2002
Économie et Prévision
La concurrence fiscale sur le bénéfice des entreprises : théories et pratiques
Emmanuel Bretin
[(*)]
Stéphane Guimbert
[(**)]
Th. Madiès
[(***)]
L’objet de cet article est de présenter dans un premier temps les principaux résultats portant sur la taxation optimale du
bénéfice des sociétés et sur les distorsions qu’engendre cet impôt en économie ouverte. L’accent est en particulier mis sur
les analyses théoriques les plus récentes issues de la nouvelle économie géographique et des théories du commerce
international. Ensuite sont présentées différentes mesures des disparités fiscales au sein des pays de l’Union européenne.
La divergence de leurs résultats pourrait laisser perplexe, mais elle résulte en fait des différences d’objets assignés à ces
indicateurs. On s’intéresse enfin à quelques travaux empiriques visant à quantifier l’effet des disparités de charges fiscales
sur le comportement des entreprises. Les écarts d’imposition peuvent en effet affecter les décisions de localisation des
entreprises et les flux d’investissements directs mais ils peuvent également entraîner des comportements d’optimisation
fiscale, difficiles à cerner sur le plan empirique.Mots-clés :
imposition du bénéfice des entreprises, concurrence fiscale, optimisation fiscale.
This paper begins by reviewing the principal results relating to optimal taxation of corporate income and distortions
arising from corporate income tax in an open economy. Emphasis is placed on the most recent theoretical analyses
derived from the new geographical economics and theories of international trade. Then the authors review different
methods of measuring tax differences in the European Union countries. Their divergent results may appear puzzling but
can be traced to differences in the object assigned to the indicators. Lastly, the authors examine empirical attempts to
quantify the effect of tax differences on corporate behaviour. Tax differences can affect firm location decisions and direct
investment flows; they can also lead to tax optimisation behaviour that is difficult to identify empirically.Keywords :
corporate income tax, tax competition, tax optimisation.
Les auteurs s’expriment ici à titre personnel : les institutions pour lesquelles ils travaillent ne sont en rien engagées par ce document.
L’objet de cet article est de présenter dans un premier temps les principaux résultats portant sur
la taxation optimale du bénéfice des sociétés et sur les distorsions qu’engendre cet impôt en
économie ouverte. L’accent est en particulier mis sur les analyses théoriques les plus récentes
issues de la nouvelle économie géographique et des théories du commerce international.
Ensuite sont présentées différentes mesures des disparités fiscales au sein des pays de l’Union
européenne. La divergence de leurs résultats pourrait laisser perplexe, mais elle résulte en fait
des différences d’objets assignés à ces indicateurs. On s’intéresse enfin à quelques travaux
empiriques visant à quantifier l’effet des disparités de charges fiscales sur le comportement des
entreprises. Les écarts d’imposition peuvent en effet affecter les décisions de localisation des
entreprises et les flux d’investissements directs mais ils peuvent également entraîner des
comportements d’optimisation fiscale, difficiles à cerner sur le plan empirique.
Avec l’achèvement de l’Union monétaire, les risques
de concurrence fiscale entre États européens, bien
que déjà identifiés dès la fin des années quatre-vingt,
se sont accrus. La constitution du marché unique
européen, programmée pour le 1er janvier 1993 mais
effectif dès 1990 pour les mouvements de capitaux,
avait déjà suscité de nombreuses inquiétudes eu
égard à ses effets sur les systèmes fiscaux nationaux.
La mise en place de l’euro empêche désormais
totalement les gouvernements d’exercer leur
souveraineté en matière monétaire et de manipuler
leur taux de change pour améliorer la compétitivité
de leur économie. Dans ces conditions, bien que ces
deux leviers de politiques économiques aient vu leur
efficacité se réduire considérablement au fil du
temps, nombreux sont les observateurs qui
considèrent que la fiscalité reste le seul instrument
directement accessible aux gouvernements pour
renforcer l'attractivité de leur territoire économique
national. La concurrence fiscale entre États
européens pourrait alors renforcer la contrainte que
constitue déjà le Pacte de stabilité et de croissance
sur les finances publiques nationales.
Après les recommandations faites par le rapport
Ruding (1992), l’adoption par le Conseil européen
en 1997 d’un code de “ bonne conduite” concernant
la fiscalité des entreprises témoigne de la crainte des
instances européennes que les disparités de
législations nationales en matière de fiscalité sur le
bénéfice des sociétés ne se traduisent par des
mouvements d’entreprises au sein de l’Union
européenne pour des motifs uniquement fiscaux.
Aussi, l’objet de cet article est de présenter à la fois
d’un point de vue théorique et empirique les enjeux
de la concurrence fiscale sur le bénéfice des sociétés
au sein de l’Union européenne.
La première partie de cet article s’intéresse aux
principaux résultats en matière de taxation optimale
du bénéfice des sociétés et aux distorsions
qu’engendre cet impôt en économie ouverte.
L’accent est mis en particulier sur les analyses
théoriques les plus récentes de la concurrence fiscale
qui permettent de traiter des problèmes de double
imposition des revenus transfrontaliers dans un
cadre conceptuel plus adéquat que les modèles de
fiscalité optimale. Les travaux sur la concurrence
fiscale se rapprochent désormais des modèles issus
de la nouvelle économie géographique et des
nouvelles théories du commerce international
(notamment des modèles de politique commerciale
stratégique). Ils font aussi une large place à des
modèles dans lesquels la concurrence fiscale résulte
non pas de délocalisations physiques d’unités de
production, mais d’une manipulation comptable de
bénéfices opérée par des entreprises multinationales
à des fins d’optimisation fiscale.
La deuxième partie de cet article essaie tout d’abord
d’évaluer la réalité de la concurrence fiscale dans le
cadre européen en présentant un certain nombre
d’indicateurs permettant d’apprécier les écarts de
fiscalité entre États. Ceux-ci résultent non seulement
de la forte disparité des taux légaux mais aussi des
différences de législations fiscales concernant la
détermination de l’assiette et des règles de double
imposition. L’accent est ensuite mis sur les effets que
de tels écarts d’imposition peuvent avoir sur les
décisions de localisation des entreprises et sur les
flux d’investissements directs. Nous revenons enfin
sur la question de l’optimisation fiscale qui reste bien
difficile à cerner sur le plan empirique.
L’analyse théorique de la fiscalité en
économie ouverte
Dans cette première partie, nous présentons un
panorama des analyses théoriques des questions
fiscales que soulève l’ouverture des économies. A
priori, en économie ouverte comme en économie
fermée, la taxe sur le cash flow est optimale au sens
où elle n e dist ord p as l’all ocation d es
investissements. Malgré tout, la première section
illustre le fait que l’ouverture des économies pose
des questions fiscales spécifiques. La problématique
devient plus complexe dès lors que les États peuvent
avoir des comportements stratégiques, en particulier
en présence de rendements croissants ou de
concurrence imparfaite sur le marché des biens
(deuxième section). Enfin, le comportement
stratégique des entreprises se manifeste notamment
par la manipulation des “prix de transfert” qui, selon
l’analyse théorique, ont toutes les chances de ne pas
être optimaux (troisième section).
Taxation optimale du capital en économie
ouverte : les principaux résultats
L’objet de cette premiere section est de présenter les
principaux résultats en matière de taxation optimale
du bénéfice des sociétés. Nous nous appuyons tout
d’abord sur une version simplifiée du modèle de
Haufler et Schjelderup (1999) pour montrer que, si
les gouvernements peuvent choisir à la fois leur taux
d’imposition et l’assiette de l’impôt sur le bénéfice
des sociétés, alors il est efficace d’autoriser la
déductibilité complète du coût du capital (taxe sur le
cash flow). Ce résultat, désormais bien établi en
économie fermée, continue d’être vrai en économie
ouverte quand les investisseurs nationaux peuvent
aussi placer leur épargne sur un marché international
du capital supposé parfaitement concurrentiel.
Nous présentons ensuite les deux grands principes
d’imposition des revenus transfrontaliers (principe
de la source versus principe de résidence) et leurs
propriétés au regard de la neutralité à l’importation
des capitaux (NIC) et de la neutralité à l’exportation
des capitaux (NEC). Un point de vue de fiscalité
optimale conduit à privilégier le principe de la
source, qui garantit la NEC et l’allocation efficace de
l’investissement. Nous montrons, enfin, que les
systèmes fiscaux empruntent à la fois au principe de
la source et au principe de résidence, ce qui pose un
problème de double taxation des revenus
transfrontaliers.
Taxe sur le cash flow et optimum de premier rang
Considérons un modèle d’investissement et
d’épargne à deux périodes avec un seul bien
homogène et deux petits pays ouverts (le taux
d’intérêt mondial est supposé exogène). Dans
chaque pays { } i i A B( , )=, l’agent représentatif, qui
est à la fois consommateur et investisseur, reçoit une
dotation exogène à la première période ( )e qui peut
i être soit consommée ( )ci1, soit épargnée. L’épargne
( )e c i i −1 est investie, soit dans la production
nationale, soit sur un marché international du capital
(le retour net sur investissement dans chaque pays
doit être égal à l’équilibre au taux d’intérêt – net –
mondial).
La production nationale utilise uniquement du
capital pour aboutir à un bien échangeable à la
deuxième période. Les propriétés de la fonction de
production f k( ) sont les suivantes : ′ >f k( ) 0 et
ii ′′ <f k( ) 0 (il existe donc implicitement un facteur
i fixe qui permet de dégager des profits purs). Le stock
de capital dans les deux pays se déprécie au même
taux ( )θ de sorte que le coût d’usage du capital d’une
unité de capital est égal à ( )r +θ. Dans chaque pays i,
les profits av ant impôt so nt égaux à
f k r k i i ( ) ( )− +θ et ils reviennent au seul individu
résident. Les profits sont imposés dans le pays i à un
taux ti.
La base imposable dans chaque pays est égale à la
valeur du produit moins une partie fixe (α )du “vrai”
i coût du capital. Le paramètre αi peut être différent
selon les pays. En pratique cependant, α < 1, ce qui
i signifie que seule une partie des coûts liés à
l’investissement est déductible (c’est le cas lorsque
l’investissement est en partie financé par
autofinancement : le coût d’opportunité lié à ce mode
de financement n’est alors pas déductible).
Dans chaque pays i, la consommation à la deuxième
période est égale aux profits après impôt réalisés par
l’entreprise nationale Ï€ auxquels il faut ajouter
i l’épargne réalisée à la période 1 augmentée des
intérêts. La contrainte de budget intertemporelle du
consommateur du pays i est alors égale à :
Par conséquent, quand α =1, l’impôt sur le bénéfice
i des sociétés frappe uniquement les profits purs alors
que, si α < 1, l’investissement est aussi taxé (à
i l’inverse quand αi >1, l’investissement est
subventionné).
L’individu représentatif dans chaque pays maximise
une fonction d’utilité u c c i i i ( , ) 1 2 sous sa contrainte
de budget intertemporelle. La résolution de ce
problème montre que le profil de consommation
intertemporelle de l’individu représentatif n’est pas
modifié par l’impôt sur les sociétés, car les ménages
peuvent toujours placer leur épargne sur le marché
des capitaux. Plus intéressant pour nous est la
condition du premier ordre qui permet de calculer le
choix optimal d’investissement. Il suffit de dériver
l’équation (2) par rapport à k1 pour obtenir :
La condition (3) montre que, sauf pour le cas trivial
où t = 0, l’absence de distorsion sur le choix
i d’investissement n’est vérifiée que si α = 1. Dans
i ce cas, la déductibilité du “vrai” coût du capital de
l’assiette de l’impôt sur le bénéfice des sociétés fait
que le retour sur investissement n’est pas taxé à la
marge et que seuls les profits “purs” le sont. En
revanche, quand α < 1, la productivité marginale du
i capital est supérieure à son coût d’opportunité.
On suppose maintenant que chaque gouvernement
choisit le couple ( , )
t α qui lui permet de maximiser
i i la fonction d’utilité indirecte du consommateurinvestisseur représentatif
V t i ( , )
α sous la
i i contrainte que ses recettes fiscales sont données et
exogènes ( )
R > 0. Supposer que les recettes fiscales
i sont exogènes permet de se retrouver dans une
configuration à la Ramsey et d’isoler les effets
distributifs de l’impôt sur lebénéfice des sociétés
[1].
Le lagrangien s’écrit :
En utilisant le théorème de l’enveloppe de façon à
calculer ∂ ∂V t/ et ∂ ∂αV / et en normalisant
i ii l’utilité marginale du revenu à l’unité, on obtient,
d’après (3), les conditions du premier ordre par
rapport aux deux paramètres constitutifs du système
fiscal :
En différentiant la condition (7), on obtient :
Ceci montre que, si
α =1, alors
ξ = 0 et le second
ii terme dans les équations (5) et (6) disparaît. Il
s’ensuit immédiatement que µ =1 : le coût marginal
i des fonds publics est égal à l’utilité marginale du
revenu privé (rappelons-le, normalisée à l’unité).
L’impôt sur le bénéfice des sociétés n’est donc à
l’origine d’aucune charge fiscale excédentaire
(
excess burden). Par conséquent, quand les
investisseurs ont la possibilité de déduire en totalité
le coût du capital de la base imposable à l’impôt sur le
bénéfice des sociétés, la situation obtenue est celle
d’un optimum de premier rang. Rappelons que la
neutralité de l’investissement peut être obtenue en
autorisant la déductibilité immédiate des dépenses
d’investissement à l’exception des charges
d’intérêt
[2].
Régimes d’imposition internationaux et principes de
neutralité
On distingue traditionnellement deux grands
principes d’assujettissement à l’impôt sur le
bénéfice des sociétés : le principe de la source (ou
principe de territorialité) et le principe de la
résidence (ou principe du bénéfice mondial). Le
premier suppose qu’un pays taxe l’ensemble des
revenus engendrés sur son territoire, que ceux-ci
aient été réalisés par des résidents ou des
non-résidents. Le second postule qu’un pays doit
imposer l’ensemble des revenus perçus par les
résidents nationaux, qu’ils aient été réalisés sur le
territoire national ou à l’étranger.
L’application stricte de l’un ou l’autre de ces
principes évite les problèmes de double imposition
mais engendre deux types d’inefficacités
économiques lorsque les systèmes nationaux
diffèrent : l’absence de neutralité à l’exportation de
capitaux (NEC) et de neutralité à l’importation de
capitaux (NIC). Le principe de la NEC est respecté si
une entreprise résidant dans un pays est soumise à un
taux d’imposition identique selon qu’elle décide
d’investir dans son pays d’origine ou à l’étranger. La
NIC requiert que deux entreprises installées dans un
même pays supportent le même taux d’imposition,
quel que soit le pays d’origine de la société mère.
Pour réaliser la NEC, il faut imposer les entreprises
selon le principe de la résidence. Dans ce cas, la NIC
n’est plus respectée. Inversement, la NIC est
respectée si le principe de la source est appliqué,
mais alors c’est la NEC qui est en défaut.
Les distorsions induites par chacun des deux grands
principes d’imposition internationaux ont fait l’objet
de nombreux travaux qui s’appuient sur le modèle de
Fisher à deux périodes en économie ouverte. En ce
sens, le modèle présenté ci-dessus s’inscrit dans
cette lignée
[3]. Les principaux résultats obtenus dans
ce type de modèles peuvent être compris
intuitivement en utilisant une simple condition
d’arbitrage telle qu’elle doit être réalisée à
l’équilibre. Soit
r et
r* le retour sur investissement
avant impôt (autrement dit la productivité marginale
du capital) respectivement dans le pays d’origine et
dans le pays étranger. On notera de la même façon
t et
t* le taux d’imposition prélevé dans le pays d’origine
et dans le pays étranger.
Si le principe de la source est appliqué, alors le retour
net sur investissement doit être le même à l’équilibre
dans tous les pays : ( ) ( )1 1− = −* * t r t r. Il s’ensuit
immédiatement que le taux marginal de substitution
intertemporelle est égal au taux d’intérêt mondial.
L’allocation de l’épargne est efficace et la NIC est
respectée. Toutefois, si les taux d’impôt ne sont pas
les mêmes dans les deux pays ( )t t≠*, alors la
taxation du capital selon le principe de la source ne
permet pas d’égaliser les productivités marginales
( )r r≠* et l’allocation de l’investissement entre les
deux pays n’est pas efficace : la NEC n’est pas
respectée.
Si le principe de résidence est appliqué, alors le
retour net sur investissement dans le pays d’origine
est égal à ( )1− t r alors qu’il est égal à ( )1−* t r dans
le cas d’un investissement réalisé à l’étranger. Dans
ce cas, la NEC est respectée car le retour sur
investissement avant impôt est le même dans les
deux pays : ( ) ( )1 1− = − ⇒ = * * t r t r r r.
Cependant, si les taux d’imposition diffèrent
( )t t≠*, le retour net n’est plus le même du point de
vue de l’épargnant : ( ) ( )1 1− ≠ −* t r t r. L’allocation
de l’épargne est alors inefficace.
Ces résultats sont à rapprocher du théorème
d’efficacité productive de Diamond et Mirrlees
(1971). Rappelons que, selon ce théorème, si un
gouvernement n’est pas contraint dans le choix des
impôts qui sont à sa disposition, alors l’ensemble
optimal des impôts est celui qui ne modifie pas les
décisions de production. Appliqué à la lettre, ce
théorème implique que le principe de la source est
toujours inférieur au principe de la résidence, ce
dernier étant le seul à garantir que les décisions
d’investissement et les choix de production ne sont
pas modifiés par la fiscalité.
Les différents systèmes de correction de la double
imposition des revenus transfrontaliers
Dans les faits, les systèmes en vigueur sont un
mélange du principe de la source et du principe de
résidence (Hugounenq, Le Cacheux, Madiès, 1999).
En effet, les États taxent à la fois les revenus réalisés
à l’étranger par leurs résidents et les revenus des
non-résidents. Dans ces conditions, les revenus
produits par un investissement transnational sont
soumis à une double imposition : dans le pays
étranger où ils ont été réalisés et dans le pays de
résidence. Il existe cependant trois systèmes pour
éliminer ou réduire cette double imposition : le
système de l’exonération, de la déduction et du
crédit d’impôt. Ces systèmes engendrent des écarts
de rendements après impôt tirés d’un même
investissement transnational.
Dans le système de l’exonération, le revenu produit à
l’étranger ne supporte que le taux d’imposition
étranger.
Dans le système de la déduction, les impôts payés
dans le pays étranger sont déduits de la base
imposable quand ils sont déclarés dans le pays de
résidence par la société-mère.
Dans le système du crédit d’impôt, le montant
d’impôt payé au pays de résidence est réduit à dû
concurrence des impôts payés au pays étranger (il
existe cependant des limites au crédit d’impôt).
Du point de vue de l’investisseur, le système le plus
intéressant est celui du crédit d’impôt complet
(remboursable). Si le taux d’impôt est plus élevé
dans le pays étranger que dans le pays d’origine,
alors l’investisseur est remboursé de la différence.
Le système le moins intéressant pour l’investisseur
est l’absence de correction de la double imposition.
Enfin, la déduction apparaît comme un système
intermédiaire. Partant de ce constat, certains en ont
immédiatement conclu que,
du point de vue de
l’efficacité globale (autrement dit pour l’ensemble
des pays), il valait mieux corriger la double
imposition en utilisant le système du crédit d’impôt
plutôt que le système de déduction. En effet, plus la
correction de la double imposition est intéressante
pour un investisseur et plus l’incitation à investir à
l’extérieur des frontières est importante. Or, la libre
circulation du capital doit, toutes choses égales par
ailleurs, aller dans le sens de l’efficacité économique
et de l’augmentation du revenu mondial
[4]. Cet
argument plaide pour un système de correction de la
double imposition qui réduit au minimum les
mouvements de capitaux entre pays, autrement dit le
crédit d’impôt total. Feldstein et Hartman (1979)
réfutent cet argument en montrant que,
du point de
vue d’un pays exportateur de capital, le système de la
déduction est préférable au système du crédit
d’impôt parce que lui seul permet de maximiser le
bien-être national. Feldstein et Hartman supposent
cependant que le pays exportateur de capital
considère comme donné le taux d’impôt choisi par le
pays importateur (ou alors qu’il anticipe
parfaitement la réaction de ce dernier). Autrement
dit, leur modèle ne prend pas en compte les
interactions stratégiques entre les politiques fiscales
des deux pays. Or, comme le montrent Bond et
Samuelson (1989), et Oakland et Xu (1996),
l’intégration des questions de double imposition
dans le cadre d’un jeu non coopératif entre États
remet en question un certain nombre de ces
conclusions (voir section suivante, quatrième
paragraphe).
La concurrence fiscale comme un jeu non
coopératif entre États
L’analyse théorique de la concurrence fiscale se
distingue des modèles de taxation optimale en
économie ouverte en mettant l’accent sur
l’interdépendance des politiques fiscales :
l’hypothèse d’exogénéité de la politique fiscale du
pays étranger est levée. Au sein de ce champ
d’études, on retiendra quatre séries d’analyses.
Un premier ensemble de travaux, issu de l’économie
publique locale et des travaux fondateurs de
Harberger, met l’accent sur les inefficacités
produites par la concurrence fiscale en matière
d’offre de biens publics (la seule variable stratégique
entre les mains des gouvernements est le plus
souvent une taxe sur le capital mobile prélevée à la
source).
Tableau 1
système de correction de la double imposition et taux effectif d’imposition supporté par un
investissement transnational
Tableau 1 : système de correction de la double imposition et taux effectif d’imposition supporté par un
investissement transnational
Déduction Crédit d’impôt Pas de correction de
Exonération la double impositionNon remboursable Remboursable
Rendement net d’un ( )( )1 1− −* * t t r ( max ( , ))1−* * t t r ( )1−* t r ( )1−* * t r ( )1− −* * t t r
investissement réalisé à (principe de la (principe de la source)
l’étranger résidence)
Condition d’arbitrage ( ) ( )1 1− = −t r t ( ) ( max ( , ))1 1− = −* t r t t ( ) ( )1 1− = −* t r t r ( ) ( )1 1− = −* * t r t r
selon que l’investissement ( )1−* * t r
est réalisé sur le territoire
national ou à l’étranger
Un deuxième ensemble de travaux se situe
explicitement dans le champ de la concurrence
fiscale internationale et met l’accent sur la
comparaison des règles de double imposition des
revenus transfrontaliers dès lors qu’on utilise un
cadre stratégique (les modèles les plus anciens sont
du type MacDougall-Kemp et les plus récents se
situent dans le prolongement des travaux
précurseurs de Dixit, 1984).
Un troisième ensemble de travaux jette un pont entre
les modèles de concurrence fiscale et ceux issus de la
nouvelle économie géographique (l’intégration
économique renforce-t-elle ou, au contraire,
rend-elle moins contraignante la concurrence
fiscale ?) et issus de la politique commerciale
stratégique (que se passe-t-il quand les entreprises
sont mobiles et qu’il y a concurrence imparfaite sur
les marchés ?).
Nous présentons enfin un quatrième type de modèles
– dits d’optimisation fiscale – dans lesquels la
concurrence fiscale se traduit non pas par des
délocalisations physiques d’unités de production,
mais par la manipulation des transactions internes
entre filiales de groupes multinationaux de façon à
payer moins d’impôts.
Mobilité du capital et offre sous-optimale de biens
publics
Un premier type de travaux, à la suite des articles de
Zodrow et Miezkowsky (1986), et Wildasin (1988),
met l’accent sur les effets de la concurrence fiscale
entre régions (ou pays) sur l’offre de biens publics.
Quatre hypothèses fondamentales sous-tendent ces
modèles : (i) la seule assiette taxable est le capital qui
est parfaitement mobile entre les pays (autrement dit,
à l’équilibre, le rendement net du capital est partout
identique) ; (ii) le stock total de capital dans
l’économie est fixe (autrement dit l’offre globale de
capital est parfaitement inélastique et il n’y a donc
pas accumulation d’épargne) ; (iii) la fonction de
production dans chaque région est à rendements
constants et ne dépend que du capital et d’un facteur
immobile (le travail, dont l’offre est supposée en
outre parfaitement inélastique) ; (iv) chaque
gouvernement utilise une taxe unitaire sur le capital
pour financer un bien public destiné aux ménages (le
taux marginal de transformation entre le bien public
et le bien privé est égal à l’unité, par hypothèse).
La concurrence fiscale est modélisée sous la forme
d’un jeu non coopératif dans lequel chaque pays (ou
chaque région) choisit un taux de taxe sur le capital
prélevé à la source de façon à maximiser l’utilité du
ménagereprésentatifqui réside dans sa juridiction en
considérant comme donnée les taux d’impôt des
autres pays (des autres régions). Nous nous
contentons d’énoncer ici le résultat standard auquel
parviennent généralement ces modèles
[5].
À l’équilibre de Nash fiscal, chaque gouvernement
choisit un taux de taxe sur le capital tel que le taux
marginal de substitution entre le bien public et le bien
privé (TMS) est supérieur au taux marginal de
transformation entre ces deux biens (TMT) : la
production de bien public est trop faible à l’équilibre.
L’inefficacité provient du fait que chaque pays
perçoit la fuite de capital vers les autres pays, suite à
une augmentation de son taux de taxation, comme un
coût et ne tient pas compte de l’externalité fiscale
positive qu’elle engendre ainsi pour les autres pays.
Dans ces conditions, les pays perçoivent un coût
marginal des fonds publics qui est supérieur à l’unité
alors qu’il n’en est rien pour l’économie. En outre,
plus l’élasticité du capital par rapport au taux de
taxation est élevée (ou de la même façon plus le
nombre de pays en concurrence est grand) et plus la
divergence avec l’optimum social est grande
[6].
Taxer le travail serait plus judicieux car les
travailleurs sont immobiles et l’offre de travail
parfaitement inélastique (impôt forfaitaire).
Cependant, comme l’ont montré Razin et Sadka
(1991), si les gouvernements ont le choix entre taxer
le capital exclusivement selon le principe de la
source ou le taxer exclusivement selon le principe de
la résidence, alors, à l’équilibre de Nash fiscal, les
pays utilisent de façon exclusive le principe de
résidence et exonèrent les revenus de source
étrangère de tout prélèvement à la source. Autrement
dit, si on laisse faire la concurrence fiscale, tous les
États devraient spontanément adopter le principe de
la résidence (ou du bénéfice mondial) et abandonner
le principe de taxation à la source (on est dans le
cadre d’un optimum de second rang de sorte qu’il n’y
a pas de gain à attendre d’uneharmonisation fiscale).
Le raisonnement est le suivant. Si un pays est
suffisamment petit pour n’avoir aucune influence
sur le retour net sur investissement (ou sur le taux
d’intérêt mondial), alors les impôts prélevés sur les
revenus (profits) issus de sociétés dont le siège social
est à l’étranger sont en définitive supportés par les
facteurs les moins mobiles dans le pays de la source.
En effet, les entreprises étrangères investissent dans
un pays si le retour net sur investissement est le
même que celui qu’elles peuvent obtenir ailleurs. Par
conséquent, elles ne continueront à investir dans un
pays, malgré l’impôt sur les bénéfices, que si le
retour sur investissement avant impôt augmente
suffisamment, autrement dit si le revenu des autres
facteurs (fixes) diminue suffisamment pour absorber
les effets de l’impôt. Dans ce cas encore, il serait plus
efficace de taxer directement les revenus du travail
car cela évite les disto rsion s con cernant
l’investissement
[7].
Ces résultats ne semblent pas liés à l’exogénéité de
l’offre de travail (hypothèse iv). Ainsi, Bucovetsky
et Wilson (1991) proposent un modèle proche de
celui de Zodrow et Mieskowsky, mais avec deux
périodes : à la première période, les agents
déterminent quelle fraction de leur dotation en
ressources ils épargneront et, à la deuxième période,
les travailleurs choisissent leur offre de travail. Les
deux auteurs montrent que, si les pays peuvent taxer
le travail (les travailleurs sont immobiles mais
l’offre de travail est maintenant – imparfaitement –
élastique) et le capital à la source (le principe de
résidence est exclu) pour financer un bien collectif,
alors les deux taxes sont utilisées à l’équilibre, mais
dans des proportions non optimales (par rapport au
résultat qui serait obtenu en suivant une règle de
Ramsey) : le travail est trop taxé. Dans ces
conditions, le bien public est produit en quantité
sous-optimale. En outre, quand le nombre de pays
augmente, le taux de taxation du capital diminue et
tend vers zéro, parce que l’élasticité de l’assiette
fiscale tend vers moins l’infini (notons que
l’externalité fiscale en jeu subsiste même si le taux
d’imposition du capital est nul car le travail est lui
aussi taxé). Enfin, quand les gouvernements peuvent
taxer le capital selon le principe de la source et de la
résidence, l’équilibre de Nash fiscal correspond à un
optimum de second rang.
Concurrence fiscale et rendements croissants de
localisation
Les travaux précédents supposent que le capital est
parfaitement mobile et qu’il répond à toute variation
à la marge des taux de taxe qui le frappent. Or
l’existence de rendements d’échelle croissants et
d’une concurrence monopolistique constitue une
force d’agglomération qui rend illusoire l’idée selon
laquelle les facteurs mobiles peuvent répondre à la
marge à des écarts de taux de taxation
[8]. L’inertie qui
provient des forces d’agglomération fait que la
concurrence fiscale ne conduit pas nécessairement à
des taux de taxation “trop bas” (comme dans les
modèles à rendements d’échelles constants) dès lors
que le facteur mobile est concentré et qu’il produit
une rente taxable. Baldwin et Krugman (2000)
sou lignent p ar exemple que les régions
“ périphériques” n’ont aucun intérêt à se lancer dans
une course au moins-disant fiscal pour attirer des
activités économiques au détriment du “cœur” car
elles savent parfaitement que les régions les plus
riches sont en mesure de répondre à une stratégie
agressive par des taux de prélèvement encore plus
faibles. Dans ces conditions, la concurrence fiscale
ne constitue pas à proprement parler une contrainte
pour les régions “périphériques” qui n’ont qu’à
définir leur politique fiscale en fonction d’objectifs
internes. Le même type de raisonnement s’applique
aux régions appartenant au “cœur” : celles-ci
peuvent choisir un taux d’imposition plus élevé que
celui des régions “périphériques” mais à condition
que ce taux ne soit pas suffisamment élevé pour
inciter les régions périphériques à se lancer dans une
course au moins-disant fiscal (stratégie dite de “
tax
limit”). Plus intéressant sans doute est l’analyse que
proposent Baldwin et Krugman des effets de
l’intégration économique sur la concurrence fiscale.
Il apparaît en particulier que l’intégration
économique (définie comme une réduction des coûts
de transport) commence par réduire l’intensité de la
concurrence fiscale pour ensuite l’augmenter. En
effet, un résultat standard de la nouvelle économie
géographique est que les effets d’agglomération (et
donc la rente taxable) sont les plus forts pour des
coûts de transport intermédiaires – autrement dit
pour des coûts qui sont à la fois suffisamment faibles
pour rendre l’agglomération p ossible et
suffisamment élevés pour que la concentration
spatiale devienne nécessaire
[9].
En matière d’harmonisation fiscale, les modèles de
la nouvelle économie géographique remettent en
cause l’idée selon laquelle il faudrait instaurer un
taux de taxation commun entre tous les pays afin
d’internaliser les externalités fiscales responsables
du sous-approvisionnement en bien public (voir
supra). Au contraire, ils conduisent à privilégier
l’instauration d’un taux plancher situé juste
au-dessus du taux des pays de la “périphérie”. En
effet, le choix d’un taux commun qui serait trop élevé
pour les pays périphériques ne remettrait pas en
cause l’existence d’un équilib re de ty pe
cœur/périphérie (si les effets d’agglomération sont
suffisamment importants) et nuirait à la fois au pays
du « cœur » et à ceux de la “périphérie”. Les premiers
seraient contraints de baisser leurs taux de
prélèvement obligatoire et leur offre de services
publics alors même que les seconds verraient leur
avantage fiscal s’éroder alors même que celui-ci peut
être important pour garder les activités économiques
qui ne sont pas soumises aux effets d’agglomération.
Concurrence fiscale et concurrence imparfaite sur le
marché des produits
Les modèles standards de concurrence fiscale à la
Wildasin supposent que le marché des produits est
parfaitement concurrentiel et que les firmes sont
dénuées de tout comportement stratégique. Janeba
(1995 ; 1996 ; 1998) lève ces deux hypothèses en
jetant un pont entre les travaux sur la concurrence
fiscale et ceux sur la politique commerciale
stratégique
[10]. Rappelons que l’analyse de la
politique commerciale stratégique montre que les
gouvernements peuvent avoir intérêt à offrir des
subventions à l’exportation à leurs entreprises de
façon à augmenter le bien-être national quand il
existe des rendements d’échelles croissants et une
concurrence imparfaite sur le marché des produits.
Comme tous les gouvernements ont la même
incitation, il s’ensuit que les subventions offertes
sont à l’équilibre non coopératif plus élevées que ce
qui serait socialement souhaitable (du moins dans le
cas le plus simple où il y a concurrence sur un marché
tiers).
On remarquera que l’issue de ce jeu est assez proche
de celui de la concurrence fiscale. En effet, le jeu de
concurrence fiscale visant à attirer du capital mobile
se traduit par des taux de prélèvement trop faibles à
l’équilibre car les gouvernements n’internalisent
pas l’externalité fiscale positive qu’engendre une
augmentation de leur taux de taxe sur le capital. La
différence d’approche entre ces deux champs
d’analyses provient du fait que les travaux sur la
concurrence fiscale supposent le plus souvent que le
marché des biens est parfaitement concurrentiel et
que les firmes sont mobiles, tandis que ceux sur la
politique commerciale stratégique supposent au
contraire que les marchés fonctionnent en
concurrence imparfaite et que les firmes ne peuvent
pas changer de localisation. Se pose dès lors la
question de savoir si la concurrence pour attirer des
entreprises (mobiles) ne renforce pas la course aux
subventions quand la concurrence sur le marché des
produits est imparfaite.
Janeba utilise un modèle de duopole proche de celui
de Brander et Spencer (1985) dans lequel les
entreprises situées initialement dans deux pays
différents (pays A et B) produisent un bien
homogène qui est vendu exclusivement sur un
marché tiers. Chaque gouvernement utilise une taxe
sur les profits prélevée à la source (qui, si elle est
négative, est une subvention à l’exportation). Il
suppose, en outre, que la fonction de coût de chaque
entreprise est à la fois indépendante du pays choisi et
du pays où est installée l’autre entreprise (ce qui
revient à dire que le choix de localisation des
entreprises ne dépend que des écarts de fiscalité entre
les deux pays). La séquence de décision est la
suivante : chaque gouvernement choisit à la première
étape son taux de taxe (qui peut être négatif,
rappelons-le, de façon à pouvoir faire des
comparaisons avec les travaux sur la politique
commerciale stratégique), les entreprises
choisissent à la deuxième étape leur lieu de
production qui peut être différent de leur lieu de
résidence, enfin les entreprises choisissent à la
troisième étape leur volume de production
(concurrence à la Cournot).
Janeba (1998) montre alors que, contrairement à ce
que l’on aurait pu penser, les effets de la concurrence
imparfaite et de la mobilité des entreprises ne se
renforcent pas. Au contraire, q uan d les
gouvernements taxent de la même façon l’entreprise
nationale et l’entreprise étrangère (absence de
discrimination), alors la situation de “laissez-faire”
(ni taxe, ni subvention) constitue un équilibre parfait
du jeu et le niveau de bien-être est plus élevé que dans
le cas où les deux gouvernements se lancent dans une
course à la subvention (en fait l’issue du jeu consiste
à éviter de verser des subventions)
[11]. Il apparaît en
outre que la situation des deux pays est préférable, en
termes de bien-être, quand les entreprises ont la
possibilité de changer de localisation (mobilité des
entreprises) à la situation d’immobilité (caractérisée
à l’équilibre par le versement de subventions). En
revanche, les profits réalisés par chacune des
entreprises sont plus faibles dans le cas où les firmes
sont mobiles
[12]. Autrement dit, contrairement au
résultat standard des modèles de concurrence
fiscale, quand les pays se livrent à une concurrence
pour s’approprier une rente (comme c’est le cas ici)
parce que les marchés ne sont pas parfaitement
concurrentiels, alors la concurrence fiscale ne
conduit pas nécessairement à une situation de
“moins-disant fiscal”. Ces résultats doivent
cependant être traités avec circonspection pour au
moins deux raisons : en premier lieu parce que
Janebasuppose qu’il y a concurrence à la Cournot sur
le marché des produits. Or on sait qu’une
concurrence en prix a toutes les chances de renverser
le résultat central de “ laissez-faire”. En second lieu,
il est fait l’hypothèse que les gouvernements
choisissent leur taux d’impôt avant que les
entreprises ne s’implantent dans un des pays. Or les
résultats seraient sans doute différents si la séquence
du jeu était inversée (hypothèse à ne pas négliger
dans la mesure où les gouvernements peuvent
revenir sur leur politique fiscale une fois que les
entreprises se sont installées sur un site et supportent
des coûts irrécupérables)
[13].
Correction de la double imposition dans un
environnement stratégique
Les développements qui suivent reconsidèrent la
question de la double imposition des revenus
transfrontaliers quand il y a interactions stratégiques
(comportements non-coopératifs) entre les pays. Se
pose dès lors la question du choix d’une règle
optimale pour réduire l’effet distorsif de la double
imposition des bénéfices dans un contexte de
concurrence fiscale. Les résultats de la littérature
restent cependant fragiles car ils dépendent très
étroitement des hypothèses retenues.
Bond et Samuelson (1989), utilisant un modèle à la
MacDougall-Kemp à deux pays, montrent par
exemple que les flux d’investissements directs entre
pays sont plus importants quand on est en présence
d’un système de déductibilité que lorsque c’est le
système du crédit d’impôt qui prévaut. Ils montrent
en outre que les deux pays obtiennent un niveau de
bien-être supérieur avec le système de déductibilité.
Ce résultat est en contradiction avec celui de Hamada
(1966) mais est similaire à celui obtenu par Feldstein
et Hartman (1979), il est vrai dans un cadre théorique
différent. Plus précisément, Bond et Samuelson
montrent que le système du crédit d’impôt conduit à
éliminer les flux d’investissements directs car le
pays étranger (supposé importateur net de capital) a
intérêt à choisir un taux d’impôt au moins aussi élevé
que le pays d’origine de l’investisseur (supposé
exportateur net de capital) afin d’obtenir davantage
de recettes fiscales (“profit capturing”). De son côté,
le pays exportateur de capital souhaite que son taux
d’impôt soit plus élevé que celui du pays importateur
de façon à obtenir les recettes fiscales nettes les plus
importantes possibles. Par conséquent, à l’équilibre
de Nash, les taux d’impôt choisis par les deux pays
sont à ce point élevés qu’ils éliminent les flux
d’investissements directs à l’étranger. À l’inverse, le
système de la déduction conduit à une situation
meilleure pour les deux pays (du point de vue du
bien-être) car il ne supprime pas les flux
d’investissements entre pays. Un résultat analogue
est obtenu par Oakland et Xu (1996) qui montrent
que la non-correction de la double imposition est
préférable au système de la déduction. En effet, la
non-correction permet d’augmenter les flux
d’investissements directs entre pays, ce qui
augmente le revenu global des deux pays. En
revanche, chez ces deux auteurs, le pays étranger,
importateur de capital, est dans une situation moins
favorable et il existe un conflit d’intérêt entre les
deux pays, le premier préférant le système de la
déductibilité alors que le second préfère la double
imposition.
Le résultat obtenu par Bond et Samuelson, et
Oakland et Xu, est à la fois contre intuitif et non
conforme à l’observation. En effet, très souvent, les
pays offrent un crédit d’impôt (même
unilatéralement)pour les impôts payés à l’étrangeret
les accords bilatéraux de double imposition
privilégient le crédit d’impôt ou l’exonération. En
fait, le résultat de Bond et Samuelson et Oakland et
Xu repose sur l’hypothèse (héroïque) selon laquelle
le pays exportateur peut taxer différemment le
revenu produit par un investissement selon qu’il est
réalisé à l’étranger ou sur le territoire national
(principe de discrimination). Or, dans la réalité, cela
n’est pas le cas car le taux de l’impôt sur le bénéfice
des sociétés est le même, quelle que soit l’origine des
bénéfices. Par conséquent, si les revenus d’un
investissement réalisé à l’étranger sont davantage
taxés, c’est du fait des distorsions introduites par la
double imposition.
Ce constat permet à Janeba (1995) de montrer, en
utilisant le même type de modèle que Bond et
Samuelson (mais en l’absence de discrimination),
que le revenu national des deux pays est, à
l’équilibre, indépendant du système de réduction de
la double imposition. Intuitivement, l’idée est que le
pays exportateur de capital préfère que les flux
d’investissements directs vers l’étranger soient plus
faibles quand le pays importateur taxe les profits
d’origine étrangère. Cela conduit le pays exportateur
à réduire son taux d’impôt jusqu'à être nul de sorte
qu’il n’y a plus de double imposition. Le taux
d’impôt choisi par le pays importateur détermine
alors l’allocation du capital à l’équilibre et le taux
d’imposition effectif sur les profits d’origine
étrangère. La situation est différente quand il y a
concurrence imparfaite sur le marché des produits.
Comme le montre Janeba (1996), dans un modèle
d’oligopole, l’utilisation préférentielle du système
du crédit d’impôt pour réduire la double imposition
des revenus transnationaux peut s’expliquer par le
fait qu’il permet au pays d’origine de bénéficier d’un
déplacement de l’équilibre de duopole (“profit
shifting”) similaire à celui observé dans les modèles
de politique commerciale stratégique.
Prix de transfert optimaux et optimisation fiscale
des multinationales
Nous concluons cette première partie en soulignant
que l’étude de la concurrence fiscale entre pays
suppose aussi de tenir compte des comportements
d’optimisation fiscale d es en trepri ses
multinationales. Celles-ci peuvent en effet
manipuler la localisation des bénéfices comptables
réalisés par leurs filiales situées dans des pays
différents de façon à payer moins d’impôts en jouant
sur leurs prix de transfert
[14] (et en particulier sur les
prix de cession internes)
[15].
Pourtant, l’analyse théorique de cette question est
relativement peu développée (même si les premiers
développements sont relativement anciens) par
rapport à l’abondance des travaux sur la concurrence
fiscale dont l’hypothèse centrale est la mobilité
physique des bases imposables. L’analyse théorique
des prix de transfert trouve ses fondements dans les
travaux pionniers de Hirshleifer (1956), Copithorne
(1971), Horst (1971) ou encore Bond (1980) sur les
entreprises verticalement intégrées. Pour
Hirshleifer, quand les décisions de production sont
déléguées aux filiales, le choix de prix de transfert
adéquats permet d’obtenir des filiales qu’elles
choisissent un même niveau de production à la
condition que les décisions de production soient
prises de façon centralisée. Il s’agit donc de
déterminer les prix de transfert de telle façon que le
profit global de l’entreprise soit le plus élevé
possible. Hirshleifer montre plus précisément que,
sous l’hypothèse d’indépendance de la demande et
des choix de production entre filiales d’une même
entreprise multinationale, les prix de transfert sont
égaux aux coûts marginaux de production.
Horst (1971) et Kant (1990) se situent dans une toute
autre perspective et montrent qu’une entreprise
multinationale peut aussi manipuler les prix de
transfert entre filiales situées dans des pays
différents afin de réduire leur charge fiscale
globale
[16]. Dans ce cas, l’entreprise multinationale
cherche à déterminer les prix de transfert qui lui
permettent d’obtenir le niveau de profit
après impôt
le plus élevé possible. Dans ce type de modèles, la
multinationale contrôle le plus souvent deux filiales.
La première filiale est implantée dans le pays
d’origine de la société-mère (cette dernière n’ayant
pas d’autre rôle dans le modèle que de calculer les
prix de transfert optimaux). La seconde filiale est
installée dans un pays étranger où elle revend le
produit final qu’elle importe directement de la filiale
située dans le pays de résidence de la société-mère.
Les décisions concernant le prix de transfert et les
quantités produites sont prises au niveau de la
société-mère (hypothèse H1) et les deux filiales sont
en situation de monopole sur le marché où elles
opèrent (hypothèse H2)
[17]. La conclusion
essentielle de cette littérature est que la
multinationale a intérêt à choisir un prix de transfert
faible (c’est-à-dire inférieur au coût marginal de
production de la filiale exportatrice) quand le taux
d’imposition dans le pays de résidence de la filiale
exportatrice (qui est aussi celui de la société-mère)
est plus élevé que celui du pays dans lequel est
implantée la filiale importatrice et un prix de
transfert plus élevé dans le cas contraire.
Les modèles de Horst et de Kant reposent cependant
sur deux hypothèses essentielles : la première est que
les décisions concernant les quantités produites ou la
politique de prix sont prises au niveau de la tête de
groupe (c’est-à-dire de façon centralisée) de manière
à maximiser le profit global après impôt de la
multinationale. La seconde hypothèse (pour le moins
restrictive) est que la multinationale est en situation
de monopole sur les marchés nationaux où sont
installées ses filiales. Schjelderup et Sorgard (1997)
sont les premiers à avoir levé ces deux hypothèses et
à en avoir apprécié les conséquences sur le calcul du
prix de transfert optimal
[18]. Les deux auteurs
supposent plus précisément (1) que la filiale située
dans le pays étranger est en situation de concurrence
à la Cournot sur son marché, (2) que la société mère
détermine de façon centralisée les prix de transfert
optimaux de façon à maximiser les profits nets
globaux de la multinationale et (3) que les filiales
déterminent de façon décentralisée les quantités
produites.
On montre alors que le prix de transfert optimal
dépend non seulement de l’effet “transfert de
bénéfice” (“profit shifting effect”) mis en avant par
la littérature précédente (voir Kant, supra) mais
aussi d’un effet appelé “effet stratégique” qui
provient de la concurrence à la Cournot sur le marché
étranger et qui incite toujours la multinationale à
choisir un prix de transfert inférieur au coût marginal
de la filiale exportatrice. Cet effet peut être interprété
de la façon suivante : un prix de transfert plus faible
que le coût marginal (que l’on suppose parfaitement
observable par l’ensemble des entreprises présentes
sur le marché) permet à la filiale installée dans le
pays 2 de vendre une quantité plus élevée de
produits. Les entreprises concurrentes anticipent
cela et leur meilleure réponse consiste à réduire leurs
ventes (stratégie de repli) de sorte que le profit de la
filiale installée dans le pays 2 augmente tout comme
le profit global de la multinationale (le rôle du prix de
transfert n’est pas très éloigné de celui joué par les
subventions à l’exportation dans les modèles de
politique commerciale stratégique). Remarquons,
comme on pouvait s’y attendre, que “l’effet
stratégique” dépend de la nature de la concurrence
dans le pays étranger où est installée la filiale
importatrice. En effet, si l’on fait l’hypothèse qu’il y
a concurrence en prix (à la Bertrand) et non plus
concurrence à la Cournot, alors intuitivement on
comprend bien que la multinationale sera incitée à
choisir un prix de transfert plus élevé que le coût
marginal. En effet, si la multinationale choisissait un
prix de transfert faible (inférieur au coût marginal)
de façon à permettre à la filiale située dans le pays 2
de vendre moins cher, alors l’entreprise concurrente
de cette filiale répondrait optimalement en baissant
son prix (stratégie agressive), ce qui serait
préjudiciable pour les profits de cette filiale et
partant de là pour la multinationale.
Enfin, certains auteurs comme Bronchi et Devereux
(1995) et Haufler et Schjelderup (1999) ont analysé
l’effet des prix de transfert (et donc des politiques
dites de “profit shifting” ) sur la définition des
systèmes nationaux d’imposition des bénéfices
(définition de l’assiette et choix des taux
d’imposition) quand il y a concurrence fiscale
(autrement dit quand les taux d’imposition
deviennent des variables stratégiques). Il apparaît en
particulier que si les multinationales peuvent
manipuler leurs prix de transfert de façon à réduire
leur facture fiscale, alors il peut être optimal pour
chaque gouvernement d’accepter l’existence de
distorsions dans les décisions d’investissement de
façon à réduire les taux d’impôt (dans ce cas, le
système de taxation des bénéfices s’éloigne à
l’équilibre de Nash fiscal d’une taxe sur le cash
flow).
Au total, cette première partie montre que la
concurrence fiscale se traduit par des inefficacités
dans l’allocation du capital entre États (qui sont plus
ou moins importan tes selon les règ les
d’assujettissement à l’impôt sur les sociétés et de
correction de la double imposition). Le risque d’une
course au “moins-disant” fiscal (engendrant par là
même une offre sous-efficace des biens publics et un
report de la charge fiscale sur les facteurs les moins
mobiles) ne doit pas toutefois être surestimé quand il
existe des forces d’agglomération résultant de
rendements croissants ou/et d’une concurrence
monopolistique. Enfin, subsiste le risque que les
entreprises, notamment les multinationales,
manipulent les prix de transfert entre leurs filiales de
façon à faire apparaître davantage de profits dans les
pays à faible fiscalité (ce risque pouvant être atténué
quand la filiale située à l’étranger est en situation de
concurrence sur le marché local).
Tableau 2
taux nominaux de l’impôt sur les
sociétés (IS)
Tableau 2 : taux nominaux de l’impôt sur les
sociétés (IS)
1986 1991 1995 1998 2001 Différence1986/2001
Allemagne 56,0 50/36 45/30 45/25 25,0 - 31,1
Autriche 50,0 30,0 34,0 34,0 34,0 - 16,0
Belgique 45,0 39,0 39,0 39,0 39,0 - 6,0
Danemark 50,0 38,0 34,0 34,0 30,0 - 20,0
Espagne 35,0 35,0 35,0 35,0 35,0 - 0,0
Finlande 33,0 23,0 25,0 28,0 29,0 - 4,0
France 45,0 42,0 33,3 41,6 36,4 - 8,6
Grèce 49,0 46,0 35/40 35/40 35,0 - 9,0
Irlande 50,0 43,0 40,0 32,0 20,0 - 30,0
Italie 36,0 36,0 36,0 37,0 36,0 - 0,0
Luxembourg 40,0 33,0 33,0 30,0 30,0 - 10,0
Pays-Bas 42,0 35,0 35,0 35,0 35,0 - 7,0
Portugal 42/47 36,0 36,0 34,0 32,0 - 15,0
Royaume-Uni 35,0 34,0 33,0 31,0 30,0 - 5,0
Suède 52,0 30,0 28,0 28,0 28,0 - 24,0
Moyenne UE 44,3 36,7 35,1 34,9 32,0 - 12,3
États-Unis 46,0 34.0 35,0 35,0 35,0 - 11,0
Suisse 4/10 4/10 4/10 7,8 7,8 - 2,2
Note : le taux est celui de l’impôt du gouvernement central ; la
moyenne pour l’Union européenne est non pondérée.
Source : OCDE.
OCDE.
Tableau 3
part de l’IS dans les recettes fiscales
Tableau 3 : part de l’IS dans les recettes fiscales
1970 1975 1980 1986 1991 1995 1997
Allemagne 8,1 % 6,9 % 7,9 % 8,4 % 6,3 % 4,4 % 5,9 %
Belgique 6,9 % 7,3 % 5,7 % 5,8 % 5,4 % 6,6 % 7,5 %
Espagne 8,2 % 8,2 % 7,9 % 10,7 % 9,8 % 8,7 % 9,6 %
France 8,7 % 8,3 % 8,0 % 7,9 % 7,6 % 8,3 % 9,3 %
Grèce 1,7 % 3,6 % 3,9 % 4,1 % 5,3 % 7,8 % 7,4 %
Italie 6,8 % 6,4 % 7,9 % 10,7 % 9,8 % 8,8 % 9,6 %
Pays-Bas 6,7 % 7,7 % 6,6 % 7,3 % 7,3 % 7,4 % 10,5 %
Portugal 14,5 % 8,8 % 7,9 % 5,5 % 9,7 % 8,2 % 11,0 %
Royaume-Uni 8,7 % 6,2 % 8,4 % 10,6 % 9,4 % 9,4 % 12,1 %
Norvège 3,3 % 2,8 % 13,3 % 13,4 % 9,8 % 9,2 % 12,2 %
Suisse 7,6 % 7,8 % 5,8 % 6,3 % 6,4 % 5,7 % 5,9 %
Canada 13,2 % 15,2 % 7,9 % 10,7 % 9,8 % 8,8 % 9,6 %
États-Unis 13,2 % 11,4 % 10,8 % 7,4 % 7,7 % 9,4 % 9,4 %
Japon 26,7 % 20,8 % 21,9 % 20,8 % 20,2 % 15,4 % 15,2 %
Source : OCDE, calculs des auteurs.
OCDE, calculs des auteurs.
La concurrence fiscale en Europe :
tabou ou réalité ?
Après cette présentation des travaux théoriques, la
seconde partie de cet article se propose d’évaluer la
réalité de ces phénomènes à partir de quelques
données quantifiées sur les économies européennes.
En première analyse, deux éléments semblent
témoigner de l’existence de concurrence fiscale.
Tout d’abord, l’observation des taux légaux
d’imposition illustre l’existence de “comportements
stratégiques des États”, qui se traduisent par une
baisse généralisée de ces taux. Il existe certes une
assez forte disparité parmi les taux européens. Mais
il apparaît une tendance à la réduction des écarts et à
la baisse, les pays qui avaient un taux supérieur à
50 % en 1986, l’Allemagne, l’Autriche, l’Irlande et
la Suède, ayant depuis largement réduit ce taux.
Cherchant à expliquer ce mouvement, Gandhof
(2000) souligne l’importance du choix des
États-Unis en 1986 de baisser leur taux d’IS. Il ne
faudrait néanmoins pas négliger l’importance des
préoccupations internes (Guimbert, 2001), comme
celle de favoriser l’investissement ou la neutralité de
l’impôt.
Ce premier indicateur est cependant très imparfait.
D’une part, une baisse du taux légal ne signifie pas
une réduction de la charge fiscale, dans la mesure où
elle peut être accompagnée d’un élargissement de
l’assiette. D’autre part, si la charge fiscale reste
inchangée, de telles réformes (baisse de taux et
élargissement d’assiette) peuvent se justifier par un
critère d’efficacité ou de neutralité fiscale, sans
qu’elle soit un signe de concurrence fiscale. Aussi est
souvent considéré un deuxième indicateur, les
recettes tirées de l’imposition des sociétés : il
s’inscrit en baisse entre 1986 et 1997 dans sept des
quatorze pays considérés. Cette tendance pourrait
témoigner d’une fuite de l’assiette fiscale des pays à
forte fiscalité et/ou d’une réduction effective de la
charge fiscale de ces mêmes pays. Néanmoins, dans
plusieurs pays, les recettes sont en hausse au cours
des dernières années ; ceci vaut également si l’on
observe la structure des recettes fiscales, dans
laquelle la part de l’impôt sur les sociétés a
récemment augmenté.
En fait, ces deux indicateurs sont très largement
insuffisants : la pression fiscale n’est pas qu’une
question de taux légal–mais également d’assiette, de
correction de la double imposition,...–. Denombreux
indicateurs ont, par conséquent, été développés pour
mieux cerner les disparités de pression fiscale pesant
sur les entreprises en Europe : ce panorama montre
que la fiscalité prédispose le contexte européen à une
certaine concurrence fiscale (première section).
Ensuite, nous essayons d’évaluer l’ampleur de cette
concurrence en repérant ses effets : si le lien entre
fiscalité et mouvements des entreprises est
difficilement quantifiable, il n’en reste pas moins
que l’existence de nombreux régimes dérogatoires et
de divers systèmes d’optimisation fiscale témoigne
très probablement d’un certain degré de concurrence
fiscale entre pays industrialisés (deuxième section).
Des disparités selon différents indicateurs de
pression fiscale
Les comparaisons internationales de système
d’imposition sont fort complexes du fait des
spécificités nationales des différents impôts. On peut
distinguer à un niveau très global deux grands types
d’indicateurs : les taux apparents d’imposition,
rapportant des recettes fiscales effectives à leurs
assiettes économiques (type IS / EBE) et les taux
simulés – taux effectifs moyens ou marginaux –
portant sur des investissements fictifs
[19].
Les taux apparents de taxation
La mesure la plus immédiate consiste à comparer le
montant des impôts payés par les entreprises. Pour
corriger des effets de taille, on rapporte souvent ces
recettes au PIB. Cet indicateur, le ratio de recettes
fiscales au PIB, prend en compte les effets de taux et
d’assiette des législations nationales. Ainsi évaluée,
l’imposition des sociétés ne semble pas vraiment
orientée à la baisse depuis le milieu des années
quatre-vingt (hormis en Allemagne, au Japon et en
Norvège).
Néanmoins, l’indicateur est biaisé par des
différences entre pays : l’impôt sur les sociétés
n’impose pas les valeurs ajoutées (dont la somme est
égale au
PIB), mais des bénéfices. Une comparaison
plus pertinente doit prendre en compte les
différences dans le partage de la valeur ajoutée d’un
pays à l’autre. Si, par exemple, on considère que
l’impôt sur les sociétés pèse sur l’excédent brut
d’exploitation (EBE)
[20], il est souhaitable de définir
un ratio de recettes fiscales à l’EBE. Ce deuxième
indicateur isole l’effet des variations de taux et
d’assiette de l’impôt ; autrement dit, le premier
indicateur, IS sur
PIB, est le produit de cet effet et de
l’impact de la variation de l’EBE, dans le partage de
la valeur ajoutée.
Ce nouvel indicateur confirme les conclusions
précédemment énoncées. Néanmoins, le classement
des pays par ordre de pression fiscale est modifié.
Ainsi, l’IS représente une part plus grande de l’EBE
au Royaume-Uni qu’en Italie, alors que c’est
l’inverse si l’on raisonne sur les PIB : en effet, la part
de l’EBE dans le PIB est plus importante en Italie
qu’en Grande-Bretagne.
Pour terminer cette présentation des indicateurs de
taux apparents de taxation, nous considérons trois
approches plus complexes – et donc plus précises,
mais plus difficilement estimables et comparables
d’un pays à l’autre. La première consiste à améliorer
l’estimation tant de la charge fiscale pesant sur les
entreprises que l’assiette sur laquelle elle pèse. Sur
ce dernier point, il s’agit en règle générale de
restreindre l’EBE à l’excédent des seules entreprises
soumises à l’IS (ce qui est particulièrement
important en Allemagne, par exemple, pays où les
entreprises non constituées en sociétés – et soumises
à l’IR – sont très nombreuses). Quant au premier
point, il peut être souhaitable d’élargir le champ de la
charge fiscale à d’autres impôts, comme la taxe
professionnelle en France ou en Allemagne, ou la
taxe foncière. On définit ainsi un taux implicite de
taxation des entreprises, rapport des prélèvements
pesant sur l’activité et l’actif des entreprises à
l’excédent d’exploitation des entreprises soumises à
l’IS.
Tableau 4
recettes d’IS rapportées au PIB
Tableau 4 : recettes d’IS rapportées au PIB
1970 1975 1980 1986 1991 1995 1997
Allemagne 1,3 % 1,0 % 1,4 % 1,7 % 1,1 % 0,5 % 0,9 %
Belgique 1,5 % 1,7 % 1,5 % 1,8 % 1,7 % 2,2 % 2,6 %
Espagne 0,9 % 1,0 % 1,2 % 1,7 % 2,7 % 1,9 % 2,6 %
France 2,1 % 1,8 % 2,0 % 1,9 % 1,7 % 1,9 % 2,4 %
Grèce 0,3 % 0,7 % 0,9 % 1,2 % 1,4 % 2,1 % 2,1 %
Italie 1,7 % 1,6 % 2,3 % 3,7 % 3,6 % 3,5 % 4,2 %
Pays-Bas 2,5 % 3,3 % 3,0 % 3,3 % 3,4 % 3,3 % 4,6 %
Portugal - - - - 2,8 % 2,7 % 3,7 %
Royaume-Uni 2,2 % 1,5 % 2,0 % 3,1 % 3,2 % 3,2 % 3,7 %
Norvège 1,1 % 1,1 % 5,7 % 6,1 % 4,1 % 3,8 % 5,2 %
Suisse 1,6 % 2,1 % 1,6 % 1,9 % 1,8 % 1,8 % 1,9 %
Canada 3,6 % 4,6 % 3,8 % 2,8 % 2,1 % 3,0 % 4,0 %
États-Unis 3,5 % 2,9 % 2,7 % 1,3 % 1,9 % 2,0 % 2,0 %
Japon 3,5 % 2,9 % 3,7 % 3,9 % 3,7 % 2,8 % 2,7 %
Source : OCDE, calculs des auteurs.
OCDE, calculs des auteurs.
Tableau 5
recettes d’IS rapportées à l’EBE
Tableau 5 : recettes d’IS rapportées à l’EBE
1970 1975 1980 1986 1991 1995 1997
Allemagne 5,1 % 4,8 % 7,8 % 7,8 % 5,4 % 2,5 % 3,9 %
Belgique 5,1 % 6,9 % 6,3 % 6,7 % 6,0 % 7,8 % 9,2 %
Espagne 2,4 % 3,0 % 3,6 % 5,1 % 8,3 % 5,4 % 7,7 %
France 7,3 % 8,1 % 10,6 % 8,5 % 7,8 % 8,3 % 10,5 %
Grèce 0,6 % 1,2 % 1,7 % 2,4 % 2,9 % 4,4 % 4,8 %
Italie 4,8 % 5,1 % 6,5 % 10,2 % 10,8 % 9,8 % 11,8 %
Pays-Bas 9,8 % 15,8 % 13,8 % 12,3 % 12,7 % 12,2 % 16,6 %
Portugal - - - - 7,6 % 7,0 % 9,8 %
Royaume-Uni 12,5 % 11,2 % 13,7 % 16,7 % 18,5 % 14,4 % 17,0 %
Norvège 4,7 % 5,9 % 22,5 % 32,5 % 17,5 % 16,1 % 21,2 %
Suisse 6,2 % 9,6 % 7,6 % 10,6 % 13,1 % 11,4 % 11,4 %
Canada 17,7 % 20,4 % 15,6 % 12,6 % 12,0 % 14,7 % 19,6 %
États-Unis 17,2 % 14,3 % 14,3 % 6,0 % 9,5 % 9,2 % 8,8 %
Japon 9,4 % 10,8 % 13,8 % 15,2 % 15,3 % 14,2 % 13,2 %
Source : OCDE, calculs des auteurs.
OCDE, calculs des auteurs.
À nouveau, la hiérarchie des pays est sensiblement
modifiée, la position de la France et de l’Italie se
dégradant. L’analyse de l’évolution de ces taux
révèle également que, sur la période 1986-1997, une
tendance à la baisse s’observe bien en Allemagne et
en Norvège; mais, selon cet indicateur, on l’observe
également au Royaume-Uni et en Suisse alors que
cette tendance n’apparaît plus au Japon.
Ces différentes approches globales ont deux défauts
principaux. Tout d’abord, la construction de
l’assiette économiquement pertinente est complexe
et, partant, difficile à comparer d’un pays à l’autre.
Ensuite, cette assiette est le plus souvent
temporellement non cohérente avec les recettes
fiscales prises en compte : une bonne partie–mais
pas la totalité– des recettes d’une année est en fait liée
aux résultats de l’année précédente.
Tableau 6
taux implicites de taxation des entreprises
Tableau 6 : taux implicites de taxation des entreprises
1970 1975 1980 1986 1991 1995 1997
Allemagne 18,9% 22,4 % 26,9 % 21,2 % 16,5 % 12,0 % 12,7 %
Belgique 26,5 % 41,0 % 43,1 % 27,2 % 24,2 % 29,6 % 32,6 %
Espagne 6,8 % 9,2 % 8,3 % 9,0 % 13,9 % 8,3 % 12,5 %
France 36,1 % 54,9 % 76,1 % 50,4 % 44,6 % 51,4 % 55,1 %
Grèce 1,0 % 2,2 % 3,4 % 5,0 % 6,4 % 9,3 % 10,1 %
Italie 29,1 % 31,4 % 39,9 % 52,7 % 74,7 % 57,9 % 68,0 %
Pays-Bas 20,0 % 32,2 % 26,3 % 20,8 % 22,4 % 21,8 % 29,2 %
Portugal 19,1 % 18,7 % 13,9 % 11,2 % 23,6 % 18,4 % 25,5 %
Royaume-Uni 37,7 % 58,4 % 50,9 % 52,6 % 65,3 % 41,2 % 50,8 %
Norvège 8,8 % 11,4 % 29,9 % 45,8 % 22,3 % 19,9 % 25,8 %
Suisse 18,2 % 26,3 % 22,0 % 29,8 % 40,1 % 29,4 % 28,0 %
Canada 30,7 % 32,4 % 25,1 % 22,2 % 24,7 % 27,1 % 37,3 %
États-Unis 39,8 % 31,7 % 31,2 % 16,1 % 22,9 % 24,2 % 23,8 %
Japon 28,7 % 42,8 % 43,4 % 46,0 % 50,3 % 51,9 % 48,6 %
Source : OCDE, calculs des auteurs.
OCDE, calculs des auteurs.
Tableau 7
taux d’imposition de cas-types d’entreprises (en % de la valeur ajoutée)
Tableau 7 : taux d’imposition de cas-types d’entreprises (en % de la valeur ajoutée)
– entreprises bénéficiaires –
États-Unis
France Royaume-Uni Allemagne Japon
New-York Texas
Total des prélèvements hors IS : 3,1 0,6 2,3 1,5 1,4 3,6
– impôt local sur les sociétés - - - 1,4 - 2,3
– taxe professionnelle 2,9 - 2,4 - - -
– taxe sur les immobilisations 0,2 0,6 0,2 0,1 1,4 1,3
Impôt sur les sociétés national 4,9 3,6 5,5 4,9 5,0 4,1
Total des prélèvements 8,0 4,2 8,2 6,4 6,4 7,7
- entreprises déficitaires -
États-Unis
France Royaume-Uni Allemagne Japon
New-York Texas
Total des prélèvements hors IS : 3,3 1,0 0,7 0,2 1,2 1,4
– impôt local sur les sociétés - - - - - -
– taxe professionnelle 2,9 - 0,4 - - -
– taxe sur les immobilisations 0,4 1,0 0,4 0,2 1,2 1,4
Impôt sur les sociétés national 0,4 - - - - -
Total des prélèvements 3,7 1,0 0,7 0,2 1,2 1,4
Cette analyse fait l’hypothèse d’un coût salarial identique. Législations 1998.
Source : Fouillat (1999)
Fouillat (1999)
Pour éviter ces défauts liés à l’agrégation, une
alternative consiste à calculer des taux moyens
d’imposition en appliquant les législations fiscales à
des cas-types d’entreprises. U ne telle
méghodologie,, appliquée par Fouillat (1999),
souligne le rôle des impôts pesant sur les facteurs de
production (machines, bâtiments,...). En particulier,
la taxe professionnelle en France explique largement
le poids des prélèvements, notamment pour les
entreprises déficitaires.
Une variante de cette approche consiste à calculer la
pression fiscale que supportent effectivement les
entreprises dans plusieurs pays. Pour cela, il faut
disposer de données d’entreprises dans plusieurs
pays. Altshuler, Grubert et Newlon (1998) se livrent
à cet exercice à partir d’un fichier d’entreprises
multinationales américaines. Une tendance à la
baisse relativement marquée apparaît, mais la
dispersion des taux effectifs ne varie pas. Cette
approche est cependant relativement discutable du
fait d’un biais de sélection important dans le type
d’entreprises étudiées : elle est cependant
intéressante pour évaluer l’impact des disparités sur
les arbitrages des entreprises.
Les taux effectifs de taxation
Ces indicateurs microéconomiques permettent de
prendre en compte les règles d’assiette d’imposition
des entreprises. Néanmoins, ils ne considèrent que
l’activité préexistante des entreprises, jamais leurs
nouveaux investissements. Spengel (1999) compare
la pression fiscale que subira un investissement,
défini par sa composition et son rendement au cours
des années suivant sa réalisation, pour un cas-type
d’entreprise, défini par son bilan et son compte de
résultat. L’approche est donc voisine des
précédentes : néanmoins, au lieu de ne considérer
qu’un cas type d’entreprise, elle définit
l’investissement type d’une entreprise type.
Cette méthode calcule le taux d’imposition effectif
moyen qui réduit le rendement d’un investissement
hypothétique, sous l’hypothèse des modalités
habituelles d’imposition de l’entreprise qui réalise
l’investissement. Selon cette méthode, les positions
de la France et, dans une moindre mesure, de
l’Allemagne sont médiocres. On observe, par
ailleurs, une relative convergence des taux
d’imposition, la situation de la France s’améliorant
grâce à la réforme de la taxe professionnelle et à la
baisse du taux d’IS, celle de l’Allemagne bénéficiant
de la baisse du taux d’IS.
Tableau 8
taux effectifs moyens d’imposition (1999)
Tableau 8 : taux effectifs moyens d’imposition (1999)
(1) (2)
Allemagne 32,8 37,0
France 39,9 48,6
Pays-Bas 23,6 31,8
Royaume-Uni 21,0 25,8
États-Unis 30,7 33,8
Notes : (1) imposition au niveau de l’entreprise (2) imposition au
niveau de l’actionnaire.
Source : Spengel (1999)
Spengel (1999)
Toutefois, cette analyse repose assez largement sur le
choix du cas type d’entreprise. Surtout, d’un point de
vue théorique, les analyses sur la localisation des
activités mettent en évidence l’importance d’un
autre indicateur, le coût du capital. On définit ainsi le
taux effectif d’imposition du capital ou
coin fiscal et
social sur le capital comme l’écart entre le
rendement avant et après impôt d’un investissement.
Si ce dernier indicateur est riche de nombreuses
informations, son calcul est complexe dans la mesure
où il dépend du type d’investissement considéré.
Plus précisément, il faut formuler une hypothèse sur
le bien financé (matériel, bâtiment, …), les différents
biens ouvrant droit à des amortissements différents,
et sur les modalités de son financement
(autofinancement, émission d’actions, emprunt),
celles-ci ayant des traitements comptables et fiscaux
différents. Une présentation rapide de la
méthodologie des taux effectifs d’imposition est
présentée en annexe
[21].
Tableau 9
coins fiscaux marginaux sur le capital
Tableau 9 : coins fiscaux marginaux sur le capital
1991 1999
Allemagne 1,0 % 1,2 %
Belgique 1,3 % 1,2 %
Espagne 1,9 % 2,6 %
France 2,1 % 2,8 %
Grèce 0,2 % 1,1 %
Italie 3,1 % 2,3 %
Pays-Bas 2,1 % 2,1 %
Portugal 1,3 % 1,0 %
Royaume-Uni 2,0 % 2,0 %
Norvège 2,3 % 2,0 %
Suisse 1,7 % 1,2 %
Canada 3,8 % 4,3 %
États-Unis 3,0 % 2,4 %
Japon 2,7 % 2,3 %
Lecture : en France, en 1999, le coin fiscal marginal d’un
investissement constitué de machines, de bâtiments et de stocks, et
financé conjointement par autofinancement, par émission d’actions et
par emprunt, est de 2,8 %. Ce coin correspond à l’écart de rendement
entre cet investissement marginal avant (6,2 %) et après impôt
(3,4 %) : le rendement après impôt est choisi de façon à être équivalent
à celui d’un placement en obligations, le taux d’intérêt réel étant de
5 % avant impôt (soit 3,4 % après impôt). En deçà de ce taux de
rendement requis avant impôt (6,2 %), le projet d'investissement ne
sera pas entrepris.
Note : d'autres études se sont attachées à évaluer les coins fiscaux
marginaux relatifs aux années quatre-vingt-dix. Parmi celles-ci, nous
pouvons citer celle de l'OCDE (1991) et celle d'Hugounenq, Le
Cacheux, Madiès (1999).
Source : Bretin (2000).
Bretin (2000).
Depuis les travaux précurseurs de King et Fullerton
(1984), le coût du capital est traditionnellement
évalué comme la charge fiscale pesant sur le
rendement d’un investissement marginal composé
d’un mélange de machines, bâtiments et stocks et
financé à la fois par autofinancement, par emprunt et
par émission d’actions. En outre, l’estimation prend
en compte la fiscalité qui pèse sur l’investisseur,
qu’il perçoive des intérêts, des dividendes ou des
plus-values de son investissement.
Les coins fiscaux marginaux sur le capital ainsi
calculés sont donc assez proches des décisions
d’investissement des entreprises. Leur analyse
montre principalement l’importance des distorsions
entre modes de financement et entre actifs investis.
Ainsi, le mode de financement le plus avantageux est
généralement l’endettement ; cela s’explique
principalement par le fait que les versements
d’intérêts nominaux sont déductibles de l’impôt sur
les sociétés, ce qui a pour effet de réduire
sensiblement les coûts marginaux du capital liés à
l’endettement. En outre, les écarts d’imposition des
catégories d’actifs considérés reflèten t
principalement les différences de régimes
d’amortissement, les machines étant généralement
moins imposées que les bâtiments. Cette analyse
illustre que la taxation du bénéfice des entreprises
s’éloigne nettement de l’optimum décrit dans la
première partie (taxe sur le cash flow).
Néanmoins, comme remarquent Devereux et
Griffith (1998), cet indicateur n’est pertinent que
pour l’évaluation des décisions d’investissement
marginal : une multinationale qui a des filiales dans
différents pays utilise ce coût marginal pour choisir
dans laquelle effectuer un investissement
supplémentaire. En revanche, pour décider une
nouvelle implantation, c'est le taux effectif moyen
d'imposition qu’il y a lieu de considérer et non plus le
coût marginal du capital, car il est alors nécessaire de
prendre en compte les coûts fixes d'exercice de
l'activité.
Cette dernière méthodologie, présentée également
en annexe, est proche de la précédente, mais le
rendement escompté de l’investissement n’est pas
calculé par la méthode comme étant le rendement
marginal, celui pour lequel les gains tirés de
l’investissement sont tout juste égaux à son coût :
dans cette méthode, au contraire, ce rendement est
une hypothèse (on le suppose bien supérieur au
rendement marginal puisqu’il doit couvrir des coûts
fixes). Les mêmes distorsions sont mises en
évidence. Dans ces estimations, la France apparaît en
bas du classement juste devant les Pays-Bas et le
Japon, le classement étant dominé par la Grèce et la
Norvège.
Notons que, dans cette méthode, la prise en compte
de la taxe professionnelle pour la France n’a qu’un
impact limité et fait passer le taux effectif moyen
d’imposition en France de 50,2 % à 53,7 %. Ceci
résulte de la méthodologie. En effet, seul 16 % de la
valeur de l’investissement en machines et en
bâtiments est intégré à l’assiette ; en outre, le taux
moyen de taxe professionnelle retenu est de 20 %. Au
total, un investissement moyen (machines,
bâtiments et stocks) n’est donc que faiblement
imposé au titre de la taxe professionnelle.
Tableau 10
Tableau 10 : taux effectifs moyens d’imposition
des entreprises
[22]
Tableau 10 : taux effectifs moyens d’imposition
des entreprises
1991 1999
Allemagne 38,0 % 46,1 %
Belgique 45,7 % 33,1 %
Espagne 34,9 % 12,1 %
France 45,0 % 50,2 %
Grèce 42,0 % - 9,6 %(22)
Italie 40,4 % 27,3 %
Pays-Bas 58,4 % 50,4 %
Portugal 39,1 % 25,9 %
Royaume-Uni 16,5 % 19,0 %
Norvège 22,1 % 8,4 %
Suisse 45,9 % 32,0 %
Canada 34,0 % 42,6 %
États-Unis 39,1 % 49,2 %
Japon 53,5 % 52,1 %
Maximum 58,4 % 52,1 %
Médiane 40,4 % 33,1 %
Minimum 16,5 % - 9,6 %
Cœur UE 40,7 % 37,7 %
Périphérie UE 38,7 % 9,5 %
Source : Bretin (2000).
Bretin (2000).
A priori, ces deux dernières méthodes sont les plus
pertinentes p uisqu’elles s’approchen t du
raisonnement tenu par un investisseur. Néanmoins,
elles présentent le défaut de ne pas tenir compte de
tous les mécanismes d’optimisation à la disposition
de l’investisseur. Tout d’abord, on considère le
même investissement moyen d’un pays à l’autre,
alors que la fiscalité introduit des distorsions qui
impliquent que l’investisseur choisira un mode de
financement, voire une structure d’actifs, optimisé.
Ensuite, par définition, cette méthode ne prend pas
en compte les incitations spécifiques à
l’investissement et les dérogations négociées avec
les administrations fiscales. Enfin, bien que la
méthode des taux effectifs d’imposition permette
d’intégrer l’imposition du revenu des personnes
physiques afin de déterminer la pression fiscale
totale pesant sur un investissement donné, on peut
s’interroger sur la pertinence de cette prise en
compte dans le cas d’investissements réalisés par des
multinationales. En effet, ayant accès à l’ensemble
des marchés mondiaux de capitaux pour se financer,
le coût du capital levé par ces sociétés n’est
probablement pas déterminé par la fiscalité des
personnes dans le pays de l’investissement.
Finalement, le principal intérêt de ces
méthodologies est de pouvoir prendre en compte
précisément les spécificités des investissements
transnationaux. En effet, il est possible d’évaluer le
coin fiscal ou le taux effectif moyen d’imposition de
l’investissement d’une société-mère dans une de ses
filiales à l’étranger. En plus des éléments purement
nationaux, ces indicateurs prennent en compte les
conventions fiscales bilatérales : globalement, on
distingue les pays qui imposent le bénéfice mondial
mais qui, en contrepartie, accordent un crédit
d’impôt aux taxes acquittées à l’étranger (les
États-Unis ou le Royaume-Uni par exemple) des
pays qui n’imposent pas le bénéfice tiré des filiales
étrangères jusqu’à ce qu’il soit rapatrié (la France ou
l’Allemagne par exemple). À cet égard, il apparaît
que les conventions fiscales internationales ont des
effets très divers selon le pays de la société-mère.
Tableau 11
classement, en termes de taux effectifs
moyens d’imposition, du territoire français au sein de
l’UE en fonction du pays d’origine de la société-mère
qui décide d’implanter une filiale dans l’un des quinze
pays de l’UE
Tableau 11 : classement, en termes de taux effectifs
moyens d’imposition, du territoire français au sein de
l’UE en fonction du pays d’origine de la société-mère
qui décide d’implanter une filiale dans l’un des quinze
pays de l’UE
Pays d’origine de la société-mère Classement du territoire français
qui décide d’implanter une filiale au sein des quinze pays de l’UE
dans l’un des pays de l’UE susceptibles d’accueillir la filiale
Allemagne 14/15
Autriche 13/15
Belgique 14/15
Danemark 13/15
Espagne 14/15
Finlande 14/15
France 13/15
Grèce 10/15
Irlande 14/15
Italie 14/15
Luxembourg 13/15
Pays-Bas 13/15
Portugal 11/15
Royaume-Uni 14/15
Suède 13/15
Lecture : dans le cas où une multinationale, dont la société-mère est
italienne, décide d’implanter une nouvelle filiale dans l’un des quinze
pays européens, la France arrive en quatorzième position si l’on
compare les taux effectifs moyens d’imposition des quinze pays de
l’UE susceptibles d’accueillir la nouvelle filiale.
Note : les taux effectifs sont calculés à partir de la législation fiscale de
1999 et sur la base d’une hypothèse de rendement de l’investissement
égal à 20%.
Source : calcul des auteurs.
calcul des auteurs.
Des disparités, mais de quelle ampleur ?
L’éventail des méthodologies et des résultats est a
priori déconcertant. Ainsi, en rapportant neuf
indicateurs à leur médiane au sein des pays de
l’OCDE, on note combien il est difficile d’ordonner
ces pays du plus au moins favorable fiscalement pour
les entreprises (graphique 1). Il faut toutefois bien se
garder de mettre toutes ces approches sur le même
plan. Des deux principales optiques présentées
ci-dessus, on peut retenir les deux points suivants.
Tout d’abord, les taux apparents d’imposition, les
indicateurs les plus courammen