Economie & prévision
La Doc. française

I.S.B.N.sans
166 pages

p. 1 à 12
doi: en cours

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no 155 2002/4

2002 Économie et Prévision

Salaires et taux de chômage local

Christian Gianella  [(*)]
L’objet de cet article est d’examiner comment la formation des salaires est influencée par la situation du marché du travail local, en estimant une courbe de salaire (“Wage Curve”). Une relation négative et convexe entre le salaire réel d’un individu et le taux de chômage de son bassin d’emploi est ainsi mise en évidence. Cette corrélation, conforme aux conclusions des travaux de Blanchflower et Oswald (1994), est cependant plus faible que dans d’autres pays et fluctue entre 0,02 et 0,05 selon les spécifications retenues. Enfin, des estimations en coupe transversale aboutissent à des élasticités nettement supérieures en moyenne mais décroissantes au cours du temps, possible signe d’un changement structurel de la relation salariale ou encore d’un accroissement de la mobilité salariale.Mots-clés : clés Wage Curve, formation des salaires, taux de chômage régional. The purpose of this article is to examine how the formation of wages is influenced by the situation of the local labour market. We do this by estimating the wage curve. This highlights a negative and convex relation between someone's real wage and the unemployment rate in his employment catchment area. Although in line with the conclusions of Blanchflower and Oswald (1994), the correlation is weaker in France than in other countries, fluctuating between 0.02 and 0.05 (depending on the chosen specifications). Lastly, cross-sectional estimates reveal elasticities that are significantly higher than average but decrease over time, which may signal a structural change in wage relations or an increase in wage mobility.Keywords : wage curve, wage formation, regional unemployment rate.
Je tiens à remercier D. Blanchflower, F. Maurel, E. Maurin, G. Laroque et A. Oswald et deux rapporteurs anonymes pour leurs remarques sur des versions antérieures de ce texte. Je suis tout particulièrement reconnaissant à F. Kramarz et S. Roux pour avoir fourni la base de données nécessaire à cette étude et à L. Allain qui en est à l’origine.
L’objet de cet article est d’examiner comment la formation des salaires est influencée par la situation du marché du travail local, en estimant une courbe de salaire (“Wage Curve”). Une relation négative et significative entre le salaire réel d’un individu et le taux de chômage de son bassin d’emploi est ainsi mise en évidence. Cette corrélation, conforme aux conclusions des travaux de Blanchflower et Oswald (1994), est cependant plus faible que dans d’autres pays et fluctue entre 0,02 et 0,05 selon les spécifications retenues. Enfin, des estimations en coupe transversale aboutissent à des élasticités nettement supérieures en moyenne mais décroissantes au cours du temps, possible signe d’un changement structurel de la relation salariale ou encore d’un accroissement de la mobilité salariale.
L’objet de cette étude est d’examiner, à partir de données microéconomiques, comment la situation du marché du travail dans un bassin d’emploi déterminé influe sur la formation des salaires et, d’une manière plus générale, d’éclairer le débat macroéconomique quant à la réponse des salaires aux fluctuations du taux de chômage. La démarche suivie consiste en fait à exploiter les disparités régionales en termes de salaires et de taux de chômage, pour des individus ayant des profils semblables, afin d’en inférer une élasticité globale du niveau de salaire au taux de chômage. Blanchflower et Oswald (1994) ont mené un travail considérable sur ce thème pour un large panel de pays. Leur étude a donné naissance à la courbe de salaire (“Wage Curve”). Il s’agit d’une relation empirique négative entre salaire et taux de chômage local, extrêmement stable dans le temps et pour différents pays, lorsque les caractéristiques individuelles des salariés comme le sexe, le niveau d’éducation, l’expérience et l’ancienneté sont prises en compte. Autrement dit, pour deux individus aux compétences identiques et employés dans des entreprises semblables, le salaire perçu sera plus élevé dans le bassin d’emploi où le taux de chômage est le plus faible. Selon Blanchflower et Oswald (1994) une augmentation de 1% du taux de chômage local conduirait à une baisse des salaires de l’ordre de 0,1%.
Contrairement aux spécifications du type courbe de Phillips, qui relient les variations de salaire au taux de chômage, la littérature sur les courbes de salaire étudie la relation entre le salaire en niveau et le taux de chômage. Cette modélisation se fonde sur des théories microéconomiques de formation des salaires comme celle du salaire d’efficience, des négociations collectives ou des contrats implicites, et présente l’avantage d’être compatible avec les théories d’équilibre général. Empiriquement, il n’est toutefois pas aisé de discriminer en faveur de l’une ou l’autre théorie de formation des salaires (voir Card, 1995). Théoriquement, les modèles de négociation peuvent en effet relier le taux de chômage aussi bien au niveau des salaires qu’à leur variation, selon la dynamique retenue pour l’indexation du salaire de réserve sur la productivité (Blanchard et Katz, 1997) ou selon la nature des anticipations formulées sur le salaire futur (Manning, 1993).
En France, les données de panel regroupant simultanément des informations sur les salaires et le niveau de diplôme sont difficilement disponibles et peu d’études similaires ont été menées au niveau microéconomique. Glaude et L’Héritier (1993) trouvent une élasticité des salaires réels au taux de chômage du bassin d’emploi de l’ordre de – 0,1 à partir de données en coupe de l’Enquête Emploi. L’appariement de deux sources statistiques permet ici la création d’une base de données longitudinales très riche, qui contient le salaire annuel, le niveau de qualification et d’autres caractéristiques de l’employé et de l’employeur (l’implantation géographique, le statut du salarié, le secteur d’activité, la durée de paie dans l’année…).
Les résultats obtenus sont globalement conformes à ceux de Blanchflower et Oswald (1994), avec toutefois des différences significatives. La pente de la courbe de salaires est certes négative, mais l’élasticité des salaires au taux de chômage est sensiblement plus faible, de l’ordre de – 0,05 pour l’ensemble des salariés. La relation est fortement significative pour les hommes et difficile à mettre en évidence pour les femmes. L’estimation de formes fonctionnelles plus flexibles de la courbe de salaire indique que cette relation négative entre salaires et taux de chômage est convexe : la courbe est décroissante pour des taux de chômage inférieurs à 10% et devient pratiquement constante au-delà. Enfin, des estimations en coupe transversale montrent que la valeur de l’élasticité des salaires au taux de chômage a diminué au cours du temps. Cette baisse tendancielle pourrait provenir d’un accroissement de la mobilité des salariés-hypothèse que nos données ne permettent pas de vérifier- ou de toute autre modification d’ordre structurel de la relation salariale. La courbe de salaire a également pu être affectée par la décroissance tendancielle du taux d’inflation, dans l’hypothèse où des rigidités nominales dans la fixation des salaires freineraient l’ajustement à la baisse des salaires réels.
 
L’information sur les salaires et les diplômes [1]
 
 
Les données mobilisées pour cette étude sont issues de l’appariement entre deux enquêtes de l’Insee, la Déclaration Annuelle de Données Sociales (DADS) et l’Echantillon Démographique Permanent (EDP). La Déclaration Annuelle de Données Sociales est une formalité déclarative que doit remplir toute entreprise employant des salariés, ainsi que les chefs d’entreprise salariés de leur propre entreprise. Les informations recueillies sur les salaires bruts sont destinées notamment aux URSSAF pour le calcul des cotisations, à l’UNEDIC pour le contrôle des contributions d’assurance chômage, aux services fiscaux de la DGI pour l’établissement de la taxe sur les salaires, aux caisses d’assurance maladie pour l’ouverture des droits des salariés à l’assurance maladie et, enfin, à l’Insee pour l’observation des salaires et du volume de travail associé. La DADS contient une information extrêmement fournie, à la fois sur les caractéristiques individuelles de l’emp loyé (le sexe, la Catégorie Socio-Professionnelle, le salaire perçu, le type de contrat… ) et également sur l’employeur (l’identifiant SIREN, le secteur d’activité et le lieu d’implantation de l’établissement). La division “Revenus” de l’Insee extrait un sous-échantillon des DADS, recouvrant l’ensemble des individus employés dans une entreprise du secteur privé nés en octobre d’une année paire. Le panel couvre la période 1984 à 1995, à l’exception de l’année 1990. Le fichier initial des DADS ne contient en revanche aucune information sur le niveau d’éducation des salariés. Pour contourner cette difficulté, le fichier est apparié avec l’Echantillon Démographique Permanent (EDP), qui permet d’avoir des informations complémentaires sur le parcours scolaire, pour un sous-échantillon des individus -ceux qui sont nés entre le 1er et le 4 octobre. Après appariement avec l’EDP, le panel contient 973 763 observations, chaque observation correspondant à une unique combinaison “ individu-année-établissement”.
Le fichier issu de la DADS contient également une variable précisant le nombre de jours travaillés dans l’année, ce qui permet la construction, avec le salaire net annuel, d’une variable de salaire net journalier pour chaque individu. Cette source présente également l’intérêt de pouvoir reconstituer l’ancienneté des salariés dans l’entreprise. En fait, les individus de l’échantillon se classent en deux catégories : ceux qui étaient présents dans l’entreprise avant 1976 et ceux qui apparaissent dans l’échantillon après 1976. Pour les premiers, la durée de présence espérée dans l’entreprise est estimée par régression à partir d’une enquête complémentaire de 1978, l’Enquête sur la Structure des Salaires, pour laquelle les établissements indiquent leur secteur d’activité et leur localisation géographique, ainsi que l’ancienneté, la CSP et l’année de naissance de leurs salariés.
Certains salariés de l’échantillon ont pu exercer différents emplois simultanément ou au cours de la même année. Les individus ayant occupé strictement plus de 3 emplois différents dans l’année, ainsi que les multi-salariés, sont éliminés de l’échantillon étant donné la difficulté à reconstituer leur durée de paie avec précision. Pour les individus ayant eu 2 ou 3 employeurs dans l’année, chaque épisode d’emploi est conservé comme une observation distincte. L’information exploitée à partir de l’EDP est celle du diplôme le plus élevé obtenu à la sortie du système scolaire. Les réponses ont été regroupées en 8 catégories : aucun diplôme, Certificat de l’Ecole Primaire, Brevet des Collèges ou BE, CAP ou BEP, Baccalauréat Professionnel, niveau Baccalauréat de l’enseignement général, niveau BTS ou DUT et niveau supérieur à BAC+2 (deuxième et troisième cycles, grandes écoles).
Les observations pour lesquelles la différence entre le salaire net et la valeur médiane du salaire excède en valeur absolue trois fois l’écart entre la médiane et le troisième quartile sont éliminées. L’étude est restreinte au champ des salariés du secteur marchand non agricole [2]. Enfin, les taux de chômage régionaux et départementaux sont issus de la Banque de Données Macroéconomiques de l’Insee (BdM). Les deux indicateurs de taux de chômage locaux sont utilisés dans les régressions, la division en 95 départements étant toutefois privilégiée. Le tableau 2 en annexe présente quelques statistiques relatives à la dispersion des taux de chômage locaux. La part de la variance interrégionale est prépondérante dans la variance totale des taux de chômage régionaux sur la période 1984-1995 (environ 80%). Par ailleurs, les taux de chômage régionaux sont très fortement corrélés entre eux (tableau 3). Les variations des taux de chômage locaux sont dès lors également très corrélées entre elles et une simple régression de ces variations sur des indicatrices temporelles permet d’expliquer environ 80% de leur variance.
 
Mise en évidence d’une relation négative entre salaires et taux de chômage locaux
 
 
L’équation de salaire estimée est une extension de l’équation de Mincer classique (1974), dans laquelle le salaire est une fonction croissante du niveau de capital humain accumulé par le salarié. Le capital humain est généralement mesuré par le nombre d’années d’études, l’expérience professionnelle et l’ancienneté dans l’entreprise. Conformément aux prédictions des modèles présentés dans l’encadré 1, le niveau du taux de chômage local est ajouté à ces variables explicatives usuelles, ainsi qu’un jeu complet d’indicatrices sectorielle δs temporelle δt et régionale δr :
wi rt, est le salaire réel de l’individu (i), à la date(t), dans l’entreprise du département ou de la région (r), urt le taux de chômage local dans le département (r), et xit l’ensemble des variables décrivant les caractéristiques observables du salarié (le sexe, l’âge, le niveau d’étude, la catégorie socioprofessionnelle, l’ancienneté et le statut). εirt est un terme d’erreur supposé non corrélé temporellement.
Le rôle des indicatrices régionales dans les estimations
Les résultats obtenus pour l’ensemble de la population, pour les hommes et les femmes séparément figurent dans le tableau 1.
L’effet du taux de chômage sur les salaires apparaît comme relativement faible, lorsqu’un jeu complet d’indicatrices est ajouté dans les variables explicatives (in dicatrices temporelle, départementale et sectorielle).
Encadré 1 : “courbe de salaire” et modèles de formation des salaires
Plusieurs modèles microéconomiques de formation des salaires fournissent une justification théorique aux “courbes de salaire”. Ainsi, les modèles de négociation (Layard et Nickell, 1991) ou de salaire d’efficience (Shapiro et Stiglitz, 1984) aboutissent à une relation négative entre le niveau de salaire pratiqué au sein d’une entreprise et le taux de chômage en vigueur dans l’économie. Ces modèles se transposent aisément à la description de la formation des salaires dans un bassin d’emploi déterminé, sous l’hypothèse d’une faible mobilité des salariés entre les différents bassins d’emploi (du fait de coûts de déménagement élevés).
Les modèles de négociation
Par souci de simplification, le modèle théorique est présenté dans un cadre statique. Les entreprises sont en concurrence monopolistique et produisent un bien homogène à partir des facteurs travail et capital. Le stock de capital est prédéterminé. Les entreprises disposent du “droit de gérer”, et fixent unilatéralement le niveau d’emploi. La négociation avec les syndicats porte donc exclusivement sur les salaires. Les syndicats sont neutres au risque et ont pour objectif de maximiser l’utilité espérée des salariés en place. Dans chaque entreprise (i), une proportion aléatoire ( )1- μi des ( )Li salariés est licenciée à l’issue des négociations. La fonction objectif des syndicats s’écrit donc :
wi est le salaire réel pratiqué dans l’entreprise (i), (A) le revenu espéré en cas de démission et ( )ui la probabilité de rester employé dans la même entreprise (la probabilité ui est une fonction décroissante des salaires). Le revenu espéré alternatif (A) dépend de la probabilité d’être employé dans une autre entreprise du bassin d’emploi. À l’équilibre, cette probabilité est égale à ( )1- u où ( )u est le taux de chômage du bassin d’emploi. Par conséquent, le revenu alternatif (A) s’écrit A u w uz= - +( )1 où ( )w est le salaire moyen pratiqué dans le bassin d’emploi et (z) le revenu réel de remplacement.
À stock de capital donné, l’objectif de l’entreprise est de maximiser son profit courant Πi, égal à la différence entre le revenu R Li ( ) et le coût total du facteur travailw L i i. Les salaires sont négociés de façon décentralisée au sein de chaque entreprise et le résultat de ces négociations est donné par la maximisation d’un critère de Nash. La position de repli des syndicats est le revenu alternatif (A), tandis que celle de l’entreprise est un profit nul Π =0, la production n’étant plus assurée en cas de rupture des négociations. La contribution de chacun des deux agents au critère de Nash est égale à la différence entre l’objectif à maximiser et le point de repli, sous l’hypothèse que le pouvoir de négociation des syndicats est constant et égal à ( )γ. Le salaire d’équilibre dans l’entreprise (i) est alors déterminé par :
La condition du premier ordre s’écrit :
εμw est égal à l’élasticité du taux de séparation μi au salaire.
Pour simplifier, la fonction de production de l’entreprise considérée est de type Cobb-Douglas Y K L=-1α α. La demande adressée aux entreprises est une fonction décroissante de son prix de vente, avec une élasticité ( )η constante :
P est un indice de prix global.
À salaire négocié donné, la condition du premier ordre de la maximisation du profit conduit à :
où k η η= -( )/1 mesure le degré de compétition sur le marché des biens.
L’équation (4) devient alors
Comme le revenu alternatif (A) est une fonction décroissante du taux de chômage local (u), il en est de même du salaire négocié dans l’entreprise (i). À l’équilibre symétrique, lorsque les salaires sont identiques dans toutes les entreprises d’un même bassin d’emploi, l’équation (6) devient finalement :
Les modèles de salaire d’efficience
Le modèle de salaire d’efficience exposé ici s’inspire des travaux de Shapiro et Stiglitz (1984). L’offre de travail est supposée constante dans chaque bassin d’emploi–il n’y a donc pas de mobilité des salariés. L’utilité (U) d’un salarié dépend positivement du niveau de salaire net (w) pratiqué dans l’entreprise et négativement de l’effort fourni (e) pour accroître la production.
Les salariés ont le choix entre fournir un niveau d’effort élevé ( )e E= ou ne fournir aucun effort ( )e = 0. Si un salarié fournit l’effort minimal ( )e = 0, sa productivité est nulle. Il peut alors être détecté avec la probabilité exogène (d) et est dans ce cas immédiatement licencié. Les salariés sont par ailleurs susceptibles de perdre leur emploi avec une probabilité exogène (q), indépendamment de l’effort choisi, sous l’effet de chocs technologiques. Par conséquent, les utilités espérées pour un “tire-au-flanc”,Vs , et pour un salarié productif, Ve, vérifient respectivement les équations suivantes :
r est le taux d’intérêt réel et Vu l’utilité espérée d’un chômeur.
Les entreprises fixent unilatéralement le niveau des salaires (w). Afin d’inciter les salariés à fournir le niveau d’effort maximal E –le seul à permettre une production positive– les entreprises doivent ajuster le niveau de salaire proposé. En effet, si les salaires augmentent, le coût d’opportunité d’être détecté, et donc de perdre son emploi, s’accroît. La contrainte incitative, c’est-à-dire la condition qui assure qu’il n’y ait pas de “tire-au-flanc”, s’écrit simplement :
L’utilité espérée d’un chômeurVu dépend du niveau des allocations chômage (z) et de la probabilité instantanée de retrouver un emploi dans une autre entreprise (a). Le gain instantané à être au chômage s’écrit donc :
Les entreprises maximisent leur profit en fixant le salaire au niveau le plus bas possible qui respecte la contrainte incitative. Son expression est obtenue par élimination des fonctions valeurs dans l’équation (10)
À l’équilibre stationnaire, l’équation (13) peut s’exprimer simplement en fonction du taux de chômage et des variables exogènes du modèle. En effet, les flux d’entrée et de sortie du chômage sont égaux à l’équilibre et le taux de retour à l’emploi (a) vérifie la relation au q u= -( )1. Dans chaque bassin d’emploi, le salaire d’équilibre (w) est alors une fonction décroissante et convexe du taux de chômage local :
Pour les hommes, l’élasticité de la courbe de salaire est significative et comprise entre 0,04 et 0,06 respectivement pour les seuls temps complets et l’ensemble des salariés à temps complet ou à temps partiel. Pour les femmes, en revanche, l’élasticité est pratiquement nulle et n’est pas du tout significative. Ces derniers résultats sont sensiblement modifiés en l’absence d’indicatrice départementale, autrement dit lorsque l’on estime l’élasticité des salaires à la composante permanente du taux de chômage local (tableau 2). Dans ce cas, l’élasticité est en fait largement supérieure, proche de - 0,1, et fortement significative pour les deux sexes.
Les estimations figurant dans le tableau 2 présentent toutefois l’inconvénient de ne pas tenir compte de l’hétérogénéité non observée des marchés du travail régionaux. Or une éventuelle corrélation entre l’hétérogénéité non observée des individus d’une même région et le taux de chômage régional serait de nature à biaiser les estimations de cette élasticité. En effet, un niveau de chômage plus élevé pourrait être le reflet d’une main-d’œuvre relativement moins qualifiée (au sein même des catégories de qualification déterminées dans l’enquête de l’Insee), et qui est, de ce fait, rémunérée à des niveaux de salaire inférieurs. Dans le cas de l’Alsace, la coexistence d’un faible taux de chômage et de salaires plus élevés pourrait s’expliquer, au moins partiellement, par l’importance du travail transfrontalier, en Suisse ou en Allemagne, et par la concurrence avec des entreprises offrant des salaires attractifs. Bien que les variables de contrôle utilisées dans la régression permettent de capter la plupart des effets de structure, il demeure par conséquent préférable d’inclure systématiquement les indicatrices régionales dans les régressions.

Tableau 1
estimation d’une courbe de salaires avec indicatrices départementales
IMGIMGTableau 1 : estimation d’une courbe ...IMGIMF
Tableau 1 : estimation d’une courbe de salaires avec indicatrices départementales Ensemble Hommes Femmes Variables explicactives Temps complets Temps completset temps partiels Temps complets Temps completset temps partiels Temps complets Temps completset temps partiels Age 0,04 0,04 0,04 0,04 0,03 0,03 (0,0004) (0,0003) (0,0004) (0,0004) (0,0005) (0,0005) Age*Age - 0,0004 - 0,0004 - 0,0005 - 0,0005 - 0,0003 - 0,0003 (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0000) Ancienneté 0,016 0,013 0,013 0,012 0,013 0,014 (0,0002) (0,0002) (0,0003) (0,00001) (0,0004) (0,0003) Ancienneté* - 0,004 - 0,0002 - 0,0002 - 0,0002 - 0,0003 - 0,0003 Ancienneté (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0001) (0,00001) (0,00001) Hommes 0,183 0,17 - - - (0,001) (0,01) Durée du travail - 0,039 - 0,03 - 0,026 - 0,03 - 0,044 - 0,04 de 360 jours (0,001) (0,001) (0,001) (0,001) (0,002) (0,001) Temps partiel - 0,42 - 0,47 - - 0,46 (0,001) - (0,002) (0,001) Taux de chômage - 0,02 - 0,03 - 0,04 - 0,06 0,01 0,01 (0,008) (0,007) (0,008) (0,009) (0,01) (0,01) R² 0,43 0,52 0,54 0,41 0,42 0,46 Nombre d’observations 637755 733812 409504 436088 228251 297724 Source : Panel DADS-EDP, 1984-1995. Notes : écarts type entre parenthèses. Les variables explicatives comprennent quatre catégories socio-professionnelles (ouvriers, employés, techniciens et agents de maîtrise et cadres), huit niveaux de diplômes, ainsi qu’un jeu complet d’indicatrices pour les départements, la date et le secteur d’activité (au niveau de la nomenclature NAP 40).
Panel DADS-EDP, 1984-1995.


Tableau 2
estimation d’une courbe de salaires sans indicatrices départementales
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Tableau 2 : estimation d’une courbe de salaires sans indicatrices départementales Ensemble Hommes Femmes Variables explicatives Temps completset temps partiels Temps complets Temps completset temps partiels Temps complets Temps completset temps partiels Temps complets Âge 0,04 0,04 0,04 0,04 0,03 0,03 (0,0004) (0,0003) (0,0004) (0,0004) (0,0005) (0,0005) Âge*Âge - 0,0004-0,0004 - 0,0004 - 0,0005 - 0,0003 - 0,0003 (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0000) Ancienneté 0,016 0,013 0,013 0,012 0,012 0,014 (0,0003) (0,0002) (0,0003) (0,00001) (0,0004) (0,0003) Ancienneté* - 0,004 - 0,0003 - 0,0003 - 0,0002 - 0,0003 - 0,0003 Ancienneté (0,0000) (0,0000) (0,0000) (0,0001) (0,00001) (0,00001) Hommes 0,18 0,17 - - - - (0,001) (0,01) Durée du travail - 0,04 - 0,03 - 0,03 - 0,03 - 0,05 - 0,04 de 360 jours (0,001) (0,001) (0,001) (0,001) (0,02) (0,001) Temps partiel - 0,48 - - 0,46 - 0,43 (0,001) - (0,002) - (0,002) Taux de chômage - 0,10 - 0,09 - 0,11 - 0,11 0,08 - 0,07 (0,002) (0,002) (0,02) (0,02) (0,003) (0,03) R² 0,42 0,51 0,52 0,50 0,40 0,45 Nombre d’observations 637755 733812 409504 436088 228250 297724 Source : Panel DADS-EDP, 1984-1995. Notes : écarts type entre parenthèses. Les variables explicatives comprennent quatre catégories socio-professionnelles (ouvriers, employés, techniciens et agents de maîtrise et cadres), huit niveaux de diplômes, ainsi qu’un jeu complet d’indicatrices temporelle et du secteur d’activité (au niveau de la nomenclature NAP 40).
Panel DADS-EDP, 1984-1995.

Cette sensibilité à l’ajout d’indicatrices du département (ou de la région) est observée dans d’autres pays, notamment aux États-Unis, où les niveaux des salaires moyens dans les États sont faiblement corrélés à la composante permanente du taux de chômage local, alors que les salaires courants sont fortement et négativement corrélés au taux de chômage transitoire. Dans le cas américain, cette différence peut s’expliquer par une forte mobilité géographique. En France, en revanche, une valeur de l’élasticité de long terme nettement supérieure à l’élasticité de court terme s’interprète a priori comme un fort biais d’hétérogénéité [3]. Par la suite, seuls les résultats obtenus en contrôlant pour l’effet fixe régional seront donc présentés. Une méthode pour contourner ces difficultés consisterait à utiliser la dimension panel de notre échantillon et à effectuer les estimations à partir des individus qui changent de département entre deux périodes. Une telle sélection conduit toutefois à restreindre considérablement l’échantillon et aboutit à des estimations très peu robustes [4].
Les salaires annuels sont plus sensibles au taux de chômage lorsque les temps partiels sont inclus dans le champ de la régression. Ce résultat est conforme à l’intuition, puisque l’ajustement aux conditions du marché du travail peut s’effectuer plus aisément par une variation des heures travaillées pour cette catégorie de salariés. Ainsi une hausse du chômage qui se traduit par une baisse de la durée du travail des salariés à temps partiel induit mécaniquement une baisse des salaires perçus sur l’année. Or la variable de durée du travail n’est pas disponible dans le fichier. L’étude simultanée des deux modes d’ajustement à un choc macroéconomique, baisse du salaire horaire et/ou baisse de la durée du travail, n’est donc pas réalisable. Le champ de l’analyse est dorénavant restreint aux seuls salariés à temps complet.
Stabilité des résultats par catégorie de qualification et pour une définition alternative du bassin d’emploi
Les constats précédents sont globalement inchangés lorsque l’équation (1) est estimée par catégorie socio-professionnelle (tableau 3). L’élasticité du salaire au taux de chômage est faible et peu significative pour l’ensemble des salariés, alors que la relation apparaît comme robuste pour les hommes. Quelle que soit la catégorie de qualification considérée, l’élasticité du salaire des hommes au taux de chômage local est en effet stable autour de –0,05. Cette stabilité du coefficient serait le signe d’une certaine homogénéité dans le mode de fixation des salaires au sein des entreprises, autrement dit d’un certain degré de centralisation des négociations salariales [5].
Certaines études suggèrent que la région pourrait s’avérer une meilleure définition du bassin d’emploi que le département (Agullo, 1999). Les régressions aboutissent en fait au même résultat avec un découpage en régions. L’élasticité au taux de chômage des salaires est significative et égale à – 0,02 (voir tableau 4). La part de la variance expliquée est toutefois sensiblement plus élevée.

Tableau 3
estimations par qualification pour les salariés à temps complet
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Tableau 3 : estimations par qualification pour les salariés à temps complet Ouvriers Employés Techniciens etagents de maîtrise Cadres Ensemble-0,01-0,02-0,03-0,01 (0,01) (0,01) (0,04) (0,02) Hommes-0,04-0,05-0,05-0,04 (0,01) (0,01) (0,02) (0,02) N 268293 162631 140379 56994 Source : Panel DADS-EDP 1984-1995, champ des salariés à temps complet. Notes : écarts type entre parenthèses. Les variables explicatives comprennent huit niveaux de diplômes, ainsi qu’un jeu complet d’indicatrices temporelles et du secteur d’activité (au niveau de la nomenclature NAP 40).
Panel DADS-EDP 1984-1995, champ des salariés à temps complet.


Tableau 4
estimation pour une définition plus large du marché du travail local
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Tableau 4 : estimation pour une définition plus large du marché du travail local Taux de chômage Taux de chômage départemental régional Ln ( u) -0,02-0,02 (0,008) (0,009) R² 0,42 0,51 Source: Panel DADS-EDP 1984-1995, salariés à temps complet (N=637755). Note: écarts type entre parenthèses.
Panel DADS-EDP 1984-1995, salariés à temps complet (N=637755).

Courbes de salaire agrégées
Une dernière manière d’évaluer la robustesse des résultats consiste à mener des régressions à partir des valeurs moyennes des salaires par département, en adoptant la méthode d’estimation en deux étapes suggérée par Card (1995). La première étape consiste à estimer l’équation (1) sans inclure le taux de chômage, mais des indicatrices croisées de l’année et du département (voir équation (15)). Dans une seconde étape, les coefficients estimés pour ces variables croisées sont régressés sur le taux de chô mage départemental, les indicatrices départementale et temporelle (voir équation 16) [6].
La graphique 2 en annexe représente la composante du salaire agrégé des hommes par département-en moyenne sur la période- corrigé des effets de structure, telle qu’elle est évaluée par (15). La comparaison avec le graphique 1, qui illustre la disparité des taux de chômage également en moyenne sur la période, fait apparaître de fortes similitudes : taux de chômage faibles et salaires
élevés en Savoie, en région parisienne, en Alsace et, à l’inverse, taux de chômage élevés et salaires faibles en Bretagne, Corse, Lorraine et Pyrénées Orientales.
Graphique 1
taux de chômage par département
IMGIMGtaux de chômage par départementIMGIMF
BdM, Insee.
Graphique 2
composante du salaire moyen par département corrigée des caractéristiques observables pour les hommes
IMGIMGcomposante du salaire moyen par 
département corri...IMGIMF
Panel DADS-EDP, Insee et calculs de l'auteur.
L’analyse économétrique valide ce constat intuitif. Le recours à une méthode d’estimation en deux étapes fournit par ailleurs des résultats légèrement différents et, surtout, plus stables que ceux obtenus précédemment (tableau 5). La valeur estimée de l’élasticité est en effet moins sensible à l’ajout ou au retrait d’une indicatrice régionale et est du même ordre de grandeur pour les hommes et pour l’ensemble de l’échantillon (proche de–0,05). Pour les femmes en revanche, aucune corrélation entre le niveau de salaire et le taux de chômage local n’a pu être mise en évidence. L’évolution du comportement d’offre des femmes sur la période perturbe certainement ces estimations. La proportion d’actifs de sexe féminin a en effet progressé continûment (cf tableau 1 en annexe), indépendamment de l’évolution du chômage. L’existence éventuelle d’une discrimination à l’encontre des femmes, qui a peut-être diminué au cours du temps, viendrait également contrecarrer la corrélation attendue de la courbe de salaire. Pour les hommes, la relation négative entre niveau du salaire réel et niveau du taux de chômage est certes robuste, mais l’élasticité est toutefois inférieure à celle obtenue par Blanchflower et Oswald (1994) pour un large panel de pays.

Tableau 5
courbes de salaire agrégées
IMGIMGTableau 5 : courbes de salaire agrég...IMGIMF
Tableau 5 : courbes de salaire agrégées Ensemble Hommes Femmes ln urt-0,04-0,07 0,03 (0,016) (0,019) (0,020) Source : Panel DADS-EDP 1984-1995, salariés à temps complet (N=637755) N.B : les indicatrices régionales sont incluses.
Panel DADS-EDP 1984-1995, salariés à temps complet (N=637755)

La convexité de la courbe de salaire
L’apparente faiblesse de cette élasticité pourrait trouver son origine dans des non-linéarités de la réponse des salaires au taux de chômage. Blanchflower et Oswald (1994) montrent en effet que la relation est convexe, plutôt que linéaire. Or le niveau de chômage a été relativement élevé en France sur la période d’estimation 1984-1995. L’élasticité des salaires au taux de chômage serait dans ces conditions plus faible dans un contexte de sous-emploi massif. Les modèles théoriques présentés dans l’encadré 1 prédisent d’ailleurs une relation convexe entre niveau de salaire et taux de chômage. Afin de tester cette hypothèse sur données françaises, des fonctions polynômes d’ordre 2 puis 3 du taux de chômage local sont respectivement ajoutées aux variables explicatives précédentes (tableau 6). Les coefficients d’ordre supérieur (respectivement 2 et 3) sont positifs et significatifs, avec ou sans indicatrice du département, ce qui prouve la convexité de la relation.
Ce résultat est confirmé par l’estimation d’une courbe de salaire avec une forme fonctionnelle flexible du taux de chômage (voir tableau 7). Le salaire est en fait régressé sur des indicatrices d’appartenance à des intervalles de taux de chômage. La courbe obtenue à partir des coefficients figurant dans le tableau 7 est effectivement convexe (voir graphique 3 en annexe). Les indicatrices sont sensiblement plus élev ées, et fortement significatives, pour de faibles valeurs du taux de chômage [7]. À partir d’un certain seuil du taux de chômage, que l’on peut évaluer approximativement à 10% [8], il n’y a en revanche plus d’effet significatif du taux de chômage sur les salaires. La “Wage Curve” est donc décroissante pour des bas niveaux de taux de chômage et présente un profil constant pour des niveaux élevés de ce taux. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant d’aboutir à de faibles valeurs de l’élasticité pour des estimations linéaires sur la période 1984-1995, période où le taux de chômage agrégé excède le plus souvent 10% [9]. Ce constat reste valide que l’on intègre ou non des indicatrices du département. Il est par ailleurs conforme aux résultats obtenus par Glaude et L’Héritier (1993) dans le cas de la France, et serait le signe d’une stigmatisation des chômeurs de longue durée. Une période prolongée d’inactivité pourrait en effet engendrer une perte de capital humain, qui diminuerait l’“employabilité” des chômeurs de longue durée. Ces derniers ne seraient alors plus en mesurede concurrencer les insiders surleurs postes. L’interprétation issue des modèles théoriques est légèrement différente : les salaires sont en fait une fonction croissante de la probabilité de retrouver un emploi et cette probabilité s’écrit, à l’équilibre des flux, comme une fonction hyperbolique (donc convexe) du taux de chômage (voir encadré 1) : lorsque le taux de chômage est élevé, un accroissement marginal de ce taux ne modifie que très faiblement la probabilité de retour à l’emploi.

Tableau 6
courbe de salaire avec fonction polynômiale du taux de chômage
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Tableau 6 : courbe de salaire avec fonction polynômiale du taux de chômage Ordre 2 Ordre 3 ln u-0,09-0,17 (0,019) (0,04) (ln )u2 0,03 - (0,01) (ln )u3 0,005 - (0,001) R² 0,51 0,51 Source : panel DADS-EDP 1984-1995, salariés à temps complet, écarts type entre parenthèses. N.B : les indicatrices régionales sont incluses.
panel DADS-EDP 1984-1995, salariés à temps complet, écarts type entre parenthèses.

Graphique 3
forme fonctionnelle flexible de la Wage Curve (avec sa courbe de tendance polynomiale) : cas avec indicatrice
IMGIMGforme fonctionnelle flexible de la Wage 
Curve (av...IMGIMF
calculs de l'auteur.

Tableau 7
courbe de salaire avec une forme fonctionnelle flexible
IMGIMGTableau 7 : courbe de salaire avec u...IMGIMF
Tableau 7 : courbe de salaire avec une forme fonctionnelle flexible Indicatrice Coefficient u < 6 % 0,021 (0,007) 6 7% %≤ <u 0,016 (0,006) 7 8% %≤ <u 0,011 (0,005) 8 9% %≤ <u 0,008 (0,005) 9 10% %≤ <u 0,006 (0,004) 10 10 5% , %≤ <u 0,002 (0,004) 10 5 11, % %≤ <u 0,001 (0,004) 11 11 5% , %≤ <u 0,001 (0,004) 11 5 12, % %≤ <u 0,005 (0,003) 12 13% %≤ <u-0,002 (0,003) 13 14% %≤ <u-0,001 (0,002) u > 14 % Ref Source : Panel DADS-EDP 1984-1995 (écarts type entre parenthèses). N.B : les indicatrices régionales sont incluses.
Panel DADS-EDP 1984-1995 (écarts type entre parenthèses).

La stabilité temporelle des courbes de salaires
Des réformes structurelles surle marché du travail ou des modifications des conditions de la négociation salariale sont susceptibles d’altérer le degré de rigidité salariale et donc la relation estimée à l’aide des courbes de salaire. Afin d’étudier la stabilité des résultats précédents et de détecter d’éventuels “shifts” de la courbe de salaire, des régressions complémentaires sont menées en coupe instantanée. Le tableau 8 ci-dessus donne les estimations de l’élasticité des salaires au taux de chômage local année après année. L’élasticité est toujours fortement significative, mais est bien plus élevée en moyenne [10] que pour des estimations en panel. Le coefficient fluctue autour de – 0,1. Fait remarquable, cette élasticité décroît progressivement sur l’ensemble de la période (de – 0,16 en 1984 à – 0,05 en 1995), alors que le niveau du taux de chômage moyen a connu simultanément une légère augmentation (de 9,8 % en 1984 à 11,6 % en 1995). Le taux de chômage agrégé a été très stable en début de période, entre 1984 et 1992, au moment où la valeur absolue de l’élasticité a le plus diminué. Une telle décroissance peut donc difficilement s’expliquer par la convexité de la courbe de salaire, bien que ce facteur ait pu jouer en fin de période. La hausse de la proportion des femmes parmi les actifs n’est pas davantage à l’origine de ce trend, des régressions se restreignant aux seuls hommes aboutissant au même co nstat d’une forte décroissance de l’élasticité.

Tableau 8
estimation année après année
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Tableau 8 : estimation année après année Ln u N R2 - 0,16 1984 52400 0,51 -0,006) - 0,16 1985 54538 0,48 (0,007) - 0,13 1986 55283 0,48 (0,007) - 0,12 1987 55546 0,47 (0,007) -0 094 1988 55745 0,50 (0,006) 1989 - 0,095 57350 0,51 (0,006) 1991 - 0,081 56961 0,51 (0,005) 1992 - 0,084 58814 0,52 (0,003) 1993 - 0,068 61173 0,47 (0,007) 1994 - 0,06(0,007) 59062 0,52 1995 - 0,046(0,006) 61425 0,54 Source : Panel DADS-EDP 1984-1995 (écarts type entre parenthèses). N.B : les indicatrices régionales sont incluses.
Panel DADS-EDP 1984-1995 (écarts type entre parenthèses).

En fait, plusieurs facteurs explicatifs peuvent être avancés, qui ne constituent toutefois à ce stade que des hypothèses a priori. Tout d’abord, ce trend décroissant pourrait être lié à un accroissement de la mobilité géographique des salariés. La disparité entre les taux de chômage départementaux reste cependant stable sur la période. Une explication alternative proviendrait de l’existence de rigidités nominales des salaires. Le taux d’inflation a en effet fortement décrû surla période, d’environ 8%en 1985 à 2% en 1995. En présence de rigidités nominales, l’ajustement des salaires réels à la baisse en cas de choc défavorable serait dès lors plus difficile à opérer en régime de basse inflation. Evidemment, il ne s’agit que d’une hypothèse et cette interprétation mériterait un examen plus approfondi (en s’appuyant en particulier sur des comparaisons internationales). Enfin, un shift de la “Wage Curve” pourrait provenir d’un phénomène d’hystérèse et de la perte progressive de capital humain des chômeurs de longue durée ou encore d’une modification des rapports de force entre partenaires sociaux.
 
Conclusion
 
 
L’estimation d’une courbe de salaire pour la France met en évidence une relation négative et significative entre le niveau des salaires réels des hommes et le niveau du taux de chômage régional. Ce résultat est robuste à la définition du marché du travail local retenue, ainsi qu’à la catégorie de qualification considérée. L’élasticité des salaires au taux de chômage est toutefois deux fois plus faible que celle obtenue par Blanchflower et Oswald (1994) pour d’autre pays, lorsque l’hétérogénéité des marchés du travail locaux est prise en compte (-0,05 dans le cas de la France contre–0,1 en moyenne pour les autres pays étudiés). Les estimations menées pour les seules femmes n’indiquent par ailleurs aucune influence du chômage sur les salaires. Cette hétérogénéité des résultats entre pays et entre sexes peut s’expliquer, au moins partiellement, par la non convexité de la courbe de salaire. Celle-ci est en effet décroissante jusqu’à un seuil de taux de chômage d’environ 10% et constante au-delà. Dans le cas de la France, et en particulier des femmes dont le taux de chômage est structurellement plus élevé, les salaires réels deviennent par conséquent relativement moins sensibles à une amélioration, ou une détérioration, du marchédu travail. Enfin, des estimations en coupe transversale montrent que la valeur de l’élasticité a décrû continûment sur la période 1984-1995. Ce “shift” de la “Wage curve” peut être lié à des modifications d’ordre structurel de la négociation salariale, mais peut aussi refléter d’autres mécanismes, comme l’existence de rigidités nominales dans la fixation des salaires. De tels rigidités pourraient en effet freiner l’ajustement à la baisse des salaires réels dans un contexte de basse inflation. Les modèles théoriques sur lesquels sont fondés le concept de courbe de salaire reposent sur des hypothèses restrictives de faible mobilité des salariés entre les b assin s d’emplois. U n accroissement de cette mobilité serait également de nature à perturber les estimations effectuées en coupe transversale et à expliquer la baisse observée de l’élasticité. Un examen critique de ces différentes hypothèses, que les données mobilisées pour cette étude ne permettent malheureusement pas d’explorer, faciliterait la compréhension des comportements d’offre de travail sur la période récente.
 
Annexe
 
 

Tableau 1
statistiques descriptives de l’échantillon
IMGIMGTableau 1 : statistiques descriptive...IMGIMF
Tableau 1 : statistiques descriptives de l’échantillon Salaire annuel net par Salaire annuel net par tête pour Taux de chômage Pourcentage Nombre tête (en log.)* les temps complets (en log.)* moyen d’hommes d’observations 1984 10,56 10,76 9,9 59,3 73473 1985 10,56 10,77 10,2 58,9 74708 1986 10,57 10,78 10,4 58,8 76199 1987 10,56 10,77 10,5 58,5 77058 1988 10,52 10,75 10,0 57,3 86179 1989 10,51 10,76 9,3 56,9 90694 1991 10,51 10,79 9,6 56,2 94868 1992 10,50 10,78 10,5 55,7 97509 1993 10,47 10,75 11,9 55,0 98200 1994 10,41 10,83 12,2 54,5 100318 1995 10,41 10,82 11,6 54,6 104557 Source : Panel DADS-EDP 1984-1995 et BdM, INSEE. Les salaires sont exprimés en prix constants de l’année 1980.
Panel DADS-EDP 1984-1995 et BdM, INSEE.


Tableau 2
dispersion des taux de chômage régionaux
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Tableau 2 : dispersion des taux de chômage régionaux Moyenne Variance Ecart-type Coefficient devariation Part de lavariance intra Taux de chômage régional en niveau urt 10,75 3,59 1,90 17,63 21% Variation du taux de chômage régional u u rt rt --1 0,11 0,43 0,66 580 - Source : BdM, Insee.
BdM, Insee.


Tableau 3
corrélation des taux de chômage régionaux
IMGIMGTableau 3 : corrélation des taux de ...IMGIMF
Tableau 3 : corrélation des taux de chômage régionaux ec le taux de Régions Coefficient de corrélation avchômage moyen Ile de France 94% Champagne-Ardenne 96% Picardie 98% Haute-Normandie 98% Centre 98% Basse-Normandie 83% Bourgogne 99% Nord-Pas-de-Calais 96% Lorraine 83% Alsace 63% Franche-Comté 75% Pays-de-la-Loire 97% Bretagne 83% Poitou-Charentes 98% Aquitaine 96% Midi-Pyrénées 91% Limousin 95% Rhône-Alpes 92% Auvergne 94% Languedoc 88% Provence-Alpes Côte d’Azur 92% Corse 70% Source : BdM, Insee.
BdM, Insee.

 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[(*)]Direction de la Prévision au moment de la rédaction de cet article. E-mail : Christian. GGianella@ tresor. finances. gouv. fr
[(1)]Je tiens à remercier F. Kramarz et S. Roux pour m’avoir fourni la base de données originale. La description complète du fichier se trouve dans Abowd et alii (1999).
[(2)]Les indépendants sont également exclus de l’échantillon.
[(3)]Un examen approfondi des taux de chômage départementaux (ou régionaux) français laisse toutefois entrevoir-au moins en partie- une explication alternative, qui serait la forte corrélation de ces taux. Les disparités régionales sont en effet très persistantes sur la période d’estimation, ce qui signifie que les variations de taux de chômage locaux sont très fortement corrélées entre elles (voir tableau 3 en annexe). Dans ces conditions, l’intégration d’un jeu complet d’indicatrices régionales et temporelles dans les régressions serait potentiellement de nature à brouiller les estimations (95 % de la variance des taux de chômage en niveau est expliquée par le jeu complet d’indicatrices temporelles et régionales et 80% de la variance des changements de taux de chômage est expliquée par les seules indicatrices temporelles). Cette faible variabilité des données pourrait alors rendre délicate l’identification de l’élasticité au taux de chômage.
[(4)]Les résultats obtenus ne sont donc pas reportés dans ce texte.
[(5)]D’après les modèles théoriques exposés dans l’encadré 1, cette homogénéité ne va pas de soi, puisque les ratios de remplacement, les probabilités de perte d’emploi ou même le pouvoir de négociation ne sont a priori pas identiques entre les groupes de salariés.
[(6)]Cette façon de procéder permet de s’affranchir d’un éventuel biais sur les écart type. En effet, si les individus appartenant à un même marché du travail local partagent également une même composante de variance-qui n’est pas attribuable à leurs caractéristiques observables- le terme d’erreur εirt serait positivement corrélé entre salariés du même marché du travail, ce qui aurait pour conséquence de biaiser l’estimation des écart type.
[(7)]Notons que le niveau de référence est celui d’un taux de chômage supérieur à 14% et que seules les différences entre les coefficients peuvent être interprétés.
[(8)]Cela est valable pour la forme la plus flexible, mais également dans le cas quadratique et cubique.
[(9)]Ainsi que pour les femmes dont le taux de chômage est sensiblement plus élevé que celui des hommes.
[(10)]En valeur absolu bien évidemment.
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[(1)]
Je tiens à remercier F. Kramarz et S. Roux pour m’avoir fo...
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Les indépendants sont également exclus de l’échantillon. Suite de la note...
[(3)]
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[(4)]
Les résultats obtenus ne sont donc pas reportés dans ce te...
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[(5)]
D’après les modèles théoriques exposés dans l’encadré 1, c...
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[(6)]
Cette façon de procéder permet de s’affranchir d’un éventu...
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Notons que le niveau de référence est celui d’un taux de c...
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Cela est valable pour la forme la plus flexible, mais égal...
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[(9)]
Ainsi que pour les femmes dont le taux de chômage est sens...
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[(10)]
En valeur absolu bien évidemment. Suite de la note...
taux de chômage par département
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forme fonctionnelle flexible de la Wage Curve (avec sa courbe de tendance polynomiale) : cas avec...
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