2002
Économie et Prévision
Calcul économique et incertitude socio-politique : une procédure d'évaluation des projets publics
Robert Kast
[(*)]
Stéphane Luchini
[(**)]
Les processus de décision publique possèdent une double dimension. Ils doivent à la fois tenir compte d’aspects
économiques et du contexte socio-politique dans lequel ils s’inscrivent. Privilégier l’une des deux dimensions conduit
nécessairement à des inefficacités. Nous construisons dans cet article une procédure d’évaluation expérimentale en deux
étapes, fondée sur deux théories économiques, qui permet d’évaluer les bénéfices d’un projet public donné en tenant
compte des aspects socio-politiques.Mots-clés :
décision publique, consentements à payer, théorie de l’évaluation des actifs financiers, économie expérimentale.
Public choice processes have two dimensions, in that they must take account of economic aspects and the socio-political
context in which they occur. Privileging one of the two dimensions inevitably leads to inefficiencies. The authors set out a
two-stage experimental evaluation procedure based on two economic theories to evaluate the benefits of a given project
taking socio-political aspects into account.Keywords :
public choice, willingness to pay, capital assets pricing model, experimental economics.
Les auteurs remercient le rapporteur anonyme pour ses remarques et suggestions ainsi que les participants aux Journées d’Économie
Publique de l’AFSE à Marseille (2000) et du Colloque de l’ASSET à Lisbonne (2000). Les auteurs rendent hommage à la mémoire de
Louis-André Gérard-Varet. Cet article fait partie d’une recherche effectuée dans le cadre du programme de recherche PRIMEQUAL.
Les processus de décision publique possèdent une double dimension. Ils doivent à la fois tenir
compte d'aspects économiques et du contexte socio-politique dans lequel ils s'inscrivent.
Privilégier l'une des deux dimensions conduit nécessairement à des inefficacités. Nous
construisons dans cet article une procédure d'évaluation expérimentale en deux étapes, fondée
sur deux théories économiques, qui permet d'évaluer les bénéfices d'un projet public donné en
tenant compte des aspects socio-politiques.
Les processus de décision publique possèdent une
double dimension. Ils doivent à la fois tenir compte
d'asp ects économiques et d u contexte
socio-politique dans lequel ils s'inscrivent. Nous
considérons dans cet article le problème de décision
concernant la mise en œuvre d'un projet donné à
caractère public. Nous nous référerons souvent à une
infrastructure routière, comme base d'exemple, ou à
l'aménagement d'un parc naturel, mais notre propos
concerne aussi bien un programme de prévention
d'un risque sanitaire ou environnemental, la création
de nouvelles structures de formation des jeunes, etc.
Un projet public est décidé par les instances
politiques dans l'objectif affiché d'améliorer le
bien-être de la population, sous des contraintes de
budget ou, plus exactement, sous la contrainte que le
budget nécessaire soit dégagé, ex-post, par les
moyens constitutionnels de financement (impôts
nationaux, taxes locales, péages, etc.).
Dans ses grandes lignes, le problème ressemble à un
problème de décision classique susceptible de se
résoudre selon le programme d’optimisation d'un
critère (représentant le bien-être de la population)
sous une contrainte de budget. Il apparaît
immédiatement que la ressemblance avec un
problème que la théorie de la décision individuelle
nous a appris à analyser et résoudre n'est que
lointaine. En premier lieu, en théorie de la décision,
le critère à optimiser est supposé représenter le
comportement individuel d'un décideur face aux
conséquences engendrées par ses propres décisions.
S'agissant d'un projet public, les conséquences des
décisions affectent un ensemble d'individus.
Chacun, s'il était décideur, pourrait avoir un critère
représentant ses préférences, mais la science
économique a montré qu'on ne pouvait pas trouver de
critère collectif qui respecte des conditions
minimales de cohérence avec ceux des individus
(Arrow, 1951). En second lieu, l'identification des
conséquences possibles d'un projet public suscite
une difficulté du fait de la diversité des perceptions
parmi les individus et des controverses qu'elles
entraînent. Afin de contourner ces deux difficultés,
le Calcul Économique propose que l'on évalue
l'ensemble des conséquences possibles d'un projet
sous forme d'un bénéfice monétaire global afin de le
comparer à la somme des coûts, exprimés en termes
monétaires. Dans cette version simplifiée du
problème, la décision optimale correspond à celle
qui présente le meilleur bénéfice net, ou bien, s'il
s'agit d'un projet isolé, si son bénéfice net est
supérieur à zéro.
On comprend que les sciences sociales autres
qu'économiques émettent quelques réserves quant à
l'utilisation du calcul économique comme méthode
de décision publique : l'aspect politique, intégrant les
composantes sociologiques, psychologiques,
culturelles, etc., du problème a disparu. En effet, on
ne dispose généralement pas d'une analyse qui
permette d'en retrouver la trace dans le calcul du
bénéfice global. Nous proposons dans cet article de
conserver l'aspect simplifié du Calcul Economique,
tout en explicitant deux aspects du comportement
des individus. Le premier est celui d'un
consommateur individuel face à un bien, qu'il soit
marchand ou public, le second est celui d'un citoyen
plongé dans une société organisée. La représentation
des comportements des consommateurs nous permet
d'évaluer les impacts économiques du projet tels
qu'ils seraient perçus par des individus isolés. Nous
abordons les aspects socio-politiques qui
interviennent dans les choix publics sans chercher à
les analyser. Nous proposons de les traiter comme un
aléa global qui pèse sur les bénéfices escomptés, la
difficulté étant alors d'évaluer l'importance de cet
aléa. Notre approche peut être vue comme duale de
celle, couramment observée dans la pratique, de
décideurs publics intégrant de manière informelle
des données économiques dans un processus de
décision essentiellement politique.
Les deux histoires qui suivent illustrent certaines des
intuitions qui guident notre approche. Il s'agit, dans
les deux cas, de la construction d'un tunnel à péage
délestant la traversée d'une villepar des automobiles.
Le premier a été construit dans la constellation du
Lion, l'autre sur la planète Mars. Dans le premier cas,
l'évaluation des impacts sur les individus a prévalu.
Une enq uête a permis de détermin er les
consentements à payer des habitants ; à partir de
ceux-ci, le calcul du péage a été effectué en tenant
compte des coûts de construction et d'entretien sur
une période donnée. Le calcul était juste, étant
données les informations disponibles, mais les
usagers, face aux 3 depéage, ont été assez nombreux
à le trouver trop élevé pour s’organiser et boycotter le
péage et le tunnel jusqu'à ce qu'on leur en concède la
gratuité. En conséquence de quoi, les coûts ont du
être amortis par l'impôt, ce que les habitants des
autres villes, s'ils l'avaient su, auraient trouvé
injuste.
Sur Mars, les mêmes consentements à payer ont été
calculés, mais le péage a été établi à 1,5 . Certains
usagers n'ont pas manqué de le trouver trop cher,
mais ils n'ont pu réunir une force sociale suffisante
pour le boycotter. Les coûts ont été amortis sur une
plus longue échéance et avec un recours moindre à
l'argent public. Comment justifier le choix des 1,5
alors que le calcul donnait 3 ? Comment justifier le
facteur 1/2 par lequel on a multiplié le péage calculé
sur la base des consentements à payer ex ante ?
Ne retenons de cette historiette que les questions de
méthodes qu'elles posent, sans prendre en
considération les jugements de valeur (éthique et
économique
[1] ) que l'on peut porter sur l'usage des
manifestations de mécontentement dans un cadre
constitutionnel. Les décideurs publics de Mars, sans
doute avertis par l'expérience sur le Lion, ont jugé
qu'il y avait une chance sur deux pour que le péage
soit refusé
ex-post. Ils ont donc choisi comme
équivalent certain de cette loterie dont les paiements
futurs étaient soit 3 , soit 0, la valeur moyenne.
Penser à l'acceptabilité ex-post d'une décision
publique en termes d'une loterie peut paraître le fait
d'un comportement particulièrement cynique, la
manière dont cela a été fait sur Mars le serait en effet
si aucune justification du facteur 1/2 n'était
proposée. Notre objet n'est pas de justifier le choix
d'un niveau de péage mais de présenter différents
éléments d'analyse qui rendent le calcul, ex ante, du
bénéfice global éthiquement plus acceptable. Nous
retenons le principe qui consiste à pondérer les
résultats du calcul des impacts purement
économiques afin de tenir compte d'une incertitude
sur l'importance des facteurs socio-politiques
négligés, mais nous en proposons une méthode de
calcul théoriquement fondée.
En dernier recours, le décideur politique ne peut pas
faire moins que de considérer comme incontrôlable
l'acceptabilité ex post des décisions prises.
L'acceptabilité désigne ici le fait que, dans les
contraintes définies par la Constitution, le public
accepte les décisions après qu'elles aient été prises : il
paie le péage, il reconduit le gouvernement en place,
il ne coupe pas la tête du roi, etc. Le comportement
des politiques qui consiste à considérer que
l'acceptabilité est aléatoire est donc justifié en ce
sens. En revanche, nous allons montrer qu'il serait
inefficace de mesurer cet aléa par une probabilité a
priori, attribuée aux différents événements sur la
base d'une évaluation subjective. La mesure que
nous proposons n'est pas une probabilité, au sens où,
dans un mécanisme aléatoire, des fréquences
peuvent être observées dont on déduit la probabilité
des événements, ni au sens de la représentation d'un
jugement de vraisemblance subjective sur ces
événements (à la de Finetti-Savage). Il s'agit d'une
mesure de l'importance relative qu'attribue le public
au fait que lui-même, ensemble complexe
d'individus interagissant dans le cadre de la
Constitution qui régit la vie socio-politique, accepte
ou non la réalisation du projet. L'existence, l'emploi
et la manière de calculer cette mesure se fondent sur
une branche de la science économique qui s'intéresse
aux problèmes d'évaluation collective des risques : la
théorie de l'évaluation des actifs financiers.
Pour arriver à ce stade de la décision publique, à
savoir commen t pond érer les d ifférentes
éventualités de rejet ou non d'un projet et de son
financement,
ex post, il faut toutefois être capable de
justifier que le calcul,
ex ante, des bénéfices et des
coûts soit lui-même fondé. Celui-ci peut-être obtenu
par différentes méthodes, toutes, d'une manière ou
d'une autre, consistant à rapprocher les avantages (ou
dommages), consécutifs au projet, de biens négociés
(marchands). Des biens négociés ont un prix, à un
instant donné dans une situation donnée : c'est le prix
d'équilibre du marché des biens de consommation (y
compris le travail et le loisir). Ces prix sont cohérents
avec ceux qui s'établissent sur d'autres marchés,
notamment le marché des risques
[2] qui donne une
évaluation de la monnaie future selon les aléas qui
touchent la production, la vie politique et bien
d'autres éléments non contrôlés. Cette cohérence
entre les prix des différents marchés organisés, qui
ressort clairement dans le modèle de l'Équilibre
Général, est fondamentale pour notre approche.
Cependant, dans le cas des biens publics, il n'existe
pas, en général, de marché, donc de système de prix
susceptible de nous renseigner sur les bénéfices
engendrés par un projet public donné. L'enjeu
consiste alors à proposer des méthodes permettant de
fournir des indicateurs de valeur utilisables dans une
décision publique. À cette fin, différentes méthodes
d'évaluation des préférences des agents en l'absence
de marché ont été développées. Ces méthodes
peuvent être groupées en deux catégories : celle
reliée à l'observation des comportements et des
décisions (préférences révélées) et celle issue de
réponses à des situations hypothétiques (évaluation
contingente et jeux d'enchères). Dans la seconde
catégorie, on questionne directement, dans des
enquêtes, les individus sur leur consentement à payer
(CAP) pour la création ou la modification
(hypothétique) d'un bien public. Nous privilégions
cette seconde catégorie et plus précisemment la
méthode d'évaluation contingente.
Le bénéfice d'un projet sera alors considéré comme
la somme des consentements à payer individuels. Il
ne s'agit pas d'une agrégation supposée représenter le
comportement d'un individu moyen, mais bien de la
somme de chaque (type de) consentement à payer,
c'est-à-dire le bénéfice financier total du projet pour
le public. Ces consentements à payer sont obtenus,
comme nous l'avons dit, sur la base d'enquêtes.
Celles-ci placent les personnes enquêtées dans la
situation où le projet aurait été réalisé, dans une
situation hypothétique future qui leur permette de
comparer les bénéfices (ou les dommages) qu'ils en
retirent individuellement avec d'autres biens qui
contribuent à leur satisfaction (leur utilité). La
situation hypothétique est construite de manière à ce
que l'individu se concentre sur les aspects purement
économiques à l'exclusion de considérations
socio-politiques.
Nous construisons dans cet article une procédure
d'évaluation expérimentale en deux étapes qui
permet d'évaluer les bénéfices d'un projet public
donné en tenant compte des aspects socio-politiques.
Dans une première étape, nous proposons
d'appliquer une version de la méthode d'évaluation
contingente pour évaluer les bénéfices futurs
(exprimés en termes de consentements à payer) du
projet. Nous nous restreignons à un seul scénario par
souci de simplicité, mais la prise en compte de
plusieurs scénarios qui donneraient des bénéfices
aléatoires ne pose pas de problème. Toujours par
souci de simplicité, nous supposons les coûts connus
avec certitude. Nous obtenons donc, pour chaque
individu, le bénéfice net du projet si celui-ci était
réalisé. La somme de ces bénéfices individuels est
considérée comme le bénéfice financier total attendu
du projet public réalisé.
Dans la seconde étape, nous proposons une
évaluation globale (publique) de la réalisation du
projet, celui-ci étant considéré comme un actif
financier dont les paiements sont, soit le bénéfice net
public, si le projet est accepté par la population, soit
zéro (pour simplifier) s'il ne l'est pas. Cette
évaluation est réalisée à partir de prix d'actifs
financiers échangés sur un marché expérimental sur
lequel interviennent les individus enquêtés dans des
conditions qui vérifient les hypothèses de la théorie
de l'évaluation des actifs financiers.
Dans une première partie, nous présentons les
principes d'évaluation des biens non-marchands.
Nous montrons que la méthode d'évaluation
contingente, sans être exempte de reproche, permet
d'évaluer les consentements à payer individuels sur
la base d'enquêtes. Dans une seconde partie, nous
décrivons sur quel principe d'efficacité repose notre
procédure. Enfin, dans une troisième partie, nous
proposons une méthode d'évaluation des risques
socio-politiques inhérents à toute décision publique,
seconde étape de notre procédure.
Évaluation des biens non-marchands
Intégrer dans la décision publique des impératifs
économiques nécessite de prendre en compte les
bénéfices et les coûts, sous forme monétaire,
engendrés par le projet en cause. Une solution
consiste à bâtir une décision publique sur la base des
intérêts personnels de chacun concernant le projet
public. Pour aller dans dans cette direction, on
procède à une extension de la théorie du
consommateur, en l'appliquant aux biens publics.
Cette extension est l'objet de la première section.
Dans la seconde section, nous présentons et
discutons la méthode d'évaluation contingente.
Des biens non-marchands aux biens marchands
Comment est-il possible, sur la base de la théorie du
consommateur, d'inférer des valeurs monétaires
pour des biens publics qui ne font pas l'objet
d'échanges marchands et pour lesquels il n'existe pas
de prix susceptible de renseigner sur leur valeur ?
Nous adoptons pour cela un cadre formalisé
relativement simple. Celui-ci nous permet de mettre
en évidence les principes essentiels qui guident
l'analyse économique lorsqu'elle s'attache à évaluer
des biens publics. Dans un second temps, nous
présentons de manière détaillée un instrument
d'évaluation particulier : la méthode d'évaluation
contingente.
Dans cette formalisation simple, le consommateur
est confronté à un espace des biens composés de n
biens marchands et de l biens publics. Les biens
publics sont tels que les quantités disponibles pour
ces biens sont identiques pour tous les individus.
Ainsi, une augmentation de quantité d'un bien public
particulier vaut pour l'ensemble des agents. Le
principe fondateur consiste à identifier la valeur d'un
bien pour un individu à la satisfaction (l'utilité) qu'il
lui procure et à étendre ce principe aux actifs publics.
Si l'on accepte ce postulat, l'utilité d'un individu
dépend de sa consommation de biens marchands
mais également des quantités disponibles de biens
publics. En premier lieu, on représente une fonction
d'utilité d'un individu i comme :
où Xi est le vecteur de n biens marchands et Z est le
vecteur des l biens publics. Comme dans la théorie
classique du consommateur, on représente le
comportement des individus par un programme de
maximisation d’une utilité qui conduit à un choix
parmi les biens marchands (les individus ne
contrôlent pas le niveau de provision de biens
publics). On ramène alors les choix d'un
consommateur i au programme d'optimisation
suivant :
où P est un vecteur de prix et Yi son revenu. Le
programme d'optimisation sous contrainte de revenu
conduit à définir les fonctions de demande
classiques :
où l'exposant k indique le kième bien marchand. Sur la
base de ces fonctions de demande, nous pouvons
maintenant définir la fonction d'utilité indirecte d'un
individu i comme :
dans laquelle l'utilité est représentée comme une
fonction des prix, du revenu et également, dans notre
cas, des biens publics.
Supposons maintenant qu'au moins un des éléments
de Z s'accroisse, sans qu'aucun des autres éléments
ne décroisse (et aucun changement de prix et de
revenu). Soit Z0 le vecteur initial des biens publics.
On considère un vecteur Z1 pour lequel il y a eu un
accroissement d'un seul élément. On peut alors écrire
l'inégalité (vectorielle) Z Z 1 0 > et
La mesure de la variation compensatrice de la
modification de bien-être (d'utilité) s'écrit en termes
de la fonction d'utilité indirecte comme :
où la variation compensatrice est le montant de
monnaie C qui, s'il est prélevé auprès de l'individu
après le changement du vecteur des biens
environnementaux de l'état Z0 à Z1, le laissera à un
niveau de bien-être identique à celui qui prévalait
avant le changement. Cette variation compensatrice
peut être considérée comme le consentement à payer
pour l'accroissement d'un bien public particulier du
vecteur Z.
En d'autres termes, le consentement à payer
correspond à la diminution du revenu qui laisse le
niveau initial d'utilit é inchangé après
l'accroissement de quantité ou de niveau de qualité
d'un bien public. Dans le cas idéal où il n'y a pas de
rivalités d'usage, la valeur de l'accroissement d'une
composante d'un bien donné est obtenue par
l'agrégation des consentements à payer individuels :
Cette analyse conduit donc à associer aux biens
publics une valeur monétaire compatible avec les
prix des biens de consommation. Une fois le cadre
théorique posé, reste la question des méthodes
pertinentes pour évaluer les consentements à payer,
CAP. En réponse à cette question, deux types
i d'approche sont concevables. La première approche
est fondée sur les méthodes d'évaluation dites
indirectes. La démarche consiste pour ces méthodes
à évaluer les bénéfices du projet public sur la base de
consommations effectives de biens échangés. À titre
d'exemple, on peut considérer le fait de prendre sa
voiture, ou tout autre moyen de transport payant,
pour se rendre sur un site naturel. Cette relation entre
biens marchands et b iens p ublics (ici,
environnementaux) peut aussi bien être illustrée par
l'achat de fenêtres à double vitrage pour se protéger
contre le bruit. Ces relations identifiables entre biens
marchands et biens non-marchands constituent les
fondements des méthodes fondées sur les
préférences révélées : la méthode des coûts évités
comptabilise les coûts marchands engendrés par une
pollution particulière ; la méthode des coûts de
transport évalue les valeurs d'usage d'un site en
quantifiant les dépenses de transport engagées pour
se rendre sur le site (on doit ses fondements à
Hotelling, 1947); la méthode des coûts de protection
quantifie les dépenses de protection contre une
baisse de qualité de l'environnement (voir par
exemple Blomquist, 1979, ou Dardis, 1980, sur le
sujet) ; la méthode des prix hédonistes conduit des
analyses comparées de prix d'habitations pour
lesquelles seule la composante environnementale est
différente (voir Ridker et Henning, 1967, pour une
première application à la pollution de l'air).
L'analyse des relations de substitution ou de
complémentarité entre des biens marchands et des
biens environnementaux permet par l'observation
des premiers d'estimer le prix implicite des seconds.
Le choix de la méthode mobilisée relève ensuite des
particularités des situations étudiées.
Il existe cependant des situations dans lesquelles il
n'est pas possible de se référer à des consommations
de biens négociés pour évaluer les bénéfices générés
par le projet public. En premier lieu, les méthodes
indirectes permettent d'évaluer des bénéfices reliés à
des usages effectifs des biens. Il existe pourtant des
cas où les valeurs en cause ne sont pas uniquement
des valeurs d'usage mais des valeurs de non-usage.
Dans ces situations, il n'existe pas de marchés de
biens de consommations dont on puisse déduire des
prix implicites pour évaluer les bénéfices.
En second lieu, dans le cadre que nous nous sommes
donné, les bénéfices du projet public doivent être
évalués avant que la décision de mise en œuvre ne
soit prise. Dans ces conditions, il n'est pas toujours
possible, si des projets publics comparables n'ont pas
été réalisés, d'évaluer les bénéfices du projet en
cause. Confrontés à cette incapacité d'identifier dans
toutes les situations des usages, ou plus largement,
des pratiques, les économistes mobilisent de manière
croissante un instrument d'évaluation spécifique : la
méthode d'évaluation contingente. Les principes sur
lesquels elle est fondée sont présentés dans la section
suivante.
La méthode d'évaluation contingente
La méthode d'évaluation contingente consiste à
interroger directement les individus par le biais
d'enquêtes. Il s'agit d'évaluer, à l'aide de questions
appropriées, combien les individus sont prêts à payer
ex-ante pour une modification donnée (quantitative
ou qualitative) d'un bien public, environnemental
par exemple. Parce que cette modification est
évaluée alors qu'elle n'est pas réalisée, les individus
sont placés dans une situation hypothétique et les
réponses obtenues sont des intentions. Cette
situation se présente sous la forme d'une transaction
sur un marché hypothétique entre un individu et,
généralement, un décideur public. On se doit alors de
décrire un marché hypothétique "aussi crédible que
possible" (Mitchell et Carson, 1989, p.3).
Pratiquement, on construit un scénario qui décrit
l'ensemble des informations nécessaires à l'individu
pour que sa déclaration traduise ce qui pourrait
résulter pour lui d'un choix effectif face à une
transaction sur un marché. Dit autrement, l'individu,
confronté à une transaction hypothétique, doit agir
comme un consommateur face à un bien marchand.
Ceci constitue la condition sine qua non pour que les
consentements à payer puissent être interprétés
comme des variations compensatrices desquelles
découle, après agrégation, la décision publique.
Ainsi, dans la majorité des cas, la question centrale
peut ne pas être de fournir une définition effective de
la politique publique à mettre en œuvre mais bien de
donner à cette transaction hypothétique une
crédibilité au regard de l'individu enquêté. De la
sorte, l'efficacité de cette méthode repose sur
l'obtention de révélations de consentements à payer
s'apparentant au mieux à une transaction de nature
marchande (Arrow et alii., 1993). En d'autres
termes, les individus se livrent à un arbitrage qui doit
être cohérent avec les prix des biens négociés.
À titre d'exemple, Claeys-Mekdade et alii (1999)
montrent qu'un mode de paiement par péage est
pertinent pour évaluer des bénéfices délivrés par
l'hydrosystème camarguais alors que le financement
de la préservation des s ites naturels est
généralement, en France, financé par des taxes. Dans
un autre ordre d'idée, Chanel et alii (2000) ramènent
la mise en œuvre d'une politique publique de
réduction de la pollution de l'air à une décision
d'ordre privé (un déménagement dans un site moins
pollué) pour évaluer les bénéfices retirés par la
population. Afin de garantir des révélations de
consentements à payer compatibles avec les prix des
biens échangés (et aussi des prix observés sur les
marchés financiers), on peut être amené à définir une
transaction hypothétique décontextualisée, non
conforme à la décision publique qui sera
effectivement mise en œuvre. La réalisation d'une
évaluation contingente est alors soumise à un
arbitrage entre contexte hypothétique pertinent et
contexte réel de réalisation de la politique publique
en cause. Si tel était le cas, quel est le statut des
montants monétaires obtenus ? La procédure
d'évaluation, que nous présenterons dans la
troisième partie, se propose de réconcilier des
évaluations monétaires décontextualisées et la prise
en compte de facteurs socio-politiques propres au
projet public envisagé vu dans sa totalité. Nous
allons préciser sur quel principe d'efficacité repose
cette procédure.
La première étape de notre méthode d'évaluation qui
consiste à évaluer un bien non-marchand sur la base
des consentements à payer des individus s'inscrit,
comme nous l'avons montré dans la partie
précédente, dans le cadre général du Calcul
Économique. Cette première étape est soumise aux
limites classiques de validité du Calcul Économique.
La procédure d'évaluation précédente, parce qu'elle
est décontextualisée, permet de considérer que les
individus n'intègrent pas, dans leur évaluation, des
éléments sociaux et éthiques, lorsqu'ils révèlent leur
consentement à payer. De même, ces évaluations
écartent la prise en compte des incertitudes
concernant le futur. C'est pourquoi, le même individu
qui aurait déclaré consentir à payer 3 , ou plus, si le
projet avait été réalisé dans la situation que lui a
décrite l'enquêteur, peut fort bien, confronté au
péage, dans la situation réelle où il se trouve alors et
conscient des forces sociales en présence, refuser de
le payer parce qu'il sait, par exemple, qu'une
association le soutient.
Aussi, l'évaluation du bénéfice financier total doit
prendre en compte une incertitude sur les
consentements à payer calculés. Cette incertitude
correspond à la boîte noire à laquelle fait face tout
décideur public qui a pris conscience que la
population concernée par un projet ne réagit pas de
manière déterministe (bien qu'elle puisse le faire de
manière déterminée !) aux décisions que l'on prend
pour elle.
Nous proposons une méthode de calcul du bénéfice
financier total qui ait l'ambition de tenir compte de
facteurs socio-politiques. Ces facteurs sont
introduits sous la forme d'un aléa sur l'acceptabilité
ex post du projet public. Si l'évaluation du risque
introduit par cet aléa est construite d'une manière
cohérente avec celle des bénéfices obtenus dans la
première étape, elle doit amener à des décisions
efficaces dans le sens suivant : si un individu ou un
groupe de pression mettait en cause la décision prise
sur la base d'une autre évaluation du risque, on
pourrait lui montrer, et lui donner le moyen, grâce au
projet public et des instruments financiers, d'obtenir
un bénéfice financier total supérieur à celui qu'il
aurait obtenu si la décision avait été prise sur la base
de sa propre évaluation du risque.
L'efficacité de notre procédure repose sur la
rationalité individuelle dans des marchés
concurrentiels : si un bien x a une valeur future X et si
K est son prix présent, l'achat de tout bien ′x ayant la
même valeur future X mais ayant un prix ′K supérieur
à K est une décision dominée par celle qui consiste à
acheter le bien x. En effet, en achetant le bien x, on
pourra le revendre au prix X et acheter ′x en ayant
réalisé un bénéfice ′−K K. Le principe s'applique
aussi bien dans le cas où x est un contrat dont les
paiements futurs sont représentés par une variable
aléatoire X et dont le prix présent est K. L'application
du principe à un autre contrat ′x dépendra d'une
définition de l'identification de deux variables
aléatoires (par exemple espérance-variance ou
paramètres des processus).
Concernant un bien x'qui n'est pas négocié mais dont
le bénéfice futur que l'on en dégagera est supposé
être égal à X, la décision de l'acquérir ne peut se faire
qu'au coût K. En effet, si ce bien est évalué, sur la base
d'un critère individuel, à une somme présente ′K
supérieure à K, on obtiendra un bénéfice futur
supérieur à celui obtenu en acquérant
′ + ′− +x X K K r: ( )( )1, où r est un taux d'escompte
de marché. Si ′K est inférieur à K, on ne devra pas non
plus l'acquérir puisqu'en empruntant la somme
K K− ′ au taux r, on pourra acheter une quantité
supplémentaire( ) /K K K− ′ du bien x en obtenant un
bénéfice futur :
nécessairement égal (ou supérieur) à X. En effet,
puisque r est un taux sans risque de marché, il est égal
(ou inférieur) au taux de rendement d'un bien (qui
peut être risqué) :
L'utilisation, dans le calcul, d'un taux d'escompte de
marché plutôt que d'un taux individuel exprimant la
préférence pour le temps est justifiée par un
raisonnement identique.
L'efficacité de notre méthode en deux étapes relève
alors de la pertinence du rapprochement que nous
faisons entre des biens et des contrats négociés et des
biens ou des contrats qui ne le sont pas, à l'aide de
méthodes d'enquête et d'économétrie sur leurs
résultats, complétés par des méthodes d'économie
expérimentale. Le cadre de référence n'est donc plus
le modèle d'équilibre général comme c'est
généralement le cas pour la méthode d'évaluation
contingente mais celui de l'équilibre général avec
actifs financiers (Arrow 53).
Évaluation des risques socio-politiques
Les fondements de l'évaluation
S'il était réalisé, le projet donnerait des bénéfices
nets à chaque individu selon les résultats du calcul
fait dans la première partie. La population, dans son
ensemble, peut donc considérer que la réalisation du
projet correspond à un actif financier dont le
rendement est la somme des bénéfices nets des
individus qui la composent, si le projet est accepté.
S'il ne l'était pas, le rendement de cet actif serait zéro.
Nous remplaçons alors le problème de décision de
réalisation ou non du projet par un problème
d'évaluation d'un actif dont les paiements sont
aléatoires. Nous n'évoquons pas par là un aléa bien
déterminé, ce qui serait le cas si "l'acceptabilité du
projet" avait une loi de probabilité connue. Le
caractère aléatoire relève ici de nombreux facteurs,
parmi lesquels les erreurs d'évaluation dues à la
première partie de la méthode, l'occurrence de chocs
exogènes et, surtout, le doute concernant la décision
qui est la "bonne". C'est ce doute que nous avons
exprimé précédemment comme "l'acceptabilité du
projet", ex post, par la population. La décision est
alors identifiée par la loterie :
Si le caractère aléatoire du bénéfice était
naturellement mesurable, par exemple parce qu'il
serait fonction d'une variable observable dont on
connaît la loi, on pourrait en calculer un équivalent
certain. On pourrait être tenté d'en prendre la valeur
moyenne pour cette loi, ou une pondération
moyenne-variance, ou encore un équivalent certain
déduit d'une utilité espérée des bénéfices. Selon le
principe de rationalité présenté dans la partie
précédente, cet équivalent certain devrait être le coût
de formation d'un portefeuille d'actifs financiers,
dont la variable aléatoire des paiements serait
identique (identifiée, en fait) à celle qui représente le
bénéfice.
L'utilisation de ce coût de formation du portefeuille
de réplication repose sur la théorie
microéconomique de l'évaluation des actifs
financiers par arbitrage (Harrisson et Kreps, 1979,
Duffy, 1988, ou Kast et Lapied, 1992, pour une
présentation générale). Étant donné un ensemble M
d'actifs négociés, supposons une description
commune de l'incertitude pertinente sur les
variations des paiements de ces actifs. Dans ce cas,
les actifs sont représentés par des variables aléatoires
sur un ensemble, soit S, des "états de la nature". Si S
est fini, comme c'est notre cas ici, le modèle est
similaire à celui de Arrow (1953). S'il ne l'est pas, il
suffit de définir un espace de probabilités ( , , )S Pℑ
et de représenter les actifs financiers comme des
variables aléatoires de carrés intégrables sur cet
espace L S P 2 ( , , )ℑ. L'espace vectoriel engendré par
les actifs financiers négociés est appelé Span (M). Un
élément de Span(M) est un actif. Il n'est pas
directement négocié mais peut être répliqué par un
portefeuille d'actifs négociés (une combinaison
linéaire de variables aléatoires dans M). Un tel
portefeuille a un coût de formation qui est la
combinaison linéaire des prix des actifs qui le
composent. Si le marché est sans friction, en
particulier si l'on peut négliger les coûts de
transaction, on peut définir une fonctionnelle de prix
qui associe à tout actif dans Span (M) le coût de
formation (unique) d'un portefeuille le répliquant.
En effet, si deux portefeuilles répliquaient le même
actif avec des coûts de formation différents, ils
offriraient une opportunité d'arbitrage. En
conséquence, les prix d'équilibre des actifs négociés
définissent des prix pour les actifs qui ne sont
négociables qu'à travers des portefeuilles qui les
répliquent.
Les conditions d'absence d'opportunité d'arbitrage
permettent de montrer que la fonctionnelle de prix
ainsi définie sur Span(M) est une forme linéaire et
positive. Cette forme s'étend de manière unique sur
L S P 2 ( , , )ℑ et le théorème de décomposition de
Riesz montre alors qu'il existe une mesure sur( , )S ℑ,
soit Ï€, absolument continue par rapport à P, mais
généralement différente de P, telle que le prix d'un
actif X soit l’espérance mathématique de ses
paiements :
Cette mesure est calculable à partir des prix des actifs
négociés qui définit des prix pour les actifs
répliquables. Elle pondère les différents états de la
nature, c'est-à-dire la représentation de l'incertitude,
à partir des échanges d'actifs financiers. Comme
cette mesure est fondamentalement un prix et que les
prix des actifs négociés sont cohérents avec ceux des
biens, elle nous permet d'évaluer tout actif financier
dont les paiements forment une variable aléatoire sur
les mêmes états de la nature, S. Un telle évaluation est
un équivalent certain donné par le marché qui,
comme nous l'avons montré plus haut, conduira à une
décision qui domine celle découlant du calcul de tout
équivalent certain individuel.
L'application de cette théorie suppose toutefois que
l'on soit capable d'identifier un ensemble d'états de la
nature pertinent à la fois pour l'actif à évaluer
("l'acceptabilité" du projet) et un ensemble d'actifs
négociés. Dans certaines applications (les "options
réelles", voir Dixit et Pendyck, 1994) on aura recours
à des variables explicatives communes aux
variations de l'actif à évaluer et à celles des actifs
négociés. Dans notre cas, il serait vain de chercher
une variable explicative du caractère aléatoire du
bénéfice. Si c'était possible, soit nous perdrions toute
chance de prendre en compte les aspects
socio-politiques que nous cherchons à intégrer, soit
cela signifierait que ceux-ci ont la régularité d'un
mécanisme aléatoire de loi connue. La même
remarque s'applique aux échanges de contrats
financiers contingents à des catastrophes
(cat-bonds, par exemple sur l'indice de Richter des
tremblements de terre en Californie) et en fait, à
l'origine, à tous les contrats financiers échangés sur
un marché. Les individus qui interviennent sur ses
contrats parient les uns contre les autres dans le
souci, si le marché est suffisamment bien régulé, de
se couvrir contre les risques ou de spéculer.
Il suffirait donc d'instaurer un marché des risques
socio-politiques pour avoir des instruments
financiers qui permettent de couvrir le risque de
variation des bénéfices du projet, comme le font les
marchés de cat-bonds pour les risques non
assurables. Des contrats paieraient une unité de
monnaie si le projet est accepté, zéro sinon, les
individus se porteraient acquéreurs ou vendeurs de
ces contrats selon leur anticipation de l'acceptabilité
du projet. Celle-ci dépendant de la perception
individuelle des contingences socio-politiques, les
échanges révéleraient les croyances et par
conséquent, l'importance économique pour les
individus de cette acceptabilité. Cependant, pour que
les contrats soient honorés, il faut qu'une variable
observable permette de savoir qui a gagné et qui a
perdu. Ce sera, ex post, le fait que le projet soit
accepté ou non par la population, selon les modalités
de l'exercice de la démocratie (incluant le
boycottage, notamment). La difficulté viendra alors
du fait que chaque individu (à supposer que tous
puissent participer au marché d'échanges) étant
couvert financièrement, ex ante, dans un cas comme
dans l'autre, il n'aura aucune incitation à accepter ou
à refuser le projet, ex post. En fait, le mécanisme
d'échange de contrats se serait alors substitué à la
réaction socio-politique.
Ceci relève de la science-fiction. Or cet article se
préoccupe de sciences appliquées
[3]. Notre méthode
consiste donc à élaborer, sur la base de la fiction
précédente, une procédure de révélation de
l'importance relative accordée à l'acceptabilité du
projet, pour les individus interagissant dans un
contexte social régulé. De même que l'enquête dans
la première partie a placé les individus dans une
situation où ils ont pu associer les bénéfices à des
biens marchands afin de révéler leurs consentements
à payer, nous propo sons une procédure
expérimentale qui leur permette de révéler leurs
croyances sur l'acceptabilité du projet. Cette
acceptabilité dépend de la constitution qui régit la
société, du mode de décision démocratique, des
revenus des individus, du mode de financement du
projet et de la part de chacun dans ce financement
(taxes, péages, etc.) et, enfin, des perceptions
individuelles de la valeur éthique, sociale et
politique du projet. Ces perceptions sont influencées
par les interactions entre les individus et leurs
échanges d'informations. À l'instar de ce que l'on
peut observer sur les marchés financiers organisés,
une procédure d'échange de contrats peut simuler ce
processus complexe d'interactions et de prise en
compte d'intérêts collectifs et particuliers.
La procédure expérimentale
Nous proposons une procédure expérimentale qui
complète l'enquête de la première étape, présentée en
première partie, afin d'obtenir la pondération à
attribuer au fait que le projet soit accepté ou non,
ex-post, par la population, pondération qui permettra
d'en donner une valeur globale, ex-ante. La décision
de réaliser le projet sera alors prise si et seulement si
sa valeur nette globale est positive, cette dernière
donnant, après calcul, le montant de la part du
financement attribuée à chaque individu. Le péage,
si cette méthode de financement était retenue, ne
serait donc pas le consentement à payer calculé de
manière telle que le projet soit financé, mais une
pondération de cette valeur par la mesure
socio-politique de l'acceptabilité du projet.
L'avantage d'une procédure expérimentale sur un
marché réel organisé est qu'elle permet d'éviter
certains biais. En effet, les prix révèlent aussi les
moyens financiers des individus, leurs pouvoirs
stratégiques, etc. La procédure expérimentale
permet de réduire l'effet de la richesse des agents, de
sorte que les prix ne révèlent que leurs croyances sur
l'acceptabilité du projet, en les reliant au risque
financier que celle-ci leur fait courir.
Un marché financier abstrait peut être construit sur
une base ex périmentale. De nombreuses
expérimentations ont été mises en œuvre pour
étudier les hypothèses et les résultats des modèles
théoriques. Sunder (1995), par exemple, souligne
dans sa revue de la littérature des résultats obtenus
dans des marchés financiers expérimentaux. Trois
grands axes d'expérimentations ont été examinés. Le
premier axe de recherche se focalise sur la
dissémination de l'information des traders informés
vers les traders non-informés. Le deuxième axe tient
à l'analyse de l'agrégation par le marché
d'informations diverses. Enfin, un troisième groupe
de recherches étudie l'endogénéisation de
l'information dans les équilibres simultanés sur le
marché financier. Les résultats obtenus confirment,
sur des bases expérimentales, que les prix, en
général, n'agrègent pas et ne disséminent pas
l'information. Définir des expérimentations, comme
celles décrites par Friedman and Sunder (1994),
permet de développer un ensemble de méthodes
capables de supprimer les propriétés indésirables. Le
problème de l'agrégation d'information a été étudié
par Plott et Sunder (1988) et leur expérimentation est
un candidat sérieux pour notre évaluation de
l'acceptabilité d'un projet public. Un certain nombre
de travaux empiriques portant sur les Political stock
markets, voir par exemple Bohm et Sonnegard
(1999), et Forsythe et alii (1999), ont également
montré que des marchés financiers expérimentaux
possédaient de meilleurs propriétés à travers une
prédiction par les prix que les méthodes de sondage,
lorsqu'il s'agit de prédire les résultats d'élections.
De l'ensemble de ces considérations, notre
procédure expérimentale retire les modalités
suivantes. En premier lieu, on décrit le projet public
dans sa totalité : les caractéristiques du projet en
cause, la population concernée, le mode de
financement adopté, etc. Des bénéfices calculés dans
l'enquête individuelle, Cap ∑, on déduit les
i montants qui seront prélevés. Ces montants
pourront, par exemple, prendre la forme de
paiements individualisés, comme des taxes
dépendant du revenu, ou de montants égaux pour
tous les individus. L'échantillon sélectionné est
représentatif de la population concernée par le projet
et cette caractéristique de l'échantillon est annoncée
lors de la procédure. Une fois le projet décrit, on
demande aux individus de voter pour ou contre le
projet, selon un scrutin majoritaire.
À l'issue du scrutin, le résultat du vote est tenu secret.
On distribue ensuite à chaque participant un nombre
égal de deux actifs financiers, un actif payant x si le
projet est accepté à l'issue du vote et 0 sinon (actif 1),
un actif payant x si le vote refuse le projet et zéro
dans le cas contraire (actif 2). Une procédure
d'échange est alors mise en place, conformément aux
recommandations proposées par Friedman et Sunder
(1994), puis le résultat sanctionne financièrement les
paris.
On déduit ensuite du jeu de marché le poids Ï€ donné
par le marché à l'acceptation par la "collectivité" de
la décision publique, qui est le prix relatif de l'actif 1.
Par réplication, en l'absence d'arbitrages ex post, la
décision publique, qui est un actif financier
contingent, est évaluée par :
et la décision de mise en œuvre du projet est prisesi
Dans le cas où le projet est unanimement accepté par
la population, on retouve les bénéfices fournis par le
Calcul Économique classique. Dans le cas contraire,
les bénéfices calculés en première étape devront être
suffisamment élevés pour que leur évaluation,
pondérée par l’acceptabilité du projet, soit
supérieure aux coûts de réalisation du projet.
Encadré 1 : un exemple d'application
Considérons le cas de l'évaluation d'un projet de tunnel.
Confronté à ce type d'évaluation, il est d'usage de
considérer que le temps gagné par les automobilistes est
l'avantage direct de la construction du tunnel. Pour évaluer
ce type de projet, la méthode consiste à mesurer le temps
gagné pour différents types de trajet et de monétariser
ensuite les gains de temps estimés à l'aide du taux de
salaire horaire moyen. Les bénéfices individuels sont
ensuite agrégés par zones d'habitation pour obtenir le
bénéfice financier total que l'on compare aux coûts de
réalisation du projet. Dans le cas où le décideur n'est pas
entièrement convaincu du bien-fondé de l'évaluation, il
peut éventuellement pondérer les bénéfices financiers par
une probabilité subjective. Pour mener à bien les deux
étapes de notre procédure, nous proposons d'interroger
simultanément un échantillon d'individus. Dans ce type
d'enquête, chaque individu est muni d'un boîtier
électronique permettant de disposer de procédures de
calcul immédiat
[4]. Dans le cas de l'évaluation des
bénéfices générés par la construction d'un tunnel, le
procédure sera construite de la façon suivante :
Evaluation des bénéfices individuels
Dans une première étape, afin de garantir des réponses
compatibles avec les prix des biens négociés, le scénario
hypothétique présenté aux individus serait fondé non pas
sur la construction d'un tunnel mais sur une mesure du
temps gagné. En fait, au lieu de demander aux individus
leur consentements à payer pour la construction d'un
tunnel, on définirait un scénario qui ne valoriserait
monétairement que le gain de temps estimé suite à la
construction du tunnel. De cette façon, chaque individu se
trouverait face à une situation strictement limitée à son
intérêt privé dans laquelle les dimensions socio-politiques
sont exclues, évitant les réactions du genre : ce n'est pas à
nous de payer pour un tunnel, un tunnel ne doit pas être
payant. Les réponses aux questions de valorisation sont
recueillies en temps réel et, sur leur base, on évalue le
bénéfice financier. Le bénéfice financier total pour la
collectivité est évalué sur l'ensemble de la population de
référence (tous les usagers potentiels du tunnel).
Mesure économique de l'acceptabilité du projet
Sur la base des montants monétaires obtenus, le projet de
construction d'un tunnel est ensuite présenté. Le projet est ici
décrit dans sa totalité, y compris son mode de financement
(taxe, péage, montant du prélèvement, etc.). On soumet alors
le projet de tunnel au vote et son résultat est tenu secret. Les
participants sont ainsi confrontés à un risque de paiement d'un
péage ou d'une taxe si le projet est accepté. Deux types de
coupons sont ensuite distribués aux répondants : un coupon
paye, par exemple, 10 euros si le résultat du vote est favorable
est 0 dans le cas contraire ; un coupon paye 10 euros si le
résultat du vote est défavorable et 0 sinon. Chaque répondant
reçoit un nombre égal de coupons des deux types. Une fois les
dotations faites, les répondants peuvent échanger ces coupons
par le biais de leur boîtier électronique et ce, jusqu'à
l'obtention de prix d'équilibre. Les échanges clos, le résultat
du vote sanctionne les paris et les individus sont rémunérés en
fonction de leur dotations finales en coupons. Le prix relatif
du coupon payant 10 Euros si le résultat du vote est favorable
à la construction du tunnel est enfin utilisé pour pondérer le
bénéfice financier total évalué dans la première étape de la
procédure.
Cet article propose une procédure d'évaluation de la
décision publique intégrant simultanément les
aspects économiques et socio-politiques. Dans
l'encadré 1 qui résume cette procédure, nous en
précisons les modalités pour les applications
empiriques. Pour ce qui concerne les aspects
économiques, nous fondons notre analyse sur la
théorie du consommateur. Nous proposons d'utiliser
la méthode d'évaluation contingente pour évaluer les
bénéfices d'un projet public. La mise en œuvre de la
méthode d'évaluation contingente constitue la
première étape de notre procédure. Nous avons
montré, pour cette étape, qu'il pouvait s'avérer
pertinent de ne pas décrire le projet public dans son
intégralité pour obtenir des consentements à payer
compatibles avec les prix des biens négociés. Dans
une seconde étape, nous formalisons les aspects
socio-politiques dans lesquels s'inscrit la décision
comme une incertitude sur l'acceptation ex-post par
la collectivité du projet. Ce choix théorique permet
d'intégrer les dimensions socio-politiques du
problème de décision sous une forme non analytique.
À partir de cette formalisation nous proposons un jeu
de marché expérimental, fondé sur la théorie des
actifs financiers, qui permet de donner une mesure de
l'acceptabilité du projet décrit aux individus dans son
intégralité. Suivant le principe de réplication, cette
mesure de l'incertitude, comprise entre zéro et un,
pondère les bénéfices calculés en première étape. Du
fait de son caractère expérimental, le jeu proposé a
l'avantage de ne pas être fondé sur les dotations
individuelles, limitant les possibilités de "votes
censitaires".
Au-delà des premières applications empiriques que
nous avons l'intention de mener, il reste à
approfondir les fondements de la méthode proposée.
Par ailleurs, les décisions publiques entraînent
également des aspects dynamiques, notamment les
questions d'irréversibilité et de flexibilité, dont il
faudrait tenir compte. La théorie des marchés
financiers à laquelle notre méthode fait référence a,
précisément, développé des instruments de gestion
dynamique (évaluation des options) qui pourront
être intégrés dans les développements futurs de notre
méthode.
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[(*)]
Groupement de Recherche en Économie Quantitative d’Aix-Marseille (GREQAM).
[(**)]
Institut d’Économie Publique.
[(1)]
En particulier l’importance des comportements
stratégiques tel celui du passager clandestin.
[(2)]
Marchés financiers, notamment.
[(3)]
Au-delà des difficultés liées à la mise en place d’un tel
marché, nous pensons qu’elle pourrait ne pas être souhaitable
car elle donnerait aux individus une influence sur ce marché en
fonction de leur niveau de revenus, laissant la place à la
possibilité d’un “vote censitaire”. Les hauts revenus seront
ceux qui tireront le plus avantage du système, puisqu’ils seront
les plus à même de changer les décisions qui diminuent leur
bien-être. De ce fait, si un tel marché était ouvert, le principe
“un homme – une voix” ne serait plus respecté (voir Hollard,
1998, pour une discussion sur l’opportunité d’ouvrir un
marché du vote).
[(4)]
C’est ce qui a été fait pour l’évaluation des bénéfices de
réduction de la pollution de l’air (Chanel
et alii, 2000) en
utilisant la salle de vote du conseil régional PACA qui dispose,
pour chacun des conseillers, d’un boîtier électronique relié à
un ordinateur qui recueille les informations.