Economie & prévision
La Doc. française

I.S.B.N.sans
242 pages

p. 215 à 230
doi: en cours

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n° 152-153 2002/1-2

2002 Économie et Prévision

Origines et conséquence des incertitudes pesant sur le solde commercial de la zone euro

Matthieu Darracq-Pariès  [(*)] Hélène Erkel-Rousse  [(*)]
En raison de différences conceptuelles entre les sources de données commerciales et de problèmes statistiques liés notamment au système Intrastat de déclaration des flux d’échanges intra-européens, le niveau et l’évolution du solde commercial de la zone euro ne sont connus qu’avec une marge d’incertitude. Les deux premières parties de cet article détaillent les origines principales des écarts de mesure touchant les données d’échanges internationaux, notamment au sein de l’Union européenne. Ces éléments sont à connaître par l’économiste désireux d’utiliser ce type de données, afin d’éviter des erreurs d’analyse notables. Ensuite, il est expliqué pourquoi, en tant qu’indicateur des performances de l’union monétaire européenne et d’enjeu dans les négociations commerciales, le solde des échanges de la zone euro revêt une importance particulière, notamment dans les relations entre l’Europe et les États-Unis. On rappelle à cette occasion que les incertitudes statistiques relatives aux données commerciales ne sont pas l’apanage de l’Europe mais sont également rencontrées chez notre partenaire américain.Mots-clés : commerce extérieur, flux miroirs, système Intrastat. Owing to conceptual differences between trade data sources and to statistical problems relating in particular to the Intrastat system for declaring intra-EC trade flows, the level and performance of the euro-zone trade balance are known only with a margin of uncertainty. The first two sections of this article explain in detail the main sources of measurement differences affecting data on international trade, especially within the European Union. This information should be known to any economist wishing to use this type of data in order to avoid serious analytical errors. It is then explained why, as a performance indicator for European monetary union and a factor in trade negotiations, the euro-zone trade balance assumes particular importance, especially in relations between Europe and the United States. At the same time it is pointed out that statistical uncertainties relating to trade data are not the sole prerogative of Europe but are also to be met with in our American partner.Keywords : Foreign trade, mirror flows, Intrastat system.
Cet article n’engage que ses auteurs. Nous remercions H. Tyrman pour ses précieux commentaires sur une version antérieure de cet article, ainsi que Fr. Le Lann pour son assistance statistique et B. Laouisset pour nous avoir renseignés sur certaines évolutions récentes en matière de statistiques commerciales.
En raison de différences conceptuelles entre les sources de données commerciales et de problèmes statistiques liés notamment au système Intrastat de déclaration des flux d’échanges intra-européens, le niveau et l’évolution du solde commercial de la zone euro ne sont connus qu’avec une marge d’incertitude. Les deux premières parties de cet article détaillent les origines principales des écarts de mesure touchant les données d’échanges internationaux, notamment au sein de l’Union européenne. Ces éléments sont à connaître par l’économiste désireux d’utiliser ce type de données, afin d’éviter des erreurs d’analyse notables. Ensuite, il est expliqué pourquoi, en tant qu’indicateur des performances de l’union monétaire européenne et d’enjeu dans les négociations commerciales, le solde des échanges de la zone euro revêt une importance particulière, notamment dans les relations entre l’Europe et les États-Unis. On rappelle à cette occasion que les incertitudes statistiques relatives aux données commerciales ne sont pas l’apanage de l’Europe mais sont également rencontrées chez notre partenaire américain.
Les s ources de données d’échan ges sont relativement nombreuses, régulièrement alimentées et bien documentées. Elles mettent à disposition de l’économiste des informations précieuses, détaillées jusqu'à des niveaux de décompositions sectorielle et géographique remarquablement fins [1]. Toutefois, ces diverses sources ne conduisent pas à des chiffrages identiques des flux d’échanges internationaux. Bien plus, au sein d’une même source, lesévaluationsdeséchanges bilatéraux vus par l’un ou par l’autre des deux États partenaires commerciaux en présence (flux qualifiés de « miroirs »)nesontengénéralpaségaux.
Ces écarts de mesure ont deux origines essentielles : la première provient de différences conceptuelles dans la définition des flux d’échanges d’une source à l’autre ; la seconde découle de causes statistiques assez bien identifiées, résultant surtout d’asymétries dans les déclarations des partenaires commerciaux.
Les problèmes de mesure des flux commerciaux sont depuis longtemps bien connus des producteurs de chiffres ainsi que des économistes spécialisés dans les analyses des échanges internationaux. Ces différents acteurs savent combien il est important de bien maîtriser ces aspects pour correctement utiliser ce type de données. Toutefois, ces questions suscitent désormais un intérêt plus large, du fait qu’elles induisent une marge d’incertitude sur la mesure de certains indicateurs devenus sensibles, comme les soldes commerciaux de la zone euro et des États-Unis.
Le présent article se propose d’expliciter les origines principales de ces asymétries. La première partie détaille les différents concepts utilisés dans les statistiques commerciales. La deuxième expose les problèmes statistiques constituant les principales sources d’écarts de mesure d’un pays déclarant à un autre, en dehors des aspects conceptuels. On se focalise ici sur le commerce de biens, en s’intéressant plus particulièrement aux sources nationales (données douanières, déclarations Intrastat pour le commerce intra-Union européenne et ligne « marchandises » en statistique balance des paiements [2] ), communautaires (Eurostat) et d’organismes internationaux comme le FMI ou l’OCDE. Dans une troisième partie, on aborde les difficultés liées au partage volume - prix des flux d’échanges. Enfin, dans une dernière partie, on évoque certains des enjeux économiques qui nécessiteraient de disposer d’une évaluation plus précise du solde commercial de la zone euro en particulier et des données d’échanges mondiaux en général.
 
Les principales différences conceptuelles de comptabilisation des flux commerciaux d’une source à l’autre
 
 
Les principales sources de données commerciales sont : les statistiques nationales (issues des Douanes, des instituts de statistiques nationaux et des banques nationales) ; les statistiques communautaires (calculées par Eurostat pour les quinze États membres de l’Union européenne - UE) ; les publications d’instituts internationaux (FMI, OCDE et ONU par exemple), qui reprennent en général assez largement les statistiques nationales de leurs États membres. Les concepts de mesure des flux commerciaux ne sont pas tous identiques d’une source à l’autre, ce qui explique certains écarts dans leur évaluation. Les principales différences conceptuelles entre sources sont les suivantes.
Comptabilisation par pays d’origine ou par pays de provenance
Les statistiques du commerce extérieur nationales d’une part, communautaires d'Eurostat d’autre part, diffèrent fondamentalement par le mode de comptabilisation de l’origine (ou de la provenance) géographique d es flu x commerciau x intra-européens.
Les statistiques nationales privilégient assez souvent l’origine géographique des produits importés (c’est le cas notamment des sources françaises). Le pays d'origine se définit comme celui pouvant être considéré comme le lieu de fabrication de la marchandise. Dans cette optique, un ordinateur originaire des États-Unis transitant par la Belgique, où il est dédouané, puis réexporté en France en l’état, est comptabilisé dans les statistiques nationales de la Belgique et de la France comme une importation d’origine américaine. Le concept de pays d’origine paraît le plus approprié à des fins d’analyse économique (études de performances en matière de compétitivité par exemple).
Se devant d’assurer la compatibilité statistique globale des flux commerciaux au niveau européen, l’institut communautaire Eurostat ne pouvait pas reprendre cette logique de pays d’origine pour la comptabilisation des flux intra-européens, sous peine de comptabiliser plusieurs fois les flux d’échanges transitant par plusieurs États membres de l’UE. En effet, dans notre exemple, l’importation de l’ordinateur originaire des États-Unis serait en principe comptée deux fois, une première fois dans les statistiques belges, une seconde dans les statistiques françaises. C’est pourquoi Eurostat a op té pour la co mptab ilisatio n des flu x intra-européens par pays de provenance. Est défini comme pays de provenance le dernier pays de l’UE où la marchandise a fait l’objet de formalités juridiques non inhérentes au transport (formalités de dédouanement par exemple). Ainsi, dans l’exemple précédent, Eurostat enregistre bien l’ordinateur comme importation de la Belgique en provenance des États-Unis, mais son passage en France est enregistré comme une importation de la France en provenance de la Belgique, dernier État de l’UE à avoir procédé à des formalités de dédouanement sur ce produit [3].
En conséquence, dans les statistiques d’Eurostat, les importations de la France en provenance du reste de l'UE sont notablement supérieures à ce qu'elles apparaissent au vu des statistiques françaises par pays d’origine. Pour la même raison, les exportations françaises vers le reste de l’UE sont elles aussi plus élevées lorsq ue les flux d’échanges sont comptabilisés par pays de provenance, mais dans une moindre mesure. Couplée à d’autres causes de divergence statistique [4], cette différence de comptabilisation va jusqu'à se traduire par une inversion du solde commercial bilatéral entre la Franceetlerestedel’UEselonquel’onconsidèreles données douanières nationales, comptabilisées conformémentaucritèredupaysd’origine, oucelles d’Eurostat. Ainsi, en1996, selonlasourcenationale, laFranceapparaîtexcédentairesurlerestedel’UE pour une trentaine de milliards de francs. Au contraire, selon Eurostat, notre pays est déficitaire parrapportàsespartenaireseuropéensd’environ45 milliardsdefrancs(tableaux 1).
En principe, le mode de comptabilisation par pays d’origine ou de provenance ne devrait affecter que les soldes bilatéraux, de sorte que l’on n’observe pas une telle divergence sur la mesure du solde global de la France selon qu’il est vu par les douanes françaises (traduit en ancien champ douanier pour être comparable à la source Eurostat [5], soit+69MdFen 1996)ouparEurostat(+60MdFlamêmeannée). La différenced’unedizainedemilliardsdefrancsentre les deux sources s’explique par d’autres causes d’écarts, dontlanonpriseencompteàl'époque du matérielmilitaire(qui représentepourlaFranceun excédent de 15 MdF en 1996) dans les chiffres d’Eurostat. Cette cause particulière de divergence entre les sources française et Eurostat a été réglée depuis 1997 par l'incorporation du matériel militaire dans les chiffres d'Eurostat.

Tableaux 1
une comparaison entre les statistiques nationales et communautaires dans le cas des échanges de la France avec l’Union européenne
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Tableaux 1 : une comparaison entre les statistiques nationales et communautaires dans le cas des échanges de la France avec l’Union européenne Année 1996 France (source nationale)Nouveau champ * France (Eurostat) en valeur Exportations Importations Soldes Exportations Importations Soldes UE 933,0 904,8 28,1 971,8 1 017,1-45,4 Extra-UE 544,9 534,2 10,7 588,5 482,9 105,6 Monde 1 477,9 1 439,0 38,9 1 560,3 1 500,0 60,2 Ecart statistique entre sources nationale et Eurostat(échanges France - UE) -38,8-112,3-73,5 - - - en % UE 63,1% 62,9% 72,4% 62,3% 67,8% -75,3% Reste du monde 36,9% 37,1% 27,4% 37,7% 32,2% 175,8% Monde 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% Ecart en % des échanges de la France avec l’UE 4,2% 12,4% -261,2% - - - Sources : Chiffres officiels des Douanes (données CVS-CJO) et Eurostat - Données en milliards de francs courants. Comptabilisation CAF-FAB des échanges. * DOM inclus dans le territoire français dans les statistiques nationales, mais pas dans les chiffres d’Eurostat. Lecture : la France exporte des marchandises vers l’UE pour un montant de 933,0 MdF selon les statistiques nationales et de 971,8 MdF selon Eurostat, soit une différence de-38,8 MdF courants. Ceci représente un surplus d’exportations françaises vers l’UE de 4,2% selon Eurostat comparé aux données françaises. 37,1% des importations de la France ont pour origine le reste du monde selon les statistiques nationales, contre 32,2% pour Eurostat. Année 1996* France (source nationale)Ancien champ ** France (Eurostat)** en valeur Exportations Importations Soldes Exportations Importations Soldes UE 932,4 900,0 32,4 971,8 1 017,1-45,4 Extra-UE 563,0 526,6 36,4 588,5 482,9 105,6 Monde 1 495,4 1 426,6 68,8 1 560,3 1 500,0 60,2 Ecart statistique entre sources nationale et Eurostat(échanges France - UE) -39,4-117,2-77,8 - - - en % UE 62,3% 63,1% 47,1% 62,3% 67,8% -75,3% Reste du monde 37,7% 36,9% 52,9% 37,7% 32,2% 175,8% Monde 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% Ecart en % des échanges de la France avec l’UE 4,2% 13,0% -240,0% - - - Sources : Chiffres officiels des Douanes convertis en ancien champ (données CVS-CJO) et Eurostat - Données en milliards de francs courants. Comptabilisation CAF-FAB des échanges. * 1996 est la dernière année pour laquelle les chiffres en source nationale existent à la fois en ancien et nouveau champs. D'où le choix de cette année. ** DOM exclus du territoire français dans les statistiques nationales, aussi bien que communautaires. Les données nationales et communautaires de ce tableau sont donc davantage comparables. Le passage des statistiques françaises de l’ancien au nouveau champ explique l’essentiel de la divergence sur la mesure du solde commercial global de la France. Il subsiste toutefois un écart d’une dizaine de milliards de francs entre les chiffrages national (68,8 MdF) et communautaire (60,2 MdF) non imputable à des différences de champ géographique et dû principalement aux facteurs suivants : contrairement aux statistiques nationales, Eurostat exclut le matériel militaire (responsable de 15 MdF d’excédent en 1996) et tient compte de transactions particulières (réparations et constructions coordonnées). L’écart lié à ces opérations est significatif pour un pays qui, comme la France, est un centre européen important notamment dans le domaine de l’aéronautique. Notons que la prise en compte des DOM dans le territoire français a eu pour principale conséquence de modifier la structure géographique du solde commercial global de la France. Ainsi, en nouveau champ, 72,4% de l’excédent total dégagé par la France provient du commerce intra-communautaire; en revanche, en ancien champ, le commerce intra-communautaire ne contribue que pour 47,1% au solde global.

En pratique, les instituts nationaux des États membres désireux de conserver une comptabilisation par pays d’origine pour leurs statistiques propres effectuent des calculs selon les deux concepts, de manière à pouvoir transmettre à Eurostat des données intra-communautaires comptabilisées par pays de provenance, sans perdre les bénéfices du calcul par pays d’origine. De ce fait, on ne peut exclure de légers écarts quant à la définition précise du concept de pays de provenance selon les États membres, susceptibles d’induire certaines hétérogénéités dans les statistiques d’Eurostat.
Quoiqu’ilensoit, lorsqu’ons’intéresseparexemple àlamesuredusoldecommercialdelazoneeuroou bien si l’on souhaite plus généralement étudier le commerce de l’UE ou de la zone euro dans leur ensemble, il est important de se fonder sur les évaluationsd’Eurostatetdebannirtoute sommation dechiffresissusdesourcesnationales, afind’éviter les doubles comptes. En revanche, la source communautaire se prête a priori moins aisément à l’analyse des performances commerciales d’États membres isolés, particulièrement lorsque ceux-ci sontfortementréexportateurs(Belgique, Pays-Bas).
Cet usage de concepts différents, lié aux utilisations qui sont faites des chiffres de flux commerciaux par les instituts statistiques nationaux et par Eurostat, est à l’origine des plus importants écarts de mesure entre ces deux types de sources liés à des différences conceptuelles. Cependant, d’autres divergences conceptuelles existent, qui ont des incidences significatives, quoiqu’en général moins importantes sur les chiffrages des flux commerciaux.
Les divergences d’enregistrement des mouvements en vue ou en suite de réparations ou de construction coordonnée
Un effort notable de respect des règles européennes a été consenti par les États membres de l’UE sur la base de comparaisons bilatérales des enregistrements des mouvements en vue ou en suite de réparations ou de construction coordonnée. Toutefois, il existe encore des divergences dans les déclarations des États membres dues à des comptabilisations différentes dans les exportations et importations aéronautiques. Ces différences conceptuelles apparaissent dans le cas, par exemple, d’avions fabriqués en France et préalablement exportés à l’étranger qui reviennent en France pour y être réparés. De même, la construction coordonnée d’avions dans plusieurs É tats membres, induisant des échanges intra-européens de pièces détachées, conduit à des comptabilisations de flux commerciau x intra-européens dans certaines sources et pas dans d’autres. Ces différences conceptuelles constituent une source d’écart de mesure significative pour la France, centre européen important notamment dans l’aéronautique.
Le territoire statistique pris en compte
Le champ territorial pris en compte pour définir un pays peut légèrement différer d’une source statistique à une autre. Par exemple, dans les statistiques de commerce extérieur nationales, les territoires statistiques de la France et de l’Espagne ont été modifiés à compter de 1997, pour intégrer respectivement les départements d’outre-mer (DOM) et les îles Canaries. Ce faisant, à partir de l’année 1997, Eurostat s’est aligné sur le nouveau champ statistique des Douanes françaises et espagnoles. Cependant, au moment de la rédaction de cet article [6], Eurostat n’utilisait toujours pas de données rétropolées en nouveau champ pour ces deux pays avant 1997. Il en résulte une rupture des séries françaises et espagnoles entre 1996 et 1997, allant de pair avec un effet non négligeable, notamment sur les soldes de ces deux pays et de l’UE dans son ensemble [7]. Or, aumoinspourlaFrance, on neretrouvepasunetellerupturedanslesstatistiques douanières, du fait de la mise à disposition par les Douanesdesériesrétropoléesdepuis 1988.
Dans les statistiques françaises, le champ territorial des chiffres douaniers différait également de celui de la balance des paiements jusqu’en 1996. En effet, la balance commerciale incluait les flux commerciaux avec les DOM et excluait les échanges réalisés par la France dans le reste du monde à partir des DOM. Or, ces échanges avaient toujours été inclus dans le territoire économique national pris en compte par la balance des paiements du fait, notamment, de l’inexistence de contrôle des changes entre la Métropole et les DOM et TOM (territoires d’outre-mer). Une correction territoriale était donc effectuée, ayant pour effet une réduction sensible de l’excédent du commerce extérieur publié par les Douanes françaises, dans la mesure où les échanges de la Métropole avec les DOM et TOM se trouvent traditionnellement déséquilibrés. À partir de 1997, les champs géographiques respectifs de la balance des paiements et des Douanes françaises ont été harmonisés : dans ces deux sources, le territoire national se compose dorénavant de la Métropole et des DOM, tandis que les TOM sont rattachés à l’extérieur. Eurostat fournit des données françaises en nouveau champ rétropolées depuis 1995 dans sa publication « Balance des paiements, statistiques trimestrielles », thème 2, série B. Ainsi, selon les publications et les années, les statistiques françaises d’Eurostat ne sont pas fondées sur le même champ territorial.
Transfert de biens ou transfert de propriété
Les statistiques douanières (de même que les déclarations Intrastat, en ce qui concerne les flux intra-UE) sont établies sur la base des mouvements de marchandises franchissant la frontière douanière, pouvant inclure des échanges de biens sans transfert de propriété. Au contraire, la vision « balance des paiements » ne se limite pas à une approche territoriale. Elle s’appuie en effet sur le principe fondamental du transfert de propriété, c’est-à-dire de la cession définitive et irréversible entre résidents et non-résidents. Ainsi la ligne « marchandises générales » de la balance des paiements diffère du solde commercial en ce qu’elle ne prend notamment pas en compte les échanges dits « sans paiements » comme le travail à façon ou l’avitaillement [8].
Les méthodes de fabisation
Une partie des importations sont facturées en comptabilisant, outre le prix de la marchandise, le coût de fret et d’assurance. Or, fret et assurances sont des services. Il faut donc corriger les flux d’importations en en réaffectant une partie aux échanges de services. Cette opération caractérise la fabisation, qui transforme les données initiales CAF (« coût assurance fret ») en données FAB (« franco à bord », soit hors coûts assurance fret). Les méthodes de fabisation peuvent différer d’une part d’un État membre de l’UE à l’autre, d’autre part de la logique douanière à la logique balance des paiements [9]. Le détaildupassagedusoldecommercialCAF-FABàla balancedesmarchandisesgénéralesFAB-FABétant effectué au niveau national et repris tel quel par Eurostat, les statistiques communautaires peuvent n’êtrepastotalementhomogènesàcetégard.
Remarquons plus généralement que, du fait des traitements nationaux du passage du solde commercial à la balance des marchandises générales en balance des paiements, Eurostat ne maîtrise pas la règle de passage « agrégée » entre ces deux notions au niveau communautaire [10].
 
Les asymétries de déclarations commerciales nationales
 
 
Au-delà des différences conceptuelles bien identifiées, les problèmes statistiques affectant la mesure des flux commerciaux de biens sont nombreux. Cependant, la question essentielle relève des écarts entre flux « miroirs », c’est-à-dire entre les montants des échanges bilatéraux entre deux pays, selon qu’ils sont déclarés par l’un ou par l’autre. On sait que les déclarations d’un même flux par deux pays partenaires (quels qu’ils soient) diffèrent systématiquement, en raison notamment :
  • de la différence entre les mesures de la valeur statistique à l’arrivée (déclarée CAF par l’importateur) et à l’expédition (déclarée FAB par l’exportateur); cet écart est néanmoins très faible en ce qui concerne les échanges entre pays frontaliers;
  • de décalages temporels dans l’enregistrement des flux : la marchandise étant comptabilisée à son départ du territoire par le pays exportateur et à son arrivée par le pays importateur, un décalage temporel se produit, d’autant plus important que les deux pays sont plus éloignés. Il en résulte parfois des valorisations des flux d’échanges différents, par exemple lorsque le taux de change entre les monnaies des deux partenaires commerciaux s’est modifié dans l’intervalle ;
  • de la non harmonisation de certains mouvements particuliers de flux de marchandises, notamment, dans le cas de l’UE : les ensembles industriels, les bateaux et aéronefs, les parties de véhicules et aéronefs, les biens militaires ou encore la réparation des moyens de transport [11].
C’est ainsi que, depuis toujours, les balances bilatérales entre deux pays, mesurées par l’un et l’autre, ne présentent pas les mêmes soldes [12].
On remarque plus généralement que les écarts de flux miroirs entre les échanges mondiaux s’observent dans tous les postes du compte des transactions courantes : le monde apparaît déficitaire vis-à-vis de lui-même (en termes de compte courant) pour un montant de l'ordre de 130 milliards de dollars en 2000. Parmi les composantes essentielles du compte courant figurent les revenus issus de transactions diverses, qui sont déficitaires d’un peu plus de 90 milliards de dollars en 2000. En revanche, on constate un écart statistique de signe opposé sur le solde de la balance commerciale, qui apparaît excédentaire de 16 milliards de dollars en 2000. Cependant une période d’augmentation forte de l’excédent de la balance commerciale mondiale a été observée entre 1993et 1995. D’une trentaine de milliards de dollars au début des années quatre-vingt-dix, le solde mondial avoisine les 100 milliards de dollars de 1994 à 1997, alors même qu’il devrait tendre vers l’équilibre (tableau 2).

Tableau 2
la balance courante mondiale n’est pas équilibrée
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Tableau 2 : la balance courante mondiale n’est pas équilibrée 1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 Compte courant-109,9-108,0-101,7-60,6-33,9-27,0-14,4 37,4-43,9-92,8-127,5 Biens 26,9 41,3 38,6 67,1 94,8 118,2 99,0 115,0 76,4 46,7 16,4 Services-39,8-44,1-28,1-18,9-6,8-14,5-9,3 1,7-1,9-6,9-21,1 Revenus-66,7-66,7-70,3-64,9-67,5-82,6-72,9-55,1-93,4-101,9-91,5 Transferts-30,4-38,6-41,9-43,9-54,4-48,1-31,2-24,3-25,0-30,7-31,3 Compte de capital 14,8 12,9 19,5 19,0 21,5 18,8 3,7 5,7-14,1-16,6 21,6 Source : IMF Committee on Balance of Payments Statistics, Annual Report 2001, Fonds monétaire international. Milliards de dollars courants.
IMF Committee on Balance of Payments Statistics, Annual Report 2001, Fonds monétaire international. Milliards de dollars courants.

Cette progression temporaire des asymétries au niveau mondial (suite à une forte réduction à partir de 1998) a coïncidé avec la mise en place du système Intrastat de déclaration des échanges de biens au sein de l’UE, suite à la suppression des formalités douanières et fiscales aux frontières dans la Communauté [13]. Or, en 1993, l’excédent de la balancecommercialedeséchangesintra-européens, censés être à l’équilibre, a augmenté fortement (graphique1).
Graphique 1
échanges et solde intra-européens
IMGIMGéchanges et solde intra-européensIMGIMF
Eurostat. Milliards d’Ecus courants. Echelle de droite : solde commercial intra-communautaire. Echelle de gauche : flux commerciaux.
Les asymétries du commerce extérieur intra-européen
Après plusieurs années de fonctionnement du système Intrastat, les asymétries de déclarations intra-européennes conservent le même ordre de grandeur : le total des déclarations d’exportations des États membres excède le total des déclarations d’importations d’environ 5% de 1993 à 2000 (graphique 1 et tableau 3) [14].
Eurostat évoque la probable sous-estimation des importations de l'UE pour expliquer cet écart. Celui-ci est de 57 milliards d’Euros en 1997, ce qui représente environ 0,8 % du PIB de l’Union européenne [15] et près des deux tiers de l’excédent commercial mondial. Quant aux résultats détaillés, ils sont nettement plus problématiques, puisque 70% des croisements produits ×pays s'écartent de plus de 50% du flux miroir [16]. Ces écarts de flux miroirs touchentleséchangesdetouslespaysdel’Unionet nesemblentpasêtreconstantsdansletemps. Vusde la France, les écarts absolus de flux miroirs avec certains de ses partenaires se sont accentués ces dernières années. Cette évolution concerne aussi bien les échanges avec certains des principaux partenairesdelaFrancecommeleRoyaume-Uniou l’UEBL (UniondelaBelgiqueetduLuxembourg), queceuxavecdespartenairesplusmodestes, comme l’Irlande. Enrevanche, lesfluxmiroirsdeséchanges commerciauxdelaFranceavecl’Allemagneet, dans unemoindremesure, l’Italiesonttrèsprochesentre 1993 et 2000. En tout état de cause, les asymétries constatées entre les déclarations de la France et de ses partenaires de l’UE considérés dans leur ensemblenesontpasnégligeables(tableaux3et4).
Au total, les asymétries intra-européennes ont un impact significatif sur la mesure des soldes bilatéraux entre pays européens, tant en niveau qu’en évolution. Ainsi, on peut évaluer le solde commercial entre la zone euro et l’UE de quatre façons différentes : en privilégiant les déclarations des États membres de la zone euro, ou au contraire celles des pays de l’UE hors zone euro, ou encore les déclarations d’expédition ou, enfin, les déclarations d’importations. Selon la méthode choisie, l’évaluation du solde commercial entre la zone euro et le reste de l’UE diffère, tant en niveau qu’en évolution (graphique 2a). L’impact de ces différents modes de calcul sur la mesure du solde de la zone euro (hors commerce intra-zone) est non négligeable (graphique 2b). Même si, qualitativement, les évolutions sont les mêmes d’un mode de calcul à l’autre (on retrouve partout une forte baisse du solde en 1999 et 2000 du fait de la hausse du prix du pétrole et donc de l’évolution du déficit énergétique), les écarts d’estimation de la chute enregistrée entre 1998 et 2000 s’élèvent à environ 20 milliards d’euros et ceux sur le niveau du solde en 2000 atteignent les 30 milliards d’euros.

Tableau 3
écart entre les valeurs déclarées par chaque pays et celles issues de l’agrégation des déclarations du reste de l’UE (1996)
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Tableau 3 : écart entre les valeurs déclarées par chaque pays et celles issues de l’agrégation des déclarations du reste de l’UE (1996) Ecart entre déclarations des pays soit en % des exportations Ecart entre déclarations des soit en % des importations de importateurs (en ligne) avec le de l'UE vers les pays (en pays exportateurs (en ligne) l'UE en provenance des pays reste de l’UE ligne) : avec le reste de l’UE (en ligne) : France-10,3-4,9 7,1 3,9 UEBL 0,7 0,6 14,0 11,6 Pays-Bas-5,8-4,7 8,8 5,6 Allemagne-25,3-8,4-1,9-0,6 Italie 0,0 0,0 14,6 11,9 Royaume-Uni-6,1-3,7 4,9 3,4 Irlande-1,5-6,7 2,5 8,3 Danemark 0,5 1,5 5,5 19,2 Grèce-1,0-5,5-0,3-4,4 Portugal-1,2-4,4 0,8 4,4 Espagne-8,8-10,2-1,6-2,3 Suède-3,4-7,4 0,4 0,9 Finlande-0,4-1,8 1,2 5,6 Autriche 1,8 3,7 4,8 14,6 UE-60,8 4,7 60,8 4,7 Source : Eurostat - données des colonnes 2 et 4 en milliards d’écus.
Eurostat - données des colonnes 2 et 4 en milliards d’écus.


Tableau 4
une illustration de l’asymétrie des flux commerciaux recensés par Eurostat : cas des échanges entre la France et l’UE
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Tableau 4 : une illustration de l’asymétrie des flux commerciaux recensés par Eurostat : cas des échanges entre la France et l’UE Année 1996 France Union européenne Exportations Importations Soldes Exportations Importations Soldes UE 971,8 1 017,1-45,4 - - - France - - - 1 041,4 904,1 137,3 Ecarts statistiques +67,6-24,3-92,1 - - - en MdF (vue de la France) Sources : Eurostat - Données en milliards de francs courants. Lecture et commentaires : La France déclare exporter 971,8 MdF vers l’UE, tandis que l’UE déclare importer de la France seulement 904,1 MdF, soit une différence statistique de +67,6 MdF vue de la France. Les asymétries statistiques apparaissent pleinement au niveau des soldes bilatéraux. En effet, alors que la France aurait un déficit bilatéral avec l’UE de l’ordre de 45 MdF vu de la France, elle accuserait un déficit supérieur à 137MdF vu de l’UE. La différence est notable (92,1 MdF) puisqu’elle équivaut à près de 10% des exportations totales bilatérales de la France.
Eurostat - Données en milliards de francs courants.

Dès lors, le passage au système Intrastat, concomitantavecunehaussedeprèsde 40Md du soldeintraeuropéen, estconsidérécommel’undes principaux responsables de l’aggravation de l’excédent de la balance commerciale mondiale en 1993. Dans la seconde moitié des années quatre-vingt dix, les augmentations de l’excédent intra européen ont été de moindre ampleur. Au niveau macro-économique, les asymétries bilatérales se répercutent automatiquement sur les balances des paiements. Les comptables nationaux rencontrent des difficultés d’insertion des données danslecomptedurestedumonde, cequilesconduità procéderàcertainsajustementssurdesinformations naguèreconsidéréescommeexogènes.
Les origines principales de ces asymétries
Derrière le terme générique d’Intrastat se cachent des réalités nationales relativement différentes et, partant, des asymétries statistiques et des problèmes de degrés divers selon les pays.
Certes, tous les États membres se conforment aux principes de fonctionnement généraux d’Intrastat. Les opérateurs remplissent la déclaration Intrastat et sont identifiés par leur numéro d’identification TVA. En parallèle, les administrations fiscales remettent régulièrement la liste et le montant des acquisitions (importatio ns) et livraiso ns (exportations) aux services statistiques. Le recoupement des fichiers de déclarations Intrastat et des déclarations fiscales est donc théoriquement possible et permet en principe de contrôler la qualité des statistiques d’échanges [17]. Toutefois, la France etl’Italiesontalléesau-delà, endécidantdefondre les déclarations Intrastat et fiscales en une déclarationunique, afindemieuxgarantirlaqualité des données statistiques de commerce. Les autres Etats membres, qui n’ont pas fait ce choix, sont davantage soumis aux risques de non-réponses ou d’enregistrements de montants commerciaux erronés.
Graphiques 2
différents modes de calcul du solde de la zone euro avec le reste de l’UE et ainsi du solde de la zone euro hors intra
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Eurostat. Milliards d’Ecus courants.
En outre, les seuils d’exemption, qui dispensent les petits opérateurs de déclaration Intrastat, diffèrent selon les États membres. Les contraintes principales fixées pour la détermination de ces seuils sont que 95 % des échanges en valeur à l’importation commeà l’exportation soient couverts et que les taux de couverture par grands groupes de produits soient suffisamment élevés. En France, au 1er janvier2001, le seuil d’échanges annuels à partir duquel une entreprise doit déclarer ses échanges (en introductions comme en expéditions) s’élève à environ 100 000 euros. Pour certains autres États membres, ce seuil est deux fois, voire quatre fois, plusélevé(Allemagne, Royaume-Uni).
Par ailleurs, les moyens des organismes nationaux chargés de collecter les statistiques de flux commerciaux semblent avoir un impact significatif sur la qualité des données. En France, suite à la suppression des formalités douanières aux frontières entre États membres de l’UE, ce sont les Douanes qui ont été chargées de ce dossier. Dans certains pays, ce sont les instituts statistiques plutôt que les Douanes qui ont eu la responsabilité de la collecte des déclarations Intrastat, avec des moyens non préexistants, donc souvent inférieurs.
De ces fonctionnements divers résultent des asymétries dans l’exhaustivité de la collecte, les délais de publication et, bien entendu, les qualités relatives des statistiques nationales au sein de l’UE. Dans la majorité des États membres [18], des corrections automatiques sont effectuées sur les cumuls des déclarations commerciales ventilées par partenaires, dont on sait qu’elles sont biaisées par défaut en raison des non-réponses et des effets de seuils. Ces estimations non harmonisées d’un pays à un autre (et qui peuvent aller jusqu'à 20% des valeurs totales pour certains pays) ne peuvent être réparties au niveau le plus détaillé des nomenclatures des produits [19]. Notons que les ajustements sont en général plus élevés à l’importation qu’à l’exportation. AinsiqueleremarqueTyrman(2000), sans ces corrections, l’asymétrie intracommunautaireseraitencoresupérieureauxniveaux constatés.
Au total, plusieurs facteurs concourent à la divergence des flux miroirs intra-européens depuis 1993 : des seuils et des modes de contrôle des déclarations Intrastat spécifiques à chaque État membre, d’où découlent des taux de non-réponses, des méthodes d’ajustement et de redressement et plus généralement des degrés de fiabilité statistique différents selon les pays.
Toutefois, si les asymétries intra-européennes semblent provenir principalement des problèmes statistiques qui viennent d’être évoqués, on ne peut ignorer que la mise en place du système Intrastat pourrait également avoir favorisé la fraude à la TVA depuis 1993. En l’absence de contrôle aux frontières des échanges de produits au sein du marché unique, les importateurs ont la possibilité de minorer délibérément leurs déclarations d’achats à l’étranger. D e plus, en déclarant comme exportations des produits en fait non exportés, un producteur récupérerait indûment la TVA versée sur ces produits. Ceci constitue une incitation à la fraude. Rappelons qu’avant la mise en place du système Intrastat, le remboursement de la TVA était conditionné par la présentation d’un certificat délivré par les Douanes au passage à la frontière. Depuis l’instauration du système Intrastat, il en va différemment : ce remboursement peut être obtenu par simple déclaration d’expédition auprès des services des Douanes, sans qu’aucun contrôle systématique à la frontière ne soit effectué. Au total, une intensification de la fraude à la TVA intra-européenne aurait pour effet d’augmenter l’excédent intra-communautaire par un biais statistique à la hausse sur les exportations et à la baisse sur les importations. Il est bien évidemment difficile d’évaluer l’ampleur d’un tel phénomène.
Quoi qu’il en soit, des solutions statistiques sont recherchées dans l’enceinte d’Eurostat depuis plusieurs années pour traiter les problèmes d’asymétrie dans les éch ang es intracommunautaires.
Les méthodes de réconciliation
Dans la deuxième partie des années quatre-vingt-dix, Eurostataenvisagésoitdeneplus publier de statistiques détaillées intracommunautaires, soit denepublier qu’unseultype deflux(enl’occurrencelesexpéditions). Or, d’une part, l’économiste a besoin de données détaillées. D’autrepart, lechoixautomatiquedesdéclarations d’expéditions, politiquement indolore, apparaît cependant statistiquement moins convaincant qu’une véritable réflexion sur les méthodes comparées des uns et des autres, aboutissant à une amélioration des statistiques globales d’échanges intra-européens. La double déclaration permet en outredemesurer ledegréd’incertitudedeschiffres publiés. Cette information est donc d’un intérêt statistique primordial. En tout état de cause, on ne peutrésoudrecorrectementunproblèmestatistique en se bornant à en supprimer un instrument de mesure. Pourtant, de telles propositions avaient été faites par la Commission européenne dans le cadre de l’approche SLIM (Simpler Legislation for Internal Market). Un temps, la seconde proposition avait été appuyée par la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Luxembourg et le Portugal (mais combattue p ar la France) [20]. Ces mêmes propositions ont été préconisées par le Comité des Statistiques monétaires, financières et de balance despaiements(1999). Toutefois, ellesn’ontàcejour pasétéretenuesetEurostatparaîts’êtretournévers uneméthodeplusintéressantedesystématisationde l’approcheditede« réconciliation »desfluxmiroirs. Ainsi, un Comité ad hoc sur les asymétries a été constitué avec le mandat d’étudier les méthodes de réconciliationdesstatistiquesintra-européennes.
Deux procédures de réconciliation sont actuellement envisagées :
  • la première vise à limiter les écarts entre flux miroirs au niveau de nomenclature le plus fin en mobilisant toute l’information disponible no tamment en termes de div ergences conceptuelles) sur les modes de mesure des flux par l’un et l’autre des deux pays partenaires ;
  • la seconde privilégie des traitements purement statistiques, susceptibles d’aller jusqu'à l’annulation des asymétries.
La première démarche repose donc sur des exercices de comparaisons bilatérales des statistiques d’échanges et consiste à entrer dans un grand détail comptable pour identifier successivement chaque source d’asymétrie, en quantifier la responsabilité dans les écarts de mesure et proposer en commun accord une série arbitrée. Cette méthode permet de diviser par trois l’écart de flux miroirs entre les expéditions de la France vers l’UEBL et les introductions de l’UEBL en provenance de la France en 1996 par exemple [21]. Un exercice de même nature, effectué il y a quelques années par Eurostat, avait expliqué de manière assez convaincante, essentiellement par des différences de concepts, l’écart notable de perception du solde bilatéral franco-chinois par les deux partenaires concernés (alors que chacun se considérait initialement comme déficitaire vis-à-vis de l’autre) [22].
Ce type d’exercice permet aux États européens de mieux connaître les méthodologies de leurs partenaires et présente l’avantage de traiter les données du commerce extérieur sur la base d’informations objectives. Toutefois une telle procédure est longue et délicate à mener dans un contexte où les institutions européennes ont besoin de données réconciliées dans les plus brefs délais.
La seconde approche se fonde sur des procédures purement statistiques de traitement de série temporelles ou de modélisations multivariées. Les traitements de séries temporelles consistent à modéliser chaque couple de séries candidates à un niveau de détail de 1200 produits et à retenir les sérieslesplus« stables ». Sicettesolutionrésout complètementlesasymétriesets’avèreassezfacileà mettre en œuvre compte tenu de son caractère systématique, elleprésentel’inconvénientdeperdre l’information contenue dans la série éliminée. En outre, certainsdescritèresdestabilitédessériesqui sont retenus peuvent sembler discutables. Les modélisations multivariées constituent une alternative envisagée. Il s’agit alors d’évaluer les erreursdemesuresurchaquesérieetdeproposerun estimateurdu« fluxréel »àpartirdesfluxmiroirs observés. Lesmodèlesàcomposantesinobservables qui sont à la base de cette approche tirent profit de toutel’informationdisponibleetincorporentmême, sur demande du Comité ad hoc sur les asymétries, l’hypothèse selon laquelle les expéditions sont en généralplusfiablesquelesintroductions.
Citons enfin quelques rares tentatives suivies de réconciliation des flux miroirs effectuées par d’autres organismes. On évoquera à cet égard l’effort appréciable fourni par le CEPII, qui entretient une base opérationnelle (CHELEM) de flux commerciaux harmonisés. L’harmonisation du CEPII consiste en un calcul des flux bilatéraux définis comme des moyennes pondérées des déclarations des pays importateurs et exportateurs, les pondérations (non uniformes) prenant en compte une hiérarchisation des pays selon la fiabilité et la régularité de leurs données statistiques [23]. Cette méthode, justifiée dans l’optique d’un modèle multinational, suscite des critiques de la part des comptablesnationauxdufaitdel’hétérogénéitédes contenus des flux miroirs. Cependant, il faut reconnaîtrelesméritesd’unetelleapprochequi, en principe, devrait permettre de limiter l’espérance mathématiquedeserreurs. Toutefois, elleinduitune redistribution de tout ou partie de l’excédent intra-européensurlerestedumonde.
 
Les difficultés liées au partage volume - prix des échanges
 
 
Toutes les difficultés évoquées jusqu'à présent concernaient la mesure des flux commerciaux en valeur. Or, le problème du partage volume-prix constitue une opération sans doute encore plus délicate, quel’onseproposed’évoquerbrièvement.
Contrairement aux États-Unis et au Japon, qui disposent d’indices de prix du commerce extérieur depuis de nombreuses années, seuls quelques pays de l’UE (Allemagne, Pays-Bas, Finlande) disposent actuellement d’enquêtes par sondage leur permettant de suivre des prix d’exportation ou d’importation (au niveau global, mais pas pour les échanges bilatéraux). Dans les autres États membres, les prix d’échanges sont estimés presque exclusivement sur la base des valeurs unitaires. Celles-ci rapportent les valeurs échangées à leur quantité physique, souvent exprimée par référence au poids des marchandises. Eurostat publie des indices de valeur unitaire au niveau de l’UE et de la zone euro, cette technique de calcul permettant les agrégations d’indices parpays en indices par zones.
La valeur unitaire constitue en général une approximation assez satisfaisante du prix d’un bien élémentaire. Elle est parfaitement compatible avec le traitement systématique de données nombreuses, relatives à des niveaux fins de produits et à une optique d’échanges bilatéraux entre partenaires élémentaires [24]. Toutefois, la valeur unitaire peut être assez éloignée du prix de certains biens, particulièrement dans les secteurs de haute technologie (matériel informatique) et plus généralementpourlesbienscomplexes.
Dans le cas de biens de haute technologie, la difficulté vient du fait que le prix de ces biens n’est à l’évidence pas une fonction croissante de leur quantité physique. Bien souvent, c’est le contraire qui se produit, le prix croissant plutôt avec le degré de miniaturisation. Ainsi, évaluer le prix d’un ordinateurau poids ne semblepas avoir grand sens.
Danslecasd’unbiencomplexe, leproblèmevientde lapriseen compte mal contrôlée desmodifications dupanierdebiensélémentairesconstitutifsdubien complexeparlavaleurunitaire. Eneffet, lorsquela structure des échanges varie, chaque produit élémentaireconservantunprixinchangé, l’indicede valeur unitaire calculé sur le panier de produits est modifié. Demême, unehausseduprixd’unproduit du panier accompagnéed’une baissede saquantité demandée induit une diminution du poids de ce produitdansl’indicedevaleurunitaire. End’autres termes, les valeurs unitaires sont sensibles à la compositionducommerceauseindescatégoriesde nomenclature. Ilpeutenrésulterdesévolutionsdes valeurs unitaires qui ont peu derapport avec celles desprix stricto sensu.
Ajoutons que le degré de comparabilité des valeurs unitaires d’un pays déclarant à l’autre n’est pas parfait.
C’est ainsi que plusieurs tentatives de dépassement des valeurs unitaires ont été effectuées dans la littérature économique.
– Citons par exemple la construction d’indices de prix hédoniques. Si l’on se réfère à la définition donnée par Rosen (1974), ceux-ci s’apparentent aux prix implicites des attributs révélés aux agents économiques à travers les prix observés des produits différenciés et les montants spécifiques des caractéristiques associées à ces produits. La méthode de construction des prix hédoniques consiste à régresser des valeurs unitaires des échanges sur un ensemble de variables explicatives censées capter plus ou moins indirectement les principales caractéristiques des produits. Toute la difficulté réside dans le choix des variables explicatives, les caractéristiques des produits n’étant pas toutes mesurables et quantifiables [25].
– Un second exemple d’alternative aux valeurs unitaires est celui des indices Tornqvist ou Divisia à temps discret. Ces indices sont censés corriger les biais affectant les indices de valeur unitaire agrégés liés aux problèmes d’agrégations sectorielle et géographique [26]. L’indice Tornqvist relatif à un groupedeproduitsetdepaysproducteursestdéfini comme la somme pondérée par la part des valeurs importées à une période donnée des taux de croissance des prix d’importation élémentaires. La différenceentrelestauxdecroissancedel’indicede valeur unitaire à l’importation et de l’indice Tornqvistestassimiléeàunemesuredel’évolution de la qualité de produit due à la recomposition du panier de biens importés parmi les produits et les pays.
Toutefois, ces tentatives de dépassement des valeurs unitaires demeurent la plupart du temps circonscrites au domaine de la recherche ou bien à un secteur très précis de l’économie. En effet, les producteurs de bases de données nombreuses et destinées à être régulièrement mises à jour ont besoin de méthodes simples et rapides pour effectuer le partage volume-prix, dans une optique de production statistique. C’est pourquoi les valeurs unitaires ont sans doute encore de beaux jours devant elles, en dépit de leurs faiblesses bien connues.
Si la mesure des prix des échanges n’a pas encore fait l’objet d’une harmonisation su r le plan communautaire, Eurostat a néanmoins fixé comme priorité la collecte d’indices de prix de production à l’exportation [27]. Plusieurs instituts nationaux, tels l’Insee, développentactuellementcetyped’indices. En outre, Eurostat incite fortement les instituts à engagerdestravauxsur lamesured’indicesdeprix d’importation, mais cette mesure se heurte à des difficultés méthodologiques plus délicates. En tout étatdecause, lestechniquesd’enquêtesparsondage destinéesàcollecterdevraisindicesdeprix(dansun premier temps de production à l’exportation) devraientêtreprogressivementgénéraliséesausein de l’UE. Il est cependant vraisemblable que les valeursunitairescontinuerontd’êtreutiliséespourle partage volume-prix de la plupart des flux d’échanges bilatéraux et dans le cas de données commerciales relatives à des niveaux de produits fins(les problèmes destructureyétant plus limités quedanslecasdebiensplusagrégés).
 
Conséquences pour l’analyse et la politique économique
 
 
Incidence sur le choix des données à privilégier pour l’analyse économique
Au fil du texte, on a souligné l’importance d’une bonne utilisation des données commerciales pour limiter les erreurs d’analyse et d’interprétation. Une maîtrise suffisante des différences conceptuelles d’une source à l’autre peut permettre à l’économiste d’éviter bien des déconvenues en lui faisant opter pour la source adaptée à l’étude qu’il souhaite effectuer.
– C’est ainsi qu’une étude mobilisant des données de flux d’échanges au niveau de la zone euro ou de l’UE doit reposer sur la source communautaired’Eurostat, qui permet l’agrégation des flux d’échanges des États membres, du fait de la comptabilisation des flux commerciaux par pays de provenance. Au contraire, la sommation de flux d’échanges issus de sources nationales conduit à des erreurs notables (doubles comptes), en raison de la comptabilisation de certains flux d’échanges par pays d’origine. Il est à noter que le recours à des bases de données de l’OCDE ou du FMI pose ce genre de problème, puisque ces bases sont alimentées par les sources nationales des États membres de ces organismes.
– De même, il importe que l’économiste connaisse les incertitudes sur la mesure des flux commerciaux dues aux asymétries des flux miroirs. Là encore, la problématique d’une recherche est bien souvent susceptible de le guider dans le choix à privilégier en termes de pays déclarant ou de type de déclaration (expéditions ou introductions). Par exemple, une analyse focalisée sur un pays gagnera sans doute à mobiliser la source nationale correspondante. L’étude de la compétitivité relative de plusieurs États exportateurs sur les marchés d’importation de certains pays appelle quant à elle l’usage préférentiel de déclarations d’importations de ces derniers. Les déclarations d’expéditions des pays exportateurs seraient en effet plus hétérogènes et ne prendraient pas en compte la dimension du coût d’accès aux marchés étrangers. Ceci ne constitue qu’une ébauche de raisonnement hors situation, bien évidemment insuffisante. En réalité, le choix d’une base de données et des options conceptuelles qui en découlent ne peut s’effectuer qu’en ayant bien à l’esprit la problématique générale retenue pour l’analyse à réaliser. En tout état de cause, ce qui importe, c’est que la question de l’adéquation de la source et du type de données commerciales à la question qui va être traitée soit posée explicitement et résolue au mieux par l’économiste.
Conséquences pour la politique économique
Les incertitudes sur la mesure des flux commerciaux ont aussi des répercussions en termes de politique économique et de négociations entre États. Par exemple, le fait de ne connaître le solde de la zone euro qu’avec une marge d’incertitude peut constituer un problème à la fois pour l’appréciation de la situation macro-économique de la zone et pour les relations de cette dernière avec ses grands partenaires commerciaux, en particulier les États-Unis. En effet, un accord des partenaires en présence (États membres de la zone euro ou partenaires commerciaux, selon le contexte) sur la mesure des indicateurs statistiques sensibles pour le débat à mener paraît être un préalable hautement souhaitable. Or, ainsi que l’ont illustré certains exemples, ce préalable n’est pas toujours satisfait [28].
Durant les négociations commerciales entre l’Europe et les États-Unis, plus particulièrement, la difficulté posée lors des débats par l’incertitude pesant sur le solde de la zone euro est accentuée par le fait que la mesure du solde commercial des États-Unis n’est pas non plus très précise. Il s’avère que les incertitudes de mesure sur les soldes commerciaux des États-Unis et de l’Europe conduisent à une surévaluation du déficit américain (via une sous-estimation des exportations américaines) et de l’excédent européen (via l’existence d’un excédent intra-européen par suite du cumul des asymétries sur les échanges intra-UE). Comme on peut l’imaginer, ce type de configuration ne facilite pas le dialogue entre ces deux puissances mondiales. Il est utile de donner quelques évaluations chiffrées des incertitudes pesant sur les soldes commerciaux respectifs des deux partenaires, afin d’en envisager l’impact potentiel sur une négociation commerciale.
– Les ordres de grandeur évoqués pour le solde de la zone euro se situent entre 1,3% et 1,7% du PIB de cette dernière en 1996, c’est-à-dire entre 80 et 140 milliards de dollars environ, les auteurs de ces calculs reconnaissant assez largement que le bas de la fourchette paraît plus probable que l’évaluation haute. Le solde publié par Eurostat et la Banque Centrale Européenne pour 1997 (soit 87 Milliards d’euros) est quant à lui fondé sur une sommation des soldes commerciaux des onze États membres. Dès lors, cette évaluation du solde de la zone euro est sans aucun doute très surestimée. En effet, elle englobe les asymétries de flux miroirs avec les États de l’UE non membres de la zone euro, d’où découle une part d’excédent artificielle. En conséquence, Eurostat a calculé un solde issu de séries « réconciliées » à l’aide d’un modèle économétrique : l’institut communautaire aboutit ainsi à une évaluation de 77 milliards d’euros pour cette même année 1997 [29].
– Du côté américain, il ressort des sources administratives quelesflux decommerceextérieur seraient entachées d’erreurs systématiques allant toutes dans le sens d’une surestimation du déficit commercial global. En janvier 1997, le Foreign Trade Division du Bureau of the Census évaluaitque les exportations américaines étaient sous-estimées dans un rapport compris entre 3 et 10%. Cette sous-estimation paraît essentiellement provenir du fait que, dans une économie libérale, l’administration n’aurait pas de raison de contraindre fortement les entreprises (notamment les PME-PMI) à déclarer des flux d’échanges, tels quelesexportations, quinecomportentpasd’enjeu fiscal. Notonsque, vis-à-visduCanada, leproblème a été réglé de facto par un accord conclu il y a quelques années entre les États-Unis et ce pays, stipulantquelesexportationsdesÉtats-Unisversle Canada seraient comptabilisées à travers les déclarationsd’importationsbilatéralesduCanadaen provenance des États-Unis. Les données d'exportationsverslerestedumonde(horsCanada) seraient quant à elles de qualité médiocre. En l’occurrence, l’examendesfluxmiroirssuggèreque l’ampleur de l’erreur de mesure se situerait plutôt dans lehaut delafourchettefournie par le Foreign TradeDivision du Bureau of theCensus (tableau5).
Plusgénéralement, DouglasetZer(1998)suggèrent quelesoldecourantdesÉtats-Unisseraitfortement biaisé par la sous-estimation de la balance des services. Lechiffred’unesous-estimationprobable de 40 % de l’excédent des services est avancé et confirméparle Bureau of the Census. Si l’on en croit cette évaluation, la correction à effectuer sur le solde courant des États-Unis serait notable. En effet, le déficit de la balance américaine des biens et services serait en fait compris entre 50 et 100 milliards de dollars en 1998 [30], au lieu des 150 milliards de dollarsannoncés.
Il ressort de ces différentes tentatives de chiffrages que les incertitudes affectant le niveau et l’évolution des soldes commerciaux, lorsqu’elles ne sont pas prises en compte, peuvent conduire à des erreurs d’analyse. Il arrive que ce soit le cas lors de négociations commerciales multilatérales. Les soldes commerciaux des États-Unis et de l’Europe ont notamment été sous les feux des débats lors de la crise asiatique, dans les années 1997-1998. Il est intéressant d’évaluer si les discussions et arguments développés alors par les États-Unis ont été ou non significativement influencés par les incertitudes pesant sur la mesure de ces soldes.

Tableau 5
les exportations américaines vues par les flux miroirs
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Tableau 5 : les exportations américaines vues par les flux miroirs Exportations Importations des États-Unis Exportations des Ratio Importationson / mondiales vers les en provenance du monde Importation / mondiales provenant États-Unis vers le monde Ratio Importatiexportation États-Unis (source américaine) exportation des États-Unis (Source américaine) 1995 752 000 770 972 103% 646 950 583 451 111% 1996 795 470 817 818 103% 699 789 622 949 112% 1997 866 668 898 661 104% 765 700 687 581 111% 1998 891 685 944 644 106% 740 216 680 406 109% Source : FMI (DOTS), milliards de dollars courants ; importations CAF, exportations FAB. Les exportations des Etats-Unis issues des sources américaines sous-estiment les flux miroirs (somme des importations en provenance des Etats-Unis pour le reste du monde) d’environ 6% en 1998 (c’est- à- dire 9-3=6%, puisque, dans le tableau, les importations mondiales sont CAF et surestiment les importations FAB d’environ 3%).
FMI (DOTS), milliards de dollars courants ; importations CAF, exportations FAB. Les exportations des Etats-Unis issues des sources américaines sous-estiment les flux miroirs (somme des importations en provenance des Etats-Unis pour le reste du monde) d’environ 6% en 1998 (c’est- à- dire 9-3=6%, puisque, dans le tableau, les importations mondiales sont CAF et surestiment les importations FAB d’environ 3%).


Tableau 6
ajustement des soldes commerciaux entre 1996 et 1998
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Tableau 6 : ajustement des soldes commerciaux entre 1996 et 1998 Monde Paysindustrialisés UE UE États-Unis Japon ADR PECO Amériquelatine Proche etMoyen-Orient Monde - -92,0-28,8* -5,8* -69,4 +45,0 +174,3 +3,8-43,4-45,1 UE - +7,3 +18,1* +7,9* -12,3 +18,8 +47,6 +11,8-7,1-8,9 dont horsintra-UE - - -46,9-13,7 - - - - - - États-Unis +49,1 +2,2 +6,4 +7,0 - +18,9 +44,7-0,6-17,3-0,1 Japon - -41,6-18,1-17,5-16,8 - +30,5-4,3-5,3-11,6 ADR - -132,4-48,1-42,4-41,7-25,1-8,0-3,3-6,8-11,2 PECO - +0,7 +2,0 +7,7-1,3 +0,2 +2,0 +0,6-0,1 +0,3 Amérique latine - +15,4 +2,5 +8,4 +9,0 +4,9 +7,9-0,1-4,9-1,4 Proche et MoyenOrient - +23,0 +7,5 +8,5 +2,4 +12,6 +11,7 +0,4 +1,2-0,4 Source : FMI (DOTS), sauf grisés : Eurostat. Milliards de dollars courants. * y compris commerce intra-zone. Lecture : En colonne se trouvent les pays ou zones déclarants et en ligne les pays ou zones partenaires. La zone « Asie en développement rapide » (ADR) comprend : Chine, Corée du Sud, Taiwan, HongKong, Thaïlande, Indonésie, Malaisie, Brunei, Singapour, Philippines. PECO = pays d’Europe Centrale et Orientale. De 1996 à 1998, le solde bilatéral des États-Unis avec l’ADR, par exemple, a diminué de 41,7 milliards de dollars.
FMI (DOTS), sauf grisés : Eurostat. Milliards de dollars courants. * y compris commerce intra-zone.

La crise des économies asiatiques dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix s’est caractérisée par une forte dépréciation des changes de ces pays. Elle a entraîné un effondrement de leur demande intérieure et une hausse notable de la compétitivité de leurs produits. Par suite, les importations asiatiques ont fortement chuté. Dans le même temps, les exportations de la zone sont restées soutenues, en dépit des fortes contraintes d’offre qui pesaient alors sur l’appareil productif. Il en a résulté une vive progression de l’excédent commercial de la zone.
La question du partage du fardeau de la crise asiatique (débat connu sous la dénomination de « burden sharing ») a alors été posée : quels étaient les pays industrialisés qui, en ouvrant leurs portes aux exportations asiatiques, favorisaient le redémarrage de l’économie mondiale ? Une telle problématique nécessitait une évaluation suffisamment précise des soldes commerciaux de chaque région du monde.
L’examen des ajustements commerciaux globaux de 1996 à 1998 a alors suggéré que les États-Unis (avec 69 milliards de dollars d’accroissement de leur déficit) auraient davantage contribué au « burden sharing » que l’UE, cette dernière enregistrant moins de 30 milliards de dollars de baisse d’excédent, selon la source FMI. Sur cette base, les arguments alors avancés par l’administration américaine plaidaient pour une plus grande ouverture de l’Europe aux produits asiatiques.
Toutefois, cette comparaison rapide repose sur des statistiques de soldes commerciaux dont on a vu qu’elles étaient fragiles à plus d’un titre :
  • il faut tenir compte des asymétries du commerce intra-européen en raisonnant de préférence hors soldeintra-européen(or, les 30 milliards dedollars cités plus haut incluent l’évolution de l’excédent intra-européen);
  • il importe de privilégier la source Eurostat, qui permet d’agréger les soldes des États membres en évitant les doubles comptes; ce n’est pas le cas de la source FMI, qui reprend les données issues des sources nationales ;
  • enfin, il est souhaitable de prendre la mesure des incertitudes sur l’évaluation du déficit américain, notamment en tenant compte des écarts de flux miroirs.
Si, dans un premier temps, on corrige du commerce intra-zone le solde européen obtenu par agrégation des données des douanes nationales (en retenant toujours la source FMI), le creusement du solde de 1996 à 1998 passe de 30 milliards à près de 50 milliards de dollars. En outre, l’ajustement du déficit américain sur la même période est ramené de 69 milliards à environ 50 milliards de dollars en utilisant les flux miroirs. En se cantonnant à ces évaluations, le partage du fardeau de la crise asiatique semble avoir été équitablement supporté par l’Europe et les États-Unis, contrairement à ce que suggérait la première analyse.
Toutefois, ainsi qu’on l’a souligné, l’agrégation des données nationales est une très mauvaise mesure du solde communautaire. Les données d’Eurostat constituent la source statistique appropriée pour ce type d’exercice. Or, les évolutions du solde européen (hors commerce intra-UE) calculées en utilisant ces données ne conduisent qu’à une dégradation de l’ordre de 15 milliards de dollars. Par conséquent, on peut finalement affirmer, mais sur de bonnes bases cette fois, que le solde commercial américain s’est davantage dégradé que le solde européen entre 1996 et 1998. Si les négociateurs commerciaux d’outre-Atlantique avaient voulu utiliser les mouvements de soldes commerciaux dans un argumentaire prônant une plus grande ouverture européenne aux produits asiatiques, il eut fallu qu’ils utilisent les sources statistiques européennes. Cela leur aurait assuré un calcul correct du solde commercial européen. En outre, il se trouve que les chiffrages ainsi obtenus auraient renforcé leur argumentation.
Cependant, un tel emploi des statistiques de commerce dans les débats de politique commerciale reste trompeur. En effet, l’impact commercial direct de la crise asiatique et la problématique connexe du "burden sharing" sont sans doute mieux appréhendés par l’examen des soldes bilatéraux des États-Unis et de l’UE avec la zone en crise. Or, les évolutions de ces soldes tendent à suggérer un partage finalement assez équilibré du fardeau de la crise asiatique entre les deux grandes puissances. Les soldes bilatéraux des États-Unis et de l’UE avec l’Asie émergente en crise se seraient en effet dégradés tous deux d’environ 40 milliards de dollars entre 1996 et 1998. Cet argument aurait pu être utilisé avec profit par les négociateurs européens en réponse à la critique américaine, même si tous ces arguments en termes d’examen des variations de soldes commerciaux demeurent fragiles et sujets à caution.
En tout état de cause, l’utilisation (à tort) de données nationales ou (à raison) de la source Eurostat aurait qualitativement peu influencé le débat d’alors entre les États-Unis et l’UE sur le partage du fardeau de la crise, du fait des configurations chiffrées observées (l’évaluation par la source Eurostat étant moins favorable à la position européenne que le chiffrage erroné obtenu en utilisant les données du FMI). Cela ne signifie pas que ce ne pourrait être le cas dans d’autres circonstances. En effet, l’ampleur des erreurs d’évaluation commises en sommant des flux d’échanges issus de sources nationales illustre les risques d’inversion de diagnostic engendrés par l’ignorance des effets de doubles comptes.
 
Conclusion
 
 
Dans les premières parties de cet article, on a tout d’abord cherché à familiariser le lecteur à la pluralité des concepts utilisés lors de l’élaboration des statistiques commerciales. On a ainsi pu expliquer une partie des écarts de mesure sur les flux et soldes des échanges d’une source à l’autre. En outre, on a détaillé l’origine des différences entre flux miroirs observées au sein même d’une source donnée. Il faut reconnaître que la suppression des contrôles douaniers aux frontières intra-européennes a joué un rôle notable dans la hausse des écarts entre flux miroirs intra-européens en 1993. Enfin, on a évoqué les problèmes délicats posés par le partage volume-prix des échanges.
Dans la dernière partie de l’article, on a souligné pourquoi tous ces aspects statistiques devaient impérativement être connus et pris en compte, par les économistes désireux de réaliser des études de qualité, mais aussi par les représentants des États amenés à analyser des indicateurs commerciaux en vue de statuer sur la politique économique de la zone euro ou de mener des négociations commerciales.
 
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NOTES
 
[(*)]Au moment de la rédaction des premières versions de cet article, les auteurs travaillaient au Bureau des Echanges Extérieurs de la Direction de la Prévision.
[(1)]À cet égard, la richesse des données de flux commerciaux contraste notamment avec la relative rareté des sources d’investissement direct étranger.
[(2)]NB : les autres données de la balance des paiements posent des problèmes encore bien plus aigus.
[(3)]Le passage de l’ordinateur de Belgique en France relève, quant à lui, de la procédure de mesure des flux d’échangesintra-communautairesIntrastat(Cf. infra).
[(4)]Cf. infra sur les questions de champ statistique et se reporterauxcommentairesdestableaux1.
[(5)]Voir plus loin et légende des tableaux 1.
[(6)]Dernière mise à jour : avril 2002, sur la base d’Eurostat (2002-1), datant de mars 2002.
[(7)]Cf. Eurostat (2002-1), chapitre « notes méthodologiquesetsources », page9 :« cettemodification [changement de champ en 1997 pour la France et l’Espagne] entraîne à partir de sa date d’effet un accroissementducommerceintra-UEetuneréductiondu commerceextra-UEqui, pour1995, étaientévaluésà10,6 milliardsd’écuspourlesexportationset1,6milliardd’écus pour les importations. L’effet global induit par cette mesuresurlabalancecommercialedel’Unioneuropéenne avec le reste dumonde sera unediminutionde l’excédent commercialprochede9milliardsd’écus. ».
[(8)]Pour plus de détail, se reporter à l’article de Darracq-Pariès et Pierson, dans ce numéro. Les échanges sans paiement sont normalement réintégrés dans les "biens" de la balance des paiements au titre du travail à façon.
[(9)]Parexemple, jusqu’en1994, lesdouanesfrançaisesetla Banque de France effectuaient des calculs de fabisation selon des taux de fabisation parfois différents (leurs procédures ont été harmonisées depuis 1995) - Cf. Darracq-ParièsetPierson, danscenuméro.
[(10)]Outre l’opération de fabisation, un tel passage au niveau communautaire nécessiterait notamment la connaissance des corrections liées aux opérations sans paiements et aux écarts éventuels en termes de champ territorial, ainsi que celle des flux d’avitaillement et de travail à façon - Cf. Darracq-Pariès et Pierson, dans ce numéro.
[(11)]Source : Eurostat (2002-1), page 8.
[(12)]Ceci peut aller jusqu'à une inversion du solde commercial bilatéral, selon qu’il est mesuré par l’un ou l’autre des pays partenaires. Ainsi par exemple, la Chine et la France se considèrent chacun comme déficitaire par rapport à l’autre. Ce genre de situation ne facilite pas le dialogue entre deux pays partenaires, notamment lors de négociations commerciales.
[(13)]Cette suppression a entraîné la mise en place d’un nouveau mode de collecte de l’information statistique relativeaucommerceentreEtatsmembres :ladéclaration d’échanges de biens, dite déclaration Intrastat. Sur le systèmeIntrastat, voirinfra ainsiqueTyrman(1998-a).
[(14)]Cf. aussi Comité des Statistiques Monétaires, Financières et de Balance des Paiements (1999). Notons que l'impact du système Intrastat sur l'évolution de l'excédent de la balance mondiale à partir de 1994 n'est pas clair. Ni l'accroissement de cette dernière en 1994, ni sa réduction progressive à compter de 1998, ne peuvent être expliqués par l'évolution du solde intra-européen (voir tableau 2 et graphique 1).
[(15)]Source Tyrman (2000). Ce dernier souligne que d’autres pays connaissent des problèmes similaires en dehorsdel’Unioneuropéennedèslorsque lesdéclarations commerciales perdent leur lien avec les formalités douanières. Ainsi les États-Unis (Bureau of the Census) évaluentlasous-estimationdeleursexportationsdansune proportioncompriseentre3et10%-Cf. infra.
[(16)]Source : H. Tyrman (1998-a). Calculs effectués sur des données annuelles relatives à 1996.
[(17)]Toutefois, ce système devra être réformé au moment de la suppression du système de TVA « transitoire », en cours depuis 1993.
[(18)]Soit tous les États membres sauf la France et l’Italie (du fait du couplage des déclarations statistique et fiscale), mais aussi la Grèce, l’Espagne et la Finlande.
[(19)]Sources : Eurostat (1996) et Tyrman (1996 et 1998-a).
[(20)]Source : Tyrman (1998-a).
[(21)]Source : B. Laouisset (2002).
[(22)]Source : présentation orale de H. Tyrman, séminaire Fourgeaud, Direction de la Prévision, 25/11/1998.
[(23)]Pour plus de détail sur le système d’harmonisation du CEPII, on pourra se référer à CEPII (1997).
[(24)]Certaines bases de données détaillent les partenaires commerciaux de manière très fine, ce qui, couplé avec une décomposition sectorielle très désagrégée, conduit à des bases très volumineuses.
[(25)]Exemples d’applications : Gregory et Tearle (1973) et Gray et Martin (1980).
[(26)]Cf. Tornquist (1936), Jorgenson et Griliches (1967), Christensen et Jorgenson (1970), Gollop et Jorgenson (1980), Chinloy (1980) et Aw et Roberts (1986), par exemple. Les indices Tornqvist ont inspiré des travaux ultérieurs sur les indices de prix, notamment ceux de Feenstra(1994)etFeenstra, YanetHamilton(1999).
[(27)]Il s’agit du prix de production de produits destinés à être directement exportés (ce n’est donc pas tout à fait un prix d’exportation).
[(28)]Rappelonsl’exemple dela Franceetde laChine qui, sur la base de leurs statistiques nationales, n’ont pas la même analyse concernant lequel des deux partenaires est déficitaireparrapportàl’autre- Cf. supra.
[(29)]Source : Tyrman (2000).
[(30)]Hypothèse basse : exportations de biens sous-estimées de 5%, balance des services sous-estimée de 20%. Hypothèse haute : exportations de biens sous-estimées de 10%, balance des services sous-estimée de 40%.
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