2002
Économie et Prévision
Origines et conséquence des incertitudes pesant sur le solde commercial de la zone euro
Matthieu Darracq-Pariès
[(*)]
Hélène Erkel-Rousse
[(*)]
En raison de différences conceptuelles entre les sources de données commerciales et de problèmes statistiques liés
notamment au système Intrastat de déclaration des flux d’échanges intra-européens, le niveau et l’évolution du solde
commercial de la zone euro ne sont connus qu’avec une marge d’incertitude. Les deux premières parties de cet article
détaillent les origines principales des écarts de mesure touchant les données d’échanges internationaux, notamment au
sein de l’Union européenne. Ces éléments sont à connaître par l’économiste désireux d’utiliser ce type de données, afin
d’éviter des erreurs d’analyse notables. Ensuite, il est expliqué pourquoi, en tant qu’indicateur des performances de
l’union monétaire européenne et d’enjeu dans les négociations commerciales, le solde des échanges de la zone euro revêt
une importance particulière, notamment dans les relations entre l’Europe et les États-Unis. On rappelle à cette occasion
que les incertitudes statistiques relatives aux données commerciales ne sont pas l’apanage de l’Europe mais sont
également rencontrées chez notre partenaire américain.Mots-clés :
commerce extérieur, flux miroirs, système Intrastat.
Owing to conceptual differences between trade data sources and to statistical problems relating in particular to the Intrastat system
for declaring intra-EC trade flows, the level and performance of the euro-zone trade balance are known only with a margin of
uncertainty. The first two sections of this article explain in detail the main sources of measurement differences affecting data on
international trade, especially within the European Union. This information should be known to any economist wishing to use this
type of data in order to avoid serious analytical errors. It is then explained why, as a performance indicator for European monetary
union and a factor in trade negotiations, the euro-zone trade balance assumes particular importance, especially in relations between
Europe and the United States. At the same time it is pointed out that statistical uncertainties relating to trade data are not the sole
prerogative of Europe but are also to be met with in our American partner.Keywords :
Foreign trade, mirror flows, Intrastat system.
Cet article n’engage que ses auteurs. Nous remercions H. Tyrman pour ses précieux commentaires sur une version antérieure de cet
article, ainsi que Fr. Le Lann pour son assistance statistique et B. Laouisset pour nous avoir renseignés sur certaines évolutions
récentes en matière de statistiques commerciales.
En raison de différences conceptuelles entre les sources de données commerciales et de
problèmes statistiques liés notamment au système Intrastat de déclaration des flux d’échanges
intra-européens, le niveau et l’évolution du solde commercial de la zone euro ne sont connus
qu’avec une marge d’incertitude. Les deux premières parties de cet article détaillent les
origines principales des écarts de mesure touchant les données d’échanges internationaux,
notamment au sein de l’Union européenne. Ces éléments sont à connaître par l’économiste
désireux d’utiliser ce type de données, afin d’éviter des erreurs d’analyse notables. Ensuite, il
est expliqué pourquoi, en tant qu’indicateur des performances de l’union monétaire
européenne et d’enjeu dans les négociations commerciales, le solde des échanges de la zone
euro revêt une importance particulière, notamment dans les relations entre l’Europe et les
États-Unis. On rappelle à cette occasion que les incertitudes statistiques relatives aux données
commerciales ne sont pas l’apanage de l’Europe mais sont également rencontrées chez notre
partenaire américain.
Les s ources de données d’échan ges sont
relativement nombreuses, régulièrement alimentées
et bien documentées. Elles mettent à disposition de
l’économiste des informations précieuses, détaillées
jusqu'à des niveaux de décompositions sectorielle et
géographique remarquablement fins
[1]. Toutefois,
ces diverses sources ne conduisent pas à des
chiffrages identiques des flux d’échanges
internationaux. Bien plus, au sein d’une même
source, lesévaluationsdeséchanges bilatéraux vus
par l’un ou par l’autre des deux États partenaires
commerciaux en présence (flux qualifiés de
« miroirs »)nesontengénéralpaségaux.
Ces écarts de mesure ont deux origines essentielles :
la première provient de différences conceptuelles
dans la définition des flux d’échanges d’une source à
l’autre ; la seconde découle de causes statistiques
assez bien identifiées, résultant surtout d’asymétries
dans les déclarations des partenaires commerciaux.
Les problèmes de mesure des flux commerciaux sont
depuis longtemps bien connus des producteurs de
chiffres ainsi que des économistes spécialisés dans
les analyses des échanges internationaux. Ces
différents acteurs savent combien il est important de
bien maîtriser ces aspects pour correctement utiliser
ce type de données. Toutefois, ces questions
suscitent désormais un intérêt plus large, du fait
qu’elles induisent une marge d’incertitude sur la
mesure de certains indicateurs devenus sensibles,
comme les soldes commerciaux de la zone euro et des
États-Unis.
Le présent article se propose d’expliciter les origines
principales de ces asymétries. La première partie
détaille les différents concepts utilisés dans les
statistiques commerciales. La deuxième expose les
problèmes statistiques constituant les principales
sources d’écarts de mesure d’un pays déclarant à un
autre, en dehors des aspects conceptuels. On se
focalise ici sur le commerce de biens, en
s’intéressant plus particulièrement aux sources
nationales (données douanières, déclarations
Intrastat pour le commerce intra-Union européenne
et ligne « marchandises » en statistique balance des
paiements
[2] ), communautaires (Eurostat) et
d’organismes internationaux comme le FMI ou
l’OCDE. Dans une troisième partie, on aborde les
difficultés liées au partage volume - prix des flux
d’échanges. Enfin, dans une dernière partie, on
évoque certains des enjeux économiques qui
nécessiteraient de disposer d’une évaluation plus
précise du solde commercial de la zone euro en
particulier et des données d’échanges mondiaux en
général.
Les principales différences
conceptuelles de comptabilisation des
flux commerciaux d’une source à
l’autre
Les principales sources de données commerciales
sont : les statistiques nationales (issues des Douanes,
des instituts de statistiques nationaux et des banques
nationales) ; les statistiques communautaires
(calculées par Eurostat pour les quinze États
membres de l’Union européenne - UE) ; les
publications d’instituts internationaux (FMI, OCDE
et ONU par exemple), qui reprennent en général
assez largement les statistiques nationales de leurs
États membres. Les concepts de mesure des flux
commerciaux ne sont pas tous identiques d’une
source à l’autre, ce qui explique certains écarts dans
leur évaluation. Les principales différences
conceptuelles entre sources sont les suivantes.
Comptabilisation par pays d’origine ou par pays
de provenance
Les statistiques du commerce extérieur nationales
d’une part, communautaires d'Eurostat d’autre part,
diffèrent fondamentalement par le mode de
comptabilisation de l’origine (ou de la provenance)
géographique d es flu x commerciau x
intra-européens.
Les statistiques nationales privilégient assez souvent
l’origine géographique des produits importés (c’est
le cas notamment des sources françaises). Le pays
d'origine se définit comme celui pouvant être
considéré comme le lieu de fabrication de la
marchandise. Dans cette optique, un ordinateur
originaire des États-Unis transitant par la Belgique,
où il est dédouané, puis réexporté en France en l’état,
est comptabilisé dans les statistiques nationales de la
Belgique et de la France comme une importation
d’origine américaine. Le concept de pays d’origine
paraît le plus approprié à des fins d’analyse
économique (études de performances en matière de
compétitivité par exemple).
Se devant d’assurer la compatibilité statistique
globale des flux commerciaux au niveau européen,
l’institut communautaire Eurostat ne pouvait pas
reprendre cette logique de pays d’origine pour la
comptabilisation des flux intra-européens, sous
peine de comptabiliser plusieurs fois les flux
d’échanges transitant par plusieurs États membres
de l’UE. En effet, dans notre exemple, l’importation
de l’ordinateur originaire des États-Unis serait en
principe comptée deux fois, une première fois dans
les statistiques belges, une seconde dans les
statistiques françaises. C’est pourquoi Eurostat a
op té pour la co mptab ilisatio n des flu x
intra-européens par pays de provenance. Est défini
comme pays de provenance le dernier pays de l’UE
où la marchandise a fait l’objet de formalités
juridiques non inhérentes au transport (formalités de
dédouanement par exemple). Ainsi, dans l’exemple
précédent, Eurostat enregistre bien l’ordinateur
comme importation de la Belgique en provenance
des États-Unis, mais son passage en France est
enregistré comme une importation de la France en
provenance de la Belgique, dernier État de l’UE à
avoir procédé à des formalités de dédouanement sur
ce produit
[3].
En conséquence, dans les statistiques d’Eurostat, les
importations de la France en provenance du reste de
l'UE sont notablement supérieures à ce qu'elles
apparaissent au vu des statistiques françaises par
pays d’origine. Pour la même raison, les exportations
françaises vers le reste de l’UE sont elles aussi plus
élevées lorsq ue les flux d’échanges sont
comptabilisés par pays de provenance, mais dans
une moindre mesure. Couplée à d’autres causes de
divergence statistique
[4], cette différence de
comptabilisation va jusqu'à se traduire par une
inversion du solde commercial bilatéral entre la
Franceetlerestedel’UEselonquel’onconsidèreles
données douanières nationales, comptabilisées
conformémentaucritèredupaysd’origine, oucelles
d’Eurostat. Ainsi, en1996, selonlasourcenationale,
laFranceapparaîtexcédentairesurlerestedel’UE
pour une trentaine de milliards de francs. Au
contraire, selon Eurostat, notre pays est déficitaire
parrapportàsespartenaireseuropéensd’environ45
milliardsdefrancs(tableaux 1).
En principe, le mode de comptabilisation par pays
d’origine ou de provenance ne devrait affecter que
les soldes bilatéraux, de sorte que l’on n’observe pas
une telle divergence sur la mesure du solde global de
la France selon qu’il est vu par les douanes françaises
(traduit en ancien champ douanier pour être
comparable à la source Eurostat
[5], soit+69MdFen
1996)ouparEurostat(+60MdFlamêmeannée). La
différenced’unedizainedemilliardsdefrancsentre
les deux sources s’explique par d’autres causes
d’écarts, dontlanonpriseencompteàl'époque du
matérielmilitaire(qui représentepourlaFranceun
excédent de 15 MdF en 1996) dans les chiffres
d’Eurostat. Cette cause particulière de divergence
entre les sources française et Eurostat a été réglée
depuis 1997 par l'incorporation du matériel militaire
dans les chiffres d'Eurostat.
Tableaux 1
une comparaison entre les statistiques nationales et communautaires
dans le cas des échanges de la France avec l’Union européenne
Tableaux 1 : une comparaison entre les statistiques nationales et communautaires
dans le cas des échanges de la France avec l’Union européenne
Année 1996 France (source nationale)Nouveau champ * France (Eurostat)
en valeur Exportations Importations Soldes Exportations Importations Soldes
UE 933,0 904,8 28,1 971,8 1 017,1-45,4
Extra-UE 544,9 534,2 10,7 588,5 482,9 105,6
Monde 1 477,9 1 439,0 38,9 1 560,3 1 500,0 60,2
Ecart statistique entre sources nationale et Eurostat(échanges France - UE) -38,8-112,3-73,5 - - -
en %
UE 63,1% 62,9% 72,4% 62,3% 67,8% -75,3%
Reste du monde 36,9% 37,1% 27,4% 37,7% 32,2% 175,8%
Monde 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0%
Ecart en % des échanges de la France avec l’UE 4,2% 12,4% -261,2% - - -
Sources : Chiffres officiels des Douanes (données CVS-CJO) et Eurostat - Données en milliards de francs courants. Comptabilisation CAF-FAB des
échanges. * DOM inclus dans le territoire français dans les statistiques nationales, mais pas dans les chiffres d’Eurostat.
Lecture : la France exporte des marchandises vers l’UE pour un montant de 933,0 MdF selon les statistiques nationales et de 971,8 MdF selon
Eurostat, soit une différence de-38,8 MdF courants. Ceci représente un surplus d’exportations françaises vers l’UE de 4,2% selon Eurostat comparé
aux données françaises. 37,1% des importations de la France ont pour origine le reste du monde selon les statistiques nationales, contre 32,2% pour
Eurostat.
Année 1996* France (source nationale)Ancien champ ** France (Eurostat)**
en valeur Exportations Importations Soldes Exportations Importations Soldes
UE 932,4 900,0 32,4 971,8 1 017,1-45,4
Extra-UE 563,0 526,6 36,4 588,5 482,9 105,6
Monde 1 495,4 1 426,6 68,8 1 560,3 1 500,0 60,2
Ecart statistique entre sources nationale et Eurostat(échanges France - UE) -39,4-117,2-77,8 - - -
en %
UE 62,3% 63,1% 47,1% 62,3% 67,8% -75,3%
Reste du monde 37,7% 36,9% 52,9% 37,7% 32,2% 175,8%
Monde 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0% 100,0%
Ecart en % des échanges de la France avec l’UE 4,2% 13,0% -240,0% - - -
Sources : Chiffres officiels des Douanes convertis en ancien champ (données CVS-CJO) et Eurostat - Données en milliards de francs courants.
Comptabilisation CAF-FAB des échanges. * 1996 est la dernière année pour laquelle les chiffres en source nationale existent à la fois en ancien et
nouveau champs. D'où le choix de cette année. ** DOM exclus du territoire français dans les statistiques nationales, aussi bien que communautaires.
Les données nationales et communautaires de ce tableau sont donc davantage comparables.
Le passage des statistiques françaises de l’ancien au nouveau champ explique l’essentiel de la divergence sur la mesure du solde commercial global
de la France. Il subsiste toutefois un écart d’une dizaine de milliards de francs entre les chiffrages national (68,8 MdF) et communautaire (60,2 MdF)
non imputable à des différences de champ géographique et dû principalement aux facteurs suivants : contrairement aux statistiques nationales,
Eurostat exclut le matériel militaire (responsable de 15 MdF d’excédent en 1996) et tient compte de transactions particulières (réparations et
constructions coordonnées). L’écart lié à ces opérations est significatif pour un pays qui, comme la France, est un centre européen important
notamment dans le domaine de l’aéronautique.
Notons que la prise en compte des DOM dans le territoire français a eu pour principale conséquence de modifier la structure géographique du solde
commercial global de la France. Ainsi, en nouveau champ, 72,4% de l’excédent total dégagé par la France provient du commerce
intra-communautaire; en revanche, en ancien champ, le commerce intra-communautaire ne contribue que pour 47,1% au solde global.
En pratique, les instituts nationaux des États
membres désireux de conserver une
comptabilisation par pays d’origine pour leurs
statistiques propres effectuent des calculs selon les
deux concepts, de manière à pouvoir transmettre à
Eurostat des données intra-communautaires
comptabilisées par pays de provenance, sans perdre
les bénéfices du calcul par pays d’origine. De ce fait,
on ne peut exclure de légers écarts quant à la
définition précise du concept de pays de provenance
selon les États membres, susceptibles d’induire
certaines hétérogénéités dans les statistiques
d’Eurostat.
Quoiqu’ilensoit, lorsqu’ons’intéresseparexemple
àlamesuredusoldecommercialdelazoneeuroou
bien si l’on souhaite plus généralement étudier le
commerce de l’UE ou de la zone euro dans leur
ensemble, il est important de se fonder sur les
évaluationsd’Eurostatetdebannirtoute sommation
dechiffresissusdesourcesnationales, afind’éviter
les doubles comptes. En revanche, la source
communautaire se prête a priori moins aisément à
l’analyse des performances commerciales d’États
membres isolés, particulièrement lorsque ceux-ci
sontfortementréexportateurs(Belgique, Pays-Bas).
Cet usage de concepts différents, lié aux utilisations
qui sont faites des chiffres de flux commerciaux par
les instituts statistiques nationaux et par Eurostat, est
à l’origine des plus importants écarts de mesure entre
ces deux types de sources liés à des différences
conceptuelles. Cependant, d’autres divergences
conceptuelles existent, qui ont des incidences
significatives, quoiqu’en général moins importantes
sur les chiffrages des flux commerciaux.
Les divergences d’enregistrement des
mouvements en vue ou en suite de réparations ou
de construction coordonnée
Un effort notable de respect des règles européennes a
été consenti par les États membres de l’UE sur la base
de comparaisons bilatérales des enregistrements des
mouvements en vue ou en suite de réparations ou de
construction coordonnée. Toutefois, il existe encore
des divergences dans les déclarations des États
membres dues à des comptabilisations différentes
dans les exportations et importations aéronautiques.
Ces différences conceptuelles apparaissent dans le
cas, par exemple, d’avions fabriqués en France et
préalablement exportés à l’étranger qui reviennent
en France pour y être réparés. De même, la
construction coordonnée d’avions dans plusieurs
É tats membres, induisant des échanges
intra-européens de pièces détachées, conduit à des
comptabilisations de flux commerciau x
intra-européens dans certaines sources et pas dans
d’autres. Ces différences conceptuelles constituent
une source d’écart de mesure significative pour la
France, centre européen important notamment dans
l’aéronautique.
Le territoire statistique pris en compte
Le champ territorial pris en compte pour définir un
pays peut légèrement différer d’une source
statistique à une autre. Par exemple, dans les
statistiques de commerce extérieur nationales, les
territoires statistiques de la France et de l’Espagne
ont été modifiés à compter de 1997, pour intégrer
respectivement les départements d’outre-mer
(DOM) et les îles Canaries. Ce faisant, à partir de
l’année 1997, Eurostat s’est aligné sur le nouveau
champ statistique des Douanes françaises et
espagnoles. Cependant, au moment de la rédaction
de cet article
[6], Eurostat n’utilisait toujours pas de
données rétropolées en nouveau champ pour ces
deux pays avant 1997. Il en résulte une rupture des
séries françaises et espagnoles entre 1996 et 1997,
allant de pair avec un effet non négligeable,
notamment sur les soldes de ces deux pays et de l’UE
dans son ensemble
[7]. Or, aumoinspourlaFrance, on
neretrouvepasunetellerupturedanslesstatistiques
douanières, du fait de la mise à disposition par les
Douanesdesériesrétropoléesdepuis 1988.
Dans les statistiques françaises, le champ territorial
des chiffres douaniers différait également de celui de
la balance des paiements jusqu’en 1996. En effet, la
balance commerciale incluait les flux commerciaux
avec les DOM et excluait les échanges réalisés par la
France dans le reste du monde à partir des DOM. Or,
ces échanges avaient toujours été inclus dans le
territoire économique national pris en compte par la
balance des paiements du fait, notamment, de
l’inexistence de contrôle des changes entre la
Métropole et les DOM et TOM (territoires
d’outre-mer). Une correction territoriale était donc
effectuée, ayant pour effet une réduction sensible de
l’excédent du commerce extérieur publié par les
Douanes françaises, dans la mesure où les échanges
de la Métropole avec les DOM et TOM se trouvent
traditionnellement déséquilibrés. À partir de 1997,
les champs géographiques respectifs de la balance
des paiements et des Douanes françaises ont été
harmonisés : dans ces deux sources, le territoire
national se compose dorénavant de la Métropole et
des DOM, tandis que les TOM sont rattachés à
l’extérieur. Eurostat fournit des données françaises
en nouveau champ rétropolées depuis 1995 dans sa
publication « Balance des paiements, statistiques
trimestrielles », thème 2, série B. Ainsi, selon les
publications et les années, les statistiques françaises
d’Eurostat ne sont pas fondées sur le même champ
territorial.
Transfert de biens ou transfert de propriété
Les statistiques douanières (de même que les
déclarations Intrastat, en ce qui concerne les flux
intra-UE) sont établies sur la base des mouvements
de marchandises franchissant la frontière douanière,
pouvant inclure des échanges de biens sans transfert
de propriété. Au contraire, la vision « balance des
paiements » ne se limite pas à une approche
territoriale. Elle s’appuie en effet sur le principe
fondamental du transfert de propriété, c’est-à-dire de
la cession définitive et irréversible entre résidents et
non-résidents. Ainsi la ligne « marchandises
générales » de la balance des paiements diffère du
solde commercial en ce qu’elle ne prend notamment
pas en compte les échanges dits « sans paiements »
comme le travail à façon ou l’avitaillement
[8].
Les méthodes de fabisation
Une partie des importations sont facturées en
comptabilisant, outre le prix de la marchandise, le
coût de fret et d’assurance. Or, fret et assurances sont
des services. Il faut donc corriger les flux
d’importations en en réaffectant une partie aux
échanges de services. Cette opération caractérise la
fabisation, qui transforme les données initiales CAF
(« coût assurance fret ») en données FAB (« franco à
bord », soit hors coûts assurance fret). Les méthodes
de fabisation peuvent différer d’une part d’un État
membre de l’UE à l’autre, d’autre part de la logique
douanière à la logique balance des paiements
[9]. Le
détaildupassagedusoldecommercialCAF-FABàla
balancedesmarchandisesgénéralesFAB-FABétant
effectué au niveau national et repris tel quel par
Eurostat, les statistiques communautaires peuvent
n’êtrepastotalementhomogènesàcetégard.
Remarquons plus généralement que, du fait des
traitements nationaux du passage du solde
commercial à la balance des marchandises générales
en balance des paiements, Eurostat ne maîtrise pas la
règle de passage « agrégée » entre ces deux notions
au niveau communautaire
[10].
Les asymétries de déclarations
commerciales nationales
Au-delà des différences conceptuelles bien
identifiées, les problèmes statistiques affectant la
mesure des flux commerciaux de biens sont
nombreux. Cependant, la question essentielle relève
des écarts entre flux « miroirs », c’est-à-dire entre les
montants des échanges bilatéraux entre deux pays,
selon qu’ils sont déclarés par l’un ou par l’autre. On
sait que les déclarations d’un même flux par deux
pays partenaires (quels qu’ils soient) diffèrent
systématiquement, en raison notamment :
- de la différence entre les mesures de la valeur
statistique à l’arrivée (déclarée CAF par
l’importateur) et à l’expédition (déclarée FAB par
l’exportateur); cet écart est néanmoins très faible en
ce qui concerne les échanges entre pays frontaliers;
- de décalages temporels dans l’enregistrement des
flux : la marchandise étant comptabilisée à son
départ du territoire par le pays exportateur et à son
arrivée par le pays importateur, un décalage
temporel se produit, d’autant plus important que les
deux pays sont plus éloignés. Il en résulte parfois des
valorisations des flux d’échanges différents, par
exemple lorsque le taux de change entre les
monnaies des deux partenaires commerciaux s’est
modifié dans l’intervalle ;
- de la non harmonisation de certains mouvements
particuliers de flux de marchandises, notamment,
dans le cas de l’UE : les ensembles industriels, les
bateaux et aéronefs, les parties de véhicules et
aéronefs, les biens militaires ou encore la réparation
des moyens de transport
[11].
C’est ainsi que, depuis toujours, les balances
bilatérales entre deux pays, mesurées par l’un et
l’autre, ne présentent pas les mêmes soldes
[12].
On remarque plus généralement que les écarts de
flux miroirs entre les échanges mondiaux
s’observent dans tous les postes du compte des
transactions courantes : le monde apparaît déficitaire
vis-à-vis de lui-même (en termes de compte courant)
pour un montant de l'ordre de 130 milliards de dollars
en 2000. Parmi les composantes essentielles du
compte courant figurent les revenus issus de
transactions diverses, qui sont déficitaires d’un peu
plus de 90 milliards de dollars en 2000. En revanche,
on constate un écart statistique de signe opposé sur le
solde de la balance commerciale, qui apparaît
excédentaire de 16 milliards de dollars en 2000.
Cependant une période d’augmentation forte de
l’excédent de la balance commerciale mondiale a été
observée entre 1993et 1995. D’une trentaine de
milliards de dollars au début des années
quatre-vingt-dix, le solde mondial avoisine les 100
milliards de dollars de 1994 à 1997, alors même qu’il
devrait tendre vers l’équilibre (tableau 2).
Tableau 2
la balance courante mondiale n’est pas équilibrée
Tableau 2 : la balance courante mondiale n’est pas équilibrée
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000
Compte courant-109,9-108,0-101,7-60,6-33,9-27,0-14,4 37,4-43,9-92,8-127,5
Biens 26,9 41,3 38,6 67,1 94,8 118,2 99,0 115,0 76,4 46,7 16,4
Services-39,8-44,1-28,1-18,9-6,8-14,5-9,3 1,7-1,9-6,9-21,1
Revenus-66,7-66,7-70,3-64,9-67,5-82,6-72,9-55,1-93,4-101,9-91,5
Transferts-30,4-38,6-41,9-43,9-54,4-48,1-31,2-24,3-25,0-30,7-31,3
Compte de capital 14,8 12,9 19,5 19,0 21,5 18,8 3,7 5,7-14,1-16,6 21,6
Source : IMF Committee on Balance of Payments Statistics, Annual Report 2001, Fonds monétaire international. Milliards de dollars courants.
IMF Committee on Balance of Payments Statistics, Annual Report 2001, Fonds monétaire international. Milliards de dollars courants.
Cette progression temporaire des asymétries au
niveau mondial (suite à une forte réduction à partir de
1998) a coïncidé avec la mise en place du système
Intrastat de déclaration des échanges de biens au sein
de l’UE, suite à la suppression des formalités
douanières et fiscales aux frontières dans la
Communauté
[13]. Or, en 1993, l’excédent de la
balancecommercialedeséchangesintra-européens,
censés être à l’équilibre, a augmenté fortement
(graphique1).
Graphique 1
échanges et solde intra-européens
Eurostat. Milliards d’Ecus courants. Echelle de droite : solde
commercial intra-communautaire. Echelle de gauche : flux
commerciaux.
Les asymétries du commerce extérieur
intra-européen
Après plusieurs années de fonctionnement du
système Intrastat, les asymétries de déclarations
intra-européennes conservent le même ordre de
grandeur : le total des déclarations d’exportations
des États membres excède le total des déclarations
d’importations d’environ 5% de 1993 à 2000
(graphique 1 et tableau 3)
[14].
Eurostat évoque la probable sous-estimation des
importations de l'UE pour expliquer cet écart.
Celui-ci est de 57 milliards d’Euros en 1997, ce qui
représente environ 0,8 % du
PIB de l’Union
européenne
[15] et près des deux tiers de l’excédent
commercial mondial. Quant aux résultats détaillés,
ils sont nettement plus problématiques, puisque 70%
des croisements produits ×pays s'écartent de plus de
50% du flux miroir
[16]. Ces écarts de flux miroirs
touchentleséchangesdetouslespaysdel’Unionet
nesemblentpasêtreconstantsdansletemps. Vusde
la France, les écarts absolus de flux miroirs avec
certains de ses partenaires se sont accentués ces
dernières années. Cette évolution concerne aussi
bien les échanges avec certains des principaux
partenairesdelaFrancecommeleRoyaume-Uniou
l’UEBL (UniondelaBelgiqueetduLuxembourg),
queceuxavecdespartenairesplusmodestes, comme
l’Irlande. Enrevanche, lesfluxmiroirsdeséchanges
commerciauxdelaFranceavecl’Allemagneet, dans
unemoindremesure, l’Italiesonttrèsprochesentre
1993 et 2000. En tout état de cause, les asymétries
constatées entre les déclarations de la France et de
ses partenaires de l’UE considérés dans leur
ensemblenesontpasnégligeables(tableaux3et4).
Au total, les asymétries intra-européennes ont un
impact significatif sur la mesure des soldes
bilatéraux entre pays européens, tant en niveau qu’en
évolution. Ainsi, on peut évaluer le solde
commercial entre la zone euro et l’UE de quatre
façons différentes : en privilégiant les déclarations
des États membres de la zone euro, ou au contraire
celles des pays de l’UE hors zone euro, ou encore les
déclarations d’expédition ou, enfin, les déclarations
d’importations. Selon la méthode choisie,
l’évaluation du solde commercial entre la zone euro
et le reste de l’UE diffère, tant en niveau qu’en
évolution (graphique 2a). L’impact de ces différents
modes de calcul sur la mesure du solde de la zone
euro (hors commerce intra-zone) est non négligeable
(graphique 2b). Même si, qualitativement, les
évolutions sont les mêmes d’un mode de calcul à
l’autre (on retrouve partout une forte baisse du solde
en 1999 et 2000 du fait de la hausse du prix du pétrole
et donc de l’évolution du déficit énergétique), les
écarts d’estimation de la chute enregistrée entre 1998
et 2000 s’élèvent à environ 20 milliards d’euros et
ceux sur le niveau du solde en 2000 atteignent les 30
milliards d’euros.
Tableau 3
écart entre les valeurs déclarées par chaque pays et celles issues de l’agrégation des déclarations
du reste de l’UE (1996)
Tableau 3 : écart entre les valeurs déclarées par chaque pays et celles issues de l’agrégation des déclarations
du reste de l’UE (1996)
Ecart entre déclarations des pays soit en % des exportations Ecart entre déclarations des soit en % des importations de
importateurs (en ligne) avec le de l'UE vers les pays (en pays exportateurs (en ligne) l'UE en provenance des pays
reste de l’UE ligne) : avec le reste de l’UE (en ligne) :
France-10,3-4,9 7,1 3,9
UEBL 0,7 0,6 14,0 11,6
Pays-Bas-5,8-4,7 8,8 5,6
Allemagne-25,3-8,4-1,9-0,6
Italie 0,0 0,0 14,6 11,9
Royaume-Uni-6,1-3,7 4,9 3,4
Irlande-1,5-6,7 2,5 8,3
Danemark 0,5 1,5 5,5 19,2
Grèce-1,0-5,5-0,3-4,4
Portugal-1,2-4,4 0,8 4,4
Espagne-8,8-10,2-1,6-2,3
Suède-3,4-7,4 0,4 0,9
Finlande-0,4-1,8 1,2 5,6
Autriche 1,8 3,7 4,8 14,6
UE-60,8 4,7 60,8 4,7
Source : Eurostat - données des colonnes 2 et 4 en milliards d’écus.
Eurostat - données des colonnes 2 et 4 en milliards d’écus.
Tableau 4
une illustration de l’asymétrie des flux commerciaux recensés par Eurostat :
cas des échanges entre la France et l’UE
Tableau 4 : une illustration de l’asymétrie des flux commerciaux recensés par Eurostat :
cas des échanges entre la France et l’UE
Année 1996 France Union européenne
Exportations Importations Soldes Exportations Importations Soldes
UE 971,8 1 017,1-45,4 - - -
France - - - 1 041,4 904,1 137,3
Ecarts statistiques
+67,6-24,3-92,1 - - -
en MdF (vue de la France)
Sources : Eurostat - Données en milliards de francs courants.
Lecture et commentaires : La France déclare exporter 971,8 MdF vers l’UE, tandis que l’UE déclare importer de la France seulement 904,1 MdF, soit
une différence statistique de +67,6 MdF vue de la France. Les asymétries statistiques apparaissent pleinement au niveau des soldes bilatéraux. En
effet, alors que la France aurait un déficit bilatéral avec l’UE de l’ordre de 45 MdF vu de la France, elle accuserait un déficit supérieur à 137MdF vu de
l’UE. La différence est notable (92,1 MdF) puisqu’elle équivaut à près de 10% des exportations totales bilatérales de la France.
Eurostat - Données en milliards de francs courants.
Dès lors, le passage au système Intrastat,
concomitantavecunehaussedeprèsde 40Md du
soldeintraeuropéen, estconsidérécommel’undes
principaux responsables de l’aggravation de
l’excédent de la balance commerciale mondiale en
1993. Dans la seconde moitié des années
quatre-vingt dix, les augmentations de l’excédent
intra européen ont été de moindre ampleur. Au
niveau macro-économique, les asymétries
bilatérales se répercutent automatiquement sur les
balances des paiements. Les comptables nationaux
rencontrent des difficultés d’insertion des données
danslecomptedurestedumonde, cequilesconduità
procéderàcertainsajustementssurdesinformations
naguèreconsidéréescommeexogènes.
Les origines principales de ces asymétries
Derrière le terme générique d’Intrastat se cachent
des réalités nationales relativement différentes et,
partant, des asymétries statistiques et des problèmes
de degrés divers selon les pays.
Certes, tous les États membres se conforment aux
principes de fonctionnement généraux d’Intrastat.
Les opérateurs remplissent la déclaration Intrastat et
sont identifiés par leur numéro d’identification
TVA. En parallèle, les administrations fiscales
remettent régulièrement la liste et le montant des
acquisitions (importatio ns) et livraiso ns
(exportations) aux services statistiques. Le
recoupement des fichiers de déclarations Intrastat et
des déclarations fiscales est donc théoriquement
possible et permet en principe de contrôler la qualité
des statistiques d’échanges
[17]. Toutefois, la France
etl’Italiesontalléesau-delà, endécidantdefondre
les déclarations Intrastat et fiscales en une
déclarationunique, afindemieuxgarantirlaqualité
des données statistiques de commerce. Les autres
Etats membres, qui n’ont pas fait ce choix, sont
davantage soumis aux risques de non-réponses ou
d’enregistrements de montants commerciaux
erronés.
Graphiques 2
différents modes de calcul du solde de la zone euro avec le reste de l’UE et ainsi du solde de la zone
euro hors intra
Eurostat. Milliards d’Ecus courants.
En outre, les seuils d’exemption, qui dispensent les
petits opérateurs de déclaration Intrastat, diffèrent
selon les États membres. Les contraintes principales
fixées pour la détermination de ces seuils sont que
95 % des échanges en valeur à l’importation commeà
l’exportation soient couverts et que les taux de
couverture par grands groupes de produits soient
suffisamment élevés. En France, au 1er janvier2001,
le seuil d’échanges annuels à partir duquel une
entreprise doit déclarer ses échanges (en
introductions comme en expéditions) s’élève à
environ 100 000 euros. Pour certains autres États
membres, ce seuil est deux fois, voire quatre fois,
plusélevé(Allemagne, Royaume-Uni).
Par ailleurs, les moyens des organismes nationaux
chargés de collecter les statistiques de flux
commerciaux semblent avoir un impact significatif
sur la qualité des données. En France, suite à la
suppression des formalités douanières aux frontières
entre États membres de l’UE, ce sont les Douanes qui
ont été chargées de ce dossier. Dans certains pays, ce
sont les instituts statistiques plutôt que les Douanes
qui ont eu la responsabilité de la collecte des
déclarations Intrastat, avec des moyens non
préexistants, donc souvent inférieurs.
De ces fonctionnements divers résultent des
asymétries dans l’exhaustivité de la collecte, les
délais de publication et, bien entendu, les qualités
relatives des statistiques nationales au sein de l’UE.
Dans la majorité des États membres
[18], des
corrections automatiques sont effectuées sur les
cumuls des déclarations commerciales ventilées par
partenaires, dont on sait qu’elles sont biaisées par
défaut en raison des non-réponses et des effets de
seuils. Ces estimations non harmonisées d’un pays à
un autre (et qui peuvent aller jusqu'à 20% des valeurs
totales pour certains pays) ne peuvent être réparties
au niveau le plus détaillé des nomenclatures des
produits
[19]. Notons que les ajustements sont en
général plus élevés à l’importation qu’à
l’exportation. AinsiqueleremarqueTyrman(2000),
sans ces corrections, l’asymétrie intracommunautaireseraitencoresupérieureauxniveaux
constatés.
Au total, plusieurs facteurs concourent à la
divergence des flux miroirs intra-européens depuis
1993 : des seuils et des modes de contrôle des
déclarations Intrastat spécifiques à chaque État
membre, d’où découlent des taux de non-réponses,
des méthodes d’ajustement et de redressement et
plus généralement des degrés de fiabilité statistique
différents selon les pays.
Toutefois, si les asymétries intra-européennes
semblent provenir principalement des problèmes
statistiques qui viennent d’être évoqués, on ne peut
ignorer que la mise en place du système Intrastat
pourrait également avoir favorisé la fraude à la TVA
depuis 1993. En l’absence de contrôle aux frontières
des échanges de produits au sein du marché unique,
les importateurs ont la possibilité de minorer
délibérément leurs déclarations d’achats à
l’étranger. D e plus, en déclarant comme
exportations des produits en fait non exportés, un
producteur récupérerait indûment la TVA versée sur
ces produits. Ceci constitue une incitation à la
fraude. Rappelons qu’avant la mise en place du
système Intrastat, le remboursement de la TVA était
conditionné par la présentation d’un certificat
délivré par les Douanes au passage à la frontière.
Depuis l’instauration du système Intrastat, il en va
différemment : ce remboursement peut être obtenu
par simple déclaration d’expédition auprès des
services des Douanes, sans qu’aucun contrôle
systématique à la frontière ne soit effectué. Au total,
une intensification de la fraude à la TVA
intra-européenne aurait pour effet d’augmenter
l’excédent intra-communautaire par un biais
statistique à la hausse sur les exportations et à la
baisse sur les importations. Il est bien évidemment
difficile d’évaluer l’ampleur d’un tel phénomène.
Quoi qu’il en soit, des solutions statistiques sont
recherchées dans l’enceinte d’Eurostat depuis
plusieurs années pour traiter les problèmes
d’asymétrie dans les éch ang es intracommunautaires.
Les méthodes de réconciliation
Dans la deuxième partie des années
quatre-vingt-dix, Eurostataenvisagésoitdeneplus
publier de statistiques détaillées intracommunautaires, soit denepublier qu’unseultype
deflux(enl’occurrencelesexpéditions). Or, d’une
part, l’économiste a besoin de données détaillées.
D’autrepart, lechoixautomatiquedesdéclarations
d’expéditions, politiquement indolore, apparaît
cependant statistiquement moins convaincant
qu’une véritable réflexion sur les méthodes
comparées des uns et des autres, aboutissant à une
amélioration des statistiques globales d’échanges
intra-européens. La double déclaration permet en
outredemesurer ledegréd’incertitudedeschiffres
publiés. Cette information est donc d’un intérêt
statistique primordial. En tout état de cause, on ne
peutrésoudrecorrectementunproblèmestatistique
en se bornant à en supprimer un instrument de
mesure. Pourtant, de telles propositions avaient été
faites par la Commission européenne dans le cadre
de l’approche SLIM (
Simpler Legislation for
Internal Market). Un temps, la seconde proposition
avait été appuyée par la Belgique, les Pays-Bas,
l’Allemagne, le Luxembourg et le Portugal (mais
combattue p ar la France)
[20]. Ces mêmes
propositions ont été préconisées par le Comité des
Statistiques monétaires, financières et de balance
despaiements(1999). Toutefois, ellesn’ontàcejour
pasétéretenuesetEurostatparaîts’êtretournévers
uneméthodeplusintéressantedesystématisationde
l’approcheditede« réconciliation »desfluxmiroirs.
Ainsi, un
Comité ad hoc sur les asymétries a été
constitué avec le mandat d’étudier les méthodes de
réconciliationdesstatistiquesintra-européennes.
Deux procédures de réconciliation sont actuellement
envisagées :
- la première vise à limiter les écarts entre flux
miroirs au niveau de nomenclature le plus fin en
mobilisant toute l’information disponible
no tamment en termes de div ergences
conceptuelles) sur les modes de mesure des flux par
l’un et l’autre des deux pays partenaires ;
- la seconde privilégie des traitements purement
statistiques, susceptibles d’aller jusqu'à l’annulation
des asymétries.
La première démarche repose donc sur des exercices
de comparaisons bilatérales des statistiques
d’échanges et consiste à entrer dans un grand détail
comptable pour identifier successivement chaque
source d’asymétrie, en quantifier la responsabilité
dans les écarts de mesure et proposer en commun
accord une série arbitrée. Cette méthode permet de
diviser par trois l’écart de flux miroirs entre les
expéditions de la France vers l’UEBL et les
introductions de l’UEBL en provenance de la France
en 1996 par exemple
[21]. Un exercice de même
nature, effectué il y a quelques années par Eurostat,
avait expliqué de manière assez convaincante,
essentiellement par des différences de concepts,
l’écart notable de perception du solde bilatéral
franco-chinois par les deux partenaires concernés
(alors que chacun se considérait initialement comme
déficitaire vis-à-vis de l’autre)
[22].
Ce type d’exercice permet aux États européens de
mieux connaître les méthodologies de leurs
partenaires et présente l’avantage de traiter les
données du commerce extérieur sur la base
d’informations objectives. Toutefois une telle
procédure est longue et délicate à mener dans un
contexte où les institutions européennes ont besoin
de données réconciliées dans les plus brefs délais.
La seconde approche se fonde sur des procédures
purement statistiques de traitement de série
temporelles ou de modélisations multivariées. Les
traitements de séries temporelles consistent à
modéliser chaque couple de séries candidates à un
niveau de détail de 1200 produits et à retenir les
sérieslesplus« stables ». Sicettesolutionrésout
complètementlesasymétriesets’avèreassezfacileà
mettre en œuvre compte tenu de son caractère
systématique, elleprésentel’inconvénientdeperdre
l’information contenue dans la série éliminée. En
outre, certainsdescritèresdestabilitédessériesqui
sont retenus peuvent sembler discutables. Les
modélisations multivariées constituent une
alternative envisagée. Il s’agit alors d’évaluer les
erreursdemesuresurchaquesérieetdeproposerun
estimateurdu« fluxréel »àpartirdesfluxmiroirs
observés. Lesmodèlesàcomposantesinobservables
qui sont à la base de cette approche tirent profit de
toutel’informationdisponibleetincorporentmême,
sur demande du Comité ad hoc sur les asymétries,
l’hypothèse selon laquelle les expéditions sont en
généralplusfiablesquelesintroductions.
Citons enfin quelques rares tentatives suivies de
réconciliation des flux miroirs effectuées par
d’autres organismes. On évoquera à cet égard
l’effort appréciable fourni par le CEPII, qui
entretient une base opérationnelle (CHELEM) de
flux commerciaux harmonisés. L’harmonisation du
CEPII consiste en un calcul des flux bilatéraux
définis comme des moyennes pondérées des
déclarations des pays importateurs et exportateurs,
les pondérations (non uniformes) prenant en compte
une hiérarchisation des pays selon la fiabilité et la
régularité de leurs données statistiques
[23]. Cette
méthode, justifiée dans l’optique d’un modèle
multinational, suscite des critiques de la part des
comptablesnationauxdufaitdel’hétérogénéitédes
contenus des flux miroirs. Cependant, il faut
reconnaîtrelesméritesd’unetelleapprochequi, en
principe, devrait permettre de limiter l’espérance
mathématiquedeserreurs. Toutefois, elleinduitune
redistribution de tout ou partie de l’excédent
intra-européensurlerestedumonde.
Les difficultés liées au partage volume -
prix des échanges
Toutes les difficultés évoquées jusqu'à présent
concernaient la mesure des flux commerciaux en
valeur. Or, le problème du partage volume-prix
constitue une opération sans doute encore plus
délicate, quel’onseproposed’évoquerbrièvement.
Contrairement aux États-Unis et au Japon, qui
disposent d’indices de prix du commerce extérieur
depuis de nombreuses années, seuls quelques pays
de l’UE (Allemagne, Pays-Bas, Finlande) disposent
actuellement d’enquêtes par sondage leur
permettant de suivre des prix d’exportation ou
d’importation (au niveau global, mais pas pour les
échanges bilatéraux). Dans les autres États
membres, les prix d’échanges sont estimés presque
exclusivement sur la base des valeurs unitaires.
Celles-ci rapportent les valeurs échangées à leur
quantité physique, souvent exprimée par référence
au poids des marchandises. Eurostat publie des
indices de valeur unitaire au niveau de l’UE et de la
zone euro, cette technique de calcul permettant les
agrégations d’indices parpays en indices par zones.
La valeur unitaire constitue en général une
approximation assez satisfaisante du prix d’un bien
élémentaire. Elle est parfaitement compatible avec
le traitement systématique de données nombreuses,
relatives à des niveaux fins de produits et à une
optique d’échanges bilatéraux entre partenaires
élémentaires
[24]. Toutefois, la valeur unitaire peut
être assez éloignée du prix de certains biens,
particulièrement dans les secteurs de haute
technologie (matériel informatique) et plus
généralementpourlesbienscomplexes.
Dans le cas de biens de haute technologie, la
difficulté vient du fait que le prix de ces biens n’est à
l’évidence pas une fonction croissante de leur
quantité physique. Bien souvent, c’est le contraire
qui se produit, le prix croissant plutôt avec le degré
de miniaturisation. Ainsi, évaluer le prix d’un
ordinateurau poids ne semblepas avoir grand sens.
Danslecasd’unbiencomplexe, leproblèmevientde
lapriseen compte mal contrôlée desmodifications
dupanierdebiensélémentairesconstitutifsdubien
complexeparlavaleurunitaire. Eneffet, lorsquela
structure des échanges varie, chaque produit
élémentaireconservantunprixinchangé, l’indicede
valeur unitaire calculé sur le panier de produits est
modifié. Demême, unehausseduprixd’unproduit
du panier accompagnéed’une baissede saquantité
demandée induit une diminution du poids de ce
produitdansl’indicedevaleurunitaire. End’autres
termes, les valeurs unitaires sont sensibles à la
compositionducommerceauseindescatégoriesde
nomenclature. Ilpeutenrésulterdesévolutionsdes
valeurs unitaires qui ont peu derapport avec celles
desprix stricto sensu.
Ajoutons que le degré de comparabilité des valeurs
unitaires d’un pays déclarant à l’autre n’est pas
parfait.
C’est ainsi que plusieurs tentatives de dépassement
des valeurs unitaires ont été effectuées dans la
littérature économique.
– Citons par exemple la construction d’indices de
prix hédoniques. Si l’on se réfère à la définition
donnée par Rosen (1974), ceux-ci s’apparentent aux
prix implicites des attributs révélés aux agents
économiques à travers les prix observés des produits
différenciés et les montants spécifiques des
caractéristiques associées à ces produits. La
méthode de construction des prix hédoniques
consiste à régresser des valeurs unitaires des
échanges sur un ensemble de variables explicatives
censées capter plus ou moins indirectement les
principales caractéristiques des produits. Toute la
difficulté réside dans le choix des variables
explicatives, les caractéristiques des produits n’étant
pas toutes mesurables et quantifiables
[25].
– Un second exemple d’alternative aux valeurs
unitaires est celui des indices Tornqvist ou Divisia à
temps discret. Ces indices sont censés corriger les
biais affectant les indices de valeur unitaire agrégés
liés aux problèmes d’agrégations sectorielle et
géographique
[26]. L’indice Tornqvist relatif à un
groupedeproduitsetdepaysproducteursestdéfini
comme la somme pondérée par la part des valeurs
importées à une période donnée des taux de
croissance des prix d’importation élémentaires. La
différenceentrelestauxdecroissancedel’indicede
valeur unitaire à l’importation et de l’indice
Tornqvistestassimiléeàunemesuredel’évolution
de la qualité de produit due à la recomposition du
panier de biens importés parmi les produits et les
pays.
Toutefois, ces tentatives de dépassement des valeurs
unitaires demeurent la plupart du temps circonscrites
au domaine de la recherche ou bien à un secteur très
précis de l’économie. En effet, les producteurs de
bases de données nombreuses et destinées à être
régulièrement mises à jour ont besoin de méthodes
simples et rapides pour effectuer le partage
volume-prix, dans une optique de production
statistique. C’est pourquoi les valeurs unitaires ont
sans doute encore de beaux jours devant elles, en
dépit de leurs faiblesses bien connues.
Si la mesure des prix des échanges n’a pas encore fait
l’objet d’une harmonisation su r le plan
communautaire, Eurostat a néanmoins fixé comme
priorité la collecte d’indices de prix de production à
l’exportation
[27]. Plusieurs instituts nationaux, tels
l’Insee, développentactuellementcetyped’indices.
En outre, Eurostat incite fortement les instituts à
engagerdestravauxsur lamesured’indicesdeprix
d’importation, mais cette mesure se heurte à des
difficultés méthodologiques plus délicates. En tout
étatdecause, lestechniquesd’enquêtesparsondage
destinéesàcollecterdevraisindicesdeprix(dansun
premier temps de production à l’exportation)
devraientêtreprogressivementgénéraliséesausein
de l’UE. Il est cependant vraisemblable que les
valeursunitairescontinuerontd’êtreutiliséespourle
partage volume-prix de la plupart des flux
d’échanges bilatéraux et dans le cas de données
commerciales relatives à des niveaux de produits
fins(les problèmes destructureyétant plus limités
quedanslecasdebiensplusagrégés).
Conséquences pour l’analyse et la
politique économique
Incidence sur le choix des données à privilégier
pour l’analyse économique
Au fil du texte, on a souligné l’importance d’une
bonne utilisation des données commerciales pour
limiter les erreurs d’analyse et d’interprétation. Une
maîtrise suffisante des différences conceptuelles
d’une source à l’autre peut permettre à l’économiste
d’éviter bien des déconvenues en lui faisant opter
pour la source adaptée à l’étude qu’il souhaite
effectuer.
– C’est ainsi qu’une étude mobilisant des données de
flux d’échanges au niveau de la zone euro ou de l’UE
doit reposer sur la source communautaired’Eurostat,
qui permet l’agrégation des flux d’échanges des
États membres, du fait de la comptabilisation des
flux commerciaux par pays de provenance. Au
contraire, la sommation de flux d’échanges issus de
sources nationales conduit à des erreurs notables
(doubles comptes), en raison de la comptabilisation
de certains flux d’échanges par pays d’origine. Il est
à noter que le recours à des bases de données de
l’OCDE ou du FMI pose ce genre de problème,
puisque ces bases sont alimentées par les sources
nationales des États membres de ces organismes.
– De même, il importe que l’économiste connaisse
les incertitudes sur la mesure des flux commerciaux
dues aux asymétries des flux miroirs. Là encore, la
problématique d’une recherche est bien souvent
susceptible de le guider dans le choix à privilégier en
termes de pays déclarant ou de type de déclaration
(expéditions ou introductions). Par exemple, une
analyse focalisée sur un pays gagnera sans doute à
mobiliser la source nationale correspondante.
L’étude de la compétitivité relative de plusieurs
États exportateurs sur les marchés d’importation de
certains pays appelle quant à elle l’usage préférentiel
de déclarations d’importations de ces derniers. Les
déclarations d’expéditions des pays exportateurs
seraient en effet plus hétérogènes et ne prendraient
pas en compte la dimension du coût d’accès aux
marchés étrangers. Ceci ne constitue qu’une ébauche
de raisonnement hors situation, bien évidemment
insuffisante. En réalité, le choix d’une base de
données et des options conceptuelles qui en
découlent ne peut s’effectuer qu’en ayant bien à
l’esprit la problématique générale retenue pour
l’analyse à réaliser. En tout état de cause, ce qui
importe, c’est que la question de l’adéquation de la
source et du type de données commerciales à la
question qui va être traitée soit posée explicitement
et résolue au mieux par l’économiste.
Conséquences pour la politique économique
Les incertitudes sur la mesure des flux commerciaux
ont aussi des répercussions en termes de politique
économique et de négociations entre États. Par
exemple, le fait de ne connaître le solde de la zone
euro qu’avec une marge d’incertitude peut constituer
un problème à la fois pour l’appréciation de la
situation macro-économique de la zone et pour les
relations de cette dernière avec ses grands
partenaires commerciaux, en particulier les
États-Unis. En effet, un accord des partenaires en
présence (États membres de la zone euro ou
partenaires commerciaux, selon le contexte) sur la
mesure des indicateurs statistiques sensibles pour le
débat à mener paraît être un préalable hautement
souhaitable. Or, ainsi que l’ont illustré certains
exemples, ce préalable n’est pas toujours satisfait
[28].
Durant les négociations commerciales entre
l’Europe et les États-Unis, plus particulièrement, la
difficulté posée lors des débats par l’incertitude
pesant sur le solde de la zone euro est accentuée par le
fait que la mesure du solde commercial des
États-Unis n’est pas non plus très précise. Il s’avère
que les incertitudes de mesure sur les soldes
commerciaux des États-Unis et de l’Europe
conduisent à une surévaluation du déficit américain
(via une sous-estimation des exportations
américaines) et de l’excédent européen (via
l’existence d’un excédent intra-européen par suite
du cumul des asymétries sur les échanges intra-UE).
Comme on peut l’imaginer, ce type de configuration
ne facilite pas le dialogue entre ces deux puissances
mondiales. Il est utile de donner quelques
évaluations chiffrées des incertitudes pesant sur les
soldes commerciaux respectifs des deux partenaires,
afin d’en envisager l’impact potentiel sur une
négociation commerciale.
– Les ordres de grandeur évoqués pour le solde de la
zone euro se situent entre 1,3% et 1,7% du
PIB de
cette dernière en 1996, c’est-à-dire entre 80 et 140
milliards de dollars environ, les auteurs de ces
calculs reconnaissant assez largement que le bas de
la fourchette paraît plus probable que l’évaluation
haute. Le solde publié par Eurostat et la Banque
Centrale Européenne pour 1997 (soit 87 Milliards
d’euros) est quant à lui fondé sur une sommation des
soldes commerciaux des onze États membres. Dès
lors, cette évaluation du solde de la zone euro est sans
aucun doute très surestimée. En effet, elle englobe
les asymétries de flux miroirs avec les États de l’UE
non membres de la zone euro, d’où découle une part
d’excédent artificielle. En conséquence, Eurostat a
calculé un solde issu de séries « réconciliées » à
l’aide d’un modèle économétrique : l’institut
communautaire aboutit ainsi à une évaluation de 77
milliards d’euros pour cette même année 1997
[29].
– Du côté américain, il ressort des sources
administratives quelesflux decommerceextérieur
seraient entachées d’erreurs systématiques allant
toutes dans le sens d’une surestimation du déficit
commercial global. En janvier 1997, le Foreign
Trade Division du Bureau of the Census évaluaitque
les exportations américaines étaient sous-estimées
dans un rapport compris entre 3 et 10%. Cette
sous-estimation paraît essentiellement provenir du
fait que, dans une économie libérale,
l’administration n’aurait pas de raison de
contraindre fortement les entreprises (notamment
les PME-PMI) à déclarer des flux d’échanges, tels
quelesexportations, quinecomportentpasd’enjeu
fiscal. Notonsque, vis-à-visduCanada, leproblème
a été réglé de facto par un accord conclu il y a
quelques années entre les États-Unis et ce pays,
stipulantquelesexportationsdesÉtats-Unisversle
Canada seraient comptabilisées à travers les
déclarationsd’importationsbilatéralesduCanadaen
provenance des États-Unis. Les données
d'exportationsverslerestedumonde(horsCanada)
seraient quant à elles de qualité médiocre. En
l’occurrence, l’examendesfluxmiroirssuggèreque
l’ampleur de l’erreur de mesure se situerait plutôt
dans lehaut delafourchettefournie par le Foreign
TradeDivision du Bureau of theCensus (tableau5).
Plusgénéralement, DouglasetZer(1998)suggèrent
quelesoldecourantdesÉtats-Unisseraitfortement
biaisé par la sous-estimation de la balance des
services. Lechiffred’unesous-estimationprobable
de 40 % de l’excédent des services est avancé et
confirméparle
Bureau of the Census. Si l’on en croit
cette évaluation, la correction à effectuer sur le solde
courant des États-Unis serait notable. En effet, le
déficit de la balance américaine des biens et services
serait en fait compris entre 50 et 100 milliards de
dollars en 1998
[30], au lieu des 150 milliards de
dollarsannoncés.
Il ressort de ces différentes tentatives de chiffrages
que les incertitudes affectant le niveau et l’évolution
des soldes commerciaux, lorsqu’elles ne sont pas
prises en compte, peuvent conduire à des erreurs
d’analyse. Il arrive que ce soit le cas lors de
négociations commerciales multilatérales. Les
soldes commerciaux des États-Unis et de l’Europe
ont notamment été sous les feux des débats lors de la
crise asiatique, dans les années 1997-1998. Il est
intéressant d’évaluer si les discussions et arguments
développés alors par les États-Unis ont été ou non
significativement influencés par les incertitudes
pesant sur la mesure de ces soldes.
Tableau 5
les exportations américaines vues par les flux miroirs
Tableau 5 : les exportations américaines vues par les flux miroirs
Exportations Importations des États-Unis Exportations des
Ratio Importationson /
mondiales vers les en provenance du monde Importation / mondiales provenant États-Unis vers le monde Ratio Importatiexportation
États-Unis (source américaine) exportation des États-Unis (Source américaine)
1995 752 000 770 972 103% 646 950 583 451 111%
1996 795 470 817 818 103% 699 789 622 949 112%
1997 866 668 898 661 104% 765 700 687 581 111%
1998 891 685 944 644 106% 740 216 680 406 109%
Source : FMI (DOTS), milliards de dollars courants ; importations CAF, exportations FAB. Les exportations des Etats-Unis issues des sources
américaines sous-estiment les flux miroirs (somme des importations en provenance des Etats-Unis pour le reste du monde) d’environ 6% en 1998
(c’est- à- dire 9-3=6%, puisque, dans le tableau, les importations mondiales sont CAF et surestiment les importations FAB d’environ 3%).
FMI (DOTS), milliards de dollars courants ; importations CAF, exportations FAB. Les exportations des Etats-Unis issues des sources
américaines sous-estiment les flux miroirs (somme des importations en provenance des Etats-Unis pour le reste du monde) d’environ 6% en 1998
(c’est- à- dire 9-3=6%, puisque, dans le tableau, les importations mondiales sont CAF et surestiment les importations FAB d’environ 3%).
Tableau 6
ajustement des soldes commerciaux entre 1996 et 1998
Tableau 6 : ajustement des soldes commerciaux entre 1996 et 1998
Monde Paysindustrialisés UE UE États-Unis Japon ADR PECO Amériquelatine Proche etMoyen-Orient
Monde - -92,0-28,8* -5,8* -69,4 +45,0 +174,3 +3,8-43,4-45,1
UE - +7,3 +18,1* +7,9* -12,3 +18,8 +47,6 +11,8-7,1-8,9
dont horsintra-UE - - -46,9-13,7 - - - - - -
États-Unis +49,1 +2,2 +6,4 +7,0 - +18,9 +44,7-0,6-17,3-0,1
Japon - -41,6-18,1-17,5-16,8 - +30,5-4,3-5,3-11,6
ADR - -132,4-48,1-42,4-41,7-25,1-8,0-3,3-6,8-11,2
PECO - +0,7 +2,0 +7,7-1,3 +0,2 +2,0 +0,6-0,1 +0,3
Amérique latine - +15,4 +2,5 +8,4 +9,0 +4,9 +7,9-0,1-4,9-1,4
Proche et MoyenOrient - +23,0 +7,5 +8,5 +2,4 +12,6 +11,7 +0,4 +1,2-0,4
Source : FMI (DOTS), sauf grisés : Eurostat. Milliards de dollars courants. * y compris commerce intra-zone.
Lecture : En colonne se trouvent les pays ou zones déclarants et en ligne les pays ou zones partenaires. La zone « Asie en développement rapide »
(ADR) comprend : Chine, Corée du Sud, Taiwan, HongKong, Thaïlande, Indonésie, Malaisie, Brunei, Singapour, Philippines. PECO = pays
d’Europe Centrale et Orientale. De 1996 à 1998, le solde bilatéral des États-Unis avec l’ADR, par exemple, a diminué de 41,7 milliards de dollars.
FMI (DOTS), sauf grisés : Eurostat. Milliards de dollars courants. * y compris commerce intra-zone.
La crise des économies asiatiques dans la seconde
moitié des années quatre-vingt-dix s’est caractérisée
par une forte dépréciation des changes de ces pays.
Elle a entraîné un effondrement de leur demande
intérieure et une hausse notable de la compétitivité
de leurs produits. Par suite, les importations
asiatiques ont fortement chuté. Dans le même temps,
les exportations de la zone sont restées soutenues, en
dépit des fortes contraintes d’offre qui pesaient alors
sur l’appareil productif. Il en a résulté une vive
progression de l’excédent commercial de la zone.
La question du partage du fardeau de la crise
asiatique (débat connu sous la dénomination de
« burden sharing ») a alors été posée : quels étaient les
pays industrialisés qui, en ouvrant leurs portes aux
exportations asiatiques, favorisaient le redémarrage
de l’économie mondiale ? Une telle problématique
nécessitait une évaluation suffisamment précise des
soldes commerciaux de chaque région du monde.
L’examen des ajustements commerciaux globaux de
1996 à 1998 a alors suggéré que les États-Unis (avec
69 milliards de dollars d’accroissement de leur
déficit) auraient davantage contribué au « burden
sharing » que l’UE, cette dernière enregistrant moins
de 30 milliards de dollars de baisse d’excédent, selon
la source FMI. Sur cette base, les arguments alors
avancés par l’administration américaine plaidaient
pour une plus grande ouverture de l’Europe aux
produits asiatiques.
Toutefois, cette comparaison rapide repose sur des
statistiques de soldes commerciaux dont on a vu
qu’elles étaient fragiles à plus d’un titre :
- il faut tenir compte des asymétries du commerce
intra-européen en raisonnant de préférence hors
soldeintra-européen(or, les 30 milliards dedollars
cités plus haut incluent l’évolution de l’excédent
intra-européen);
- il importe de privilégier la source Eurostat, qui
permet d’agréger les soldes des États membres en
évitant les doubles comptes; ce n’est pas le cas de la
source FMI, qui reprend les données issues des
sources nationales ;
- enfin, il est souhaitable de prendre la mesure des
incertitudes sur l’évaluation du déficit américain,
notamment en tenant compte des écarts de flux
miroirs.
Si, dans un premier temps, on corrige du commerce
intra-zone le solde européen obtenu par agrégation
des données des douanes nationales (en retenant
toujours la source FMI), le creusement du solde de
1996 à 1998 passe de 30 milliards à près de 50
milliards de dollars. En outre, l’ajustement du déficit
américain sur la même période est ramené de 69
milliards à environ 50 milliards de dollars en
utilisant les flux miroirs. En se cantonnant à ces
évaluations, le partage du fardeau de la crise
asiatique semble avoir été équitablement supporté
par l’Europe et les États-Unis, contrairement à ce que
suggérait la première analyse.
Toutefois, ainsi qu’on l’a souligné, l’agrégation des
données nationales est une très mauvaise mesure du
solde communautaire. Les données d’Eurostat
constituent la source statistique appropriée pour ce
type d’exercice. Or, les évolutions du solde européen
(hors commerce intra-UE) calculées en utilisant ces
données ne conduisent qu’à une dégradation de
l’ordre de 15 milliards de dollars. Par conséquent, on
peut finalement affirmer, mais sur de bonnes bases
cette fois, que le solde commercial américain s’est
davantage dégradé que le solde européen entre 1996
et 1998. Si les négociateurs commerciaux
d’outre-Atlantique avaient voulu utiliser les
mouvements de soldes commerciaux dans un
argumentaire prônant une plus grande ouverture
européenne aux produits asiatiques, il eut fallu qu’ils
utilisent les sources statistiques européennes. Cela
leur aurait assuré un calcul correct du solde
commercial européen. En outre, il se trouve que les
chiffrages ainsi obtenus auraient renforcé leur
argumentation.
Cependant, un tel emploi des statistiques de
commerce dans les débats de politique commerciale
reste trompeur. En effet, l’impact commercial direct
de la crise asiatique et la problématique connexe du
"burden sharing" sont sans doute mieux appréhendés
par l’examen des soldes bilatéraux des États-Unis et
de l’UE avec la zone en crise. Or, les évolutions de
ces soldes tendent à suggérer un partage finalement
assez équilibré du fardeau de la crise asiatique entre
les deux grandes puissances. Les soldes bilatéraux
des États-Unis et de l’UE avec l’Asie émergente en
crise se seraient en effet dégradés tous deux
d’environ 40 milliards de dollars entre 1996 et 1998.
Cet argument aurait pu être utilisé avec profit par les
négociateurs européens en réponse à la critique
américaine, même si tous ces arguments en termes
d’examen des variations de soldes commerciaux
demeurent fragiles et sujets à caution.
En tout état de cause, l’utilisation (à tort) de données
nationales ou (à raison) de la source Eurostat aurait
qualitativement peu influencé le débat d’alors entre
les États-Unis et l’UE sur le partage du fardeau de la
crise, du fait des configurations chiffrées observées
(l’évaluation par la source Eurostat étant moins
favorable à la position européenne que le chiffrage
erroné obtenu en utilisant les données du FMI). Cela
ne signifie pas que ce ne pourrait être le cas dans
d’autres circonstances. En effet, l’ampleur des
erreurs d’évaluation commises en sommant des flux
d’échanges issus de sources nationales illustre les
risques d’inversion de diagnostic engendrés par
l’ignorance des effets de doubles comptes.
Dans les premières parties de cet article, on a tout
d’abord cherché à familiariser le lecteur à la pluralité
des concepts utilisés lors de l’élaboration des
statistiques commerciales. On a ainsi pu expliquer
une partie des écarts de mesure sur les flux et soldes
des échanges d’une source à l’autre. En outre, on a
détaillé l’origine des différences entre flux miroirs
observées au sein même d’une source donnée. Il faut
reconnaître que la suppression des contrôles
douaniers aux frontières intra-européennes a joué un
rôle notable dans la hausse des écarts entre flux
miroirs intra-européens en 1993. Enfin, on a évoqué
les problèmes délicats posés par le partage
volume-prix des échanges.
Dans la dernière partie de l’article, on a souligné
pourquoi tous ces aspects statistiques devaient
impérativement être connus et pris en compte, par
les économistes désireux de réaliser des études de
qualité, mais aussi par les représentants des États
amenés à analyser des indicateurs commerciaux en
vue de statuer sur la politique économique de la zone
euro ou de mener des négociations commerciales.
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balances commerciales de l’Union européenne et de
l’Union monétaire", note INSEE n°24/G440 du 19 mai, 7 p.
·
Tyrman H. (2000). "Problèmes de mesure du commerce
extérieur de l’Union monétaire", Séminaire recherche sur la
zone euro, Commission européenne, Luxembourg, 27 avril,
11 p.
[(*)]
Au moment de la rédaction des premières versions de cet article, les auteurs travaillaient au Bureau des Echanges Extérieurs de la
Direction de la Prévision.
[(1)]
À cet égard, la richesse des données de flux
commerciaux contraste notamment avec la relative rareté
des sources d’investissement direct étranger.
[(2)]
NB : les autres données de la balance des paiements
posent des problèmes encore bien plus aigus.
[(3)]
Le passage de l’ordinateur de Belgique en France
relève, quant à lui, de la procédure de mesure des flux
d’échangesintra-communautairesIntrastat(
Cf.
infra).
[(4)]
Cf. infra sur les questions de champ statistique et se
reporterauxcommentairesdestableaux1.
[(5)]
Voir plus loin et légende des tableaux 1.
[(6)]
Dernière mise à jour : avril 2002, sur la base d’Eurostat
(2002-1), datant de mars 2002.
[(7)]
Cf. Eurostat (2002-1), chapitre « notes
méthodologiquesetsources », page9 :« cettemodification
[changement de champ en 1997 pour la France et
l’Espagne] entraîne à partir de sa date d’effet un
accroissementducommerceintra-UEetuneréductiondu
commerceextra-UEqui, pour1995, étaientévaluésà10,6
milliardsd’écuspourlesexportationset1,6milliardd’écus
pour les importations. L’effet global induit par cette
mesuresurlabalancecommercialedel’Unioneuropéenne
avec le reste dumonde sera unediminutionde l’excédent
commercialprochede9milliardsd’écus. ».
[(8)]
Pour plus de détail, se reporter à l’article de
Darracq-Pariès et Pierson, dans ce numéro. Les échanges
sans paiement sont normalement réintégrés dans les
"biens" de la balance des paiements au titre du travail à
façon.
[(9)]
Parexemple, jusqu’en1994, lesdouanesfrançaisesetla
Banque de France effectuaient des calculs de fabisation
selon des taux de fabisation parfois différents (leurs
procédures ont été harmonisées depuis 1995) -
Cf.
Darracq-ParièsetPierson, danscenuméro.
[(10)]
Outre l’opération de fabisation, un tel passage au
niveau communautaire nécessiterait notamment la
connaissance des corrections liées aux opérations sans
paiements et aux écarts éventuels en termes de champ
territorial, ainsi que celle des flux d’avitaillement et de
travail à façon -
Cf. Darracq-Pariès et Pierson, dans ce
numéro.
[(11)]
Source : Eurostat (2002-1), page 8.
[(12)]
Ceci peut aller jusqu'à une inversion du solde
commercial bilatéral, selon qu’il est mesuré par l’un ou
l’autre des pays partenaires. Ainsi par exemple, la Chine et
la France se considèrent chacun comme déficitaire par
rapport à l’autre. Ce genre de situation ne facilite pas le
dialogue entre deux pays partenaires, notamment lors de
négociations commerciales.
[(13)]
Cette suppression a entraîné la mise en place d’un
nouveau mode de collecte de l’information statistique
relativeaucommerceentreEtatsmembres :ladéclaration
d’échanges de biens, dite déclaration Intrastat. Sur le
systèmeIntrastat, voir
infra ainsiqueTyrman(1998-a).
[(14)]
Cf. aussi
Comité des Statistiques Monétaires,
Financières et de Balance des Paiements (1999). Notons
que l'impact du système Intrastat sur l'évolution de
l'excédent de la balance mondiale à partir de 1994 n'est pas
clair. Ni l'accroissement de cette dernière en 1994, ni sa
réduction progressive à compter de 1998, ne peuvent être
expliqués par l'évolution du solde intra-européen (voir
tableau 2 et graphique 1).
[(15)]
Source Tyrman (2000). Ce dernier souligne que
d’autres pays connaissent des problèmes similaires en
dehorsdel’Unioneuropéennedèslorsque lesdéclarations
commerciales perdent leur lien avec les formalités
douanières. Ainsi les États-Unis (
Bureau of the Census)
évaluentlasous-estimationdeleursexportationsdansune
proportioncompriseentre3et10%-
Cf. infra.
[(16)]
Source : H. Tyrman (1998-a). Calculs effectués sur des
données annuelles relatives à 1996.
[(17)]
Toutefois, ce système devra être réformé au moment de
la suppression du système de TVA « transitoire », en cours
depuis 1993.
[(18)]
Soit tous les États membres sauf la France et l’Italie
(du fait du couplage des déclarations statistique et fiscale),
mais aussi la Grèce, l’Espagne et la Finlande.
[(19)]
Sources : Eurostat (1996) et Tyrman (1996 et 1998-a).
[(20)]
Source : Tyrman (1998-a).
[(21)]
Source : B. Laouisset (2002).
[(22)]
Source : présentation orale de H. Tyrman, séminaire
Fourgeaud, Direction de la Prévision, 25/11/1998.
[(23)]
Pour plus de détail sur le système d’harmonisation du
CEPII, on pourra se référer à CEPII (1997).
[(24)]
Certaines bases de données détaillent les partenaires
commerciaux de manière très fine, ce qui, couplé avec une
décomposition sectorielle très désagrégée, conduit à des
bases très volumineuses.
[(25)]
Exemples d’applications : Gregory et Tearle (1973) et
Gray et Martin (1980).
[(26)]
Cf. Tornquist (1936), Jorgenson et Griliches (1967),
Christensen et Jorgenson (1970), Gollop et Jorgenson
(1980), Chinloy (1980) et Aw et Roberts (1986), par
exemple. Les indices Tornqvist ont inspiré des travaux
ultérieurs sur les indices de prix, notamment ceux de
Feenstra(1994)etFeenstra, YanetHamilton(1999).
[(27)]
Il s’agit du prix de production de produits destinés à
être directement exportés (ce n’est donc pas tout à fait un
prix d’exportation).
[(28)]
Rappelonsl’exemple dela Franceetde laChine qui,
sur la base de leurs statistiques nationales, n’ont pas la
même analyse concernant lequel des deux partenaires est
déficitaireparrapportàl’autre-
Cf. supra.
[(30)]
Hypothèse basse : exportations de biens sous-estimées
de 5%, balance des services sous-estimée de 20%.
Hypothèse haute : exportations de biens sous-estimées de
10%, balance des services sous-estimée de 40%.