2003
Économie et Prévision
Choix d’éducation et composition par sexe de la fratrie
Christine Barnet-Verzat
[(*)]
François-Charles Wolff
[(*)]
Cet article étudie l’effet de la composition par sexe des fratries sur les dépenses d’investissement en capital humain
réalisées par les parents, une variable susceptible d’engendrer des conflits familiaux non-désirés entre les enfants quant à
l’allocation des ressources parentales. L’analyse de deux sources statistiques où l’on s’intéresse à la fois aux déterminants
du niveau scolaire et des dépenses d’éducation en France révèle que les filles avec des frères reçoivent moins de
ressources que celles avec des sœurs dans les familles riches, alors qu’il est équivalent pour les garçons d’avoir des frères
ou des sœurs.Mots-clés :
capital humain, fratrie, composition par sexe.
This article examines the impact of the gender composition of sibships on the investment in human capital made by
parents, a variable that is liable to generate undesirable family conflicts between children regarding the allocation of
parental resources. Analysis of two statistical sources relating to the determinants of school attainment levels and
spending on education in France shows that girls having brothers receive less resources than girls having sisters in rich
families, whereas having brothers or sisters is equivalent in the case of boys.Keywords :
human capital, sibship, gender composition.
Ce texte a été présenté aux 17èmes Journées de Microéconomie Appliquée (Québec, 8-9 juin 2000) et au séminaire du Laboratoire
d’Économie de Nantes (23 novembre 2000). Nous tenons à remercier A. Bommier, A. Dupray, L. L.-Garboua et M. Sollogoub pour
leurs différentes remarques et commentaires, et surtout les deux rapporteurs anonymes de la revue pour leurs critiques et suggestions
qui nous ont été des plus utiles pour la révision de ce texte.
Cet article étudie l’effet de la composition par sexe des fratries sur les dépenses d’investissement en
capital humain réalisées par les parents, une variable susceptible d’engendrer des conflits
familiaux non-désirés entre les enfants quant à l’allocation des ressources parentales. L’analyse de
deux sources statistiques où l’on s’intéresse à la fois aux déterminants du niveau scolaire et des
dépenses d’éducation en France révèle que les filles avec des frères reçoivent moins de ressources
que celles avec des sœurs dans les familles riches, alors qu’il est équivalent pour les garçons d’avoir
des frères ou des sœurs.
Pour expliquer les niveaux d’éducation des enfants,
les nombreuses études économétriques réalisées à ce
jour dans les différents pays développés et moins
développés ont mis en évidence l’intervention de
deux grandes catégories de facteurs de nature
familiale. D’une part, les trajectoires scolaires sont
déterminées par la position sociale et économique
des parents, matérialisée par le niveau de diplôme, la
catégorie socio-professionnelle ainsi que les
montants de revenu et de patrimoine. On observe une
forte reproduction sociale entre les générations
successives, puisque le fait d’avoir des parents
diplômés favorise de manière très significative le
capital humain des enfants
[1]. D’autre part, le type de
fratrie dont l’enfant est issu exerce une influence.
Les enfants issus de familles nombreuses ont des
niveaux scolaires plus faibles et la composition de la
fratrie joue également par l’intermédiaire du rang de
naissance ou des intervalles entre naissances.
L’analyse économique des décisions familiales
d’éducation tient compte de ces variables (Becker,
1991, Behrman et alii, 1995). Les choix scolaires
sont considérés comme le résultat d’un processus
familial de décision où les parents déterminent
l’allocation optimale de leurs investissements dans
le capital humain de leurs enfants suivant des
considérations d’efficacité et d’équité. Outre ces
facteurs « structurels », des travaux plus récents ont
examiné l’impact de la composition par sexe de la
fratrie sur les choix éducatifs et la réussite scolaire.
Par exemple, aux États-Unis, Butcher et Case (1994)
ont montré que les femmes avec seulement des frères
avaient un niveau d’instruction plus élevé que les
femmes avec au moins une sœur, à taille donnée de la
fratrie. Au Japon où les parents préfèrent la réussite
des garçons à celle des filles, la probabilité que les
filles poursuivent des études universitaires est
uniquement influencée par le nombre de frères et non
par le nombre global de collatéraux (Ono, 2000).
Les économistes se sont depuis longtemps intéressés
à la discrimination entre les garçons et les filles, en
particulier en matière d’éducation et de santé
(Behrman, 1988 ; Behrman
et alii, 1986 ; Deaton,
1989). Mais l’enjeu des études qui concernent les
effets de la composition par sexe de la fratrie à taille
donnée apparaît tout aussi important. En effet, dans
la mesure où les choix de fécondité relèvent
exclusivement des parents et dans un contexte où les
techniques de sélection du sexe des enfants ne sont
pas mises en oeuvre, la composition par sexe est
susceptible d’engendrer des conflits familiaux non
désirés entre les différents frères et sœurs
[2]. Cette
rivalité sous-jacente évoquée par Garg et Morduch
(19 98) n’est en au cun cas le résultat d e
comportements stratégiques des agents au sein de la
famille, à l’inverse de certains modèles de
transmissions intergénérationnelles. Il n’empêche
que, pour un enfant, les frères et les sœurs ne sont pas
nécessairement substituables et il peut exister un
avantage implicite à avoir des collatéraux d’un
certain sexe.
Dans ce papier, nous examinons l’effet de la
composition par sexe des fratries sur les décisions
des parents en nous limitant aux choix relatifs à
l’éducation des enfants
[3]. L’analyse développée est
avant tout empirique. S’il existe plusieurs
hypothèses de nature théorique pour expliquer dans
quelle mesure les décisions de transferts des parents
dépendent de la composition par sexe de la
descendance, nous cherchons avant tout à savoir si
cette variable exerce ou non une incidence sur les
choix d’éducation des parents en France. À partir de
deux sources statistiques datant de 1992, nous
étudions non seulement les niveaux d’études des
enfants de manière analogue aux travaux américains,
mais nous retenons également une variable plus
appropriée qui correspond aux différentes dépenses
d’éducation consenties par les parents. Nous
essayons ensuite d’interpréter les résultats obtenus
au regard des scénarios théoriques envisageables.
L’étude suit le plan suivant. La première partie
présente les éléments du débat américain concernant
l’impact controversé de la composition par sexe de la
fratrie sur les niveaux scolaires des enfants, en
soulignant les limites des études réalisées. En
deuxième partie, nous décrivons les hypothèses
théoriques qui permettent d’expliquer pourquoi il
n’est pas forcément équivalent d’avoir des frères ou
bien des sœurs. Les données des enquêtes CNAV
“Trois générations” et Insee “Efforts d’éducation des
familles” sont présentées en troisième partie. Les
tests économétriques sont réalisés respectivement en
quatrième partie pour les niveaux scolaires et en
cinquième partie pour les dépenses d’éducation. On
montre que les parents fortunés consacrent
davantage de dépenses d’éducation à leurs filles
lorsque celles-ci ont de nombreuses sœurs. La
sixième partie propose des éléments d’interprétation
des résultats observés et la septième partie conclut.
Le débat sur l’éducation aux États-Unis
L’objet des travaux menés par Butcher et Case
(1994) consiste à évaluer l’impact de la constitution
de la fratrie sur l’éducation des hommes et des
femmes nés aux États-Unis entre 1920 et 1965, à
partir de trois sources statistiques distinctes (
Panel
Study of Income Dynamics, National Longitudinal
Survey of Women, Current Population Survey).
Outre l’effet du nombre global de frères et sœurs,
toujours négatif, les auteurs s’intéressent au rôle
éventuel de la composition par sexe de la fratrie
[4].
Du point de vue statistique, cette variable explicative
présente un intérêt essentiel : tant que les couples ne
sont pas en mesure de choisir le sexe de leurs enfants,
les nombres respectifs de frères et de sœurs sont
normalement orthogonaux aux caractéristiques des
parents. De ce fait, une simple comparaison
statistique des niveaux d’éducation des individus
permet dans une large mesure d’appréhender l’effet
propre de la composition par sexe de la fratrie.
Les résultats de Butcher et Case (1994) mettent en
évidence l’impact significatif de cette dernière
variable aux États-Unis, puisque les femmes élevées
avec au moins une sœur se caractérisent par un
niveau d’éducation moins important que les femmes
élevées seulement avec des frères. Ainsi, parmi les
familles du Panel Study of Income Dynamics
comprenant deux enfants, avoir un frère augmente de
près de six mois la durée des études pour les femmes.
Si le fait d’avoir des sœurs exerce toujours une
incidence négative sur l’éducation des femmes
parmi les fratries de taille plus importante, les
différences scolaires en fonction des nombres de
frères et de sœurs ne sont jamais significatives pour
les hommes. Ces résultats descriptifs sont confirmés
par l’analyse économétrique qui contrôle les
caractéristiques permanentes des parents, diplômes
et professions du père et de la mère en particulier.
L’estimation d’une régression linéaire indique que le
fait d’avoir au moins une sœur diminue le nombre
d’années d’études des femmes, alors que cette
variable explicative ne modifie pas l’éducation des
hommes.
Il convient toutefois de nuancer la portée de ces
évidences. D’un côté, le rôle de la composition par
sexe des fratries sur les trajectoires scolaires varie de
manière sensible selon les cohortes considérées.
Ainsi, Butcher et Case (1994, p. 550) remarquent que
la probabilité d’avoir une éducation plus poussée
diminue avec la présence d’au moins une sœur,
surtout pour les femmes les plus âgées, nées entre
1920 et 1940, tandis que cet impact négatif
n’apparaît guère pertinent pour les femmes nées
entre 1941 et 1961. L’évolution observée traduirait
alors une modification de l’allocation familiale des
ressources pour le capital humain des enfants au
cours de la période considérée. De l’autre, certains
résultats empiriques sont statistiquement peu
pertinents. Dans la comparaison des niveaux
scolaires, les valeurs obtenues en fonction du
nombre de sœurs dans la fratrie ne sont souvent pas
significativement différentes, comme le soulignent
fort justement Hauser et Kuo (1998). D’ailleurs, si
Butcher et Case (1994) utilisent trois enquêtes
différentes pour leur recherche, les conclusions sur
le rôle de la composition par sexe s’avèrent vérifiées
seulement pour les données du
Panel Study of
Income Dynamics
[5].
Des travaux complémentaires récents sont venus
contredire le rôle de la composition par sexe des
fratries sur l’éducation. À partir du
National
Longitudinal Survey of Youth, Kaestner (1997)
examine à la fois le nombre d’années d’études pour
des individus nés entre 1958 et 1965 et les résultats
de tests scolaires pour des enfants plus jeunes. Les
tests économétriques mis en œuvre ne permettent pas
l’émergence d’une relation claire entre l’éducation
et les nombres de frères et de sœurs
[6]. Néanmoins,
ces résultats ne sont pas forcément incompatibles
avec les précédents puisque Butcher et Case (1994)
insistent sur la nécessité d’un traitement différencié
des cohortes successives. Hauser et Kuo (1998)
proposent à leur tour une analyse fondée sur trois
enquêtes (
Occupational Changes in a Generation
Survey, Su rvey of Inco me a nd Prog ram
Participation, National Survey of Families and
Households). Ces données confirment toutes
l’absence du rôle de la composition par sexe des
fratries sur la réussite scolaire pour les hommes et
femmes nés entre 1910 et 1964. Si la taille de la
fratrie diminue régulièrement les niveaux
d’éducation, sa composition par sexe n’exerce aucun
effet pertinent quelle que soit la variable retenue,
existence d’une sœur ou proportion de sœurs
[7].
Au-delà de leur portée sans doute limitée,
l’enseignement des résultats obtenus par Butcher et
Case (1994) concerne cette possibilité qu’il ne soit
pas équivalent pour la trajectoire scolaire d’un
enfant d’avoir des frères ou bien des sœurs. Des tests
similaires ont ensuite été réalisés dans d’autres pays,
développés ou peu développés.
Pour les premiers, les effets de la composition par
sexe de la fratrie sur l’éducation sont parfois limités,
mais présents. Ainsi, en Allemagne, Bauer et Gang
(2000) concluent que, globalement, le nombre
d’années d’éducation d’un enfant ne dépend pas des
nombres de ses frères et de ses sœurs. Néanmoins,
pour les hommes vivant en Allemagne de l’Ouest, le
fait d’avoir seulement des sœurs exerce une
incidence négative sur la trajectoire scolaire. Au
Japon, Ono (2000) observe que la probabilité
d’entrer à l’université diminue de manière très
significative pour les filles avec le nombre de frères
dans la fratrie. En revanche, pour le second type de
pays, les décisions d’investissements en capital
humain apparaissent beaucoup plus sensibles à la
composition par sexe de la fratrie, comme le note
Morduch (2000). Cet auteur souligne en particulier
que, d’après les données, il existe un net avantage
pour l’éducation des enfants (filles ou garçons) à
avoir des sœurs en Tanzanie ou bien au Ghana. De
manière similaire, à Taïwan, les enfants ont une
destinée scolaire meilleure lorsqu’ils ont des sœurs
plutôt que des frères (Parish et Willis, 1993).
Les explications théoriques
Plusieurs justifications, qu’elles relèvent de
considérations économiques, sociologiques ou bien
psychologiques, sont en mesure d’expliquer les
écarts scolaires des enfants en fonction des nombres
de frères et de sœurs (Butcher et Case, 1994). Même
si l’on privilégie l’approche économique, l’une des
difficultés de l’analyse concerne la pluralité des
interprétations envisageables. En effet, les différents
modèles donnent généralement lieu à des prédictions
variables quant àl’effet de la composition par sexe de
la descendance. Nous explicitons à présent les
hypothèses théoriques qui permettent d’expliquer
pourquoi il n’est pas toujours équivalent pour un
enfant d’avoir un frère ou une sœur. Globalement,
cinq grands types d’interprétation peuvent être
retenus.
Dans les modèles altruistes, les parents se
préoccupent du bien-être de leurs enfants et ils
procèdent à des investissements en capital humain et
à des transmissions patrimoniales (Becker et Tomes,
1979,1986). Lorsque les parents n’ont pas la
possibilité de financer les niveaux de capital humain
des enfants à leur valeur optimale, les coûts
d’opportunité de ces investissements vont différer
suivant le sexe car les parents favorisent les enfants
dont la rentabilité du capital scolaire est la plus
importante. Or, puisque ce sont généralement les
garçons qui présentent les meilleures opportunités
de salaire à qualification égale, il est préférable pour
un enfant donné, quel que soit son sexe, d’avoir des
sœurs plutôt que des frères
[8]. Il s’agit en fait d’un pur
modèle deconsommation, où les parents investissent
dans le « placement » le plus rentable, en l’occurrence
l’éducation des garçons qui est relativement mieux
valorisée.
Les conséquences de cette compétition pour des
ressources rares dans le modèle beckérien sont
détaillées en annexe. Deux scénarios sont en fait
envisageables. Lorsque les familles sont fortunées
(non contraintes), l’investissement éducatif atteint
son niveau optimal pour tous les enfants et il est plus
élevé pour les garçons que pour les filles. En
revanche, si les parents sont contraints par la
liquidité, ils ne versent jamais de transferts
financiers aux enfants et ils se contentent de financer
de l’éducation à un niveau sous-optimal. Les garçons
sont alors favorisés au détriment des filles compte
tenu de leur meilleure rentabilité. On s’attend donc à
ce que la composition par sexe de la fratrie influence
les investissements éducatifs seulement lorsque les
parents sont peu fortunés.
Ce résultat dépend toutefois de la formalisation
retenue pour étudier les modèles d’éducation
altruistes (Ermisch et Francesconi, 2000). Suivant le
modèle beckérien précédent (Becker, 1967 ; Card,
1995), les revenus et les transferts sont parfaitement
substituables. Les parents se préoccupent seulement
de la somme totale des ressources dont dispose
chaque enfant, éducation plus transfert. Par
opposition, dans le modèle familial, les revenus liés à
l’éducation et les aides patrimoniales constituent des
arguments séparables de la fonction d’utilité des
parents (Behrman et alii, 1982,1995). Dans ce cas,
les investissements en capital humain ne sont jamais
saturés à une valeur maximale, comme dans le
modèle beckérien, et ils dépendent des arbitrages
entre garçons et filles selon les rentabilités
respectives d’éducation. Avec la séparabilité, la
composition par sexe de la fratrie doit affecter les
choix éducatifs quel que soit le niveau de richesse
des parents.
Les deux explications suivantes modifient aussi le
coût de l’investissement éducatif et conduisent à des
prédictions similaires. Un second modèle tient
compte de l’existence de technologies de production
du capital humain différenciées selon les sexes. Si le
prix du capital humain n’est pas le même pour les
garçons et pour les filles, alors le montant des
investissements éducatifs des parents pourra varier
en fonction du sexe des enfants. Par exemple, le fait
souvent énoncé selon lequel les filles sont plus
assidues et appliquées à l’école tend à réduire le coût
de l’éducation pour les filles, dans la mesure où elles
peuvent recevoir un investissement plus faible pour
un output égal. La volonté de maximiser la somme
des revenus des enfants se traduit alors par un
avantage pour un enfant donné à avoir des sœurs en
termes de volume d’investissement, puisque les
garçons sont relativement plus coûteux.
Le troisième motif fait référence au marché du
mariage (Becker, 1991). Les stratégies des parents
peuvent être rendues plus complexes du fait de
l’existence d’une interdépendance entre le marché
du travail et le marché du mariage. Ainsi, pour les
filles, les opportunités de mariage viennent relayer et
parfois concurrencer celles offertes par l’existence
d’un travail rémunéré. D’une part, la possibilité
offerte aux filles d’épouser un conjoint capable de
subvenir à leurs besoins tend à réduire leurs
incitations quant à la prolongation de leurs études.
D’autre part, la possession d’un diplôme trop élevé
pour une fille peut constituer un handicap sur le
marché du mariage dans la mesure où les filles très
diplômées restent plus souvent seules que les autres.
À l’inverse, pour les garçons, l’investissement
éducatif doit toujours être le plus important possible
car il accroît leurs opportunités de travail ainsi que
leur attractivité potentielle sur le marché du mariage.
Les parents sont donc doublement incités à
surinvestir dans les garçons.
Un quatrième effet concerne l’existence de
préférences parentales spécifiques pour les garçons
ou bien pour les filles. Les enfants les plus appréciés
bénéficient d’investissements en capital humain
relativement plus importants. Par exemple, à l’instar
de ce qui se passe au Japon, une famille qui préfère
les garçons aura tendance à prolonger les études de
ces derniers par rapport à celles des filles (Ono,
2000). Considérons le modèle altruiste. Dans le cas
où le rendement de l’éducation sur le marché du
travail serait supérieur pour les hommes, des
préférences différentes par sexe vont, soit
contrebalancer (cas d’une préférence pour les filles),
soit renforcer (cas d’une préférence pour les
garçons) la tendance à éduquer plus les garçons que
les filles. Les préférences par sexe peuvent donc
engendrer aussi bien un avantage qu’un désavantage
en termes d’éducation pour les enfants ayant de
nombreuses sœurs.
D’autres explications relatives aux préférences sur
les sexes sont envisageables. Par exemple, dans le
cadre d’une modélisation non unitaire des choix des
parents, Thomas (1994) montre que les mères
consacrent davantage de ressources à leurs filles,
alors que les pères s’occupent plus de leurs fils. Les
parents peuvent aussi favoriser davantage les enfants
dont le sexe est rare dans la fratrie (Butcher et Case,
1994). Dans ce cas, l’absence de frères pour un
garçon et de sœurs pour une fille est avantageuse.
Enfin, des effets différenciés du nombre de frères et
de sœurs peuvent être observés si les parents
présentent de l’aversion pour les inégalités entre
garçons et filles (Behrman
et alii, 1982,1994). Ils
vont alors privilégier les enfants dont la rentabilité
est la plus faible. Les inégalités engendrées sur le
marché du travail sont donc corrigées par un
investissement plus important dans l’éducation des
filles
[9].
Une dernière explication concerne la possibilité
d’interactions entre les différents usages du temps de
l’ensemble des membres de la famille. On peut par
exemple envisager l’existence de substitutions ou de
complémentarités, soit entre l’éducation des frères et
sœurs par l’intermédiaire de la fonction de
production de capital humain, soit entre parents et
enfants par l’intermédiaire de la fonction de
production domestique. Dans le premier cas, les
enfants les plus âgés vont aider les plus jeunes à faire
leurs devoirs scolaires. Les efforts plus importants
dans les études fournis par les filles donnent alors un
avantage à avoir des sœurs Dans le second cas, les
enfants participent aux tâches domestiques et se
substituent à leurs parents dans ce type d’activités.
Les filles sont alors désavantagées par rapport aux
garçons puisque ce sont surtout elles qui sont
sollicitées dans la sphère do mestiqu e :
l’investissement destiné aux filles diminue.
Un autre type d’interaction entre collatéraux peut
être envisagé. Il s’inspire de la théorie du groupe de
référence, qui part du constat selon lequel une fille
ayant des frères plus âgés tend à adopter des
comportements masculins (Koch, 1955). Si
l’instruction est un trait masculin, elle devrait
prolonger ses études, tandis qu’un garçon avec une
sœur aînée devrait recevoir une éducation moins
poussée. Mais la présence d’une seconde fille
modifie le groupe de référence pour la première, et
son éducation se « féminise ». Les parents n’ayant
qu’une fille vont apprécier sa réussite scolaire à
l’aune de celle de ses frères et donc lui donner les
mêmes chances de réussite qu’à ses frères. Le fait
d’avoir seulement des frères engendre alors une
externalité positive pour une fille. À l’inverse, la
présence d’une sœur pour une fille va modifier le
groupe de référence pour celle-ci et les
investissements éducatifs peuvent alors être moins
élevés.
Cette présentation des hypothèses théoriques
appelle les deux commentaires suivants. D’une part,
il semble délicat d’envisager une justification
précise des effets localisés de Butcher et Case
(1994)
[10]. Leur recherche exploratoire révèle un
avantage à avoir des frères pour les femmes, alors
que la proportion de sœurs reste sans incidence pour
les deux sexes, et l’étude ne propose aucun test relatif
aux variables de goûts et de contraintes de liquidité.
D’autre part, retenir pour variable dépendante le
nombre d’années d’études paraît peu pertinent. Dans
les pays développés, la trajectoire scolaire dépend
largement des conditions d’offre sur le marché
éducatif : le niveau d’éducation dépend fortement de
l’effort public et d’autres variables plus appropriées,
telles que les dépenses d’éducation prises en charge
par les parents que doivent être considérées dans
l’analyse.
Pour tester l’effet de la composition par sexe sur les
choix éducatifs, nous exploitons deux sources de
données différentes. Il s’agit de deux enquêtes
réalisées en France en 1992, l’une par la CNAV et
l’autre par l’Insee et l’INED, qui permettent
d’étudier à la fois les trajectoires scolaires et les
dépenses d’éducation financées par les parents.
Réalisée par la CNAV, l’enquête Trois Générations
s’intéresse aux comportements de solidarités
familiales pour des lignées comprenant au moins
trois générations adultes : grands-parents, parents et
enfants (Attias-Donfut, 1995). La population
retenue comporte tout d’abord un ménage pivot âgé
de 49 à 53 ans à la date de l’enquête et caractérisé par
l’appartenance à une famille trigénérationnelle ;
ensuite, exactement un des parents et un des enfants
adultes (non corésident ou âgé d’au moins 22 ans) du
pivot ont été interviewés sur un même questionnaire
exhaustif
[11]. Pour l’étude, chaque questionnaire
indique pour la personne enquêtée et son éventuel
conjoint, d’une part le nombre total de collatéraux et
les nombres de frères et de sœurs en vie et, d’autre
part, des indicateurs du capital scolaire avec l’âge de
fin d’études, le niveau de fin de scolarité et le
diplôme le plus élevé obtenu. L’enquête renseigne
ég alement sur les caractéristiques socio-économiques (diplôme, catégorie sociale) à la fois
des parents et des beaux-parents.
Si l’information disponible permet d’étudier l’âge de
fin de scolarité en fonction de la composition par
sexe de la fratrie, cette dernière variable pose
toutefois un problème pour la génération des
grands-parents puisque seuls les nombres de frères et
de sœurs en vie sont connus. Compte tenu de l’âge
des plus anciens, de 68 à 92 ans, il est le plus souvent
impossible de reconstituer la structure par sexe de la
fratrie. L’analyse se limite en conséquence à
l’éducation des individus pivots et jeunes (enquêtés
et conjoints)
[12]. Un des intérêts de cette enquête est
de prendre en compte des cohortes distinctes : la
plupart des pivots sont âgés de 49 à 54 ans alors que
les jeunes ont principalement entre 24 et 29 ans. Ces
populations ont dès lors connu des conditions
d’éducation fort différentes, indiquées dans le
tableau 1. En particulier, les pivots appartiennent à
des fratries de taille plus importante et ont des
niveaux d’éducation moins élevés que les jeunes.
Tableau 1
enquête Trois Générations - Caractéristiques de la population concernée
Tableau 1 : enquête Trois Générations - Caractéristiques de la population concernée
Génération Pivot Jeune
Variables Ensemble Femmes Hommes Ensemble Femmes Hommes
Éducation
Age de fin de scolarité 16,92 16,76 17,09 19,45 19,62 19,28
16 ans et moins 0,482 0,480 0,484 0,131 0,097 0,163
17-18 ans 0,279 0,306 0,251 0,321 0,298 0,342
19-20 ans 0,110 0,115 0,105 0,237 0,273 0,202
21-22 ans 0,057 0,053 0,060 0,157 0,196 0,120
23 ans et plus 0,072 0,047 0,099 0,156 0,137 0,173
Caractéristiques des individus
Age moyen 51,04 49,79 52,37 27,17 26,47 27,84
Taille de la fratrie 3,714 3,745 3,682 2,950 2,869 3,027
Nombre de sœurs 1,379 1,401 1,355 0,931 0,874 0,985
Nombre de frères 1,336 1,344 1,327 1,019 0,995 1,042
Caractéristiques des parents
Niveau de scolarité du père(1)
Aucune étude 0,227 0,227 0,228
Études primaires 0,494 0,497 0,490 0,408 0,419 0,398
Enseignement court 0,086 0,088 0,083 0,259 0,265 0,253
Enseignement long 0,082 0,083 0,082 0,080 0,081 0,080
Études supérieures 0,108 0,110 0,107
Inconnu, pas de père 0,111 0,105 0,117 0,144 0,124 0,162
Niveau de scolarité de la mère(1)
Aucune étude 0,239 0,235 0,244
Études primaires 0,538 0,554 0,520 0,437 0,450 0,425
Enseignement court 0,081 0,080 0,082 0,255 0,261 0,250
Enseignement long 0,051 0,055 0,047 0,104 0,110 0,098
Études supérieures 0,065 0,064 0,066
Inconnu, pas de mère 0,091 0,076 0,107 0,139 0,115 0,161
Catégorie sociale du père
Agriculteur 0,195 0,191 0,198 0,079 0,073 0,084
Indépendant 0,132 0,134 0,130 0,121 0,115 0,127
Cadre, profession supérieure 0,067 0,063 0,072 0,121 0,128 0,114
Profession intermédiaire 0,086 0,086 0,085 0,210 0,206 0,214
Employé 0,135 0,141 0,128 0,125 0,128 0,123
Ouvrier 0,385 0,384 0,387 0,344 0,350 0,339
Mère inactive 0,394 0,391 0,398 0,231 0,219 0,242
Nombre d’observations 3175 1633 1542 2212 1134 1078
Source: Enquête CNAV Trois Générations 1992.
(1) Pour les parents des pivots, les modalités enseignement long et études supérieures sont agrégées. Pour les parents des jeunes, les modalités aucune
étude et études primaires sont agrégées.
Enquête CNAV Trois Générations 1992.
Réalisée par l’Insee et l’INED, l’enquête Effort
d’éducation des familles porte sur un échantillon
représentatif de 5300 ménages ayant au moins un
enfant scolarisé âgé de 2 à 25 ans, qu’il réside ou non
dans le foyer parental. Les différentes questions
posées concernent non seulement les diverses
dépenses occasionnées par la scolarisation des
enfants ou par leurs activités extra-scolaires, mais
également le temps passé par les parents à suivre le
travail scolaire, leurs relations avec l’école et les
perceptions et jugements qui orientent les
comportements et attitudes des parents
[13]. Des
informations ont également été recueillies
directement auprès des enfants, avec des
questionnaires spécifiques pour les collégiens, les
lycéens et les étudiants. Cette enquête présente
l’avantage de fournir des renseignements sur la
composition du ménage, les caractéristiques
socio-économiques de ses membres et les revenus,
ainsi que sur les investissements éducatifs
individualisés ; ces dépenses sont connues pour un
ou deux enfants du ménage tiré(s) au hasard.
Tableau 2
enquête Éducation - Caractéristiques de
la population concernée
Tableau 2 : enquête Éducation - Caractéristiques de
la population concernée
Variables Ensemble Filles Garçons
Montant des dépenses depuis
septembre 1991
Liées à la scolarité de l’enfant(francs) 2 551 2 483 2 621
Caractéristiques des enfants
Age
De 2 à 4 ans 0,085 0,086 0,082
De 5 à 9 ans 0,269 0,274 0,265
De 10 à 14 ans 0,258 0,251 0,265
De 15 à 19 ans 0,262 0,257 0,268
De 20 à 24 ans 0,126 0,132 0,120
Taille de la fratrie 1,841 1,853 1,828
Nombre de sœurs 0,402 0,410 0,394
Nombre de frères 0,439 0,443 0,434
Caractéristiques des parents
CSP du chef de ménage
Agriculteur 0,031 0,031 0,032
Indépendant 0,097 0,097 0,098
Profession libérale, cadre 0,160 0,167 0,151
Profession intermédiaire 0,225 0,220 0,231
Employé 0,132 0,132 0,132
Ouvrier 0,354 0,353 0,356
Niveau scolaire du père
Sans diplôme 0,184 0,181 0,187
CEP 0,109 0,103 0,116
BEPC, CAP, BEP 0,359 0,351 0,367
Baccalauréat 0,087 0,093 0,081
Enseignement supérieur 0,165 0,175 0,155
Pas de père 0,096 0,098 0,095
Niveau scolaire de la mère
Sans diplôme 0,206 0,209 0,202
CEP 0,154 0,147 0,161
BEPC, CAP, BEP 0,354 0,357 0,352
Baccalauréat 0,106 0,102 0,109
Enseignement supérieur 0,165 0,172 0,159
Pas de mère 0,015 0,013 0,017
Revenus annuels du ménage 172 934 174 036 171 727
Nombre d’observations 5267 2673 2593
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation de s familles
1992.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation de s familles
1992.
L’étude empiriqueporte sur cet échantillon d’enfants
pour lequel nous avons retenu un seul enfant par
ménage
[14]. Le tableau 2 décrit les caractéristiques de
ces enfants ainsi que celles du ménage auquel ils
appartiennent. Les dépenses liées à la scolarité au
cours de l’année scolaire écoulée comprennent les
frais de scolarité ou d’inscription, de pension ou de
demi-pension, d’assurance scolaire, de logement
lorsque l’enfant vit hors du ménage pendant la
semaine, auxquels il convient d’ajouter les dépenses
pour les achats de vêtements, de livres, de fourniture
exigés par l’école ou le lycée, les frais pour des
activités de loisirs ou de sorties dans le cadre de
l’école et enfin les frais de transport domicile-école.
Analyse des niveaux d’éducation
Dans un souci de comparaison avec les travaux
américains, nous examinons à partir de l’enquête
Trois Générations l’effet de la constitution de la
fratrie sur l’âge de fin de scolarité des individus. Le
tableau 3 révèle une évolution des comportements
suivant le sexe. Alors que les pivots masculins se
caractérisent par des âges de fin de scolarité
supérieurs à ceux des pivots féminins, les jeunes
femmes réalisent désormais des études plus longues
que celles des jeunes hommes.
Compte tenu de la nature orthogonale de la
composition par sexe de la fratrie par rapport aux
choix familiaux, la comparaison statistique des
niveaux d’éducation en fonction des nombres de
frères et de sœurs permet de capturer dans une large
mesure les éventuelles différences d’éducation
(Butcher et Case, 1994, p. 544). Le tableau 3 précise
l’âge de fin de scolarité pour les hommes et les
femmes en fonction du type de fratrie décomposé
suivant deux facteurs, la taille et la structure par sexe.
Si les données montrent pour les deux sexes la baisse
régulière du niveau d’éducation en fonction de la
taille de la fratrie, il apparaît en revanche difficile
d’établir une relation spécifique entre l’éducation et
les nombres de frères et de sœurs dans la fratrie
quelle que soit la génération considérée.
Les profils observés sont très hétérogènes. Ainsi,
pour les fratries avec deux enfants, avoir une sœur
diminue de près d’une demi-année l’âge de fin de
scolarité pour les pivots, davantage pour les hommes
que pour les femmes. L’effet joue dans le sens
inverse pour les jeunes, mais l’avantage à avoir une
sœur est très faible et non significatif. Les résultats
sont encore plus indécis pour des fratries de taille
plus importante, où des augmentations successives
du nombre de sœurs à taille de la fratrie donnée
exercent des effets tantôt positifs, tantôt négatifs sur
le niveau d’éducation (cf. tableau 3). Il convient
toutefois de souligner l’existence d’effets uniformes
pour les hommes pivots et les femmes jeunes, pour
lesquels le nombre de sœurs diminue toujours l’âge
de fin de scolarité avec des écarts supérieurs à une
demi-annéelorsque l’on passe de zéro à deux sœurs.
Tableau 3
effet de la constitution de la fratrie sur l’âge de fin de scolarité
Tableau 3 : effet de la constitution de la fratrie sur l’âge de fin de scolarité
Génération Pivot Jeune
Constitution de la fratrie Femmes et hommes Femmes Hommes Femmes et hommes Femmes Hommes
Taille Composition Age Obs. Age Obs. Age Obs. Age Obs. Age Obs.
1 enfant 17,70 365 17,45 184 17,96 181 19,90 274 20,14 139 19,84 135
(3,23) (2,51) (3,82) (2,69) (2,23) (3,10)
2 enfants 0 sœur 17,74 367 17,45 205 18,12 162 19,95 440 20,20 222 19,71 218
(3,40) (2,86) (3,96) (2,78) (2,45) (3,07)
1 sœur 17,28 367 17,08 169 17,45 198 20,06 346 20,26 175 19,87 171
(3,14) (2,94) (3,30) (2,77) (2,60) (2,92)
Total 17,51 734 17,28 374 17,75 360 20,00 786 20,22 397 19,78 389
(3,28) (2,90) (3,62) (2,77) (2,52) (3,00)
3 enfants 0 sœur 17,40 157 17,07 85 17,79 72 19,56 163 19,88 81 19,26 82
(3,44) (2,80) (4,06) (2,46) (2,22) (2,66)
1 sœur 17,04 376 16,76 195 17,34 181 19,23 279 19,52 134 18,96 145
(3,26) (2,99) (3,51) (2,82) (2,49) (3,09)
2 sœurs 17,24 164 17,42 78 17,07 86 19,51 138 19,30 61 19,68 77
(3,31) (3,59) (2,99) (2,60) (2,28) (2,83)
Total 17,17 697 16,98 358 17,37 339 19,39 580 19,58 276 19,22 304
(3,31) (3,09) (3,51) (2,67) (2,37) (2,92)
4 enfants 0 sœur 16,87 46 16,11 27 17,95 19 19,26 35 19,39 18 19,12 17
(3,09) (2,42) (3,64) (2,20) (1,88) (2,55)
1 sœur 16,82 187 16,81 93 16,84 94 18,80 123 18,75 64 18,85 59
(3,30) (2,53) (3,93) (2,39) (2,26) (2,54)
2 sœurs 16,91 170 16,57 90 17,30 80 19,40 98 19,04 48 19,74 50
(2,95) (2,62) (3,25) (3,11) (2,56) (3,56)
3 sœurs 16,57 69 16,68 38 16,42 31 19,16 32 19,31 13 19,05 19
(2,25) (2,11) (2,43) (2,37) (1,55) (2,84)
Total 16,82 472 16,63 248 17,04 224 19,10 288 18,98 143 19,21 145
(3,01) (2,49) (3,49) (2,64) (2,26) (2,96)
Ensemble 16,92 3175 16,76 1633 17,09 1542 19,45 2212 19,62 1078 19,28 1134
(3,38) (3,04) (3,70) (2,77) (2,51) (2,99)
Source : enquête CNAV Trois Générations 1992.
Note : les écarts type sont indiqués entre parenthèses.
enquête CNAV Trois Générations 1992.
Pour déterminer l’effet propre de la variable de
composition par sexe, nous estimons des régressions
linéaires sur l’âge de fin de scolarité des pivots et des
jeunes. Les variables explicatives retenues
comportent des éléments socio-économiques
permanents des parents, éducation et catégorie
sociale, ainsi que le sexe, l’âge et la constitution de la
fratrie pour les individus concernés
[15]. La taille de la
fratrie est introduite sous forme linéaire et sa
composition par sexe est appréhendée à partir de la
proportion de filles parmi les collatéraux. Les
résultats de l’estimation, pour laquelle les écarts type
sont corrigés suivant la méthode de Huber-White,
sont indiqués dans le tableau 4
[16].
Les effets sont très proches pour les deux cohortes
étudiées, pivots et jeunes. Seul l’impact du sexe
diffère : l’âge de fin de scolarité est plus faible pour
les femmes pivots, alors qu’il augmente pour les
femmes jeunes. Les trajectoires scolaires dépendent
du niveau scolaire des parents. Le bénéfice est très
significatif lorsque le père ou la mère a suivi des
études longues. L’effet de la catégorie sociale
confirme l’avantage à avoir des parents favorisés,
même si l’impact a tendance à s’estomper dans le
temps. L’âge de fin de scolarité s’accroît lorsque les
parents sont cadres ou appartiennent à une
profession supérieure, voire intermédiaire. La taille
de la fratrie exerce une incidence négative et
significative à 1% sur la durée des études. S’il existe
un avantage implicite à avoir peu de frères et sœurs,
la composition par sexe n’est pas une variable
pertinente dans la régression (cf. tableau 4). La
proportion de sœurs exerce un effet plutôt négatif
pour les pivots et plutôt positif pour les jeunes, mais
les coefficients associés n e so nt jamais
significatifs
[17].
Tableau 4
analyse économétrique de l’âge de fin de scolarité
Tableau 4 : analyse économétrique de l’âge de fin de scolarité
Génération Pivot Jeune
Variables MCO(1) MCO(1) MCO(1) MCO(1)
coefficient t-test coefficient t-test coefficient t-test coefficient t-test
Constante 19,266 21,60 19,405 21,55 19,871 30,66 19,728 30,38
Caractéristiques de l’individu
Femme-0,465-4,04-0,817-3,04 0,222 2,04 0,656 2,63
Age-0,060-3,60-0,059-3,53-0,032-1,38-0,034-1,45
Rang dans la fratrie-0,014-0,31-0,014-0,32-0,104-1,87-0,108-1,95
Taille de la fratrie-0,211-5,89-0,251-5,26-0,214-4,18-0,165-2,68
Proportion de soeurs(2) -0,329-1,38-0,413-1,05 0,149 0,65 0,280 0,83
Taille de la fratrie * Femme 0,077 1,34-0,111-1,72
Proportion de soeurs * Femme 0,117 0,24-0,268-0,59
Caractéristiques des parents
Catégorie sociale du père
Agriculteur-0,007-0,05-0,001-0,01 0,443 2,37 0,442 2,37
Indépendant 1,161 6,23 1,157 6,20 0,672 3,52 0,656 3,44
Cadre, profession supérieure 2,736 8,91 2,738 8,90 1,208 5,33 1,213 5,34
Profession intermédiaire 0,991 4,72 0,995 4,72 0,763 4,81 0,758 4,78
Employé 0,869 4,64 0,871 4,65 0,652 3,55 0,639 3,48
Ouvrier Ref. Ref. Ref. Ref.
Mère inactive 0,252 2,14 0,255 2,16 0,139 1,08 0,130 1,02
Niveau de scolarité du père(3)
Aucune étude Ref. Ref. Ref. Ref.
Études primaires 0,650 3,97 0,645 3,93
Enseignement court 1,557 5,49 1,548 5,45 0,356 2,32 0,356 2,33
Enseignement long 2,533 8,06 2,524 8,04 0,953 3,82 0,947 3,79
Études supérieures 1,766 6,21 1,763 6,21
Inconnu, pas de père 0,403 1,65 0,406 1,66-0,235-1,16-0,245-1,21
Niveau de scolarité de la mère(3)
Aucune étude Ref. Ref. Ref. Ref.
Études primaires 0,418 2,55 0,421 2,56
Enseignement court 1,938 6,52 1,944 6,55 0,390 2,48 0,388 2,47
Enseignement long 2,082 6,33 2,081 6,33 1,000 4,26 0,995 4,25
Études supérieures 1,562 5,12 1,558 5,11
Inconnu, pas de mère 0,188 0,66 0,186 0,65-0,274-1,34-0,264-1,29
Nombre d’observations 2810 2810 1938 1938
R2 0,296 0,297 0,269 0,270
Source : enquête CNAV Trois Générations 1992.
(1) Moindres Carrés Ordinaires avec correction des écarts type suivant la procédure de White (1980).
(2) Cette variable correspond à la proportion de filles parmi les collatéraux.
(3) Pour les parents des pivots, les modalités enseignement long et études supérieures sont agrégées. Pour les parents des jeunes, les modalités aucune
étude et études primaires sont agrégées.
enquête CNAV Trois Générations 1992.
De manière analogue à Butcher et Case (1994), nous
examinons ensuite la possibilité de comportements
différenciés en fonction du sexe des individus
concernés, pivots ou jeunes. Dans ce but, les
régressions comportent deux variables d’interaction
supplémentaires entre la taille de la fratrie et le sexe
et entre la proportion de sœurs et le sexe (cf. tableau
4). Les résultats ne s’avèrent pas meilleurs. La
proportion de filles parmi les collatéraux ne sort
jamais significativement, ni pour les hommes ni pour
les femmes. Toutefois, ces régressions portent sur
l’ensemble des individus enquêtés et leur conjoint.
Or, d’après la présentation théorique, l’effet de
composition par sexe de la fratrie peut être lié à
l’existence de contraintes de liquidité. Dès lors, pour
chaque génération, nous distinguons deux types de
familles, les riches et les pauvres, en fonction de leur
position relative par rapport au revenu médian par
ménage de l’échantillon. Le tableau 5 présente les
résultats de l’estimation pour les pivots et pour les
jeunes
[18].
Pour la génération pivot, la proportion de sœur parmi
les collatéraux ne modifie pas de manière
significative l’âge de fin de scolarité. Ce constat
s’applique aussi bien pour les familles aisées que
pour les familles qui le sont moins, contrairement
aux prédictions du modèle beckérien qui prévoit un
effet de composition par sex e lorsq ue
l’investissement en capital humain est sous-optimal.
Le résultat se vérifie pour les hommes comme pour
les femmes de la génération concernée. En revanche,
pour les jeunes, les données révèlent que les enfants
issus de familles riches ont plus intérêt à avoir des
sœurs que des frères à taille de la fratrie donnée (cf.
tableau 5). Par contre, la composition par sexe de la
fratrie ne joue pas de manière pertinente pour les
familles pauvres, que ce soit pour les hommes ou
pour les femmes.
Tableau 5
analyse économétrique de l’âge de fin de scolarité suivant le niveau de richesse des familles
Tableau 5 : analyse économétrique de l’âge de fin de scolarité suivant le niveau de richesse des familles
Génération Pivot Jeune
Variables Fam. riches(1)(3) Fam. pauvres(1)(3) Fam. riches(2)(3) Fam. pauvres(2)(3)
coefficient t-test coefficient t-test coefficient t-test coefficient t-test
Constante 9,614 2,53 13,239 5,06 6,398 2,11 12,826 5,88
Caractéristiques de l’enfant
Femme-0,929-1,86 0,055 0,13 0,620 1,61 0,718 2,20
Age-0,075-2,89-0,043-1,62-0,005-0,20-0,053-1,55
Rang dans la fratrie 0,037 0,47 0,090 1,23-0,112-1,32-0,131-1,80
Taille de la fratrie-0,206-2,42-0,158-2,46-0,305-3,44-0,030-0,35
Proportion de soeurs(4) -0,258-0,35-0,124-0,19 1,044 2,14-0,570-1,27
Taille de la fratrie * Femme 0,074 0,73-0,095-1,05-0,112-0,99-0,105-1,34
Proportion de soeurs * Femme-0,030-0,03 0,347 0,40-0,326-0,49-0,076-0,13
Caractéristiques des parents
Catégorie sociale du père
Agriculteur 0,550 1,43-0,263-1,33 0,306 0,76 0,709 3,52
Indépendant 1,302 3,76 1,255 3,84 0,437 1,46 0,675 2,76
Cadre, profession supérieure 2,405 5,65 2,298 2,62 0,675 2,44 1,193 2,51
Profession intermédiaire 0,626 1,97 1,580 3,42 0,517 2,23 0,562 2,46
Employé 1,133 3,93 0,362 0,79 0,510 1,88 0,570 2,27
Ouvrier Ref. Ref. Ref. Ref.
Mère inactive 0,293 1,42-0,129-0,68 0,505 2,38 0,038 0,25
Niveau de scolarité du père(5)
Aucune étude Ref. Ref. Ref. Ref.
Études primaires 0,431 1,30 0,283 1,04
Enseignement court 1,749 3,93 0,783 1,25 0,288 1,20 0,343 1,74
Enseignement long 2,242 4,51 2,293 2,60 0,513 1,66 1,172 2,29
Études supérieures 1,490 4,26 1,394 2,76
Inconnu, pas de père 0,314 0,55 0,128 0,35-0,292-0,86-0,277-1,09
Niveau de scolarité de la mère(5)
Aucune étude Ref. Ref. Ref. Ref.
Études primaires 0,211 0,64 0,687 2,36
Enseignement court 1,281 2,65 2,379 3,86 0,368 1,57 0,178 0,86
Enseignement long 2,026 4,12 3,938 3,55 0,874 2,81 0,544 1,46
Études supérieures 1,271 3,37 1,188 1,87
Inconnu, pas de mère 0,297 0,50 0,403 0,80-0,407-1,26-0,234-0,90
Revenu des parents 0,952 3,24 0,435 2,01 1,093 4,48 0,608 3,30
Nombre d’observations 852 894 950 988
R2 0,338 0,251 0,283 0,176
Source : enquête CNAV Trois Générations 1992.
(1) Pour la génération pivot, les familles riches se caractérisent par un revenu supérieur à 62 000 francs, alors que les familles pauvres reçoivent
moins de 62 000 francs par an. La valeur retenue pour le seuil correspond au revenu médian de la population considérée.
(2) Pour la génération jeune, les familles riches se caractérisent par un revenu supérieur à 144 000 francs, alors que les familles pauvres reçoivent
moins de 144 000 francs par an. La valeur retenue pour le seuil correspond au revenu médian de la population considérée.
(3) Moindres Carrés Ordinaires avec correction des écarts type suivant la procédure de White (1980).
(4) Cette variable correspond à la proportion de filles parmi les collatéraux.
(5) Pour les parents des pivots, les modalités enseignement long et études supérieures sont agrégées. Pour les parents des jeunes, les modalités aucune
étude et études primaires sont agrégées.
enquête CNAV Trois Générations 1992.
Ces premiers résultats, qui témoignent de la présence
d’un avantage implicite à avoir des sœurs plutôt que
des frères parmi les familles aisées, nous amènent
aux deux commentaires suivants. D’une part, les
effets observés ne sont pas favorables aux modèles
d’investissements éducatifs altruistes selon lesquels
les familles les moins riches ne sont pas en mesure
d’assurer le financement du niveau d’éducation
optimal de leurs différents enfants et doivent à ce
titre favoriser les garçons. D’autre part, alors que
l’âge de fin de scolarité peut être un indicateur
pertinent des investissements des parents pour les
États-Unis, la situation est très différente en France.
Le poids de l’intervention publique dans le secteur
éducatif fait que l’âge de fin de scolarité est
vraisemblablement un indicateur limité de
l’engagement des parents en matière de capital
humain. Pour y remédier, nous analysons à présent
les dépenses d’éducation parentales.
Analyse des dépenses d’éducation
D’après l’enquête Effort d’éducation des familles,
les dépenses liées à la scolarité s’élèvent en moyenne
à 2 551 francs (389 euros) par enfant pour l’année
scolaire 1991-1992 ; elles sont légèrement plus
élevées pour un garçon que pour une fille,
respectivement 2 621 et 2 483 francs (400 et 379
euros), soit un écart d’environ 5%. Ces dépenses
augmentent considérablement avec l’âge de
l’enfant, avec un saut très prononcé pour la tranche
d’âge 10-14 ans qui couvre l’entrée en sixième (cf.
tableau 6). Ce n’est qu’à partir de 15 ans, âge qui
marque souvent l’entrée dans le second cycle, que les
écarts entre garçons et filles se manifestent
véritablement. Ces différences deviennent très
importantes après 20 ans puisque les dépenses
consacrées aux garçons dépassent de près de 24%
celles consacrées aux filles, avec 6 703 contre 5 411
francs (1 022 contre 825 euros). Pour étudier l’effet
de la composition par sexe, nous avons donc restreint
la population aux enfants qui sont âgés de 12 ans et
plus à la date de l’enquête
[19].
La supériorité des dépenses pour les fils peut en
apparence sembler contredire les résultats observés
dans l’enquête Trois Générations, qui montrent que
l’âge de fin d’études des filles est plus élevé que celui
des garçons pour la période récente. En fait, l’écart
d’investissement entre les enfants de sexe opposé
s’explique davantage par des différences de type de
cursus. Comme le remarquent Duru-Bellat et
Jarousse (1996), les parents n’ont pas les mêmes
ambitions pour les garçons et pour les filles. Compte
tenu des conditions actuelles surle marché du travail,
ils envisagent un nombre d’années d’études plus
élevé pour ces dernières et préfèrent une formation
technique ou scientifique plus courte pour les
premiers. Il est probable que ce type de scolarité sera
aussi le plus coûteux pour les parents. Ainsi, le
nombre d’années études ne reflèterait que de
man ière très imparfaite le volu me d es
investissements en capital humain consentis par les
parents dans le cas de la France
[20].
Les dépenses moyennes d’éducation en fonction de
la constitution de la fratrie, par taille et par sexe, sont
présentées dans le tableau 7. Il n’est pas surprenant
de constater que les enfants issus de familles
nombreuses sont moins bien dotés que les enfants
uniques. À la nécessité du partage des ressources du
ménage entre un plus grand nombre d’individus
vient s’ajouter un probable effet de revenu, les
familles nombreuses se recrutant plus souvent dans
les milieux moins favorisés. En ce qui concerne
l’examen des montants investis en fonction du sexe
des collatéraux, aucun effet bien tranché de la
composition par sexe de la fratrie ne semble se faire
jour lorsque l’on prend en compte l’ensemble des
enfants, garçons et filles. Pourtant, une analyse
détaillée révèle que les comportements des parents
ne sont pas du tout les mêmes pour les filles et pour
les garçons.
Tableau 6
montant des dépenses d’éducation selon l’âge et le sexe de l’enfant
Tableau 6 : montant des dépenses d’éducation selon l’âge et le sexe de l’enfant
Sexe Filles et garçons Filles Garçons
Groupe d’âges Montant (F) Obs. Montant (F) Obs. Montant (F) Obs.
2-4 ans 711 389 706 184 716 205
5-9 ans 1 081 1305 1 082 678 1 080 627
10-14 ans 2 191 1225 2 245 610 2 137 615
15-19 ans 3 889 1187 3 814 580 3 962 607
20-24 ans 5 998 431 5 411 235 6 703 196
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Tableau 7
effet de la constitution de la fratrie sur les dépenses liées à la scolarité des enfants
Tableau 7 : effet de la constitution de la fratrie sur les dépenses liées à la scolarité des enfants
Constitution de la fratrie Filles et garçons Filles Garçons
Taille Composition Montant (F) Obs. Montant (F) Obs. Montant (F) Obs.
1 enfant 4 363 991 4 157 482 4 558 509
(5 772) (4 617) (6 683)
2 enfants 0 sœur 3 787 475 3 475 265 4 180 210
(4 379) (3 006) (5 639)
1 sœur 3 723 425 3 881 206 3 574 219
(4 129) (4 292) (3 974)
Total 3 756 900 3 653 471 3 870 429
(4 261) (3 627) (4 864)
3 enfants 0 sœur 3 788 84 3 208 41 4 340 43
(4 270) (2 329) (5 498)
1 sœur 3 292 178 3 248 89 3 336 89
(4 093) (3 461) (4 660)
2 sœurs 3 419 63 4 057 32 2 760 31
(4 949) (6 408) (2 701)
Total 3 445 325 3 398 162 3 491 163
(4 307) (3 988) (4 614)
Ensemble 3 890 2343 3 748 1175 4 033 1168
(4 934) (4 065) (5 674)
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Note : les dépenses liées à la scolarité concernent les enfants âgés de 12 à 25 ans, habitant ou non avec leurs parents. Les écarts type sont indiqués entre
parenthèses.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Pour ces derniers, le nombre de sœurs paraît
défavorable puisque, à taille de fratrie égale, il
affaiblit le montant de l’investissement éducatif
reçu. Par exemple, pour les familles de deux enfants,
les dépenses pour un garçon s’élèvent à 4 180 francs
(637 euros) quand il a un frère et à seulement 3 574
francs (545 euros) lorsqu’il a une sœur. Cet effet
subsiste pour les familles comprenant trois enfants.
À l’inverse, pour les filles, c’est plutôt le nombre de
frères qui est pénalisant. Les dépenses passent ainsi
de 3 475 francs (530 euros) quand elles ont un frère à
3 881 francs (592 euros) en présence d’une sœur. Là
encore, les résultats statistiques sont identiques pour
les fratries de taille supérieure. En l’absence de
contrôle des caractéristiques socio-économiques
familiales, il est assez difficile d’interpréter ces
résultats apparemment contradictoires.
L’analyse économétrique permet alors d’évaluer la
significativité des effets observés, de manière à
valider ou non les hypothèses théoriques envisagées.
Dans le commentaire, nous présentons seulement les
résultats obtenus lorsque l’on inclut pour régresseur
la variable de composition par sexe de la fratrie. De
nombreuses spécifications alternatives ont été prises
en compte pour tester la pertinence des différentes
interprétations, en s’intéressant par exemple à
l’existence de frères seulement ou de sœurs
seulement, ou bien à la présence de frères plus âgés
ou de s œurs plus âgées. O r les rés ultats
économétriques révèlent que les effets les plus
significatifs sont obtenus lorsque l’on retient pour
variable explicative la proportion de sœurs dans la
fratrie
[21]. Les variantes prenant en compte
l’existence et l’âge des frères et sœurs sont discutées
dans la partie suivante, qui porte sur l’interprétation
globale des effets obtenus.
Pour les enfants âgés d’au moins douze ans et ayant
des collatéraux, nous avons estimé des régressions
linéaires pour les montants liés aux dépenses
scolaires (cf. tableau 8). Le contrôle de l’âge de
l’enfant et du revenu du ménage s’avère fondé
puisque les dépenses augmentent significativement
avec ces deux variables (à 1%). Lorsqu’on raisonne à
revenu donné, l’influence de la catégorie sociale du
chef de ménage et du niveau scolaire de la mère est
faible à l’exception des indépendants; les différentes
modalités du diplôme du père jouent plutôt
positivement. En tout cas, l’effet prédominant du
revenu confirme les conclusions auxquelles
aboutissent Gissot et Héran (1993, p. 3), selon
lesquels «la dépense éducative ne ressemble guère à
une pratique culturelle; elle semble davantage liée à
la détention d’un patrimoine économique qu’à celle
d’un diplôme».
D’après le tableau 8, le montant des investissements
par enfant est moins élevé lorsqu’il s’agit d’une fille
(au seuil de 6%)
[22]. La dotation scolaire diminue
également avec la taille de la fratrie au seuil de 5 %,
avec près de 250 francs (38 euros) de dépense en
moins à chaque enfant supplémentaire. Enfin, le
coefficient relatif à la proportion de sœurs parmi les
collatéraux n’exerce absolument aucune incidence
pertinente dans la régression, avec un
t de Student
tout à fait insignifiant. Il convient cependant de
nuancer ce résultat, l’analyse statistique ayant mis en
évidence de fortes variations en fonction du sexe de
l’enfant. L’introduction de variables d’interaction
révèle que l’effet de la proportion de sœurs est
significativement différent sur l’éducation des filles
de ce qu’il est sur celle des garçons (au seuil de 2%).
Pour savoir si la proportion de sœurs exerce un effet
positif significatif sur les dépenses d’éducation des
filles, il faut alors tester la nullité de la somme des
deux coefficients. D’après les données, on obtient
pour ce test la statistique F(1,1230) =3,60 qui est
significative au seuil de 6%. Les filles ont donc bien
un intérêt à avoir des sœurs plutôt que des frères.
L’hypothèse d’un investissement sous-optimal en
capital humain (le modèle de compétition pour des
ressources rares) est susceptible d’expliquer
l’avantage à avoir des sœurs pour les enfants. Si un
tel mécanisme est à l’œuvre, on s’attend à ce que ces
phénomènes prennent une acuité d’autant plus
grande que les contraintes de liquidité sont
importantes et donc que les ménages sont pauvres.
Nous avons alors réestimé les régressions
précédentes en décomposant la population en deux
strates de part et d’autre du revenu médian des
parents enquêtés
[23]. La variable d’interaction entre
la proportion de sœurs et le sexe de l’enfant est prise
en compte dans les régressions pour évaluer les
différences de comportements entre filles et garçons
(cf. tableau 9).
Avec cette distinction entre des familles riches et
pauvres, l’enquête révèle que la proportion de sœurs
parmi les collatéraux favorise uniquement les filles
de familles aisées. Chez les plus pauvres, ni le sexe
de l’enfant, ni la composition par sexe de la fratrie ne
modifient significativement le montant des
investissements éducatifs. Seule l’augmentation du
nombre d’enfants diminue le volume des dépenses
pour les garçons, manifestant ainsi la présence de
contrainte de liquidité. À l’inverse, chez les riches,
une fille ayant des sœurs reçoit davantage de
dépenses d’éducation qu’une fille ayant des frères,
alors que l’effet de la proportion de sœurs parmi les
collatéraux est plutôt négatif mais non significatif
pour les garçons
[24]. Il existe doncun avantage àavoir
des sœurs pour les filles.
Tableau 8
analyse économétrique des dépenses liées
à la scolarité
Tableau 8 : analyse économétrique des dépenses liées
à la scolarité
Variables MCO(1) MCO(1)
coefficient t-test coefficient t-test
Constante-11 280,6-4,03-11 038,8-3,98
Caractéristiques de
l’enfant
Fille-437,4-1,89-1 353,2-2,03
Age 406,2 7,38 407,1 7,42
Aîné 134,1 0,47 132,3 0,46
Taille de la fratrie-246,6-2,09-313,5-1,90
Proportion de sœurs(2) -11,9-0,03-1 327,8-1,73
Taille de la fratrie * Fille 102,6 0,50
Proportion de sœurs *Fille 2 500,4 2,52
Caractéristiques des
parents
CSP du chef de ménage
Agriculteur 1 774,5 1,86 1 864,7 1,97
Indépendant 1 518,2 2,86 1 537,1 2,90
Profession libérale,cadre 759,9 1,29 711,1 1,20
Professionintermédiaire 264,8 0,95 255,4 0,91
Employé 396,3 1,28 412,4 1,33
Ouvrier Ref. Ref.
Niveau scolaire du père
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP 732,2 2,32 700,8 2,20
BEPC, CAP, BEP 397,7 1,53 352,7 1,35
Baccalauréat 866,3 2,04 824,2 1,93
Enseignementsupérieur 919,4 1,93 885,8 1,86
Pas de père 385,6 0,41 386,3 0,42
Niveau scolaire de la
mère
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP-85,8-0,24-131,4-0,36
BEPC, CAP, BEP-76,3-0,25-62,8-0,21
Baccalauréat 389,3 0,72 392,7 0,72
Enseignementsupérieur 85,2 0,13 116,7 0,18
Pas de mère 174,9 0,32 164,6 0,30
Revenus du ménage(Log) 681,9 3,20 707,0 3,32
Nombre d’observations 1254 1254
R2 0,155 0,161
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Note : la variable dépendante correspond aux dépenses liées à la
scolarité pour les enfants âgés de 12 à 25 ans ayant au moins un frère
ou une sœur.
(1) Moindres Carrés Ordinaires avec correction des écarts type suivant
la procédure de White (1980).
(2) Cette variable correspond à la proportion de filles parmi les
collatéraux.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Tableau 9
analyse économétrique des dépenses liées
à la scolarité suivant le niveau de richesse des familles
Tableau 9 : analyse économétrique des dépenses liées
à la scolarité suivant le niveau de richesse des familles
auvres
Variables Familles riches (1) (2) Familles p (1) (2)
co
efficient t-test coefficient t-test
Constante
-23213,5-2,45-7 226,7-3,06
Caractéristiques de
l’enfant
Fille
-1012,0-0,85-863,9-1,13
Age 461,0 5,47 316,1 5,05
Aîné 376,0 0,73-131,1-0,54
Taille de la fratrie 75,3 0,21-467,5-2,76
Proportion de sœurs(3)
-1831,2-1,37-625,1-0,79
Taille de la fratrie * Fille-254,3-0,63 190,3 0,79
Proportion de sœurs *Fille 4125,6 2,43 623,5 0,61
Caractéristiques des
parents
CSP du chef de ménage
Agriculteur
-2287,0-1,04 2 121,2 2,17
Indépendant 1 437,8 1,64 1 178,8 2,23
Profession libérale,cadre 437,2 0,61 777,5 0,56
Professionintermédiaire 199,0 0,44 123,3 0,33
Employé 15,4 0,03 595,2 1,58
Ouvrier Ref. Ref.
Niveau scolaire du père
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP 129,0 0,20 875,6 2,40
BEPC, CAP, BEP 559,3 1,19 55,1 0,18
Baccalauréat 809,8 1,44 574,5 0,98
Enseignementsupérieur 915,7 1,42-17,4-0,03
Pas de père 447,7 0,37 165,1 0,12
Niveau scolaire de la mère
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP 398,9 0,50-226,1-0,58
BEPC, CAP, BEP-161,7-0,24 163,5 0,50
Baccalauréat 374,0 0,43 714,8 0,99
Enseignementsupérieur-163,7-0,18 2 053,7 1,09
Pas de mère 2 467,1 1,03-155,2-0,39
Revenus du ménage (Log) 1 567,2 2,06 518,3 2,83
Nombre d’observations 634 620
R2 0,156 0,176
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Note : la variable dépendante correspond aux dépenses liées à la
scolarité pour les enfants âgés de 12 à 25 ans ayant au moins un frère ou
une sœur.
(1) Les familles riches se caractérisent par un revenu supérieur à
163 000 francs, alors que les familles pauvres reçoivent moins de
163 000 francs par an. La valeur retenue pour le seuil correspond au
revenu médian de la population considérée.
(2) Moindres Carrés Ordinaires avec correction des écarts type suivant
la procédure de White (1980).
(3) Cette variable correspond à la proportion de filles parmi les
collatéraux.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Tableau 10
indicateur de l’aide au travail scolaire déclarée par la mère
Tableau 10 : indicateur de l’aide au travail scolaire déclarée par la mère
Modalités Ensemble Filles Garçons
Elle ne s’occupe pas de ses devoirs 6,8 7,5 5,9
Elle s’en occupe seulement quand l’enfant le lui demande 10,5 13,7 7,0
Elle contrôle le travail de l’enfant même s’il ne le demande pas 28,6 27,5 29,8
Elle suit toujours son travail de près 54,2 51,3 57,3
Total (en %) 100,0 100,0 100,0
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Note : il s’agit exclusivement d’enfants qui ne sont pas en maternelle.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Tableau 11
analyse économétrique de l’aide au travail scolaire déclarée par la mère
Tableau 11 : analyse économétrique de l’aide au travail scolaire déclarée par la mère
Variables Probit ordonné Probit ordonné
coefficient t-test coefficient t-test
Constante 1 2,602 2,99 2,635 3,01
Constante 2-0,614-10,91-0,616-10,91
Constante 3-1,503-21,99-1,508-21,99
Caractéristiques de l’enfant
Fille-0,225-2,98-0,227-1,07
Age-0,116-4,69-0,118-4,75
Aîné 0,004 0,04 0,001 0,01
Taille de la fratrie-0,236-5,68-0,213-4,02
Proportion de sœurs(1) 0,048 0,32-0,364-1,66
Taille de la fratrie * Fille-0,055-0,70
Proportion de sœurs * Fille 0,594 1,98
Caractéristiques des parents
CSP du chef de ménage Ref. Ref.
Agriculteur 0,187 0,74 0,204 0,80
Indépendant 0,250 1,70 0,259 1,76
Profession libérale, cadre 0,141 0,85 0,134 0,81
Profession intermédiaire 0,236 1,91 0,238 1,92
Employé 0,084 0,65 0,090 0,69
Ouvrier Ref. Ref.
Niveau scolaire du père
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP 0,040 0,26 0,032 0,20
BEPC, CAP, BEP 0,222 1,92 0,232 2,00
Baccalauréat-0,051-0,28-0,039-0,22
Enseignement supérieur 0,033 0,18 0,045 0,25
Pas de père 0,024 0,13 0,039 0,21
Niveau scolaire de la mère
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP 0,069 0,49 0,062 0,44
BEPC, CAP, BEP 0,239 2,10 0,235 2,05
Baccalauréat 0,076 0,49 0,063 0,40
Enseignement supérieur 0,018 0,12 0,003 0,02
Revenus du ménage (Log) 0,040 0,56 0,040 0,56
Nombre total d’observations 984 984
Log vraisemblance-1033,1-1031,1
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Note : la variable dépendante est un indicateur de l’aide au travail scolaire par la mère pour un enfant qui n’est pas en maternelle, âgé de moins de 12
ans et ayant au moins un frère ou une soeur. Elle comprend quatre modalités :
– 1: elle ne s’occupe pas de ses devoirs (67 obs.)
– 2 : elle s’en occupe seulement quand l’enfant le lui demande (104 obs.)
– 3 : elle contrôle le travail de l’enfant même s’il ne le demande pas (277 obs.)
– 4 : elle suit toujours son travail de près (536 obs.).
(1) Cette variable correspond à la proportion de filles parmi les collatéraux.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Les résultats précédents concernent des enfants âgés
de douze ans et plus. Avant cet âge, les dépenses sont
faibles et les efforts éducatifs des parents se réalisent
bien davantage sous forme d’aides en temps. Ce type
d’investissement est examiné à partir d’un indicateur
de l’aide au travail scolaire par la mère pour les
enfants qui ne sont pas en maternelle et âgés de moins
de 12 ans, la majeure partie du soutien scolaire
s’effectuant à ces âges
[25]. Le tableau descriptif 10
montre que l’effort d’éducation en temps est
également plus important à l’égard des fils que des
filles. Ainsi, 57,3 % des parents surveillent de près
leurs fils, alors que cette proportion est égale à
seulement 51,3 % pour les filles.
L’estimation d’un modèle Probit ordonné, dont les
résultats sont présentés dans le tableau 11, confirme
l’effet de la composition par sexe. Toutes choses
égales par ailleurs, les parents consacrent davantage
d’attention à leurs filles lorsque celles-ci ont de
nombreuses sœurs (au seuil de 5%), alors que
l’impact plutôt négatif de la proportion de sœurs pour
les garçons n’est pas significatif. Les filles sont donc
pénalisées par la présence de frères. Le fait que des
effets de nature similaire soient obtenus pour les
dépenses en argent et en temps permet de penser qu’il
existe des stratégies d’investissement de long terme
de la part des parents, stratégies différenciées en
fonction du sexe des enfants.
Les données montrent donc que les filles poursuivent
des études plus longues que les garçons mais que
celles-ci reçoivent en moyenne des investissements
en temps et en argent plus faibles que ces derniers.
Elles sont d’autant plus défavorisées qu’elles ont
plus de frères à taille de fratrie égale, ce qui est
révélateur des arbitrages que peuvent opérer les
parents. Les garçons ne semblent pas quant à eux
avoir à souffrir de la présence de nombreux frères
dans la fratrie. Surtout, l’analyse par niveau de
revenu révèle que ce dernier résultat n’est valable
que pour la partie la plus fortunée de la population,
les moins favorisés ne dépensant pas plus pour un
sexe que pour l’autre.
Les différentes régressions qui précisent les
déterminants du nombre d’années d’études et des
dépenses d’éducation destinées aux enfants révèlent
l’importance de la position socio-économique des
parents. Ainsi, le fait que ces dépenses augmentent
avec le revenu des parents indique que
l’investissement éducatif n’est jamais saturé,
contrairement aux prédictions du modèle altruiste
beckérien pour les familles les plus riches.
L’influence de cette variable s’interprète plutôt en
faveur d’un modèle de transferts séparables suivant
Behrman
et alii (1982), où toutes les familles,
qu’elles soient riches ou bien pauvres, sont
concernées par les arbitrages éducatifs entre les
frères et les sœurs. Un tel résultat doit cependant être
nuancé par l’effet différentiel de la taille de la fratrie
selon le niveau de richesse de la famille : le montant
des dépenses diminue significativement avec le
nombre d’enfants dans les familles les moins
favorisées, alors que le nombre d’enfants est sans
incidence réelle chez les plus riches
[26].
Les effets de la composition par sexe s’observent
seulement parmi les familles riches. Faut-il y voir un
effet des préférences des parents, différentes selon le
sexe ? Aucun élément ne permet d’alimenter une telle
hypothèse. Hank et Kohler (2000) montrent ainsi
qu’en France, aucune préférence pour un sexe donné
ne se manifeste. Les couples ayant deux filles ou
deux garçons ont exactement la même propension à
désirer un troisième enfant que ceux ayant deux
enfants de sexe opposé. Ce résultat conforte l’idée
selon laquelle les écarts d’investissements éducatifs
selon le sexe, le nombre de sœurs et le niveau de
revenu ne sont pas le reflet d’une préférence
systématique pour les filles ou bien pour les garçons.
L’enquête Éducation fournit quelques éléments
d’information concernant d’éventuels écarts de
préférences parentales selon le sexe de l’enfant. Les
parents sont en effet interrogés sur leurs ambitions
concernant le devenir scolaire de leurs enfants. À la
question “Avez-vous l’espoir que cet enfant aille
jusqu’au baccalauréat ?”, plus de 88% des parents
ont répondu par l’affirmative (cf. tableau 12)
[27].
L’enquête montre que les aspirations des parents en
termes d’accession au b accalauréat sont
globalement plus fortes pour les filles que pour les
garçons, respectivement 90,2 % contre 86 %. Or, si
les aspirations des familles riches s’avèrent plus
élevées que celles des familles pauvres, les
différences par sexe dépendent largement du niveau
de revenu des parents.
Tableau 12
proportion de réponses affirmatives
à la question “Avez-vous l’espoir que votre enfant
aille jusqu’au bac ?”
Tableau 12 : proportion de réponses affirmatives
à la question “Avez-vous l’espoir que votre enfant
aille jusqu’au bac ?”
Type de familles Ensemble Familles Familles
riches(1) pauvres(1)
Filles 90,24 92,70 87,44
Garçons 86,02 91,77 79,72
Garçons et filles 88,14 92,24 83,57
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
(1) Les familles riches se caractérisent par un revenu supérieur à
150 000 francs, alors que les familles pauvres reçoivent moins de
150 000 francs par an. La valeur retenue pour le seuil correspond au
revenu médian de la population considérée.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Ainsi, pour les familles pauvres, le niveau
d’aspiration est sensiblement plus élevé pour les
filles que pour les garçons, 87,4 % contre 79,7 %; en
revanche, pour les familles fortunées, les souhaits
sont presque équivalents, 92,7 % au lieu de 91,8 %.
Cet effet différentiel du sexe selon le niveau de
revenu est vérifié toutes choses égales par ailleurs.
L’utilisation d’un modèle Probit pour modéliser la
réponse à la question posée met clairement en
évidence l’effet positif du revenu des parents sur
leurs espoirs de voir leur enfant obtenir un jour le
baccalauréat (cf. tableau 13). Si la probabilité
augmente significativement pour les filles issues de
familles pauvres, le sexe de l’enfant n’exerce pas
d’incidence pertinente au sein des familles riches.
On pourrait interpréter ce résultat comme la
manifestation d’une préférence pour les filles chez
les pauvres, mais il est plus probable que la réponse à
cette question révèle davantage une anticipation de
ce qui se produira (des études plus longues des
enfants de milieu aisé et des filles) qu’un véritable
désir.
Dès lors, les résultats observés d’après les données
peuvent sans doute s’expliquer par la conjonction de
plusieurs facteurs : un fort engagement de l’État
dans le financement de l’éducation en France, un
rendement plus élevé de l’éducation des garçons, des
coûts de production de l’instruction plus faibles pour
les filles, l’existence d’un marché du mariage qui
vient parfois concurrencer le marché du travail.
Il existe en France un système éducatif dual. Celui-ci
offre à peu de frais directs la possibilité d’accéder au
Baccalauréat et même d’obtenir un diplôme de
l’enseignement supérieur. Le système public
présente cependant de multiples filières,
inégalement coûteuses pour les parents
[28]. Il existe
parallèlement un secteur éducatif privé dont le prix
des prestations est parfois très élevé. Ce secteur
détient un quasi-monopole pour certaines
formations. Le fait que les filles poursuivent plus
longtemps leurs études que les garçons, comme le
montrent les résultats de l’enquête CNAV, n’est en
rien révélateur d’un différentiel de dépenses
familiales en leur faveur : elles empruntent plus
souvent que les garçons les filières universitaires
générales, peu coûteuses.
Tableau 13
probabilité d’une réponse affirmative à la question
“Avez-vous l’espoir que votre enfant aille jusqu’au bac ?”
Tableau 13 : probabilité d’une réponse affirmative à la question
“Avez-vous l’espoir que votre enfant aille jusqu’au bac ?”
Variables Familles riches(1)(2) Familles pauvres(1)(2)
coefficient t-test coefficient t-test
Constante-5,708-1,96 0,327 0,39
Caractéristiques de l’enfant
Fille 0,105 0,97 0,299 3,73
Age-0,078-5,12-0,047-4,43
Taille de la fratrie 0,038 0,65-0,036-0,95
Caractéristiques des parents
CSP du chef de ménage
Agriculteur-0,498-1,22 0,253 1,11
Indépendant-0,072-0,39 0,109 0,64
Profession libérale, cadre 0,348 1,64-0,022-0,07
Profession intermédiaire 0,345 2,28 0,017 0,13
Employé -0,002-0,01 0,217 2,00
Ouvrier Ref. Ref.
Niveau scolaire du père
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP 0,058 0,32 0,035 0,33
BEPC, CAP, BEP 0,217 1,34 0,237 2,30
Baccalauréat 0,486 2,22 1,016 3,15
Enseignement supérieur 0,627 2,70 0,782 2,65
Niveau scolaire de la mère
Sans diplôme Ref. Ref.
CEP-0,132-0,68 0,135 1,10
BEPC, CAP, BEP 0,002 0,01 0,163 1,64
Baccalauréat 0,104 0,43 0,098 0,42
Enseignement supérieur 0,019 0,09 0,883 1,97
Revenus du ménage (Log) 0,634 2,63 0,084 1,17
Nombre d’observations 1523 1560
Nombre de réponses affirmatives 1418 1306
Log vraisemblance-329,5-643,4
R2 0,138 0,072
Source : enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Note : la régression concerne les enfants en primaire et dans le secondaire.
(1) Les familles riches se caractérisent par un revenu supérieur à 150 000 francs, alors que les familles pauvres reçoivent moins de 150 000 francs par
an. La valeur retenue pour le seuil correspond au revenu médian de la population considérée.
(2) Modèle Probit dichotomique.
enquête INSEE-INED Effort d’éducation des familles 1992.
Il est alors aisé de comprendre pourquoi les effets de
la composition par sexe de la fratrie s’observent
seulement au-delà d’un certain niveau de revenu.
Pour les familles peu fortunées, la gratuité du
système public scolaire et universitaire fait que les
dépenses d’éducation sont assez faibles, surtout
jusqu’au Baccalauréat, et identiques pour les
garçons et pour les filles. En outre, les enfants de ces
familles suivent des études assez courtes.
L’investissement éducatif est donc faible, si bien que
la compétition pour les ressources rares est moins
forte. Néanmoins, comme les filles sont plus
studieuses, elles accèdent plus souvent au
Baccalauréat et font des études plus longues.
Pour expliquer ensuite le désavantage à avoir des
frères plutôt que des sœurs, deux arguments peuvent
être invo qués. D’un cô té, il existe
vraisemblablement une technologie de production
du capital humain différenciée selon le sexe qui fait
que, à input égal, les filles obtiennent de meilleurs
résultats que les garçons compte tenu de leur plus
grande application. Néanmoins, les parents fortunés
sont amenés à compenser la moindre application de
leurs fils par des dépenses plus élevées et cet écart est
renforcé par le fait que les garçons choisissent plus
souvent des filières techniques plus coûteuses
(Duru-Bellat et Jarousse, 1996). De l’autre, le
rendement des études est plus élevé pour les garçons
que pour les filles à diplôme égal.
Si ces deux phénomènes peuvent expliquer pourquoi
les parents dépensent moins pour les filles qui ont un
avantage à avoir des sœurs, il reste à comprendre
pourquoi les garçons ne sont pas pénalisés par la
présence de frères. Ce phénomène peut sans doute
trouver une justification dans l’existence d’un
marché du mariage qui incite les garçons à accéder au
niveau d’études le plus élevé possible, et qui à
l’inverse réduit de manière sensible les ambitions
des filles. Dans leurs arbitrages en matière de choix
éducatifs, les parents vont donc être prêts à négliger
les filles au bénéfice des garçons, en diminuant les
dépenses qui leur sont destinées lorsqu’elles ont des
frères. À l’inverse, ils ne vont jamais priver un
garçon, même s’il a des frères. Dans cette dernière
configuration familiale, les ajustements doivent
donc s’opérer par le niveau de consommation des
parents qui doivent consentir davantage d’efforts
financiers avec des garçons plutôt qu’avec des filles
(par exemple en puisant dans leur épargne)
[29].
Nous avons par ailleurs réalisé de nombreux tests
complémentaires afin d’évaluer la pertinence de
théories alternatives, en particulier les possibilités
de complémentarités et de substitutions entre
enfants, la présence d’un groupe de référence ou
encore des effets de rareté d’un sexe. Dans le premier
cas, nous avons cherché à analyser les choix des
parents à destination d’un enfant en fonction du
nombre de frères et de sœurs plus âgés. Par exemple,
avoir des sœurs plus âgées plutôt que des frères plus
âgés devrait être bénéfique pour les garçons et pour
les filles lorsque les grands aident les plus petits à
faire leurs devoirs, compte tenu du plus grand
sérieux des filles. Ces variables n’apparaissent
toutefois pas pertinentes dans la régression
[30]. Pour
les théories du groupe de référence et du sexe rare,
nous avons introduit des variables muettes
correspondant à l’existence de frères et de sœurs à
l’instar de Butcher et Case (1994). Globalement, les
effets vont dans le sens d’un bénéfice à avoir au
moins une sœur pour les filles, mais avec une
significativité moindre. À l’inverse des travaux
américains, ce type d’explications ne semble pas
permettre d’interpréter les résultats que l’on observe
pour la France.
En s’intéressant aux effets de la composition parsexe
de la fratrie sur les choix éducatifs en France, cet
article met en évidence la possibilité de relations
conflictuelles non désirées entre les enfants au sein
d’une même famille.
D’un point de vue théorique, plusieurs hypothèses
permettent de comprendre pourquoi il n’est pas
équivalent pour un enfant donné d’avoir un frère ou
bien une sœur. Deux conclusions principales sont
mises en évidence d’après les données. D’un côté, le
niveau d’éducation retenu dans les travaux
américains n’est sans doute pas une variable
pertinente pour examiner l’effet de la composition
par sexe de la fratrie. L’importance du financement
public dans le secteur éducatif ne permet guère
d’appréhender le niveau scolaire des enfants comme
étant le reflet des choix de capital humain de la part
des parents. De l’autre, on constate que les filles
issues de familles fortunées ont un avantage à avoir
des sœurs plutôt que des frères, alors que ce n’est pas
le cas pour les garçons. Les dépenses d’éducation des
garçons sont relativement plus importantes que
celles des filles, surtout pour les diplômes les plus
élevés.
Ces résultats spécifiques restent toutefois assez
délicats à interpréter. Différents facteurs semblent
jouer en faveur des effets de composition par sexe
que l’on observe, en particulier la structure même du
système éducatif, le rendement plus élevé de
l’éducation pour les garçons, une technologie de
production du capital humain plus efficace pour les
filles, et une concurrence entre marchés du travail et
du mariage pour les filles. Compte tenu de
l’interaction avec le financement de nature public
pour les variables d’éducation prises en compte, il
serait particulièrement intéressant de savoir si les
nombres de frères et de sœurs exercent ou non des
effets différenciés sur d’autres décisions à discrétion
des parents, par exemple sur les variables de
consommation. Par ailleurs, sur les choix éducatifs,
les effets de composition par sexe peuvent se traduire
sur la performance scolaire des enfants par
l’intermédiairede complémentarités dans la fratrie.
Un dernier point concerne la perception que peuvent
avoir les enfants quant aux comportements de leurs
parents. L’enquête Effort d’éducation des familles
apporte quelques précisions pour la sous-population
des étudiants. Lorsqu’on a demandé à ces derniers
“Avez-vous le sentiment que vos parents ont eu
tendance à soutenir les filles et les garçons de la
même façon ?”, l’immense majorité d’entre eux
(environ 94 %) répond n’avoir perçu aucune
différence de traitement au sein de la fratrie, la
faiblesse des effectifs de ceux qui répondent
autrement n’autorisant aucune analyse de l’effet des
revenus des parents sur le type de réponse. Il est
certes possible que le terme “soutenir” n’ait pas été
compris seulement en termes financiers mais de
façon plus générale. Il n’en reste pas moins vrai que
les étudiants ne prennent pas conscience des écarts
de traitement suivant le sexe qui sont réservés aux
plus aisés d’entre eux.
Annexe : altruisme et choix éducatifs
On considère un modèle de redistribution familiale
comprenant deux générations, où les parents sont altruistes à
l’égard de leurs enfants (Becker, 1991). Les parents ont
deux stratégies distinctes pour subvenir aux besoins de leurs
descendants suivant Becker et Tomes (1986) : des dépenses
d’éducation et des transferts en argent.
Les parents sont indicés par p, les enfants par e lorsque la
décomposition par sexe n’est pas prise en compte ; dans le
cas contraire, les indices g et f désignent respectivement les
garçons et les filles. La fécondité est supposée exogène, les
parents ayant ne enfants. La fratrie comporte ng garçons et nf
filles ( )n n n e g f = +. Le modèle comprend deux périodes. À
la période 1, les parents ont un revenu exogène Yp pour
financer leur consommation Cp et les transferts versés aux ne
enfants. Soit Ee la dépense d’éducation et Te l’aide financière
par enfant, d’où une somme totale versée aux enfants égale à
n E T e e e ( )+. À la période 2, les enfants travaillent et
reçoivent une rémunération notée w E e e ( ), fonction de
l’investissement en capital humain effectué par les parents.
La fonct ion de salai re we est supp osée con cave
( , )′ > ′′<w w e e 0 0. Enfin, les enfants bénéficient du placement
bancaire de l’aide en argent reçue au taux d’intérêt du
marché (1 + r).
Les parents altruistes maximisent une fonction d’utilité U,
strictement quasi-concave et deux fois différentiable, qui
comporte pour arguments la consommation des parents Cp
et la consommation globale des enfants n C e e, soit
U U C n C p e e = ( , ). Pour expliquer les différences suivant l