2003
Économie et Prévision
Externalités de connaissance, équilibres spatiaux et bien-être
Fabrice Darrigues
[(*)]
La mondialisation et l’avènement des nouvelles technologies de transmission de l’information placent la connaissance au
cœur de la régulation de l’économie. L’existence d’externalités de proximité et de mécanismes cumulatifs sous-jacents
constituent un puissant vecteur de structuration du paysage productif. Notre ambition est d’étudier l’incidence de ces
externalités sur les équilibres de localisation des firmes. Nous montrons que les spillovers technologiques constituent une
force centripète particulièrement perturbatrice. En outre, l’intensité technologique s’avère avoir un impact décisif sur le
bien-être des populations. Cette influence s’exerce par le biais de plusieurs canaux et joue dans des sens opposés selon le
niveau de qualification des agents. L’examen des différents seuils de coûts à l’échange légitime l’idée d’une institution
légale supra-nationale régulatrice.Mots-clés :
intégration économique, agglomération, spillovers technologiques, bien-être.
Globalisation and the appearance of new technologies for the transmission of information are placing knowledge at the
heart of economic regulation. Agglomeration externalities and cumulative underlying mechanisms are a powerful vector
for the structuring of the productive landscape. Our aim is to examine the impact of these externalities on firm location
equilibria. We show that technological spillovers constitute a particularly disruptive centripetal force. Furthermore,
technological intensity turns out to have a decisive impact on the welfare of populations. This influence is exerted
through several channels and works in opposite directions depending on the skill levels of agents. The examination of
various thresholds of exchange-costs vindicates the idea of a supranational statutory regulatory institution.Keywords :
economic integration, agglomeration, technological spillovers, welfare.
L’auteur tient à remercier deux rapporteurs anonymes, ainsi que A. Bouët, S. Charlot, M.-L. Cheval, P.-P. Combes, A. Rieber, B.
Schmitt et F. Trionfetti pour leurs remarques constructives et leurs suggestions.
La mondialisation et l’avènement des nouvelles technologies de transmission de l’information
placent la connaissance au cœur de la régulation de l’économie. L’existence d’externalités de
proximité et de mécanismes cumulatifs sous-jacents constituent un puissant vecteur de
structuration du paysage productif. Notre ambition est d’étudier l’incidence de ces externalités
sur les équilibres de localisation des firmes. Nous montrons que les spillovers technologiques
constituent une force centripète particulièrement perturbatrice. En outre, l’intensité
technologique s’avère avoir un impact décisif sur le bien-être des populations. Cette influence
s’exerce par le biais de plusieurs canaux et joue dans des sens opposés selon le niveau de
qualification des agents. L’examen des différents seuils de coûts à l’échange légitime l’idée d’une
institution légale supra-nationale régulatrice.
Ce travail part de l’observation de la relative désaffection dans le corpus de la
nouvelle économie
géographique (
NEG) de certaines causes, pourtant essentielles, se situant à l’origine des phénomènes de
polarisation des activités industrielles. Ainsi, Marshall (1890) dresse une typologie de trois familles de
facteurs pouvant expliquer ces manifestations : les effets d’entraînement amont/aval (à travers la disponibilité
en biens intermédiaires et/ou finals), les avantages issus d’interactions sur le marché du travail et les
externalités pures de connaissance, en particulier les
spillovers
[1] technologiques. Si les liens amont/aval ont
été largement débattus dans la littérature, les deux dernières familles demeurent encore largement minorées.
Seules quelques contributions très récentes apportent des enseignements originaux en ce domaine
[2] (en
particulier Martin et Ottaviano, 1999 ; Baldwin et Forslid, 2000 ; Combes et Duranton, 2001).
Notre attention portera ici exclusivement sur les
spillovers de connaissance. Une dichotomie classique
consiste à séparer les externalités technologiques des externalités pécuniaires, générées par les interactions
entres agents sur un marché. Même si elles sont introduites pour la première fois dans la littérature économique
par Marshall (1890), il faut attendre la rationalisation de cette intuition par Arrow (1962) et ses continuateurs,
notamment Romer
[3] (1986) à travers la croissance endogène, pour voir véritablement apparaître la notion de
spillovers technologiques. Arrow, le premier, met l’accent sur le caractère de non-rivalité lié à l’activité de R&D
(Recherche et Développement). Ce principe implique la possibilité d’une utilisation multiple et non
conditionnelle de la connaissance. Toutefois, il faut attendre les travaux de Jaffe (1989) et Jaffe
et alii (1993)
pour voir aborder la question centrale des limites à la diffusion de la technologie et apparaître les premières
études visant àmontrer le rôledéterminant de la distance géographique dans la transférabilité de la connaissance,
à travers l’existence d’externalités technologiques intra-industrielles.
Si cette dernière décennie a connu une abondance d’études cherchant à éclairer les mécanismes de diffusion de la
connaissance et son caractère localisé, les travaux théoriques en économie géographique reflètent un
scepticisme évident envers ce type d’externalités. Sans doute faut-il y voir un effet pernicieux de l’opinion de
Krugman selon laquelle mieux vaut se consacrer aux externalités pécuniaires plutôt qu’aux spillovers
technologiques :
“ I shall also adopt the working assumption that the externalities that sometimes lead to emergence of a
core-periphery pattern are pecuniary externalities associated with either demand or supply linkages
rather than purely technological spillovers. (…) by focusing on pecuniarity externalities, we are able to
make the analysis much more concrete than allowed external economies to arise in some invisible form.
(This is particularly true when location is at issue : how far does a technological spillover spill ?)… ”.
(Krugman, 1991, p.485)
Il ne faut cependant pas voir dans cette citation une quelconque remise en cause de l’existence de ces
débordements, mais plutôt un doute concernant leur vérifiabilité et le caractère borné de leur diffusion. Selon
Krugman, rien n’indique que la zone d’influence d’un phénomène aussi impalpable et immatériel serait locale,
aucune trace de sa propagation ne pouvant être décelée. Il n’en demeure pas moins que les industries où les
nouvelles idées jouent un rôle primordial (ce qui est le cas des secteurs intensifs en technologie) ont une
propension à l’agglomération plus élevée que celle des autres industries de l’économie (cf. Audretsch et
Feldman, 1996). Le processus de mondialisation et l’avènement des nouvelles technologies de transmission de
l’information qui caractérisent le capitalisme moderne, placent la connaissance au cœur de la régulation de
l’économie moderne. Ainsi, si les avantages comparatifs en termes de coût des facteurs de production (le
travail, en particulier) ont longtemps été considérés comme les principaux responsables de la spécialisation
des pays, la technologie apparaît désormais comme un puissant vecteur de structuration du paysage productif.
L’existence d’externalités de proximité et les mécanismes cumulatifs d’auto-renforcement qui leur sont
sous-jacents constituent des forces poussant à la concentration géographique des activités à contenu
scientifique ou technologique.
En particulier, dans le cas de figure où le sens d’une information est fortement dépendant de l’agent qui la
possède, seules des interactions fréquentes entre individus sont à même de véhiculer la connaissance tacite
[4].
Ces relations de face à face entre individus, en introduisant l’idée de limite spatiale à la diffusion de
connaissance, constituent de puissants facteurs de polarisation. Elles permettent :
i) l’accumulation de la
connaissance tacite interne;
ii) lacapture dela connaissance tacite externeet de la connaissance codifiée
[5];
iii) la
recombinaison du stock de connaissance existante. En fait, derrière ces notions se cache l’idée d’innovations en
cascade, une innovation favorisant à nouveau d’autres innovations. L’exploitation des externalités
d’apprentissage par une firme entraîne de la sorte une transformation qualitative de la connaissance.
Nous développons un modèle se situant dans la lignée des récentes modélisations de Ottaviano et Thisse (1998,
1999a, 1999b) et Ottaviano, Tabuchi et Thisse (2001) visant à apprécier l’impact des externalités de
connaissance sur les équilibres spatiaux des firmes, ainsi que sur le bien-être des agents. Nous montrons que les
spillovers technologiques représentent une force centripète fortement déstabilisatrice. Ainsi, toute amélioration de
l’efficacité de la structure d’innovation favorise l’agglomération des activités de production et donc la création d’une
structure centre-périphérie. De plus, ce modèle, orienté vers l’analyse du bien-être des populations, permet
l’obtention des résultats suivants : i) l’intensité en technologie dégrade le bien-être des travailleurs non qualifiés, ces
derniers subissant des distorsions provenant des migrations des travailleurs qualifiés. Cette catégorie de travailleurs
n’ajamaisintérêt àl’agglomération ; ii) plusuneindustrieest intensiveen technologie etplus les travailleurs qualifiés
trouvent un intérêt à l’agglomération, l’intensité des déversements technologiques favorisant le bien-être de la
population mobile ; iii) l’état d’avancement de l’intégration régionale détermine, d’une part, s’il y a convergence ou
divergenced’intérêts entreles deux groupes detravailleurs (qualifiés et non qualifiés) et, d’autrepart, sil’équilibredu
marché est ou non un optimum social.
Ces conclusions contribuent à mettre en lumière quelques aspects de l’influence des débordements
technologiques sur les équilibres spatiaux de localisation des firmes. Surtout, les implications en termes de
bien-être peuvent servir de base à une réflexion sur la nécessité d’une intervention supra nationale visant à
améliorer l’efficacité des structures d’innovation des pays périphériques.
Soituneéconomie composée de deuxpays(h=1,2)de taille identique entermesde population. Ilexistedeux secteursde
production, l’unagricole etl’autre industriel. Le premier offre unbien homogène produit en concurrence pure etparfaite
et librement échangeable. En revanche, le bien industriel est supposé différencié horizontalement, dans un contexte de
concurrencemonopolistique modéliséeàlaOttavianoetThisse(1998,1999a,1999b)etsoumisà descoûtsdetransport.
Chaque pays est composée de deux populations distinctes, caractérisées par leur niveau de qualification. La
main-d’œuvre non qualifiée (
U) est immobile internationalement et également répartie entre les pays
(respectivement
U1 et
U2 pour les pays 1 et 2). À l’opposé, la mobilité géographique du travail qualifié (
L) est
parfaite
[6] et s’effectue sans coût.
λet 1−
λreprésentent respectivement la part de la main-d’œuvre qualifiée dans
le pays 1 et dans le pays 2, tandis que
L1 et
L2 se réfèrent au nombre de travailleurs qualifiés dans les pays
correspondants. On a donc :
La demande
Chaque consommateur du pays
h dispose d’une fonction d’utilité indirecte du type
[7] :
Les pays 1 et 2 sont dotées respectivement de n et n firmes produisant chacune une et une seule variété de bien
12 différencié, distincte de celles proposées par les concurrents. Il y a donc égalité entre le nombre de firmes et le
nombre de variétés N n n= +. Dans la fonction d’utilité indirecte, le paramètreα mesure la taille du marché. Le
1 2 coefficient βconcerne pour sa part les préférences des consommateurs : plus il est élevé et plus ces derniers sont
attirés par une consommation diversifiée. Enfin, le paramètreµest un révélateur de la substituabilité des variétés
entre elles.
Certaines conditions nécessaires portant sur
α β, et µdoivent impérativement être remplies :
α >0et
β µ≥ >0afin
que le modèle génère des solutions réelles
[8].
Rh et
x0* représentent respectivement le revenu d’un consommateur
du pays
h et sa dotation initiale en numéraire
[9], tandis que
p(
i) est le prix de la variété
i. Au fil des
développements, nous constaterons que les conditions sur
α β, et µ ne sont pas suffisantes pour assurer toute la
cohérence des résultats et que d’autres hypothèses devront alors être posées.
Les demandes s’adressant aux firmes sont déterminées par l’identité de Roy. Appelons xhl (respectivement phl ) la
quantité (respectivement le prix) d’une variété produite en h et vendue dans le pays l.
G N/ et G N/ représentent les indices des prix des biens manufacturiers pour chacun des pays. Il s’agit en fait
1 2 ici d’une simple moyenne arithmétique pondérée par le nombre de variétés. D’où :
L’offre
Seul le travail non qualifié entre dans la fabrication du bien homogène. L’économie est en concurrence pure et
parfaite. Ce bien est choisi comme numéraire et à l’équilibre, prix et salaires sont égaux à l’unité dans les deux
pays.
L’offre de produit industriel de chaque firme est caractérisée par une fonction de coût dont l’expression est
particulièrement simple, puisque le coût marginal est nul. Le coût total d’une entreprise j se résume alors à un
coût fixe, composé uniquement de la quantité de main-d’œuvre qualifiée incorporée dans le processus de
production (Fj ) multipliée par la rémunération de ce facteur (wj ). La technologie employée est supposée
identique pour toutes les firmes d’un pays h; aussi, quel que soit j :
Modélisation des spillovers technologiques
Toute innovation technologique est un phénomène dépendant de relations multiplicatives, d’où l’effet cumulatif
qui donne à une région ou un pays une supériorité quasi définitive sur ses partenaires lorsque celui-ci possède un
avantage initial, même faible. C’est cette dynamique cumulative qui explique largement la localisation spatiale
des firmes, bien plus que les différences de coûts des facteurs de production traditionnels (en particulier du
travail). Les débordements technologiques ne doivent pas être vus comme des dysfonctionnements du marché,
mais bien au contraire comme des phénomènes à encourager, par des politiques régionales ou nationales visant à
améliorer les structures d’innovation.
C’est au niveau de la fonction de coût que nous introduisons dans la modélisation les
spillovers technologiques
intra-régionaux
[10]. Chaque firme est supposée avoir une politique de recherche et développement dictée par la
nature de l’industrie d’appartenance. Cette dépense en R&D (assimilable à l’incorporation d’un
input de
connaissance) affecte son coût fixe
[11] de façon incertaine
[12]. L’activité en R&D étant par essence risquée, la
firme a une probabilité (1−
γ) d’échec. Toutefois, une partie du résultat de cette recherche ne peut êtredirectement
appropriée et profite aux concurrents, par le biais de débordements technologiques. La diffusion de ces derniers
est géographiquement limitée
[13]. Les moyens modernes de communication accordent la possibilité de propager
presque instantanément partout dans le monde n’importe quel type d’informations. En revanche, diffuser de la
connaissance ne peut s’effectuer par les mêmes réseaux. Si l’information est accessible à tous, la connaissance,
pour être assimilée, exige des interactions régulières entre agents détenant un savoir et une compétence. Ces
rapports informels sont d’autant plus nécessaires que la connaissance est tacite et complexe. Economiquement,
ceci signifie que le coût marginal de transmission de la connaissance croît avec la distance alors que celui de
l’information est invariant.
Une alternative s’offre à nous quant au choix du mécanisme à partir duquel s’exercent les
spillovers. Soit nous
considérons que la probabilité de réussite de la R&D dépend, outre la dépense propre à la firme, du nombre
d’entreprises présentes localement (intensité accrue des débordements de connaissance), soit nous choisissons
de supposer que le besoin en main-d’œuvre non qualifiée d’une firme est une fonction décroissante directe du
nombre de projets de recherche menés avec succès localement
[14].
C’est cette dernière option que nous avons retenue car plus proche à nos yeux de la définition des spillovers.
Ainsi, le coût d’une entreprise (hors R&D) sera d’autant plus bas qu’un grand nombre de firmes locales
réussiront leur R&D. On peut parler d’externalités d’apprentissage positives : l’apparition d’une innovation
favorise l’apparition d’autres innovations (chez le premier innovateur et ses concurrents).
Une approche purement probabiliste est à exclure, le problème étant ici bien trop complexe pour œuvrer de la
sorte. Il serait en revanche confortable d’admettre que le coût décroît de façon certaine avec la présence des
firmes locales. Peut-on cependant raisonnablement le supposer ? Ceci reviendrait à prétendre qu’un petit
nombre de projets de recherche réussisse obligatoirement. La loi binomiale donne la probabilité de succès d’un
projet sur l’ensemble des tentatives : Prob succès Cnn ( ) ( )1 1 1 1 1 = −− γ γ. Ainsi, la probabilité que l’on ait au moins
un projet de R&D qui porte ses fruits est donnée par 1 1− −( )γn avec 0 < γ< 1. Lorsque le nombre de firmes (n) est
grand, ce qui est précisément l’une des caractéristiques liminaires de la concurrence monopolistique à la
Chamberlin (1933), cette probabilité est environ égale à un.
Par la loi des grands nombres, il est raisonnable d’admettre comme certain que quelques projets réussissent, succès
d’autant plus abondants que la concentration des firmes est haute. Aussi introduisons-nous un paramètre aléatoire
Θ∈[ ; ]0 1, défini comme étant un indicateur de déchet, identique dans les deux régions. Sa lecture est la suivante :
une valeur proche de 0 (respectivement 1) indique que la recherche cumulée, i.e. l’ensemble des projets locaux,
échoue (respectivement réussit). Nous choisissons d’envisager également ce terme comme une mesure de la
capacité qu’ont les firmes à s’approprier les retombées technologiques de leurs concurrents. Ceci entraîne la prise en
compte de la perméabilité du savoir : une valeur élevée de ce paramètre dévoilera une forte aptitude des firmes à
capter, intérioriser puis à utiliser la connaissance tacite externe.
Enfin, de nombreuses études mettent en exergue la prépondérance du capital humain dans la création
d’innovations et dans les choix de localisation (Autant-Bernard, 1999; Midelfart-Knarvik et alii, 2000). Chaque
agent profite ainsi de l’agglomération pour accéder à la connaissance des autres agents, augmentant l’efficacité
des ressources investies par les firmes (dépenses en R&D). De même, en diffusant le savoir, ils accroissent leur
capacité à capter la connaissance tacite(c’est-à-direincorporéedanslapopulationlocale). Antonelli(1999)metl’accent
sur le caractère parcellaire du savoir technologique. Chaque agent possédant un fragment de connaissance,
l’agglomérationdelamain-d’œuvrequalifiéeentraînelacomplémentaritédesconnaissances, cequi profiteauxentreprises
locales.
Il découle de ces remarques que le coût fixe dépend de trois paramètres : i) du volume de la R&D de l’entreprise
du pays j r( ); ii) de l’indicateur d’efficience technologique Θ; iii) de la distribution spatiale du capital humain
j (l1 =λ et l2 1= −λ). Les externalités de connaissance sont donc modélisées de façon mixte : partiellement
endogène (via le canal du capital humain) et partiellement exogène (via l’intensité technologique). Par souci de
simplification, nous donnerons une forme explicite à la fonction de coût.
Enfin, le montant engagé en R&D est envisagé comme “ imposé ” aux firmes par la nature même de l’industrie à
laquelle elles appartiennent. Le paramètre
r est donc exogène
[15] et identique dans les deux pays
[16] ( )
r r r 1 2 = =.
Ceci permet d’étudier l’influence de l’intensité en technologie d’une industrie sur les équilibres de localisation
et le bien-être des deux populations. L’industrie qui arbore de fortes (respectivement faibles) dépenses en R&D
est également une industrie très (respectivement peu) intensive en technologie. Le montant en R&D engagé
devient ainsi un révélateur de la nature de l’industrie. Salaires, prix et quantités s’ajustent en fonction du choix de
r, et différeront selon le degré d’intensité en technologie de l’industrie. De plus, le raisonnement dans le modèle se
fait en équilibre partiel, le coût de la R&D (
v) étant fixé. Il est identiquedans les deux pays, impliquant uneabsence
d’avantage comparatif
[17].
Le coût total d’une firme œuvrant dans le pays 1 prend la forme :
Pour une firme du pays 2, nous avons :
Le coefficient k est un paramètre qui permet la prise en compte d’éventuels effets de sclérose de l’innovation,
avec k∈[0 ; 1]. Enfin, l’hypothèse de plein emploi est retenue. Le nombre de firmes présentes dans le pays h est
ainsi contraint et égal au nombre de travailleurs qualifiés œuvrant dans cette région, divisé par la main-d’œuvre
qualifiée employée dans le processus de production ( )Fh.
avec
De l’ensemble de ces hypothèses, nous déduisons les fonctions de profit suivantes pour les firmes nationales
(Î 1 ) et étrangères (Î 2 ). Le profit d’une firme installée dans le pays 1 se compose d’un profit perçu localement et
d’un profit réalisé à l’étranger (marchés segmentés). Les variétés du bien industriel, échangées internationalement,
supportent un coût de transport (Ï„).
Détermination des équilibres et mécanismes en œuvre
Nous définissons en premier lieu l’équilibre de court terme, pour lequel les populations sont fixées de façon
exogène, puis l’équilibre de long terme.
Équilibre de court terme
Contrairement aux modélisations découlant de Dixit et Stiglitz (1977) et Krugman (1991), le prix n’est plus ici
égal au coût marginal augmenté d’un
mark-up constant. Les dérivées du profit par rapport aux prix nous
permettent d’obtenir les prix d’équilibre
[18].
L’équilibre est un équilibre de Nash en prix. Contrairement aux modèles issus de Krugman (1991), les prix sont
fonction du nombre de firmes locales, donc de la concurrence. À l’image du principe des vases communicants,
lorsque la concurrence s’intensifie, les prix diminuent localement et augmentent à l’étranger. Cette modélisation
s’approche plus de l’esprit de la concurrence chamberlinienne.
Une condition nécessaire supplémentaire aux contraintes déjà évoquées est que les prix d’exportation nets des
coûts d’échange soient positifs :
Pour une répartition symétrique de la population qualifiée, nous obtenons la limite Ï„0 au-dessus de laquelle les
coûts de transport sont prohibitifs, empêchant de la sorte tout échange :
Le modèle sera calibré par la suite pour des valeurs satisfaisant la condition (21).
Différents mécanismes en jeu
Plusieurs forces sont ici à l’œuvre. Certaines poussent à l’agglomération; d’autres, au contraire, jouent en faveur
de la dispersion. La résultante de ces forces, pour une valeur donnée des coûts d’échange, décide alors de la
stabilité des différents équilibres possibles.
Première causalité circulaire
Admettons que quelques firmes se déplacent du pays 2 vers le pays 1. Deux forces sont actives : d’une part, la présence
d’un plus grand nombre de firmes locales s’accompagne nécessairement d’une hausse des variétés produites dans le
pays hôte (
effet variété). D’autre part, il en résulte également une baisse des prix dans le pays d’accueil, alors que le pays
2 enregistre une variation positive de ses prix locaux (
effet concurrence). Ces deux effets se combinent et contribuent à
élever l’utilité indirecte des consommateurs du pays 1, d’autant que moins de variétés sont désormais importées, ce qui
entraîne une économie de coûts à l’échange. Les consommateurs ont ainsi un intérêt à changer de localisation
[19] et
migrent vers le pays 1 (
effet demande).
La variation positive de la demande locale bénéficie aux firmes, qui voient leur profit s’accroître (à condition que l’effet
concurrence soit plus que compensé par l’effet demande
[20] ). Puisqu’il n’existe aucune barrière à l’entrée, de nouvelles
firmes sont attirées par des perspectives de profit et se délocalisent : un cercle vertueux (souvent qualifié de causalité
circulaire) poussant à l’agglomération, est ainsi établi. Outre l’effet concurrence qui peut se révéler dissuasif pour les
firmes, la population immobile que constituent les travailleurs non qualifiés se révèle être une force centrifuge qui
contrebalance les forces d’agglomération. Même lorsque les pays sont totalement symétriques, une baisse des coûts de
transport (imputable par exemple à une intégration économique) provoque l’émergence d’une structure
centre-périphérie.
Shéma 1
causalité circulaire
Seconde causalité circulaire
Ces forces sont usuelles en économie géographique et expliquent à elles seules la mise en place d’une dynamique
endogène d’agglomération. Cependant, nous intégrons ici une seconde causalité circulaire, originale, imputable à
la présence sur le marché d’externalités de connaissance.
Un
effet coût vient interagir avec les effets précédemment cités. En premier lieu, à la condition que les producteurs
effectuent des dépenses en R&D, le déplacement de firmes du pays 2 vers le pays 1 intensifie les
spillovers
technologiques locaux. L’agglomération provoque donc un gain d’efficacité pour les firmes
[21], cequi se traduit par
une économie du facteur mobile, les firmes substituant de la technologie à du travail pour un niveau de qualité
donné.
L’hypothèse de plein emploi oblige l’égalité entre le nombre de firmes et le stock demain-d’œuvre qualifiée, divisé
par le nombre de travailleurs incorporés dans le processus de production (équation 13). Si celui-ci diminue grâce à
l’effet coût, il y a création de firmes dans le pays 1, ce qui exacerbe l’effet concurrence et induit une baisse des prix
(graphique 1). L’effet variétéest également accentué, puisque la création de firmes implique la création devariétés.
Le bien-être du pays 1 sera d’autant plus grand que les déversements technologiques seront intenses. Il est
important de noter que la situation du pays 2 (pays de départ) est exactement inverse. En effet, les externalités de
connaissance perdent peu à peu de leur intensité à mesure que les firmes quittent cette région. Il en résulte une perte
de variétés domestiques et une hausse des prix qui tendent à provoquer une détérioration du bien-être de la
population du pays 2.
Des consommateurs du pays 2 migrent vers le pays 1 pour tirer bénéfice du différentiel de bien-être, ce qui induit
un accroissement de la demande de produits manufacturés adressée aux firmes. L’introduction des spillovers
technologiques, par le biais d’un effet coût, intensifie le premier cercle vertueux, et ceci d’autant plus que
l’industrie est intensive en technologie.
Équilibre de long terme
À ce niveau, on introduit la condition d’arbitrage entre deux localisations. La décision de migrer de la part des
travailleurs qualifiés dépend du différentiel d’utilité indirecte ∆V V V= − 1 2. Lorsqu’une variation positive de λ
se traduit par un différentiel positif, les consommateurs du pays 2 se déplacent vers le pays 1 : l’équilibre est alors
un équilibre aggloméré. Si tel n’est pas le cas (∆V < 0), seul l’équilibre de dispersion est stable (symétrique
lorsque les deux pays sont identiques).
Graphique 1
p = p (r)
Les salaires sont déterminés en remplaçant dans le profit (équations 15 et 16) les prix par ceux qui prévalent à
l’équilibre, le profit devant être nul à long terme. ∆V est alors égal à la différence entre les salaires à laquelle
s’ajoute la différence entre les surplus :
avec S1 et S2 (les surplus) tirés des équations d’utilité indirecte :
À l’équilibre S1 - S2 est égal à :
On en déduit le différentiel d’utilité (∆V ), qui décide du choix de localisation du facteur mobile :
avec :
En raison du caractère déjà suffisamment complexe de l’expression (26), nous n’y remplacerons pas N par sa
valeur, du reste toujours donnée par l’équation (14).
Simulation du modèle et sensibilité des résultats aux paramètres
À ce stade de l’analyse, compte tenu de l’existence de débordements ou déversements technologiques qui ne
garantissent plus la symétrie des techniques de production entre les deux pays, il devient impossible de résoudre
ce type de modèle de manière entièrement analytique. La démarche est la suivante : afin de déterminer le point de
rupture (break point) qui permet le passage d’un équilibre de dispersion à un équilibre aggloméré, nous dérivons
∆V par rapport à λ(la part de travailleurs qualifiés dans le pays 1) et annulons l’expression trouvée au point λ= ½
(équilibre symétrique). Pourqu’un équilibresoit stable, ilfautquelapentede∆Vsoitnégativeencepoint. Si tel n’est
pas le cas, une variation même marginale de λinduit une instabilité de l’équilibre. Pour une valeur des coûts de
transport supérieure au break point, l’équilibre symétrique est stable : toute migration de travailleurs qualifiés
du pays 2 vers le pays 1 détériore le différentiel de bien-être (graphique 2). Inversement, lorsque les coûts
d’échange franchissent ce seuil, l’équilibre polarisé est le seul équilibre stable, et l’on assiste à l’émergence
d’une structure centre-périphérie (graphique 3).
Graphique 3
agglomération Ï„ Ï„<rupture
Ï„ Ï„
L’un des attraits de la modélisation d’Ottaviano, Tabuchi et Thisse (2001) est de donner des résultats analytiques
parfaitement manipulables. Cet avantage disparaît ici, du fait de notre formulation du canal de transmission de la
technologie. Dans l’introduction, nous avons eu l’occasion de souligner l’importance du capital humain dans la
diffusion du savoir. Aussi, avons-nous préféré intégrer le rôle de la distribution spatiale de la main-d’œuvre
qualifiée, au prix, il est vrai, d’une complexification conséquente du modèle. Le modèle permet l’obtention
systématique d’expressions analytiques des seuils de coûts de transport. Celles-ci sont toutefois trop lourdes
pour pouvoir être exploitées sans le recours à des simulations, procédé largement employé en économie
géographique, mais qui ne va pas sans entraîner une perte de généralité.
Partant, le calibrage du modèle respecte rigoureusement les contraintes sur la valeur des paramètres déjà
évoquées. Nous écartons d’emblée toute possibilité de retournement dans les sens de variation des paramètres
sur la variable
Ï„. Nos simulations ont volontairement porté sur des valeurs déraisonnables afin de vérifier de
telles éventualités, sans que cela soit pour autant concluant. Chacun des graphiques ci-dessous représente le
point de rupture en fonction d’une des variables, les autres étant fixées
[22]. Les simulations corroborent les attentes
théoriques suivantes :
Le modèle est calibré par des valeurs des paramètres concordant avec les contraintes précédemment
évoquées
[23].
Les graphiques 4 et 5 illustrent deux résultats traditionnels : le point de rupture se situe à un niveau d’autant plus
bas que la population non mobile (U) est dense, cette dernière étant caractérisée par un fort pouvoir d’inertie.
Inversement, un nombre élevé de travailleurs qualifiés, géographiquement mobiles, favorise l’agglomération,
puisque cette dernière s’établira pour un plus grand nombre de valeurs deÏ„. Cependant, si U est de faible ampleur
relativement à L, il y aura toujours polarisation des activités technologiques et ceci pour tout Ï„ Ï„<0.
Lorsque le coût fixe diminue consécutivement à une baisse de F, les économies d’échelle faiblissent, ce qui nuit à
la dynamique de polarisation (graphique 6).
De même, les paramètres des fonctions d’utilité α β, et µinfluent amplement sur Ï„rupture, d’où les difficultés à
convenablement calibrer le modèle afin d’éviter les résultats incohérents. Le paramètreα a un impact positif sur
le point de rupture. Plus le marché est étendu et plus l’équilibre symétrique sera déstabilisé pour une valeur haute
de Ï„. Ceci est dû au fait que α, à travers la mesure de la taille du marché, est un indicateur de l’intensité des
préférences pour le bien différencié. Ï„rupture est une fonction négative de βet µ, conformément aux résultats de
Ottaviano et Thisse (1998,1999b).
Résultat 1 : lors d’une phased’intégration économique se caractérisant par une réduction des coûts à l’échange,
les industries de haute technologie seront les premières à se concentrer géographiquement.
Nos simulations montrent en effet que la technologie favorise la dynamique endogène d’agglomération des
activités de production, en intensifiant les effets demande et variété. Le point de rupture se situe à un niveau
d’autant plus élevé que
Θ se rapproche de 1. Ainsi, lorsque les firmes captent aisément les retombées
technologiques et qu’un grand nombre de projets de R&D réussissent
[24] (graphique 11), la polarisation des
activités de production s’accomplit pour un niveau même élevé des coûts de transport.
Le tableau 1 et le graphique 10 montrent que la valeur du coût de transport correspondant au point de rupture croît
avec l’intensité en technologie de l’industrie.
Tableau 1
valeur des seuils Ï„0 et Ï„rupture selon la dépense en R&D
Tableau 1 : valeur des seuils Ï„0 et Ï„rupture selon la dépense en R&D
τ0 τrupture
r = 0 1,71428 1,02613
r = 0,1 1,69479 1,07985
r = 0,5 1,64278 1,19838
r = 0,9 1,5987 1,28105
Valeurs retenues : α = 300; β = 50; µ = 10; L = 250; U = 3000; v = 1; k = 0.8; F = 10; Θ = 0,1
Une des composantes du paramètre
Θ est aléatoire. C’est elle qui conditionne l’échec ou la réussite des
programmes de recherche agrégés. Bien évidemment, lorsque
Θ se rapproche de 1, la quasi-totalité des firmes
réussissent leur R&D, ce qui profite à tous les producteurs du fait de la présence des débordements
technologiques intra-régionaux. Mais, la valeur de
Θ n’est pas uniquement déterminée par le hasard. Cet
indicateur mesure pour une firme donnée sa capacité d’appropriation à ses propres fins du fruit de la recherche
d’autrui
[25].
Résultat 2 : toute amélioration de l’efficacité de la structure d’innovation (par exemple par le biais d’une
meilleure diffusion de la connaissance, de la mise en place de coopérations firmes/universités, de rencontres
informelles) favorise l’agglomération des activités de production et donc la création d’une structure
centre-périphérie.
Analyse du bien-être des populations
Lorsque certaines conditions sont remplies, les forces centripètes dominent les forces centrifuges, le marché
appelle l’agglomération. Pour autant, l’émergence d’une structure centre-périphérie est-elle souhaitable pour
les deux catégories de travailleurs ? C’est ce que nous allons tâcher d’étudier dans cette partie.
Les travailleurs non qualifiés
À la suite d’Ottaviano et Thisse (1999b), nous définissons le bien-être de la population immobile totale comme
étant égal à la somme des bien-êtres des travailleurs non qualifiés des deux pays :
La dérivée par rapport à λde cette expression indique sans ambiguïté le même résultat, quelle que soit la valeur
prise par les différents paramètres : Ï„U =0 quand r =0. On en déduit que la main-d’œuvre non qualifiée
envisagée dans sa totalité a toujours intérêt à la dispersion.
Résultat 3 : l’intensité en technologie dégrade le bien-être des travailleurs non qualifiés.
Il n’existe en effet aucune valeur réelle (donc économiquement recevable)Ï„ de coûts de transport pour laquelle
U la main-d’œuvre non mobile préfèrerait l’agglomération. Une réduction des coûts de transport, en présence
d’externalités de connaissance, s’avère donc préjudiciable au bien-être de la population non mobile.
Graphique 12
bien-être des BEU
travailleurs non qualifiés en fonction
de la R&D
Pourquoi les travailleurs non qualifiés, pris dans leur totalité, subissent-ils l’agglomération ? L’explication
réside dans l’existence de distorsions que font subir, en se déplaçant, les travailleurs qualifiés sur la population
non mobile. En se concentrant, la main-d’œuvre qualifiée exacerbe les déversements technologiques, ce qui
implique la création de nouvelles variétés du bien industriel. Le prix des variétés du bien industriel diminue, mais
la population non mobile du pays 2 supporte désormais des coûts de transport liés aux importations accrues de
variétés intensives en technologie, sans pour autant que leurs salaires connaissent une variation positive.
Les travailleurs qualifiés
Le bien-être de la main-d’œuvre qualifiée s’écrit de la façon suivante :
L’objectif à présent est de définir la valeur seuil Ï„ de Ï„ qui déterminera si oui ou non cette catégorie de la
L population bénéficie de l’agglomération. Gardons en mémoire que les travailleurs non qualifiés ont toujours
intérêt à la dispersion. C’est en référence àce seuil Ï„L que nous définissons l’intérêt des travailleurs mobiles.
- Quand Ï„ Ï„<L, les travailleurs qualifiés gagnent à l’agglomération.
- Quand Ï„ Ï„>L, les travailleurs qualifiés gagnent à la dispersion.
Tableau 2
valeur des seuils Ï„0, Ï„rupture et Ï„L selon la dépense en R&D
Tableau 2 : valeur des seuils Ï„0, Ï„rupture et Ï„L selon la dépense en R&D
τ0 τrupture τL τL - τrupture
r = 0 1,71428 1,02613 1,0957 0,06957
r = 0,1 1,69479 1,07985 1,12001 0,04016
r = 0,5 1,64278 1,19838 1,17527-0,02311
r = 0,9 1,5987 1,28105 1,21373-0,06732
Valeurs retenues : α = 300; β = 50; µ = 10; L = 250; U = 3000; v = 1; k = 0,8; F = 10; Θ = 0,1.
La dépense engagée en R&D a pour effet d’accroître la valeur du seuil Ï„L. Aussi :
Résultat 4 : plus l’industrie est intensive en technologie et plus les travailleurs qualifiés trouvent un intérêt à
l’agglomération.
Ce résultat, valable pour toutes valeurs des paramètres, était attendu, l’intensité des déversements
technologiques favorisant le bien-être de la population mobile (baisse des prix et accroissement du nombre de
variétés N).
Second constat, le positionnement de Ï„ par rapport au point de rupture n’est pas neutre. Si les deux seuils
L coïncident exactement, le bien-être de la population mobile sera toujours en adéquation avec l’équilibre de
marché (i e. .le type d’équilibre actif, dispersé ou polarisé, donné parÏ„rupture ). Si tel n’est pas le cas, deux scénarii
sont concevables :
Scénario1 (Ï„ > Ï„rupture ) : il existe un intervalle de coûts de transport pour lequel la polarisation des activités
L intensives en technologie n’est pas encore survenue (le point de rupture n’est pas atteint), alors que les
travailleurs qualifiés ont intérêt à l’agglomération. Il y a là un conflit d’intérêts entre les deux groupes de
travailleurs (qualifiés et non qualifiés) puisque la situation de la main-d’œuvre non mobile est toujours
meilleure lorsqu’il y a dispersion.
Scénario2 (Ï„ < Ï„rupture ) : le cas est inverse. Il existe un intervalle au sein duquel les travailleurs qualifiés
L subissent l’agglomération. En effet, si le coût de transport “ effectif ” se situe entre Ï„ et Ï„rupture, seul l’équilibre
L aggloméré est stable, mais la main-d’œuvre mobile n’a pas intérêt à l’émergence d’une structure
centre-périphérie. Il faudra une réduction accrue des coûts de transport pour que cette catégorie de la population
soit pleinement satisfaite. Ici, il y a convergence des intérêts, les deux populations souhaitant la dispersion des
activités de production.
La question qui mérite d’être posée est de savoir si, pour toute valeur des paramètres, nous nous situons dans
l’une ou l’autre des configurations. L’étude de l’équation de bien-être (28) nous permet de déterminer et simuler
Ï„L. L’examen des divers seuils (tableau 2) indique clairement que les deux cas sont réalisables.
Les calculs sont effectués pour les valeurs standards des paramètres adoptées jusqu’à présent. L’emplacement du
seuil Ï„L par rapport au point de rupture apparaît dépendre de la dépense engagée en R&D. Lorsque l’industrie est
peu intensive en R&D (voire pas du tout), l’écart entre Ï„ et Ï„rupture est positif. Nous nous situons dans le scénario
L 1(schéma 2) les coûts de transport sont trop élevés pour permettre l’apparition d’une structure centre-périphérie.
L’équilibre symétrique prévaut encore, ce qui va à l’encontre du bien-être de la main-d’œuvre qualifiée. Il faudra
attendre que les forces centripètes prennent le dessus pour qu’il y ait double coïncidence entre le désir de cette
catégorie de la population et la réalité du marché (agglomération). Pour des valeurs supérieures de r (industrie
moyennement ou fortement intensive en R&D), l’écart devient négatif (Ï„L < Ï„rupture ) : seul l’équilibre aggloméré
est stable, alors que les travailleurs qualifiés ont intérêt à la dispersion (cas 2, schéma 3).
Il est toutefois possible de montrer que, pour certaines valeurs des paramètres, seul le scénario 2 est
rencontré (tableau 2) : quelle que soit la valeur prise par
r, il existe un intervalle de coûts pour lequel l’équilibre
aggloméré est actif, ce qui n’est pas en accord avec ce que souhaite la main-d’œuvre mobile. Une telle
configuration s’établit lorsque les économies d’échelle sont fortes (
F grand) et/ou les variétés très différenciées
( µpetit). Le tableau 3 est obtenu pour
F = 20 et µ= 5, les valeurs des autres paramètres restant identiques aux
simulations précédentes
[26].
Tableau 3
valeur des seuils Ï„0, Ï„rupture et Ï„L selon la dépense en R&D
Tableau 3 : valeur des seuils Ï„0, Ï„rupture et Ï„L selon la dépense en R&D
τ0 τrupture τL τL τrupture
r = 0 2,85714 2,23496 2,16417-0,07079
r = 0,1 2,84623 2,34367 2,25146-0,09221
r = 0,5 2,81628 2,58552 2,44045-0,14507
r = 0,9 2,78991 2,75778 2,56909-0,18869
Valeurs retenues : α = 300; β = 50; µ = 5; L = 250; U = 3000; v = 1; k = 0,8; F = 20; Θ = 0,1.
Résultat 5 : Que l’on se situe dans le scénario 1 ou 2, l’intervalle de non-concordance entre l’intérêt des
travailleurs qualifiés et l’équilibre de marché s’amplifie avec l’intensité en technologie.
Il en ressort alors un phénomène quelque peu paradoxal. La présence de spillovers technologiques rend la
polarisation des activités de production plus attractive pour le facteur mobile, et, néanmoins, dans un même
temps, l’inadéquation entre la réalité du marché et le bien-être de la population qualifiée s’accentue. Rappelons
que, en ce qui concerne le facteur d’inertie, la condition de la main-d’œuvre non qualifiée est d’autant plus
mauvaise que la dépense en R&D des firmes est élevée.
Cet impact de la R&D est imputable au fait que la vitesse de déplacement des deux seuils est différente sous
l’effet du paramètre r. Les intervalles d’adéquation “ désir/réalité ” (Ï„ Ï„ Ï„∈ [ ; ] rupture 0 et Ï„ Ï„∈ [ ; ]0L sont d’autant
plus réduits que l’intensité en technologie est forte. Certes, l’intervalle " "Agglomération (Ï„ Ï„∈ [ ; ]0 ) est plus
L étendu en présence de firmes innovantes, mais le segment " "Dispersion (Ï„ Ï„ Ï„∈ [ ; ] rupture ) se contracte plus
0 rapidement du fait des vitesses divergentes de déplacement des seuils. Il en résulte un ensemble de valeurs de
coûts de transport ( [ ; ])Ï„ Ï„ Ï„∈0rupture pour lesquelles les forces centripètes dominent les forces centrifuges, ce qui
va à l’encontre des souhaits de la main-d’œuvre qualifiée. Cet intervalle est d’autant plus grand que les firmes
effectuent des dépenses en R&D élevées. Seule une intégration plus poussée( )Ï„ Ï„<L satisferalefacteurmobile.
La R&D, par le biais des spillovers technologiques, a un impact non négligeable sur le bien-être des populations.
Si la main-d’œuvre non qualifiée (facteur d’inertie) trouve toujours un gain à la dispersion, le cas de la
main-d’œuvre qualifiée est plus complexe. L’intervalle pour lequel cette population est satisfaite de sa condition
décroît avec la dépense en R&D des firmes.
Résultat 6 : il est possible de mettre en évidence un segment de coûts de transport au sein duquel subsiste une
divergence entre l’équilibre de marché et le bien-être de la main-d’œuvre mobile, divergence qui croît avec
l’intensité technologique. On assiste, pour ces valeurs deÏ„, à une concordance d’intérêts des deux populations,
personne ne souhaitant l’apparition d’une structure centre-périphérie.
La raison du conflit “ réalité du marché / désir du facteur mobile ” est la suivante : lorsqu’un travailleur qualifié
décide de migrer en anticipant une meilleure situation sur la base de la valeur présente de son utilité indirecte, il
ne prend pas en compte l’impact qu’un tel mouvement aura sur les autres travailleurs qualifiés. Or, un flux
migratoire a une influence sur la concurrence et la demande locale, donc sur les salaires de cette catégorie de la
population. Pour certaines valeurs des paramètres, il peut être individuellement rationnel de migrer, alors que cela
ne l’est pas collectivement. Cet intervalle d’inadéquation s’accroît sous l’effet du volume dépensé en R&D et de la
concentration du capital humain, les externalités de connaissance exacerbant les effets sus-cités.
Après avoir étudié le bien-être des deux groupes de travailleurs, il reste à déterminer en quoi l’intensité en
technologie des firmes affecte l’optimum de la société (somme des bien-êtres). Un autre seuil doit ainsi être
défini : celui qui décidera si l’agglomération constitue ou non un optimum social.
L’optimum social
La fonction de bien-être social est la somme du bien–être des deux catégories d’individus :
L’optimum social est ici un équilibre de second rang, puisque calculé à l’aide des prix de concurrence
monopolistique. Ce sera notre référence dans la suite de l’analyse. Nous pouvons maintenant définir le point
seuil (Ï„2 ) de coûts de transport en dessous (au-dessus) duquel l’agglomération (la dispersion) est un optimum
social de second rang. L’équation (26), estimée à partir des prix donnés par l’équilibre de Nash (optimum de
second rang), est trop complexe dans sa forme définitive pour figurer ici. Il en va de même pour l’expression
explicite de Ï„2 calculée en dérivant l’équation (29) par rapport à λ. Nous choisissons de reprendre ci-dessous le
tableau 2 et de le compléter par les valeurs simulées du nouveau seuil Ï„2.
Première constatation, quelles que soient les valeurs des paramètres retenus,
Ï„2 est toujours inférieur à
MinLrupture [ ; ]
Ï„ Ï„
[27].
Cet écart est largement conditionné par les variables technologiques (
Θ et
r)
[28]. Ensuite, le
seuil qui définit l’équilibre de second rang est décroissant avec le volume de la R&D, la baisse de bien-être de la
population non mobile n’étant pas compensée par la variation positive (éventuelle) du bien-être des travailleurs
qualifiés.
Le principal enseignement est qu’il existe un intervalle de coûts de transport [ ; ]Ï„ Ï„ rupture au sein duquel les forces
2 centripètes dominent les forces centrifuges sans que cela soit souhaitable pour la société. Lorsque le coût de transport
effectif sesitue àl’intérieur dece segment, seull’équilibreaggloméré est stable; mais, puisquel’on sesitue àdroite de
Ï„2, seule la dispersion représente l’optimum social. Le tableau 4 indique que même pour une dépense en R&D
nulle, cet intervalle est loin d’être négligeable.
Tableau 4
récapitulatif des points-seuils
Tableau 4 : récapitulatif des points-seuils
τ0 τrupture τ2 τL τL - τrupture
r = 0 1,71428 1,02613 1,01345 1,0957 0,06957
r = 0,1 1,69479 1,07985 0,72149 1,12001 0,04016
r = 0,5 1,64278 1,19838 0,59652 1,17527-0,02311
r = 0,9 1,5987 1,28105 0,49899 1,21373-0,06732
Valeurs retenues : α = 300; β = 50; µ = 10; L = 250; U = 3000; v = 1; k = 0,8; F = 10; Θ = 0,1.
Résultat 6 : les débordements technologiques peuvent avoir un impact négatif sur l’optimum social selon l’état
d’avancement de l’intégration économique.
En effet, plus les firmes sont innovantes et plus l’agglomération s’accomplit pour un niveau élevé des coûts de
transport. Pourtant, la polarisation des activités représente un optimum social pour un niveau de coûts de
transport d’autant plus bas que l’intensité en technologie est forte. À titre d’exemple, lorsque r = 0,9,75% des coûts
detransport acceptables (<Ï„ ) correspondent àunéquilibresous-optimal. Les explicationssesituent dansl’existence
0 des distorsions que font subir les migrants, tant sur la population mobile que sur la population non mobile. Dans une
configuration de coûts de transport médians ( [ ; ])Ï„ Ï„ Ï„∈rupture, les forces centripètes conduisent à un équilibre de
2 marché socialementsous-optimal. Une intervention supranationaleestpar conséquent d’autant plus pressantequeles
industries sont innovantes.
Utilité d’une coopération entre gouvernements
L’examen approfondi des différents seuils que nous avons définis et calculés confirme l’idée qu’uneinstitution légale
supranationale doit intervenir à un moment donné de l’intégration.
Schema 4
optimum social
Résultat 7 : Pour des valeurs hautes ou basses des coûts de transport(Ï„ Ï„< et Ï„ Ï„>rupture ), aucune intervention n’est
2 nécessaire : l’équilibre de marché est un optimum social. A l’opposé, dans le cas où les coûts de transport sont
médians ( [ ])Ï„ Ï„ ;Ï„∈rupture, les gouvernements se doivent d’intervenir, les équilibres de localisation étant
2 socialement sous-optimaux.
La pression des forces d’agglomération entraîne les firmes à se polariser alors que seul l’équilibre symétrique est
souhaitable pour la société. Cette intervention peut revêtir plusieurs formes : politiques visant à réduire les coûts à
l’échangedans les industries intensives en technologie, aides structurelles de l’UE aux pays du Sud en vued’accroître
l’efficience de leurs structures d’innovation, etc. Si l’intérêt des travailleurs non mobiles est privilégié, l’action peut
passer par du protectionnismeafin de bloquer leprocessus d’agglomération. Dans lecascontraire, toutelibéralisation
des échanges se traduira par un creusement des inégalités entre travailleurs mobiles et travailleurs non mobiles.
Notre modèle contribue à mettre en lumière quelques aspects de l’influence des débordements technologiques
sur les équilibres spatiaux de localisation des firmes. Surtout, les implications en termes de bien-être peuvent
servirde base àuneréflexion sur la nécessité d’une intervention supranationale visant à améliorer l’efficacitédes
structures d’innovation des pays périphériques. Nous montrons que la présence de débordements
technologiques fragilise l’équilibre symétrique au point d’entraîner une polarisation spontanée des activités de
production intensives en haute technologie. Une autre façon de présenter ce résultat serait de raisonner en termes
de cycle du produit. La première phase d’élaboration d’un bien industriel est souvent caractérisée par de fortes
dépenses en R&D, impliquant ainsi des débordements de connaissance intra-régionaux intenses. Pour un niveau
de coût à l’échange donné, cette phase impliquera une polarisation des firmes. Avec la banalisation du produit,
les montants engagés en R&D diminuent, rendant le processus de fabrication particulièrement sensible aux
différentiels de coûts du facteur travail. La banalisation du produit implique une redistribution spatiale, lenouvel
équilibre étant caractérisé par une dispersion des activités de production.
Ensuite, l’intensité en technologie dégrade le bien-être des travailleurs non qualifiés, ces derniers subissant des
distorsions provenant des migrations des travailleurs qualifiés. Cette catégorie de travailleurs n’a jamais intérêt
à l’agglomération. À l’opposé, plus l’industrie est intensive en technologie et plus les travailleurs qualifiés
trouvent un intérêt à l’agglomération, l’intensité des déversements technologiques favorisant le bien-être de la
population mobile. Résultat important, le niveau des coûts à l’échange détermine s’il y a convergence ou
divergence d’intérêts entre les deux groupes de travailleurs (qualifiés et non qualifiés). Il en résulte que les
spillovers technologiques peuvent avoir un impact négatif sur l’optimum social selon l’état d’avancement de
l’intégration économique.
Il existe de nombreux révélateurs d’une concentration spatiale des activités moyennement ou fortement
intensives en technologie. Ainsi, Bottazzi et Peri (1999) montrent qu’en Europe, cinq régions seulement
s’attribuent la moitié des dépenses totales en recherche et développement (R&D) et des brevets européens : il
s’agit de l’Ile-de-France, de l’East-Anglia, de la Bavière, de Bade-Wurtenberg et de la Nord-Westphalie. Par
ailleurs, de nombreuses études
[29] se basant sur le calcul d’indices de Gini montrent clairement que les branches
caractérisées par un fort contenu scientifique ou technologique sont plus concentrées géographiquement que les
activités économiques, et ce quel que soit le pays retenu. Ceci conforte l’idée de l’existence de forces
d’agglomération particulièrement vives dans ce type de branches. Si les externalités liées à la demande locale
peuvent expliquer en partie cette situation, il n’en demeure pas moins que l’existence de
spillovers de
connaissance constitue une explication essentielle. Ces études empiriques permettent de mettre en évidence une
cartographie de la localisation des activités de production dans l’UEM largement influencée par les disparités
technologiques des industries.
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[(*)]
CATT, Université de Pau et des pays de l’Adour.
E-mail : f
fabrice. darrigues@ wanadoo. fr
[(1)]
Nous emploierons indistinctement les termes de
spillovers et de débordements.
[(2)]
Pour Martin et Ottaviano (1999), une intégration régionale, en présence de
spillovers locaux, provoque une agglomération dans la
région dotée du plus fort capital humain, ce qui contribue à accroître les innovations et à entretenir un phénomène de causalité
circulaire. À l’opposé, lorsque les
spillovers sont globaux, en présence d’un fort taux de croissance et de coûts de transport hauts, on
assiste à une réallocation des firmes nouvellement créées vers le pays à la dotation en capital humain la plus faible. De plus, Baldwin
et Forslid (2000) montrent que l’intensification des
spillovers d’apprentissage dans les pays désavantagés est une force stabilisatrice.
Ainsi, des politiques destinées à promouvoir les industries de haute technologie, les universités et les centres de recherche peuvent
inciter à une dispersion des activités industrielles.
[(3)]
On parlera ainsi des externalités MAR pour Marshall-Arrow-Romer.
[(4)]
i.e. toute information personnalisée et contextualisée.
[(5)]
i.e. la connaissance explicite, transmissible en un langage formel et systématique.
[(6)]
Cette hypothèse de mobilité différenciée du travail paraît réaliste dans le cadre de l’Union européenne. Il semble avéré, tant en
pratique qu’en théorie, que la propension à se déplacer d’un individu croît avec son niveau d’instruction et de qualification (voir
Pedersen, 1996).
[(7)]
Cette utilité indirecte découle d’une fonction d’utilité quadratique de la forme :
avec a > 0,
b m≥ >0.
K est une constante, tandis que
x0 représente la consommation du bien homogène (numéraire) produit en
concurrence pure et parfaite. Pour de plus amples informations sur cette fonction, voir Ottaviano et Thisse (1998).
[(8)]
Pour plus de précisions à ce sujet, voir Ottaviano et Thisse (1999b) et Ottaviano, Tabuchi et Thisse (2002).
[(9)]
Ottaviano et Thisse (1998) supposent que cette dotation en numéraire est suffisamment importante pour entraîner une
consommation du bien homogène positive à l’équilibre.
[(10)]
Une voie de recherche à explorer consisterait dans l’adjonction de
spillovers inter-régionaux. Seuls les débordements
domestiques sont modélisés dans notre étude. Même si les
spillovers inter-régionaux paraissent bien moins intenses que les
débordements intra-régionaux, leur prise en