2002
Économie et Prévision
Stratégie de mobilité et rendements de l’ancienneté en France
Philippe Lemistre
[(*)]
Jean-Michel Plassard
[(*)]
Nous étudions l’incidence des stratégies de mobilité sur l’évaluation des rendements de l’ancienneté en France. Une
estimation intégrant des variables de mobilité et d’intention de mobilité conduit à des rendements de l’ancienneté près de
une fois et demi supérieurs en regard d’une évaluation standard. Ces derniers semblent plutôt résulter de contrats incitatifs
que de la valorisation de capital humain spécifique.Mots-clés :
clés ancienneté, incitation, formation, promotion, salaires.
This article examines the impact of mobility strategies on the valuation of benefits from seniority in France. An estimation using
mobility variables shows that benefits from seniority are nearly one-and-a-half times as high as the standard valuation. Benefits
from seniority seem to result from incentive-led contracts rather than the optimisation of specific human capital.Keywords :
seniority, incentive, training, promotion, wages.
Les auteurs tiennent à remercier les rapporteurs anonymes dont les nombreuses remarques ont permis d'apporter d'importantes
améliorations à la version antérieure de cet article. Nous exprimons également notre gratitude aux participants des Journées de
Micro-économie Appliquée de Lyon. Nous restons évidemment seuls responsables d'éventuelles erreurs et insuffisances.
Nous étudions l’incidence des stratégies de mobilité sur l’évaluation des rendements de
l’ancienneté en France. Une estimation intégrant des variables de mobilité et d’intention de
mobilité conduit à des rendements de l’ancienneté près de une fois et demi supérieurs en regard
d’une évaluation standard. Ces derniers semblent plutôt résulter de contrats incitatifs que de la
valorisation de capital humain spécifique.
L’analyse de la dispersion et de l’évolution des
salaires est un domaine difficile. Sur le plan
empirique les principales difficultés rencontrées
renvoient à des problèmes d’endogénéité des
variab les exp licatives et de biais liés à
l’hétérogénéité associée notamment aux
caractéristiques non observées de la population
active (Abowd, Kramarz et Margolis, 1999).
Dans ce contexte, les effets de l’ancienneté sont
évalués habituellement par une fonction de gains dite
“ standard ” dis sociant les rend ements de
l’expérience de ceux de l’ancienneté envisagés au
sens strict comme le “surplus” apporté par le fait de
demeurer au sein de la même firme. Mais
l’estimation “standard” des rendements de
l’ancienneté est entachée de nombreux biais de sorte
que Hutchens pouvait écrire en 1989 : “nous avons le
sentiment que nous commençons à peine à apprendre
les méthodologies d’estimation appropriées à la
relation ancienneté – salaire”. Si depuis plusieurs
spécifications de la fonction de gains ont été testées,
les rés ultats s ont enco re pour le moins
contradictoires en fonction des spécifications et/ou
des hypothèses théoriques retenues. Les rendements
de l’ancienneté apparaissent selon les cas et les
auteurs sous-estimés ou surestimés par la fonction de
gains standard
[1].
En réalité, à côté des problèmes statistiques on
retrou ve le d ébat théorique. La relation
rémunération-ancienneté est, en effet, loin de faire
l’unanimité. Une première interprétation de
l’existence de rendements de l’ancienneté a
longtemps été la valorisation de la formation dite
spécifique, i.e. utilisable uniquement par
l’entreprise formatrice (Becker, 1975). Or, depuis
l’article de Hashimoto (1981), on sait que ce type de
formation ne procure pas systématiquement un
avantage salarial. Cette hypothèse n’exclut pas alors
l’existence de faibles rendements de l’ancienneté.
A contrario, les modèles de la théorie des incitations
justifient des rendements de l’ancienneté positifs.
Ces modèles incitatifs tentent de rendre compte des
modes de gestion des ressources humaines visant à
obtenir des travailleurs une productivité élevée en
établissant des plans de carrière. En d’autres termes,
il s’agit de récompenser a posteriori les efforts
individuels p ar des promotions ou des
augmentations de salaires.
Toutefois, les augmentations escomptées peuvent
être tout à fait différentes d’un individu à l’autre. De
fait, l’ancienneté est valorisée de manière
différenciée selon les individus en fonction non
seulement de leurs aptitudes, mais aussi du type de
carrière privilégié. Ainsi, certains salariés changent
de firme et d’autres non en fonction des opportunités
internes ou externes. En d’autres termes, des
individus semblables, même du point de vue des
caractéristiques inobservables, peuvent avoir des
carrières différentes dès lors qu’ils privilégient le
marché interne ou le marché externe au cours de leur
carrière.
Dans cette perspective, la correction des biais liés à
l’hétérogénéité inobservable de la population active
n’est pas suffisante pour estimer les rendements de
l’ancienneté
[2]. Indépendamment de cette première
source d’hétérogénéité, celle des carrières salariales
avant l’entrée dans la firme actuelle où les
rendements de l’ancienneté sont mesurés doit aussi
être prise en compte. Pour les rares études ayant
intégré les stratégies de mobilité antérieures des
salariés à la fonction de gains standard, les
rendements de l’ancienneté s’avéraient positifs et
significatifs (Mincer et Jovanovic, 1981, Topel,
1991). Dans ces études, les stratégies de mobilité
sont appréciées par des proxies telles que
l’expérience initiale ou des variables représentant
une partie seulement des mobilités antérieures.
Pour prendre en compte les différents types de
mobilités et contrôler les biais liés à l’hétérogénéité
non observable, il serait souhaitable de disposer de la
totalité des déterminants des carrières salariales. Il
est clair qu’une telle ambition ne peut être satisfaite,
les données disponibles ne permettant pas de saisir
tous ces éléments. Aussi cet article propose-t-il de
traiter essentiellement des biais associés à
l’hétérogénéité des carrières salariales en tentant de
mesurer l’impact des stratégies de mobilité sur le
salaire et sur les rendements de l’ancienneté. Le
second objectif est de confronter les hypothèses de la
théorie du capital humain à celles de la théorie des
incitations portant sur les effets de l’ancienneté et la
mobilité interne.
Le plan de l’article se déclinera en quatre parties.
Dans un premier temps, les principales hypothèses et
résultats des modèles de la théorie du capital humain
et de la théorie des incitations sont rappelés. Il ne
s’agit pas d’un recensement exhaustif mais d’une
présentation succincte permettant d’effectuer
certaines interprétations quant à l’impact sur les
carrières salariales de l’ancienneté et des
promotions.
Dans la seconde partie, la fonction de gains
“standard” est réexaminée en regard des différentes
hypothèses théoriques, concernant notamment
l’impact des stratégies de mobilité.
La troisième partie est consacrée à une étude
empirique des effets des mobilités antérieures et des
intentions de mobilité sur les rendements de
l’ancienneté et le salaire. À cette fin, deux enquêtes
rétrospectives complémentaires aux enquêtes
emploi de l’Insee 1989 et 1997 sont mobilisées. Il
s’agit respectivement des enquêtes “carrières et
mobilité” et “jeunes et carrières”.
La quatrième et dernière partie tente de rapprocher
les résultats des différentes hypothèses théoriques,
en examinant, d’une part, les rendements de
l’ancienneté associés ou non aux promotions
internes et, d’autre part, en étudiant le lien formation
postscolaire-ancienneté et/ou promotions internes.
Les interprétations théoriques
Formation spécifique et paiement différé
La croissance des salaires liée uniquement à
l’ancienn eté fait l’o bjet d’une première
interprétation par les théoriciens du capital humain
(Becker, op.cit.). Les différences de salaires
imputables à l’ancienneté sont rationalisées en
termes de formation postscolaire spécifique. Les
salaires élevés versés aux individus mieux formés et
plus an ciens co mp ens ent les coûts des
investissements en capital humain qui permettent
d’augmenter la productivité individuelle. Toutefois,
selon Hashimoto (op.cit.), l’employeur est
susceptible de financer en grande partie la formation
spécifique et de bénéficier de la quasi-totalité du
retour sur investissement. Les problèmes
d’asymétrie d’information et les coûts de transaction
qui portent sur la répartition des coûts et des
bénéfices de la formation spécifique justifient ici la
prise en charge totale ou partielle par l’employeur
des coûts de formation. Dans cette perspective, le
profil de gain du salarié est susceptible d’être
quasiment plat engendrant des rendements nuls de
l’ancienneté.
Une explication alternative de l’évolution des
salaires avec l’ancienneté est avancée dans le cadre
du principe du paiement différé qui consiste à exiger
du travailleur un niveau d’effort conséquent au cours
d’une période de la carrière, ce dernier étant
récompensé au cours de la ou des périodes suivantes.
Le salarié qui ne souhaite pas perdre les bénéfices
futurs de l’effort fourni en première période est incité
à ne pas “tirer au flanc”.
Dans ce cadre d’interprétation, le salaire perçu au
cours d’une première période de la carrière est
inférieur à la contribution productive du travailleur
puis supérieur ensuite. Le salarié verse donc une
caution restituée ensuite sous la forme d’une rente.
Le taux de croissance des salaires avec l’ancienneté
dépend ici de la probabilité de détection d’un
comportement opportuniste du salarié. Plus le coût
du contrôle est élevé plus le profil de gain est abrupt.
Selon la modélisation, ce taux de croissance des
salaires avec l’ancienneté peut être constant au cours
de la carrière (Lazear, 1979) ou une ou plusieurs
augmentations peuvent être accordées à des dates
seuils (Zylberberg, 1994, Lemistre, 2000).
Promotions et ancienneté
Le principe du paiement différé s’applique
également dans le cadre de promotions internes
octroyées uniquement en fonction de l’ancienneté
des salariés. Ainsi, le modèle de Carmichaël (1983)
repose sur la promotion à l’ancienneté de travailleurs
ayant accumulé du capital humain spécifique. Le
principe du paiement différé garantissant ici la
pérennité de la relation salariale, les travailleurs sont
incités à financer les investissements en formation
sp écifiq ue et bénéficient d u retour sur
investissements. Le défaut majeur du modèle est son
manque de généralité car les promotions à
l’ancienneté n’ont pas toutes comme préalable
l’acquisition d’un capital humain spécifique. En
outre, un tel système de promotions nécessite une
structure hiérarchique stable dans le temps. Dès lors
qu’un salarié a atteint l’ancienneté requise pour être
promu, un poste doit, en effet, être libéré
simultanément au niveau hiérarchique supérieur. À
ce niveau, un travailleur doit donc quitter la firme
(départ en retraite) ou être lui-même promu en vertu
de la règle de l’âge.
En revanche, les modèles de tournois ne sont pas
soumis à de telles restrictions, ce mode d’incitation
au travail étant susceptible également d’inciter les
salariés à financer la formation spécifique
(Prendergast, 1993, Chang et Wang, 1996). Le
principe des tournois est le suivant : pour les modèles
à plusieurs participants, des salariés d’une même
catégorie sont susceptibles d’obtenir une promotion
(Malcomsom, 1984). Afin d’inciter les travailleurs à
fournir un effort maximal en vue de remporter le
tournoi, la proportion de salariés promus et le salaire
offert sont calculés et annoncés dès l’embauche. Les
vainqueurs sont désignés en fonction de leurs
résultats comparativement à ceux de leurs collègues.
Ce sont les salaires relatifs et non absolus qui
motivent les participants et le niveau de salaire
obtenu au terme de la première période ne reflète pas
la contribution productive de l’individu, mais la
compensation aux efforts fournis par le vainqueur
(Lazear et Rosen, 1981). L’implication des individus
est fonction de leur probabilité d’être promus et de
leur espérance de gain. Le gain attendu est d’autant
plus élevé que l’écart de salaire entre le poste à
pourvoir et l’emploi actuel est important, d’une part,
et que, d’autre part, le nombre prévu de promotions
est élevé. Le principe de “séniorité” demeure pour
les “ perdants” qui perçoivent un “ lot de
consolation”, i.e une augmentation de salaire qui
reste moins conséquente que celle octroyée au
gagnant (Malcomson, op.cit.). Pour des raisons
d’équité une telle pratique paraît être assez courante
(Lanfranchi, 1996). Malcomson (op.cit.) propose
d’interpréter son schéma de rémunération comme
une application du principe du paiement différé à
l’ensemble des travailleurs de l’entreprise. La
caution est constituée des salaires versés pendant le
tournoi puis est restituée de manière différenciée
selon que letravailleur remporte ou non letournoi.
Par ailleurs, la participation des individus à des
tournois successifs peut révéler les aptitudes ou le
“talent” de chacun et permettre aux plus aptes
d’accéder à des postes plus élevés dans la hiérarchie
des salaires (Rosen, 1986, Erikson 1999). La
population active est hétérogène en termes de
“talent”, envisagé comme l’aptitude à assumer des
postes à responsabilités, par exemple (Rosen,
op.cit.).
Les modèles de tournois prédisent une certaine
“dispersion” des carrières salariales car tous les
travailleurs ne sont pas promus. Ainsi, pour une
même ancienneté correspondant à la durée du
tournoi, un salarié qui remporte le tournoi voit son
salaire croître considérablement. A contrario, la
rémunération des “perdants” augmente grâce au “lot
de consolation” mais de façon beaucoup plus faible.
Toutefois, la durée requise pour évaluer les
performances relatives, i.e. l’ancienneté, est
identique pour les participants à un tournoi.
L’accroissement des salaires à l’ancienneté reste
donc un principe général au sein de la firme, même si
les mérites relatifs des individus conduisent à des
augmentations de salaire différentes.
Il est important de noter que la firme qui opte pour
des contrats de tournois favorise les travailleurs de
l’entreprise. Un recrutement externe limite, en effet,
les efforts des candidats internes de telle sorte que les
pertes occasionnées par une telle configuration
peuvent conduire à préférer des postulants internes à
des candidats externes plus performants. Néanmoins
des possibilités d’arbitrage existent (Chan, 1994,
Ballot et Piatecki, 1996). La “valeur” du candidat
externe peut être estimée en regard des différents
“signaux” donnés au cours de sa carrière, notamment
ses victoires à différents tournois internes. Il existe
donc un “risque de raid” d’une ou plusieurs
entreprises extérieures sur les meilleurs salariés
promus en interne. En conséquence, les contrats de
tournois ne conduisent pas forcément les gagnants à
demeurer au sein d’une même firme (Bernhardt,
1995, Waldman, 1996).
Fonction de gains standard et
rendements de l’ancienneté
La fonction de gains standard
Les effets des variables de capital humain sont
généralement estimés par une régression par les
moindres carrés ordinaires du logarithme du salaire à
partir d’une fonction de gains dite “standard”. Les
variables explicatives habituellement retenues sont
le sexe, le nombre d’heures de travail hebdomadaire,
l’expérience, l’ancienneté et la durée de la formation
initiale. Si l’on note K le vecteur représentant
l’ensemble des variables de capital humain à
l’exception de l’expérience EXP et de l’ancienneté
ANC. la fonction s’écrit :
Pour la plupart des économistes, le coefficient de
l’ancienneté et de l’expérience captent les
rendements respectifs de la formation spécifique et
générale, i.e. transférable. Il ne s’agit pas là pourtant
de la seule interprétation possible, les modèles à
paiement différé fournissent eux aussi une
interprétation de la croissance des salaires avec
l’ancienneté. Mais, au-delà des interprétations
théoriques, les méthodes d’évaluation des
rendements de l’ancienneté sont elles aussi sujettes à
controverses.
Des biais d’hétérogénéité positifs et négatifs
Selon Abraham et Farber (1987), l’absence d’effets
qualitatifs individuels dans l’estimation standard des
rendements de l’ancienneté est porteuse d’un biais
d’hétérogénéité positif conduisant à leur
surévaluation. Pour ces auteurs, la plupart des
salariés les plus stables sont aussi les plus
performants et ceux qui occupent les postes les
mieux rémunérés. Les “meilleurs” travailleurs
apparaissent donc sur-représentés dans le groupe des
salariés à forte ancienneté. Les salaires relativement
élevés perçus ne reflètent pas une pratique de la
rémunération à l’ancienneté pour l’ensemble des
salariés. Ils traduisent simplement une rémunération
plus élevée de la compétence.
A contrario, certains individus changeant d’emploi
et d’entreprise pour accroître leur rémunération ont
une faible ancienneté et des salaires élevés au sein de
l’échantillon. “Une relation artificiellement
négative est ainsi créée entre ancienneté et
rémunération et conduit à une sous-estimation de la
dite relation” (Skourias, 1993). En conséquence, la
relation ancienneté - salaire “parasitée” par un biais
positif va l’être aussi par un biais négatif imputable
cette fois-ci aux décisions de mobilité antérieures.
L’argumentation rejoint celle de Topel (
op.cit)
considérant que “certains travailleurs qui changent
d’emploi en retirent, en moyenne, un gain et ont dans
l’échantillon une ancienneté relativement faible”.
Un changement d’entreprise est donc associé ici à
une meilleure “qualité d’appariement”
[3].
La qualité de l’appariement mesure le niveau
d’adéquation du salarié avec l’entreprise ou
l’emploi, un travailleur bien apparié trouvant au sein
de l’entreprise, à tout moment de sa carrière, un
emploi en ad équ ation avec ses capacités
productives. Dans le cas contraire, il quitte
l’entreprise pour une autre qui lui offrira un meilleur
appariement. Le taux de turnover est alors en relation
négative avec la qualité de l’appariement
(Jovanovic, 1979).
Pour saisir l’influence du moment de la carrière
auquel les salariés d’un échantillon intègrent
l’entreprise, Topel propose une mesure du
rendement de l’ancienneté en estimant l’équation
suivante en deux étapes :
EXP0 est l’expérience initiale (à l’entrée dans la
firme actuelle).
B mesure les rendements de
l’expérience et de l’ancienneté pour la période où les
salariés n’ont pas connu de mobilité externe. La
première étape de l’estimation permet d’obtenir,
selon Topel, un estimateur de
B “sans biais”
Be, i.e.
une estimation qui élimine l’influence des
différences d’aptitudes non mesurables et des
stratégies de mobilité antérieures
[4]. Le surplus net
de l’ancienneté est évalué au cours d’une seconde
étape en régressant la différence entre le logarithme
du salaire et l’évolution moyenne des salaires au sein
d’une même firme estimée au cours de la première
étape
Be, soit :
Les rendements de l’ancienneté ( )βe ANC sont donc
2 estimés en tentant d’éliminer l’influence de
l’expérience initiale.
Au-delà des critiques purement méthodologiques
pouvant être adressées à cette démarche (Margolis,
1996, Altonji et Williams, 1997), sa principale
limite renvoie aux conséquences des stratégies de
mobilité antérieure. Pour Topel, la mobilité externe
concerne uniquement l’accès à l’emploi où le
travailleur a accumulé plu sieu rs an nées
d’ancienneté et réalisé le meilleur appariement, via
une ou plusieurs promotions externes. Celles-ci ne
sont pas identifiées en tant que telles : c’est
l’expérience initiale reflétant la “durée de
recherche” du meilleur appariement qui représente
“les stratégies de mobilité antérieures”. Les
travailleurs qui changent d’entreprise sont donc
supposés accroître en moyenne leur salaire lors du
changement de firme. Toutefois, la mobilité externe
ne conduit pas forcément à l’obtention d’un salaire
relatif plus élevé dans le nouvel emploi, la mobilité
externe pouvant être contrainte pour certains
individus, d’une part. D’autre part, de même que
pour l’ancienneté, l’expérience initiale reflète des
situations très hétérogènes, certains salariés ont
obtenu de nombreuses promotions externes, d’autres
des promotions internes dans d’autres entreprises,
etc.
En conséquence, une estimation plus satisfaisante
des biais d’hétérogénéité liés aux stratégies de
mobilité antérieures nécessite de dissocier les effets
de plusieurs variables dont le coefficient de
l’expérience initiale mesure les rendements moyens.
Une possibilité est d’intégrer dans la fonction de
gains des variables représentant les promotions
externes et la mobilité externe qui n’a pas donné lieu
à une augmentation de salaire. Le rendement de la
variable représentant les promotions externes est
positif et mesure les effets de l’amélioration de la
qualité de l’appariement ou/et la valorisation d’une
formation générale postscolaire. A contrario, l’effet
d’une forte mobilité externe sans promotion est
supposé diminuer le salaire, les travailleurs les plus
mobiles non promus étant susceptibles “en
moyenne” d’être moins performants que les autres.
Par ailleurs, une promotion externe peut aussi être
consécutive au “raid” d’une entreprise extérieure
désireuse de recruter un travailleur qui a “révélé” ses
aptitudes en remportant plusieurs tournois au sein de
l’entreprise qui l’employait. Le salaire plus élevé
obtenu par le salarié est assimilable à l’obtention
d’une meilleure qualité d’appariement. Une telle
possibilité met en évidence le rôle des promotions
internes qui “signalent” en externe les qualités d’un
travailleur.
Un salarié qui valorise une formation générale
postscolaire ou améliore la qualité de son
appariement en obtenant une promotion externe
perçoit un salaire plus élevé que les autres salariés de
la firme de sa catégorie pour une même ancienneté.
Quant au salarié recruté à la suite d’un “raid”, il est
vraisemblable qu’il retire un avantage relatif plus
important encore, la dernière promotion externe
ayant été obtenue à l’initiative de l’employeur
actuel. Par conséquent, un biais négatif affecte
l’évaluation des rendements de l’ancienneté si des
variables représentant les promotions externes et
internes antérieures sont ignorées.
En sens inverse, les salariés qui ont connu de
nombreuses mobilités horizontales ont des salaires
relatifs faibles, une ancienneté relativement modeste
et des perspectives de carrières limitées. La prise en
compte d’une variable mesurant ces mobilités
diminue alors les rendements de l’ancienneté et
donne une indication sur des aptitudes individuelles
non directement mesurables.
Afin de contrôler en partie le biais positif associé à la
qualité de l’appariement, une possibilité est
d’intégrer directement dans l’équation de gain des
variables indicatrices d’intention de mobilité. Le
souhait d’un salarié de ne pas demeurer dans la firme
est un indicateur d’un appariement de qualité
médiocre, puisque le départ anticipé du salarié
suggère que ce dernier est à même d’obtenir un poste
mieux rémunéré ailleurs. Intégrer des variables de ce
type conduit à diminuer le coefficient de
l’ancienneté. La diminution est de 10% pour l’étude
de Glaude (1986)
[5].
Mobilités antérieures et rendements de
l’ancienneté
Caractéristiques des enquêtes et rendements de
l’ancienneté
La difficulté essentielle pour prendre en compte les
stratégies de mobilité est de disposer d’une source
statistique permettant de reconstituer la carrière de
chaque salarié en identifiant les diverses mobilités
(interne, externe, horizontale, verticale). Les
données de panel se révèlent insuffisantes ici car
elles concernent une période restreinte des carrières
de tout ou partie des individus de l’échantillon. Les
enquêtes rétrospectives paraissent plus adaptées
pour identifier les mobilités, événements
relativement importants et donc peu sensibles aux
effets de mémoire.
Il existe deux enquêtes rétrospectives en France
complémentaires à l’enquête annuelle sur l’emploi
de l’Insee. Il s’agit respectivement des enquêtes
“carrières et mobilité” 1989 et “jeunes et carrières”
1997 (encadré 1). Cette dernière source a l’avantage
d’être relativement récente et de concerner les moins
de 45 ans. On sait, en effet, que les rendements de
l’ancienneté sont relativement importants en début
de carrière et que la décroissance des rendements
marginaux est importante à cette période.
L’inconvénient majeur de cette enquête est que si les
différents types de mobilité peuvent être identifiés,
la mobilité ne peut être saisie qu’à un niveau
relativement agrégé (mobilité entre PCS). A
contrario, l’enquête “carrières et mobilité” 1989
permet de connaître la mobilité “réelle”. De plus, le
questionnaire de l’enquête est plus riche en matière
de formation postscolaire, notamment. Toutefois,
l’enquête n’est pas récente et les salariés interrogés
ont tous plus de trente ans. En outre, les débuts de
carrière étant ignorés, les termes permettant de saisir
les rendements marginaux (quadratique, cube et
quatre) apparaissent non significatifs pour de
nombreuses spécifications. Une utilisation
complémentaire des deux sources a permis de
compenser les limites de chaque enquête.
Ainsi, les rendements de l’ancienneté sont-ils
estimés dans un premier temps sur la base de données
1997 qui permet de saisir l’impact des mobilités
entre PCS sur les rendements moyens et sur les
rendements marginaux de l’ancienneté pour un
échantillon récent. Puis dans un second temps,
l’estimation est effectuée sur la base plus ancienne
de 1989 qui permet néanmoins d’estimer les
rendements moyens de l’ancienneté en regard de la
mobilité réelle et de mesurer l’impact de la formation
postscolaire.
Les hypothèses théoriques évoquées concernent les
salariés. Aussi, avons-nous retenu les travailleurs
salariés à l’exception des militaires, du clergé et des
agriculteurs. Après élimination des valeurs
manquantes ou aberrantes, les deux échantillons sont
constitués de 9617 individus pour l’enquête
“carrières et mobilité” 1989 et 10378 pour l’enquête
“jeunes et carrières” 1997. Les échantillonnages
réalisés et les variables retenues l’ont été à partir de
critères relativement proches (encadré 2).
Encadré 1 : caractéristiques des enquêtes
Carrière et mobilité 1989
Pour le premier échantillon, les données sont extraites de
l’enquête “carrières et mobilité”, complémentaire à
l’enquête annuelle sur l’emploi réalisée par l’Insee en
1989. Seules les personnes nées entre 1930 et 1959 actives
en mars 1989 ou anciennes actives, à l’exception des
agriculteurs, étaient censées répondre à l’enquête, soit
19600 individus. 18400 questionnaires ont été remplis.
Cette enquête regroupe trois séquences de questions
portant sur :
- les événements ayant eu une influence sur la vie
professionnelle (périodes de formation, stages,
promotions etc.) et les situations qui ont suivi
immédiatement ces événements, tels que chômage, prise
ou changement d’emploi, cessation d’activité, etc ;
- la situation professionnelle en mars 1960, mars 1967,
mars 1974, mars 1981 et mars 1989 ;
- l’avenir professionnel (perspective de maintien dans
l’emploi, de reprise d’activité, de modification des
conditions d’exercice de l’emploi, etc.).
Jeunes et carrières 1997
Le second échantillon est extrait de l’enquête “jeunes et
carrière”, complémentaire à l’enquête annuelle sur
l’emploi réalisée par l’Insee en mars 1997 auprès d’un
échantillon de 20800 personnes âgées de 19 à 45 ans. Les
individus ont été invités à remplir un questionnaire
décrivant leurs périodes d’études, de chômage et d’emploi
depuis l’âge de 16 ans et leur situation à six dates,
respectivement à la date d du premier emploi de plus de six
mois à d +7, d + 14, d +21 et d +4 pour les 30 ans et moins
et enfin en 1997.
Les estimations sont effectuées en utilisant les
variables “classiques” de la fonction de gains
standard désignées de façon identique pour les deux
échantillons même si les modalités de calcul
diffèrent parfois (encadré 2). Enfin, si plusieurs
variables permettent de saisir des éléments
longitudinaux, les différentes études relèvent de
l’analyse transversale au sens où les salaires sont
disponibles uniquement pour l’année d’enquête.
Impact de la mobilité antérieure entre PCS pour
les moins de 45 ans en 1997
Différentes variables de mobilité entre PCS
permettent de décomposer l’effet de l’expérience
initiale utilisée par Topel comme proxy des
“stratégies de mobilités antérieures” des salariés
(encadré 2). Ainsi, le biais d’hétérogénéité négatif
est intégré à la spécification par deux variables
représentant le nombre de promotions externes et
internes antérieures. Parailleurs, le “biais positif” est
corrigé par une variable indicatrice mesurant la
qualité de l’appariement en regard des intentions de
mobilité et aussi par le nombre de mobilités externes
sans augmentation de salaire. Enfin, une dernière
variable entre dans la spécification. Il s’agit des
autres mobilités externes qui correspondent aux
changements d’entreprise n’ayant pas donné lieu à
un changement de PCS
[6].
Encadré 2 : construction des échantillons et variables de mobilité
Echantillon 1989
Le salaire est le salaire horaire.
Le nombre d’années d’études est égal à l’âge de fin d’étude
moins 6 ans.
L’expérience est calculée par différence entre la date
d’enquête et la date du premier emploi diminuée des
périodes d’inactivité, de chômage et de la durée du Service
National (si le SN est postérieur au premier emploi).
L’ancienneté est calculée par différence entre la date
d’enquête et la date d’entrée dans la dernière entreprise
(1989) diminuée des périodes d’inactivité de la durée du
service national (en fonction la date d’entrée dans
l’entreprise ).
La durée de travail :
- à temps partiel : DU1 correspond à un horaire
hebdomadaire compris entre 30 et 39 heures (codé 1,0
sinon), DU2 entre 15 et 30 h et DU3 de moins de 15 h ;
- à temps complet : DU4 moins de 30 h, DU5 de 30 à 34 h,
DU6 de 35 à 39 h (référence), DU7 40 h et +, DU8 pas
d’horaire.
Le sexe est codé 1 pour les femmes et 0 pour les hommes.
Le nombre de promotions internes est calculé à partir des
promotions internes déclarées par les individus à chaque
date de l’enquête (augmentation de salaire et changement
de poste sans changement d’entreprise). Le nombre de
promotions externes est calculé selon les mêmes modalités
lorsque le travailleur a changé de firme. Le “nombre de
mobilités horizontales” apparaît comme la différence entre
le nombre de changements d’entreprises et le nombre de
promotions externes.
L’indicatrice de la qualité de l’appariement représentée par
les intentions de mobilité est codé 1 lorsque les réponses
suivantes ont été données à la question “combien de temps
souhaitez-vous rester dans l’entreprise 1989 ?” : Je quitterai
cet emploi immédiatement ou je ne souhaite pas rester plus
d’un an ou pas plus de trois ans, car il s’agit d’un emploi
d’attente ou il n’existe pas de possibilité de promotion ou
l’emploi actuel ne correspond pas à ma qualification ou à
ma formation ou l’emploi actuel ne convient pas (salaire,
condition de travail).
Echantillon 1997
Les variables salaires, nombre d’années d’études, durée de
travail, sexe sont identiques à celles de l’échantillon 1989.
Pour le calcul de l’expérience et de l’ancienneté,
contrairement à l’enquête “carrières et mobilité”, les
périodes d’inactivité et de chômage ne sont pas disponibles
de date à date. Leur estimation a été effectuée en ayant
recours au calendrier, une année étant cochée si le
travailleur a connu une période d’inactivité ou de chômage
de 6 mois ou plus. Afin de ne pas surestimer les périodes
d’inactivité ou de chômage lorsque plusieurs années
d’inactivité consécutives sont cochées, nous avons compté
six mois d’inactivité pour les deux périodes extrêmes et une
année pleine pour les années intermédiaires. Pour le
chômage, chaque année cochée a été comptée pour six
mois. Un individu peut en effet connaître plusieurs périodes
de chômage de plus de six mois au cours d’années
consécutives. En revanche, une période d’inactivité est
souvent continue.
Pour l’enquête “carrière et mobilité”, les promotions sont
les promotions réelles, i.e. les changements de poste avec
accroissement de salaire. Mais pour l’enquête “jeunes et
carrières”, seules les PCS en 20 postes étant disponibles
pour chaque date, une “proxy” a été constituée pour les
promotions. Cette variable enregistre une promotion
seulement si les salaires moyens, médians, au premier et au
dernier quartile sont supérieurs dans la PCS après
promotion aux mêmes éléments évalués pour la PCS
correspondant à l’emploi occupé précédemment (avant la
promotion). La “proxy” a été constituée pour l’enquête
1997 et pour l’enquête 1989. Dans le dernier cas, les
promotions effectives étant disponibles la “proxy” a été
testée. Les résultats indiquent que 97% des promotions
calculées correspondent à des promotions effectives. Les
mobilités calculées (proxies) sont : le nombre de
promotions internes dans l’entreprise actuelle, le nombre
de promotions internes antérieures, les promotions
externes, la mobilité externe horizontale avec changement
de PCS autre que les promotions et le nombre de
changement d’entreprise sans changement de PCS.
L’indicatrice de la qualité de l’appariement est codée 1 si le
salarié a déclaré vouloir quitter son emploi avant trois ans et
que l’emploi actuel peut être pourvu par un salarié moins
qualifié.
Il est important de noter que l’évolution du
coefficient de l’ancienneté en pourcentage est
toujours, sauf indication contraire, évaluée en regard
de l’estimation précédente.
Une mauvaise qualité d’appariement associée à
l’intention de quitter la firme actuelle a un impact
négatif sur le salaire annuel de 10 % et sur le
coefficient de l’ancienneté de 6 % (tableau 1). Par
ailleurs, le “nombre de mobilités externes
horizontales”, diminue le coefficient de l’ancienneté
de 15 % et le niveau de salaire de moins 6,7 % pour un
changement d’entreprise. Le fait d’avoir connu
p lusieu rs changements d’entrep rise sans
accroissement de salaire (en moyenne) est donc
effectivement un indicateur d es qualités
individuelles. Au total, les biais d’hétérogénéité
positifs diminuent le coefficient de l’ancienneté de
plus de 20 % (modèle 3 / modèle 1). Quant au biais
d’hétérogénéité négatif, il augmente le coefficient de
l’ancienneté de 10 % lorsque l’on intègre la variable
nombre de promotions externes et de 4 %
supplémentaire si la variable nombre de promotions
internes antérieures est ajoutée. En outre, la mobilité
externe au sein des PCS semble être en majorité une
mobilité ascendante puisque le coefficient de la
variable est positif et augmente le coefficient de
l’ancienneté de 9,5 %.
Tableau 1
mobilités antérieures entre PCS et rendements de l’ancienneté
Tableau 1 : mobilités antérieures entre PCS et rendements de l’ancienneté
Modèle 1 2 3 4 5 6
Constante 2,291 2,315 2,323 2,325 2,338 2,355
(36,03) (36,59) (36,88) (36,96) (37,19) (37,23)
Nombre d’années d’études 0,098 0,1 0,1 0,1* 0,097 * 0,096 *
(11,31) (11,54) (11,56) (11,48) (11,3) (11,15)
(Nombre d’années d’études) ² - 0,0007 - 0,0007 - 0,0007 - 0,0007 - 0,0007 - 0,0006
(2,23) (2,51) (2,51) (2,43) (2,27) (2,16)
Expérience 0,0389 0,0377 0,04 0,0386 0,038 0,0367
(21,81) (21,22) (22,44) (21,48) (21,11) (20,1)
(Expérience) ² - 0,0008-0,0008 - 0,0008 - 0,0008 - 0,0008 - 0,0008
(14,78) (14,35) (14,83) (14,54) (14,52) (14,47)
Ancienneté 0,0138 0,013 0,011 0,0121 0,0126 0,0138
(23,76) (22,2) (18) (18,88) (19,49) (19,63)
Intention de mobilité - -0,103-0,1 - 0,099-0,098 - 0,098
(11,1) (10,8) (10,8) (10,7) (10,7)
Mobilités externes horizontales entre PCS - -— - 0,067 - 0,064 - 0,064-0,059
(9,89) (9,36) (9,34) (8,46)
Promotions externes entre PCS - - - 0,0396 0,044 0,048
(5,62) (6,2) (6,7)
Promotions internes antérieures entre PCS - - - - 0,1 0,105
(5,4) (5,65)
Autres mobilités externes - - - - - 0,035
(4,18)
R² ajusté 0,436 0,447 0,45 0,451 0,451 0,451
Nombre d’observations 10378 10378 10378 10378 10378 10378
Les chiffres entre parenthèses sont les t de student, les variables Du1 à 8 et Sexe sont intégrées à la spécification mais ne sont pas reproduites.
L’ajout de l’ensemble des variables de mobilité entre
PCS et d’intention de mobilité à la fonction de gains
standard de 1997 ne modifie pas la valeur du
coefficient d’ancienneté. En d’autres termes, les
biais d’hétérogénéité négatifs compensent les biais
positifs.
Mobilité entre PCS et rendements marginaux de
l’ancienneté
Les termes quadratique, cube et quatre ont été
ignorés pour simplifier la présentation et
homogénéiser la présentation avec l’étude suivante
effectuée sur l’enquête “carrières et mobilité” pour
laqu elle ces v ariab les apparaissent n on
significatives pour de nombreuses spécifications.
On peut néanmoins s’interroger sur l’impact des
variables de mobilité dès lors que ces termes sont
ajoutés à la fonction de gains.
Une comparaison entre l’équation de gains standard
et l’estimation intégrant les variables de mobilités et
d’intention de mobilités et prenant en compte les
termes quadratique, cube et puissance quatre de
l’ancienneté et de l’expérience peut alors être
effectuée (tableau 2). Les rendements sont estimés
pour 5,10,15 et 20 ans d’ancienneté. Ces derniers
sont évalués en calculant l’exponentielle de la
somme de l’ancienneté multipliée par son
coefficient, l’ancienneté au carré multipliée à
nouveau par son coefficient, de même pour
l’ancienneté au cube et à la puissance quatre.
Pour l’estimation “standard”, les rendements de
l’ancienneté apparaissent importants pour les 5
premières années passées au sein de la firme (+18 %)
et dans une moindre mesure pour les 5 et 10 années
suivantes (respectivement + 8 et +2 % tableau 2).
Ces résultats sont voisins de ceux de Lhéritier
(1992). En revanche, le profil de gain est moins
accentué dès lors que l’on intègre les variables de
mobilité. Ainsi, entre 5 et 10 années d’ancienneté le
rendement de l’ancienneté est de 5 % avec les
mobilités contre 8 % sans, puis de 10 % contre 2 % de
10 à 15 années. En d’autres termes, les effets de
l’ancienneté se manifestent de façon importante
au-delà de la dixième année d’ancienneté si l’on
prend en compte les stratégies de mobilité
antérieures des salariés. Toutefois, l’intégration des
termes carré, cube et puissance quatre de
l’ancienneté ne modifie pas les résultats “à terme”,
puisque les rendements de l’ancienneté sont proches
pour 20 années d’ancienneté, que l’on intègre ou non
les variables de mobilité.
Tableau 2
rendements de l’ancienneté, les effets
marginaux
Tableau 2 : rendements de l’ancienneté, les effets
marginaux
No
mbre d’annéesd’ancienneté 5 10 15 20 R2 ajusté
Rdts de l’ancienneté %
Modèle standard 18 26 28 33 0,443
Modèle avec variablesde mobilité 16 21 31 33 0,457
Mobilités antérieures réelles et rendements de
l’ancienneté pour les plus de 30 ans en 1989
Les résultats précédents suggèrent que les biais de
sens opposé se compensent de telle sorte que
l’estimatio n stan dard des rendements de
l’ancienneté s’avèrerait correcte. Toutefois,
l’influence des stratégies de mobilité antérieures sur
les rendements de l’ancienneté est susceptible d’être
sous-estimée lorsque celles-ci concernent les
mobilités entre catégories d’emplois agrégées
(PCS). Les promotions avec changement de PCS
représentent, en effet, une partie seulement des
promotions car au sein d’une même PCS il existe
plusieurs échelons hiérarchiques.
L’enquête “carrières et mobilité” 1989 permet
d’évaluer l’ampleur de la sous-estimation, la
mobilité “réelle” étant disponible pour cette enquête.
Une promotion correspond ici à un changement de
poste avec accroissement de salaire déclaré par
chaque salarié (encadré 2). L’intérêt de variables
construites à partir de ces informations est de rendre
compte des modes de gestion de main-d’œuvre qui
peuvent être rapprochés de modèles théoriques. Tel
n’est pas le cas pour la mobilité entre PCS qui ne
permet pas de distinguer clairement ce qui relève
d’un système de promotion interne ou de mode
d’incitation typepaiement différé (sans promotion).
La relation entre mobilités réelles et mobilités
estimées par des proxies entre PCS est établie en
calculant les proxies pour 1989 selon la même
méthode que celle utilisée pour l’échantillon 1997
(encadré 2). Il s’avère que le nombre de promotions
internes entre PCS représente 35 % du nombre de
promotions internes réelles contre 56 % pour les
promotions externes et 26 % pour la mobilité externe
horizontale. Ainsi, les promotions externes
s’effectuent davantage entre PCS qu’au sein des PCS
contrairement aux promotions internes dont le
nombre est davantage sous-estimé par l’utilisation
des proxies.
Pour l’évaluation standard, le coefficient de
l’ancienneté apparaît moins élevé en 1989 qu’en
1997 (tableaux 1 et 3), mais les deux enquêtes sont
éloignées de huit années et surtout elles ne ciblent
pas les mêmes tranches d’âge. Les travailleurs de
l’échantillon 1989 sont âgés de plus de 30 ans, ceux
de 1997 ont moins de 45 ans. Or, la plupart des études
et les résultats précédents montrent que les
rendements moyens de l’ancienneté apparaissent
relativement importants en début de vie active
(Glaude, 1986, notamment). En conséquence, dès
lors que l’expérience moyenne des salariés est plus
importante pour l’échantillon 1989 que pour celui de
1997, un résultat de rendements de l’ancienneté plus
élevés pour 1997 n’est pas surprenant en raison des
particularités des échantillons.
La variable indicatrice des intentions de mobilité
mesurant la qualité de l’appariement a un effet moins
manifeste sur le salaire pour l’échantillon 1989 que
pour celui de 1997 (-6% contre – 10%). Mais
l’enquête “carrières et mobilité” 1989 ignore une
grande partie des travailleurs en début de carrière
vraisemblablement plus souvent victimes de
mauvais appariements. De fait, le nombre
d’individus pour lesquels la qualité de l’appariement
est médiocre représente 7 % de l’échantillon pour
1989 contre 13 % pour 1997 et les travailleurs mal
appariés ont une ancienneté moyenne inférieure de
moitié à celle des autres salariés pour les deux
échantillons
[7].
À nouveau, la mobilité horizontale entre entreprises
agit négativement sur le salaire et sur le coefficient
de l’ancienneté. Pour un changement d’emploi et
d’entreprise sans promotion, le salaire diminue de
près de 1 % s’il s’agit de la mobilité réelle (tableau 3)
contre 6 % pour la mobilité entre PCS et pour
l’échantillon 97 (tableau 1 – modèle 6). La mobilité
horizontale (sans changer de PCS) semble donc
nettement moins pénalisante que le même type de
mobilité entre PCS.
L’ajout des variables représentant les promotions
antérieures “réelles” a un impact considérable sur les
rendements de l’ancienneté. Par rapport à
l’évaluation standard (modèle 7), le coefficient de
l’ancienneté est multiplié par 1,4 lorsque toutes les
variables de mobilité réelle et la variable d’intention
de mobilité destinée à corriger la qualité de
l’appariement sont prises en compte (modèle 9). En
d’autres termes, les biais de sens opposé ne se
compensent plus, les biais négatifs étant supérieurs
aux biais positifs. De fait, si la mobilité est
représentée par des variables de mobilité entre PCS
pour l’échantillon 1989, l’augmentation des
rendements de l’ancienneté s’avère nettement plus
faible (multiplication par 1,08). Ce résultat est
relativement proche de celui obtenu pour
l’échantillon 1997 et montre que saisir les stratégies
de mobilité antérieures via des proxies conduit à
sous-estimer les rendements de l’ancienneté.
Promotions internes, formation
postscolaire et ancienneté
Lien entre ancienneté et promotions internes
L’hétérogénéité des carrières salariales ne se
manifeste pas simplement dans la période précédant
l’entrée dans l’entreprise actuelle. Les rendements
de l’ancienneté estimés jusqu’alors correspondent
encore à des situations très diverses au plan de la
mobilité interne. En outre, il est nécessaire de
dissocier les rendements des promotions internes de
ceux de l’ancienneté pour déterminer les rôles
respectifs des différents types d’incitations au travail
et de la formation. Aussi une variable représentant le
nombre de promotions internes obtenues dans
l’entreprise actuelle est-elle ajoutée dans la fonction
de gains afin de décomposer les rendements de
l’ancienneté (tableau 3 - modèle 10).
L’ensemble des estimations ultérieures intègre les
promotions réelles et concerne donc l’échantillon
1989. Pour les deux échantillons, les résultats restent
néanmoins valables lorsque les estimations sont
effectuées avec des proxies de mobilité, même si les
variations constatées sont d’une ampleur plus faible
avec les proxies (Lemistre,
op.cit.)
[8].
Ajouter les promotions internes (obtenues avec
l’employeur actuel) à la fonction de gains standard
diminue de plus de 40 % le coefficient de
l’ancienneté (tableau 3 – modèle 10 / modèle 7). En
outre, l’impact des biais d’hétérogénéité négatifs
s’avère encore plus important dès lors que les
rendements de l’ancienneté sont mesurés
indépendamment des promotions internes. Intégrer
les variables de mobilité antérieure et la variable
d’intention de mobilité multiplie, en effet, le
coefficient de l’ancienneté par 1,7. En revanche, le
coefficient du nombre de promotions internes est
multiplié seulement par 1,1 (tableau 3 – modèle 11 /
modèle 10).
Afin de clarifier le lien promotions internesancienneté, on exprime la probabilité d’obtenir une
ou plusieurs promotions en fonction de différentes
variables, dont l’ancienneté. L’estimation est
réalisée au moyen d’un modèle probit ordonné, le
nombre de promotions internes obtenues dans
l’entreprise actuelle permettant d’évaluer la
probabilité d’obtenir ce type de promotion
(tableau 4).
Tableau 3
mobilités antérieures "réelles" et rendements de l’ancienneté
Tableau 3 : mobilités antérieures "réelles" et rendements de l’ancienneté
Variable dépendante ln (salaire horaire) Mobilités réelles
Modèle 7 8 9 10 11
Constante 2,127 2,148 2,047 2,137 2,049
(34) (34,32) (33,04) (34,51) (33,53)
Nombre d’années d’études 0,116 0,116 0,126 0,116 0,126
(14,86) (14,81) (16,28) (14,93) (16,52)
(Nombre d’années d’études) ² - 0,0013 - 0,0012 - 0,0015 - 0,0013 - 0,0015
(4,87) (4,82) (6,03) (5,03) (6,33)
Expérience 0,0266 0,0274 0,0197 0,0272 0,0197
(13,2) (13,5) (9,6) (13,6) (9,73)
(Expérience) ² - 0,0004 * - 0,0004 - 0,0003 - 0,0004 - 0,0003
(9,04) (9,06) (7,62) (8,89) (7,32)
Ancienneté 0,0093 0,0079 0,0132 0,0054 0,0093
(18,05) (13,56) (20,21) (9,28) (13,58)
Nombre de promotions internes - - - 0,057 0,064
(14,3) (16,27)
Intention de mobilité - - 0,061 - 0,064-0,063
(4,18) (4,46) (4,44)
Mobilités horizontales entre entreprises - 0,010 - 0,008 - - 0,008
(4,02) (3,2) (3,2)
Promotions externes - - 0,081 - 0,09
(15,43) (17,25)
Promotions internes antérieures - - 0,062 - 0,064
(10,06) (10,48)
R² ajusté 0,456 0,458 0,474 0,458 0,488
Nombre d’observations 9617 9617 9617 9617 9617
Les chiffres entre parenthèses sont les t de student, les variables Du1 à 8 et Sexe sont intégrées à la spécification mais ne sont pas reproduites.
Tableau 4
les déterminants des promotions internes
Tableau 4 : les déterminants des promotions internes
Probabilité d’obtenir des promotions internes
Constante - 1,89
(34,34)
Sexe - 0,33
(13,07)
Ancienneté 0,14
(44,77)
Promotions internes antérieures 0,028
(1,76)
Promotions externes - 0,138
(7,78)
Expérience - 0,067
(24,66)
Formation initiale 0,012
(3,9)
1ère formation postscolaire à l’initiative de 0,181
l’employeur (13,37)
2ème formation postscolaire à l’initiative de 0,078
l’employeur (2,46)
1ère formation postscolaire à l’initiative du 0,096
salarié (8,54)
2ème formation postscolaire à l’initiative du 0,098
salarié (4,22)
Intention de mobilité - 0,071
(1,6)
Log vraisemblance - 6622
Le nombre d’années d’études (formation initiale)
joue positivement sur la probabilité d’obtenir une
promotion interne. Ce résultat confirme pour les
promotions internes celui d’autres études indiquant
que ce sont les plus diplômés qui bénéficient le plus
de promotions
[9].
Comme le souhait du salarié de changer de firme, les
promotions externes et l’expérience diminuent la
probabilité d’être promu en interne. Un individu qui
accumule de nombreuses années d’expérience en
changeant souvent d’entreprise a, en effet, peu de
chance d’être promu en interne. Seul un salarié stable
peut jouir de cette possibilité.
L’ancienneté apparaît après le sexe, le facteur le plus
décisif dans l’obtention de ce type de promotions. En
moyenne, les promotions internes sont donc
obtenues après plusieurs années d’ancienneté pour
l’ensemble des salariés. Le caractère significatif de
la variable (écart-type relativement faible du
coefficient estimé) indique que pour des individus
aux caractéristiques observables voisines, le nombre
d’années d’ancienneté permettant une promotion est
relativement proche.
La logique des promotions internes à l’ancienneté
peut être rapprochée du modèle de Carmichaël
(op.cit.) combinant paiement différé, promotion à
l’ancienneté et valorisation de capital humain
spécifique. Toutefois, ce mode de rémunération est
censé inciter le salarié à acquérir et à financer la
formation (en totalité pour Carmichaël). Le
trav ailleur bénéficie alors du retour sur
investissement lors de la promotion. Mais, si les
promotions internes s’inscrivent dans le cadre d’un
contrat à paiement différé avec valorisation de
capital humain spécifique, les rendements des
promotions internes antérieures devraient être nuls.
En effet, les accroissements de salaires antérieurs
consécutifs au principe du paiement différé sont sans
impact sur la productivité individuelle et donc sur le
salaire actuel. De même, la formation qui était
spécifique au sein d’une autre entreprise que la firme
actuelle est, par définition, neutre sur le niveau de
rémunération dans la firme qui emploie le salarié
actuellement. Or le coefficient de la variable nombre
de promotions internes antérieures est significatif,
que l’estimation soit réalisée avec les promotions
réelles ou avec la mobilité entre PCS (tableaux 1 et
3).
Le caractère significatif de la variable et son effet
positif sur le salaire actuel pourraient résulter de la
valorisation de capital humain général. Mais, si cette
hypothèse est faite, intégrer la variable nombre de
promotions internes antérieures devrait diminuer les
rendements de l’expérience et être sans conséquence
sur le coefficient de la variable ancienneté. Or, pour
les deux estimations, si les rendements de
l’expérience diminuent effectivement, ceux de
l’ancienneté augmentent
[10]. Les promotions
internes antérieures ne servent donc pas, uniquement
au moins, à valoriser la formation générale.
En revanche, un tel résultat semble plus en cohérence
avec le rôle de signalement des promotions
antérieures pour l’employeur actuel. L’obtention de
rendements significatifs pour les promotions
internes antérieures et actuelles est compatible, en
effet, avec l’hypothèse de sélection des individus
dans le cadre de tournois. Ainsi, que la sélection ait
eu lieu dans une entreprise antérieure ou dans la
firme actuelle, celle-ci influence le niveau de salaire
actuel. En d’autres termes, “les signaux” fournis lors
des victoires au cours de tournois successifs dans une
firme antérieure sont valorisés après le changement
d’entreprise. L’impact positif de l’obtention de
promotions internes antérieures sur la probabilité
d’être promu avec l’employeur actuel n’est pas en
contradiction avec cette conjecture (tableau 4).
Formation postscolaire et ancienneté
On sait que la formation postscolaire et son impact
sur le profil de gain sont relativement difficiles à
objectiver en raison de son caractère informel. Par
exemple, selon Mincer (1989) la formation
informelle représenterait 4/5 de la formation totale
dispensée par les entreprises du secteur privé
américain. Or les enquêtes fournissent des
indications exclusivement sur les aspects formels
(encadré 3). Seul l’impact de ces derniers sur les
rendements de l’ancienneté ou la probabilité
d’obtenir une promotion interne peut donc être
directement évalué.
Encadré 3 : la formation formelle postscolaire
La durée de chaque formation formelle post scolaire est
codée 1 si elle représente moins de 161 h (moins de un
mois à temps plein), 2 de 161 à 1000 h (d’un mois à six
mois à temps plein), 3 plus de 1000 h (plus de six mois à
temps plein).
Seules les deux principales périodes de formation sont
disponibles. Quatre variables ont été créées selon que
la formation ait été à l’initiative de l’employeur ou à
l’initiative du salarié.
La probabilité d’obtenir une promotion interne est
augmentée si le travailleur a suivi une ou deux
formations formelles à son initiative ou à celle de son
employeur, la valeur la plus élevée étant obtenue
lorsque la formation est une première formation à
l’initiative de l’employeur (tableau 4).
La formation postscolaire a-t-elle un impact
important sur les rendements de l’ancienneté ? En
ajoutant les variables de formation à la fonction de
gains, on peut évaluer son rôle et en déterminer la
nature (tableau 5)
[11].
Tableau 5
ancienneté et formation postscolaire
Tableau 5 : ancienneté et formation postscolaire
V
ariable dépendanteln (salaire horaire) Promotions réelles
Constante 2,049 2,051 2,057
(33,53) (33,61) (33,77)
Expérience 0,0197 0,0193 0,0189
(9,73) (9,57) (9,38)
Ancienneté 0,0093 0,0093 0,0093
(13,58) (13,57) (13,77)
Promotions internes 0,064 0,061 0,059
(16,27) (15,44) (14,91)
Promotions externes 0,09 0,09 0,087
(17,25) (17,13) (16,74)
Promotions internes 0,064 0,061 0,059
antérieures (10,48) (10,34) (14,91)
1ère formation postscolaire à 0,029 0,034
l’initiative de l’employeur - (4,62) (5,35)
2ème formation postscolaire à 0,03 0,025
l’initiative de l’employeur - (1,89) (1,59)
1ère formation postscolaire à 0,028
l’initiative du salarié - - (1,59)
2ème formation postscolaire à 0,004
l’initiative du salarié - - (0,4)
R² ajusté 0,488 0,49 0,492
Nombre d’observations 9617 9617 9617
Les variables Expérience², DU1 à 9, Nombre d’années d’études,
Nombre d’années d’études², Sexe et les autres variables de mobilité
sont prises en compte pour chaque estimation. La valeur des
coefficients est proche de celle obtenue précédemment.
La formation postscolaire ne semble pas modifier les
rendements de l’ancienneté, elle tend à diminuer les
coefficients des promotions et de l’expérience.
Ainsi, la formation postscolaire formelle semble
générale même lorsqu’elle est à l’initiative de
l’employeur. En conséquence, la formation
spécifique est plutôt à caractère informel.
Le questionnaire de l’enquête “carrières et mobilité”
permet de préciser l’impact sur la carrière de la
formation postscolaire (tableau 6). Selon l’origine
de la formation, il s’avère que près de 65 % des
individus ayant suivi une formation à l’initiative de
l’employeur ont obtenu une promotion grâce à cette
formation. Les résultats précédents suggèrent que
cette dernière est une promotion interne. Intégrer les
variables représentant ce type de formation est, en
effet, sans conséquence sur les rendements des
promotions externes mais diminue ceux des
promotions internes. Quant à la formation à
l’initiative du salarié, celle-ci conduit à une
promotion dans moins de 40 % des cas. Ce type de
formation semble davantage destiné à favoriser une
nouvelleorientation ou une reprised’activité (47 %).
Nos résultats indiquent que la formation formelle
postscolaire peut être un préalable aux promotions, à
l’instar de Hanchane et Joutard (1998) qui ont
montré que les individus bénéficiant de formation
postscolaire sont essentiellement les salariés
promus. Ce ty pe de fo rmation est donc
vraisemblablement un capital humain général
valorisé lors des promotions.
Quant à la formation spécifique, les résultats
précédents suggèrent qu’elle est acquise uniquement
“sur le tas” et informelle. En conséquence, il est
relativement difficile voire impossible d’objectiver
ce type de formation par des variables quantitatives.
La comparaison des effets des différents types de
mobilité interne sur le salaire permet de contourner,
en partie, cette difficulté. Ainsi, les rendements
moyens des promotions “ réelles” internes
antérieures et obtenues dans l’entreprise actuelle
s’établissent à des niveaux proches (tableau 3). La
formation spécifique ne jouerait donc aucun rôle lors
des promotions internes
[12]. Toutefois, les
rendements des mobilités peuvent varier selon leur
rang, notamment si l’on suppose que les travailleurs
investissent en formation spécifique plutôt en début
de carrière. Par exemple, la première mobilité
interne peut avoir un impact sur le salaire plus élevé
que les suivantes pour l’ensemble des individus, la
seconde que la troisième, etc. Or, les promotions
internes antérieures reflètent en majorité une
“primo” promotion alors que les promotions dans
l’entreprise actuelle concernent plusieurs
promotions dont certaines plus tardives. Pour les
promotions réelles (échantillon 1989), 14 % des
individus ont obtenu plus d’une promotion interne
dans l’entreprise actuelle contre moins de 5 % dans
les firmes qui employaient les travailleurs
précédemment.
Tableau 6
situation après une formation postscolaire
Tableau 6 : situation après une formation postscolaire
La form
ation postscolaire àl’initiative de l’employeur du salarié
conduit à :
une promotion 64,8% 39,2%
une nouvelle orientation 22,3% 39,0%
une reprise d’activité 1,8% 8,1%
Autre 11,1% 13,7%
Source ”carrières et mobilité” Insee 1989.
Pour capter le rendement des promotions de chaque
rang, il convient de substituer à la variable “nombre
de promotions internes” une batterie de variables
indicatrices. Ainsi, les promotions internes sont
représentées par des variables dichotomiques
respectivement PI (1 à n) pour les promotions
obtenues avec l’employeur actuel et PIA (1 à n) pour
les promotions internes antérieures. Deux types de
codages ont été adoptés : pour le premier, deux séries
de variables dichotomiques représentant les
promotions (au moins une promotion, au moins
deu x, plu s de trois) on t été con struites
indépendamment à partir des variables nombre de
promotions internes obtenues dans l’entreprise
actuelle et nombre de promotions internes
antérieures. Ainsi, pour un salarié ayant obtenu deux
promotions internes avec l’employeur actuel et une
auparavant, PI1 et PI2 sont codées 1 ainsi que PIA1,
l’ensemble des autres variables indicatrices étant
codées 0.
Pour le second codage, le rang des promotions
obtenues avec l’employeur actuel comptabilise le
nombre de promotions internes antérieures. Cette
dernière spécification correspond à l’hypothèse de
“signalement”, les deux types de promotions
internes étant supposés constituer des signaux
analogues pour l’employeur actuel. Par exemple,
pour un travailleur qui a obtenu une promotion
interne avec l’employeur actuel et une avec un
ancien employeur, PIA1 et PI2 sont codées 1 alors
que PI1 est codée 0 ainsi que les autres variables
dichotomiques
[13].
Il apparaît que la première promotion interne
antérieure augmente les gains actuels de 6,6 % contre
12,7 % si la promotion a été obtenue avec
l’employeur actuel pour le premier codage. Dans
l’hypothèse du “signalement”, les rendements de la
première promotion interne sont de 14,2 % si la
promotion est obtenue dans la firme actuelle, 9,9 %
si le travailleur a été promu en interne dans une autre
entreprise.
Quelle que soit la spécification retenue, le rendement
de la première promotion interne obtenue dans
l’entreprise actuelle se révèle toujours supérieur à
celui associé à une première promotion interne
antérieure. En revanch e, pour les deu x
spécifications, les rendements des deux types de
promotions internes de rang suivant s’avèrent
proches
[14]. Les promotions internes permettent donc
vraisemblablement au salarié de valoriser du capital
humain spécifique au moins pour la première
promotion. Cette valorisation de capital humain est
compatible avec l’hypothèse de tournois incitant le
travailleur à financer ce type de formation,
l’hypothèse ne s’appliquant qu’à la première
promotion.
L’avantage relatif procuré par la stabilité dans
l’entreprise semble néanmoins imputable pour une
faible part à la formation spécifique. De fait, dans la
perspective du signalement des performances
individuelles par des promotions internes, le
différentiel de gain favorable à la première
promotion obtenue au sein de l’entreprise actuelle
est de 4,3 % (14,2 – 9,9). En d’autres termes, la
formation spécifique est susceptible d’augmenter le
salaire de 4,3 % dans le cadre de promotions internes,
i.e. l’équivalent du rendement de quatre années
d’ancienneté sans promotions (0 0093 4, ×, tableau 3
ou 5). Au-delà de quatre années, le rendement de
l’ancienneté sans promotion s’avère donc supérieur
à celui de la formation spécifique lors des
promotions internes. Or, l’impact de la formation
spécifiqueest censéêtre relativement important dans
un système de promotions internes. Les effets
positifs de l’ancienneté sur le salaire constatés
indépendamment de la mobilité doivent alors être
imputés en grande partie à d’autres éléments, par
exemple à des incitations au travail de type paiement
différé sans promotion.
Cette d ernière hypo thèse est néanmo ins
difficilement testable car un test empirique nécessite
de disposer d’une mesure objective de la
productivité individuelle afin de montrer l’existence
du mécanisme caution/rente. Toutefois, pour la
France, Abowd, Kramarz et Margolis (
op.cit.) ont
montré que plus une entreprise offre des salaires
relatifs faibles à l’embauche, plus la croissance de
salaire avec l’ancienneté est importante. Un tel
résultat n’est évidemment pas en contradiction avec
les hypothèses des modèles à paiement différé, mais
il ne permet pas d’établir clairement la relation
salaire - productivité contrairement aux études
effectuées pour les États-U nis et l’Italie
respectivement par Kotlikoff et Gokhale (1992),
Flabbi et Ichino (2001)
[15].
Il est important de rappeler que le faible impact de la
formation spécifique ne signifie pas que l’individu
ne bénéficie pas d’une telle formation. En effet, il
indique seulement que le partage des coûts et des
gains de l’investissement en capital humain à
caractère spécifique est très favorable à l’employeur
ou/et que la formation spécifique joue peut être
davantage le rôle de signalement des aptitudes
individuelles. En effet, la formation postscolaire
peut augmenter le capital humain et/ou révéler des
aptitudes individuelles innées et acquises. Ce type de
formation permet, en effet, d’évaluer les
performances des travailleurs, les plus aptes ayant
des capacités d’assimilation élevées et manifestant
une réelle volonté de se former (Weiss, 1995). Une
étude empirique conforte cette hypothèse pour la
formation spécifique aux États-Unis (Loh, 1994).
Conclusions et perspectives
L’estimation du surplus apporté par l’ancienneté par
une fonction de gains standard fait fi des
caractéristiques non mesurables et des stratégies de
mobilité des salariés. Dans les rares études qui ont
pris en compte les différentes mobilités, ces
dernières ont été représentées par des proxies telles
que l’expérience initiale ou une partie des mobilités.
À partir de deux enquêtes rétrospectives de l’Insee
“Carrières et mobilité” 1989 et “Jeunes et Carrières”
1997, les stratégies de mobilité ont été saisies
notamment à travers plusieurs variables représentant
les différentes mobilités “réelles” et les intentions de
mobilité. Les rendements de l’ancienneté
apparaissent alors supérieurs à ceux obtenus par une
estimation standard ou une évaluation effectuée avec
des proxies de la mobilité, la sous-estimation étant
surtout importante pour les salariés qui n’ont pas
bénéficié de promotions internes.
Les résultats obtenus à l’aide des variables de
mobilité ont permis de confronter les différentes
hypothèses théoriques qui justifient ou non
l’existence d’un surplus attaché à la stabilité dans
l’entreprise. Au terme des investigations
empiriques, il apparaît que l’avantage relatif procuré
par la stabilité dans la firme est susceptible d’être
associé pour une faible part à la formation non
transférable (spécifique). L’impact de cette dernière
semble, en effet, relativement faible dans le cadre de
promotions internes qui sont, en théorie, censées
inciter lesalarié àinvestir en formation spécifique.
En revanche, pour ces promotions, nos résultats ne
sont pas incompatibles avec l’existence de contrats
incitatifs de types tournois internes participant à la
sélection et à l’évaluation des travailleurs. Quant aux
rendements de l’ancienneté relativement élevés
constatés pour les salariés non mobiles, si nos
résultats montrent qu’ils peuvent difficilement être
imputés à la formation spécifique, ils ne valident pas
clairement une hypothèse alternative.
Par ailleurs, il est clair que les stratégies de mobilité
ne permettent pas de saisir la totalité des biais
associés à des différences d’aptitudes non
observables. Ainsi, les estimations des rendements
de l’ancienneté sont vraisemblablement encore
biaisés. Pour autant, compte tenu de l’ampleur de la
sous-estimation associée aux stratégies de mobilité,
si la totalité des biais d’hétérogénéité était corrigée
les rendements de l’ancienneté demeureraient
vraisemblablement positifs. De fait, l’opinion de
65 % des personnes qui pensent voir leur
rémunération progresser interrogées dans le cadre de
l’enquête INSEE “Jeunes et Carrières” 1997
estiment que les augmentations seront accordées en
fonction de l’ancienneté.
Des investigations complémentaires doivent donc
être menées, d’une part, afin d’identifier les logiques
qui déterminent les augmentations associées à
l’ancienneté pour les travailleurs non mobiles et,
d’autre part, pour préciser le rôle des incitations
salariales pour des catégories de salariés distinctes.
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[(*)]
Lirhe (UMR - Universé Toulouse 1 et CNRS).
[(1)]
Par exemple, deux études américaines réalisées sur un
même échantillon par Abraham et Farber (1987), Altonji et
Shakotko (1987) et une étude française de Glaude (1986)
montrent que les rendements de l’ancienneté surévalués par
l’estimation standard seraient en réalité relativement
modestes.
A contrario, Topel (1991) à partir du même
échantillon américain mais en utilisant une autre méthode
d’estimation obtient des rendements significatifs. Enfin,
Altonji et Williams (1997) suggèrent qu’indépendamment
de la spécification choisie le traitement des données de
panel peut induire à nouveau une surestimation des
rendements de l’ancienneté. Les deux auteurs estiment,
néanmoins, que les rendements de l’ancienneté pour un
panel couvrant la période 1983-1991 sont deux fois
supérieurs à ceux obtenus pour une période allant de 1968 à
1982 !
[(2)]
En outre, les méthodes mises en œuvre actuellement ne
sont pas toujours compatibles avec les hypothèses des
modèles de la théorie des incitations (Lemistre, 2000).
[(3)]
Le raisonnement de Topel (1991) est effectué dans le
cadre de la théorie de la quête d’emploi (search), nous le
transposons dans le cadre de la théorie de l’appariement
complémentaire de l’approche précédente et nécessaire à la
compréhension de la suite de l’article.
[(4)]
La régression est effectuée par la méthode
intra-individuelle en évaluant l’équation sur les différences
entre t-1et
t. L’effet fixe individuel, lié notamment à des
différences d’aptitudes non mesurables, disparaît ainsi que
l’expérience initiale puisque cette dernière ne varie pas au
cours du temps.
[(5)]
Glaude (1986) propose une autre méthode, où les
probabilités de départ sont estimées en utilisant deux
enquêtes successives, mais cette méthode ne semble pas
adaptée dès lors que l’on suppose que les rendements de
l’ancienneté sont associés à des contrats type paiement
différé (Lemistre, 2000).
[(6)]
Une variable indicatrice du type de contrat (contrat à
durée déterminée ou indéterminée : CDD ou CDI) aurait
également pu être ajoutée à la spécification. Les travailleurs
en CDD ont, en effet, une faible ancienneté et des salaires
relativement modestes. Toutefois, le CDD est fréquemment
utilisé pour la période d’essai qui, dans le cadre théorique
du paiement différé, peut être intégrée à la première période
de la carrière où la caution est versée. La variable CDD ou
CDI diminue alors artificiellement les rendements de
l’ancienneté puisqu’elle n’est pas en relation avec des
différences d’aptitudes individuelles mais avec une
pratique qui conduit à la stabilisation de certains salariés.
En tout état de cause, si la variable est intégrée, le
coefficient de l’ancienneté diminue de près de 10 % pour
l’ensemble des spécifications et les deux échantillons. Les
rendements de l’ancienneté demeurent donc significatifs et
positifs et l’impact des stratégies de mobilité est le même.
[(7)]
La comparaison des proportions d’individus mal
appariés peut paraître discutable puisque les questions qui
ont servi à constituer la variable sont différentes d’une
enquête à l’autre. Toutefois, les critères retenus sont
relativement proches.
[(8)]
Toutefois, les estimations concernant la formation
postscolaire n’ont été réalisées que pour l’enquête 1989, les
variables n’étant pas disponibles pour 1997.
[(9)]
Toutefois, si le constat a été effectué en moyenne pour
plusieurs pays, la tendance moyenne peut cacher des
disparités (voir Dupray 1998, pour une synthèse). De fait,
Dupray (1998) montre que les individus munis d’un Bac.
Pro. ont plus de mobilité interne que ceux qui détiennent un
BTS, par exemple.
[(10)]
Pour l’échantillon 1989, l’impact des promotions
antérieures a été présenté en intégrant simultanément à la
spécification les promotions internes antérieures et
externes (tableau 3 – modèles 9 et 11). Si ces promotions
sont intégrées séparément, il s’avère que l’augmentation du
coefficient de l’ancienneté est imputable pour plus de 80 %
à la variable “nombre de promotions internes antérieures”
(Lemistre, 2000).
[(11)]
L’ajout des variables représentant la formation
formelle postscolaire au modèle où les promotions sont
identifiées selon leur rang ne modifie pas le résultat, les
écarts entre les rendements des deux types de promotions
internes restant stable pour chaque rang.
[(12)]
Dans le cas contraire, les rendements des promotions
obtenues dans l’entreprise actuelle devraient être
supérieurs à ceux obtenus au sein d’une entreprise
antérieurement.