2002
Économie et Prévision
Croissance, transferts et inégalités entre générations
Didier Blanchet
[(*)]
Jean-Alain Monfort
[(*)]
Des données rétrospectives de revenu par âge et génération sont couplées avec les résultats d’un modèle de simulation du
système de retraite pour retracer des trajectoires longues de niveau de vie par cohorte, pour discuter l’existence de
phénomènes de générations « favorisées » et pour analyser les conséquences par âge et génération de différents scénarios
de réforme des retraites. L’identification de générations favorisées suppose une approche relative de la notion de
bien-être et dépend de la définition choisie pour cette notion de bien-être relatif. Si l’on mesure le bien-être par la position
relative instantanée dans la hiérarchie des revenus, on observe que certaines générations ont bénéficié d’un haut niveau de
vie relatif durant leurs années d’activité et de la montée des taux de remplacement retraite pour leurs périodes de retraite.
Si ces taux sont maintenus, les générations plus récentes ne bénéficieraient plus que du second de ces deux avantages.
S’ils sont réduits et si les retraites bénéficient d’indexations moins généreuses, on retournerait à des profils d’inégalités
par âge comparables à ceux des années 1950 à 1960. L’article examine le rôle correcteur éventuel de compléments de
retraites préfinancés. En revanche, il ne discute pas le rôle que pourrait jouer un relèvement de l’âge de la retraite.Mots-clés :
retraites, démographie, équité intergénérationnelle.
Retrospective data for income by age and generation are combined with the results of a pension-scheme simulation model to trace
long-term living-standard trajectories by cohort, to discuss the existence of "favoured" generation phenomena and analyse the
impact by age and generation of various pension reform scenarios. Identification of favoured generations presupposes a relative
approach to the concept of welfare and depends on the definition chosen for this concept of relative welfare. If we measure welfare
by the instantaneous relative position on the income hierarchy, we observe that some generations have benefited by a relatively
high standard of living during their working lives and by the rise in replacement rates for their retirement. If these rates are
maintained, more recent generations will enjoy only the latter advantage. If they fall and if pensions are indexed less generously,
we shall return to inequality profiles by age comparable to those of the 1950s and 1960s. This paper examines the potentially
compensatory role of prefunded supplementary pension schemes. However, it does not discuss the role that might be played by a
rise in the age of retirement.Keywords :
Pensions, demography, intergenerational equity.
Ce texte est une adaptation de D. Blanchet et J.A. Monfort (2000). Il n’engage que ses auteurs. Nous remercions G. Fache pour la
traduction du texte original et A. Masson pour ses observations. Toutes les erreurs restent les nôtres.
Des données rétrospectives de revenu par âge et génération sont couplées avec les résultats d’un
modèle de simulation du système de retraite pour retracer des trajectoires longues de niveau de vie par
cohorte, pour discuter l’existence de phénomènes de générations « favorisées » et pour analyser les
conséquences par âge et génération de différents scénarios de réforme des retraites. L’identification
de générations favorisées suppose une approche relative de la notion de bien-être et dépend de la
définition choisie pour cette notion de bien-être relatif. Si l’on mesure le bien-être par la position
relative instantanée dans la hiérarchie des revenus, on observe que certaines générations ont bénéficié
d’un haut niveau de vie relatif durant leurs années d’activité et de la montée des taux de remplacement
retraite pour leurs périodes de retraite. Si ces taux sont maintenus, les générations plus récentes ne
bénéficieraient plus que du second de ces deux avantages. S’ils sont réduits et si les retraites
bénéficient d’indexations moins généreuses, on retournerait à des profils d’inégalités par âge
comparables à ceux des années 1950 à 1960. L’article examine le rôle correcteur éventuel de
compléments de retraites préfinancés. En revanche, il ne discute pas le rôle que pourrait jouer un
relèvement de l’âge de la retraite.
Parmi les outils permettant d’évaluer les
phénomènes de redistribution intergénérationnelle,
la méthode de la comptabilité générationnelle
(Auerbach, Gokhale et Kotlikoff, 1991) a focalisé
une attention importante au cours des dernières
années et l’on dispose maintenant d’applications ou
de tentatives d’application à de nombreux pays.
Cette approche constitue un outil utile pour le
chiffrage des déséquilibres potentiels associés aux
évolutions démographiques qui sont prévues pour
les décennies à venir. Mais il est aussi admis qu’elle
reste un outil complexe, fragile et qui ne donne
qu’u ne image au mieux p artielle de ces
déséquilibres. On ne reviendra pas ici sur la
sensibilité de la méthode à divers détails de mise en
œuvre, largement illustrée par d’autres contributions
à ce numéro. On en soulignera en revanche trois
limites de fond.
La première est le fait que la méthode résume ces
déséquilibres à l’aide d’au plus un indicateur par
génération, qui est un indicateur de bilan actualisé
des versements effectués et des prestations reçues,
par chaque génération, au titre du ou des systèmes de
transferts analysés. On ne contestera évidemment
pas que le recours à des indicateurs synthétiques soit
un objectif légitime, mais il ne doit pas faire perdre
de vue l’intérêt de comparaisons plus fines, par
exemple sur le détail des âges auxquels les agents
perdent ou gagnent à tel ou tel scénario de réforme du
système de transferts, au delà de l’évaluation globale
du solde final de ces pertes et de ces gains. Cette
observation est particulièrement importante dans le
cas d’individus à qui les marchés financiers n’offrent
que de faibles possibilités de lisser ces pertes ou
gains sur leurs cycles de vie.
Ce besoin d’une approche moins globalisante que
celle de la comptabilité générationnelle (CG) est
également vrai dans le cas des générations futures,
pour lesquelles la méthode est encore plus
synthétique puisqu’elle ne propose qu’un indicateur
de bilan unique global pour l’ensemble de celles-ci,
qui est le bilan de la génération à naître à la date
d’établissement du compte. C’est là notre deuxième
remarque de fond : cette convention revient à
supposer que ce n’est qu’à partir de cette génération
que s’appliqueraient l’ensemble des ajustements
nécessaires à l’établissement d’un régime
permanent de long terme. Or on peut souhaiter des
évaluations plus réalistes s’appuyant sur des
scénarios d’ajustement progressifs des barèmes de
con tributio ns et prestations, calendriers
d’ajustement qui sont précisément l’enjeu d’une
bonne part des débats sur l’avenir des retraites.
La dernière observation est que cette focalisation sur
les bilans par générations oriente directement vers
l’évaluation des écarts à une norme particulière
d’équité intergénérationnelle, celle de l’équivalence
actuarielle entre cotisations et prestations. Pour
reprendre la formule de Sen selon laquelle l’équité se
définit nécessairement comme égalité de quelque
chose, on dira que la position implicite des
défenseurs de la CG est que ce dont il faudrait viser
l’égalité en matière intergénérationnelle consiste
précisément en ces bilans actualisés de transferts ou,
de manière à peu près équivalente, les taux de
ren dement interne associés aux flu x
contributions/prestations. Cette norme d’équité
n’est certes pas à rejeter d’entrée de jeu. Elle est la
traduction au niveau intergénérationnel du principe
de justice commutative ou contributive qui joue un
rôle important dans la logique de notre système de
protection sociale et elle peut parfois constituer un
guide intéressant pour la réforme des retraites - voir
par exemple les scénarios de remontée de l’âge de la
retraite au rythme de la hausse de l’espérance de vie
mis en place dans certains pays (Vernière, 1999), qui
sont une application partielle d’un tel principe. Mais,
outre que l’égalité parfaite de ces rendements ou de
ces bilans est en général inatteignable en régime non
permanent, cette norme n’est évidemment pas la
seule qui soit envisageable (Fleurbaey et Michel,
1993; Kessler et Masson, 1995; Blanchet, Lenseigne
et Ricordeau, 1996). Le concept d’équité
intergénérationnelle, comme l’équité tout court, est
un concept à plusieurs facettes qu’il est donc
réducteur de résumer à un indicateur unique.
C’est pour répondre à ces limites que cet article
adopte une approche différente de la comparaison
des trajectoires économiques des générations, en
proposant des visualisations complètes et
systématiques de ces trajectoires, qui permettent de
varier les points de vue sur le caractère « favorisé » ou
« défavorisé » des générations successives.
Évidemment, par rapport aux approches de CG, un
coût est associé au fait de ne pas s’appuyer sur des
indices par génération synthétiques : la quantité
d’information à visualiser en est considérablement
accrue. Pour ce faire, l’option retenue est celle d’un
recours systématique à des visualisations
tridimensionnelles des effets d’âge, de génération et
de période-dites surfaces de Lexis- permettant
d’apprécier en une seule fois les trajectoires relatives
des différentes générations les unes par rapport aux
autres
[1]. L’apport de cette méthodologie sera testé
sur une simulation d’une réforme-type du système de
retraite, plus ou moins inspirée de la réforme de 1993
du régime général, complétée par un scénario de
mise en place de compléments de retraite
préfinancés par capitalisation.
La projection des effets de ces réformes sera poussée
relativement loin, à l’horizon d’un siècle. Comme il
est usuel dans ce type d’exercice, il ne s’agit pas
d’établir des prévisions à un horizon aussi lointain,
mais simplement de se donner un horizon assez
éloigné pour pouvoir observer le déploiement
complet des conséquences potentielles des scénarios
retenus. L’incidence de ces réformes sera par
ailleurs établie sur la base d’une maquette de
simulation du système de retraite et de quelques unes
de ses interactions avec la croissance économique
générale qui reprend la logique générale d’un
modèle présenté antérieurement dans la même revue
(Blanchet, 1990).
Le recours à cette maquette répondra incidemment à
une quatrième critique fréquemment adressée à la
comptabilité générationnelle, qui est de n’être
qu’une comptabilité en équilibre partiel. Sur ce
point, notre réponse restera cependant assez
sommaire, la modélisation retenue restant très en
deçà de l’état de l’art en matière de simulation des
interactions retraite/croissance
[2]. En bref, le modèle
présenté ici consistera en (1) une projection
démographique complétée par une description des
diverses composantes du système de retraite, dont
une partie pourra mener à une accumulation
spécifique de capital (dans des scénarios de recours à
la capitalisation) ; (2) une fonction de production
permettant d’évaluer l’impact du changement des
conditions démographiques et d’accumulation de
capital sur l’intensité capitalistique et la
rémunération relative des facteurs et enfin (3) une
équation simple du marché du travail autorisant
l’existence d’un chômage structurel ou transitoire.
La projection des trajectoires futures des générations
actuellement actives ou retraitées sera aussi
comp létée en amont par d es évaluations
rétrospectives. Cette dimension rétrospective des
trajectoires de revenu a été introduite parce qu’il est
clair que la trajectoire des revenus passés est un
élément à prendre en compte pour bien mettre en
perspective les transferts à venir en faveur de telle ou
telle génération. Les rétropolations de séries qui ont
été effectuées remontent à environ 1945-1950 et
donc à la période de mise en place de l’actuel système
de sécurité sociale : cela veut dire que les premières
gén ératio ns pour lesquelles des profits
générationnels complets seront disponibles seront
les générations 1925-1930.
Ces générations se trouvent correspondre à ces
générations qu’on qualifie parfois de « favorisées »
ou de générations du welfare (Thomson, 1989; voir
aussi, dans le même esprit, les travaux de Chauvel,
1998). Ces générations seraient celles qui ont
bénéficié des allocations familiales à l’époque où
elles étaient les plus élevées en proportion du revenu
national, et elles n’ont pas eu à financer des dépenses
de retraite ou de santé élevées à la génération de leurs
parents, étant donné les bas niveaux d’espérance de
vie de ces derniers, de leurs faibles droits à retraite ou
encore de leur propension encore limitée à recourir
au système de soins. Et ces générations du bien-être
bénéficient maintenant de transferts de retraite dans
une phase où leur montant a été encore peu affecté
par les restrictions que pourraient appeler, pour les
années à venir, les évolutions démographiques.
D’autres facteurs extérieurs au système de
protection sociale peuvent aussi avoir contribué au
renforcement de l’avantage relatif de ces
générations : de très bas niveaux de chômage, des
taux d’intérêts réels négatifs pendant des périodes
d’inflation élevée qui ont permis un accès facile à la
propriété.
Le présent papier ne proposera pas un chiffrage
exhaustif de ces différents éléments. Il tentera
néanmoins d’apporter quelques éclairages - en partie
critiques - sur cette thèse, en montrant comment
l’identification de générations « favorisées » s’avère
sensible aux critères de bien-être retenus.
L’article est org anisé comme suit. No us
présenterons d’abord la structure du modèle de
projection, en distinguant les trois composantes
principales que sont (a) la modélisation du système
par répartition et des autres dépenses sociales, (b) la
modélisation de l’épargne incluant celle qui pourrait
se faire au sein de fonds de pension (ou d’un fonds de
réserve) et (c) le bouclage macro-économique
déterminant l’évolution du produit par tête et
l’équilibre du marché du travail. Puis nous
résumerons brièvement comment ont été construites
les données rétrospectives que ces projections
prolongent.
Nous présenterons ensuite trois groupes de résultats
visant à analyser les conséquences de réformes-type
du système de retraite inspirées de la réforme de
1993, mais supposées étendues à l’ensemble des
salariés et pour l’ensemble de leurs salaires : les trois
groupes de résultat concerneront donc un scénario de
statu quo dit « sans réforme », une simulation dite
« réforme simple » sans appel à la capitalisation
complémentaire et enfin une simulation dite
« système mixte » où l’introduction de la réforme de
type 1993 est compensée par la mise en place d’un
système par capitalisation complémentaire. Les
simulations se situent toutes, en revanche, à âge de la
retraite inchangé.
Projection des retraites par répartition
et des autres dépenses sociales
L e mod èle s’appu ie su r des projectio ns
démographiques reproduisant approximativement
les projections réalisées en 1994 par l’Insee (Dinh,
1994), que les projections plus récentes (Brutel,
2001) n’ont pas fondamentalement remises en cause.
Elles utilisent les mêmes hypothèses concernant les
tendances de mortalité, plus optimistes que ce
qu’elles étaient dans le passé : les projections passées
sous- estimaient généralement les augmentations de
l’espérance de vie qui furent observées par la suite
(Vallin, 1993). La durée de vie moyenne est
supposée augmenter à la hauteur de 90 ans pour les
femmes et de 82 ans pour les hommes d’ici 2050. Le
scén ario de fécondité est un scénario de
remplacement des générations à long terme, avec
une période de transition de vingt ans entre le niveau
initial et le niveau de fécondité de remplacement (de
2,1 enfants par femme). Ces projections faites par
l’Insee incluaient aussi des hypothèses concernant
l’immigration avec un flux d’environ 50 000
migrants par an. Cette hypothèse n’a pas été
réintroduite dans le présent exercice : la projection
est donc une projection à solde migratoire nul.
Sur ces projections de populaton globale, le modèle
applique des taux d’activité exogènes et constant les
taux d’activité par sexe et âge l(s, a, t) étant supposés
fixés à leur niveau initial de t0 =1990 sur l’ensemble
de la période de projection.
Sur cette base, le modèle projette l’évolution des
retraites par répartition en recourant à l’hypothèse
d’un régime unique fictif, hypothèse utilisée dans
d’autres études (Malabouche, 1987; Vernière, 1990
a et b). Ses règles sont une stylisation des règles qui
prévalent dans le Régime Général, supposées
étendues à toute la population et à l’ensemble des
revenus d’activité, au lieu de ne concerner que la part
des salaires inférieure au plafond de la sécurité
sociale. La retraite est calculée en multipliant le
nombre d’années de cotisation par un « taux
d’annuité » et un salaire de référence qui, jusqu’en
1993, était calculé comme une moyenne des salaires
obtenus sur les dix meilleures années de la carrière
passée du travailleur. Les scénarios avec réforme
appliqueront ensuite à ce système fictif deux des
trois principaux changements introduits dans le
régime général en 1993. Ces trois principaux
changements étaient la modification des règles
d’indexation pour les retraites déjà liquidées, la
modification des règles utilisées pour calculer le
salaire de référence (progressivement calculé sur les
25 meilleures années de carrière au lieu des dix
meilleures années) et une modification des
conditions nécessaires pour bénéficier du taux
normal d’annuité dès 60 ans. Notre analyse va se
concentrer plus spécifiquement sur les deux
premières dispositions. La troisième n’était pas
supposée avoir d’impact important à court terme
(Blanchet et Marioni, 1996) et renvoie à la question
générale de l’augmentation de l’âge de la retraite,
maintenant venue au premier plan suite au rapport
Charpin (Commissariat Général du Plan, 1999),
mais qui ne sera pas développée ici.
Supposer que cette réforme du régime général est
représentative de réformes qui pourraient ou
auraient pu être appliquées à tout le système français
est évidemment une simplification très forte,
puisque nous savons déjà que l’adaptation des
régimes spéciaux ou complémentaires peuvent
suivre des logiques différentes ou au moins se
produire à des vitesses différentes. Il s’agit donc
d’une hypothèse d’école dans un travail qui se veut
surtout méthodologique. Cette précaution à l’esprit,
nous pouvons détailler plus précisément les
équations décrivant ce système de retraite fictif :
- on note p(s, a, t) le niveau de retraite des individus
de sexe s avec l’âge a, à la date t;
- pour les individus déjà retraités à la période t- 1, la
retraite est calculée par révision du niveau de
pension à l’âge a-1 et la période t- 1 selon laformule :
-
- où tindex mesure le degré d’indexation des pensions
sur le salaire net moyen w. Une valeur de 1
impliquera une indexation complète sur le salaire net
- retardé d’un an pour conserver un modèle récursif).
Une valeur de 0 reproduira le cas d’une indexation
limitée aux prix, étant donné le fait que le modèle,
travaillant en francs-ou en euros- constants,
neutralise le taux d’inflation ;
- pour les individus qui prennent leur retraite à la date
t, la retraite est calculée selon la règle simplifiée
suivante :
-
- où l(s, a- k, t - k) est la séquence des taux d’activité
passés dont la somme donne le nombre moyen
d’années de contribution au système dans la
génération t- a, et où D est la durée sur laquelle est
calculé le salaire de référence auquel la retraite est
proportionnelle (D = 10 ans sous les conditions
initiales, 25 ans après que la réforme ait
complètement produit ses effets).
Cette formule est appliquée séparément pour chaque
sexe compte tenu de leurs écarts de taux d’activité et
de salaires. Le coefficient de proportionnalité α est
aussi différencié selon le sexe, pour résumer l’effet
d’un certain nombre de prestations non contributives
qui sont, soit réservées explicitement aux femmes
(prime pour les années où elles ont élevé des enfants)
ou qui leur profitent plus que proportionnellement :
ceci inclut à la fois les conséquences de l’existence
d’un niveau minimum des retraites et le rôle des
pensions de réversion (dont la modélisation exacte
aurait nécessité une simulation spécifique de la
dissolution des couples par le décès) et qui ont été
pris en compte de cette manière très fruste. Dans
l’ensemble, sous les conditions courantes, le taux
d’annuité « effectif » appliqué aux hommes a été
évalué à 1,4 pour cent, ce qui est à peu près le taux
réellement appliqué par le régime général (une année
de contribution supplémentaire conduit à une
augmentation des droits à la retraite qui se monte à
1,4 % du salaire de référence). Le même taux
« effectif » pour les femmes, estiméselon des données
empiriques sur le niveau moyen des retraites se
monterait à 2,1%.
Une fois calculées, les retraites par âge et sexe à la
date t sont agrégées et un taux de cotisation uniforme
θ sur les salaires bruts pour les individus qui
travaillent à cette date est calculé en divisant le
montant total des retraites par la masse salariale
totale.
Cette projection des retraites et du taux de cotisation
associé est finalement complétée par une projection
approximative des autres prestations sociales. Ces
dernières sont également financées par des
cotisations proportionnelles assises sur les salaires et
sont regroupées en deux catégories : les allocations
chômage et les autres types de prestations
(c’est-à-dire principalement l’assurance maladie et
les allocations familiales). Les allocations de
chômage totales sont proportionnelles au nombre
total d’individus au chômage (voir ci-dessous sa
détermination) avec un niveau par chômeur indexé
sur les salaires nets (toujours retardés d’un an). Le
montant agrégé des allocations de chômage à la date
t est donc :
La formule utilisée pour les autres prestations est très
similaire, sauf que le montant total des allocations est
supposé proportionnel à la population totale, soit :
Ces deux montants d’allocations permettent la
détermination des deux taux de cotisations
spécifiques, θu et θ qui, combinés avec le taux de
0 cotisation au système par répartition, donnent la
relation finale entre salaires brut et net :
Retraites par capitalisation et épargne
globale
Concernant les retraites préfinancées, nous partons
de l’observation qu’elles sont quasi-inexistantes
dans l’état actuel du système de retraite. Si nous
notons kf (s, a, t) le montant total de capital
accumulé dans des fonds de pension à l’âge a et à la
date t par les individus de sexe s, nous partons donc,
à la date t avec k s a t f ( , , ) 0= pour tout a. Ensuite
0 0 nous supposerons que si les individus commencent à
accumuler de tels fonds ou, de manière équivalente, à
investir dans un fonds de réserve, cette accumulation
sera faite selon une fractionθf t( ) du salaire courant
w (s, a, t) net de cotisations sociales.
Cette fraction a donc été supposée ne dépendre que
du temps, sans composante ni d’âge ni de génération.
Cette approximation simplifie fortement le modèle :
elle dispense d’une modélisation des anticipations à
long terme des individus. Elle n’est pas forcément si
irréaliste qu’il n’y paraît, car d’une génération sur
l’autre, deux effets de sens contraire se superposent.
Les générations qui sont actuellement proches de la
fin de leur cycle de vie active devraient avoir besoin,
toutes choses égales par ailleurs, d’un effort
d’épargne plus intensif pour préfinancer un montant
donné de retraite additionnelle. Mais ce montant à
financer est plus limité pour ces générations que pour
les générations plus jeunes, puisqu’elles vont
aborder la retraite sous des conditions moins
défavorables. L’hypothèse revient donc à supposer
que ces deux effets se compensent. Il en résulte que,
pour les individus dont l’âge est inférieur à l’âge de la
retraite au moment t, le modèle suppose l’équation
suivante d’accumulation dans le fonds de pension :
où rt est le rendement du capital et u(s,a, t) le taux de
chômage par sexe et âge.
Après la retraite, ce stock de capital est
progressivement consommé. On a supposé que les
retraites distribuées par les fonds de pension sont
seulement indexées sur les prix et qu’elles sont
réévaluées chaque année sur la base de la mortalité
courante plutôt que sur la base de la mortalité
attendue. Ces deux hypothèses ne sont pas
irréalistes. Plus discutable sera l’hypothèse que les
niveaux de pension sont calculés séparément pour
chaque sexe sur la base de leur propre espérance de
vie
[3]. Si
Ï€ (
s, a, t) est la fonction de survie courante,
la prestation versée par le fonds est alors :
et la fonction de désaccumulation associée est :
les deux équations étant appliquées séparément pour
chaque sexe.
La modélisation de l’accumulation de capital dans
l’économie ne peut cependant pas se limiter à cela.
Puisque les fonds de pension ou systèmes
équivalents sont considérés comme inexistants au
début de la projection et peuvent le demeurer dans
des scénarios où ces fonds ne se développent pas, le
modèle a besoin d’une autre forme d’épargne pour
expliquer l’accumulation au niveau macro-économique. Plusieurs possibilités existent. L’une
serait de supposer que cette épargne obéit elle aussi à
un motif de cycle de vie, même si elle n’est pas
canalisée institutionnellement par des fonds de
pension. Cette hypothèse ne semble pas être la plus
pertinente : les taux de remplacement actuellement
offerts par les systèmes de retraite par répartition
restent suffisants pour dispenser une bonne part de la
population d’une épargne de cette nature. Une autre
possibilité serait d’invoquer des motifs de
précaution plus généraux, ou de supposer que
l’épargne répond plutôt à un objectif de transmission
intergénérationnelle.
Un problème que soulève cette dernière hypothèse
est que nous savons que ce comportement de
transmission intergénérationnelle est hautement
concentré. Pour rendre compte de cette réalité, on a
ici recours à un modèle cambridgien à deux classes.
On fait ainsi l’hypothèse d’une première classe de
salariés pour lesquels nous ne supposerons aucun
motif de legs et, jusqu’à maintenant, aucun besoin
d’épargne du type cycle de vie grâce aux taux de
remplacement élevé proposés par les systèmes par
répartition. Nous supposerons de plus que si cette
classe développe un comportement d’épargne
retraite dans le futur, ce sera exactement celui qui lui
sera imposé par des fonds de pension ou le fonds de
réserve sans autre épargne retraite additionnelle, que
ceci soit dû à un phénomène de myopie individuelle
ou à cause des coûts d’entrée sur le marché des
capitaux.
La seconde classe sera celle des agents qu’on
qualifiera, pour faire vite, de « capitalistes ». Puisque
l’étude de cette catégorie d’agents n’est pas notre
intérêt primordial ici et étant donné notre but de
garder à ce modèle toute la simplicité possible, nous
décrivons son comportement de la façon très simple
suivante : K t c ( ) sera le montant total de capital
détenu par cette classe à la date t. À la datet, il est par
0 hypothèse équivalent au stock de capital total K t( ).
0 Puis l’évolution de ce capital est, à chaque période,
gouvernée par l’équation :
qui signifie que le comportement d’épargne de cette
classe consiste simplement à réinvestir à taux
constantσ le revenu brut de ce capital,δétant le taux
de dépréciation. L’hypothèse que l’épargne est une
fraction du revenu brut plutôt que net, est introduite
pour éviter les problèmes techniques dans la
situation (peu probable) où la croissance
éco nomique et le rend ement du capital
diminueraient à tel point que le revenu de capital net
en deviendrait négatif.
Cette représentation de l’épargne est naturellement
très sommaire mais elle a quelques avantages, qui
justifient son utilisation. Elle est a priori plus
plausible que l’hypothèse d’une population
uniforme partageant le même comportement
dynastique avec une prévoyance parfaite. Ensuite, la
dynamique de ce type de modèle est bien connue à
long terme. Nous savons que, dans cette classe de
modèles, l’accumulation de capital à long terme ne
dépend que du comportement de la classe qui a le
plus fort taux d’épargne, en l’occurrence celle des
cap italistes, de sorte que le s eul impact
macro-économique à long terme du développement
d’un fonds de pension sera un changement dans la
structure du capital (moins de Kc et plus de Kf ), un
résultat qui paraît relativement réaliste et dont on
notera d’ailleurs qu’il reproduit le résultat
d’équivalence ricardienne sur la neutralité globale
du système de retraite, par un mécanisme qui est
cependant très différent. Dans l’approche
ricardienne, la neutralité résulte de mouvements de
compensation directe entre épargne retraite et
épargn e destinée à la transmissio n
intergénérationnelle, compensation supposée valoir
pour chaque agent. Ici elle résulte de compensations
entre les évolutions du capital détenu par les deux
classes d’agents, avec un phénomène d’éviction
partielle des détenteurs initiaux du capital par les
fonds de pension, un phénomène auquel on s’attend
assez naturellement : si les fonds de pension se
développent sans effets à long terme sur
l’accumulation globale, ce sera bien qu’on aura
assisté à une rerépartition du patrimoine national
entre investisseurs traditionnels et fonds depension.
Jouer sur le paramètre σ permet en tout cas de
retrouver facilement les cas typiques qui sont
généralement pris en considération dans les débats
concernant les pensions : si σ =1, cela signifie que
tout revenu du capital est réinvesti et la convergence
vers la règle d’or qui assure l’identité à long terme
entre rendement actuariel du système de retraite par
répartition et des systèmes préfinancés par
capitalisation. Nous savons donc immédiatement
que le développement de systèmes préfinancés ne
sera avantageux à long terme que siσ < 1, ce qui est la
situation dans laquelle nous nous placerons.
Évidemment, cet avantage de long terme sera à
mettre en balance avec le coût immédiat que
représente, pour les salariés, le fait de consentir à un
effort d’épargne supplémentaire.
Salaires, marché du travail et revenu
net disponible
Une fois explicitées nos deux sources
d’accumulation de capital, nous pouvons générer des
séries de stock de capital total K(t). En face de ce
stock de capital total, l’offre totale d’emploi est
déterminée par les tendances démographiques et les
taux d’activité. Notons L(t) cette main-d’œuvre. Elle
sera affectée par un taux de chômage moyenu t( )qui
inclura deux composantes, une composante
structurelle exogène u t * ( ) et une composante
transitoire résultant d’une flexibilité imparfaite du
salaire.
Cette dernière composante est modélisée de la façon
suivante. À la date t, on hérite d’un niveau de salaire
brut moyenw t b ( )- 1. Étant donné le stock de capital
K(t) et la fonction de production qui est CES avec
progrès technique augmentant le travail à taux
exogène g(t), on calcule le salaire moyen brutw t * ( )
qui correspondrait au taux de chômage structurel. Il
est comparé au salaire de t - 1 augmenté des progrès
de productivité et l'on suppose un processus
d’ajustement partiel du second sur le premier.
L’équation d’ajustement s’écrit :
qui signifie que les salaires sont parfaitement
élastiques vers le haut et imparfaitement élastiques
vers le bas-avec un coefficient μ-, la première
hypothèse étant introduite pour éviter les situations
de suremploi. Ceci mène à un niveau de salaire
moyen qui détermine la demande de travail et donc le
taux de chômage global à la date t. Salaire moyen et
chômage global sont ensuite convertis en salaires et
taux de chômage par âge selon la dernière
distribution connue de ces deux variables par âge.
Une intégration plus fouillée des caractéristiques
économiques et démographiques du marché du
travail aurait nécessité un traitement plus satisfaisant
que cette désagrégation ad hoc : par exemple, une
meilleure séparation entre effets de génération et de
période sur les salaires serait utile, au lieu de
supposer que la structure par âge des salaires ne
dépend que d’effets de période et d’âge. Il est aussi
probable qu’une augmentation donnée du taux de
chômage global n’a pas forcément des effets
identiques pour toutes les tranches d’âge : des
raisonnements de type insider-outsider ou des
modèles de file d’attente justifieraient un impact
relatif plus fort du taux de chômage global sur celui
des plus jeunes. Une plus forte vulnérabilité des
travailleurs plus âgés est aussi envisageable même
si, pour la France, elle a plutôt pris la forme d’un
recours aux sorties anticipées du marché du travail.
Une analyse intégrée de tous ces aspects est
cependant hors du champ du présent exercice et nous
avons préféré coller à des règles simples de
proportionnalité qui constituent des approximations
acceptables au premier ordre.
Finalement, les salaires, les taux d’activité et les taux
de chômage ainsi que les taux de cotisations sont
combinés pour calculer des indices de revenu net par
sexe et par âge. Seules les ressources des salariés ou
des retraités sont prises en compte et abstraction est
faite des ressources de la classe des capitalistes. Ces
ressources des salariés sont calculées comme
ressources nettes de cotisations pour la protection
sociale et des éventuelles cotisations au fonds de
pension mais sans prise en compte des prélèvements
fiscaux. Nous avons donc, pour les individus en
dessous de l’âge de la retraite ( )a ar < :
et pour les individus au-delà de l’âge normal de la
retraite ( )a ar ≥
La première formule est simplement la somme du
revenu net du travail et des allocations de chômage.
La seconde inclut les mêmes composantes (pour les
individus faisant encore partie de la main-d’œuvre)
complétées par les prestations de retraite (pour les
individus sortis du marché du travail) et les pensions
par capitalisation. On doit noter que ces expressions
n’incluent pas les autres types de prestations sociales
qui, en première approximation, ne font que
compenser d’autres charges (de famille ou de
maladie).
Les rétropolations de séries qui complètent le
modèle de projection en amont ont été établies par
compilation de sources diverses. Les structures
d’âge rétrospectives sont reprises de Couet (1995).
Les séries rétrospectives de taux d’activité font à la
fois usage de reconstitutions faites par Guillemot et
Bordes (1994) pour la période postérieure à 1962 et
des séries longues établies par Marchand et Thélot
(1991) pour la période précédente. Des séries
complètes de taux de chômage par âge et sexe sont
aussi disponibles à partir de Guillemot et Bordes
pour la période 1962 et après. Pour la période
antérieure, seuls les taux de chômage agrégés sont
disponibles. Ceux qu’on utilise ont été reconstruits
par Villa (1995). Ils sont alors désagrégés par âge et
sexe selon les plus anciennes des structures par âge et
sexe dont on dispose, à savoir celles de 1962.
Nous avons ensuite reconstitué les séries de salaires
bruts moyens, normalisées à 1 en 1990, en utilisant
les Comptes Nationaux et les séries proposées par
Sauvy (1954) pour la période 1920 à 1948. Les séries
longues de dépenses sociales, depuis 1950, sont
tirées des Comptes de la Protection Sociale. En
l’absence de toute information sur la période
précédente (à notre connaissance) nous avons
supposé que ces dépenses ont été constantes entre
cette date et 1946 (quand le système actuel fut créé)
et nous avons aussi supposé que les dépenses
sociales étaient négligeables auparavant. En divisant
ces séries par le produit des salaires bruts et de
l’emploi, nous reconstruisons les taux de cotisations
apparents qui sont ensuite déduits des salaires bruts
pour calculer la série agrégée de salaires nets. Cette
série est alors désagrégée par âge et par sexe. Pour la
période 1962-1990 ceci est fait sur la base des
distributions effectives de revenus du travail établies
par l’Insee à partir des DADS (Déclarations
Annuelles de Données Sociales). Pour la période
antérieure, comme nous l’avons fait pour les taux de
chômage, la désagrégation a été réalisée sur la base
de la plus ancienne de ces distributions par âge qui
nous soit connue, à savoir celle de 1962.
À partir de cette information, il est possible de
fournir des séries longues de ressources nettes par
âge et par sexe pour les individus d’âge au travail
similaires à celles projetées avec le modèle sur la
base de l’équation (11). Pour les individus à l’âge de
la retraite, qui ont été assimilés à tous les individus
qui ne travaillent pas après l’âge de 60 ans, les
niveaux de retraite par répartition ont été calculés en
répartissant les dépenses totales sur la population
concernée, de sorte à atteindre un ratio de pension
moyenne entre hommes et femmes de 1,85, selon
l’ordre de grandeur fourni par l’Échantillon
Inter-Régimes de Retraités (Dangerfield, Prangère
et Roth, 1996), mais sans avoir introduit de
ventilation par âge, ce qui est une
simplification puisque les niveaux de pension en
coupe transversale diminuent en fait légèrement
avec l’âge. Ce sont ces niveaux de pensions
reconstruits pour la génération la plus récente de
retraités qui ont été utilisés pour évaluer les taux
d’annuités effectifs cités plu s hauts, de
respectivement 1,4 % et 2,1% pour les hommes et les
femmes, après confrontation avec les séquences
passées de salaires et de taux d’activité par sexe de la
même génération.
Avec des niveaux de pension individualisés calculés
selon cette procédure, et en négligeant d’autres
sources de revenus de retraite, nous sommes
capables de calculer des niveaux de ressources des
retraités comparables à ceux projetés par le modèle et
l’équation (12). La façon dont les taux d’annuité
effectifs ont été calculés assure la continuité entre les
pensions simulées des nouveaux retraités au début de
la projection et les pensions des plus jeunes retraités
juste avant que la projection ne commence.
Au final, nous avons donc des données complètes
pour les groupes d’âge actif dès 1920 et des données
complètes pour les classes d’âge retraitées
commençant en 1946. Ceci permet la reconstitution
de profils de revenus complets par âge à partir de la
génération 1900.
Premiers résultats : un scénario sans
réforme
Nous commencerons par examiner le scénario sans
réforme, c’est-à-dire la continuation du statu quo
d’avant 1993, avec un financement des retraites
entièrement assuré par répartition, aucun
changement dans les taux d’activité aux âges les plus
élevés, une indexation des retraites déjà liquidée sur
les salaires nets et un calcul des retraites au moment
de leur liquidation selon une règle des dix meilleures
années de carrière. De manière plus rigoureuse, il
s’agit de la prolongation d’un statu quo plus ancien
que 1993, puisque la pratique d’indexation sur les
salaires avait déjà été abandonnée au cours des
années quatre-vingt.
Ces hypothèses concernant l’organisation du
système de retraite sont combinées avec un scénario
économique qui consiste en un réinvestissement au
taux σ = 0 8, du revenu du capital non lié à la
préparation de la retraite, un rapport initial
capital/produit de 2,5, une fonction de production de
Cobb-Douglas calibrée de sorte que ce taux
d’épargne et ce rapport K/Y soient cohérents avec un
chemin de croissance initial équilibré. Le chômage
d’équilibre a été fixé à 5 pour cent avec une vitesse
d’ajustement des salaires à leur valeur de plein
emploi de 0,2 (coefficient μ de l’équation (10)). Ce
scénario suppose enfin un taux de progrès technique
augmentant le travail de 2 % par an. Ceci est
comparable à l’ordre de grandeur généralement
retenu pour la plupart des exercices de projection des
retraites (Commissariat Général du Plan, 1991 et
1999).
La figure 1 donne l’évolution des ressources totales
nettes par tête, pour les hommes seulement, à la fois
par âge et période, pour les âges de 20 ans et plus et à
partir de 1950. On peut tracer sur la surface de Lexis
y(a, t) les trajectoires de revenu par âge pour des
cohortes spécifiques : elles correspondent aux
intersections entre cette surface et des plans
verticaux diagonaux. Le graphique donne ainsi la
trajectoire tronquée de la génération 1920 et les
trajectoires complètes des générations 1950 et 1980.
Dans ce premier scénario, la croissance globale est
suffisante pour assurer une croissance positive des
revenus nets à la fois pour les travailleurs et les
retraités. À noter la différence entre profils
transversaux et longitudinaux des retraites par âge.
Les profils transversaux indiquent des déclins
modérés des revenus de retraite avec l’âge mais
ceux-ci correspondent à des effets de génération : à
un instant donné les retraités les plus âgés ont eu des
trajectoires globalement plus basses que les retraités
les plus jeunes. Les profils longitudinaux sont en
revanche ascendants, une fois passée la baisse de
revenu résultant de la transition entre l’activité et la
retraite. Ce premier résultat montre que si l’on veut
mettre en évidence des effets significativement
défavorables du vieillissement de la population sur
les trajectoires de revenu par âge et par génération,
nous devons nous tourner vers deux possibilités : ou
bien aller vers des scénarios économiques plus
pessimistes, ou construire des indicateurs de niveau
de vie qui neutralisent d’une manière ou d’une autre
l’impact de la croissance de la productivité. Nous
n’approfondirons pas la première piste, nous allons
plutôt adopter la seconde.
Figure 1
ressources nettes par âge et période.
Figure 2
premier indice de niveau de vie relatif :
ressources des individus d’âge a en t rapportées au
niveau de vie moyen de la date t. Scénario sans
réforme
Figure 3
second indice de niveau de vie relatif,
ressources courantes des individus d’âge a comparé
aux ressources de leurs parents à leur âge adulte.
Les figures 2 et 3 présentent à cet égard deux
sous-options. Celle qui est utilisée pour la figure 2
consiste à calculer des indices de revenu relatif en
divisant les ressources nettes à l’âge
a, au moment
t,
par leurs moyennes transversales calculées (non
pondérées) sur les âges de 20 à 95 ans. Cette
normalisation transversale conduit à un indice qui
mesure comment une personne d’âge
a en
t se
compare à toutes les autres personnes vivantes au
même moment. Cette mesure permet de mettre en
évidence deux phénomènes. L‘évolution entre 1950
et 1990 illustre d’abord la période de réduction de
l’écart de revenu relatif entre travailleurs et retraités
avec des mouvements symétriques de réduction
(resp. augmentation) du revenu relatif en deçà (resp.
au-delà de 60 ans), permis parle développement de la
politique de la vieillesse et la surindexation des
retraites par rapport aux salaires nets. Ce processus
s’arrête par hypothèse autour de 1990. Et cette
interruption conduit effectivement à un phénomène
de générations favorisées : les générations 1920 à
1930, sur tout leur cycle de vie adulte, sont dans une
situation économique relative meilleure que toutes
les autres générations aux mêmes âges. Par exemple,
durant leur retraite, leurs ressources sont environ
85 % de ce qu’elles sont dans la population globale.
Cette position économique relative pendant la
retraite est presque deux fois plus élevée qu’elle ne
l’était pour les générations qui sont passées à la
retraite dans les années 1950. Et elle est légèrement
plus élevée que ce qu’elle devrait être pour les
générations nées après 1930 quand elle atteignent ou
atteindront la retraite : ceci suggère un soutien
modéré pour l’hypothèse de la génération du
welfare, modéré car il est conditionné par l’adoption
de cet indice de revenu relatif
[4].
La seconde sous-option que nous présentons pour
calculer des indices de revenu ajustés à la croissance
consiste à introduire une correction qu’on qualifiera
d’Easterlinienne (Easterlin, 1973) dans laquelle les
ressources nettes à l’âge a pour la génération née
l’année n sont déflatées par un indice représentant le
niveau de vie des parents de cette génération,
disponible grâce aux données rétrospectives : le
déflateur retenu est le revenu net des individus âgés
de 45-50 ans quand la génération n était âgée de 15 à
20 ans, l’hypothèse sous-jacente étant que la
formation des habitudes concernant les besoins de
consommation se produit principalement pendant
l’adolescence, combinée avec l’hypothèse d’un
écart de 30 ans d’âge entre enfants et parents. On
mesure donc le bien-être à l’âge a comme l’écart
entre les réalisations à cet âge et les aspirations
formées pendant l’adolescence. Un tel indice peut
être calculé pour des générations à partir de 1905
(puisque la partierétrospective du modèle génère des
données de revenu pour les adultes à partir de 1920).
Les résultats sont présentés sur le graphique 3 qui est
cette fois un graphique âge-génération, et non plus
âge période.
Avec ce nouvel indice, les générations « favorisées »
s’avèrent peu différentes de celles montrées par la
figure 2. C’est pour la génération 1925 que
l’indicateur culmine, mais il faut noter que le résultat
aurait pu être très différent puisque le mécanisme
sous-jacent est d’une toute autre nature : il est lié à
l’histoire de la croissance économique et doit peu à
l’évolution des transferts intergénérationnels. La
génération la plus favorisée est ici celle qui entre sur
le marché du travail juste au démarrage de la période
d’expansion économique rapide. L’autre spécificité
de cette représentation est de donner un indicateur
cohérent avec l’idée d’un déclin significatif du statut
économique relatif des plus jeunes générations, alors
que l’image donnée par la figure 2 était beaucoup
moins nette.
L’effet d’un durcissement des règles de
calcul, sans compléments par
capitalisation
Ces premiers résultats ont visé à illustrer la relativité
du concept de génération favorisée. Les résultats
dépendent du fait de savoir si ce sont les revenus
absolus ou relatifs qui sont calculés. Ils dépendent
aussi, dans le premier cas, des hypothèses de
croissance et, dans le second cas, du choix de la
formule qui est utilisée pour déflater les ressources
courantes. Quand la procédure de déflation suppose
que les individus, à chaque âge, sont essentiellement
sensibles au revenu moyen de tous les individus qui
coexistent à la même période, le bien-être relatif des
générations est déterminé par l’organisation du
système de transfert (et les règles d’ancienneté pour
les statuts économiques relatifs au sein de la
main-d’œuvre). Quand on suppose que les individus
jugent essentiellement de leur niveau de revenu par
référence à une expérience initiale de niveau de vie
propre à la génération, un rôle important est attribué à
l’accélération ou à la décélération de la croissance
économique.
Ceci illustre, s’il en était besoin, la difficulté à
réduire le problème des retraites à un problème de
pure équité intergénérationnelle, faute d’un
indicateur indiscutable de comparaison des niveaux
de vie entre générations. En revanche, ce qui pose
problème aux systèmes de retraite est la question de
la possibilité de réaliser de fortes augmentations des
taux de cotisation des travailleurs qui étaient
implicites dans ce premier scénario sans-réforme.
Cette évolution est représentée par la courbe en traits
plein de la figure 4, qui inclut aussi l’évolution
rétrospective du taux de cotisation depuis 1950. Sous
le scénario de
statu quo, le taux de cotisation
augmente d’à peu près 70 % entre 1990 et 2030
[5],
une hypothèse qui soulève deux questions liées :
l’une de faisabilité politique, l’autre étant relative
aux effets de distorsion que pourraient avoir de tels
niveaux de prélèvements.
On sait que ces deux questions sont controversées.
Une caractéristique intéressante des séries à long
terme de la figure 4 est notamment de remettre ces
évolutions à venir en perspective en rappelant que les
augmentations futures des taux de cotisation sous ce
scénario de non-réforme ne sont pas plus grandes que
celles qui se sont produites entre 1960 et 1990. Ce
point a été largement utilisé dans les débats sur les
retraites pour minimiser l’importance du
vieillissement de la population pour ces retraites, en
argumentant que l’essentiel des hausses de
cotisations à la retraite étaient derrière plutôt que
devant nous. Cet argument a cependant, à son tour,
deux limites. Premièrement, si on croit à
l’assimilation entre cotisations retraite et
prélèvement fiscal, alors nous savons que la
non-linéarité des effets du distorsion rend le passage
d’un taux de cotisation de 15 à 30 % plus coûteux que
le mouvement allant de 0 à 15%. Cet argument n’est
toutefois pas nécessairement le meilleur dans un
système contributif où la proportionnalité entre
pensions et cotisations doit fortement minimiser les
effets de distorsion. Plus important serait donc
l’argument de faisabilité politique : la confrontation
des figures 4 et 3 rappelle que les fortes
augmentations des taux de cotisation qui ont eu lieu
entre 1960 et 1980 s’appliquaient précisément aux
générations « favorisées » au sens Easterlinien du
terme : les augmentations des taux de cotisation
étaient donc faciles à obtenir car elles s’appliquaient
à des individus qui bénéficiaient, de toute façon, de
bien meilleures conditions que celles auxquelles ils
avaient pu s’attendre avant d’entrer sur le marché du
travail. La figure 3 montre que de telles conditions
favorables ne se reproduiront pas probablement dans
le futur, même sous un scénario de croissance
significative, et ceci rend effectivement incertaine la
marge de manœuvre future en matière de
prélèvements pour la retraite.
Figure 4
taux de cotisation. Evolution passée et
projetée avec ou sans réforme
Une réforme du type de celle de 1993 parvient-elle
alors à éviter ou à limiter significativement ces
hausses de cotisations ? Sous l’hypothèse de
croissance retenue, la figure 4 montre que la réponse
est relativement positive. Elle le fait en séparant les
effets des deux principales composantes de cette
réforme en donnant des résultats associés à trois
sous-scénarios :
- un scénario limité à la désindexation des retraites
déjà liquidées relativement aux salaires nets ;
- un scénario où les retraites, après liquidation,
demeurent indexées sur les salaires nets mais où
leurs niveaux initiaux pour les générations
successives sont calcu lés comme étant
proportionnels au salaire moyen passé sur un nombre
d’années qui augmente progressivement de 10 à 25
ans de la génération 1933 à la génération 1948 ;
- le scénario qui se rapproche de la réforme
complète, c’est-à-dire la combinaison des deux
précédentes hypothèses (en excluant toujours
l’aspect de la réforme visant, à terme, une remontée
de l’âge de la retraite)
La figure 4 montre que la réforme atteint
effectivement son but qui est de fortement limiter la
progression du taux de cotisation, avec un rôle
impo rtant et p lus imméd iat joué par la
désindexation. Cependant, étant donné la condition
d’équilibre du système par répartition, ce résultat ne
peut bien sûr être atteint sans pertes, que la figure 5
illustre, en présentant les variations relatives de
ressources nettes par période et âge entre le scénario
de réforme et le précédent scénario sans réforme. On
a de nouveau souligné, sur ce graphique, les profils
générationnels des gains ou pertes pour les
générations nées en 1920,1950 et 1990.
Nous pouvons analyser l’impact de la réforme en
distinguant les conséquences de ses deux
composantes :
- l’allongement de la période retenue pour calculer
le salaire de référence n’a naturellement aucun
impact sur la génération 1920. Elle joue pleinement
pour les générations 1950 et plus et consiste en une
perte une fois pour toutes autour de l’âge de 60 ans
qui demeure permanente sur le reste de la période de
retraite ;
- la désindexation, en revanche, a un effet relatif
négatif sur toutes les générations actuellement
retraitées et les générations suivantes, même si
l’effet est naturellement limité pour les premières
générations. Le point principal est que la perte
relative est d’une plus grande importance pour les
retraités les plus âgés.
La figure 5 montre que cette dernière caractéristique
de la réforme est celle qui détermine le plus
fortement son résultat global. La figure indique aussi
la compensation modérée qui résulte de la réforme en
termes d’augmentation des ressources nettes pour
les individus qui travaillent : pour la réforme
complète l’impact est d’environ 10% de ressources
en plus en régime permanent, une valeur qui
correspond exactement à l’écart des taux de
cotisations extrêmes sur la figure 4.
Figure 5
variation relative des ressources par
période et âge, entre les scénarios « non réforme » et
« réforme simple »
période et âge, entre les scénarios « non réforme » et
Figure 6
même indice de niveau de vie relatif qu’en
figure 2. Scénario « réforme simple »
La figure 6 indique enfin ce que la réforme implique
pour le profil âge-période de l’un des indicateurs de
niveau de vie relatif qui a été utilisé pour évaluer les
conséquences du scénario sans réforme, c’est-à-dire
l’indice obtenu par normalisation transversale
(aucun changement qualitatif significatif n’est
notable pour l’autre indice Easterlinien). La figure a
été construite de la même façon que la figure 2. La
comparaison des figures 6 et 2 montre que, lue à
travers cet indice, la réforme équivaut à défaire
partiellement mais très significativement ce qui a été
fait dans les années 1960-1980 en termes
d’amélioration du niveau de vie relatif des retraités,
spécialement pour les plus âgés, avec cette fois la
création d’un phénomène de génération défavorisée
(génération 1950), au sens de génération bénéficiant
d’un niveau de vie relatif moins favorable que les
générations encadrantes durant l’ensemble de sa vie
active mais aussi de sa retraite.
La figure 5 invite à quelques réflexions sur le thème
de la désindexation
[6]. L’un des avantages qu’il y a à
jouer sur l’indexation par rapport à la baisse du taux
de remplacement est que cela évite d’aggraver la
discontinuité du revenu qui se produit entre le travail
et la retraite. Pourtant, son résultat est en
contradiction avec ce qui peut être considéré comme
l’un des buts du système de retraite, à savoir assurer
une certaine position
relative au sein de la hiérarchie
totale des revenus durant toute la période de retraite.
Déplacer la charge de l’ajustement vers les retraités
plus âgés qui sont relativement moins nombreux
présente aussi l’inconvénient que l’ajustement
relatif a besoin d’être plus grand pour cette
population dont le poids démographique est moins
important. De plus, les gains tirés de la désindexation
en termes de taux de cotisation dépendent du taux de
la croissance de la productivité : dans le cas où elle
serait nulle, ce qui est aussi le cas où la résistance à
des hausses de prélèvement serait la plus forte, les
gains tirés de la désindexation seraient également
nuls.
Enfin, si l’idée est de corriger les effets de la réforme
par la mise en place de compléments préfinancés de
type fonds de pension, on peut arguer que la
complémentarité entre les instruments n’est pas
utilisée au mieux. La capacité à assurer l’indexation
est probablement plus à la portée du système public
que des systèmes privés qui se cantonnent en général
à des garanties d’indexation sur les prix. C’est en tout
cas l’hypothèse faite dans le scénario cumulant
réforme et développement de la retraite par
capitalisation que nous allons maintenant examiner
Évolution vers un système mixte
Nous nous tournons donc vers un scénario de
système « mixte » qui est l’équivalent du scénario
« réforme simple » avec la seule différence que, à
partir de 1995, les salariés commencent à cotiser à
des fonds de pension à un taux qui, jusqu’en 2000,
augmente linéairement de 0 à 5 pour cent du salaire
net puis se stabilisede manière définitive à ce niveau.
Les mécanismes macro-économiques propres au
modèle utilisé dans cet article n’ont pas été discutés
en détail à propos des simulations précédentes car ils
n’y jouaient pas un rôle important : comme ils se
limitaient à un phénomène transitoire de résorption
du chômage non structurel et à une intensification
capitalistique modérée due au ralentissement de la
croissance de la main-d’œuvre, ces deux
phénomènes n’introduisaient pas une très grande
différence avec une simulation d’équilibre partiel où
à la fois le chômage et l’intensité capitalistique (ou
les salaires bruts) auraient été tenus constants.
Les interactions macro-économiques sont cependant
plus importantes dans le scénario de préfinancement.
Trois questions doivent être soulevées : comment le
rendement du capital se situe-t-il par rapport au
rendement apparent des cotisations à la répartition
qui, en régime stable, est équivalent au taux de la
croissance économique ? Comment le financement
contribue-t-il à l’accumulation globale (en
supposant ici la situation favorable où toute
l’épargne pour la retraite représente une addition
nette à l’épargne totale) ? Comment le rendement du
capital va-t-il enfin être affecté par l’augmentation
d’intensité cap italistiq ue qui résulte d u
développement de la capitalisation ?
Les réponses que le modèle fournit à ces questions
sont résumées sur les figures 7 et 8. La figure 7
montre d’abord l’évolution du stock de capital
accumulé par le fonds en tant que fraction du capital
total existant à chaque période : le profil est une
sigmoïde avec une valeur limite d’environ un tiers du
stock de capital total. La période transitoire où la part
du fonds dans le capital total augmente correspond à
une phase d’augmentation du rapport capital/travail,
comme le montre la deuxième série du graphe, qui
donne l’évolution du rapport capital/travail
comparée à celle du scénario de réforme sans recours
à la capitalisation. Ce ratio
K/L augmente de 10 à 15
pour cent autour de l’année 2020 mais cette
augmentation n’est pas permanente : à long terme, un
effet d’éviction se produit et le ratio
K/L retourne à
long terme à la valeur d’équilibre qui est déterminée
par le taux d’épargne hors retraite de
σ
[7].
Figure 7
effets du préfinancement sur
l’accumulation et les salaires
Cet effet transitoire sur l’intensité capitalistique est
reflété dans l’évolution des salaires bruts mais avec
une intensité réduite : l’accumulation en vue de la
retraite n’augmente les salaires bruts que de 2 à 3
pour cent au maximum, de sorte que, après avoir pris
en compte l’impact de la cotisation au fonds, nous
avons une diminution des salaires nets en
comparaison du simple scénario « réforme ». Ceci ne
permet cependant pas de conclure que le
financement est inutile : cette perte pendant l’activité
doit être comparée aux gains résultants pendant la
retraite. Un élément clé à cet égard est le rendement
net de l’épargne investie dans le fonds, c’est-à-dire la
productivité marginale nette du capital en
comparaison du rendement implicite du système par
répartition. Ces éléments sont fournis par la figure 8.
Cette figure présente d’abord les deux rendements
sous le scénario « réforme sans capitalisation » : leur
confrontation compare la performance du système
par répartition avec le retour sur le premier Euro
investi pour la retraite.
Étant donné l’hypothèse d’un taux d’épargne
inférieur à la règle d’or, la comparaison est à
l’avantage du préfinancement. Mais nous savons que
l’on s’attend à ce que cet avantage relatif soit réduit
par le développement de la capitalisation. La courbe
intermédiaire sur la figure 8 montre que ceci est
effectivement le cas, mais pas toutefois au point où le
rendement de la capitalisation chuterait finalement
en deçà du rendement de la répartition. Cette
réduction, de toute façon, est seulement transitoire
et, à long terme, le système mixte est supérieur au pur
système par répartition : des retraites plus élevées
sont obtenues pour le même niveau de cotisation, ou
des retraites identiques sont obtenues avec des
niveaux plus bas de cotisations.
Figure 8
rendements du système par répartition et
des retraites préfinancées
Figure 9
variation relative des ressources par
période et âge, entre les scénarios « système mixte » et
« sans réforme »
Mais nous savons aussi que cette transition a un coût
immédiat et nous devons aussi voir comment le
système change les statuts relatifs, même à long
terme, des retraités aux différents âges. Si ces
changements sont appréciés en prenant le scénario
« réforme simple » comme point de référence, le
résultat est direct : l’ajout d’un étage de
capitalisation améliore le revenu des retraités. Mais
la comparaison pertinente doit être faite avec le
scénario initial sans réforme. C’est ce qui est fait sur
la figure 9 qui montre ce qui est gagné ou perdu entre
un système visant à maintenir le niveau de vie relatif
des retraités au sein du système par répartition pure,
ou un système combinant retraites par répartition
revues à la baisse et compléments de retraites
préfinancés. Pour les salariés, l’effet net du système
mixte à long terme est légèrement positif : il paient
moins sous ce scénario qu’ils ne l’auraient fait sous
le régime du statu quo.
Concernant les retraités, le scénario mixte évite aussi
la dégradation du niveau de vie qu’impliquait la
réforme pour les retraités les plus jeunes et conduit
même dans leur cas à une hausse de niveau de vie. En
revanche, il n’est pas à même de lutter contre la
dégradation du niveau de vie avec l’âge induite par la
désindexation. Ceci illustre bien le problème que
peut poser la combinaison choisie entre retraite par
répartition et par capitalisation, toutes deux
désindexées par rapport au niveau de vie courant.
Résumons brièvement les principaux résultats de cet
article. Deux points peuvent être soulignés, en
repartant de nos considérations liminaires sur les
limites des ap pro ches de comp tabilité
générationnelle : d’abord la nécessité de compléter
les profils de génération prospectifs par leurs
composantes rétrospectives, puis la nécessité de
discuter les mesures du bien-être instantané qui sont
utilisées pour comparer les trajectoires dans le temps
spécifiques des générations. Trois indices de
bien-êtreont été proposés, avec chacun des messages
différents. Ils illustrent la relativité du concept de
génération favorisée : son existence ou sa
caractérisation dépendent du fait que le bien-être soit
mesuré en termes absolus ou relatifs, et, dans ce
dernier cas, dépendent de ce par rapport à quoi le
bien -être relatif est apprécié. Enfin des
représentations tridimensionnelles ont été tentées
pour résumer les profils âge/période/génération.
Cette solution a certainement ses avantages et ses
inconvénients. Sa meilleure utilisation peut être
celle d’un outil exploratoire permettant une
identification rapide des générations les plus
caractéristiques. Cette représentatio n est
complémentaire des représentations classiques à
deux dimensions appliquées à des générations
sélectionnées.
Ces outils ont été appliqués à l’évaluation de
quelques aspects de la réforme des retraites
introduites en France pour le régime général de base
en 1993. Les pertes les plus importantes sont
observées pour les retraités plus âgés et résultent des
nouvelles règles d’indexation. En introduisant un
fonds de pension en plus de ce système réformé, on
fait peu pour corriger cette difficulté, quel que soit
l’impact positif que ces fonds de pension pourraient
avoir sur la performance économique. La question
est de savoir à quel point ce type de trajectoire des
revenus des retraités les plus âgés est acceptable. Un
argument en faveur de ce scénario serait une
décroissance des besoins économiques avec l’âge,
justifiant qu’il n’y ait pas à faire plus que
l’indexation de la retraite sur les prix après sa
liquidation. Un contre-argument est l’importance de
certains besoins spécifiques tels que la prise en
charge de la dépendance et l’aide à domicile et le fait
que ces besoins eux, ont des coûts qui, étant
principalement des coûts salariaux, évoluent comme
le salaire moyen plutôt que comme l’indice général
des prix. La bonne réponse peut être que la
désindexation des retraites par rapport aux salaires
n’est acceptable que compensée par une prise en
charge conséquente de la dépendance.
Par ailleurs, l’ensemble de cet article s’est situé à
taux d’activitépar âge ou âge de laretraitedonnés. Le
même cadre pourrait être repris pour discuter des
conséquences intergénérationnelles d’u n
relèvement de l’âge de la retraite. Dans ce cas, la
comparaison interg énérationn elle dev rait
évidemment prendre en compte les conséquences
des inégalités d’espérance de vie entre générations
successives.
·
Agalva E. et Plane M. (2001). « Vieillissement et protection
sociale : une projection comparée pour six pays de l’Union
Européenne », Études et Résultats, DREES, n° 134.
·
Aglietta M. et alii (1999). INGENUE ; une modélisation
intergénérationnelle et universelle, Document de travail
CEPII/CEPREMAP/Mini-Forum/OFCE.
·
Artus P. et Legros Fl. (1999). Le choix du système de retraite,
Economica.
·
Auerbach A.J. et Kotlikoff L.J (1987). Dynamic Fiscal
Policy (Cambridge, Cambridge University Press).
·
Auerbach A.J., Gokhale J., et Kotlikoff L. (1991).
« Generational Accounts : a Meaningful Alternative to Deficit
Accounting », in D. Bradford (ed.), Tax Policy and the
Economy, 5 (Cambridge, Mass., MIT Press for the National
Bureau of Economic Research), pp. 55-110.
·
Blanchet D. (1988). « Retraites par répartition et par
capitalisation selon le contexte démographique : quelques
résultats comparatifs », Annales d’Économie et de Statistique,
18, pp. 63-90.
·
Blanchet D. (1990). « Retraites et croissance à long terme : un
essai de simulation », Économie et Prévision, n°105, pp. 1-16.
·
Blanchet D., et Kessler D. (1992). « Optimal Pension
Funding with Endogenous Return on Capital », in Fiscal
Implications of Population Ageing, D. Bös abd S. Cnossen
(eds.) (Berlin, Springer Verlag).
·
Blanchet D., Lenseigne F. et Ricordeau P. (1996). « Les
transferts intergénérationnels », L’Économie Française,
Insee/Le Livre de Poche, pp. 149-175.
·
Blanchet D. et Marioni P. (1996). « L’activité après 55 ans :
évolutions récentes et éléments de prospective », Économie et
Statistique, 300, pp. 105-120.
·
Blanchet D. et Monfort J.A. (2000). « Pension and
Generational Histories in a simple Demoeconomic Model : the
Case of France », in Sharing the Wealth, Demographic Change
and Economic Transfers between Generations, A. Mason et
G. Tapinos, Eds, Oxford University Press.
·
Brutel Ch. (2001). « Projections de population à l’horizon
2050 : un vieillissement inéluctable », Insee Première, n° 762.
·
Cazes S., Chauveau T., Le Cacheux J. et Loufir R. (1992).
« Retraites et évolutions démographiques en France, Première
partie : le long terme », Observations et Diagnostics
Économiques, 39, pp. 93-149
·
Chauveau T. et Loufir R. (1994). « L’avenir du régime de
retraite français : les enseignements d’un modèle à générations
imbriquées », Revue Économique, 45, pp. 789-804.
·
Chauveau T. et Loufir R. (1995). « L’avenir des régimes
publics de retraite dans les pays du G7 », Observations et
Diagnostics Économiques, 1, pp. 49-103.
·
Chauvel L. (1998). Le destin des générations, Structure
sociale et cohortes en France au XXe siècle, Coll. Le Lien
Social, PUF.
·
Commissariat Général du Plan (1991). Livre blanc sur les
retraites, La Documentation Française.
·
Commissariat Général du Plan (1999). L’avenir de nos
retraites, rapport au Premier ministre, La Documentation
Française, Paris.
·
Conseil d’Orientation des Retraites (2001). Retraites :
renouveler le contrat social entre les générations.
·
Cornilleau G. et Sterdyniak H. (1994). « Les retraites : des
réformes sans plan d’ensemble », Observations et Diagnostics
Économiques, 126, pp. 1-6.
·
Daguet F. (1995). Un siècle de démographie française :
structure et évolution de la population de 1901 à 1993, Insee
Résultats, pp. 434-5.
·
Dangerfield O., Prangère D. et Roth N. (1996).
« L’évolution des retraites entre 1988 et 1993 », Données
Sociales, Insee.
·
Dinh Q.C. (1994). « La population de la France à l’horizon
2050 », Économie et Statistique, 274, pp. 7-32.
·
Easterlin R. (1973). « Relative Economic Status and the
American Fertility Swing », in Family Economic Behavior, E.
B. Sheldon (ed.) (Philadelphia, J.B. Lippincott).
·
Fleurbaey M., et Michel P. (1993). « Quelle justice pour les
retraites », Revue d’Économie Financière, 23, pp. 47-64.
·
Guillemot D., et Bordes M.M. (1994). Marché du Travail :
séries longues, Insee Résultats, pp. 305-6.
·
Hamayon S. (1995). « Perspectives du système de retraite en
France », in Les Retraites : Genèse, Acteurs, Enjeux, B.
Cochemé et Fl. Legros, Eds, Armand Colin.
·
Hamayon S. et Rouquès M. (1997). Le financement des
systèmes de retraite spéciaux : une approche internationale,
Europe éditions.
·
Kessler D. et Masson A. (1995). « Redistribution et politiques
sociales : la double dimension de l’âge et de la génération », in
Les Retraites : Genèse, Acteurs, Enjeux, B. Cochemé et F.
Legros (eds.) (Paris, Armand Colin).
·
Kessler D., Masson A. et Pestieau P. (1991). « Trois vues sur
l’héritage : la famille, la propriété, l’État », Économie et
Prévision, n° 100-101, pp. 1-29.
·
Legris B. et Lollivier S. (1996). « Le niveau de vie par
génération », Insee Première, n° 423.
·
Malabouche G. (1987). « L’évolution à long terme du
système de retraites : une nouvelle méthode de projection »,
Population, 4, pp. 9-38.
·
Marchand O. et Thélot C. (1991). Deux siècles de travail en
France, Insee Études.
·
Rouguet O. et Villa P. (2000). « Le passage des retraites de la
répartition à la capitalisation obligatoire : des simulations à
l’aide d’une maquette calibrée », Document de travail, Cepii.
·
Sauvy A. (1954). « Rapport sur le revenu national », Avis et
rapports du Conseil Économique, Journal Officiel, 7 avril
(repris in Insee Annuaire statistique de la France, Résumé
Rétrospectif, 1966).
·
Sterdyniak H., Dupont G. et Dantec A. (1999). « Les retraites
en France : que faire ?», Revue de l’OFCE, 68, pp. 19-81.
·
Thomson D. (1989). « The Welfare State and Generation
Conflict : Winners and Losers », in Workers Versus Pensioners :
Intergenerational Justice in an Ageing World, P. Johnson, C.
Conrad, et D. Thomson (eds.) CEPR/Manchester University
Press.
·
Vallin J. (1992). « Quelles hypothèses peut-on faire sur
l’évolution future de la mortalité ?», in La France dans Deux
Générations, G. Tapinos (ed.), (Paris, Fayard).
·
Vernière L. (1990a). « Les retraites pourront-elles être payées
après l’an 2000 », Économie et Statistique, 233, pp. 19-27.
·
Vernière L. (1990b). « Retraites : l’urgence d’une réforme »,
Économie et Statistique, 233, pp. 29-38.
·
Vernière L. (1999). « La réforme du système de retraite
suédois : l’apparition d’un nouveau modèle de réforme ?»,
Questions retraite, Document de travail de la Branche retraite
de la CDC, n° 21.
·
Villa P. (1994). Un siècle de Données Macro-économiques,
Insee Résultats, 30, pp. 3-4.
[(*)]
Insee.
E-mail : d
didier. blanchet@ insee. fr
[(1)]
Hamayon et Rouquès (1997) et Chauvel (1998) donnent
des exemples ponctuels d’utilisation du même outil.
[(2)]
Cet état de l’art met l’accent sur l’endogénéité des
comportements, les interactions financières et l’ouverture
internationale. Sur les fondements théoriques, voir Artus et
Legros (1999). Pour diverses illustrations, voir Cazes,
Chauveau, Le Cacheux et Loufir (1992), Chauveau et Loufir
(1994 et 1995), Rouguet et Villa (2000) et les travaux de
l’équipe INGENUE (Aglietta
et alii, 1999).
[(3)]
Calculer un niveau de prestations mutualisé sur la base de la
survie moyenne des deux sexes complique les calculs du fait
que les deux sexes sont hétérogènes à la fois du point de vue de
leurs risques de mortalité et de leurs niveaux de contributions
passés.
[(4)]
Legris et Lollivier (1996) utilisent un indice similaire pour
l’étude de la période 1970-1990. Leur résultat est que les
générations « favorisées » sont plutôt les générations
1941-1945. Une explication à cet écart est que Legris et
Lollivier déflatent les niveaux de vie par des indicateurs de
taille des ménages, ce qui n’est pas fait dans le présent travail.
Une autre différence est qu’ils s’appuient sur des données
d’enquête limitées à cette période 1970-1990, alors que nous
rétropolons et extrapolons en deçà et au-delà de cette période
limitée.
[(5)]
Cet ordre de grandeur est comparable aux projections à
indexation parfaite retenue dans divers exercices récents, une
fois tenu compte des écarts d’hypothèses sur la démographie et
les taux d’activité (Agalva et Plane, 2001 ; Conseil
d’Orientation des Retraites, 2001).
[(6)]
Voir aussi Hamayon (1995) et Cornilleau et Sterdyniak
(1995) pour des discussions similaires.
[(7)]
À l’équilibre, l’équation qui détermine le stock de capital
non lié à la retraite est, en montant par tête :
Si
k est le ratio global capital-travail
K/L et
f(
k) la production
par tête, cette équation détermine directement le niveau
d’équilibre de
k, comme solution de :
Le ratio
k sera donc totalement indépendant du niveau
d’épargne-retraite. Ce n’est qu’en cas d’éviction complète du
capital non lié à la retraite par les fonds de pension que la
première équation cesserait d’être valide et que l’intensité
capitalistique d’équilibre deviendrait sensible à
l’épargne-retraite. Pour un examen plus complet, voir
Blanchet (1988,1992), ou Blanchet et Kessler (1992).