2002
Économie et Prévision
Les indicateurs de polarisation et leur application à la France
Damien Echevin
[(*)]
Antoine Parent
[(**)]
Cet article présente, dans un premier temps, les propriétés des indicateurs de polarisation des revenus, ceux de
Foster-Wolfson et d’Esteban-Ray, leur portée et leur limite. Les deux critères de polarisation et d’inégalité apparaissent
comme complémentaires mais distincts dans la mesure où le principe de transfert de Pigou-Dalton est étranger au concept
de polarisation. Dans un second temps, l’application de ces indicateurs à des données françaises permet de tester leur
portée explicative en comparant leur valeur informative à celle dérivée par une analyse plus fine des caractéristiques des
populations. C’est l’occasion de s’interroger sur la pertinence du constat d’augmentation de la polarisation des revenus
salariaux au cours des années quatre-vingt-dix. La polarisation des emplois semble avoir contribué significativement à ce
phénomène.Mots-clés :
polarisation, distribution des revenus, inégalités.
This article begins by presenting the properties of the income polarisation indicators developed by Foster-Wolfson and
Esteban-Ray, and their scope and limits. The two polarisation and inequality criteria appear complementary but different insofar as
the Pigou-Dalton transfer principle is alien to the polarisation concept. We next apply these indicators to French data in order to test
their explanatory capacity by comparing their informative value with the results of closer analysis of population characteristics. We
use this opportunity to look at the relevance of the increase in wage income polarisation in the nineties. Job polarisation appears to
have made a significant contribution to this phenomenon.Keywords :
polarisation, income distribution, inequalities.
Les auteurs tiennent à remercier tout particulièrement M. Dollé pour ses suggestions lors de l'élaboration de ce travail, initié au
CSERC. Ils remercient également B. Galtier, S. Langlois, Y. L’Horty, J.M. Hourriez, F. Legendre et M. Martinez, ainsi que deux
rapporteurs anonymes pour leurs remarques et conseils sur les précédentes versions de ce papier. D. Echevin tient à remercier la
division " Conditions de vie des ménages" de l’Insee pour son soutien et pour l’avoir hébergé lors de l’étude. Les auteurs restent
bien entendu seuls responsables des erreurs et insuffisances que peut contenir ce document.
Cet article présente, dans un premier temps, les propriétés des indicateurs de polarisation
des revenus, ceux de Foster-Wolfson et d’Esteban-Ray, leur portée et leur limite. Les deux
critères de polarisation et d’inégalité apparaissent comme complémentaires mais distincts
dans la mesure où le principe de transfert de Pigou-Dalton est étranger au concept de
polarisation. Dans un second temps, l’application de ces indicateurs à des données
françaises permet de tester leur portée explicative en comparant leur valeur informative à
celle dérivée par une analyse plus fine des caractéristiques des populations. C’est
l’occasion de s’interroger sur la pertinence du constat d’augmentation de la polarisation
des revenus salariaux au cours des années quatre-vingt-dix. La polarisation des emplois
semble avoir contribué significativement à ce phénomène.
Le terme de polarisation connaît, en économie, au
moins deux applications : l’une dans le domaine de
l’analyse de l’emploi, l’autre dans la perspective de
l’étude des revenus.
La thématique de la polarisation des emplois au sein
du couple s’est développée dans les pays
anglo-saxons en réponse à un paradoxe apparent : les
taux de chômage diminuent, mais, dans le même
temps, les indicateurs de niveau de vie des ménages
(mesurés en termes d’écarts de revenus ou de
populations vivant en dessous du seuil de pauvreté)
indiquent un accroissement des inégalités. Le
paradoxe réside dans la concordance d’une baisse du
chômage et d’un développement de la pauvreté.
L’analyse de la situation professionnelle des
personnes composant les ménages apporte un
élément de réponse à ce paradoxe. Elle révèle
notamment l’importance croissante des couples
placés en situation identique face à l’emploi,
c’est-à-dire que la proportion des couples bi-actifs
occupés et celle des couples bi-inactifs (ou au
chômage) augmente, alors que la proportion des
couples où une seule personne est employée
diminue. Aussi observe-t-on dans la plupart des pays
de l’OCDE une hausse simultanée du nombre de
ménages au sein desquels tous les adultes travaillent
ainsi qu e de ceux où aucun ne travaille
(l’accroissement du nombre relatif de ménages
monoparentaux et de célibataires contribue
également à ce phénomène). Il ressort que le
chômage affecte de façon différenciée les ménages
et que la position familiale peut exercer un effet
d’accroissement des inégalités.
Dans l’optique emploi, le texte de référence semble
être l’étude comparative engagée par Gregg et
Wadsworth (1996) qui débouche sur les résultats
suivants : entre 1984 et 1993, dans 7 des 13 pays de
l’échantillon (Allemagne, Italie, Royaume-Uni,
Belgique, Irlande, Grèce, Espagne), les créations
d’emplois ont bénéficié prioritairement aux
ménages où un adulte travaillait déjà, au détriment
des ménages où aucun adulte ne travaillait. Dans ces
pays, le nombre des ménages où tous les adultes
travaillent (1,1) et où aucun ne travaille (0,0)
augmentent simultanément, alors que le pourcentage
de ménages à un emploi (1,0) régresse. Les
Pays-Bas, le Portugal, les États-U nis, le
Luxembourg et leCanada forment un autregroupe de
pays où l’on observe une diminution des ménages
mixtes (1,0) et une progression des ménages où
l’homme et la femme travaillent (1,1) mais on
enregistre parallèlement dans ces pays une baisse de
la configuration (0,0) (ménages sans emploi).
L’évolution des configurations des ménages face à
l’emploi dans les différents pays semble, par
ailleurs, indépendante du niveau du chômage : par
exemple, en Espagne et en Italie, le taux de chômage
est bien plus important qu’au Royaume-Uni, et
pourtant, la part des ménages sans emploi y est à
peine supérieure pour le premier pays, inférieure
pour le second.
Cette étude comparative souligne ainsi le faible
pouvoir explicatif du taux de chômage individuel
dans le développement des situations de ménages
sans emploi.
La deuxième modalité étudiée de la polarisation,
celle qui concerne les revenus, a fait l’objet de
développements méthodologiques plus consistants
que dans le domaine de l’emploi. La réflexion sur la
polarisation des revenus a notamment déterminé la
création d’indicateurs de polarisation dans la lignée
des indicateurs d’inégalités. L’indicateur de
polarisation de Foster-Wolfson découle par
construction d’un indice de Gini et l’indicateur
d’Esteban-Ray peut, sous certaines conditions, se
comporter comme un indicateur d’inégalités.
La notion de polarisation n’a toutefois pas un sens
univoque selon qu’elle s’applique, dans le cas de
l’indicateur de Foster-Wolfson, à une distribution de
revenus individuels ou à des regroupements entre
ménages, dans le cas de l’indicateur d’Esteban-Ray :
- l’indicateur de Foster-Wolfson (Foster et Wolfson,
1994, Wolfson, 1994,1997)a pour objet de repérerla
déformation de la distribution des revenus des
ménages autour de la médiane, dans une conception
où la société est entrevue comme continuum de
différences. Le choix de la médiane est de nature
conventionnelle : elle représente, selon Foster et
Wolfson, le point d’ancrage de la “classe moyenne”.
L’indicateur permet, selon les auteurs, d’observer
l’accroissement ou la diminution de la classe
moyenne et donc un phénomène de bipolarisation
des revenus autour de la médiane ;
- l’indicateur d’Esteban et Ray (1994) présuppose la
constitution de groupes dans la société et analyse le
phénomène de polarisation comme la déformation
de ces groupes au cours du temps, ce qui donne une
autre portée à l’étude de la polarisation des revenus.
-
Contrairement à l’approche précédente, la société
est ici perçue comme un ensemble de “groupes” aux
caractéristiques différentes. La thématique de la
polarisation renvoie à la vision d’une société clivée,
au sein de laquelle il existe une différence de nature
entre deux ou plusieurs groupes. L’étude de la
polarisation devient un moyen, pour ces auteurs, de
réintroduire dans l’économie des inégalités la
dimension du conflit et des antagonismes sociaux
(social unrest). Pour appuyer leur propos, Esteban et
Ray reprennent à leurcompte le propos introductifde
Sen à On Economic Inequality selon lequel
“inégalités et antagonismes vont de concert” (Sen,
1973). La polarisation, construite comme une
fonction de distance intergroupe, devient un
instrument adéquat pour l’étude de la discontinuité
sociale, dans la mesure où la polarisation désigne un
élargissement des inégalités intergroupes.
On est donc en présence de deux approches
distinctes : dans le premier cas, la polarisation traduit
un effet particulier de déformation de la densité des
revenus des ménages, par “agglomération”. Dans
l’autre, la polarisation correspond à la déformation
des groupes. On peut signaler l’existence d’un vif
débat outre-Atlantique sur le thème du déclin de la
“classe moyenne”. Foster et Wolfson connaissent
des détracteurs : en effet, Beach-Slotsve (1996)
remettent en cause le principe d’une dualisation de la
société canadienne au cours des deux dernières
décennies, à partir d’une stricte application de
l’indicateur de Foster-Wolfson. En revanche, il ne
semble exister aucune application empirique de
l’indicateur de Foster-Wolfson à la France, pas plus
qu’un début de débat sur ce thème. Quant à
l’indicateur d’Esteban-Ray, sa présentation par les
auteurs reste à un niveau très axiomatique et aucune
application à la France n’a pu être recensée.
L’objectif principal de cet article est de tester la
portée explicative de ces indicateurs en comparant
leur valeur informative à celle délivrée par une
analyse plus fine des caractéristiques des
populations. Nous nous interrogeons de plus sur la
pertinence du constat d’augmentation de la
polarisation des revenus salariaux au cours des
années quatre-vingt-dix. La logique d’exposition est
la suivante. Nous présentons, dans un premier temps,
les propriétés des indicateurs de Foster-Wolfson et
d’Esteban-Ray, leur portée et leurs limites. Dans un
second temps, nous présentons les résultats d’une
application de ces indicateurs au cas français.
L’analyse de la polarisation à travers
des indicateurs synthétiques
L’indicateur de Foster-Wolfson ou une approche “individuelle” de la polarisation
Le propos de Foster-Wolfson, en construisant leur
indicateur de polarisation, consiste, d’une part à
mesurer les écarts de revenu par rapport au revenu
médian, d’autre part à apprécier la bi-polarisation de
la distribution des revenus autour de la position
médiane. La polarisation s’appu ie donc
conceptuellement sur des critères différents de ceux
employés pour la construction d’un indicateur
d’in égalités. Le principe de transfert de
Pigou-Dalton est, notamment, étranger au concept
de polarisation. Dans ce sens, polarisation et
inégalités sont des concepts distincts.
Wolfson (1994) montre par exemple la coexistence,
entre 1973-1981 au Canada, d’une polarisation
accrue et d’un tassement des inégalités de revenus
entre ménages (même si, sur tout le reste de la
période, soit 1967-73 et 1981-91, les évolutions des
indicateurs de polarisation et d’inégalités sont
positivement corrélées). Néanmoins, le fait que
l’indicateur de Foster-Wolfson serve de support à un
débat sur la dualisation de la société canadienne ne
suffit pas à lever quelques doutes et interrogations
sur le caractère significatif de l’indicateur lui-même.
On peut notamment reprocher à la notion de
polarisation d’être une notion très statistique : il a
semblé difficile au premier abord d’aller au-delà
d’un simple constat.
Afin de pousser plus avant l’analyse, Wang et Tsui
(2000) définissent une classe plus générale d’indices
de polarisation reposant sur les deux critères évoqués
précédemment (critère d’écart de revenu et critère de
bi-polarité). L’indice de polarisation s’écrit ainsi
comme la somme pondérée des écarts de revenu par
rapport à la médiane :
où ( ,..., )x x x= est le vecteur des revenus
n1 individuels, xi est le revenu de l’individu i – les
ménages étant classés par ordre croissant – et m x( )
est le revenu médian. b b b n nn =( ,..., ) est le vecteur
1 des pondérations et bin est le poids affecté à
l’individu i. L’indice de Foster-Wolfson se rapporte
à cette classe générale d’indice mais en constitue un
cas particulier. Wang et Tsui montrent ainsi que,
même si le vecteur b doit vérifier certaines
conditions pour que l’indice P soit un indice de
polarisation (cf. annexe 3), il n’en demeure pas
moins que ces paramètres sont laissés au libre choix
du modélisateur.
Dès lors, la notion de polarisation ne peut plus être
considérée comme une notion purement statistique.
Il est en effet possible d’aller au-delà d’un simple
constat en définissant les paramètres de la
polarisation, et, à travers eux, la “sensibilité à la
polarisation”
[1].
L’indicateur d’Esteban-Ray ou l’analyse de la
polarisation en termes de groupes
Dans une conception de la polarisation en termes de
groupes, Esteban et Ray (1994) élaborent une
axiomatique de la polarisation. Les auteurs postulent
ainsi que, lorsque la population totale est constituée
de plus de deux groupes d’individus, la polarisation
s’accroît :
- lors de la réunion de deux groupes, situés à
proximité l’un de l’autre et composés d’un petit
nombre d’individus, à équidistance de l’un et de
l’autre (i.e. sans modifier la distance moyenne entre
ce groupe et les autres qui sont supposés être
composés d’un grand nombre d’individus) ;
- lorsqu’un des groupes, dont la position est
intermédiaire dans la distribution, se “rapproche” du
plus proche et du moins nombreux des deux groupes
extrêmes de la distribution ;
- lors de l’“effritement” du groupe médian.
À travers ces axiomes, la polarisation introduit à une
double dimension nécessaire d’homogénéité
intragroupe et d’hétérogénéité intergroupe. Plus
précisément, la polarisation implique une
distribution particulière de ces attributs entre
groupes, qui doit respecter les principes suivants :
- un fort degré d’homogénéité au sein de chaque
groupe ;
- un fort degré d’hétérogénéité entre les groupes ;
- un petit nombre de groupes de taille importante.
La singularité de la démarche d’Esteban-Ray réside
dans la manière dont ces auteurs construisent des
groupes homogènes et séparés. Les groupes
constitués relèvent de l’ordre de la représentation et
renvoient à un “sentiment d’appartenance”. Les
auteurs définissent trois fonctions censées refléter la
construction d’une identité de groupe. Une fonction
“d’aliénation”, une fonction “d’identification” et
une fonction “d’antagonisme”. La polarisation des
revenus découle ainsi chez Esteban-Ray des
principes suivants de constitution de groupes
[2] :
où Ï€ Ï€ Ï€= ( ) n est le vecteur des pondérations et
,...,1 Ï€i est le poids attribué au groupe i. x x xn =( ,..., )
1 est le vecteur des revenus moyens et xi est le revenu
moyen dans le groupe i. a est la fonction
“d’aliénation” et δ est une métrique. I est la fonction
“ d’identification”. T est la fonction
“d’antagonisme”.
Le principe de stabilité des critères d’appartenance
ne renvoie donc pas aux critères statistiques usuels
d’homogénéité des groupes. Une possibilité de
transition d’un groupe à l’autre n’implique pas une
absence d’homogénéité du groupe constitué mais un
relâchement ou un renforcement du sentiment
d’appartenance à celui-ci – selon que la taille du
groupe diminue ou augmente, mais aussi selon que la
distance entre les groupes est importante ou pas.
On peut dès lors envisager un parallèle avec le
discours des sociologues, pour lesquels un sentiment
d’appartenance (ou d’identification) au groupe
renvoie à une certaine stratification de la société. De
l’analyse wébérienne des inégalités, il ressort en
effet que la position d’un individu dans la
stratification sociale dépend de trois dimensions –
économique (la situation de classe, liée aux chances
d’accès aux biens ou services), symbolique
(l’app arten ance à un “ gro upe de s tatut”
correspondant aux chances d’accès à l’honneur
social ou au prestige) et politique (appartenance à un
parti en lutte pour le contrôle de l’État). Le lien entre
ces trois dimensions est analysé dans le cadre des
sociétés modernes au travers de caractéristiques
telles que le salaire, le diplôme et la profession, et
renvoie à une analyse en termes de “congruence du
statut social” (cf. Langlois, 1986, Lemel, 1991,
Forsé, 1999). Aussi, se baser sur de telles
classifications pour postuler un sentiment
d’appartenance apparaît-il comme assez naturel.
Dans l’approche d’Esteban et Ray, la constitution
des groupes d’appartenance est laissée au libre choix
du modélisateur, l’important étant de constituer des
groupes homogènes, au sens défini plus haut
d’homogénéité comme “sentiment d’appartenance”.
Comme les groupes constitués relèvent de l’ordre de
la représentation, l’indicateur de polarisation qu’ils
proposent ne permet pas de vérifier l’homogénéité
intragroupe, au sens statistique du terme. Cette
homogénéité intragroupe est posée
a priori et
dépend des paramètres de la fo nctio n
d’antagonisme. Ces paramètres permettent
d’apprécier le plus ou moins fort sentiment
d’appartenance au groupe
[3]. Les auteurs proposent
alors de mesurer l’évolution de l’indicateur de
polarisation, pour diverses valeurs de ces
paramètres, reflétant un plus ou moins fort sentiment
d’identification au groupe.
Etude d’un cas type
La présentation d’un cas type permet de visualiser un
cas de déformation de la distribution des revenus
pour lequel l’indicateur de Foster-Wolfson
augmente, alors que celui d’Esteban-Ray diminue.
Dans les graphiques ci-dessous sont reportés, en
abscisse, les revenus moyens des groupes et, en
ordonnée, les effectifs relatifs de ces groupes.
Le cas présenté ci-dessus illustre le passage à une
moindre polarisation “intergroupe” des revenus. La
distance intergroupe diminue et fait plus que
compenser la diminution des effectifs du groupe
médian : pour des valeurs relativement peu élevées
du coefficient (forte homogénéité intra-groupe),
l’indicateur d’Esteban-Ray, comme l’indicateur de
Gini, diminue et traduit le rapprochement des
groupes entre eux ; en revanche, celui de
Foster-Wolfson augmente, ce qui révèle donc un
phénomène de disparition du groupe médian.
Par conséquent, ces indicateurs sont distincts mais
aussi complémentaires. L’indicateur de Foster
Wolfson permet d’illustrer la déformation de la
courbe de distribution des revenus des ménages,
mais il n’assure pas le suivi des disparités
intergroupes de revenu. L’indicateur d’Esteban-Ray
permet en revanche de considérer cette dimension
inobservable chez Foster-Wolfson. Sur un plan
empirique, une fois les groupes constitués, il requiert
deux types de variables significatives :
- les écarts intergroupes de revenu ;
- les effectifs de chacun des groupes retenus.
Dans la partie qui suit, on entreprend une analyse
empirique de la polarisation en France sur la période
1979-2000 à partir de ces deux indicateurs : on
entend ainsi apprécier l’importance de la
polarisation dans une première acception où les
ménages sont des “individus statistiques” (optique
Foster Wolfson) et dans une deuxième acception où
l’on forme des groupes de ménages (optique Esteban
Ray). Nous abordons ainsi la question de la
polarisation par les deux angles d’approche
possibles : par l’analyse statistique de la distribution
des revenus et par l’étude de la déformation
temporelle d’une certaine “stratification” de la
société.
Pour ce faire, plusieurs constructions de groupes
sont proposées. Dans une première approche, des
groupes ont été constitués sur la base de la situation
du ménage vis-à-vis de l’emploi : l’idée sous-jacente
à cette structuration est qu’un croisement des
caractéristiques familiales des ménages et de leur
situation en matière d’emploi pourrait définir un fort
“sentiment d’appartenance” au sens d’Esteban-Ray.
Cependant, bien que cette classification ait un sens
d’un point de vue économique, elle n’en revêt par
moins un caractère transitoire. En effet, le fait que
l’on puisse évoluer d’une classe à une autre au fur et à
mesure que l’on avance dans son cycle de vie est
certainement un obstacle au développement d’une
“conscience de strate” analogue à une “conscience
de classe”. Aussi, dans une seconde approche, nous
adoptons une stratification plus “orthodoxe” sur un
plan sociologique en constituant d’une part, les
grou pes sur la base des catég ories
socioprofessionnelles de l’Insee et en constituant,
d’autre part, des groupes par niveau de diplôme.
Ainsi, la formalisation mathématique de l’indicateur
de polarisation d’Esteban-Ray (calcul de la distance
de revenu entre groupes) est appliquée non
seulement à des groupes constitués selon des critères
économiques (définis selon la situation du ménage
en matière d’emploi), mais aussi à des groupes
constitués selon des critères plus sociologiques
(niv eau de diplôme et catég ories
socioprofessionnelles).
Application des indicateurs de
polarisation à la France
Le calcul sur données françaises de l’indicateur de
Foster-Wolson nous permet de détecter les
tendances d’évolution de la classe moyenne en
France; le calcul de l’indicateur d’Esteban-Ray nous
permet d’identifier les principales sources des
mutations de la société française. Ces traitements
n ous p ermettent d’apprécier l’apport
méthodologique des indicateurs envisagés et en
même temps de mieux cerner leurs limites. Les
traitements effectués s’appuient, pour l’essentiel,
sur les enquêtes Budgets des familles de l’Insee pour
les années 1979,1984,1989,1995 et 2000 ; ces
enquêtes proposent, comme indiqué en annexe 6, des
informations sur la situation en matière d’emploi et
sur les revenus d’activité des personnes composant
les ménages.
L’indicateur de Foster-Wolfson, instrument de
détection de la déformation de la classe moyenne
en France
Les tendances à l’effritement de la classe moyenne en
France au cours des années quatre-vingt-dix
Le calcul de l’indicateur de Foster-Wolfson en 1989
et 1995 révèle une croissance forte de l’ordre de 10%
de la valeur de cet indicateur (celui-ci évoluant de
0,297 à 0,328, cf. tableau 1) et, partant, un
mouvement à la hausse de la polarisation des revenus
salariaux. La décomposition, dans le tableau 1, du
calcul de cet indicateur permet de mieux comprendre
cette évolution. On observe, en effet, entre 1989 et
1995, une diminution de la part des revenus de la
moitié des ménages situés en dessous de la médiane,
une augmentation de l’indice de Gini, ainsi qu’une
augmentation du rapport moyenne/médiane. Entre
ces deux dates, la situation de la moitié des ménages
(les plus pauvres) s’est dégradée relativement aux
plus riches ; d’autre part, la situation du ménage
médian s’est également détériorée relativement à
celle du ménage moyen; l’accroissement du revenu
salarial moyen sur la période résulte donc
principalement de la progression des revenus
salariaux des ménages les plus riches. Les
composantes de l’indice de Foster-Wolfson
illustrent ainsi un cas de figure où la polarisation
s’est renforcée entre 1989 et 1995, du fait d’un
regroupement des ménages aux extrêmes de la
distribution des revenus.
On note, en outre, que la population située dans un
même intervalle de revenus (85%-130% ou
50%-200% du revenu médian) diminue entre 1989 et
1995, alors qu’elle demeurait stable auparavant. Au
total, si l’on se réfère aux seuls revenus salariaux, on
décèle, en France, un effritement de la classe
moyenne (au sens de Foster-Wolfson) au début des
années quatre-vingt-dix. Ce phénomène se poursuit
sur la période 1995-2000, l’indicateur de
Foster-Wolfson s’accroissant de 2%. Cette tendance
à une polarisation accrue est néanmoins contrariée
par les traits du système de transfert français.
Tableau 1
indicateurs d’inégalités et de polarisation
(revenu salarial du ménage, par unité de
consommation)
Tableau 1 : indicateurs d’inégalités et de polarisation
(revenu salarial du ménage, par unité de
consommation)
1979 1984 1989 1995 2000
Gini 0,354 0,351 0,368 0,390 0,393
L (0,5) 0,258 0,259 0,247 0,231 0,226
Moyenne 35293 61662 73178 84043 86623
Médiane 31201 56451 68001 76001 80251
Moy/Med. 1,131 1,092 1,076 1,106 1,079
N* 6428 7051 5266 6044 6740
Foster-Wolfson 0,294 0,287 0,297 0,328 0,335
85-130 %** 27 28 28 25 25
50-200 %** 74 74 72 68 65
*Nombre de ménages
**Part de la population comprise dans un intervalle de revenu exprimé
en % de la médiane.
Sources : enquêtes Budget des familles.
Champ : ménages avec au moins une personne salariée ou personnes
de moins de 60 ans, les indépendants sont exclus du champ (cf. annexe
6).
Note de lecture : on retient le revenu salarial déclaré au niveau du
ménage et exprimé par unité de consommation (échelle INSEE). Un
individu qui perçoit des indemnités de chômage est classé à 0
(revenu salarial nul).
enquêtes Budget des familles.
Un système de transfert qui atténue la tendance à la
polarisation et réduit les inégalités
Un calcul de l’indicateur de Foster-Wolfson en
prenant pour base les revenus après transferts et
après impôts tempère la conclusion précédente. Cet
indicateur s’avère, en effet, très sensible au choix du
type de revenu retenu. Dans le tableau 2, le
phénomène décrit précédemment s’inverse. On
observe de façon significative entre 1989 et 1995 une
augmentation de la polarisation des revenus
salariaux mais une stagnation de la polarisation des
revenus totaux après impôts. Ce résultat fait
apparaître l’efficacité du système fiscal français à
réduire ce type de distorsion. Un phénomène du
même type peut être observé sur l’indice de Gini ou
sur le carré du coefficient de variation (CV²) : le
système redistributif exerce un effet réducteur sur les
inégalités de revenus.
Au delà de la mise en évidence de l’effet correcteur
du système redistributif, il est également possible de
mettre en évidence une différence entre les inégalités
individuelles de salaire et les inégalités de revenu
salarial des ménages : la mise en commun des
salaires au sein d’une même famille a tendance à
réduire les inégalités. Elle a également pour effet de
réduire la polarisation. On n’observe pas dans le
tableau 2 de divergence d’évolution entre
polarisation et inégalités. En un sens, l’application
aux données françaises de l’indicateur de
Foster-Wolfson ne permet pas de conclure à un
apport pratique ou informatif différent de celui
apporté par les indicateurs usuels d’inégalités.
Tableau 2
indicateurs d’inégalités et de polarisation
Tableau 2 : indicateurs d’inégalités et de polarisation
1979 1984 1989 1995 2000
Nombre de ménages 6428 7051 5266 6044 6740
CV2 (carré du coefficient de variation) :
– Revenu total après impôts 0,462 0,322 0,350 0,312 n.d.
– Revenu total (après transferts)* 0,455 0,324 0,354 0,377 n.d.
– Revenu primaire** 0,605 0,456 0,497 0,555 n.d.
– Revenu salarial 0,608 0,461 0,507 0,577 0,521
– Salaire de la personne de référence 0,471 0,462 0,529 0,630 0,700
Gini :
– Revenu total après impôts 0,295 0,275 0,286 0,280 n.d.
– Revenu total (après transferts)* 0,297 0,277 0,289 0,301 n.d.
– Revenu primaire** 0,351 0,340 0,357 0,377 n.d.
– Revenu salarial 0,354 0,351 0,368 0,390 0,393
– Salaire de la personne de référence 0,365 0,371 0,395 0,428 0,439
Foster-Wolfson :
– Revenu total après impôts 0,247 0,219 0,228 0,228 n.d.
– Revenu total (après transferts)* 0,243 0,220 0,226 0,249 n.d.
– Revenu primaire** 0,289 0,276 0,287 0,315 n.d.
– Revenu salarial 0,294 0,287 0,297 0,328 0,335
– Salaire de la personne de référence 0,272 0,287 0,310 0,361 0,368
Sources : enquêtes Budget des familles.
Champ : ménages avec au moins une personne salariée ou personnes de moins de 60 ans ; les indépendants sont exclus du champ (cf. annexe 6).
Note : salaires et revenus annuels exprimés par unité de consommation (échelle INSEE).
*Le revenu total est égal à la somme des revenus d’activités, des revenus sociaux (revenus de remplacement, prestations familiales et autres aides) et
des revenus du patrimoine (non encore disponibles pour l’année 2000). Les revenus du patrimoine déclarés collectés dans l’enquête de 1995 ne sont
pas comparables aux revenus du patrimoine des anciennes enquêtes. La définition du revenu total retenue permet d’harmoniser les sources
79-84-89-95.
**Le revenu primaire est défini avant tout prélèvement fiscal ou social et avant toute redistribution. Il est égal à la somme des revenus reçus comme
rémunération du travail et du patrimoine (avec déduction des intérêts versés). Notons que les revenus du patrimoine mesurés dans l’enquête Budget
des familles sont fortement sous-estimés, l’enquête ne couvrant que le tiers environ de la Comptabilité Nationale.
enquêtes Budget des familles.
L’indicateur d’Esteban-Ray, instrument de
détection de la déformation des groupes en France
L’indicateur de Foster-Wolson a révélé une
tendance à la polarisation des revenus salariaux en
France. Par la constitution de différents groupes,
nous tenterons de répondre à la question de savoir si
la polarisation des revenus traduit, en France, plutôt
un phénomène de nat ure écon omique ou
soci ologique. À partir d e l’indicateu r
d’Esteban-Ray, nous testerons l’hypothèse que ce
phénomène de polarisation des revenus trouve
principalement sa cause dans la polarisation des
emplois des membres des ménages.
L’indicateur d’Esteban-Ray est d’abord appliqué à
des groupes constitués selon des critères
sociologiques (PCS, niveau de diplôme) puis à des
groupes constitués selon des critères économiques
(situation du ménage dans l’emploi). Dans un dernier
temps, nous évaluerons l’impact de l’emploi à temps
partiel sur le phénomène de polarisation.
La polarisation en termes de niveau de diplôme et de
catégorie socio-professionnelle
Les ménages concernés par le traitement sont
d’abord caractérisés par la catégorie
socio-professionnelle ou le niveau de diplôme de
leurs membres. Plus précisément, nous croisons la
“nature” des ménages (couple/célibataire) avec la
catégorie socio-professionnelle ou le niveau de
diplôme des membres des ménages.
L’indicateur de polarisation d’Esteban-Ray, qui
pondère de façon non-linéaire les écarts de revenu
par les effectifs du groupe, est calculé surcette base.
Cet indicateur, calculé pour différentes valeurs du
paramètre α, s’écrit :
où pi et pj sont les poids relatifs des groupes dans la
population et xi et xj sont les revenus moyens des
groupes. En évolution, l’indice de polarisation peut
se décomposer de la manière suivante :
où l’on a un effet écart de revenu entre groupes
(premier membre de droite) et un effet poids des
groupes (second membre de droite).
Les résultats sont retranscrits en taux de croissance
(i.e. en rapportant les variations à P p x( , )) dans
0 0 les tableaux 3 et 4, qui traduisent les variations de
l’indicateur d’Esteban-Ray par sous-périodes pour
différentes valeurs du coefficient α.
Dans le tableau 3, nous retenons le revenu disponible
du ménage par unité de consommation (échelle
Insee, cf. annexes 5 et 6). En évolution, l’indice de
polarisation est relativement stable, que l’on
considère le type de ménage, la profession ou le
niveau d’étude.
Tableau 3
évolution de l’indice de polarisation d’Esteban-Ray
(revenu disponible par unité de consommation, échelle INSEE)
Tableau 3 : évolution de l’indice de polarisation d’Esteban-Ray
(revenu disponible par unité de consommation, échelle INSEE)
Évolution de l’indice Effet écart de revenu Effet poids
α = 0 79-84 84-89 89-95 79-84 84-89 89-95 79-84 84-89 89-95
Typmen - 0,070 - 0,026 + 0,027 - 0,098 - 0,026 + 0,044 + 0,028 0 - 0,017
Emploi + 0,373 - 0,011 + 0,063 + 0,207 - 0,032 - 0,020 + 0,166 + 0,021 + 0,083
Pcs + 0,034 + 0,041 + 0,084 - 0,032 + 0,030 + 0,040 + 0,066 + 0,011 + 0,044
Diplôme - 0,005 + 0,025 + 0,057 - 0,026 + 0,005 + 0,081 + 0,021 + 0,020 - 0,024
α = 1 79-84 84-89 89-95 79-84 84-89 89-95 79-84 84-89 89-95
Typmen - 0,093 - 0,018 + 0,013 - 0,111 - 0,028 + 0,046 + 0,018 + 0,010 - 0,033
Emploi + 0,218 - 0,013 - 0,034 + 0,177 - 0,049 - 0,037 + 0,041 + 0,036 + 0,003
Pcs - 0,022 - 0,026 + 0,015 - 0,003 + 0,003 + 0,041 - 0,019 - 0,029 - 0,026
Diplôme - 0,078 + 0,006 + 0,046 - 0,065 + 0,001 + 0,076 - 0,013 + 0,005 - 0,030
Sources : enquêtes Budget des familles
Note : les résultats sont retranscrits en taux de croissance. Pour le calcul de l’indice, les groupes ont été formés en croisant la nature du ménage
(célibataire/couple, variable Typmen) avec les caractéristiques individuelles des personnes (situation vis-à-vis de l’emploi, pcs, diplôme).
enquêtes Budget des familles
Tableau 4
évolution de l’indice de polarisation d’Esteban-Ray
(salaire de la personne de référence et/ou de son conjoint par unité de consommation, échelle INSEE)
Tableau 4 : évolution de l’indice de polarisation d’Esteban-Ray
(salaire de la personne de référence et/ou de son conjoint par unité de consommation, échelle INSEE)
Évolution de l’indice Effet écart de revenu Effet poids
α = 0 79-84 84-89 89-95 95-00 79-84 84-89 89-95 95-00 79-84 84-89 89-95 95-00
Typmen - 0,025 - 0,014 - 0,026 + 0,220 - 0,046 + 0,004 - 0,026 + 0,197 + 0,021 - 0,018 0 + 0,023
Emploi + 0,779 + 0,052 + 0,233 + 0,248 + 0,135 + 0,006 + 0,020 + 0,002 + 0,644 + 0,046 + 0,213 + 0,246
Pcs + 0,117 + 0,465 - 0,170 + 0,109 - 0,119 + 0,435 - 0,276 - 0,006 + 0,236 + 0,030 + 0,106 + 0,115
Diplôme + 0,031 + 0,009 + 0,059 + 0,066 + 0,002 + 0,006 + 0,143 + 0,051 + 0,029 + 0,003 - 0,084 + 0,015
α =1 79-84 84-89 89-95 95-00 79-84 84-89 89-95 95-00 79-84 84-89 89-95 95-00
Typmen - 0,059 - 0,007 - 0,018 + 0,262 - 0,057 + 0,005 - 0,008 + 0,220 - 0,002 - 0,012 - 0,010 + 0,042
Emploi + 0,679 + 0,082 + 0,186 + 0,250 + 0,157 + 0,003 + 0,016 - 0,009 + 0,522 + 0,079 + 0,170 + 0,259
Pcs + 0,123 + 0,390 - 0,176 + 0,106 - 0,194 + 0,382 - 0,261 + 0,006 + 0,317 + 0,008 + 0,085 + 0,100
Diplôme - 0,015 - 0,014 - 0,005 + 0,257 - 0,009 + 0,012 + 0,141 + 0,165 - 0,006 - 0,026 - 0,146 + 0,092
Sources : enquêtes Budget des familles.
Note : les résultats sont retranscrits en taux de croissance. Pour le calcul de l’indice, les groupes ont été formés en croisant la nature du ménage
(célibataire/couple, variable Typmen) avec les caractéristiques individuelles des personnes (situation dans l’emploi, pcs, diplôme).
enquêtes Budget des familles.
Dans le tableau 4, nous présentons les résultats du
calcul des indicateurs sur le revenu salarial du
ménage :
- entre 1979 et 1984, la polarisation des revenus
salariaux augmente pour des groupes constitués
selon les catégories socio-professionnelles ; cette
augmentation s’explique par un effet poids
prédominant ;
- entre 1984 et 1989, une forte augmentation de
l’indice d’Esteban-Ray est observée uniquement
pour les catégories socio-professionnelles ; cet
accroissement traduit essentiellement un effet écart
de revenu entre groupes ;
- entre 1989 et 1995, on note une diminution de
l’indice pour les catégories socio-professionnelles,
du fait d’une réduction des écarts de revenu entre
groupes.
Globalement, ces évolutions apparaissent liées à la
conjoncture : ainsi, les écarts de revenu salarial
moyen entre les catégories socio-professionnelles
ont tendance à croître en période de croissance
(1984-1989) et à diminuer en période de récession
(1979-1984 et 1989-1995). La période récente
(1995-2000) ne permet toutefois pas de conclure à un
nouvel accroissement des écarts de revenu salarial
moyen entre les PCS. Il semble en effet que ce soit
davantage la déformation des groupes, constitués
selon les PCS, qui ait contribué à un léger
accroissement de la polarisation des revenus
salariaux à la fin des années quatre-vingt dix.
La polarisation en termes d’emploi
Dans cette seconde étape du traitement, nous
mettons en exergue les conditions d’emploi. Plus
précisément, l’ensemble de la population des
ménages est organisée en croisant la “nature” des
ménages (couple/célibataire) avec la situation dans
l’emploi à l’échelon individuel. C’est ainsi que nous
distinguons :
- les célibataires (personnes seules et familles
monoparentales) employés, configuration (1) dans
l’emploi ;
- les célibataires non employés, configuration (0)
dans l’emploi ;
- les couples non employés, configuration (0,0) dans
l’emploi ;
- les couples où un seul des deux conjoints est
employé, configuration (1,0) dans l’emploi ;
- les couples où les deux conjoints sont employés,
configuration (1,1) dans l’emploi ;
- les “autres ménages”.
À partir de ces groupes, nous retenons la même
formulation de l’indice de polarisation que dans le
cas précédent.
Pour le revenu disponible du ménage par unité de
consommation (échelle Insee), entre 1979 et 1984,
l’indice évolue fortement (tableau 3). On observe par
ailleurs de profondes modifications structurelles de
la population : entre 1979 et 1984, la part des
célibataires dans la population totale passe de 18,3%
à 23,7% et celle des couples où une personne
travaille et l’autre passe de 37,8% à 31,4% (cf.
tableau 5). Au sein des seuls couples, la diminution
des configurations (1,0) dans l’emploi est encore
plus frappante puisque la part de ces couples passe de
51% en 1979 à 44% en 1984 (cf. tableau 6). Ces
changements sont plus forts au cours de la période
1979-1984 qu’au cours de toute autre sous-période.
Le constat de polarisation des emplois sur les
positions (0,0) et (1,1) nous incite à construire
l’indice de polarisation à partir du revenu salarial du
ménage par unité de consommation (tableau 4).
Ainsi remarque-t-on que l’évolution de l’indicateur
d’Esteban-Ray s’explique principalement par un
effet poids, plutôt que par un effet écart de revenu.
Tableau 5
poids relatifs des différents types de
ménage dans la population totale
Tableau 5 : poids relatifs des différents types de
ménage dans la population totale
En % 1979 1984 1989 1995 2000
Célibataires (1) 14,7 19,1 19,8 23,3 21,6
Célibataires (0) 3,6 4,6 6,5 7,4 9,0
Couples (0,0) 1,8 3,1 2,5 3,6 4,1
Couples (1,0) 37,8 31,4 28,9 24,6 22,7
Couples (1,1) 34,5 36,8 37,9 37,2 39,2
Autres 7,6 5,0 4,4 3,9 3,4
Sources : enquêtes Budget des familles
enquêtes Budget des familles
Tableau 6a
situation des couples face à l’emploi
(poids relatifs des configurations (0,0), (1,0) et (1,1))
Tableau 6a : situation des couples face à l’emploi
(poids relatifs des configurations (0,0), (1,0) et (1,1))
En % 1979 1984 1989 1995 2000
Nombre de couples 4949 5131 3865 4171 4450
Couples (0,0) 2,5 4,3 3,6 5,5 6,2
Couples (1,0) 51,0 44,0 41,7 37,6 34,5
Couples (1,1) 46,5 51,7 54,7 56,9 59,3
Sources : enquêtes Budget des familles
enquêtes Budget des familles
Tableau 6b
comparaison avec les enquêtes Emploi
Tableau 6b : comparaison avec les enquêtes Emploi
En % 1982 1990 1998
Couples (0,0) 4,3 5,8 7,2
Couples (1,0) 47,5 41,6 38,0
Couples (1,1) 48,2 52,6 54,8
Sources : enquêtes Emploi (même champ)
enquêtes Emploi (même champ)
Au total sur la période 1979-2000, l’indice de
polarisation augmente principalement pour les
groupes constitués selon la situation des membres du
ménage vis-à-vis de l’emploi. Dans ce phénomène,
l’effet de la déformation des poids relatifs des
différents groupes est prédominant : la polarisation
des emplois apparaît ainsi comme le facteur essentiel
de l’accroissement de la polarisation des revenus
salariaux en France.
On doit rappeler la sensibilité des indices de
polarisation à la valeur du paramètre retenu. On
vérifie que les variations observées de ces indices
s’expliquent de façon non triviale en fonction de ce
paramètre. On constate par exemple, entre 1989 et
1995, que l’accroissement de l’indice de polarisation
pour les groupes constitués selon les situations dans
l’emploi est plus fort pour des valeurs faibles de
α α( )= 0
[4]. Or, sur cette sous-période, l’effet poids
est clairement prédominant. Ainsi, une moindre
“sensibilité à la polarisation” (par exemple, lorsque
α =1) revient à faire jouer un rôle moins important à
la modification des poids relatifs des différents
groupes dans l’évolution de la polarisation. Au vu
des tableaux précédents, ces poids relatifs se seraient
modifiés au cours de la période étudiée, mais il n’en
serait rien des écarts absolus de revenu entre
groupes.
Le même constat peut être effectué entre 1979 et
1984, période pour laquelle l’accroissement de
l’indicateur d’Esteban-Ray est d’autant plus fort que
le coefficient α est faible.
Au-delà de cet effet (qui ne remet pas en cause le
constat de polarisation croissante), la décomposition
des deux arguments de la fonction de polarisation
(effet écart de revenu, effet poids des groupes)
permet d’éclairer la nature du phénomène : le
renforcement de la polarisation entre groupes tient
moins à l’approfondissement des écarts de revenus
moyens entre groupes qu’à la déformation des poids
relatifs des sous-groupes.
En d’autres termes, le phénomène de polarisation
croissante des revenus salariaux en France découle
principalement de la recomposition des groupes
définis par leur situation vis-à-vis de l’emploi. Dans
l’accentuation de la polarisation intergroupes, la
fragilité accrue face au chômage joue un rôle décisif.
Les célibataires non employés et les couples (0,0)
voient leurs effectifs croître sur la période : les
familles monoparentales (parents isolés) ou
personnes seules sans emploi – configurations (0)
dans l’emploi– représentent environ 20% des
célibataires en 1979 et 1984,25% en 1989 et 1995 et
30% en 2000 ; la part des couples où aucun des
conjoints ne travaille est de 2,5% en 1979 et de 6,2%
en 2000. Ces évolutions revêtent un caractère
conjoncturel (chômage), mais également structurel,
dans la mesure où le non-emploi est moins bien
réparti dans les familles du fait du déclin des
configurations (1,0)et de la montée des célibataires.
Le constat de polarisation croissante obtenu à l’aide
de l’indicateur d’Esteban-Ray est robuste aux
variations de α. Il n’en demeure pas moins éloigné
du constat réalisé à partir de l’indicateur de
Foster-Wolfson, notamment pour la période
1979-1984. Afin d’expliquer la divergence entre les
indicateurs “individuel” et de groupe, nous allons
maintenant tenter de nous rapprocher du niveau
individuel en rendant plus fines les nomenclatures
u tilisées pour le calcul de l’indicateur
d’Esteban-Ray. En effet, comme l’indiquent
Esteban et Ray, leur indicateur de polarisation n’est
pas toujours robuste à la modification du nombre de
groupes (cf. Esteban-Ray, 1994, p. 828, pour la
présentation de cas types). Dans notre cas, il est
plausible, par exemple, que l’introduction du temps
partiel dans la définition des groupes modifie les
résultats obtenus dans la mesure où la part des
femmes employées à temps partiel a tendance à
augmenter. Il est possible que ce phénomène temps
partiel contribue à la formation de groupes
“intermédiaires” entre les configurations (0,0), (1,0)
et (1,1).
La prise en compte du temps partiel nuance l’effet de
polarisation
Le problème est que cette dimension est
inobservable dans les enquêtes Budget des familles
qui en revanche délivrent une information de
meilleure qualité sur les revenus salariaux, support
des indicateurs synthétiques de polarisation des
revenus.
Les enquêtes Budget des familles ne fournissant pas
d’information sur les emplois à temps partiel, nous
nous sommes appuyés sur la source enquête Emploi
pour apprécier cette dimension. Le tableau 7
présente, àpartir des enquêtes Emploi, l’évolution de
l’appariement entre la situation dans l’emploi de la
personne de référence du ménage et celle de son
conjoint.
Tableau 7
situation dans l’emploi des conjoints au
sein des couples
Tableau 7 : situation dans l’emploi des conjoints au
sein des couples
En % Activet Active Autre chômeuse inactive
empsplein tempspartiel active
1982 (d = 37,5 s = 43,9)
Actif temps plein 35,0 7,9 1,6 3,3 34,7
Actif tempspartiel 0,2 0,1 0,0 0,0 0,4
Autre actif 2,3 0,5 0,4 0,3 3,2
Chômeur 1,1 0,3 0,1 0,4 1,8
Inactif 3,1 1,0 0,2 0,5 1,6
1990 (d = 37,2 s = 34,7)
Actif temps plein 33,5 10,0 1,9 5,7 23,4
Actif tempspartiel 0,5 0,2 0,1 0,1 0,4
Autre actif 4,1 1,5 0,9 0,8 4,1
Chômeur 1,7 0,6 0,2 1,2 2,3
Inactif 2,8 1,4 0,3 1,1 1,4
1998 (d = 34,9 s = 30,8)
Actif temps plein 30,3 14,4 2,0 6,4 17,3
Actif tempspartiel 0,9 0,7 0,1 0,3 0,7
Autre actif 3,4 2,0 0,9 1,0 3,0
Chômeur 2,5 1,3 0,2 1,7 2,8
Inactif 2,8 2,1 0,4 1,6 1,3
Sources : enquêtes Emploi (résultats obtenus après redressement.
Champ : ménages avec au moins une personne salariée (les
indépendants sont exclus du champ) ou personnes de moins de 60 ans.
Lecture : la somme des poids relatifs figurant dans chaque tableau
croisé est égale à 100; la diagonale (d) est égale à la somme des poids
relatifs figurant sur la diagonale du tableau croisé homme/femme; la
symétrie (s) est égale à la somme des poids relatifs figurant à droite de
la diagonale moins la somme des poids relatifs figurant à gauche de la
diagonale.
enquêtes Emploi (résultats obtenus après redressement.
La prise en compte du temps partiel entraîne un
constat différent de celui réalisé précédemment à
partir du tableau 6. Les situations identiques
vis-à-vis de l’emploi pour les deux conjoints ont
tendance à stagner et même à diminuer sur la
période : en effet, la somme des poids relatifs
figurant sur la diagonale de la matrice passe, en
pourcentage, de 37,5% en 1982 à 37,2% en 1990 et à
34,9% en 1998. Au contraire, sans prendreen compte
les heures travaillées, c’est-à-dire en regroupant les
catégories "actif temps plein" + "actif temps partiel"
+ "autre actif "en une seule catégorie "actif occupé",
et en distinguant uniquement "actif occupé" +
"chômeur" + "inactif", cet indicateur augmente
régulièrement sur la période, passant de 49,0% en
1982 à 54,2% en 1990 et à 57,1% en 1998.
La symétrie des situations vis-à-vis de l’emploi
(différence entre la somme des poids relatifs situés à
droite de la diagonale et la somme des poids relatifs
situés à gauche de la diagonale) donne une mesure
des inégalités homme-femme d’accès à l’emploi au
sein du couple. Cet indicateur tend à diminuer
(passant de 43,9% en 1982 à 34,7% en 1990 et 30,8%
en 1998), traduisant une réduction des inégalités
d’accès à l’emploi entre homme et femme au sein du
couple. Ceci reflète principalement le fort
accroissement de la participation féminine sur la
période. On observe toutefois que cette participation
se reporte davantage sur des emplois à temps partiel
que pour les hommes (en 1998,14,4% des couples
combinent un temps plein masculin et un temps
partiel féminin, contre 0,9% de situation inverse).
Au total, l’augmentation de l’emploi à temps partiel
(contraint ou pas) depuis la fin des années
quatre-vingt modifie la lecture de la polarisation des
rev enu s salariau x en France. En effet,
l’accroissement de la valeur de l’indicateur
d’Esteban-Ray résulte principalement de
l’évolution des effectifs relatifs des groupes. Or, le
phénomène ob servé dans le tableau 4 de
concentration de l’activité dans certains ménages
n’apparaît plus aussi clairement lorsqu’on tient
compte de l’accroissement du temps partiel. L’effet
de polarisation des revenus salariaux précédemment
observé doit donc être nuancé.
En définitive, à l’issue de cette exploration des
indicateurs synthétiques de polarisation, à quelle
conclusion peut-on aboutir ? L’originalité
indéniable de ces indicateurs n’efface sans doute pas
les quelques doutes méthodologiques afférents à leur
construction, ce qui nous incite à sérier la portée des
enseignements que l’on peut en tirer. Sous toutes les
réserves méthodologiques relatives à la construction
et la portée de ces indicateurs, les résultats obtenus
sont de deux ordres : on perçoit, au début des années
quatre-vingt dix, un phénomène de bipolarisation
des revenus salariaux autour de la médiane qui
reflète au sens de Foster-Wolfson un effritement de
la classe moyenne en France ; on met également en
évidence, à partir de l’indicateur d’Esteban-Ray, un
effet de la polarisation des emplois sur la polarisation
des revenus salariaux. Ces résultats peuvent paraître
à la fois “minces” et “abrupts” mais ne sont pas
infirmés par les évolutions de la période récente
1995-2000.
Cette ambivalence provient pour partie de la
construction même de ces indicateurs, “trop”
synthétiques pour atteindre la dimension analytique
souhaitée. Quel sens donner à la polarisation
croissante des revenus salariaux dans les années
quatre-vingt dix ? Ce phénomène révèle-t-il le
renforcement d’un comportement d’appariement
spécifique ? Les indicateurs, tels qu’ils sont
construits, ne permettent pas de répondre à cette
question, car ils ne renseignent pas sur les causes du
phénomène qu’ils mettent en avant. Il semblerait, au
contraire, que sur l’horizon temporel imposé par les
données utilisées, l’homogamie sociale (au sens
d’un appariement des situations individuelles au sein
du couple, par âge, PCS, statut de l’emploi, niveau
d’étude, etc.) soit restée assez inerte. Les
phénomènes les plus perceptibles sont donc la
montée des célibataires et l’accroissement de la
participation féminine sur le marché du travail.
Doit-on conclure à la fragilité de la lecture délivrée
par ces indicateurs ? La polarisation pose en effet des
problèmes de définition de champ : définition des
nomenclatures utilisées (définition du statut social)
et constitution de groupes homogènes (au sens d’un
sentiment d’appartenance au groupe). Alors que les
indicateurs d’inégalités fournissent une mesure
commode du bien-être social aux économistes, la
notion de polarisation se situe encore à la frontière de
l’éco nomique et du so ciolo gique. Aussi,
l’application du terme de polarisation en économie
gagnerait-elle à se rapprocher de l’étude du conflit
social (cf. Esteban et Ray, 1999) ou, plus
généralement, des interactions sociales, domaine qui
connaît un récent regain d’intérêt parmi les
économistes.
Annexe 1 : construction de l’indicateur de
Foster-Wolfson
La mesure traditionnelle de la dispersion des revenus, au
sens de l’indice de Gini, s’écrit :
où xi représente le revenu du ménage i – les ménages étant
classés par ordre croissant – et x le revenu moyen.
L’indicateur correspond au double de l’aire entre la
bissectrice et la courbe de Lorenz. Il peut aussi s’écrire :
où L q( ) représente la part de revenu détenue par les q
premiers quantiles de revenu. Selon l’indicateur de Gini,
une distribution parfaitement égalitaire se caractérise par
l’égalité L q q( ) = et donc par l’égalité des revenus.
L’indice de Gini respecte le principe de transfert de
Pigou-Dalton, selon lequel l’inégalité mesurée se réduit
lorsqu’un transfert est effectué d’un riche vers un pauvre, et
inversement augmente en cas de transfert dans l’autre sens.
Ce principe découle de la comparaison des courbes de
Lorenz : une distribution de revenu est plus inégalitaire
qu’une autre si la première se trouve au-dessous de la
seconde, l’indice de Gini étant plus élevé dans le premier
cas. Néanmoins, lorsque les deux courbes se croisent, il
n’est pas toujours possible de trancher à l’aide de l’indice de
Gini, car le critère de Lorenz ne conduit pas à conclure à plus
ou moins d’inégalités.
Selon Wolfson (1997), les courbes de Lorenz ne permettent
pas, dans le cas de la polarisation, d’établir un ordre partiel
sur l’ensemble des distributions de revenus : une courbe de
Lorenz correspondant à une distribution faiblement
inégalitaire des revenus est située au-dessus d’une courbe
traduisant une distribution fortement inégalitaire des
revenus. Néanmoins, la position relative des deux courbes
ne nous apprend pratiquement rien sur le degré de
polarisation des distributions de revenus.
Le graphique A1 permet d’illustrer ce point (d’autres
exemples de construction de courbes de Lorenz et de
courbes de polarisation sont reportés en annexe 3). La
courbe de Lorenz qui caractérise une distribution bi-modale
des revenus (1) (50% de pauvres – percevant un même
revenu x – et 50% de riches – ayant un revenu y x=2 ) se
trouve en-dessous de la courbe de Lorenz qui caractérise une
distribution des revenus pour laquelle 40% des individus ont
un revenu égal au revenu médian m 30% des individus sont
pauvres – touchant un revenu '=x m 2 – et 30% des
individus sont riches – touchant un '=y m2 2( ). La
distribution bi-modale des revenus est donc moins
inégalitaire au sens de l’indice de Gini, mais elle est en
revanche davantage polarisée.
Graphique A1
courbes de Lorenz
Une mesure de polarisation doit fournir une vision
complémentaire sur les inégalités en décrivant la
déformation de la distribution des revenus des ménages
autour de la médiane. Dans cette perspective, des indicateurs
simples de polarisation peuvent être calculés : par exemple,
le rapport des proportions d’individus touchant entre X% et
Y% du reven u m édi an (avec X Y< >100 100et ).
L’indicateur de polarisation de Foster et Wolfson est plus
original.
Reprenons le cas présenté précédemment. Foster et Wolfson
proposent une transformation sur l’aire de la courbe de
Lorenz qui permet, dans un premier temps, d’apprécier
visuellement le degré de polarisation de la distribution des
revenus. Dans le graphique A2, les courbes de polarisation
(1) et (2) représentent respectivement le cas d’une
distribution bi-modale – 50% des individus perçoivent un
revenu x et les 50% restant ont un revenu y x> (le revenu
médian est ( )x y+ 2) – et le cas d’une distribution avec
une “classe moyenne” importante – 40% des individus ont
un revenu égal au revenu médian. Le principe général de
construction de ces “courbes de polarisation” s’expose de la
manière suivante : sur l’axe des abscisses se situent les
quantiles de revenu ; sur l’axe des ordonnées est reportée
pour chaque quantile la valeur P ( )≥0 telle que :
où m x( ) est le revenu médian.
Le calcul de l’aire entre la “courbe de polarisation” et l’axe
des abscisses exprime le degré de polarisation de la
distribution. De cette manière, on peut rendre compte non
seulement de la dispersion des revenus individuels autour de
la médiane (écart entre le revenu de l’individu et le revenu
médian), mais encore de la bi-modalité de la distribution des
revenus – i.e. du poids relatif de la “classe moyenne”
entendue comme la population ayant un revenu égal au
revenu médian.
Graphique A2
courbes de polarisation
On écrit dans un second temps l’indicateur de polarisation
proposé par Foster et Wolfson ; celui-ci découle de la
transformation réalisée sur l’aire de la courbe de Lorenz,
notée
et opérée de la manière suivante :
L ( , )0 5 étant la part du revenu des 50% de ménages situés
en-dessous de la médiane, m x( ) est le revenu médian et x
est la moyenne. On obtient :
Sachant que
et pour n suffisamment grand, on
peut écrire :
et
Finalement, l’indicateur de Foster-Wolfson s’écrit :
Cet indicateur nous donne une mesure de la dispersion des
revenus autour de la médiane. Aussi, plus une part
importante des revenus est éloignée de la médiane, plus
l’indicateur de polarisation de Foster-Wolfson est élevé.
Une absence de polarisation des revenus, comme d’ailleurs
l’absence d’inégalités de revenu au sens de l’indice de Gini,
se caractérise par l’égalité L q L P( ) ( , ).=* 0 5 prend ainsi la
valeur minimale de 0 pour une distribution parfaitement
égalitaire du revenu et une valeur de 0,25 pour une
distribution “bi-modale” du revenu avec la moitié de la
population percevant un revenu de 0 et l’autre moitié un
revenu égal à 2 fois la moyenne. Afin de rendre cet
indicateur comparable à l’indicateur de Gini (i.e. sur un
intervalle compris entre 0 et 1), Foster et Wolfson adoptent
l’indicateur de polarisation : P P=* 4.
L’indicateur de Foster-Wolfson s’écrit donc finalement :
Annexe 2 : la généralisation de l’indice de
polarisation de Foster-Wolfson
Dans une contribution récente, Wang et Tsui (2000)
proposent une généralisation de l’approche de Foster et
Wolfson. Les auteurs font remarquer que la mesure de
polarisation proposée par Foster et Wolfson (cf. annexe 1)
peut aussi s’écrire :
avec
si n est pair ;
si n est impair.
Wang et Tsui démontrent alors qu’une mesure de
polarisation qui satisfait les deux critères de dispersion par
rapport à la médiane et de bi-polarité doit vérifier
nécessairement :
Annexe 3 : courbes de Lorenz et courbes de polarisation
Nous présentons trois cas de distributions des revenus pour
la construction de courbes de Lorenz et de courbes de
polarisation.
Dans le cas 1, le critère de Lorenz ne permet pas de conclure
à plus ou moins d’inégalités car les courbes de Lorenz se
croisent. En revanche, la courbe de polarisation
correspondant à la distribution bi-modale des revenus (1) est
au-dessus de la courbe (2) et correspond à une distribution
plus polarisée.
Dans le cas 2, c’est l’inverse que l’on observe. Il est en effet
possible de conclure à davantage d’inégalités pour la
distribution (2) mais pas à davantage de polarisation, dans la
mesure où les courbes de polarisation se croisent. Par
conséquent, les deux critères apparaissent comme
complémentaires.
Le cas 3 permet de montrer l’indépendance des classements
obtenus à partir des courbes de Lorenz et des courbes de
polarisation. En effet, la distribution (2) est plus inégalitaire
que la distribution (1), mais aussi moins polarisée que la
distribution (1). Ainsi, tout transfert de revenu d’un individu
riche vers un individu plus pauvre, lorsqu’il a lieu d’un côté
ou d’un autre de la position médiane, réduit les inégalités
mais accroît la polarisation. Dans ce sens, le principe de
transfert de Pigou-Dalton est étranger au concept de
polarisation ; en d’autres termes, polarisation et inégalités
sont des concepts distincts.
Cas 1 :
- distribution bi-modale des revenus (1) : 50% de pauvres
–touchant un même revenu x– et 50% de riches – touchant
un revenu y x=2;
- distribution (2) : 40% des individus ont un revenu égal au
revenu médian m, 30% des individus sont pauvres–touchant
un revenu '=x m 2 – et 30% des individus sont riches
–touchant un revenu '=y m3 2.
Courbes de Lorenz
Courbes de polarisation
Cas 2 :
- Idem (1).
- distribution (2) : 40% des individus ont un revenu égal au
revenu médian m, 30% des individus sont pauvres–touchant
un revenu '=x m 2 – et 30% des individus sont riches –
touchant un revenu '=y m2.
Courbes de Lorenz
Courbes de polarisation
Cas 3 :
- distribution (1) : 40% des individus ont un revenu égal au
revenu médian m, 30% des individus sont pauvres–touchant
un revenu '=x m 2 – et 30% des individus sont riches
–touchant un revenu '=y m2.
- distribution (2) : 60% des individus ont un revenu égal au
revenu médian m, 20% des individus sont pauvres–touchant
un revenu '=x m 4 – et 20% des individus sont riches
–touchant un revenu '=y m5 2.
Courbes de Lorenz
Courbes de polarisation
Annexe 4 : la mesure de la polarisation
d’Esteban-Ray
Esteban et Ray considèrent des groupes d’individus notés i
et j n∈ [ , ]0. En appliquant la formule générale de leur
indicateur, les auteurs montrent que les définitions suivantes
des fonctions permettent de satisfaire aux différents
axiomes relatifs au concept de polarisation :
-
a x x K x x i j i j ( ( , ))δ = - où K est une constante ;
l’aliénation entre deux groupes i et j est supposée
symétrique ;
-
Ii i ( )Ï€ πα =, ave c α ∈ [ ; , ]0 1 6
[5]; le sent im ent
d’appartenance (ou d’identification) à un groupe croît moins
que proportionnellement au poids relatif de ce groupe dans
la population lorsque α <1et plus que proportionnellement
lorsque α >1. Lorsque α = 0, le sentiment d’appartenance
reste constant quel que soit le poids relatif du groupe ;
-
T I a I a( , ) .=; l’antagonisme du groupe i par rapport à
tout autre groupe j est d’autant plus fort que les poids relatifs
des groupes i et j sont élevés et que la distance intergroupe
est grande.
L’indicateur s’écrit finalement :
où Ï€i et Ï€j sont les effectifs (ou les poids relatifs) des
groupes i et j, xi et xj les revenus moyens de chacun de ces
groupes, les paramètres K et α désignant les paramètres
retenus pour caractériser la polarisation.
On peut noter que pour
, où n est le nombre
n x2 d’individus dans la population totale, on obtient un indice de
Gini (i.e. une mesure d’inégalité intergroupe), exprimé
comme la demi-moyenne pondérée des écarts absolus entre
toutes les paires de groupes. Ainsi, le paramètre K permet de
considérer l’indicateur de polarisation d’Esteban-Ray
comme un indice relatif, ne dépendant ni de la taille des
populations, ni du revenu absolu des différents groupes. Le
paramètre α est en revanche plus difficile à interpréter,
puisqu’il renvoie au degré de “sensibilité à la polarisation”
de la population considérée. Or, comme nous l’avons fait
remarquer précédemment lors de la présentation des
pri nci pes de const it ut io n d e group es, l e de gré
d’homogénéité d’un groupe doit refléter un “sentiment
d’appartenance” qui est difficile à quantifier a priori. À la
limite, lorsque α = 0, les groupes sont supposés être
parfaitement homogènes et la polarisation est maximale.
Mais quelle valeur donner à ce paramètre ? Comme on le
verra dans l’application effectuée, une des difficultés de
mise en œuvre de cet indicateur est sa sensibilité au niveau
du paramètre α retenu.
Annexe 5 : sensibilité de l’indice de
polarisation au choix d’une échelle
d’équivalence
Pour faciliter la lecture des résultats, nous rapportons les
revenus du ménage aux unités de consommation. Si l’on ne
procède pas à cette opération, il est difficile de donner un
sens au concept de polarisation. En effet, du fait de
l’augmentation du nombre relatif de certains types de
ménages (familles monoparentales et personnes seules, cf.
tableaux A2 et A3), on a une bi-polarisation entre isolés
d’une part et couples d’autre part ; cette situation a pour
conséquence de masquer les effets des autres déterminants
de la polarisation (situation dans l’emploi, salaire,
profession et niveau d’étude). Mesurer un revenu
équivalent permet donc de revenir à une catégorisation plus
standard, en termes de niveau de vie, différenciant les
“riches” d’un côté et les “pauvres” de l’autre côté.
L’échelle d’équivalence retenue est celle de l’Insee (cf.
Hourriez et Olier, 1997). Nous montrons dans le tableau A1
que l’utilisation de cette échelle d’équivalence gomme en
partie l’effet de l’augmentation relative du nombre de
familles monoparentales et de personnes seules.
Tableau A1
évolution de l’indice de polarisation
d’Esteban-Ray selon le type de ménage
(revenu disponible du ménage)
Tableau A1 : évolution de l’indice de polarisation
d’Esteban-Ray selon le type de ménage
(revenu disponible du ménage)
α = 0 Evolution de l’indice
Echelle 79-84 84-89 89-95
Aucune + 0,417 + 0,054 + 0,195
Insee - 0,070 - 0,026 + 0,027
α = 0 Effet écart de revenu
Echelle 79-84 84-89 89-95
Aucune + 0,166 + 0,056 + 0,080
Insee - 0,099 - 0,026 + 0,044
α = 0 Effet poids
Echelle 79-84 84-89 89-95
Aucune + 0,251 - 0,002 + 0,115
Insee + 0,028 0 - 0,017
Source : enquêtes Budget des familles
Lecture : la déformation dans le temps des groupes constitués selon le
type de ménage a un effet important sur l’évolution de l’indice de
polarisation. Afin de réduire ces variations, on rapporte le revenu aux
unités de consommation du ménage.
enquêtes Budget des familles
Annexe 6 : les enquêtes utilisées
L’un des problèmes rencontrés concerne le choix des bases
de données françaises sur les revenus et l’emploi individuel.
En effet, aucune des deux sources Enquêtes Emploi et
Budget des familles ne donne d’informations détaillées à la
fois sur les revenus et sur la situation dans l’emploi. Le
mode de déclaration des salaires dans les enquêtes Emploi
laisse présager d’importantes erreurs de mesure (les
questions sur le salaire des personnes n’apparaissent pas
dans un module séparé, comme c’est le cas dans les enquêtes
Budget des familles et elles ne font en outre l’objet d’aucune
précaution particulière) ; de plus, la déclaration du montant
mensuel de salaire perçu individuellement apparaît en clair
seulement à partir de 1990 et en tranche avant. Cette raison a
motivé le choix des enquêtes Budget des familles
(1979-84-89-95-2000) pour apprécier les revenus des
ménages. Malheureusement, dans cette source, les heures
travaillées ne sont pas déclarées, la distinction temps
partiel/temps complet n’apparaissant qu’à partir de 1995.
La source
L’étude est fondée sur l’exploitation des enquêtes Budget
des familles de l’Insee. Ce type d’enquête nous permet
d’avoir à la fois des informations sur la situation dans
l’emploi et les revenus d’activité des personnes du ménage.
Le champ
L’étude porte sur l’ensemble des ménages pour lesquels la
personne de référence ou son conjoint (dans le cas des
couples) touche un salaire (le choix a été fait de n’imputer
aucun salaire fictif aux personnes non employées) ou est en
mesure de toucher un salaire. Les ménages avec
indépendants sont exclus du champ. L’élargissement de la
population aux ménages d’inactifs ou de chômeurs concerne
les ménages pour lesquels au moins un des membres est en
mesure de toucher un salaire, à savoir : les ménages où au
moins une des personnes du couple (ou la personne seule) se
déclare active; les ménages pour lesquels la personne de
référence et son conjoint sont en situation d’inactivité mais
potentiellement employables, c’est-à-dire que leur âge
n’excède pas 60 ans et qu’ils ne déclarent pas être à la
retraite. Sont exclus du champ :
- les couples où l’homme et la femme sont en situation
d’inactivité et où la personne de référence est à la retraite ou
a plus de 60 ans ;
- les personnes seules et les ménages monoparentaux où la
personne de référence est à la retraite ou bien est inactive et a
plus de 60 ans.
Enfin, afin de filtrer l’échantillon, nous avons retenu les
seuls ménages dont le revenu salarial était inférieur au
dernier centile.
Revenus salariaux et autres variables
L’étude portant sur les inégalités de revenu salarial des
ménages, se pose le problème de la prise en compte des
échelles d’équivalence (voir Gottchalk et Smeeding, 1997).
Nous avons donc retenu les pondérations suivantes : 1 pour
le premier adulte, 0,5 pour les suivants et 0,3 par enfant
(échelle Insee). On retient ainsi un revenu salarial par unité
de consommation.
Les variables utilisées, autres que le revenu, concernent :
- le type de ménage (couples, ménages monoparentaux,
personnes seules, autres cas) ;
- la situation de la personne au sein du ménage (personne de
référence, conjoint) ;
- la situation de la personne dans l’emploi (actifs occupés,
chômeurs, inactifs) ;
- le type d’emploi (salarié) ;
- la catégorie socioprofessionnelle ;
- le niveau de diplôme.
Nous avons également retenu dans l’étude un coefficient de
redressement relatif à chaque ménage.
Tableau A2
types de ménages dans les enquêtes Budget des familles*
Tableau A2 : types de ménages dans les enquêtes Budget des familles*
“Personnes seules” “Famillesmonoparentales” “Couples sansenfant” “Couples avec enfants” “Autres cas”
1989
Célibataires employés 75,6 24,4
Célibataires non employés 68,3 31,7
Couples (0,0) 41,1 58,9
Couples (1,0) 28,8 71,2
Couples (1,1) 25,9 74,1
Autres 100,0
1995
Célibataires employés 74,8 25,2
Célibataires non employés 72,5 27,5
Couples (0,0) 43,1 56,9
Couples (1,0) 28,1 71,9
Couples (1,1) 24,4 75,6
Autres 100,0
* en pourcentage du total des ménages.
Tableau A3
types de ménages dans les enquêtes emploi*
Tableau A3 : types de ménages dans les enquêtes emploi*
"Ménages d'une "Familles "Couples "Couples "Ménages de plus d'une
seule personne" monoparentales" sans enfant" avec enfants" personne, sans famille"
1990
Célibataires employés 71,9 28,1
Célibataires non employés 66,1 33,9
Couples (0,0) 40,2 59,8
Couples (1,0) 25,9 74,1
Couples (1,1) 28,7 73,3
Autres 100,0
1998
Célibataires employés 72,8 27,2
Célibataires non employés 73,7 26,3
Couples (0,0) 40,7 59,3
Couples (1,0) 30,3 69,7
Couples (1,1) 27,6 72,4
Autres 100,0
* en pourcentage du total des ménages.
·
Beach C.M. et G.A. Slotsve (1996). “Are we Becoming
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Wolfson M.C. (1997). “Divergent Inequalities - Theory and
Empirical Results”, Review of Income and Wealth,
December, pp. 401-421.
[(*)]
Direction de la Prévision, bureau des Études Fiscales
E-mail : d
damien. echevin@ dp. finances. gouv. fr
[(**)]
LED, Université de Paris 8, MATISSE et DREES - MiRe
[(1)]
Définir le degré de sensibilité de l’indice de polarisation
en affectant des poids différents aux individus peut s’avérer
particulièrement pertinent si l’on désire caractériser la
déformation de la distribution aux extrémités de la
distribution des revenus. Dans une société comme la France
où la classe moyenne est importante, il est en effet difficile
de mettre en évidence sur une période relativement courte
une bi-polarisation de la société à l’aide de simples
histogrammes fins (ou à partir d’une représentation plus
élaborée comme le “strobiloïde” de Chauvel, 1995). Par
ailleurs, pour une analyse plus fine de la distribution des
revenus, il est possible de faire appel aux méthodes
non-paramétriques du noyau qui permettent de mettre en
évidence les différents modes de la distribution; ce type de
méthode est particulièrement pertinent dans le cadre plus
général proposé par Esteban et Ray (1994). Cependant, ces
techniques sont très sensibles au choix de la taille de la
fenêtre : lorsque celle-ci varie, des modes peuvent être
générés aléatoirement. Or, les mesures de polarisation sont
singulièrement sensibles au nombre de modes et à leur
emplacement dans la distribution. Il convient donc d’être
très prudent lorsqu’on utilise ces techniques particulières
pour rendre compte du degré de polarisation d’une
distribution.
[(2)]
Pour une illustration du principe d’aliénation à l’analyse
des conflits, cf. Esteban-Ray (1999).
[(3)]
Notons que lorsque l’antagonisme inter-groupe est
supposé symétrique, une distribution parfaitement
bi-modale rend la polarisation maximum dans la société (cf.
Esteban et Ray (1994), pp 837-838).
[(4)]
Notons que lorsqu’on pose
α = 0 et que l’on prend
l’écart entre les revenus relatifs des différents groupes,
l’indicateur d’Esteban-Ray, qui s’écrit
, correspond, à
une constante près, à un indice de Gini inter-groupe.
[(5)]
Cf. Esteban et Ray (1994) pp 833-834. Cette condition
sur
α permet de satisfaire à l’ensemble des trois axiomes
précédemment cités. On notera que la réunion de deux
groupes, sans forcément faire augmenter la dispersion des
revenus, accroît la polarisation si et seulement si
α > 0;
de plus, lorsqu’
α diminue, la polarisation est davantage
déterminée par la déformation des poids relatifs des
sous-groupes. Inversement, la notion de groupe
s’amenuise au fur et à mesure qu’
α augmente (d’où la
nécessité de donner une valeur pas trop élevée à
α).