2002
Économie et Prévision
La situation de l’emploi en France face aux échanges internationaux
Stéphane Guimbert
[(*)]
François Levy-Bruhl
[(**)]
L’évaluation de l’effet des échanges internationaux sur l’emploi reste controversée. Pourtant, la méthode de la balance en
emplois, intuitive dans son objectif, simple dans son calcul, paraît plus immédiate qu’une analyse des prix des échanges
ou qu’une évaluation en équilibre général. Cette simplicité n’est qu’apparente car l’idée selon laquelle on pourrait ajouter
ou soustraire des emplois à une économie en l’ouvrant ou en la fermant sur l’extérieur est captieuse.
Cet article présente quelques éléments d’interprétation théorique d’une balance en emplois et discute empiriquement
certaines des hypothèses qui sous-tendent son calcul. Dans le cadre statique de cette méthode et en période d’excédent
commercial, les effets de mondialisation qui transitent par les échanges commerciaux sont d’ampleur limitée,
globalement favorables à l’emploi en France, mais défavorables aux personnes les moins qualifiées.Mots-clés :
commerce international , marché du travail.
Evaluating the impact of international trade on employment remains controversial. However, the employment balance method,
intuitive in purpose and simple to use, appears to be more direct than a trade-price analysis or a general equilibrium assessment.
This simplicity is only apparent, since the idea that jobs can be added to or removed from an economy by opening it up or closing it
to foreign trade is specious.
This paper outlines some elements of a theoretical interpretation of the employment balance and discusses empirically some of the
assumptions underlying its calculation. With the static framework of this method and in a period of trade surplus the impact of
globalisation through trade is limited in scope, generally promoting employment in France but disadvantageous to unskilled
workers.Keywords :
International trade, labour market.
Cet article a été écrit en 1998 principalement. Les auteurs remercient Fr. Le Lann pour son aide pour constituer la base de données de
cette étude. Ils tiennent également à remercier V. Aussilloux, H. Erkel-Rousse, les participants au séminaire Fourgeaud du 7 février
2001, ainsi qu’un rapporteur de la revue Economie et Prévision pour leurs précieuses remarques sur une première version de cet
article. Ils restent bien entendu seuls responsables des analyses et des erreurs de cette version. Les institutions pour lesquelles ils
travaillent ne sont en rien engagées par ce travail.
L’évaluation de l’effet des échanges internationaux sur l’emploi reste controversée. Pourtant,
la méthode de la balance en emplois, intuitive dans son objectif, simple dans son calcul, paraît
plus immédiate qu’une analyse des prix des échanges ou qu’une évaluation en équilibre
général. Cette simplicité n’est qu’apparente car l’idée selon laquelle on pourrait ajouter ou
soustraire des emplois à une économie en l’ouvrant ou en la fermant sur l’extérieur est
captieuse.
Cet article présente quelques éléments d’interprétation théorique d’une balance en emplois et
discute empiriquement certaines des hypothèses qui sous-tendent son calcul. Dans le cadre
statique de cette méthode et en période d’excédent commercial, les effets de mondialisation qui
transitent par les échanges commerciaux sont d’ampleur limitée, globalement favorables à
l’emploi en France, mais défavorables aux personnes les moins qualifiées.
La " mondialisation" est-elle responsable de pertes
d’emplois en France ? La réponse peut sembler claire
au vu de quelques statistiques : la montée des
importations s’accompagne d’une baisse del’emploi
industriel (graphique 1)
[1]. L’explication privilégiée
fut, pendant un temps, les délocalisations
d’entreprises françaises à l’étranger. Il est cependant
apparu que les stocks d’investissements directs à
l’étranger sont principalement concentrés dans les
pays industrialisés et que les investissements dans
les pays en développement visent davantage à servir
la demande locale qu’à profiter du coût du travail
[2].
Graphique 1
l’emploi industriel en France
Comptes Nationaux, base 1980, Insee.
La concurrence des pays à bas salaires a également
été accusée de détruire des emplois en France du fait
de la substitution qu’elle occasionnait entre produits
français et produits étrangers – asiatiques en
particulier. Ce raisonnement, selon lequel les
importations se substituent à la production, et,
partant, détruisent des emplois, est quantifié par le
calcul de balances en emplois
[3], différence entre les
emplois “créés” par les exportations et ceux
“détruits” par les importations. Cette méthode est
censée évaluer le nombre d’emplois qui existeraient
si l’économie était fermée. On s’attend à expliquer
une large part du chômage, notamment celui des
travailleurs les moins qualifiés dans la mesure où les
biens importés intégreraient beaucoup de
main-d’œuvre de ce type.
La pertinence de cette méthode est cependant très
controversée
[4]. Les principales critiques soulignent
le caractère fictif de l’opération consistant à ajouter
ou soustraire des emplois dans une économie en
l’isolant du reste du monde. Nous rappelons, dans la
première partie de cet article, la justification
théorique développée par Deardorff et Staiger,
étendue par Krugman au cas européen.
Cette approche théorique conduit à énoncer
différemment la question à laquelle peut prétendre
répondre une balance en emplois : il ne s’agit pas de
compter un nombre d’emplois créés ou détruits par le
commerce mais d’évaluer les pressions qu’exerce le
commerce extérieur sur le marché du travail. Ces
pressions peuvent se traduire par un effet sur le
nombre d’emplois, mais également par un effet sur
les salaires. Les analyses théoriques en équilibre
général soulignent en effet que l’ouverture au
commerce international entraîne des modifications
de prix des facteurs de production et non pas
seulement, comme la formulation initiale des
balances en emplois le laisse penser, du nombre
d’emplois et de la quantité de capital employée.
Dans une deuxième partie, nous rappelons les
différentes méthodologies et l’importance
empirique de quelques hypothèses. Une troisième et
dernière partie développe les résultats de nos calculs
de balances en emplois afin notamment d’évaluer la
sensibilité des conclusions aux différentes
hypothèses sous-jacentes. Ainsi, cet article propose
une application aussi rigoureuse que possible de la
méthodologie des balances en emplois à la France,
tout en rappelant et discutant les hypothèses fortes
qui sous-tendent cette approche. Finalement, il
semble aujourd’hui que la pression du commerce
extérieur sur le marché du travail ne soit globalement
pas défavorable. Malgré tout, cette pression est
“biaisée” : si elle favorise certaines catégories de
salariés, elle en défavorise d’autres (les moins
qualifiés).
Le calcul d’une “ balance en emplois ”
a-t-il un sens ?
La méthodologie de la balance en emplois a les
attraits de la simplicité, tant celle de son calcul que
celle de sa justification. La validité de cette méthode
est pourtant incertaine. En effet, les théories
économiques soulignent que les effets du commerce
international devraient transiter par une variation
des prix relatifs alors que le contenu en emplois
dépend des valeurs échangées. L’intuition de la
balance en emplois serait donc erronée puisqu’il est
impossible d’ajouter ou de soustraire des emplois
dans une économie sans affecter les prix des
différents biens et facteurs. Il faut par conséquent
raisonner en équilibre général : la détermination des
prix et des volumes d’échanges internationaux et des
niveaux d’emplois est conjointe et ne peut être
analysée en équilibre partiel. Seule une approche
prenant en compte l’amélioration de l’efficacité de la
production et l’augmentation du revenu national,
effets dynamiques de la spécialisation, est valable.
Interpréter le contenu en emplois des échanges
extérieurs
Pourtant, Deardorff et Staiger (1988) ont justifié
l’usage d’une balance en emplois pour évaluer l’effet
du commerce extérieur sur les salaires relatifs. Plus
précisément, dans un cadre à la Hecksher-Ohlin, “ la
différence de prix relatifs entre deux équilibres avec
échanges commerciaux peut se calculer en
comparant deux économies en autarcie dont les
dotations factorielles diffèrent de l’écart de contenu
en facteurs de ces échanges commerciaux ”.
En d’autres termes, il est possible d’analyser l’effet
sur le marché du travail français du commerce avec
les pays disposant d’une importante main-d’œuvre
faiblement qualifiée de la façon suivante. On
imagine une économie en autarcie dont les dotations
en facteurs sont celles de la France. L’effet que l’on
cherche à analyser correspond à l’évolution de cette
économie fictive en autarcie lorsqu’on lui enlève le
contenu en emplois des échanges de l’économie
initiale.
Or, le contenu en emplois des échanges entre la
France et des pays en développement est
a priori plus
intensif en emplois qualifiés qu’en emplois peu
qualifiés. L’opération imaginaire qui consiste à
enlever ce contenu en emplois des échanges à
l’économie fictive précédemment définie implique
donc une hausse du nombre relatif de salariés peu
qualifiés disponibles. Si, comme dans le modèle
présenté par Deardorff et Staiger, les salaires sont
totalement flexibles, alors les rémunérations des
personnes peu qualifiées sont ajustées à la baisse
sous la pression de deux effets (identiques à ceux
décrits par le
théorème de Stolper-Samuelson)
[5] : le
surcroît de main-d’œuvre peu qualifiée entraîne
d’une part une baisse de leur productivité marginale,
et donc de leur rémunération, et, d’autre part, rend
relativement plus rare la main-d’œuvre qualifiée, ce
qui accroît l’écart relatif de salaire entre les deux
niveaux de qualification.
Cette première analyse a été étendue par Krugman
(1995) à la situation d’un marché du travail sur lequel
le salaire des moins qualifiés est totalement rigide
(du fait d’un salaire minimum par exemple)
[6].
Toujou rs dans le cadre du modèle de
Heckscher-Ohlin, le commerce avec des pays riches
en main-d’œuvre peu qualifiée devrait, d’après ce
qui précède, entraîner une spécialisation, pour les
pays industrialisés, dans les secteurs riches en
main-d’œuvre qualifiée et donc une baisse du salaire
des moins qualifiés. Or, dans cette économie, la
rigidité salariale permet un maintien du salaire des
moins qualifiés. Ce maintien se fait toutefois au prix
d’une hausse du chômage, ce qui implique une
réduction de la dotation factorielle en travail peu
qualifié de cette économie qui explique l’effet de
spécialisation. Cet effet est décrit par le
théorème de
Rybczynski : une baisse de la quantité disponible
d’un facteur (ici le travail faiblement qualifié)
implique la baisse de la production du bien intensif
en ce facteur, à prix des biens et des facteurs
inchangés.
Pour compléter cette présentation, plaçons-nous à
présent entre ces deux hypothèses (salaire
totalement flexible ou totalement rigide) en
modélisant le marché du travail selon une approche
WS-PS
[7]. Considérons une économie avec deux
catégories de main-d’œuvre (qualifiée,
H, et peu
qualifiée,
L) et deux biens (
X intensif en travail peu
qualifié et
Y intensif en travail qualifié)
[8].
Sur le marché du travail peu qualifié, les entreprises
fixent leurs prix par un taux de marge sur leurs coûts
unitaires. Cette relation de fixation des prix (price
setting, PS) définit un lien décroissant entre salaire
réel et emploi. Différentes approches de la formation
des salaires, notamment celle des négociations
salariales, conduisent à retenir un mode de fixation
des salaires (wage setting, WS) définissant un lien
croissant entre salaire réel et emploi. L’équilibre
entre emploi et salaire résulte de ces deux relations.
Toutes choses égales par ailleurs, toute baissedu prix
relatif du bien X intensif en main-d’œuvre
faiblement qualifiée implique donc une réduction du
salaire (par le mode de fixation des prix) de telle sorte
que l’emploi peu qualifié est réduit (par le mode de
fixation des salaires).
Sur le marché des biens, la technologie est
caractérisée par une frontière des possibilités de
production
TT (tableau 1 et graphique 2). On définit
cette frontière par le plein emploi des ressources de
production. Néanmoins, cette définition tient
compte de l’équilibre du marché du travail. En effet,
le prix relatif de
X diminue le long de
TT quand la
production se spécialise dans le bien
Y. Aussi,
compte tenu de l’équilibre du marché du travail, le
niveau de l’emploi peu qualifié diminue lorsque
l’économie se spécialise dans le bien intensif en
travail qualifié. Cette frontière de production
définie, les échanges commerciaux permettent à
l’économie de consommer à un prix relatif
représenté par la droite d’équilibre budgétaire
p (prix
relatif du bien intensif en travail peu qualifié) : les
conso mmateurs cho isissent le p oint de
consommation
C, point qui maximise leur utilité,
tandis que les entreprises produisent au point
Q. Par
conséquent, le pays exporte une quantité
EQ de biens
Y et importe une quantité
EC de biens
X
[9], les
échanges étant ici supposés équilibrés.
Graphique 2
une interprétation de la balance en
emplois
Si l’économie était en situation d’autarcie, elle ne
pourrait consommer au point C que si sa dotation
était T'T'. Inversement, si elle était en autarcie avec la
dotation TT, elle se trouverait (sa consommation et sa
production) au point A et le prix relatif serait pA.
L’objectif de la balance en emplois est d’évaluer le
passage du point A au point C (i.e. de la situation 1 à la
situation 2 dans le tableau 1), alors même que l’état A
est inobservable. Pour cela, on note que la dotation
T'T'correspond à la dotation TT àlaquelle on a enlevé
un certain nombre d’emplois qualifiés et ajouté un
certain nombre d’emplois peu qualifiés de sorte que
l’économie soit isolée et que les prix relatifs restent
identiques : cette quantité correspond précisément,
d’après les travaux de Deardorff et Staiger, au
contenu en emplois des échanges.
On imagine alors une économie fictive en autarcie (la
consommation égale la production) avec les
capacités de production T'T'. Comparée à l'économie
réelle (situation 2 du tableau 1), cette économie
fictive consomme le même vecteurde biens (point C)
avec le même vecteur de prix p (situation 3 du tableau
1). Sur le marché du travail peu qualifié, les salariés,
relativement plus nombreux, augmentent leur offre
de travail (WS se déplace vers la droite) tandis que les
entreprises augmentent leur demande de travail peu
qualifié pour produire davantage de bien intensif en
ce facteur, bien auparavant importé (PS se déplace
vers la droite) : au total, par construction de cette
économie fictive, le salaire est donc le même que
dans l’économie initiale.
On ajoute à présent à cette économie fermée le
contenu net en facteurs précédemment défini, i.e. on
réduit la main-d’œuvre peu qualifiée disponible
(relativement à la main-d’œuvre qualifiée). Par
construction, l’économie en autarcie se situe alors
sur la frontière de production initiale TT. On observe
un effet Stolper-Samuelson : le prix relatif du bien
intensif en travail peu qualifié augmente, entraînant
une hausse du salaire relatif des peu qualifiés.
Or, cette hausse du prix du bien intensif en travail
non-qualifié ne laisse pas inchangé l’équilibre sur le
marché du travail. Comme men tionné
précédemment, la spécialisation en biens intensifs
en travail peu qualifié a entraîné une baisse de
l’emploi peu qualifié. Il y a un effet Rybczynski : une
partie de la spécialisation résulte non pas d’une
variation de prix relatifs, mais d’une variation de
l’offre de travail peu qualifiée.
Au total se cumulent donc deux effets lorsqu’on
réduit la quantité relative de main-d’œuvre peu
qualifiée disponible. Une variation du prix des
échanges déplace la demande de travail peu qualifié
des entreprises, d’où une hausse du salaire des moins
qualifiés (effet Stolper Samuelson). Mais cette
hausse conduit les ménages à augmenter leur offre de
travail : la hausse de la quantité de main-d’œuvre peu
qualifiée disponible implique un surcroît de
production du bien intensif en travail peu qualifié
(effet Rybczynski), qui “ absorbe ” une partie du
choc de prix relatif. Il s’agit bien de la somme des
deux effets mentionnés ci-dessus, celui avec salaires
totalement flexibles et celui avec salaires totalement
rigides.
Tableau 1
le principe de la balance en emplois :
estimer l’évolution du marché du travail entre (1) à (2) en étudiant son évolution entre (4) à (3)
Tableau 1 : le principe de la balance en emplois :
estimer l’évolution du marché du travail entre (1) à (2) en étudiant son évolution entre (4) à (3)
France Economie fictive en autarcie
Sans échange (1) Avec échange (2) Initialement (3) Finalement (4)
Marché des biens :
Prix relatif de X pA p p p p A >
Consommation A C C A
Production A Q C A
Importations 0 EC de X 0 0
Exportations 0 EQ de Y 0 0
Marché du travail :
Peu qualifiés L L L + l L
Qualifiés H H H - h H
Notes : On observe la France dans l’état (2), alors que l’état (1) – avant commerce – n’est pas observable. On définit une économie en autarcie
similaire par l’état (3). Pour évaluer le passage de (1) à (2), i.e. l’effet du commerce sur le marché de l’emploi français, il faut considérer le passage de
(4) à (3) dans l’économie fictive. On suppose que les échanges commerciaux contiennent une quantité positive h de travail qualifié et une quantité
négative - l de travail peu qualifié. X est le bien intensif en travail peu qualifié, donc davantage produit dans (3) que dans (2).
Cette conclusion peut être reformulée pour
l’opération symétrique (soit dans l’économie
"fictive", de 4 à 3 dans le tableau 1, soit, ce qui nous
intéresse, de 1 à 2 pour l’économie réelle).
L’ouverture aux échanges commerciaux consiste à
ajouter le contenu en emplois à la dotation factorielle
de l’économie, ce qui, dans l’économie fictive,
équ ivau t à augmenter l’o ffre relative de
main-d’œuvre peu qualifiée. Les échanges
entraînent alors une baisse des salaires relatifs des
peu qualifiés, de l’emploi peu qualifié et du prix des
biens intensifs en travail peu qualifié. Or, cet effet sur
le marché du travail correspond à celui qui, dans une
économie en autarcie, résulterait de la modification
de l’emploi disponible quantifiée par la balance en
emplois (à ce titre, elle dépend de l’élasticité de
substitution entre main-d’œuvre plus ou moins
qualifiée, qui, elle-même, dépen d du
fonctionnement du marché du travail peu qualifié).
Portée de la méthodologie
Cette analyse illustre les risques de mauvaise
interprétation d’une balance en emplois. En
première approche, il pourrait paraître que l’effet du
commerce international se lit dans le déplacement de
l’équilibre de Q vers C. Il n’en est rien. L’économie
n’a jamais eu les capacités pour produire les
quantités du point C aux prix p : en autarcie, elle se
trouverait au point A consommant au prix p. L’effet
A du commerce international est, en fait, de permettre à
l’économie de consommer au point C (et non au point
A) grâce àunebaissede prix relatifdu bien intensif en
travail peu qualifié (de p à p). Le contenu en
A emplois ne représente donc pas un gain ou une perte
net d’emplois, mais mesure une pression exercée sur
le marché du travail qui se traduit par une variation
d’emplois, mais aussi de prix et de salaires.
Finalement, la balance en emplois ne répond pas à la
question : combien d’emplois en plus / en moins y
aurait-il dans l’économie française en l’absence de
commerce extérieur ? mais à la question : quel effet
aurait la suppression du contenu en emplois des
échanges commerciaux dans une économie fictive
similaire à la France, avec les mêmes prix et salaires,
mais en situation d’autarcie et disposant du contenu
en emplois de ces échanges ? On ne peut donc
l’appliquer pour juger la situation actuelle que de
façon indirecte.
Etant donnés les détours nécessaires pour
l’utilisation de cette méthode supposée simple, nous
sommes incités à considérer des approches
alternatives. Les analyses qui précèdent suggèrent
de s’intéresser aux variations de prix plutôt qu’aux
quantités d’échanges commerciaux. Or, d’autres
facteurs que le commerce – le progrès technique, les
modifications de préférences des consommateurs ou
l’augmentation de l’offre de facteurs de production –
peuvent entraîner une modification des prix relatifs :
selon certaines théories, un choc de commerce
international s’analyse d’ailleurs comme un choc de
progrès technique sectoriel (Cotis et alii, 1996). La
seule observation des prix, des salaires, ou des
quantités de facteurs utilisés ne permet donc pas
d’évaluer l’effet du commerce international (par
exemple, Leamer, 1994, montre qu’un déplacement
conjoint des échanges commerciaux et des
préférences domestiques peut laisser le contenu en
emplois inchangé).
L’utilisation d’un modèle d’équilibre général est
également délicate : le degré de complémentarité
entre biens et entre facteurs (Cotis et alii, 1996),
voire le nombre de biens et de facteurs (Fleurbaey et
Fagnart, 2002), conditionnent largement les
résultats. Dans ce cadre, une étude de sensibilité des
conclusions aux élasticités de substitution s’avère
nécessaire (Bontout et Jean, 1998).
Malgré tout, cette approche en équilibre général se
focalise sur des signaux de prix. Or, ces derniers ne
sont pas bien mesurés en commerce international. En
effet, les prix des échanges extérieurs sont
appréhendés par des indices de valeur unitaire
(rapport de la valeur des marchandises passant en
douanes sur leur volume) qui présentent, dans ce
cadre, deux inconvénients majeurs. Ils sont tout
d’abord largement soumis à un biais de composition,
une baisse de prix ne signifiant pas nécessairement
que le prix moyen des marchandises baisse, mais
pouvant résulter d’une plus forte croissance du
volume des biens à faible prix. En outre, à la
différence des prix à la consommation par exemple,
ces indices de prix ne font pas l’objet d’un partage
prix / qualité alors que les analyses les plus récentes
du commerce international mettent en valeur
l’importance de la différenciation dans les échanges
(Erkel-Rousse et Le Gallo, 2002).
Au total, il semble donc que les méthodes
alternatives nécessitent également de nombreux
détours. Or, la balance en emplois, si elle ne présente
plus l’intérêt de la simplicité de son interprétation,
conserve une simplicité de calcul. L’objet de la suite
de cet article est donc de présenter une évaluation de
la balance en emplois dans le cas de la France, tout en
attirant l’attention sur les hypothèses du calcul et les
limites des résultats.
Méthode de calcul d’une balance en
emplois
Dans cette deuxième partie, nous présentons la
méthodologie de la balance en emplois. Il s’agit
simplement de calculer le nombre d’emplois par
unité de production et d’appliquer ce contenu en
emplois aux échanges. La balance en emplois est la
différence entre le contenu en emplois des
exportations et celui des importations. Dans ce
calcul – de même que dans le modèle précédent –, la
détermination de la frontière de production est
importante et complexe. Deux hypothèses sont
centrales pour que cette frontière de production soit
bien définie
[10].
Il faut pouvoir définir une économie en autarcie avec
le même revenu et le même vecteur de
consommation : la production domestique doit donc
pouvoir se substituer sans coût aux importations.
La technologie de production des exportations est
connue et est la même que celle pour la
consommation intérieure.
Après avoir présenté la méthodologie générale, nous
discutons ces deux hypothèses.
Calcul du contenu unitaire en emplois et de la
balance en emplois
La méthode de calcul de la balance en emplois est
fondée sur la connaissance du tableau entrées-sorties
de l’économie qui indique pour chaque secteur la
production finale et la part des consommations
intermédiaires qu’il utilise (cf. les travaux
fondateurs de Leontieff). Notons v la part de valeur
i ajoutée incorporée dans la production d’une unité du
produit i et s la part que représentent les
ij productions du secteur j utilisées dans la production
de cette unité i (il s’agit des consommations
intermédiaires de j utilisées par i) ; on a alors :
Appelons Nid l’emploi dans le secteur i contenu dans
un million de francs de valeur ajoutée produit par ce
secteur. L’emploi de ce secteur que contient un
million de francs de produit i est donc v N i id ×. La
matrice de ces contenus unitaires en emplois, Ndv,
peut être calculée en rapportant l’emploi sectoriel à
la valeur ajoutée sectorielle.
L'emploi total nécessaire à la production d’un
million de francs de produit i, Nt, est égal à la somme
i de l’emploi direct et des emplois utilisés pour
produire les consommations intermédiaires
nécessaires :
où S est la matrice d es co nsommations
intermédiaires (cf. annexe 2, Nt et Ndv les vecteurs
de l’emploi sectoriel et des contenus sectoriels
unitaires en emplois.
Le vecteur sectoriel de l’emploi total contenu dans
un milliard de francs de production est une fonction
des contenus unitaires en emplois
Le contenu en emplois des exportations du secteur i
vaut donc : N X t ×. Pour regrouper les emplois
i i créés dans le secteur i par les exportations de tous les
secteurs, on calcule en fait :
Un calcul identique est effectué pour les
importations et la balance en emplois est obtenue en
retranchant les emplois contenus dans les
importations aux emplois contenus dans les
exportations. Nous revenons à présent sur deux
hypothèses déterminantes dans ce calcul.
La substitution de la production française aux
importations
La première a été abondamment discutée par Wood.
Il est évident que certains produits importés ne
peuvent pas être produits en France. D’ailleurs, nos
évaluations ne prennent pas en compte la plupart des
échanges de matières premières. Une rapide analyse
de données d’exportations
[12] de la France entre 1989
et 1997 à un niveau détaillé illustre que, alors que le
total des exportations croît sensiblement, la situation
sectorielle est très contrastée : sur plus de 12 000
secteurs, seuls 4 000 connaissent une progression de
leurs exportations, 2 600 une baisse, tandis que 1 800
types de produits ne sont plus exportés (recouvrant
15% des exportations
[13] ) et 2 700 produits
commencent à être exportés.
Dans le cadre d’un modèle d’échanges à la
Heckscher-Ohlin, cette critique contre les balances
en emplois, reprise par Leamer (1996), s’interpréte
comme une restriction sur les possibilités de
spécialisation des pays (existence de plusieurs
“ cônes de spécialisation ”) : alors que, dans l’analyse
de la balance en emplois, on suppose qu’aucun pays
n’est spécialisé complètement, ces théories stipulent
que chaque pays n’est capable de se spécialiser que
dans un nombre restreint de secteurs. Deardorff
(2000) suggère de mener l’analyse du contenu en
emplois après avoir défini un choc de technologie qui
permettrait de produire en autarcie les produits
importés avec les mêmes prix. Selon cette
interprétation, notre lecture de la balance en emplois
n’est pas invalidée par les problèmes de
spécialisation, mais elle se fonde sur une hypothèse
précise (et potentiellement lourde de conséquence
pour le marché de l’emploi dès lors que le choc de
technologiepeut avoir un effet négatif sur l’emploi).
Une alternative proposée par Bonnaz et alii (1994)
consiste à substituer non pas une valeur, mais un
volume de production à un volume d’importation,
sans considération de prix ou de qualité (par
exemple, on substitue une paire de chaussures
importée, aussi bas de gamme soit-elle, par une paire
fabriquée en France, aussi chère soit-elle). Cette
méthode permet d’éviter d’ajouter un contenu
technologique au contenu en emplois ; cependant,
elle entraîne une modification du prix des biens et par
conséquent du revenu nécessaire pour consommer le
panier de biens en autarcie.
À titre de comparaison, nous présenterons les
résultats d’une méthode similaire à celle de Bonnaz
et alii. Nous supposons que la substitution en valeur
est adaptée pour les échanges avec les pays
développés, i.e. que la France peut produire au même
prix les biens importés depuis les autres pays
industrialisés. En revanche, pour les échanges avec
les pays en développement, la substitution en
quantité physique est envisagée sur quelques
secteurs (cf. annexe 3). Ces secteurs sont ceux pour
lesquels les importations en provenance des pays en
développement sont importantes : implicitement, on
suppose que ceci traduit l’existence d’un avantage
comparatif de ces pays dans ce secteur, avantage lié
au coût du travail. Pour un pays développé, il ne
serait alors pas possible de compenser cet avantage
par une meilleure productivité.
Pour ces secteurs, on propose donc de remplacer les
importations en p rovenance des pays en
développement par des biens domestiques en
multipliant le prix du kilogramme d’exportations par
le poids des importations (substitution en
"quantité"). Notre approche est plus frustre que celle
de Bonnaz et alii qui avaient considéré des secteurs
beaucoup plus ciblés. En revanche, nous
considérons l’ensemble de l’économie alors que
Bonnaz et alii avaient multiplié leur évaluation sur
six secteurs par la part de l’industrie que ces secteurs
représentaient.
La technologie de production des exportateurs
L’hypothèse d’une même technologie pour les
entreprises exportatrices et les autres n’est pas non
plus vérifiée : la productivité des exportateurs est
supérieure à celle de la moyenne des producteurs. Ce
constat peut avoir deux explications.
Soit la participation au marché de l’exportation
permet un apprentissage – par l’observation des
concurrents, par la recherche d’une plus grande
efficacité, par exemple – apprentissage qui favorise
les gains de productivité. Dans le même ordre
d’idées, l’exportation peut entraîner des économies
d’échelle favorables à la productivité. C’est
l’hypothèse de rationalisation.
Soit la participation au marché de l’exportation
nécessite une forte productivité afin de proposer des
prix concurrentiels et de résister à la pression
concurrentielle et de palier d’éventuels coûts
d’exportation (transport, réglementation, langue).
C’est l’hypothèse de sélection.
De fait, avec une estimation économétrique simple,
Cortes et Jean (1997) estiment que les échanges
extérieurs ont entraîné une hausse de 13 % de la
productivité apparente du travail entre 1977 et 1993
(soit le quart des gains de productivité observés au
cours de cette période). Plusieurs travaux récents
mettent plutôt l’accent sur la seconde hypothèse
(Bernard et Wagner, 1998, sur données allemandes,
Bernard et Jensen, 1999, sur données américaines,
ou Aw et alii, 1998, sur données asiatiques). Dans la
lignée de ces travaux sur données d’entreprises, nous
nous intéressons à l’hypothèse de sélection. En nous
inspirant de l’analyse de S. Scherrer (1997), nous
évaluon s un modèle dans leq uel le taux
d’exportation dépend positivement de la taille de
l’entreprise, du secteur d’activité et de la
productivité de l’entreprise (cf. annexe 4).
Tableau 2
effet de la productivité sur le taux d’exportation
Tableau 2 : effet de la productivité sur le taux d’exportation
Secteurs Coefficient Secteurs Coefficient
Electricité distribuée 4,76 Automobile 0,05
Chimie organique 0,14 Industries diverses 0,05
Chimie minérale 0,14 Parachimie 0,05
Construction aéronautique 0,13 Habillement 0,05
Fils et fibres 0,13 Presse, imprimerie, édition 0,04
Cuirs et peaux 0,13 Articles en cuir 0,04
Matériel de manutention 0,12 Travail du bois 0,03
Machines outils 0,11 Meubles 0,02
Machines agricole 0,11 Equipement industriel 0,02
Matériel électronique professionnel 0,1 Matériel électrique Référence
Papier, carton 0,09 Gaz distribué et eau de chauffage ns
Ouvrage en files 0,09 Minéraux divers ns
Chaussures 0,08 Houille, coke, pétrole brut, gaz naturel ns
Machines de bureau 0,07 Pharmacie ns
Equipement ménager 0,07 Minerais non ferreux ns
Matériel de précision 0,07 Industrie du verre ns
Matériel transport ferroviaire 0,07 Fonderie ns
Industrie du plastique 0,06 Métaux non ferreux ns
Industrie du caoutchouc 0,06 Sidérurgie ns
Bonneterie 0,06 Première transformation de l’acier-0,02
Construction navale 0,06 Matériaux de construction-0,04
Travail des métaux 0,05 Produits pétroliers raffinés-0,11
Lecture : une progression de 1 % de la productivité dans le secteur de la chimie organique (par rapport à l’évolution dans le secteur de référence, la
branche matériel électrique) a un effet sur le taux d’exportation de 0,14 point inférieur à celui dans la branche matériel électrique. Sources : annexe 1
pour les données et annexe 4 pour les spécifications du modèle.
annexe 1
pour les données et annexe 4 pour les spécifications du modèle.
L’estimation de ce modèle permet de vérifier qu’une
productivité importante favorise l’exportation. Le
tableau 2 présente les coefficients sectoriels de la
prod uctiv ité dan s l’estimation d u taux
d’exportation : celui-ci apparaît très souvent
significatif et positif –
i.e. la sensibilité est plus forte
que dans le secteur de référence, la branche matériel
électrique. Il semble que les secteurs orientés vers
des biens homogènes sélectionnent davantage les
entreprises les plus productives
[14] : ainsi, dans les
filières de la chimie, la productivité est plus
déterminante pour les produits de base que pour les
produits plus élaborés (parachimie, pharmacie) ; il
en est de même dans la filière textile, entre les
produits intermédiaires et les produits de
con sommation. T outefois, aucu n effet
significativement négatif n’apparaît pour la
sidérurgie (bien homogène) tandis qu’un fort effet
apparaît pour la construction aéronautique (bien
différencié) : on peut suspecter que la concentration
dans ces secteurs perturbe nos résultats.
L’impact des exportations sur la productivité doit
donc être pris en compte dans le calcul d’une balance
en emplois. Driver et alii (1988) ont estimé des
coefficients marginaux de productivité pour
l’économie britannique : les gains en emplois liés
aux exportations sont considérablement réduits par
l’utilisation de coefficients marginaux. De ce fait, le
solde est changé dans des proportions extrêmement
importantes.
On modifie donc l’expression de l’emploi total
contenu dans un milliard de francs de production
N I S I N N t dv dv = - - × + - [( ) ] 1 en introduisant Lidv,
le contenu en emploi direct d’un milliard de
production des seules entreprises exportatrices du
secteu r i. En effet, les co nsommat ions
intermédiaires nécessaires à la réalisation d’un
milliard de production du secteur i sont produites par
toutes les entreprises des autres secteurs (et, a priori,
pas plus particulièrement par les entreprises
exportatrices). D’où le contenu en emploi d’un
milliard d’exportations du secteur i :
Pour déterminer le contenu en emploi direct d’un
milliard d’exportations du secteur i, on dispose des
données de l’Enquête Annuelle d’Entreprises de
l’Insee (EAE). Cette méthode peut toutefois
conduire à sous-estimer la correction nécessaire dès
lors que les petites entreprises (de moins de 20
salariés), probablement faiblement productives,
sont absentes de l’enquête.
Les enseignements des calculs de
balance en emplois
Les résultats des différentes méthodologies
On calcule une balance en emplois en corrigeant la
productivité des exportateurs, mais sous l’hypothèse
de substitution en valeur. La balance ainsi calculée
apparaît positive sur toute la période 1978-1997 : elle
s’élève à plus de 550 000 en 1997. Pour comprendre
ce chiffre, on imagine une économie fictive avec la
même population active que la France mais vivant en
autarcie
[15]. Si on enlève à cette économie 550 000
emplois (avec les qualifications adéquates), elle
produit – toujours en autarcie – les mêmes biens aux
mêmes prix que ceux que la France consomme en
1997, mais l’équilibre du marché du travail est
déplacé (baisse du chômage et hausse des salaires).
Ce déplacement, dont l’ampleur est fonction de la
balance en emploi, correspond à l’effet des échanges
commerciaux sur le marché du travail français : cet
effet est, à la fin des années quatre-vingt-dix,
sensiblement plus élevé qu’au milieu des années
quatre-vingt, mais comparable à celui de la fin des
années soixante-dix.
Graphique 3
la balance en emplois des échanges de
la France
solde commercial de la France en points de PIB
(barres, échelle de gauche) – solde en emplois (courbe,
échelle de droite)
cf. Annexe 1.
D’un point de vue géographique, on note que les
principaux déséquilibres sont dus aux échanges avec
l’extérieur de l’Union européenne. Dans notre
approche en quantité, nous distinguons également
les pays émergents (cf. annexe 1) : les échanges avec
ces pays, au cours des dernières années, sont les plus
déséquilibrés. Ces résultats illustrent en outre que le
contenu en emplois, notamment faiblement
qualifiés, est plus important pour les importations en
provenance des pays les moins développés.
Enfin, on observe que, au cours des vingt dernières
années, le contenu en emplois des exportations est de
plus en plus réduit par rapport au contenu en emplois
des importations. On vérifie également qu’un
résultat contraire serait obtenu en l’absence de prise
en compte de la plus forte productivité des
exportateurs : sans cette correction, on retrouve le
paradoxe soulevé par Leontiev selon lequel, même
dans une économie richement pourvue en capital, le
contenu en emplois des exportations est supérieur à
celui des importations.
Graphique 4
le contenu unitaire en emplois des
exportations relativement aux importations
cf. Annexe 1.
Ces résultats sont globalement cohérents avec les
évaluations des études précédentes. Ainsi, Bonnaz
et alii (1994) proposent une valeur fortement
négative de la balance en emplois avec les pays en
développement en 1991. En effet, la substitution
entre importations et production domestique est
réalisée dans cette étude en quantité à un niveau très
fin, mais uniquement sur six secteurs dont la
productivité est inférieure à la moyenne nationale
dans l’industrie : le procédé homothétique de calcul
du résultat pour l’ensemble de l’économie est
pessimiste.
Les travaux de Vimont (1997) et de Cortes et Jean
(1997) donnent des résultats beaucoup plus
optimistes, la comparaison entre importations et
production domestique étant réalisée en valeur.
Avec une méthodologie similaire, notre analyse
donne des résultats très proches de ceux de Vimont
pour chaque secteur. La différence finale provient
des secteurs agricole et agroalimentaire, très
excédentaires en emplois, qui sont ici comptabilisés.
Le calcul qui combine la prise en compte de la
meilleure productivité des exportateurs, ainsi
qu’une substitution en valeur sur une majorité de
secteurs et en quantité sur quelques secteurs donne
un résultat compris entre ceux, très pessimistes, de la
balance de Bonnaz et alii et ceux de Vimont, sans
doute trop optimistes. Notons aussi que la correction
de la productivité des exportateurs affecte
significativement nos résultats. Ainsi, les résultats
des balances en emplois sont très sensibles aux
différentes hypothèses de calcul.
L’origine des variations du contenu en emplois
Pour mieux comprendre ces évolutions, nous
commençons par évaluer l’effet des variations du
solde commercial. Tout d’abord, l’excédent
commercial g lobal du milieu des années
quatre-vingt-dix tend à améliorer la balance en
emplois, traduisant l’effet positif des échanges sur le
revenu global de l’économie sans nous renseigner
réellement sur le biais introduit sur le marché des
facteurs. Pour corriger ce phénomène, nous
calculons des échanges commerciaux fictivement
équilibrés (les importations et les exportations
fictives sont définies comme la demi-somme des
échanges observés). On constate alors que le rebond
de la balance en emplois depuis le milieu des années
quatre-vingt résulte largement de cet effet revenu : à
solde extérieur équilibré
[16], la balance en emplois
continue de se dégrader jusqu’en 1997.
Tableau 3
comparaison des balances en emplois pour la France
Tableau 3 : comparaison des balances en emplois pour la France
Vimont Cortes et Jean Bonnaz et alii Cette étude
Comparaison en valeur en valeur en quantité* en valeur en valeur - en valeur
importations-exportations - en quantité pour une
dizaine de secteurs
Pays Tous Tous Pays en dvpt Tous
Secteurs considérés Biens Biens - biens manufacturés
manufacturés sauf manufacturés pour les exportations - biens manufacturés y compris armement
agroalimentaire
- 6 secteurs pour lesimportations - agriculture
Contenu en emplois des
exportations** 2900 en 1995 2290 en 1993 2300 en 1991 2440 en 1991 2360 en 1991
2370 en 1993 2290 en 1993
2080 en 1995 1990 en 1995
Balance en emplois-219 000 en 1991-330 000 en 1991 +240 000 en 1991 +134 000 en 1991 +42 000 en 1995
+58 000 en 1993 +122 000 en 1993 soit environ +498 000 en 1993 +397 000 en 1993 +100 000 en 1996
+115 000 en 1995-560 000 en 1995 +444 000 en 1995 +316 000 en 1995 +233 000 en 1997
* : uniquement pour 6 secteurs et vers les pays en développement.** : milliers d’emplois par milliard d’exportation.
Cette évolution tient à trois effets : la plus forte
pénétration des produits étrangers, les mouvements
intersectoriels de l’activité et les effets
intra-sectoriels dus à l’évolution de la technologie.
On considère successivement ces trois effets – dans
la mesure où ils sont isolables (graphique 5).
Si la technologie était restée celle de 1978 (au sens
d'une même matrice des coefficients techniques),
l’effet sur l’emploi aurait été moins important (écart
entre les courbes 2 et 3 sur le graphique 5).
L’évolution de la technologie (au sens restreint du
changemen t de combinaison des biens
intermédiaires de production) aurait en fait
augmenté la proportion de la main-d’œuvre
concernée par le commerce international : à
"technologie" constante, 11 % des emplois seraient
aujourd’hui liés aux exportations, contre 17 % avec
changement technologique.
Si, en outre, lastructure sectorielle des échanges était
identique à celle de 1978 tout au long de la période, la
balance en emplois serait restée pratiquement
constante (courbe 4). L’effet résiduel, celui de
l’augmentation du taux de pénétration non liée à
l’évolution technologique, n’est donc pas
déterminant; d’ailleurs, le taux de pénétration global
est relativement stable et oscille entre 10 et 13 %, son
augmentation dans le secteur industriel étant
compensée par le développement du secteur des
services, moins ouvert. Ainsi, on vérifie que les
réallocations sectorielles ont pesé sur l’emploi :
l’industrie française s’est réorientée vers des
secteurs moins intenses en travail (écart entre les
courbes 2 et 4 sur le graphique 5).
Graphique 5
l’effet de l’ouverture, des réallocations
intersectorielles et de la technologie
cf. Annexe 1.
Au total, la forte croissance de la balance en emplois
dans les années quatre-vingt-dix résulte donc
largement de l’amélioration du solde commercial :
son repli depuis 1999 a dû sensiblement réduire la
balance en emplois. Corrigée de cet effet, la balance
en emplois se dégrade fortement entre les années
soixante-dix et les années quatre-vingt-dix : ceci
semble largement dû à l’évolutio n de la
spécialisation sectorielle. On s’intéresse donc à
présent à l’évolution sectorielle de la balance en
emplois.
L’effet sectoriel sur les biens destinés aux ménages
est assez net (cf. graphique 6 et tableau 4). Au cours
des années quatre-vingt, la désindustrialisation va de
pair avec un contenu en emplois négatif ; en
revanche, la baisse du nombre d’emplois dans le
secteur industriel, qui se poursuit dans les années
quatre-vingt-dix, serait moins le fait des échanges
commerciaux, dont l’effet, comme l’atteste la
balance en emplois, devient positif dans un certain
nombre de secteurs par ailleurs peu créateurs en
emplois. Les secteurs des biens destinés aux
ménages, le textile par exemple, connaissent
néanmoins une évolution défavorable. Enfin,
l’emploi dans les secteurs de l’agriculture et des
services semble suivre une tendance qui n’a que peu
de rapport avec les échanges commerciaux
[17].
Rappelons que, comme l’illustre le tableau 3, ce
résultat est en partie – mais en partie seulement – lié
aux évolutions de la balance commerciale, une
fraction de l’excédent étant certainement
conjoncturelle.
Graphique 6
évolution sectorielle de la balance en emplois
[18]
cf. Annexe 1.
Bien entendu, cette conclusion sur les effets des
réallocations sectorielles est dépendante de la
nomenclature utilisée. À titre d’illustration, nous
avons construit une balance en emplois en agrégeant
certains secteurs. Avec une nomenclature à quinze –
au lieu de soixante – secteurs, il apparaît que le solde
en emplois est moins largement positif. Avec un
unique secteur dans l’économie, le solde en emplois
devient même très faible (il reste positif avec un
solde commercial excédentaire). Ce résultat est
cohérent avec une étude récente de Feenstra et
Hansen (2000) selon laquelle l’agrégation conduit à
réduire le contenu en emplois des échanges : en
réduisant le contenu en emplois, l’agrégation réduit
également la balance en emplois. Inversement, il est
probable qu’un découpage plus précis des industries
mettrait en évidence une balance en emplois plus
élevée.
Tableau 4
évolutions sectorielles
Tableau 4 : évolutions sectorielles
1997 1978-1990 1990-1997
n
Structure emploi Emplois Balancecommerciale Balance enemplois Emplois Balancecommerciale Balance eemplois
Agriculture et agroalimentaire,énergie et industries extractives 5,3% - 750 (-26,4) -5,9 179 - 349 (-16,7) -10,1 20
Industrie 17,6% - 992 (-19,8) -139,7-541 - 606 (-15,1) 54,6 322
dont biens destinés aux ménages 5,1% - 362 (-21,2) -33,3-187 - 204 (-15,2) 23,4 70
dont filière textile 1,4% - 291 (-39,2) -1,7-116 - 144 (-31,9) -12,5 2
Services
77,0% + 2 354(+16,8) -87 + 869 (+5,3) 152
Total 100,0% + 613 (+2,8) -148.1-449 - 85 (-0,4) 44.5 491
Emplois : évolutions en milliers d’emplois (taux de croissance entre parenthèses). Balance commerciale : évolution en MdF sur les seuls secteurs pris
en compte.
Sources : cf. annexe 1.
cf. annexe 1.
Graphique 7
contenu en qualifications de la production et des échanges
cf. annexe 1.
Contenu en emplois et biais sur le marché du
travail
Afin d’évaluer l’effet des réallocations sectorielles
sur le marché du travail, nous calculons des balances
en emplois par catégories d’employés (ce qui est
assez immédiat, la méthodologie étant linéaire).
Dans un premier temps, nous distinguons les
ouvriers qualifiés, les ouvriers peu qualifiés, les
employés qualifiés, les employés peu qualifiés, et les
salariés "très" qualifiés. On vérifie que les ouvriers
les moins qualifiés sont les plus exposés : au milieu
des années quatre-vingt-dix, près du tiers de ces
emplois dépendent des exportations (contre un
cinquième en moyenne). Inversement, les employés
peu qualifiés apparaissent protégés (moins d’un
emploi sur dix est lié à l’exportation), ce qui traduit
notamment le fait que cette catégorie comprend de
nombreux salariés de la fonction publique. On vérifie
également que les échanges incorporaient en 1983
davantage de travail peu qualifié que la production
domestique (graphique 7) ; cependant, l’écart de
contenu en emplois non qualifiés entre flux
commerciaux et production semble légèrement se
réduire.
Plus récemment, entre 1990 et 1997, toutes les
catégories de salariés semblent profiter du commerce
extérieur : l’amélioration de la balance en emplois est
observée pour chaque catégorie. Toutefois, comme
nous l’avons déjà mentionné, il s’agit là
principalement d’un effet de revenu, dont le
caractère transitoire ou conjoncturel est difficile à
isoler. En calculant une balance en emplois "à
échanges équilibrés" (cf. supra), il apparaît que le
commerce extérieur serait bien moins favorable au
travail qualifié (en comparaison avec les conclusions
qui se dégagent du tableau 5).
Dans une certaine mesure, les évolutions de la
balance en emplois affecte l’équilibre – c’est-à-dire
l’emploi et les salaires – du marché de ces cinq
qualifications. L’objet de notre étude n’est
cependant pas d’expliquer l’ensemble des
déterminants de ces équilibres et nous nous
contentons dans les tableaux 5 et 6 de mettre en
parallèle les évolutions de la balance en emplois, des
salaires et de l’emploi. Avec des hypothèses quelque
peu héroïques sur l’élasticité de substitution globale
entre niveaux de qualification, on pourrait cependant
quantifier un impact (ce que fait Krugman, 1995,
dans l’hypothèse d’un marché du travail faiblement
qualifié avec un salaire minimum.
Tableau 5
évolutions de l’emploi par catégorie de salariés (en milliers ; taux de croissance en % entre
parenthèses)
Tableau 5 : évolutions de l’emploi par catégorie de salariés (en milliers ; taux de croissance en % entre
parenthèses)
1997 1983-1990 1990-1997
Structure des emplois Emplois Balance en emplois Emploi Balance en emplois
Très qualifiés 34,9% +749 (+11,6) -140 +594 (+8,2) 188
Ouvriers qualifiés 26,4% -355 (-5,2) -147-525 (-8,1) 127
Ouvriers non-qualifiés 8,7% -481 (-16,8) -89-446 (-18,7) 87
Employés qualifiés 18,6% +442 (+11,8) -47-14 (-0,3) 65
Employés non-qualifiés 11,3% -17 (-0,9) -18 +578 (+29,5) 28
Production 26,7% -682 (-8,5) -221-1339 (-18,3) 180
Logistique 15,3% +128 (+4,7) -59 +563 (+19,7) 78
Vente 11,2% +245 (+10,7) -23-25 (-1,0) 35
Administration 17,5% +535 (+15,4) -58-110 (-2,7) 77
Recherche et développement 4,6% +128 (+16,6) -35 +125 (+13,8) 47
Fonction publique 22,4% +194 (+4,7) -42 +729 (+17,0) 75
Total 100,0% +612 (+2,8) -441 - 85 (-0,4) 492
Sources : cf. annexe 1.
cf. annexe 1.
Tableau 6
évolutions des salaires relatifs par catégorie de salariés (taux de croissance annuels moyens)
Tableau 6 : évolutions des salaires relatifs par catégorie de salariés (taux de croissance annuels moyens)
Balance en emplois Salaires
Structure des emplois 1997
1983-1990 1990-1997 1983-1990 1990-1997
Très qualifiés 34,9% -140 188-2,3% -1,6%
Ouvriers qualifiés 26,4% -147 127-0,4% -5,8%
Ouvriers non qualifiés 8,7% -89 87-5,4% 5,4%
Employés qualifiés 18,6% -47 65-1,7% -3,2%
Employés non qualifiés 11,3% -18 28-1,5% 8,6%
Sources : cf. annexe 1.
cf. annexe 1.
Ces évaluations empiriques semblent relativement
cohérentes avec le cadre théorique au sens où le
facteur le moins abondant en France relativement à
ses partenaires commerciaux, les ouvriers
faiblement qualifiés, semble effectivement avoir
subi les effets du commerce extérieur, l’emploi et les
salaires ayant diminué. L’effet n’est néanmoins pas
si important au regard de l’ampleur du chômage pour
ces qualifications. Ainsi, sur un marché du travail au
salaire des moins qualifiés totalement rigide, il
pourrait être évalué comme la somme d’un effet
direct de baisse de l’emploi lié au contenu en emplois
lui-même et de l’effet d’équilibre général sur le
revenu de l’économie (cf. Krugman, 1995) : en 1990,
à la baisse de l’emploi de 0,1 % liée au contenu net en
emplois peu qualifiés des importations, il faudrait
ajouter l’effet d’équilibre général lié au contenu net
en emplois qualifiés des exportations (0,5 %). D’où,
dans cette hypothèse et compte tenu de la part des
moins qualifiés dans l’économie (25 %), un effet
global d’environ 50 000 à 70 000 pertes d’emplois
peu qualifiés à la fin des années quatre-vingt.
La faiblesse de cet effet a été abondamment discutée
d’un point de vue théorique (cf. notamment Leamer,
2000). D’un point de vue plus empirique, elle
pourrait également résulter d’une difficulté à
identifier les facteurs de production, notamment la
qualification des salariés. En effet, notre
méthodologie consiste à la supposer fixe tout au long
de la vie du salarié et observable grâce au métier du
salarié. Or, on sait qu’une personne qualifiée peut
occuper, notamment en période de récession, un
po ste n on qualifié et que la formatio n
professionnelle permet des changements de
qualification.
Une alternative consiste à supposer que la dotation
factorielle est déterminée par le type de fonctions
que les salariés peuvent occuper. Pour ce faire, nous
reprenons une distinction, due à Eric Maurin et
David Thesmar (1999), qui considère l’organisation
des entreprises et découpe l’activité en cinq
fonctions : les fonctions productive, administrative,
logistique, commerciale et la recherche et
développement. Nous faisons en outre apparaître
une catégorie particulière pour la fonction publique.
L’utilisation de cette décomposition dans le cadre
théorique présenté plus haut suppose que la dotation
factorielle d’un pays est définie par les capacités de
la main-d’œuvre à exercer des fonctions de
production, de vente, … Cette hypothèse est souvent
retenue, au moins pour la distinction entre la
main-d’œuvre dont le travail est lié à la production de
celle qui ne l’est pas.
Cette approche souligne l’exposition particulière
des fonctions les plus directement liées à la
production (un tiers de ces emplois sont liés aux
exportations) et, plus encore, de la recherche et
développement (près de deux cinquièmes de ces
emplois en 1997) : cette conclusion est cohérente
avec les enquêtes auprès de responsables
d’entreprises selon lesquels ces fonctions sont celles
les plus susceptibles d’être internationalisées. A
contrario, des tâches de gestion (commerciaux,
administratifs, logistiques) sont davantage
dépendantes de la demande intérieure que des
exportations.
Enfin, on vérifie – comme pour les qualifications –
que les échanges incorporent davantage de postes
liés à la production ou la R&D que la production
française en moyenne. Avec cette approche, en nous
référant à une balance en emplois avec "échanges
équilibrés" (cf. supra), une tendance plus nette
encore se dessine : le biais en défaveur des emplois
exposés (production et recherche) apparaît
également au cours des années quatre-vingt-dix.
Au total, le contenu en facteurs des flux
commerciaux de la France est déterminé par la
dotation en facteurs en France et à l’étranger, par la
technologie en France et à l’étranger, ainsi que par
les préférences des consommateurs finaux en France
et à l’étranger. Les rappels théoriques présentés dans
cet article visaient principalement à montrer que son
évaluation n’isole pas les effets des seuls flux
commerciaux sur l’emploi, mais qu’au contraire elle
incorpore l’ensemble des effets de mondialisation et
de progrès technique qui transitent par ces échanges
commerciaux : s’affranchir de ces effets n’aurait pas
simplement nécessité d’élever des barrières
douanières, il aurait fallu isoler la France des
évolutions de technologie et de préférences
"importées" de l’étranger. En d’autres termes, les
échanges commerciaux sont aussi un vecteur de
transmission de la technologie par la pression
concurrentielle qu’ils entraînent ou par la
spécialisation qu’ils permettent
[20] : en particulier,
évaluer une balance en emplois n’établit pas un lien
causal direct des échanges commerciaux sur
l’emploi.
Au-delà de ces précautions théoriques apparaissent
également des difficultés méthodologiques
importantes : part de la balance en emplois liée à un
excéden t commercial conjoncturel, effet
d’agrégation, calcul de la productivité des
exportateurs, caractérisation de la main-d’œuvre
disponible, … L’étude d’un certain nombre de ces
difficultés montre que, globalement, le commerce
international ne semble pas avoir été au cours des
trente dernières années le vecteur d’une pression
globale très défavorable au marché du travail (ce
d’autant plus que les échanges de services ne sont pas
pris en compte). Certes, au cours des années
quatre-vingt, le commerce extérieur semble bien
peser sur l’emploi en France avec un biais en
défaveur des moins qualifiés, employés le plus
souvent à des tâches productives. Au cours des
années quatre-vingt-dix, les échanges ont un effet
positif sur l’emploi, mais celui-ci pourrait, en partie
au moins, être lié à la part conjoncturelle de
l’excédent commercial.
Au total et de manière un peu simpliste, on pourrait
résumer ainsi l’argument : malgré sa forte
progression, le commerce avec les pays émergents
ne représente qu’une faible part du PIB des pays
industrialisés et ne saurait donc expliquer la
dégradation de la situation du marché du travail.
Comme de nombreux auteurs l’ont souligné, ceci ne
préjuge cependant pas de l’effet du commerce sur la
structure du marché de l’emploi. Au contraire, il
apparaît que les échanges pèsent sur la structure des
emplois, modifiant fortement la structure sectorielle
de l’emploi avec un impact en termes de
qualifications et de fonctions.
Notre analyse illustre ainsi la nécessité de bien
prendre en compte l’effet du commerce extérieur sur
les structures mêmes des marchés des biens et du
travail. L’introduction d’un cadre WS-PS n’est
qu’une ébauche de l’impact sur la demande de travail
du commerce international (cf. Jean, 1999). En
outre, les caractéristiques du marché du travail ont,
en retour, un effet sur le marché des biens par la
sp écial isation qu’elles en gen drent. Les
changements de spécialisation et les pressions
concurrentielles affectent également la structure des
marchés de biens. Ces différentes structures de
marché doivent, de surcroît, moduler le lien entre
diffusion du progrès technique et commerce
international, au travers de leur effet sur les
évolutions de la productivité (notamment celle des
exportateurs).
C’est probablement ce poids des effets du commerce
extérieur sur la structure de l’économie qui constitue
la principale limite de la méthode de la balance en
emplois. Nous avons tenté d’en fournir une
évaluation aussi précise que possible en France, ainsi
qu’un guide d’interprétation aussi soigneux que
possible. Il n’en reste pas moins que, à long terme au
moins, les effets des échanges internationaux sur
l’emploi transitent largement par des mécanismes
cumulatifs sur les structures des marchés des biens et
du travail dont la méthode des balances en emplois ne
rend pas compte.
Annexe 1 : source des données
La balance en emplois
Pour les échanges, la production, les consommations
intermédiaires et l’emploi, nous utilisons les données en
valeur de la Comptabilité Nationale de l’Insee
[1]. Un choix
naturel est d’ôter de la balance les échanges de matières
premières dont l’économie française ne pourrait pas se
passer et qu’elle ne peut produire : produits agricoles non
produits en France, combustibles minéraux solides, pétrole
brut, gaz naturel, gaz distribué, minerai de fer et minerais
non ferreux. La balance est réalisée sur 60 postes obtenus à
partir de la NAP 90.
Pour la substitution en volume, nous utilisons des
statistiques douanières en CF4 (pour les biens uniquement)
agrégées dans cette même nomenclature. Les données ne
sont disponibles que depuis 1990. Elles permettent une
distinction entre trois groupes de pays :
-
les pays industrialisés : l’Europe occidentale, l’Amérique
du Nord, la Japon et l’Océanie ;
-
les pays émergents
[2] : l’Algérie, le Brésil, la Chine, la
Colombie, la Corée du sud, Hongkong, l’Inde, Israël, la
Malaisie, le Maroc, le Mexique, les Philippines, Singapour,
Taiwan, la Thaïlande, la Tunisie, la Turquie, le Venezuela
ainsi que les pays de l’Est ;
-
les pays en développement : les autres pays.
Classifications sur le marché du travail
Les données sur l’emploi sont extraites des enquêtes
emplois de l’Insee depuis 1983 ; cette source présente
l’inconvénient d’un changement de nomenclature
sectorielle en 1993.
Emploi qualifié / Emploi non qualifié
On regroupe les travailleurs en cinq catégories : travailleurs
très qualifiés, ouvriers qualifiés, ouvriers non-qualifiés,
employés qualifiés, employés non-qualifiés. Chaque
catégorie correspond exclusivement à certaines professions
de la PCS 82, exceptés les employés puisque quatre
professions comprennent à la fois des employés qualifiés et
non qualifiés (employés administratifs divers d’entreprise,
employés des services comptables ou financiers, employés
de l’hôtellerie, serveurs et commis de restaurants). Pour ces
quatre professions, nous considérons en outre le diplôme.
Fonction
Nous reprenons une distinction proposée par Maurin et
Thesmar (1999) entre six fonctions (production,
administration, recherche et développement, logistique,
vente ; nous avons ajouté une catégorie pour la fonction
publique). Cette classification nécessite de considérer les
professions à un niveau détaillé (professions et catégories
socioprofessionnelles à quatre chiffres).
Productivité
Les données utilisées sont issues de l’Enquête Annuelle
d’Entreprise (EAE) de l’Insee. Celle-ci ne retient que les
entreprises dont les effectifs sont supérieurs à 20 dans les
secteurs industriels.
Les branches matériel d’armement, récupération, pêche,
agriculture et agro-alimentaire ne sont pas concernées par
l’EAE et la productivité n’a pas été corrigée pour ces
branches. En outre, la branche minerai de fer de la NAP ne
contient que deux entreprises recensées dans l’EAE ; elle a
donc été réunie à la branche minerais non-ferreux pour les
tests économétriques.
Tableau A-1
nomenclature sectorielle de la balance en emplois
Tableau A-1 : nomenclature sectorielle de la balance en emplois
Agriculture et sylviculture Machines agricoles Articles en cuir
Pêche Machines outils Chaussures
Houille, coke, pétrole brut, gaz naturel Equipement industriel Habillement
Produits pétroliers raffinés Matériel de manutention Travail du bois
Electricité distribuée Armement Meubles
Gaz distribué et eau de chauffage Machines de bureau Papier, carton
Minerai de fer Matériel électrique Presse, imprimerie, édition
Sidérurgie Matériel électronique professionnel Industrie du caoutchouc
Première transformation de l’acier Matériel électronique ménager Industrie du plastique
Minerais non ferreux Equipement ménager Industries diverses
Métaux non ferreux Automobile Bâtiment
Minéraux divers Matériel transport ferroviaire Produits de la récupération
Matériaux de construction Construction navale Commerces, réparations, hôtellerie
Industrie du verre Construction aéronautique Transport
Chimie minérale Matériel de précision Télécommunications et postes
Chimie organique Agro-alimentaire Services aux entreprises
Parachimie Fils et fibres Location immobilière
Pharmacie Bonneterie Services marchands
Fonderie Ouvrage en files Assurances et finances
Travail des métaux Cuirs et peaux Services non marchands
Annexe 2 : choix de la matrice des
consommations intermédiaires
Certaines consommations intermédiaires sont importées. La
matrice des consommations intermédiaires S n’en tient pas
compte, mais on peut la modifier pour obtenir une
approximation de la part des importations dans les
consommations intermédiaires. Pour ce faire, on considère
pij, part des consommations intermédiaires importées dans la
production du bien i, et on remplace sij par p s ij ij ×. Comme
on ne dispose pas de la valeur exacte de pij, on l’approche
par pj; part pour le bien j de la demande intérieure satisfaite
par la production nationale, soit
(où
Mj et Xj représentent les importations et exportations de
biens j). On obtient ainsi une matrice S S p s j ij1 1 : ( )=, matrice
des consommations intermédiaires prenant en compte les
consommations intermédiaires importées.
Pour déterminer le contenu en emploi d’un milliard de francs
d’importations ou d’exportations, il est évident qu’il est
nécessaire d’utiliser
S1. En revanche, pour le calcul de la
balance en emploi, il faut utiliser
S (matrice initiale), faute
de quoi la balance est biaisée
[3]. En effet, si on calcule la
balance avec
S1, on retranche aux emplois créés par les
exportations les emplois contenus dans les consommations
intermédiaires importées utilisées pour la production des
exportations. Or ceux-ci sont déjà comptés dans les
importations et sont donc comptés « négativement » deux
fois. Toutefois, on retranche de même des importations les
emplois des consommations intermédiaires qui seraient
importées si les importations étaient produites en France,
mais ce terme n’a aucune raison d’être égal au premier et un
biais apparaît.
Annexe 3 : substitution en volume
En 1997, les importations en provenance des pays
développés représentent 79% des importations françaises
(75% pour les exportations). Une grande majorité de
secteurs sont en fait proches de 90% d’importations en
provenance des pays développés. Dans douze secteurs, les
importations en provenance des pays développés
représentent moins de 70% des importations : la pêche
(61%), les produits pétroliers raffinés (64%), les métaux non
ferreux (66,5%), les machines de bureau (70%), le matériel
électronique ménager (64%), la construction navale (10%),
la bonneterie (43%), les articles en cuir (33%), les
chaussures (56%), les articles d’habillement (31%), le
travail du bois (69%) et les industries diverses (62%). Sur ces
secteurs, la substitution pourrait être réalisée en volume.
Toutefois, une telle substitution, effectuée à un niveau très
agrégé dans un souci de simplicité, reste grossière. On peut
affiner légèrement en regardant plus précisément la validité
de cette substitution pour chaque secteur :
- pour certains d’entre eux, l’équivalent en production
nationale des importations se révèle moins élevé en valeur
que le vrai montant des importations. Or, on s’attend
logiquement à un effet inverse. Un tel résultat montre que le
prix de production au kilogramme est plus élevé dans les
pays en développement qu’en France alors qu’on a supposé
que le facteur travail y était moins coûteux. Ceci signifie que
les échanges portent sur des biens radicalement différents et
la méthode n’est plus valide. On conserve dans ce cas le
montant en valeur des importations. Ceci concerne en 1997
les branches pêche, matériel électronique ménager et travail
du bois ;
- il apparaît également une grande différence entre les biens
échangés de la branche articles en cuir. Les prix français au
kilogramme sont 60 fois plus élevés que dans les pays en
développement. Les exportations d’articles de luxe ne sont
pas, dans ce secteur, comparables à des importations
d’articles de bas de gamme. On ne peut donc appliquer aux
importations le prix français sous peine d’augmenter
démesurément et sans raison l’équivalent-emplois des
importations (variation de 50 000 emplois entre une
substitution en valeurs et une substitution en quantités). La
substitution est donc effectuée en valeur pour ce secteur ;
- la branche machines de bureau est délicate à traiter car elle
met en jeu un nombre très important d’emplois : 77 000
emplois en 1997 si on remplace les importations par une
production nationale de même valeur : 195 000 si on opère
avec les quantités physiques. Une étude détaillée des
importations et exportations dans cette branche ne permet
pas de conclure à une hétérogénéité des échanges dans cette
branche avec les pays en développement. Toutefois, les
importations depuis les pays en développement augmentent
très rapidement, 100% d’augmentation entre 1995 et 1997,
où elles représentent 30% des importations. Ceci incite à
effectuer une substitution en quantité sur ce poste.
Finalement, on remplace les importations par une
production domestique de même valeur pour les échanges
avec les pays développés. On fait de même pour les échanges
avec les pays en développement, sauf dans les branches
suivantes pour lesquelles la substitution est effectuée en
quantité : produits pétroliers raffinés, métaux non ferreux,
machines de bureau, construction navale, bonneterie,
chaussures, articles d’habillement, industries diverses.
Annexe 4 : la performance à l’exportation est favorisée par une bonne productivité du travail
Il s’agit de montrer que les performances des entreprises à
l’exportation sont favorisées par une bonne productivité du
travail. La démarche suivie se rapproche de celle de Sylvie
Scherrer (1997). La principale modification est l’ajout de
variables de productivité du travail parmi les variables
explicatives.
Utilisation d’un modèle Tobit
Le taux d’exportation (exportations sur chiffre d’affaires)
présente la particularité d’être nul pour un très grand
nombre d’observations (sur les 22 630 entreprises de l’EAE
1995,6 248 n’exportent pas du tout). Employer un modèle
de régression simple est donc inadéquat pour deux raisons.
Tout d’abord, décrire le comportement des entreprises
exportatrices et celui des entreprises non-exportatrices à
l’aide d’une seule relation conduirait à des estimateurs
biaisés. En outre, l’hypothèse de continuité des
perturbations n’est pas adaptée, puisque la valeur 0 est
observée avec une probabilité strictement et fortement
positive.
On retient une modélisation de type
Tobit, conçue pour
modéliser une variable quantitative prenant une valeur nulle
(ou non observée) sur une fraction non négligeable de
l’échantillon. Une première estimation est réalisée sur une
variable accessoire valant 0 si le taux d’exportation est nul
et 1 sinon (modèle Probit dichotomique estimé par la
méthode du maximum de vraissemblance), puis on
sélectionne les seules observations pour lesquelles le taux
d’exportation est non nul et on applique la méthode des
moindres carrés ordinaires en introduisant une nouvelle
variable explicative correspondant au ratio de Mills du
premier estimateur obtenu
[4].
Estimation
On estime le modèle suivant :
où
TxEXP est le taux d’exportation (rapport des exportations
sur le chiffre d’affaires)
CA est le chiffre d’affaires en milliers de francs (mesurant la
taille de l’entreprise),
Prod correspond à la productivité apparente du travail,
D est une "dummy" sectorielle valant 1 ou 0, les secteurs
étant indicés par j.
On fixe toujours une "dummy" de référence. La branche
Matériel électrique de la NAP a un comportement central
par rapport à leur taux d’exportation et est donc choisi
comme référence. Les coefficients des variables “dummy ”
s’interprètent donc par rapport à ce secteur de référence.
Résultats
On vérifie que :
- plus l’entreprise réalise un fort chiffre d’affaires plus elle
a tendance à exporter ;
- plus l’entreprise est productive (c’est-à-dire plus le
rapport de la valeur ajoutée sur l’effectif est élevé), plus elle
exporte.
Les variables “ dummies ” permettent de classer les effets de
la taille et de la productivité du travail par rapport au secteur
de référence. De nombreuses variables sont non
significatives, ce qui est logique puisque la variable de
référence a un comportement très central. Ainsi, la
productivité du travail a plus d’effet sur les exportations
dans la branche construction aéronautique que dans la
branche matériel électrique par exemple (cf. tableau 2).
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Au moment de la rédaction de cet article, chargé d’études au Bureau des Echanges Extérieurs de la Direction de la Prévision.
Email : s
stephane. guimbert@ m4. org