2002
Économie et Prévision
Retraites, croissance et inégalités en présence d'individus myopes
Mohamed Bouzahzah
[(*)]
[(**)]
Frédéric Docquier
[(*)]
[(***)]
Oliver Paddison
[(****)]
Dans ce papier, on développe un modèle de croissance endogène avec agents myopes. On suppose, comme Feldstein
(1985), que les taux d'actualisation de l'utilité et du revenu futur des agents sont multipliés par un facteur de myopie
identique et distribué uniformément sur [0 1]. Dans ce cadre, l'instauration d'un système de répartition pure réduit la
croissance, mais aussi les inégalités au sein des générations. En croissance stable, un régime de capitalisation permet
généralement d'atteindre les mêmes objectifs en termes d'équité tout en stimulant le taux de croissance. On s'interroge
alors sur les possibilités de transition de la répartition pure vers la capitalisation : la présence d'agents myopes accroît
fortement les coûts de transition supportés par les premières générations.Mots-clés :
croissance, inégalités, myopie, retraites, générations imbriquées.
This article discusses an endogenous growth model involving myopic agents. Like Feldstein (1985), we have assumed that the
discount rates of the utility and future income of economic agents are multiplied by a myopia factor distributed uniformly over
[0.1]. Within this framework, the creation of a pure pay-as-you-go system not only reduces growth but also inequalities within
generations. In a period of stable growth, a funded system generally makes it possible to achieve the same fairness objectives while
stimulating the growth rate. The article examines the possibility of switching from a pure pay-as-you-go system to pre-funding: the
presence of myopic agents significantly raises the transition costs borne by the first generations.Keywords :
growth, inequalities, myopia, pensions, interlaced generations.
Nous remercions les deux rapporteurs pour leurs précieuses suggestions. Ce papier a également bénéficié des commentaires de
Fr. Bismans et Br. Saber.
Dans ce papier, on développe un modèle de croissance endogène avec agents myopes. On
suppose, comme Feldstein (1985), que les taux d'actualisation de l'utilité et du revenu futur des
agents sont multipliés par un facteur de myopie identique et distribué uniformément sur [0,1].
Dans ce cadre, l'instauration d'un système de répartition pure réduit la croissance, mais aussi
les inégalités au sein des générations. En croissance stable, un régime de capitalisation permet
généralement d'atteindre les mêmes objectifs en termes d'équité tout en stimulant le taux de
croissance. On s'interroge alors sur les possibilités de transition de la répartition pure vers la
capitalisation : la présence d'agents myopes accroît fortement les coûts de transition supportés
par les premières générations.
Les systèmes de retraites monopolisent aujourd’hui
une grande part des ressources de l’État. Leurs
implications macroéconomiques sont importantes
(voir World Bank, 1994). En particulier, l’étude des
effets des régimes de répartition sur l’épargne privée
et l’accumulation du capital a donné lieu à bon
nombre de développements théoriques ainsi qu’à des
con troverses célèbres
[1]. Par contre, les
conséquences des régimes de retraites sur la
croissance économique et sur les inégalités ont été
moins étudiées. Ce papier aborde ces effets dans un
modèle où la population est constituée à la fois
d’agents rationnels et d’agents irrationnels, ces
derniers ayant une perception imparfaite de leurs
besoins et de leurs ressources futures. Il se situe donc
à l’intersection de trois champs d’analyse : la théorie
de transferts intergénérationnels, la littérature sur la
myopie et l’examen des effets macroéconomiques
des politiques publiques, en particulier sur la
croissance et les inégalités.
L’impact des réformes fiscales sur la croissance est
un sujet fort controversé. Pour Lucas (1990), cet
impact serait minime alors qu’à l’autre extrême, des
auteurs comme Jones, Manuelli et Rossi (1993)
prédisent des effets beaucoup plus grands. Plusieurs
études ont tenté de réconcilier ces résultats et ont mis
en évidence un ensemble de paramètres qui peuvent
conditionner l'ampleur des effets tels que l’élasticité
de substitution entre facteurs dans la fonction de
production ou la déductibilité des investissements en
capital humain
[2].
Dans tout ce débat, l’analyse des réformes du
système de retraite a été largement négligée. Les
quelques travaux qui étudient cette question offrent
des résultats différents selon qu’ils considèrent la
fécondité endogène ou exogène. En fécondité
exogène, plusieurs analyses théoriques existantes
mettent en évidence l’impact négatif que le régime
de répartition engendre sur le taux de progrès
technique. Dans un modèle à la Arrow-Romer (où
l’accumulation de capital physique est la principale
source de croissance), Marchand et
alii (1996) ont
montré qu’un système de transfert ascendant (tel un
système de retraites par répartition) réduit l’épargne
et le taux de croissance. Dans un modèle à la
Uzawa-Lucas (où le capital humain est le moteur de
croissance), Docquier et Michel (1999) obtiennent
des effets similaires, même si l’explication est un peu
plus complexe : un système de répartition réduit
l’épargne et pousse les taux d’intérêt à la hausse, ce
qui décourage l’investissement en capital humain au
détriment du capital physique. En fécondité
endogène, lorsque les enfants prennent en charge les
parents en fin de vie, la mise en place d’un système de
retraite obligatoire réduit la quantité d’enfants et
peut augmenter l’investissement en qualité. Dans ce
cas seulement, Zhang et Zhang (2000) montrent que
l’effet global sur la croissance s’avère positif. Ce
type de modèle où l’enfant joue un rôle d’assurance
vieillesse semble approprié pour l’étude des
économies en développement, là où les possibilités
d’épargne sont limitées
[3]. Dans les économies
riches, il est raisonnable de considérer que la
fécondité découle essentiellement d’autres
motivations tels que l’altruisme ou les normes
sociales. Le reste de ce papier se concentrera dès lors
sur la littérature avec taux de fécondité exogène.
L’analyse des effets des systèmes de retraites sur les
inégalités n’a pas été d’avantage abordée dans la
littérature. Glomm et Kaganovich (1999) étudient
l’évolution du taux de croissance et des inégalités
lorsque le gouvernement augmente les subventions à
l’éducation en réduisant le budget des retraites. Ils
mon trent que cette politiq ue accroît
considérablement les inégalités : le système de
retraite constituerait donc un outil redistributif
important et un débat “équité-croissance” est
clairement posé. Dans un modèle où l’aptitude à
transformer l’éducation en capital humain est
hétérogène, Docquier et Paddison (2000) comparent
un régime avec pensions uniformes (système
beveridgien) et un régime où le montant de la pension
est proportionnel au revenu des agents (système
bismarkien). Ils montrent naturellement que la règle
d’attribution des prestations conditionne à la fois les
pertes de croissance et l’ampleur des effets
redistributifs.
Toute cette littérature (avec fécondité exogène)
montre qu’un régime de répartition produit des effets
redistributifs importants mais, en réduisant
l’épargne des individus et l’accumulation du capital,
freine directement (dans un cadre à la Arrow-Romer)
ou indirectement (dans un cadre à la Uzawa-Lucas)
la croissance. Ces résultats posent toutefois un
problème majeur : si l’on cherche à réduire les
inégalités tout en minimisant les pertes de
croissance, n’y a-t-il pas d’autres politiques plus
pertinentes à mettre en œuvre ? Deux pistes peuvent
être avancées :
- premièrement, on peut s’interroger sur
l’opportunité de réaliser la redistribution via des
transferts aux retraités plutôt qu’à des transferts
entre jeunes. Redistribuer le revenu au sein de la
population jeune permettrait d’obtenir le même effet
en termes d’équité, mais en évitant les transferts
intergén ératio nnels ascendants et leurs
conséquences néfastes sur l’accumulation de
capital ;
- ensuite, une autre façon d’assurer les effets
redistributifs en évitant les effets négatifs sur
l’accumulation de capital consiste à opter pour un
système de capitalisation plutôt que pour un système
de répartition.
Ces deux pistes soulèvent toutefois des problèmes
importants :
- la première politique alternative est pertinente
lorsque la source d’hétérogénéité entre les agents est
le revenu ou l’aptitude à se former. Mais lorsque les
agents se distinguent par d’autres caractéristiques,
les enjeux peuvent être fortement différents. Aussi,
dans ces modèles, on néglige systématiquement une
des fonctions essentielles du système de retraites,
celle qui consiste à aider certains agents à réaliser des
provisions pour leurs vieux jours. Quelques travaux
empiriques montrent, en effet, que bon nombre de
consommateurs, en l’absence de système public,
n’épargnent pas assez pour leur retraite
[4]. Plusieurs
facteurs permettent d’expliquer ce comportement :
les agents peuvent être contraints par les liquidités
[5],
ils peuvent manquer de “self control” pour se plier
aux plans optimaux
[6], ou le coût des calculs
permettant d’atteindre le plan optimal peut s’avérer
trop élevé
[7]. En présence de tels comportements,
seul le versement d’une allocation de retraite permet
de protéger les individus et de lisser le bien-être sur
leur cycle de vie. Dans un modèle avec agents
myopes et agents rationnels, Feldstein (1985) dérive
le montant de la retraite qui maximise une fonction
de bien-être social à la Lerner (somme des utilités des
agents vivants à une date donnée). Le montant
optimal met en balance les gains d’utilité liés à la
protection des myopes et les pertes de revenu
engendrées par la répartition
[8]. Docquier (2001)
réexamine cette question avec une fonction de
bien-être social à la Samuelson, qui assure une
solution dynamiquement efficace ;
- la seconde piste pose aussi certains problèmes. À
long terme, il est vrai qu’un système de capitalisation
produit les mêmes effets protecteurs et peut même
stimuler l’accumulation de capital. En effet, si tous
les agents sont rationnels, un système de
capitalisation est généralement neutre : les
cotisations capitalisées compensent exactement la
baisse de l’épargne privée. Toutefois, en présence
d’agents myopes, les cotisations capitalisées
excèdent les pertes d’épargne privée et stimulent
l’accumulation de capital. Si le capital physique joue
de façon directe ou indirecte sur la croissance, un
système de capitalisation peut donc entraîner à la fois
plus d’équité et d’efficacité. Le problème d’un
système de capitalisation est le temps nécessaire
pour qu’il produise ses effets. Lorsque les agents
commencent à cotiser, aucune prestation ne peut être
versée. Le coût d’un tel système est donc le manque
de protection des premières générations de retraités.
Ce coût doit être comparé avec la perte de rendement
que procure la répartition. De façon équivalente, ce
débat resurgit lorsqu’il s’agit de transiter d’un
système de répartition vers un système davantage
capitalisé. Même si plusieurs auteurs ont récemment
montré que de telles transitions peuvent s’avérer
Paréto-améliorantes, les conditions sous lesquelles
ce résultat est observé sont très restrictives
[9].
Généralement, le passage à la capitalisation
nécessite de sacrifier une génération au minimum
(les vieux qui reçoivent moins de prestations ou les
jeunes qui doivent cotiser doublement).
L’objectif de ce papier est de clarifier et d’évaluer les
effets macroéconomiques que peuvent engendrer les
systèmes de retraites dans une économie avec agents
myopes. Notre démarche est purement positive et
non normative. Peut-on évaluer l’impact du système
de retraites sur le taux de croissance et sur les
inégalités ? Ces évaluations sont-elles sensibles aux
paramètres ? La capitalisation et la répartition
engendrent-elles des effets très différents ? Quels
seraient les effets d’une transition vers la
capitalisation ?
Pour aborder ces questions, on développe un modèle
de croissance endogène avec agents hétérogènes.
L’hétérogénéité des agents est exclusivement liée à
leur perception des ressources et des besoins futurs :
on utilise la formulation de la myopie introduite par
Feldstein (1985,1987) qui consiste à supposer
qu’une partie de la population se conduit de façon
impatiente. Plus précisément, on considère que les
taux d’actualisation de l’utilité et des revenus futurs
des individus sont “irrationnellement” multipliés par
un facteur de myopie distribué uniformément sur
(0,1). Ce facteur de myopie influence les décisions
in dividuelles en matière d’ép argne et
d’investissement éducatif. L’éducation étant
généralement vue comme l’un des principaux
moteurs de développement
[10], la croissance est ici
supposée dépendre directement de l’accumulation
de capital humain
[11].
Dans ce contexte de croissance, les notions de
sur-accumulation et sous-accumulation perdent leur
sens. Notre analyse est basée sur la détermination du
taux de croissance d’équilibre. On montre que la
présence d’agents myopes est susceptible
d’accroître les pertes de croissance induites par la
redistribution. Les régimes de répartition avec un
taux de cotisation de 15 % engendrent des pertes de
croissance comprises entre 0,3 et 0,6 point de
pourcentage par an mais réduisent considérablement
les inégalités. Le modèle relève que ces effets sont
hautement robustes et stables, quelles que soient les
valeurs retenues pour les paramètres. En régime de
croissance stable, un système de capitalisation
permet, quant à lui, de baisser les inégalités et de
stimuler la croissance (du moins pour des taux de
cotisation limités). Le coût d’une transition de la
répartition vers la capitalisation est alors analysé : de
nouveau, la présence d’agents myopes accroît le coût
de la transition.
Le reste du papier est organisé comme suit. La
première partie présente le modèle et son calibrage.
La deuxième partie discute les effets de long terme
du système de retraites en termes de croissance et
d’inégalités. La troisième partie analyse trois
politiques de conversion de la répartition vers la
capitalisation. Enfin, la dernière partie conclut.
Notre modèle décrit une économie composée de trois
types d’agents : les consommateurs, les producteurs
et le gouvernement. Les entreprises produisent un
bien composite considéré comme numéraire. Les
pouvoirs publics prélèvent des taxes pour financer
les retraites. Les consommateurs sont différenciés
selon un degré de rationalité. Ils vivent tous trois
périodes : une période de jeunesse (de 17 à 38 ans
inclus), une période adulte (de 39 ans à 60 ans) et une
période de retraite (de 61 à 82 ans)
[12]. Ainsi, chaque
période représente approximativement vingt-deux
années. Chaque jeune à la possibilité d’investir une
partie de son temps dans l’éducation, ce qui accroît
ses niveaux de capital humain et de rémunération
futurs. Comme dans Lucas (1988), cet
investissement engendre une externalité qui crée la
croissance endogène : les générations futures
hériteront du capital humain moyen de leurs parents.
Comportement des ménages
Les individus qui appartiennent à une même
génération sont hétérogènes. Ils sont différenciés par
leur degré de myopie, noté
λ. Ce paramètre est
distribué dans la population selon une densité
f ( )
λ
(ou une fonction de répartition
F(
λ)), invariante dans
le temps. Pour simplifier, nous supposons que
f est
uniforme sur [0,1)]
[13]. Ainsi,
F ( )
λ λ * * = par
exemple, sera interprété comme la proportion de
consommateurs ayant un degré de rationalité
inférieur ou égal à
λ*.
Dans leur première période de vie, les individus qui
atteignent l’âge de 17 ans à la date t (i.e. génération t)
possèdent tous un niveau identique de capital
humain ht1, hérité de la génération précédente. Nous
ne nous intéressons donc pas à la persistance des
inégalités dans le temps ou à la mobilité
intergénérationnelle. Chaque jeune démarre sa vie
avec un potentiel identique : seul le degré de myopie
diffère et conditionne les décisions individuelles en
matière d’épargne et d’éducation.
La contrainte budgétaire anticipée pour un individu
de type λ est donnée par :
où cj mesure la consommation d’un individu de
tλ, typeλ qui atteint sa je période de vie en t, Itλ, est le
montant de revenu de cycle de vie anticipé pour un
agent de la génération t et R mesure le facteur
t+1 d’intérêt entre les périodes t et t +1.
Les individus ont tous une fonction d’utilité
objective identique de type logarithmique
(l’élasticité de substitution intertemporelle est égale
à l’unité) :
où γest un poids relatif qui découle du taux objectif
de préférence pour le présent.
Néanmoins, chaque individu détermine le vecteur
optimal de ses consommations en maximisant sa
fonction d’utilité anticipée.
L’individu de type λ s’appuie donc sur un taux de
préférence subjectif pour le présent tel que le poids
relatif accordé à la période future vaut γλ γ≤. Seuls
les agents rationnels( )λ =1 maximisent leur véritable
fonction d’utilité de cycle de vie.
Le revenu de cycle de vie réel de l’individu de typeλ
est la somme actualisée des revenus nets de
première, deuxième et troisième période de vie :
où ωt est le salaire net par unité efficace de travail à
la date t, htλ,+12 représente le niveau de capital humain
d’un individu de type λ en seconde période de vie,
etλ, mesure l’investissement éducatif des jeunes
(fraction du temps consacré à l’éducation
supérieure) et Bt est le montant de la retraite versée à
chaque retraité à la date t.
Toutefois, dans la mesure où le degré de myopie
concerne également l’appréhension des ressources
futures, son niveau de revenu de cycle de vie anticipé
est donné par :
Dans ces conditions, la maximisation de (3) sous les
contraintes de dépense anticipée (1) et de revenu
anticipé (5) détermine les conditions du premier
ordre d’un agent de type λ :
La formation de capital humain est endogène.
Chaque individu a la possibilité d’améliorer son
niveau de capital humain en consacrant une fraction
de son temps, lors de sa première période de vie, à
l’éducation
[14]. Pour simplifier, nous supposons que
le choix d’investissement en capital humain se limite
à deux possibilités :
- soit les agents ne s’éduquent pas, auquel cas
e = 0 : ils gardent alors le même niveau de capital
tλ, humain sur l’ensemble de leur vie active ), h h t tλ + = 12 1;
- soit ils se forment, auquel cas e e tλ, = :
l’augmentation du capital humain est alors une
fonction concave de l’investissement éducatif
( ), h h be t t aλ + = + 12 1 1 où 0 1< <a et b > 0 sont deux
paramètres). Il est donc supposé, comme dans Lucas
1988), que le capital humain est uniquement produit
à partir du temps consacré à l’éducation et ne
nécessite aucun autre facteur de production
[15].
Étant donné ces hypothèses, les agents ne se forment
que si leur revenu de cycle de vie lorsqu’ils
investissent est au moins égal à leur revenu de cycle
de vie anticipé lorsqu’ils n’investissent pas.
Autrement dit, les agents investissent si et seulement
si :
Ainsi, nous calculons une valeur critique de
rationalité pour les agents de la génération t, notée
λtc, en dessou s de laq uelle les indiv idus
n’investissent pas en éducation :
Dans ce cadre simple, et pour autant que le modèle
débouche sur une solution intérieure (λtc < 1), les
agents rationnels optent tous pour l’investissement
éducatif. Les agents qui ont un degré de myopie
important (λ λ<tc ) ne perçoivent pas suffisamment
les gains relatifs à ce type d’investissement et
choisissent de ne pas se former. Ce modèle reproduit
donc bien un fait stylisé avancé depuis longtemps par
Strotz (1958) : c’est au sein des classes non éduquées
que les comportements myopes sont observés.
Toutefois, la causalité est ici inversée : c’est la
myopie qui limite les investissements éducatifs et
non l’absence d’éducation qui entraîne la myopie.
Tel quel, ce modèle ne génère pas de croissance
durable. Pour obtenir une croissance endogène, il
faut que l’investissement en capital humain des
jeun es p rod uise une externalité
intergénérationnelle. Comme Lucas (1988), nous
supposons que le capital humain se transmet
intégralement des adultes aux jeunes. Le capital
humain de départ des jeunes de la génération t +1 est
équivalent au capital humain moyen des adultes
présents ent +1 (issus de la génération t) :
En résolvant cette intégrale, on dégage le taux de
croissance du capital humain moyen des jeunes qui
s’écrit alors :
Ainsi, le taux de croissance dépend positivement du
temps consacré à l’éducation ainsi que de l’aptitude à
apprendre, b, et négativement du salaire relatif de la
première période (dont dépend le coût d’opportunité
de l’éducation) ainsi que du taux d’intérêt.
Enfin, l’épargne d’un jeune de type λ est la
différence entre ses revenus du travail et sa
consommation :
L’épargne d’un adulte de la génération t est égale à la
différence entre ses revenus totaux (revenus du
travail et du capital) et sa consommation :
où les dépenses de consommation sont données par
(6) et (7).
Le comportement des firmes
Il existe un très grand nombre d’entreprises
identiques dans l’économie, chacune utilisant une
technologie à rendements constants. Ces firmes
peuvent être agrégées en une firme représentative
qui utilise le capital Kt et le travail Lt (mesuré en
unités efficaces) pour produire un bien compositeYt
(considéré comme numéraire). On suppose ici une
fonction de production de type CES :
où α est un paramètre de distribution des revenus
entre travail et capital, A est un paramètre d’échelle
et σ mesure l’élasticité de substitution entre le
capital et le travail.
Comme les entreprises adoptent un comportement
concurrentiel sur les marchés des facteurs, la
maximisation du profit conduit à égaliser la
productivité marginale de chaque facteur à son taux
de rendement :
où wt mesure le taux de salaire brut etδest le taux de
dépréciation du capital.
Le régime des retraites
Le gouvernement perçoit des cotisations sociales
proportionnelles aux revenus du travail : il impose
donc uniquement les jeunes et les adultes. Le taux de
cotisation est notéÏ„t. Le taux de salaire net par unité
efficace du travail vaut donc ω τ t t t w= -( )1.
Le gouvernement a la possibilité de capitaliser une
partie des recettes ou d’en distribuer la totalité sous
forme de pension. On note Ktc le montant des
réserves accumulées au titre des pensions et
disponibles à la période t. La contrainte budgétaire
du gouvernement est donnée par :
D’une façon générale, on supposera qu’une fraction
exogène Ï•t des cotisations prélevées à la période t
est capitalisée. Par conséquent, la fraction
complémentaire ( )1- Ï•t est redistribuée selon le
principe de la répartition. Le montant des réserves
disponibles en t +1 vaut donc K w L c t t t t = Ï• Ï„.
t +1 Globalement, deux régimes extrêmes peuvent être
distingués à partir de ce modèle :
- un régime de répartition pure est obtenu lorsque
= 0. La con trainte (17 ) s’écrit alors
t τt t ttt w L N B=-2;
- un régime avec Ï•t =1 est un régime qui fonctionne
par capitalisation. La contrainte (17) devient
R w L N B t t t t Ï„-- =. Il ne s’agit pas d’un
t t- -1 1 1 2 régime de capitalisation privée, basé sur l’équité
actuarielle (où chaque agent recevrait une allocation
égale à la valeur actualisée de ses cotisations). Il
s’agit d’un régime fondé sur la redistribution
intragénérationnelle (dès lors que le montant de la
pension est forfaitaire et indépendant des
contributions individuelles) et intergénérationnelle
les cotisations des jeunes servent à financer une
partie des prestations de retraites de leurs parents
puisque les cotisations capitalisées sont utilisées une
période après leur versement).
La variable Ï•t constitue réellement un instrument de
politique économique supplémentaire pour le
gouvernement.
Agrégation et bouclage
Les règles de bouclage portent sur l’offre de travail et
la formation du capital physique.
Nous supposerons que le marché du travail est
équilibré à chaque période. La demande detravail, en
unités efficaces, est supposée identique à l’offre de
travail. Elle est donnée par :
dans la mesure où, en vertu de (10), ht1 mesure aussi
bien le capital humain de départ des jeunes que le
capital humain moyen des adultes.
Nous supposons que le marché du capital est
également équilibré. Si le stock de capital physique
se déprécie complètement après une période
( )
δ =1
[16], le stock de capital en
t +1 est constitué par
l’épargne en
t ainsi que par les réserves de sécurité
sociale capitalisées :
où st1 et st2 représentent respectivement les épargnes
moyennes des jeunes et des adultes qui sont données
par :
et avec stλ,1 et stλ,2 issus de (12) et (13).
Calibrage
Ce modèle ne peut être résolu analytiquement. Les
calculs des niveaux moyens d’épargne reproduits en
annexe montrent à quel point sa résolution est
complexe, même dans ce cas où le degré de myopie
est distribué uniformément. C’est pourquoi il doit
être calibré et simulé numériquement. La procédure
de calibrage consiste à choisir des valeurs pour tous
les paramètres et toutes les variables exogènes du
modèle pour qu’il reproduise la réalité historique
d’une économie donnée (en l’occurrence celle d’un
pays industrialisé). Les paramètres de notre modèle,
rappelons-les, sont : la part du capital dans la
production ( )α, le poids accordé à la période future
( )γ, le taux de dépréciation du capital ( )δ, l’élasticité
du capital humain par rapport à l’éducation (a), la
proportion de la première période consacrée à
l’éducation( )e et les deux paramètres d’échelle (A et
b). Les variables exogènes sont ici le taux de
croissance démographique (n) et le taux de cotisation
au régime de retraite ( )Ï„.
Pour certains paramètres, il existe un certain
consensus dans la littérature (γet δ par exemple). La
fonction de production de biens et services est
généralement bien approchée par une fonction de
production Cobb-Douglas avec une part des revenus
du capital fixée au voisinage des 30 %. La principale
difficulté du calibrage est qu’il n’existe pas de
consensus sur la fonction de production du capital
humain. Nous avons supposé une forme analytique
avec rendements décroissants mais il n’y a guère
d’estimation empirique quant à la valeur de ces
rendements ou du paramètre d’échelle. Plusieurs
scénarios devront donc être simulés de façon à
appréhender la robustesse des résultats.
Le scénario central est calibré de façon à ce que l’état
de croissance stable, évalué pour une croissance
démographique nulle et un taux de cotisation de
15 %, débouche sur un taux de croissance annuel de
2,3 % et un taux d’intérêt annuel de 3,5 %. Dans le
scénario central, nous avons fixé le paramètre de
décroissance des rendements dans la production de
capital humain à 0,5. Le tableau 1 donne les valeurs
retenues pour les autres paramètres lorsque le régime
des retraites fonctionne par répartition pure.
Tableau 1
valeurs des paramètres
Tableau 1 : valeurs des paramètres
α 0,30 B 3,00
γ 0,75 A 0,50
δ 1,00 σ 1,00
Ï„ 0,15 A 6,5
n 0,00 e 0,30
La fonction de production est de type Cobb-Douglas
( )σ =1 avec une part des revenus du capital égale à
30 % ( , )α = 0 3. Le capital se déprécie totalement sur
22 années ( )δ =1. Le paramètre γest de 75 %, ce qui
correspond à un taux de préférence pour le présent
avoisinant les 1,5 % par an. Enfin, le temps
nécessaire pour obtenir un niveau d’éducation
supérieur est de 30% (environ 6,5 années, ce qui
implique une scolarité de 17 ans à 22,5 ans). Le
paramètre d’échelle dans la production de capital
humain est alors calibré de façon à ce que le taux de
croissance annuel avoisine les 2,3 %. On remarque
que le revenu de seconde période des agents éduqués
vaut environ deux fois celui des non éduqués. Le
facteur d’échelle dans la fonction de production des
biens et services est tel que le taux d’intérêt annuel
s’élève à 3,5 %. Dans ce contexte, l’allocation de
pension d’équilibre équivaut à environ 60 % du
salaire des agents éduqués.
Analyse en régime de croissance
équilibrée
Analysons tout d’abord les effets du système des
retraites sur la croissance et les inégalités en régime
de croissance équilibrée. Pour ce faire, on étudie la
sensibilité de la solution de croissance équilibrée
lorsque le taux de cotisation varie entre 0 et 40 %. On
examine ensuite l’évolution des inégalités pour les
mêmes variations du taux de cotisation. Enfin, on
compare la capitalisation et la répartition en
supposant que la part des recettes capitalisées varie
entre 0 et 100 %.
Par rapport au scénario central, trois gammes de
scénarios alternatifs sont envisagées :
- la première gamme de scénarios envisage des
variations de l’élasticité de substitution entre travail
et capital dans la fonction de production : les valeurs
alternatives σ = 0 5, et σ =15, sont retenues ;
- la deuxième envisage des variations du paramètre
de décroissance des rendements dans la fonction de
production du capital humain : les valeurs
alternatives a = 0,25 et a = 0,75 sont retenues ;
- la troisième traite des variations du coût fixe de
l’éducation : les valeurs alternatives e = 0 2, et
e = 0 4, sont retenues.
Pour chaque scénario alternatif, le paramètre
d’échelle dans la fonction de production de capital
humain est ajusté de façon à maintenir un taux de
croissance identique à celui du scénario central.
Impact sur le taux de croissance
Le taux de croissance d’équilibre est donné par
l’équation (11). En croissance équilibrée, on a
simplement
de sorte que l’impact du système de retraite sur le
taux de croissance dépend exclusivement de la façon
dont le taux d’intérêt sera influencé. Dans le cas d’un
régime de répartition pure, toute augmentation du
budget des pensions réduira l’épargne et le capital
avec, comme conséquence, une élévation du taux
d’intérêt. L’effet sur la croissance est alors négatif.
Les figures 1a, 1b et 1c traduisent l’effet d’une
variation du taux de cotisation sur le taux de
croissance annuel de long terme.
Sur chacune de ces figures, le scénario central
(représenté en trait gras) indique que le taux de
croissance de long terme varie de 2,8 à 1,6 % lorsque
le taux de cotisation passe de 0 à 40 %. Pour un taux
de 15 %, le taux de croissance annuel correspond
bien à la valeur cible de 2,3 %. La relation négative
entre cotisation et croissance apparaît donc
clairement et l’effet semble être quasiment linéaire :
toute augmentation du taux de cotisation de 34,2 %
diminue le taux de croissance de 1 %. Ce résultat
est-il sensible au choix des paramètres ?
La figure 1a donne la sensibilité du résultat à
l’élasticité de substitution entre les facteurs dans la
fonction de production des biens et services. On y
constate que plus les facteurs sont substituables, plus
le taux d’intérêt est indépendant des quantités de
facteurs disponibles. Dans ce cas, l’effet du système
de retraites par répartition sur la croissance est plus
faible (il faut 44,6 % de cotisation pour réduire le
taux de croissance de 1 %). Par contre, si ces facteurs
sont complémentaires, la sensibilité du taux d’intérêt
est plus forte et le coût en termes de croissance est
également plus marqué (il faut seulement 23,6 % de
cotisation pour réduire le taux de croissance
de 1 %)
[17].
On pourrait craindre que la sensibilité des résultats
au paramètre de décroissance des rendements dans la
fonction de production de capital humain soit plus
importante. La figure 1b relève une forte robustesse
des résultats par rapport à ce paramètre. Lorsqu’il
varie de 0,25 à 0,75, le taux de cotisation nécessaire
pour réduire la croissance de1 % passe seulement de
31,2 % à 40,7 %. Ce paramètre n’est donc pas
déterminant pour l’évaluation des pertes de
croissance liées à la répartition.
Néanmoins, la figure 1c montre que le résultat est
plus dépendant de la proportion de temps que les
agents éduqués consacrent à leur formation. Si ce
coût fixe augmente, la robustesse des résultats n’est
pas trop affectée. Mais s’il diminue, la sensibilité du
taux de croissance s’accroît considérablement.
Ainsi, si l’éducation supérieure requiert seulement
20 % de la durée de la première période de vie, un
taux de cotisation de 22 % suffit pour diminuer la
croissance de 1 % par an en régime de croisière
[18].
Impact sur les inégalités
L’hétérogénéité dans la préférence pour le présent
crée une hétérogénéité dans les revenus : les
individus myopes qui décident de ne pas se former
auront un revenu de cycle de vie plus faible que les
éduqués. De plus, dans la mesure où les agents
optimisent chacun une fonction d’utilité perçue
différente, des différences de bien-être sont
observées entre les agents ayant des revenus
identiques. Il est donc préférable de retenir, comme
indicateur d’inégalité, un critère basé sur le niveau
d’utilité réel plutôt que sur le revenu. Aussi, pour
“cardinaliser” l’utilité des agents, on cherche le
montant de consommation constant qui assurerait le
niveau d’utilité obtenu pour chaque individu de la
génération t. Ce montant est mesuré par :
où UtRλ, est donné par (2) et dépend des niveaux de
consommation à l’équilibre.
Il est évident que le choix d’un indicateur d’inégalité
est un problème complexe
[19]. Dans ce papier, on
utilise une formulation très simple fondée sur l’écart
d’utilité entre l’individu rationnel et l’individu le
plus myope, exprimé en pourcentage de l’utilité de
l’agent rationnel :
Figure 1a
régime de répartition et croissance;
sensibilité à l’élasticité de substitution entre facteurs
Figure 1b
régime de répartition et croissance ;
sensibilité à l’élasticité de la croissance à l’éducation
Figure 1c
régime de répartition et croissance ;
sensibilité au coût de l’éducation
Figure 2a
régime de répartition et inégalités ;
sensibilité à l’élasticité de substitution entre facteurs
Figure 2b
régime de répartition et inégalités ;
sensibilité à l’élasticité de la croissance à l’éducation
Figure 2c
régime de répartition et inégalités ;
sensibilité au coût de l’éducation
Cet indicateur est exprimé en pour cent. Il mesure la
perte d’utilité relative liée à la mauvaise perception
des besoins et des ressources futures, pour l’agent le
plus myope. À l’état de croissance équilibrée, toutes
les variables augmentent au même taux et
l’indicateur d’inégalité est stationnaire.
Les figures 2a, 2b et 2c montrent comment cet
indicateur d’inégalité évolue sous les trois gammes
de scénarios. Il apparaît clairement que le régime de
répartition diminue les inégalités de façon drastique
pour des niveaux de cotisation faible. Au fur et à
mesure que le taux de cotisation s’accroît, l’indice
d’inégalité ten d vers un minimum.
Quantitativement, alors que l’absence de système de
retraite aboutit à un système d’inégalité de 100 % (les
plus myopes ont un niveau d’utilité cardinalisé égal à
zéro dès lors que leur consommation de dernière
période de vie est nulle), le régime de répartition
permet de ramener cet indice à environ 17 % dans le
scénario central.
Sur la figure 2. A, on constate que l’ampleur de la
baisse des inégalités est quasiment indépendante de
l’élasticité de substitution entre facteurs. Le
paramètre de décroissance des rendements n’a guère
plus d’importance (voir figure 2. B). Par contre, le
coût fixe d’éducation demeure le paramètre
engendrant la plus grande sensibilité des résultats :
lorsque ce coût diminue, les possibilités de réduction
des inégalités s’amenuisent. La figure 2. C montre
qu’un minimum de 25 % peut être atteint pour un
taux de cotisation de 25 % environ. Pour des taux
supérieurs, les inégalités augmentent légèrement.
Répartition versus capitalisation
Voyons enfin comment la capitalisation (partielle ou
totale) des cotisations de sécurité sociale peut
modifier notre analyse. Rappelons tout d’abord le
résultat standard de la littérature. Dans un modèle de
croissance exogène avec agents rationnels, marchés
des capitaux parfaits (pas de contraintes de liquidité)
et offre de travail exogène (le système de retraites
n’influence ni l’offre ni la demande de travail), un
système de capitalisation pur (“actuariellement
neutre”) ne modifie pas l’épargne agrégée et
l’accumulation de capital. Il n’a donc aucune
influence sur le taux d’intérêt. Dans notre modèle,
deux éléments font en sorte que cette propriété n’est
pas observée. Premièrement, le système de
financement n’est pas actuariellement neutre : des
transferts intergénérationnels sont permis du fait que
les jeunes offrent leurs cotisations à la génération
précédente. Mais surtout, les agents ne sont pas
rationnels : contraindre les agents myopes à
capitaliser pour leurs vieux jours accroît l’épargne
nationale (via l’épargne publique) et stimule le stock
de capital par tête. Le taux d’intérêt diminue et le
taux de croissance de long terme augmente. Les
figures 3a, 3b et 3c comparent les effets sur la
croissance et les inégalités de régimes variables en
fonction de leur importance (taux de cotisation) et de
leur financement (part des recettes capitalisées, Ï•).
Étant donné la robustesse des résultats, notre analyse
se limite à celui du scénario central.
Il apparaît clairement sur la figure 3a que, plus le taux
de cotisation est élevé, plus la capitalisation
engendre des effets positifs sur la croissance. Avec
un taux de cotisation de 40%, la répartition pure
( )Ï• = 0 engendre une perte de croissance supérieure
à 1,2 %, alors que la capitalisation totale ( )Ï• = 1
entraîne un gain de croissance d’environ 0,4 %.
Parmi tous les régimes mixtes intermédiaires
( )0 1< <Ï•, il est possib le de trouver une
combinaison du taux de cotisation et de la part
capitalisée qui maintienne le taux de croissance à son
niveau de marché (en l’absence de système de
retraite).
Figure 3a
répartition, capitalisation et croissance
Figure 3b
répartition, capitalisation et inégalités
Figure 3c
arbitrage croissance-inégalité en
croissance stable
Sur la figure 3b, on constate que l’introduction de la
capitalisation partielle ou totale n’influence que de
façon mineure les inégalités. Pour des taux de
cotisation modérés, l’effet sur les inégalités est très
similaire à celui obtenu en répartition pure. Par
exemple, avec un taux de cotisation de 15 %, le
coefficient d’inégalité est de 21,1 % dans le cas d’un
régime de répartition, 19,5 % dans le cas où la moitié
des recettes est capitalisée et 20,2 % dans le cas où la
totalité des recettes est capitalisée. Pour des taux de
cotisation plus élevés, le système de répartition est
légèrement plus performant que le système de
capitalisation.
En résumé, la répartition pose clairement un
problème d’arbitrage entre efficacité (maximiser le
taux de croissance) et équité (minimiser les
inégalités). Un régime de capitalisation, tel que
défini ici (voir troisième section de la première
partie), n’implique pas d’arbitrage en croissance
équilibrée, du moins pour des niveaux de cotisation
raisonnables. La figure 3. C illustre ce résultat en
représentant la frontière des objectifs réalisables en
répartition pure et en capitalisation totale des
recettes. La frontière obtenue avec un régime de
répartition est croissante (plus de croissance
implique plus d’inégalités) alors que la frontière
avec un régime de capitalisation est décroissante, du
moins pour des niveaux de cotisation inférieurs à
28%. Evidemment, cette supériorité de la
capitalisation en régime de croisière doit être
relativisée par les coûts transitoires de ce régime
(l’absence de protection des premières générations
durant la phase de lancement du régime ou le coût
d’une transition de la répartition vers la
capitalisation). Une véritable analyse de transition
est donc nécessaire pour évaluer ces coûts.
Analyse de politiques de conversion
Dans la mesure où le régime de capitalisation génère
une croissance supérieure à celle du régime de
répartition et engendre des effets similaires sur les
inégalités, il est intéressant de s’interroger sur les
effets d’une capitalisation partielle et progressive en
termes d’équité intergénérationn elle et
intragénérationnelle.
Si le régime de capitalisation s’avère supérieur en
croissance équilibrée, il entraîne aussi des pertes
importantes. Si aucun régime de retraite n’est
initialement en place, l’instauration d’un système de
capitalisation nécessite une période de cotisation
avant de produire ses effets bénéfiques. Le coût est
alors lié à l’absence de protection des générations
d’agents myopes en première période (la période
durant laquelle les premières cotisations sont
capitalisées mais aucune allocation n’est versée).
Par contre, si un régime de répartition est
initialement en place, le coût est lié à la baisse des
allocations de retraite ou à la croissance des
cotisations requise pour alimenter les réserves.
L’analyse de ces politiques de conversion a été
largement abordée dans la littérature. Dans leur
survol, Belan et Pestieau (1999) montrent que ces
politiques de conversion ne sont généralement pas
Pareto-améliorantes, sauf si des hypothèses très
restrictives sont formulées. On peut donc avancer
l’idée que ces politiques de conversion doivent être
interprétées en termes de red istribu tion
intergénérationnelle et non en termes d’efficacité
dynamique. Il s’agit de comparer les gains et les
coûts supportés par chaque génération et par chaque
agent au cours de la transition.
C’est là l’objet de cette partie qui analyse les effets
macroéconomiques et distributifs de trois scénarios
de transition de larépartition vers la capitalisation :
- un scénario de transition très lente au cours duquel
la part capitalisée des cotisations augmente
graduellement de 0 à 1 en 20 périodes (soit 440
années) ;
- un scénario de transition lente où la conversion est
réalisée en 10 périodes (soit 220 années) ;
- un scénario de transition rapide où la conversion
est obtenue en 3 périodes (soit 66 ans).
Les figures 4a à 4f donnent les effets sur la
cro issance, le b ien-être et les in égalités
intragénérationnelles pour les valeurs centrales des
paramètres. La capitalisation des recettes démarre en
période 1 de sorte que le montant des réserves
devient positif en période 2. Le taux de cotisation est
maintenu constant et les allocations de retraites
s’ajustent pour permettre la capitalisation d’une
partie des recettes. Le choc est non anticipé.
Figure 4a
fonds de pension en pourcentage du PIB
Figure 4b
taux de croissance
(moyennes annuelles en %)
Figure 4c
utilité déflatée des individus rationnels
Figure 4d
utilité des individus rationnels
(en indice : régime de répartition initial = 100)
Figure 4e
utilité des individus myopes
(en indice : régime de répartition initial = 100
Figure 4f
indice d’inégalités intragénérationnelles
(en %)
Tout d’abord, la figure 4a révèle que le montant des
réserves converge vers un niveau équivalent à 9 % du
produit national. La figure 4b présente l’effet sur le
taux de croissance économique. Celui-ci passe
progressivement d’un niveau initial de 2,4 % à un
niveau terminal de 2,9 %. On constate que cette
convergence est rapide : une fois que la part des
recettes capitalisées atteint 100 %, le taux de
croissance atteint rapidement sa valeur stationnaire.
On perçoit une dynamique cyclique qui est
confirmée par l’analyse des valeurs propres du
système
[20].
À l’état de croissance stable, toutes les variables
extensives augmentent au même taux. En déflatant
ces variables par le niveau de capital humain des
jeunes de la période, on obtient des niveaux de
consommation corrigés de la croissance qui sont
stationnaires. En transition, ces montants déflatés
varient dans le temps. La figure 4c représente
l’évolution du niveau “cardinalisé” d’utilité des
agents rationnels, fondé sur les niveaux de
consommation déflatés. Les générations 0 et-1, qui
sont les premières générations de retraités à subir les
coûts de la capitalisation, voient baisser leur niveau
d’utilité. Les pertes d’utilité sont relativement
faibles pour les conversions lentes ou très lentes,
mais elles s’avèrent plus importantes dans le
scénario de convergence rapide. Pour les premiers
retraités de la génération-1, la perte équivaut
environ à 5 %, ce qui, plus précisément, correspond à
une baisse du niveau de consommation de 4 % en
dernière période de vie. À long terme, le rendement
accru de la capitalisation permet des gains de revenu
et de bien-être approchant les 10 %.
Si on prend en compte l’effet positif de la réforme sur
la croissance du capital humain, cette baisse de
bien-être est un peu moins importante. En comparant
le niveau d’utilité (cette fois non déflaté) avec celui
obtenu en l’absence de conversion, la perte s’élève à
environ 4 % pour le scénario de conversion rapide et
s’avère marginale pour les politiques plus lentes
(figure 4d). Pour les générations plus jeunes, les
gains cumulés de croissance font décoller l’utilité
par rapport au régime de répartition.
Pour les agents myopes, l’effet est plus important. La
figure 4e, qui correspond au scénario le plus rapide,
montre que la perte d’utilité des individus les plus
myopes avoisine les 10 % pour la première
génération de retraités : ceci correspond à une chute
de 34 % de leur consommation de dernière période de
vie. La perte d’utilité s’élève à 6 % pour la seconde
génération. Les générations suivantes profitent des
gains de croissance cumulés.
En bref, si la politique de conversion engendre une
baisse d’inégalités en croissance équilibrée, elle
accroît les inégalités en début de phase transitoire où
elle est mise en œuvre. En effet, le niveau de vie des
agents myopes est exclusivement déterminé par les
allocations de retraite alors que les agents rationnels
peuvent compter sur leur richesse accumulée. La
baisse des allocations de retraite requise pour
capitaliser les premières recettes entraîne une
augmentation des inégalités au sein des premières
générations (de 29 à 34 %). La figure 4f montre
toutefois que l’impact de long terme est favorable.
Ce modèle part du lien étroit existant entre
l’accumulation de cap ital ph ysique et
l’accumulation de capital humain. Ainsi, si le capital
physique est réduit, cela tend à accroître le taux
d’intérêt et à modifier l’arbitrage entre éducation et
épargne au détriment de la croissance. Dans ce
contexte de croissance, les notions de suraccumulation et sous-accumulation perdent leur
sens. Lorsque la fécondité n’est pas perçue comme
un mécanisme d’assurance vieillesse, l’introduction
d’un système de retraite fonctionnant par répartition
pure est susceptible de réduire la croissance, mais se
jus tifie plein ement en termes d’équité
intragénérationnelle. En effet, en présence
d’individus myopes, seul un système de retraite
obligatoire assure une consommation décente pour
une partie de la population.
Si le modèle repose sur l’existence de formes
analytiques particulières (distribution uniforme du
degré de myopie, fonction de production de capital
humain à la Lucas), les effets sur la croissance et les
inégalités sont assez robustes. En synthèse, un taux
de cotisation de 15% peut engendrer une perte de
croissance comprise entre 0,3 et 0,6 point de
pourcentage.
En régime de croissance stable, un régime de
capitalisation permet d’atteindre les mêmes
objectifs redistributifs tout en stimulant la
croissance. La question d’une conversion vers la
capitalisation est alors posée. Une telle politique de
conversion engendre des pertes de bien-être pour les
premières générations de retraités. Ces pertes sont
relativement limitées pour les agents rationnels,
même dans un scénario de transition le plus rapide
(66 ans environ). Par contre, les agents myopes
subissent des pertes beaucoup plus importantes. Les
inégalités observées au sein des premières
générations âgées augmentent sensiblement. En
conséquence, la présence d’agents myopes accroît
donc le coût de la transition vers la capitalisation.
Annexe : calcul de l’épargne moyenne
En développant l’intégrale (19) à l’état de croissance
équilibrée, on dégage :
avec :
où
et
En développant l’intégrale (20) à l’état de croissance
équilibrée, on dégage :
avec :
où
et
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[(*)]
CADRE, Université de Lille 2.
[(**)]
FSJES Salé, Université Mohamed V Souissi, Maroc.
[(***)]
SES, Ministère de la Région wallonne, Belgique.
[(****)]
UNECA, United Nations Economic Commission for Africa, Ethiopia.
[(1)]
Voir Samuelson (1975), Feldstein (1982) ou Kotlikoff
(1979).
[(2)]
Voir Hendricks (1999).
[(3)]
Soit parce que les agents n’ont pas la possibilité d’épargner,
soit parce que les marchés financiers ne sont pas performants.
[(4)]
Voir Diamond (1977), Kotlikoff
et alii (1982), ou Shefrin
et Thaler (1981).
[(5)]
Voir Hayashi (1985) ou Japelli et Pagano (1989).
[(6)]
Voir Shefrin et Thaler (1981).
[(7)]
Voir Akerlof et Yellen (1985).
[(8)]
Le taux de rendement de la répartition (la croissance
biologique,
i.e. démographique et économique) est inférieur au
taux de rendement de la capitalisation (le taux d’intérêt).
[(9)]
Voir Belan et Pestieau (1999).
[(10)]
Voir, entre autres, Barro et Sala-I-Martin (1995).
[(11)]
Comme nous l’avons déjà précisé, les résultats seraient
cependant très proches si nous avions retenu le capital
physique comme moteur de croissance.
[(12)]
Les enfants de moins de 17 ans ne sont pas pris en compte :
ils sont supposés être à la charge de leurs parents.
[(13)]
La densité uniforme est l’une des seules fonctions
traitables analytiquement.
[(14)]
Ce choix correspond donc plutôt à la décision de
s’engager ou non dans l’enseignement supérieur
post-secondaire.
[(15)]
Docquier et Michel (1999) développent un modèle où la
production de capital humain nécessite du temps et du capital
physique. Ceci permet de distinguer le coût monétaire de
l’éducation (largement subventionné dans la réalité) et le coût
d’opportunité (pris en charge par les individus). Notre modèle
ne prend pas en compte ce dernier coût.
[(16)]
Il s’agit d’une hypothèse raisonnable lorsque la durée
d’une période est de 22 ans.
[(17)]
Ce résultat contraste avec celui de Stockey et Rebelo
(1995) qui soutiennent que l’élasticité de substitution entre
facteurs a peu d’importance sur le taux de croissance
d’équilibre.
[(18)]
Une extension intéressante consisterait à utiliser une
fonction de production de capital humain plus complexe et à
introduire les subventions publiques sur une partie des coûts
privés.
[(19)]
Voir Sen (1973) pour une discussion des mesures
positives et normatives d’inégalité.
[(20)]
Le modèle vérifie les conditions de stabilité de
Blanchard-Kahn. Les deux valeurs propres les plus élevées
à l’intérieur du cercle unité sont-0,49 et 0,30 (simulation
avec
Ï•=1et
Ï„=015, ) : la principale valeur propre est négative
et de module inférieur à l’unité, ce qui implique une
dynamique de cycles amortis. Les simulations de trajectoire
transitoire et l’analyse des propriétés dynamiques ont été
réalisées à l’aide du logiciel Dynare (voir Juillard, 1996).