusieurs “ cônes de spécialisation ”) : alors que, dans l’analyse de la balance en emplois, on suppose qu’aucun pays n’est spécialisé complètement, ces théories stipulent que chaque pays n’est capable de se spécialiser que dans un nombre restreint de secteurs. Deardorff (2000) suggère de mener l’analyse du contenu en emplois après avoir défini un choc de technologie qui permettrait de produire en autarcie les produits importés avec les mêmes prix. Selon cette interprétation, notre lecture de la balance en emplois n’est pas invalidée par les problèmes de spécialisation, mais elle se fonde sur une hypothèse précise (et potentiellement lourde de conséquence pour le marché de l’emploi dès lors que le choc de technologiepeut avoir un effet négatif sur l’emploi).
Une alternative proposée par Bonnaz et alii (1994) consiste à substituer non pas une valeur, mais un volume de production à un volume d’importation, sans considération de prix ou de qualité (par exemple, on substitue une paire de chaussures importée, aussi bas de gamme soit-elle, par une paire fabriquée en France, aussi chère soit-elle). Cette méthode permet d’éviter d’ajouter un contenu technologique au contenu en emplois ; cependant, elle entraîne une modification du prix des biens et par conséquent du revenu nécessaire pour consommer le panier de biens en autarcie.
À titre de comparaison, nous présenterons les résultats d’une méthode similaire à celle de Bonnaz et alii. Nous supposons que la substitution en valeur est adaptée pour les échanges avec les pays développés, i.e. que la France peut produire au même prix les biens importés depuis les autres pays industrialisés. En revanche, pour les échanges avec les pays en développement, la substitution en quantité physique est envisagée sur quelques secteurs (cf. annexe 3). Ces secteurs sont ceux pour lesquels les importations en provenance des pays en développement sont importantes : implicitement, on suppose que ceci traduit l’existence d’un avantage comparatif de ces pays dans ce secteur, avantage lié au coût du travail. Pour un pays développé, il ne serait alors pas possible de compenser cet avantage par une meilleure productivité.
Pour ces secteurs, on propose donc de remplacer les importations en p rovenance des pays en développement par des biens domestiques en multipliant le prix du kilogramme d’exportations par le poids des importations (substitution en "quantité"). Notre approche est plus frustre que celle de Bonnaz et alii qui avaient considéré des secteurs beaucoup plus ciblés. En revanche, nous considérons l’ensemble de l’économie alors que Bonnaz et alii avaient multiplié leur évaluation sur six secteurs par la part de l’industrie que ces secteurs représentaient.
La technologie de production des exportateurs
L’hypothèse d’une même technologie pour les entreprises exportatrices et les autres n’est pas non plus vérifiée : la productivité des exportateurs est supérieure à celle de la moyenne des producteurs. Ce constat peut avoir deux explications.
Soit la participation au marché de l’exportation permet un apprentissage – par l’observation des concurrents, par la recherche d’une plus grande efficacité, par exemple – apprentissage qui favorise les gains de productivité. Dans le même ordre d’idées, l’exportation peut entraîner des économies d’échelle favorables à la productivité. C’est l’hypothèse de rationalisation.
Soit la participation au marché de l’exportation nécessite une forte productivité afin de proposer des prix concurrentiels et de résister à la pression concurrentielle et de palier d’éventuels coûts d’exportation (transport, réglementation, langue). C’est l’hypothèse de sélection.
De fait, avec une estimation économétrique simple, Cortes et Jean (1997) estiment que les échanges extérieurs ont entraîné une hausse de 13 % de la productivité apparente du travail entre 1977 et 1993 (soit le quart des gains de productivité observés au cours de cette période). Plusieurs travaux récents mettent plutôt l’accent sur la seconde hypothèse (Bernard et Wagner, 1998, sur données allemandes, Bernard et Jensen, 1999, sur données américaines, ou Aw et alii, 1998, sur données asiatiques). Dans la lignée de ces travaux sur données d’entreprises, nous nous intéressons à l’hypothèse de sélection. En nous inspirant de l’analyse de S. Scherrer (1997), nous évaluon s un modèle dans leq uel le taux d’exportation dépend positivement de la taille de l’entreprise, du secteur d’activité et de la productivité de l’entreprise (cf. annexe 4).

Tableau 2
effet de la productivité sur le taux d’exportation
IMGIMGTableau 2 : effet de la productivité...IMGIMF
Tableau 2 : effet de la productivité sur le taux d’exportation Secteurs Coefficient Secteurs Coefficient Electricité distribuée 4,76 Automobile 0,05 Chimie organique 0,14 Industries diverses 0,05 Chimie minérale 0,14 Parachimie 0,05 Construction aéronautique 0,13 Habillement 0,05 Fils et fibres 0,13 Presse, imprimerie, édition 0,04 Cuirs et peaux 0,13 Articles en cuir 0,04 Matériel de manutention 0,12 Travail du bois 0,03 Machines outils 0,11 Meubles 0,02 Machines agricole 0,11 Equipement industriel 0,02 Matériel électronique professionnel 0,1 Matériel électrique Référence Papier, carton 0,09 Gaz distribué et eau de chauffage ns Ouvrage en files 0,09 Minéraux divers ns Chaussures 0,08 Houille, coke, pétrole brut, gaz naturel ns Machines de bureau 0,07 Pharmacie ns Equipement ménager 0,07 Minerais non ferreux ns Matériel de précision 0,07 Industrie du verre ns Matériel transport ferroviaire 0,07 Fonderie ns Industrie du plastique 0,06 Métaux non ferreux ns Industrie du caoutchouc 0,06 Sidérurgie ns Bonneterie 0,06 Première transformation de l’acier-0,02 Construction navale 0,06 Matériaux de construction-0,04 Travail des métaux 0,05 Produits pétroliers raffinés-0,11 Lecture : une progression de 1 % de la productivité dans le secteur de la chimie organique (par rapport à l’évolution dans le secteur de référence, la branche matériel électrique) a un effet sur le taux d’exportation de 0,14 point inférieur à celui dans la branche matériel électrique. Sources : annexe 1 pour les données et annexe 4 pour les spécifications du modèle.
annexe 1 pour les données et annexe 4 pour les spécifications du modèle.

L’estimation de ce modèle permet de vérifier qu’une productivité importante favorise l’exportation. Le tableau 2 présente les coefficients sectoriels de la prod uctiv ité dan s l’estimation d u taux d’exportation : celui-ci apparaît très souvent significatif et positif – i.e. la sensibilité est plus forte que dans le secteur de référence, la branche matériel électrique. Il semble que les secteurs orientés vers des biens homogènes sélectionnent davantage les entreprises les plus productives [14] : ainsi, dans les filières de la chimie, la productivité est plus déterminante pour les produits de base que pour les produits plus élaborés (parachimie, pharmacie) ; il en est de même dans la filière textile, entre les produits intermédiaires et les produits de con sommation. T outefois, aucu n effet significativement négatif n’apparaît pour la sidérurgie (bien homogène) tandis qu’un fort effet apparaît pour la construction aéronautique (bien différencié) : on peut suspecter que la concentration dans ces secteurs perturbe nos résultats.
L’impact des exportations sur la productivité doit donc être pris en compte dans le calcul d’une balance en emplois. Driver et alii (1988) ont estimé des coefficients marginaux de productivité pour l’économie britannique : les gains en emplois liés aux exportations sont considérablement réduits par l’utilisation de coefficients marginaux. De ce fait, le solde est changé dans des proportions extrêmement importantes.
On modifie donc l’expression de l’emploi total contenu dans un milliard de francs de production N I S I N N t dv dv = - - × + - [( ) ] 1 en introduisant Lidv, le contenu en emploi direct d’un milliard de production des seules entreprises exportatrices du secteu r i. En effet, les co nsommat ions intermédiaires nécessaires à la réalisation d’un milliard de production du secteur i sont produites par toutes les entreprises des autres secteurs (et, a priori, pas plus particulièrement par les entreprises exportatrices). D’où le contenu en emploi d’un milliard d’exportations du secteur i :
Pour déterminer le contenu en emploi direct d’un milliard d’exportations du secteur i, on dispose des données de l’Enquête Annuelle d’Entreprises de l’Insee (EAE). Cette méthode peut toutefois conduire à sous-estimer la correction nécessaire dès lors que les petites entreprises (de moins de 20 salariés), probablement faiblement productives, sont absentes de l’enquête.
 
Les enseignements des calculs de balance en emplois
 
 
Les résultats des différentes méthodologies
On calcule une balance en emplois en corrigeant la productivité des exportateurs, mais sous l’hypothèse de substitution en valeur. La balance ainsi calculée apparaît positive sur toute la période 1978-1997 : elle s’élève à plus de 550 000 en 1997. Pour comprendre ce chiffre, on imagine une économie fictive avec la même population active que la France mais vivant en autarcie [15]. Si on enlève à cette économie 550 000 emplois (avec les qualifications adéquates), elle produit – toujours en autarcie – les mêmes biens aux mêmes prix que ceux que la France consomme en 1997, mais l’équilibre du marché du travail est déplacé (baisse du chômage et hausse des salaires). Ce déplacement, dont l’ampleur est fonction de la balance en emploi, correspond à l’effet des échanges commerciaux sur le marché du travail français : cet effet est, à la fin des années quatre-vingt-dix, sensiblement plus élevé qu’au milieu des années quatre-vingt, mais comparable à celui de la fin des années soixante-dix.
Graphique 3
la balance en emplois des échanges de la France solde commercial de la France en points de PIB (barres, échelle de gauche) – solde en emplois (courbe, échelle de droite)
IMGIMGla balance en emplois des échanges de 
la France 
...IMGIMF
cf. Annexe 1.
D’un point de vue géographique, on note que les principaux déséquilibres sont dus aux échanges avec l’extérieur de l’Union européenne. Dans notre approche en quantité, nous distinguons également les pays émergents (cf. annexe 1) : les échanges avec ces pays, au cours des dernières années, sont les plus déséquilibrés. Ces résultats illustrent en outre que le contenu en emplois, notamment faiblement qualifiés, est plus important pour les importations en provenance des pays les moins développés.
Enfin, on observe que, au cours des vingt dernières années, le contenu en emplois des exportations est de plus en plus réduit par rapport au contenu en emplois des importations. On vérifie également qu’un résultat contraire serait obtenu en l’absence de prise en compte de la plus forte productivité des exportateurs : sans cette correction, on retrouve le paradoxe soulevé par Leontiev selon lequel, même dans une économie richement pourvue en capital, le contenu en emplois des exportations est supérieur à celui des importations.
Graphique 4
le contenu unitaire en emplois des exportations relativement aux importations
IMGIMGle contenu unitaire en emplois des 
exportations r...IMGIMF
cf. Annexe 1.
Ces résultats sont globalement cohérents avec les évaluations des études précédentes. Ainsi, Bonnaz et alii (1994) proposent une valeur fortement négative de la balance en emplois avec les pays en développement en 1991. En effet, la substitution entre importations et production domestique est réalisée dans cette étude en quantité à un niveau très fin, mais uniquement sur six secteurs dont la productivité est inférieure à la moyenne nationale dans l’industrie : le procédé homothétique de calcul du résultat pour l’ensemble de l’économie est pessimiste.
Les travaux de Vimont (1997) et de Cortes et Jean (1997) donnent des résultats beaucoup plus optimistes, la comparaison entre importations et production domestique étant réalisée en valeur. Avec une méthodologie similaire, notre analyse donne des résultats très proches de ceux de Vimont pour chaque secteur. La différence finale provient des secteurs agricole et agroalimentaire, très excédentaires en emplois, qui sont ici comptabilisés.
Le calcul qui combine la prise en compte de la meilleure productivité des exportateurs, ainsi qu’une substitution en valeur sur une majorité de secteurs et en quantité sur quelques secteurs donne un résultat compris entre ceux, très pessimistes, de la balance de Bonnaz et alii et ceux de Vimont, sans doute trop optimistes. Notons aussi que la correction de la productivité des exportateurs affecte significativement nos résultats. Ainsi, les résultats des balances en emplois sont très sensibles aux différentes hypothèses de calcul.
L’origine des variations du contenu en emplois
Pour mieux comprendre ces évolutions, nous commençons par évaluer l’effet des variations du solde commercial. Tout d’abord, l’excédent commercial g lobal du milieu des années quatre-vingt-dix tend à améliorer la balance en emplois, traduisant l’effet positif des échanges sur le revenu global de l’économie sans nous renseigner réellement sur le biais introduit sur le marché des facteurs. Pour corriger ce phénomène, nous calculons des échanges commerciaux fictivement équilibrés (les importations et les exportations fictives sont définies comme la demi-somme des échanges observés). On constate alors que le rebond de la balance en emplois depuis le milieu des années quatre-vingt résulte largement de cet effet revenu : à solde extérieur équilibré [16], la balance en emplois continue de se dégrader jusqu’en 1997.

Tableau 3
comparaison des balances en emplois pour la France
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Tableau 3 : comparaison des balances en emplois pour la France Vimont Cortes et Jean Bonnaz et alii Cette étude Comparaison en valeur en valeur en quantité* en valeur en valeur - en valeur importations-exportations - en quantité pour une dizaine de secteurs Pays Tous Tous Pays en dvpt Tous Secteurs considérés Biens Biens - biens manufacturés manufacturés sauf manufacturés pour les exportations - biens manufacturés y compris armement agroalimentaire - 6 secteurs pour lesimportations - agriculture Contenu en emplois des exportations** 2900 en 1995 2290 en 1993 2300 en 1991 2440 en 1991 2360 en 1991 2370 en 1993 2290 en 1993 2080 en 1995 1990 en 1995 Balance en emplois-219 000 en 1991-330 000 en 1991 +240 000 en 1991 +134 000 en 1991 +42 000 en 1995 +58 000 en 1993 +122 000 en 1993 soit environ +498 000 en 1993 +397 000 en 1993 +100 000 en 1996 +115 000 en 1995-560 000 en 1995 +444 000 en 1995 +316 000 en 1995 +233 000 en 1997 * : uniquement pour 6 secteurs et vers les pays en développement.** : milliers d’emplois par milliard d’exportation.

Cette évolution tient à trois effets : la plus forte pénétration des produits étrangers, les mouvements intersectoriels de l’activité et les effets intra-sectoriels dus à l’évolution de la technologie. On considère successivement ces trois effets – dans la mesure où ils sont isolables (graphique 5).
Si la technologie était restée celle de 1978 (au sens d'une même matrice des coefficients techniques), l’effet sur l’emploi aurait été moins important (écart entre les courbes 2 et 3 sur le graphique 5). L’évolution de la technologie (au sens restreint du changemen t de combinaison des biens intermédiaires de production) aurait en fait augmenté la proportion de la main-d’œuvre concernée par le commerce international : à "technologie" constante, 11 % des emplois seraient aujourd’hui liés aux exportations, contre 17 % avec changement technologique.
Si, en outre, lastructure sectorielle des échanges était identique à celle de 1978 tout au long de la période, la balance en emplois serait restée pratiquement constante (courbe 4). L’effet résiduel, celui de l’augmentation du taux de pénétration non liée à l’évolution technologique, n’est donc pas déterminant; d’ailleurs, le taux de pénétration global est relativement stable et oscille entre 10 et 13 %, son augmentation dans le secteur industriel étant compensée par le développement du secteur des services, moins ouvert. Ainsi, on vérifie que les réallocations sectorielles ont pesé sur l’emploi : l’industrie française s’est réorientée vers des secteurs moins intenses en travail (écart entre les courbes 2 et 4 sur le graphique 5).
Graphique 5
l’effet de l’ouverture, des réallocations intersectorielles et de la technologie
IMGIMGl’effet de l’ouverture, des réallocations 
interse...IMGIMF
cf. Annexe 1.
Au total, la forte croissance de la balance en emplois dans les années quatre-vingt-dix résulte donc largement de l’amélioration du solde commercial : son repli depuis 1999 a dû sensiblement réduire la balance en emplois. Corrigée de cet effet, la balance en emplois se dégrade fortement entre les années soixante-dix et les années quatre-vingt-dix : ceci semble largement dû à l’évolutio n de la spécialisation sectorielle. On s’intéresse donc à présent à l’évolution sectorielle de la balance en emplois.
L’effet sectoriel sur les biens destinés aux ménages est assez net (cf. graphique 6 et tableau 4). Au cours des années quatre-vingt, la désindustrialisation va de pair avec un contenu en emplois négatif ; en revanche, la baisse du nombre d’emplois dans le secteur industriel, qui se poursuit dans les années quatre-vingt-dix, serait moins le fait des échanges commerciaux, dont l’effet, comme l’atteste la balance en emplois, devient positif dans un certain nombre de secteurs par ailleurs peu créateurs en emplois. Les secteurs des biens destinés aux ménages, le textile par exemple, connaissent néanmoins une évolution défavorable. Enfin, l’emploi dans les secteurs de l’agriculture et des services semble suivre une tendance qui n’a que peu de rapport avec les échanges commerciaux [17]. Rappelons que, comme l’illustre le tableau 3, ce résultat est en partie – mais en partie seulement – lié aux évolutions de la balance commerciale, une fraction de l’excédent étant certainement conjoncturelle.
Graphique 6
évolution sectorielle de la balance en emplois [18]
IMGIMGévolution sectorielle de la balance en emplois
   ...IMGIMF
cf. Annexe 1.
Bien entendu, cette conclusion sur les effets des réallocations sectorielles est dépendante de la nomenclature utilisée. À titre d’illustration, nous avons construit une balance en emplois en agrégeant certains secteurs. Avec une nomenclature à quinze – au lieu de soixante – secteurs, il apparaît que le solde en emplois est moins largement positif. Avec un unique secteur dans l’économie, le solde en emplois devient même très faible (il reste positif avec un solde commercial excédentaire). Ce résultat est cohérent avec une étude récente de Feenstra et Hansen (2000) selon laquelle l’agrégation conduit à réduire le contenu en emplois des échanges : en réduisant le contenu en emplois, l’agrégation réduit également la balance en emplois. Inversement, il est probable qu’un découpage plus précis des industries mettrait en évidence une balance en emplois plus élevée.

Tableau 4
évolutions sectorielles
IMGIMGTableau 4 : évolutions sectorielles ...IMGIMF
Tableau 4 : évolutions sectorielles 1997 1978-1990 1990-1997 n Structure emploi Emplois Balancecommerciale Balance enemplois Emplois Balancecommerciale Balance eemplois Agriculture et agroalimentaire,énergie et industries extractives 5,3% - 750 (-26,4) -5,9 179 - 349 (-16,7) -10,1 20 Industrie 17,6% - 992 (-19,8) -139,7-541 - 606 (-15,1) 54,6 322 dont biens destinés aux ménages 5,1% - 362 (-21,2) -33,3-187 - 204 (-15,2) 23,4 70 dont filière textile 1,4% - 291 (-39,2) -1,7-116 - 144 (-31,9) -12,5 2 Services 77,0% + 2 354(+16,8) -87 + 869 (+5,3) 152 Total 100,0% + 613 (+2,8) -148.1-449 - 85 (-0,4) 44.5 491 Emplois : évolutions en milliers d’emplois (taux de croissance entre parenthèses). Balance commerciale : évolution en MdF sur les seuls secteurs pris en compte. Sources : cf. annexe 1.
cf. annexe 1.

Graphique 7
contenu en qualifications de la production et des échanges
IMGIMGcontenu en qualifications de la production et des ...IMGIMF
cf. annexe 1.
Contenu en emplois et biais sur le marché du travail
Afin d’évaluer l’effet des réallocations sectorielles sur le marché du travail, nous calculons des balances en emplois par catégories d’employés (ce qui est assez immédiat, la méthodologie étant linéaire). Dans un premier temps, nous distinguons les ouvriers qualifiés, les ouvriers peu qualifiés, les employés qualifiés, les employés peu qualifiés, et les salariés "très" qualifiés. On vérifie que les ouvriers les moins qualifiés sont les plus exposés : au milieu des années quatre-vingt-dix, près du tiers de ces emplois dépendent des exportations (contre un cinquième en moyenne). Inversement, les employés peu qualifiés apparaissent protégés (moins d’un emploi sur dix est lié à l’exportation), ce qui traduit notamment le fait que cette catégorie comprend de nombreux salariés de la fonction publique. On vérifie également que les échanges incorporaient en 1983 davantage de travail peu qualifié que la production domestique (graphique 7) ; cependant, l’écart de contenu en emplois non qualifiés entre flux commerciaux et production semble légèrement se réduire.
Plus récemment, entre 1990 et 1997, toutes les catégories de salariés semblent profiter du commerce extérieur : l’amélioration de la balance en emplois est observée pour chaque catégorie. Toutefois, comme nous l’avons déjà mentionné, il s’agit là principalement d’un effet de revenu, dont le caractère transitoire ou conjoncturel est difficile à isoler. En calculant une balance en emplois "à échanges équilibrés" (cf. supra), il apparaît que le commerce extérieur serait bien moins favorable au travail qualifié (en comparaison avec les conclusions qui se dégagent du tableau 5).
Dans une certaine mesure, les évolutions de la balance en emplois affecte l’équilibre – c’est-à-dire l’emploi et les salaires – du marché de ces cinq qualifications. L’objet de notre étude n’est cependant pas d’expliquer l’ensemble des déterminants de ces équilibres et nous nous contentons dans les tableaux 5 et 6 de mettre en parallèle les évolutions de la balance en emplois, des salaires et de l’emploi. Avec des hypothèses quelque peu héroïques sur l’élasticité de substitution globale entre niveaux de qualification, on pourrait cependant quantifier un impact (ce que fait Krugman, 1995, dans l’hypothèse d’un marché du travail faiblement qualifié avec un salaire minimum.

Tableau 5
évolutions de l’emploi par catégorie de salariés (en milliers ; taux de croissance en % entre parenthèses)
IMGIMGTableau 5 : évolutions de l’emploi p...IMGIMF
Tableau 5 : évolutions de l’emploi par catégorie de salariés (en milliers ; taux de croissance en % entre parenthèses) 1997 1983-1990 1990-1997 Structure des emplois Emplois Balance en emplois Emploi Balance en emplois Très qualifiés 34,9% +749 (+11,6) -140 +594 (+8,2) 188 Ouvriers qualifiés 26,4% -355 (-5,2) -147-525 (-8,1) 127 Ouvriers non-qualifiés 8,7% -481 (-16,8) -89-446 (-18,7) 87 Employés qualifiés 18,6% +442 (+11,8) -47-14 (-0,3) 65 Employés non-qualifiés 11,3% -17 (-0,9) -18 +578 (+29,5) 28 Production 26,7% -682 (-8,5) -221-1339 (-18,3) 180 Logistique 15,3% +128 (+4,7) -59 +563 (+19,7) 78 Vente 11,2% +245 (+10,7) -23-25 (-1,0) 35 Administration 17,5% +535 (+15,4) -58-110 (-2,7) 77 Recherche et développement 4,6% +128 (+16,6) -35 +125 (+13,8) 47 Fonction publique 22,4% +194 (+4,7) -42 +729 (+17,0) 75 Total 100,0% +612 (+2,8) -441 - 85 (-0,4) 492 Sources : cf. annexe 1.
cf. annexe 1.


Tableau 6
évolutions des salaires relatifs par catégorie de salariés (taux de croissance annuels moyens)
IMGIMGTableau 6 : évolutions des salaires ...IMGIMF
Tableau 6 : évolutions des salaires relatifs par catégorie de salariés (taux de croissance annuels moyens) Balance en emplois Salaires Structure des emplois 1997 1983-1990 1990-1997 1983-1990 1990-1997 Très qualifiés 34,9% -140 188-2,3% -1,6% Ouvriers qualifiés 26,4% -147 127-0,4% -5,8% Ouvriers non qualifiés 8,7% -89 87-5,4% 5,4% Employés qualifiés 18,6% -47 65-1,7% -3,2% Employés non qualifiés 11,3% -18 28-1,5% 8,6% Sources : cf. annexe 1.
cf. annexe 1.

Ces évaluations empiriques semblent relativement cohérentes avec le cadre théorique au sens où le facteur le moins abondant en France relativement à ses partenaires commerciaux, les ouvriers faiblement qualifiés, semble effectivement avoir subi les effets du commerce extérieur, l’emploi et les salaires ayant diminué. L’effet n’est néanmoins pas si important au regard de l’ampleur du chômage pour ces qualifications. Ainsi, sur un marché du travail au salaire des moins qualifiés totalement rigide, il pourrait être évalué comme la somme d’un effet direct de baisse de l’emploi lié au contenu en emplois lui-même et de l’effet d’équilibre général sur le revenu de l’économie (cf. Krugman, 1995) : en 1990, à la baisse de l’emploi de 0,1 % liée au contenu net en emplois peu qualifiés des importations, il faudrait ajouter l’effet d’équilibre général lié au contenu net en emplois qualifiés des exportations (0,5 %). D’où, dans cette hypothèse et compte tenu de la part des moins qualifiés dans l’économie (25 %), un effet global d’environ 50 000 à 70 000 pertes d’emplois peu qualifiés à la fin des années quatre-vingt.
La faiblesse de cet effet a été abondamment discutée d’un point de vue théorique (cf. notamment Leamer, 2000). D’un point de vue plus empirique, elle pourrait également résulter d’une difficulté à identifier les facteurs de production, notamment la qualification des salariés. En effet, notre méthodologie consiste à la supposer fixe tout au long de la vie du salarié et observable grâce au métier du salarié. Or, on sait qu’une personne qualifiée peut occuper, notamment en période de récession, un po ste n on qualifié et que la formatio n professionnelle permet des changements de qualification.
Une alternative consiste à supposer que la dotation factorielle est déterminée par le type de fonctions que les salariés peuvent occuper. Pour ce faire, nous reprenons une distinction, due à Eric Maurin et David Thesmar (1999), qui considère l’organisation des entreprises et découpe l’activité en cinq fonctions : les fonctions productive, administrative, logistique, commerciale et la recherche et développement. Nous faisons en outre apparaître une catégorie particulière pour la fonction publique. L’utilisation de cette décomposition dans le cadre théorique présenté plus haut suppose que la dotation factorielle d’un pays est définie par les capacités de la main-d’œuvre à exercer des fonctions de production, de vente, … Cette hypothèse est souvent retenue, au moins pour la distinction entre la main-d’œuvre dont le travail est lié à la production de celle qui ne l’est pas.
Cette approche souligne l’exposition particulière des fonctions les plus directement liées à la production (un tiers de ces emplois sont liés aux exportations) et, plus encore, de la recherche et développement (près de deux cinquièmes de ces emplois en 1997) : cette conclusion est cohérente avec les enquêtes auprès de responsables d’entreprises selon lesquels ces fonctions sont celles les plus susceptibles d’être internationalisées. A contrario, des tâches de gestion (commerciaux, administratifs, logistiques) sont davantage dépendantes de la demande intérieure que des exportations.
Enfin, on vérifie – comme pour les qualifications – que les échanges incorporent davantage de postes liés à la production ou la R&D que la production française en moyenne. Avec cette approche, en nous référant à une balance en emplois avec "échanges équilibrés" (cf. supra), une tendance plus nette encore se dessine : le biais en défaveur des emplois exposés (production et recherche) apparaît également au cours des années quatre-vingt-dix.
 
Conclusion
 
 
Au total, le contenu en facteurs des flux commerciaux de la France est déterminé par la dotation en facteurs en France et à l’étranger, par la technologie en France et à l’étranger, ainsi que par les préférences des consommateurs finaux en France et à l’étranger. Les rappels théoriques présentés dans cet article visaient principalement à montrer que son évaluation n’isole pas les effets des seuls flux commerciaux sur l’emploi, mais qu’au contraire elle incorpore l’ensemble des effets de mondialisation et de progrès technique qui transitent par ces échanges commerciaux : s’affranchir de ces effets n’aurait pas simplement nécessité d’élever des barrières douanières, il aurait fallu isoler la France des évolutions de technologie et de préférences "importées" de l’étranger. En d’autres termes, les échanges commerciaux sont aussi un vecteur de transmission de la technologie par la pression concurrentielle qu’ils entraînent ou par la spécialisation qu’ils permettent [20] : en particulier, évaluer une balance en emplois n’établit pas un lien causal direct des échanges commerciaux sur l’emploi.
Au-delà de ces précautions théoriques apparaissent également des difficultés méthodologiques importantes : part de la balance en emplois liée à un excéden t commercial conjoncturel, effet d’agrégation, calcul de la productivité des exportateurs, caractérisation de la main-d’œuvre disponible, … L’étude d’un certain nombre de ces difficultés montre que, globalement, le commerce international ne semble pas avoir été au cours des trente dernières années le vecteur d’une pression globale très défavorable au marché du travail (ce d’autant plus que les échanges de services ne sont pas pris en compte). Certes, au cours des années quatre-vingt, le commerce extérieur semble bien peser sur l’emploi en France avec un biais en défaveur des moins qualifiés, employés le plus souvent à des tâches productives. Au cours des années quatre-vingt-dix, les échanges ont un effet positif sur l’emploi, mais celui-ci pourrait, en partie au moins, être lié à la part conjoncturelle de l’excédent commercial.
Au total et de manière un peu simpliste, on pourrait résumer ainsi l’argument : malgré sa forte progression, le commerce avec les pays émergents ne représente qu’une faible part du PIB des pays industrialisés et ne saurait donc expliquer la dégradation de la situation du marché du travail. Comme de nombreux auteurs l’ont souligné, ceci ne préjuge cependant pas de l’effet du commerce sur la structure du marché de l’emploi. Au contraire, il apparaît que les échanges pèsent sur la structure des emplois, modifiant fortement la structure sectorielle de l’emploi avec un impact en termes de qualifications et de fonctions.
Notre analyse illustre ainsi la nécessité de bien prendre en compte l’effet du commerce extérieur sur les structures mêmes des marchés des biens et du travail. L’introduction d’un cadre WS-PS n’est qu’une ébauche de l’impact sur la demande de travail du commerce international (cf. Jean, 1999). En outre, les caractéristiques du marché du travail ont, en retour, un effet sur le marché des biens par la sp écial isation qu’elles en gen drent. Les changements de spécialisation et les pressions concurrentielles affectent également la structure des marchés de biens. Ces différentes structures de marché doivent, de surcroît, moduler le lien entre diffusion du progrès technique et commerce international, au travers de leur effet sur les évolutions de la productivité (notamment celle des exportateurs).
C’est probablement ce poids des effets du commerce extérieur sur la structure de l’économie qui constitue la principale limite de la méthode de la balance en emplois. Nous avons tenté d’en fournir une évaluation aussi précise que possible en France, ainsi qu’un guide d’interprétation aussi soigneux que possible. Il n’en reste pas moins que, à long terme au moins, les effets des échanges internationaux sur l’emploi transitent largement par des mécanismes cumulatifs sur les structures des marchés des biens et du travail dont la méthode des balances en emplois ne rend pas compte.
 
Annexe 1 : source des données
 
 
La balance en emplois
Pour les échanges, la production, les consommations intermédiaires et l’emploi, nous utilisons les données en valeur de la Comptabilité Nationale de l’Insee [1]. Un choix naturel est d’ôter de la balance les échanges de matières premières dont l’économie française ne pourrait pas se passer et qu’elle ne peut produire : produits agricoles non produits en France, combustibles minéraux solides, pétrole brut, gaz naturel, gaz distribué, minerai de fer et minerais non ferreux. La balance est réalisée sur 60 postes obtenus à partir de la NAP 90.
Pour la substitution en volume, nous utilisons des statistiques douanières en CF4 (pour les biens uniquement) agrégées dans cette même nomenclature. Les données ne sont disponibles que depuis 1990. Elles permettent une distinction entre trois groupes de pays :
  • les pays industrialisés : l’Europe occidentale, l’Amérique du Nord, la Japon et l’Océanie ;
  • les pays émergents [2] : l’Algérie, le Brésil, la Chine, la Colombie, la Corée du sud, Hongkong, l’Inde, Israël, la Malaisie, le Maroc, le Mexique, les Philippines, Singapour, Taiwan, la Thaïlande, la Tunisie, la Turquie, le Venezuela ainsi que les pays de l’Est ;
  • les pays en développement : les autres pays.
Classifications sur le marché du travail
Les données sur l’emploi sont extraites des enquêtes emplois de l’Insee depuis 1983 ; cette source présente l’inconvénient d’un changement de nomenclature sectorielle en 1993.
Emploi qualifié / Emploi non qualifié
On regroupe les travailleurs en cinq catégories : travailleurs très qualifiés, ouvriers qualifiés, ouvriers non-qualifiés, employés qualifiés, employés non-qualifiés. Chaque catégorie correspond exclusivement à certaines professions de la PCS 82, exceptés les employés puisque quatre professions comprennent à la fois des employés qualifiés et non qualifiés (employés administratifs divers d’entreprise, employés des services comptables ou financiers, employés de l’hôtellerie, serveurs et commis de restaurants). Pour ces quatre professions, nous considérons en outre le diplôme.
Fonction
Nous reprenons une distinction proposée par Maurin et Thesmar (1999) entre six fonctions (production, administration, recherche et développement, logistique, vente ; nous avons ajouté une catégorie pour la fonction publique). Cette classification nécessite de considérer les professions à un niveau détaillé (professions et catégories socioprofessionnelles à quatre chiffres).
Productivité
Les données utilisées sont issues de l’Enquête Annuelle d’Entreprise (EAE) de l’Insee. Celle-ci ne retient que les entreprises dont les effectifs sont supérieurs à 20 dans les secteurs industriels.
Les branches matériel d’armement, récupération, pêche, agriculture et agro-alimentaire ne sont pas concernées par l’EAE et la productivité n’a pas été corrigée pour ces branches. En outre, la branche minerai de fer de la NAP ne contient que deux entreprises recensées dans l’EAE ; elle a donc été réunie à la branche minerais non-ferreux pour les tests économétriques.

Tableau A-1
nomenclature sectorielle de la balance en emplois
IMGIMGTableau A-1 : nomenclature sectoriel...IMGIMF
Tableau A-1 : nomenclature sectorielle de la balance en emplois Agriculture et sylviculture Machines agricoles Articles en cuir Pêche Machines outils Chaussures Houille, coke, pétrole brut, gaz naturel Equipement industriel Habillement Produits pétroliers raffinés Matériel de manutention Travail du bois Electricité distribuée Armement Meubles Gaz distribué et eau de chauffage Machines de bureau Papier, carton Minerai de fer Matériel électrique Presse, imprimerie, édition Sidérurgie Matériel électronique professionnel Industrie du caoutchouc Première transformation de l’acier Matériel électronique ménager Industrie du plastique Minerais non ferreux Equipement ménager Industries diverses Métaux non ferreux Automobile Bâtiment Minéraux divers Matériel transport ferroviaire Produits de la récupération Matériaux de construction Construction navale Commerces, réparations, hôtellerie Industrie du verre Construction aéronautique Transport Chimie minérale Matériel de précision Télécommunications et postes Chimie organique Agro-alimentaire Services aux entreprises Parachimie Fils et fibres Location immobilière Pharmacie Bonneterie Services marchands Fonderie Ouvrage en files Assurances et finances Travail des métaux Cuirs et peaux Services non marchands

 
Annexe 2 : choix de la matrice des consommations intermédiaires
 
 
Certaines consommations intermédiaires sont importées. La matrice des consommations intermédiaires S n’en tient pas compte, mais on peut la modifier pour obtenir une approximation de la part des importations dans les consommations intermédiaires. Pour ce faire, on considère pij, part des consommations intermédiaires importées dans la production du bien i, et on remplace sij par p s ij ij ×. Comme on ne dispose pas de la valeur exacte de pij, on l’approche par pj; part pour le bien j de la demande intérieure satisfaite par la production nationale, soit
(où Mj et Xj représentent les importations et exportations de biens j). On obtient ainsi une matrice S S p s j ij1 1 : ( )=, matrice des consommations intermédiaires prenant en compte les consommations intermédiaires importées.
Pour déterminer le contenu en emploi d’un milliard de francs d’importations ou d’exportations, il est évident qu’il est nécessaire d’utiliser S1. En revanche, pour le calcul de la balance en emploi, il faut utiliser S (matrice initiale), faute de quoi la balance est biaisée [3]. En effet, si on calcule la balance avec S1, on retranche aux emplois créés par les exportations les emplois contenus dans les consommations intermédiaires importées utilisées pour la production des exportations. Or ceux-ci sont déjà comptés dans les importations et sont donc comptés « négativement » deux fois. Toutefois, on retranche de même des importations les emplois des consommations intermédiaires qui seraient importées si les importations étaient produites en France, mais ce terme n’a aucune raison d’être égal au premier et un biais apparaît.
 
Annexe 3 : substitution en volume
 
 
En 1997, les importations en provenance des pays développés représentent 79% des importations françaises (75% pour les exportations). Une grande majorité de secteurs sont en fait proches de 90% d’importations en provenance des pays développés. Dans douze secteurs, les importations en provenance des pays développés représentent moins de 70% des importations : la pêche (61%), les produits pétroliers raffinés (64%), les métaux non ferreux (66,5%), les machines de bureau (70%), le matériel électronique ménager (64%), la construction navale (10%), la bonneterie (43%), les articles en cuir (33%), les chaussures (56%), les articles d’habillement (31%), le travail du bois (69%) et les industries diverses (62%). Sur ces secteurs, la substitution pourrait être réalisée en volume.
Toutefois, une telle substitution, effectuée à un niveau très agrégé dans un souci de simplicité, reste grossière. On peut affiner légèrement en regardant plus précisément la validité de cette substitution pour chaque secteur :
  • pour certains d’entre eux, l’équivalent en production nationale des importations se révèle moins élevé en valeur que le vrai montant des importations. Or, on s’attend logiquement à un effet inverse. Un tel résultat montre que le prix de production au kilogramme est plus élevé dans les pays en développement qu’en France alors qu’on a supposé que le facteur travail y était moins coûteux. Ceci signifie que les échanges portent sur des biens radicalement différents et la méthode n’est plus valide. On conserve dans ce cas le montant en valeur des importations. Ceci concerne en 1997 les branches pêche, matériel électronique ménager et travail du bois ;
  • il apparaît également une grande différence entre les biens échangés de la branche articles en cuir. Les prix français au kilogramme sont 60 fois plus élevés que dans les pays en développement. Les exportations d’articles de luxe ne sont pas, dans ce secteur, comparables à des importations d’articles de bas de gamme. On ne peut donc appliquer aux importations le prix français sous peine d’augmenter démesurément et sans raison l’équivalent-emplois des importations (variation de 50 000 emplois entre une substitution en valeurs et une substitution en quantités). La substitution est donc effectuée en valeur pour ce secteur ;
  • la branche machines de bureau est délicate à traiter car elle met en jeu un nombre très important d’emplois : 77 000 emplois en 1997 si on remplace les importations par une production nationale de même valeur : 195 000 si on opère avec les quantités physiques. Une étude détaillée des importations et exportations dans cette branche ne permet pas de conclure à une hétérogénéité des échanges dans cette branche avec les pays en développement. Toutefois, les importations depuis les pays en développement augmentent très rapidement, 100% d’augmentation entre 1995 et 1997, où elles représentent 30% des importations. Ceci incite à effectuer une substitution en quantité sur ce poste.
Finalement, on remplace les importations par une production domestique de même valeur pour les échanges avec les pays développés. On fait de même pour les échanges avec les pays en développement, sauf dans les branches suivantes pour lesquelles la substitution est effectuée en quantité : produits pétroliers raffinés, métaux non ferreux, machines de bureau, construction navale, bonneterie, chaussures, articles d’habillement, industries diverses.
 
Annexe 4 : la performance à l’exportation est favorisée par une bonne productivité du travail
 
 
Il s’agit de montrer que les performances des entreprises à l’exportation sont favorisées par une bonne productivité du travail. La démarche suivie se rapproche de celle de Sylvie Scherrer (1997). La principale modification est l’ajout de variables de productivité du travail parmi les variables explicatives.
Utilisation d’un modèle Tobit
Le taux d’exportation (exportations sur chiffre d’affaires) présente la particularité d’être nul pour un très grand nombre d’observations (sur les 22 630 entreprises de l’EAE 1995,6 248 n’exportent pas du tout). Employer un modèle de régression simple est donc inadéquat pour deux raisons. Tout d’abord, décrire le comportement des entreprises exportatrices et celui des entreprises non-exportatrices à l’aide d’une seule relation conduirait à des estimateurs biaisés. En outre, l’hypothèse de continuité des perturbations n’est pas adaptée, puisque la valeur 0 est observée avec une probabilité strictement et fortement positive.
On retient une modélisation de type Tobit, conçue pour modéliser une variable quantitative prenant une valeur nulle (ou non observée) sur une fraction non négligeable de l’échantillon. Une première estimation est réalisée sur une variable accessoire valant 0 si le taux d’exportation est nul et 1 sinon (modèle Probit dichotomique estimé par la méthode du maximum de vraissemblance), puis on sélectionne les seules observations pour lesquelles le taux d’exportation est non nul et on applique la méthode des moindres carrés ordinaires en introduisant une nouvelle variable explicative correspondant au ratio de Mills du premier estimateur obtenu [4].
Estimation
On estime le modèle suivant :
TxEXP est le taux d’exportation (rapport des exportations sur le chiffre d’affaires)
CA est le chiffre d’affaires en milliers de francs (mesurant la taille de l’entreprise),
Prod correspond à la productivité apparente du travail,
D est une "dummy" sectorielle valant 1 ou 0, les secteurs étant indicés par j.
On fixe toujours une "dummy" de référence. La branche Matériel électrique de la NAP a un comportement central par rapport à leur taux d’exportation et est donc choisi comme référence. Les coefficients des variables “dummy ” s’interprètent donc par rapport à ce secteur de référence.
Résultats
On vérifie que :
  • plus l’entreprise réalise un fort chiffre d’affaires plus elle a tendance à exporter ;
  • plus l’entreprise est productive (c’est-à-dire plus le rapport de la valeur ajoutée sur l’effectif est élevé), plus elle exporte.
Les variables “ dummies ” permettent de classer les effets de la taille et de la productivité du travail par rapport au secteur de référence. De nombreuses variables sont non significatives, ce qui est logique puisque la variable de référence a un comportement très central. Ainsi, la productivité du travail a plus d’effet sur les exportations dans la branche construction aéronautique que dans la branche matériel électrique par exemple (cf. tableau 2).
 
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NOTES
 
[(*)]Au moment de la rédaction de cet article, chargé d’études au Bureau des Echanges Extérieurs de la Direction de la Prévision. Email : sstephane. guimbert@ m4. org