2002
Économie et Prévision
Viabilité des politiques publiques Études de comptabilité générationnelle Présentation générale
Pierre Malgrange
CNRS-Cepremap Paris
André Masson
CNRS-Delta Paris
L'idée première de la comptabilité générationnelle apparaît simple et
bienvenue : ne pas s'arrêter aux mesures instantanées de l'équilibre de la
politique budgétaire ou sociale, comme le déficit courant ou la dette
publique, mais incorporer les engagements de long terme de l'État, qui
tiennent notamment aux droits acquis par les générations actuelles sur le
partage du revenu futur – droits de pension par exemple.
Pourtant, cette comptabilité ne se réduit pas à un simple outil de calcul,
consistant à estimer "à politique inchangée pour les contemporains" le
bilan actualisé de ce que chaque cohorte de naissance, présente ou à venir,
verse à, ou reçoit de la collectivité au cours de son cycle de vie. Les
méthodes d'évaluation varient d'un auteur à l'autre, l'interprétation des
résultats est sujette à controverse, et l'usage même qu'il faut réserver aux
comptes constitue un enjeu socio-politique important. De fait, la
comptabilité générationnelle ne peut être isolée du contexte historique
qui l'a vu naître. Le cas français apparaît à cet égard tout à fait révélateur :
il repose sur un double constat, à la fois nouveau et préoccupant.
Le premier a trait aux niveaux de vie selon l'âge des différentes cohortes.
Depuis la fin des "Trente Glorieuses", on a assisté à une dégradation
relative, voire absolue depuis 1990, du sort des jeunes ménages (salaires
d'embauche, chômage...) et cela par rapport à l'ensemble des autres
générations qui continuent à bénéficier d'une croissance même ralentie de
leurs revenus. Le sort des plus âgés a même connu une amélioration
constante, au point que leur niveau de vie a rejoint, sinon dépassé (pour les
cadres), celui des actifs.
Le second concerne les transferts publics entre générations.
L'augmentation considérable des prélèvements obligatoires aurait
surtout profité aux plus âgés. Aujourd'hui, alors qu'ils ne représentent
encore que le cinquième de la population, les 60 ans ou plus perçoivent
chaque année, sous forme de retraite (13 % du revenu national), santé (4 à
5 %), etc., un total supérieur à ce que reçoit l'ensemble des autres Français,
en éducation (7 %), santé (4 à 5 %), allocations familiales (1,5 %), minima
sociaux, chômage (3 à 4 %), et aides diverses. À l'évidence, le
vieillissement démographique n'explique qu'en partie ce "déséquilibre"
de la redistribution entre les âges ; l'évolution comparée des dépenses
publiques par tête et par âge doit alors permettre de mieux apprécier la
situation relative de chaque cohorte.
Ces deux constats ne relèvent pas du mêmeregistre : le premier est relatifà
l'équité générationnelle, appréciée en termes de bien-être, selon une
approche longitudinale (qui compare les cohortes successives aux mêmes
âges) ou transversale (qui compare les différents âges à une date donnée);
le second conduit plutôt à s'interroger sur la
viabilité à terme des
politiques de transferts, confrontées à l'envolée des dépenses pour les
retraités. Reste que les deux niveaux d'analyse ont souvent été confondus
et que nombre de commentateurs ont cru déceler une relation directe de
cause à effet entre les deux séries d'évolutions. La dégradation du sort des
jeunes générations serait ainsi imputable à l'enrichissement excessif des
générations âgées : fortes de leur poids démographique et de leur pouvoir
électoral, ces dernières accapareraient les ressources de l'État "aux
dépens" de leurs cadettes, provoquant ainsi une dérive incontrôlée des
transferts sociaux en leur faveur
[1].
Il n'est pas indifférent que le premier auteur des comptes, Larry Kotlikoff,
soit un chaud partisan de cette analyse fondée sur la lutte inégale des
générations et qu'il ait forgé cet outil précisément pour étayer une telle
hypothèse, concluant à l'égoïsme des aînés – assimilés à des greedy
geezers qui auraient "trop consommé et trop peu cotisé" (Kotlikoff,
1992). Face au vieillissement démographique, la préoccupation
essentielle de cet auteur concerne bien "l'obsession" du déficit dont
pâtissent les gouvernements ; il dénonce la myopie et le laxisme de
politiques obnubilées par les échéances de court terme, au risque
d’hypothéquer le sort des générations jeunes et futures.
Parce qu'elle revient toujours, en dépit de ses moutures successives, à
comparer les bilans de la redistribution publique pour différentes
cohortes, la comptabilité générationnelle garde encore aujourd'hui la
trace de cette ambiguïté, entre un usage purement comptable – la mesure
de la viabilité des politiques menées – et un objectif normatif – assurer
l'équité entre les générations. Vise-t-elle seulement à fournir, en
complément du déficit courant, une mesure comptable du déséquilibre
temporel des politiques de transfert qui puisse servir de guide, de
garde-fou si l'on peut dire, pour le gouvernement ? Ou permet-elle
également de déterminer la redistribution intergénérationnelle optimale,
en proposant une véritable alternative aux mesures trompeuses du déficit
ou de la dette publique ? Autrement dit, doit-elle privilégier une optique
de coût financier pour la puissance publique, ou procéder plutôt à une
analyse en termes de bien-être ou d'utilité pour le consommateur-épargnant représentatif de chaque cohorte (Diamond, 1996) ?
De la réponse à ces questions dépend non seulement l'interprétation des
résultats obtenus, mais aussi et surtout les choix méthodologiques
effectués en amont (concernant par exemple la valeur du taux
d'actualisation). De là l'existence d'une pluralité de travaux qui se
réclament plus ou moins directement de la comptabilité générationnelle
(CG) mais s'éloignent de sa formulation initiale dans des proportions
éminemment variables, tant par la méthodologie adoptée que par
l'objectif poursuivi. Un effort de clarification et de taxonomie s'avère
donc nécessaire : parmi les études comparant le sort de différentes
générations, comment distinguer celles qui relèvent a priori de la CG de
celles qui lui sont étrangères ? Et comment classer entre elles les études
incluses parmi les variantes de CG ?
On peut adopter pour ce faire une position proche de celle de Diamond
(1996) : la mesure du déséquilibre intertemporel des politiques menées,
d'une part, et l'appréciation des effets de cette redistribution publique sur
les inégalités effectives entre générations, d'autre part, constituent deux
entreprises parfaitement légitimes; mais contrairement à ce que prétend
Kotlikoff lorsqu'il utilise les indicateurs de déséquilibre fournis par les
comptes pour dénoncer l'égoïsme des plus âgés, les deux objectifs, i.e. de
viabilité et d'équité, ne peuvent être menés de front, notamment parce
qu'ils supposent des choix méthodologiques différents : la viabilité
requiert des analyses comptables, en termes de coût financier pour le
gouvernement; l'équité suppose une approche dynamique et subjective,
en termes de bien-être pour le consommateur.
C'est pourquoi nous considérerons dans ce dossier comme relevant seules
de la comptabilité générationnelle (stricto sensu), les études qui se
concentrent sur la viabilité des politiques de transfert, en recourant aux
méthodes appropriées; les autres, qui sortent de ce champ et s'intéressent
davantage aux inégalités effectives entre générations, seront baptisées
alternatives (à la CG). Par ailleurs, on peut classer les études de CG ainsi
définies en trois catégories : la version initiale, soit l’outil introduit par
Kotlikoff et ses collègues (Kotlikoff, 1992; Auerbach et alii, 1994); les
extensions existantes de cette formulation de base, qui cherchent à
corriger certaines de ces limites ; les améliorations possibles de la CG,
non encore réalisées. L'encadré ci-après résume selon différents critères
les principales caractéristiques de chaque type d'études.
André Masson, livre d’abord une présentation simplifiée de la formule
initiale de la CG. Ceci lui permet d'expliciter les hypothèses principales
d'une méthode relativement complexe et de cerner le "noyau dur"
commun à toutes les études de CG, qui inclut la contrainte d’équilibre
budgétaire intertemporel. Les extensions s'introduisent alors de manière
naturelle, comme remède partiel aux insuffisances les plus criantes de la
version initiale ; la multiplicité des variantes existantes, sans que l'on
puisse vraiment isoler une forme canonique, crée cependant un problème
redoutable dans la mesure où les évaluations dépendent beaucoup des
choix effectués – ce qui diminue d'autant la lisibilité des résultats obtenus
et oblige à présenter moult variantes de calcul... L'analyse
méthodologique des études alternatives (existantes ou envisageables) à la
comptabilité générationnelle permet alors à Masson de préciser, a
contrario, ce que les comptes ne peuvent effectivement pas faire, en
montrant que les deux objectifs, de viabilité et d'équité, ne peuvent être
atteints par une même approche : ces études alternatives doivent donc être
vues non comme des substituts, mais plutôt comme des compléments à la
CG, également indispensables pour la décision publique sur le long
terme. Une fois le cadre de la CG clairement délimité, il suggère les
améliorations possibles des comptes, dans une dernière partie largement
exploratoire qui s'inspire de l'approche de Becker et Murphy (1988).
Admettons ainsi que les études de comptabilité générationnelle se
limitent aux approches essentiellement statiques et comptables, en
termes de coût financier pour le gouvernement, qui ne se réfèrent qu'à
l'équilibre budgétaire de long terme ; dans ce cas, elles proposent
seulement des mesures, à caractère forcément virtuel (ou tendanciel), de
la viabilité des politiques de redistribution suivies. Il n'en demeure pas
moins que la version initiale des comptes comporte un biais
systématique, reflet des a priori de son principal auteur mais aussi de
réelles difficultés de mesure : elle se polarise en effet sur la question de la
"juste créance" – droits à la retraite et autres – que les contemporains
peuvent imposer aux générations futures, mais escamote en revanche la
question du "juste héritage" – legs en matière d'éducation,
d'environnement... – qu'ils devraient en retour laisser à ces dernières
(Masson, 2002). Le problème concerne surtout les dépenses publiques
d'investissement (recherche, défense, infrastructures, etc.) dont les fruits
attendus, peu identifiables à des transferts monétaires et difficilement
assignables à telle ou telle génération, sont carrément ignorés.
Encadré : comptabilité générationnelle : variantes et approches concurre
Variante Version initiale Extensions Alternatives
(hors comptabilité générationnelle)
Scénario d’évolution Virtuel : politique actuelle inchangée Virtuel : politique actuelle inchangée Réalistes (ou au moins plausibles)
pour les contemporains pour les contemporains
Contraintes d’équilibre Equilibre budgétaire de long terme Equilibre budgétaire de long terme Comptes équilibrés chaque année
(dette publique actualisée s’annule à l’infini)
Compte des générations Obtenu par solde dans équilibre budgétaire Politique actuelle maintenue indéfiniment Selon scénario d’évolution projeté
futures
Consommations publiques Bénéfices potentiels non redistribués Redistribuées uniformément selon l’âge [Non traitées en général]
Dépenses d’éducation Bénéfices potentiels non redistribués Transferts aux bénéficiaires [Non traitées en général]
Méthode Statique1 Statique1 Dynamique2
Comptable (coût pour le gouvernement) Comptable (coût pour le gouvernement) "Economique" (bien-être du consom
Prospectif Prospectif Rétrospectif (historique) et prospecti
Auteurs (dans ce dossier*) Kotlikoff (1992); Auerbach et alii (1994) Stijns*; Dellis*; Accardo*; Bonnet* Blanchet et Monfort*
Auerbach et alii [1999ed], Raffelhüschen Lenseigne et Ricordeau (1987);
[1999ed ] Tragaki (1988)
Objectif Viabilité des politiques de transfert Viabilité des politiques de transfert Inégalités de bien-être entre les
générations
1 statique : simple projection des transferts (méthode de la cohorte fictive); équilibre partiel, pas d’incidence fiscale, etc.
2 dynamique : simulation de la législation courante; vers équilibre général, modèle d’anticipations et de comportements.
Les extensions récentes de la méthode, auxquelles se rattachent quatre des
contributions de ce dossier, ont ainsi cherché à éliminer les biais ou
incohérences de la version initiale dans deux directions principales :
- la première concerne les "consommations" publiques qu'il semble
effectivement difficile de toutes considérer comme des coûts d'entretien
ou des dépenses à fonds perdus. Les dépenses d'éducation (mais aussi de
santé), qui se retrouvent "incorporées" au capital humain des
bénéficiaires, sont alors assimilées à des transferts à ces derniers. Par
ailleurs, l'exhaustivité des comptes requiert que les autres
consommations publiques, bien que non assignables, soient également
redistribuées, fût-ce selon des procédures conventionnelles ;
- la seconde revient sur les modalités du retour à l'équilibre budgétaire de
long terme : dans la version initiale de la CG, la charge en incombe,
arbitrairement, aux seules générations futures (comme si les droits acquis
par les contemporains étaient intangibles). Il ne s'agit pas seulement d'un
détail technique : l'adoption d'autres conventions de retour à l'équilibre
peut modifier sensiblement les résultats obtenus ainsi que leur
interprétation.
La contribution de Arnaud Dellis consiste en une revue comparée et
commentée de deux exercices internationaux de comptabilité
générationnelle coordonnés l'un par le NBER et l'autre par la Commission
Européenne (
cf. Auerbach
et alii, eds., 1999, et European Commission,
1999). L'auteur insiste particulièrement sur l’importance du choix de
l’indicateur de déséquilibre générationnel et privilégie ce qu’il appelle la
véritable dette publique (ou
Effective Governement Debt,
Raffelhüschen, 1999), soit la mesure, rapportée au
PIB de référence, de la
charge laissée par les générations actuellement en vie aux générations
futures
[2]. Dans le cas de la Belgique, il montre que les résultats varient
fortement selon l'année de référence considérée, se révélant ainsi très
sensibles à des aspects conjoncturels de la politique publique que l'on
préférerait écarter. Il souligne également que la "véritable dette publique"
conduit à un classement des pays européens fort différent de celui obtenu
traditionnellement en fonction de la dette publique courante (rapportée au
PIB).
Jean-Philippe Stijns s’inspire largement de sa contribution à Auerbach
et
alii (1999
ed). Le principal résultat auquel il parvient, en procédant à une
application stricte de la méthodologie originale, est un doublement en
Belgique de la charge nette de chaque génération future par rapport à
celle des nouveau-nés en 1995. Il montre alors par des calculs de
sensibilité que ce chiffre manque de robustesse et doit être considéré avec
prudence. Il remarque de surcroît que de nombreuses critiques, autant de
méthode que fondamentales, peuvent être formulées à l’encontre de la
CG pour conclure que si celle-ci propose incontestablement un
enrichissement par rapport au concept de déficit public, elle ne saurait
constituer une alternative totalement satisfaisante tant qu'elle n'est pas
formulée dans un cadre d’équilibre général intertemporel suffisamment
réaliste
[3].
Le travail de Jérôme Accardo sur le cas français a de même un tour assez
critique. Il présente tout d’abord une formalisation simplifiée, sous forme
d’algorithme, des calculs standards de la CG, qui permet de mettre en
relief les nombreuses hypothèses – souvent fragiles – introduites à chaque
étape. L'application empirique à la France de 1996 le conduit à un ratio de
dette des générations futures très élevé, semblant confirmer le
pessimisme des créateurs de la méthode dans le cas américain. Sa
formalisation lui permet une discussion approfondie de la robustesse des
résultats aux nombreuses hypothèses faites, dont la moindre n’est pas, là
encore, le choix de l’indicateur de déséquilibre générationnel. Il conclut
finalement que la CG peut délivrer des indications précieuses sur les
conséquences financières à moyen et long terme de certaines politiques
budgétaires, mais devient suspecte lorsqu’elle prétend délivrer des
mesures d'inégalité entre les générations présentes et futures.
L’approche de J. Accardo est reprise en détail dans l’étude très minutieuse
de Carole Bonnet. L'auteur utilise un nouvel indicateur baptisé IPL (pour
Intertemporal Public Liabilities, cf. Raffelhüschen, 1999) : ce dernier
correspond effectivement à une sorte de dette publique intertemporelle,
obtenue à partir de la contrainte de budget intertemporelle lorsque l'on
applique la politique actuelle à l'ensemble des générations, présentes
mais aussi futures. Bonnet montre que ce seul indicateur de déséquilibre
IPL peut varier de 1 à 4 selon les diverses conventions que l’on décide
d'adopter, cela pour une même économie (la France de 1996). Parmi les
choix les plus sensibles, citons : le traitement accordé aux intérêts de la
dette publique, la part des consommations publiques que l’on ventile
entre les différentes générations, le sort réservé aux dépenses
d'investissement des administrations, les valeurs des taux d'actualisation
et de croissance de la productivité, etc.
Au total, les extensions de la CG aboutissent en général à des mesures de
déséquilibre plus limitées et plus raisonnables que la version initiale. En
même temps, elles révèlent aussi, à l'expérience, la grande fragilité des
résultats des comptes, véritable vice de forme de la méthode. Les résultats
obtenus pour un même pays apparaissent très sensibles aux valeurs
retenues pour les paramètres-clefs (taux d'intérêt, taux de progrès
technique...) et surtout à l'indicateur de déséquilibre et aux autres
conventions de calcul adoptés. Les indicateurs multiples utilisés dans la
littérature et dans ce dossier ont chacun leur utilité mais adoptent un point
de vue spécifique. Le mieux semble de combiner les informations
fournies par les uns et les autres. Reste que la fragilité des comptes se
manifeste encore sous d’autres formes, comme la sensibilité à l'année de
référence considérée...
Face aux difficultés que rencontre la comptabilité générationnelle, la
tentation peut être forte de "repartir à zéro" en proposant des approches
alternatives. Plutôt que de chercher sans fin à colmater les brèches
laissées par un outil défaillant, il serait préférable de reconsidérer ce que
la théorie économique et les données disponibles peuvent nous apprendre
lorsque l'on veut apprécier les conséquences de la redistribution publique
sur le sort effectif des cohortes successives. Au lieu de se livrer à un
exercice purement comptable, reposant sur une contrainte de budget
intertemporelle, des scénarios d'évolution fictifs et des mesures de
viabilité "virtuelles", on procédera alors à une modélisation dynamique
(si possible en équilibre général) qui considère directement le bien-être
des agents, et on tentera d'échafauder des scénarios plausibles, sinon
réalistes, d'ajustement des dépenses aux recettes courantes : les régimes
sociaux seront équilibrés chaque année future.
Les travaux menés dans cette direction nous intéressent ici moins pour
eux-mêmes que par ce qu'ils nous apprennent sur la comptabilité
générationnelle. Pour la France, on dispose déjà de plusieurs études,
comme Lenseigne et Ricordeau (1997) dans le cas de l'assurance maladie,
ou Tragaki (1998) dans le cas de la retraite. Par rapport à ces dernières, qui
demeurent pour l'essentiel des exercices comptables, la contribution de
Didier Blanchet et Jean-Alain Monfort marque un progrès important et
constitue une tentative parmi les plus abouties vers une approche
dynamique. Traitant prioritairement du système de retraite français et de
ses réformes possibles, ces auteurs introduisent certains effets d’équilibre
général dans le cadre d’un modèle de croissance (de long terme) à deux
classes, qui incorpore une fonction de production et une formalisation
simplifiée du fonctionnement du marché du travail. Ensuite, au lieu de se
focaliser sur "l’équité des transferts" en référence à la neutralité
actuarielle, ils comparent directement le bien-être des cohortes
successives tout au long de leur cycle de vie et montrent que les
conclusions obtenues quant au sort des différentes générations dépendent
tant de la mesure instantanée de bien-être retenue (niveau de vie absolu,
relatif…) que du critère d'équité privilégié (longitudinal, transversal, ou
d'équité des transferts).
Les mérites respectifs des travaux de CG et des approches alternatives
doivent être bien précisés. Menées à leur terme, ces dernières
représenteraient certes des entreprises beaucoup plus ambitieuses, avec
des coûts théoriques (modélisation des comportements) et empiriques
(données rétrospectives pour simuler la législation courante)
particulièrement élevés, mais devraient permettre de mesurer l'effet de
certaines politiques de transfert sur les inégalités de bien-être entre
cohortes ou "l'équité" entre générations ; par comparaison, cet objectif
apparaît clairement inaccessible aux études de CG, telles que nous les
avons définies. Mais, en contrepartie, ces analyses dynamiques de
bien-être ne sont plus adaptées pour apprécier globalement le
déséquilibre intergénérationnel ou la viabilité des politiques actuelles :
elles n'en proposent que des mesures très indirectes et en outre partielles
(ignorant le plus souvent les dépenses d'éducation, par exemple).
Finalement, Kotlikoff n'aurait donc pas eu complètement tort... Si l'on
oublie les interprétations incontrôlées des résultats de la
CG qu'il propose
en termes d'équité générationnelle, force est d'admettre que cet auteur a
forgé dès le départ, avec ses collègues, l'outil adapté pour apprécier la
viabilité globale à terme des politiques de redistribution suivies. Mais il
apparaît clairement que les comptes, pour remplir cet objectif, pourraient
encore bénéficier d'importantes
améliorations. L'approche, quelque peu
hybride, suivie par Becker et Murphy (1988) apparaît à cet égard
particulièrement instructive. Contrairement à Kotlikoff, les deux auteurs
concluent que toutes les générations américaines, présentes ou à venir,
sortent gagnantes de la redistribution publique
[4]... Leurs conclusions
importent moins, cependant, que la méthode utilisée pour y parvenir.
Celle-ci s'écarte des comptabilités existantes sur deux points essentiels :
- les dépenses publiques d'éducation y sont traitées, ni comme une
consommation publique (non affectée), ni comme de simples transferts
dont bénéficieraient élèves et étudiants, mais comme des investissements
en capital humain pour ces derniers, ce qui conduit à reposer la question
du "juste héritage" en faveur des générations suivantes ;
- le scénario d'évolution fictif qui sert de référence n'est pas la poursuite
de la politique actuelle, mais plutôt le prolongement d'un trend structurel
(supposé) de la redistribution publique, l'idée étant de "purger" la
politique actuelle de ses aspects les plus conjoncturels (ou spécifiques à
certaines générations) pour obtenir des résultats plus robustes, moins
sensibles aux particularités de l'année considérée.
Que retenir de ce périple à travers les études de CG, de la version initiale à
ses extensions, des alternatives aux améliorations possibles ? Au-delà des
vices et vertus des comptes, des avatars que recèle le concept d'équité
générationnelle appliqué au vécu concret des générations historiques, ou
encore des inquiétudes suscitées par le vieillissement démographique,
l'apparition de ce nouvel outil de mesure semble bien correspondre à une
nouvelle ère de la responsabilité, souvent soulignée. À l'image de
Saint-Augustin, les anciens n'étaient comptables que de leurs fautes
personnelles dans la quête de leur salut; l'émergence de l'État-providence
a fait de nous des êtres sociaux, liés les uns aux autres par des obligations
et responsabilités mutuelles; mais aujourd'hui, nous nous percevons tout
autant comme des êtres "générationnels", qui doivent assumer les charges
et les héritages laissés par nos prédécesseurs et prendre à notre tour des
décisions lourdes de conséquences pour les générations suivantes, en
matière d'environnement, d'assurance sociale ou de dette publique
comme dans d'autres domaines…
·
Auerbach A.J., Gokhale J. et Kotlikoff L.J. (1994). "Generational Accounting : A
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[(1)]
C f. l e s a n a l y s e s
a lar m iste s de Pre sto n
(1984) ou de Longman
(1985) dans le cas des
États-Unis.
[(2)]
Dans le cas des systèmes
de retraite par répartition, la
mesure s'apparente ainsi à la
n o t i o n d 'é q u i v a l e n t
patrimonial net agrégé des
droits à la retraite (rapporté
au
PIB de l'année) : elle
suppose encore que les
d ro i ts " ac q u is " p a r le s
c o n t e m p o r a i n s s o n t
intégralement conservés.
[(3)]
La position de Stijns
d i f f è r e a i n s i d e s
conventions adoptées dans
cette présentation générale.
[(4)]
Ce résultat apparemment
s u r p r e n a n t d e l 'a p p r o c h e
beckerienne s'explique par le fait
que la redistribution publique
permet de lever la contrainte de
liquidité imposée par des marchés
qui interdisent de laisser une dette
derrière soi (
i.e. d'emprunter sur
les ressources de sa descendance)
ou de co ntracter de m anière
crédible avec ses jeunes enfants
s u r l e m o d e : " j e t 'é d u q u e
aujourd'hui, à charge pour toi de
subvenir à mes besoins plus tard,
q u a n d j e s e r a i v i e u x ". L e s
tra n sf er ts p u b lic s c o m m e la
ret rait e ap pa rai sse nt P are to -
améliorants, dans la mesure où ils
permettent au moins un retour
collectif sur les investissements,
individuellement et socialement
profitables, effectués dans le
capital humain des enfants (
cf.
Masson, 2002).