2003
Économie et Prévision
Concentration et spécialisation : quel schéma pour l’agriculture communautaire ?
Karine Daniel
[(*)]
L’objet de cet article est d’apprécier l’évolution de la localisation des productions agricoles dans l’Union européenne et de
déterminer si les coûts de production agricoles et la localisation des bassins de production par rapport à celle des
consommateurs européens sont déterminants de la concentration géographique de l’agriculture. L’analyse empirique tend
à montrer que la production agricole se concentre géographiquement dans les bassins de production les mieux situés en
termes d’accès au marché communautaire.Mots-clés :
agriculture, localisation, Union européenne.
The aim of this article is to analyse the evolution of farming locations in the European Union and to discover whether
European consumers affect agricultural production costs and the location of farming basins enough to determine the
geographical concentration of agriculture. Empirical analysis tends to show that farms are concentrated in geographical
basins with the best access to the Community market.Keywords :
agriculture, location, European Union.
L’auteur remercie J.-M. Rousselle (INRA Nancy) qui a effectué le calcul des coûts de production sur la base du RICA
communautaire ainsi que L. Maillard qui a contribué au traitement des données. Merci aussi à L. Fontagné, F. Colson, E. Chevassus,
V. Chatellier et S. Ramanana-Rahary pour leurs conseils. Je remercie également les lecteurs anonymes pour leurs commentaires.
Ce travail a bénéficié du soutien financier du Ministère de l’Agriculture et de la Pêche (Direction des Politiques Economique et
Internationale), de la région Pays-de-la-Loire (INRA DADP ARPENT) et du Commissariat Général du Plan (5-2000). Le contenu du
présent document n’engage que la responsabilité de son auteur.
L’objet de cet article est d’apprécier l’évolution de la localisation des productions agricoles dans
l’Union européenne et de déterminer si les coûts de production agricoles et la localisation des bassins
de production par rapport à celle des consommateurs européens sont déterminants de la concentration
géographique de l’agriculture. L’analyse empirique tend à montrer que la production agricole se
concentre géographiquement dans les bassins de production les mieux situés en termes d’accès au
marché communautaire.
Lors de la création de la CEE, un schéma
intra-communautaire de spécialisation des espaces
productifs agricoles était in fine recherché (rapport
Spaak, 1965). La spécialisation progressive des
régions devait être consécutive à la mise en place du
marché commun, ces perspectives s’appuyant sur les
déterminants classiques de la localisation des
productions, à savoir les avantages comparatifs des
bassins de production. Un tel schéma pouvait
permettre un développement équilibré de
l’agriculture entre les régions de l’espace
communautaire. L’évolution de la localisation des
productions agricoles dans l’espace communautaire
a t-elle suivi ce schéma ou d’autres déterminants
expliquent-ils cette évolution ?
Parallèlement à la mise en place du marché commun,
l’agriculture a fait l’objet de la politique européenne
la plus développée, à savoir la Politique agricole
commune (PAC). Son objectif initial était de garantir
l’autosuffisance pour les produits de base (lait,
viande bovine et céréales). Des prix garantis
supérieurs aux prix de marché intérieurs ont permis
de stimuler l’offre de ces produits. La réforme de la
PAC de 1992 substitue partiellement un principe
d’aides directes basées sur les facteurs de production
au soutien par les prix. Le soutien interne reste
principalement accordé aux productions bovines et
aux grandes cultures. Ces outils d’intervention
publique affectent-ils le schéma de spécialisation
agricole de l’Union européenne ?
Les théories de la localisation des productions
agricoles ont connu peu de développements récents.
Elles évoluent entre la théorie des cercles
concentriques de Von Thünen (1826) et la théorie
ricardienne (1817) des avantages comparatifs
(Kellerman, 1989ab, Capt et Schmitt, 2000). Par
contre, certains développements de la nouvelle
économie internationale, notamment la nouvelle
économie géographique impulsée par Krugman
(1991ab), se sont intéressés à la question des
déterminants de la localisation des activités
industrielles. Dans ces modèles, les coûts de
transport et les économies d’échelle déterminent
l’agglomération des activités manufacturières. Les
agriculteurs ne sont pas mobiles géographiquement
et produisent à rendements d’échelle constants un
bien homogène sans coût de transport (Krugman,
1991ab). Dans ces modèles, le secteur agricole,
géographiquement fixé, constitue la principale force
de dispersion des activités industrielles, les
agriculteurs étant aussi des consommateurs répartis
entre les territoires.
Un développement des modèles fondateurs de
l’économie géographique a consisté à introduire un
coût de transport interrégional des produits agricoles
(Calmette et Le Pottier, 1995 ; Fujita et alii, 1999).
Ce coût de transport des produits agricoles est une
force de dispersion supplémentaire des activités
industrielles. Plus ce coût de transport est élevé et
plus les activités industrielles tendent à se localiser
dans les bassins de production agricoles, au plus près
de l’offre alimentaire. Si l’on poursuit ce
raisonnement en introduisant une mobilité possible
des activités agricoles, la production doit se
concentrer au plus près de la demande, au plus près
des bassins de consommation. Ainsi, comme pour
l’industrie, observerait-on une agglomération des
activités agricoles.
Même si le secteur agricole a bénéficié de la baisse
structurelle des coûts de transport, de manière
générale, ces coûts pour les produits agricoles restent
relativement élevés par rapport à ceux des produits
industriels (Comité National Routier, 1997). Outre le
fait qu’il existe des coûts de transport spécifiques liés
à la collecte des produits dans les exploitations, le
coût par unité de distance parcourue reste élevé pour
les produits agricoles. Ceci est notamment lié à la
faible valeur des produits agricoles par unité de
volume transportée. De plus, le caractère périssable
de certains produits impose l’utilisation de transport
réfrigéré, ce qui génère un surcoût. Ainsi, rapporté au
prix à la consommation, le coût de transport des biens
agricoles est en règle générale supérieur à celui des
biens industriels (Lafourcade et Tropeano, 2000 ;
Kilkenny, 1998). Un tel élément doit donc contribuer
à la concentration des activités agricoles au plus près
des consommateurs (home market effect, Krugman,
1980).
Nous analysons donc dans cet article si localisation
des consommateurs de l’Union européenne et les
coûts de production agricoles sont déterminants de la
localisation des productions. Nous identifions par
ailleurs si le fait que les produits fassent l’objet de
politique agricole modifie le jeu de ces déterminants.
Dans la suite des développements théoriques de la
nouvelle économie géographique, des travaux
empiriques concernant la localisation des activités
industrielles ont été menés (Davis et Weinstein,
1999, Brülhart, 1998,2001 ; Amiti, 1999), mais à
notre connaissance aucun n’a été mené jusqu’alors
dans le champ de l’économie agricole.
Dans un premier temps, l’évolution de la localisation
des productions agricoles dans l’Union est
caractérisée à partir d’indicateurs de concentration
et de spécialisation. Ces analyses reposent sur une
typologie présentant l’Union européenne à quinze
Etats membres en trente bassins de production. Nous
analysons ensuite dans quelle mesure les conditions
d’accès à la demande communautaire et les coûts de
production agricoles sont déterminants de la
localisation des productions et si les phénomènes
observés diffèrent selon que les produits sont
soutenus ou non par le volet interne de la PAC. Cette
analyse est réalisée pour la période 1990-1995.
La géographie des productions
agricoles : concentration et
spécialisation
L’évolution de la localisation des productions
agricoles a un impact sur la concentration
géographique des productions et la spécialisation
[1]
des espaces productifs. Les phénomènes
envisageables peuvent avoir des conséquences
distinctes sur l’environnement et le développement
rural. Si la simple spécialisation des espaces
productifs peut conduire au maintien ou au
développement d’activités agricoles dans toutes les
régions, la concentration géographique de toutes les
activités peut engendrer des déséquilibres. Si les
volumes produits globalement sont stables, elle est
synonyme d’intensification de la production dans
certaines régions, alors que d’autres sont exposées à
l’extensification, voire à la déprise agricole
[2].
L’évolution de la localisation des productions peut
différer selon la nature des produits. Si tel est le cas,
elle modifie la spécialisation des espaces productifs.
Pour analyser l’évolution de la localisation au sein de
l’Union européenne, il convient de préciser les
relations entre concentration des productions et
spécialisation des bassins de production. Si les
premières régions agricoles produisent une part
croissante du volume communautaire, la production
se concentre géo graphiq uement. Cette
concentration globale peut concerner de manière
identique tous les types de produits ; ainsi, elle ne
modifie pas la spécialisation des espaces productifs.
Par contre, les produits agricoles peuvent se
concentrer dans les mêmes régions mais à des
rythmes différents ou se concentrer dans des régions
distinctes. Dans ce cas, la spécialisation des régions
évolue.
Peu de travaux empiriques récents s’intéressent aux
questions de localisation des productions agricoles.
Au niveau communautaire, Caraes et Roumet (1997)
présentent pour 1990 des résultats de concentration
par groupe de produits, sur la base de régions
formées à partir de l’agrégation de régions Nuts 2
[3].
Le niveau d’analyse Nuts 2 est retenu par Brasili
et
alii (1998) qui présentent des indices de
concentration géographique des productions et de
spécialisation des régions.
Le choix de l’unité spatiale peut conditionner les
résultats obtenus (Jayet, 1993). Selon la finalité de
l’analyse, il convient d’observer un minimum de
cohérence et d’homogénéité entre les unités de
l’échantillon. Pour étudier la concentration
géographique de la production agricole et la
spécialisation des espaces productifs, nous
privilégions une certaine homogénéité des unités
géographiques en termes de dimension et
d’orientation productive, celle-ci devant refléter une
certaine unité des conditions pédo-climatiques de
production au sein des espaces définis. Par ailleurs,
étant donné la dimension géographique de
l’approche, des unités d’observation dont la surface
est relativement homogène sont utilisées. L’unité
géographique retenue est intermédiaire entre
l’équivalent de la région française (Nuts 2) et le pays,
pour les États les plus vastes. Les régions regroupées
forment les “Bassins de Production”.
La construction de la typologie est basée sur une
Analyse en Composante Principale (ACP)
permettant le regroupement des régions de base du
RICA (Réseau d’Information Comptable Agricole)
(Maillard
et alii, 2000). Ces unités géographiques
sont proches des régions Nuts 2 au niveau
communautaire. L’agrégation permet d’obtenir une
typologie de 30 unités géographiques pour l’UE à 15
États membres (annexe 1). Le coefficient de
variation
[4] permet de comparer l’homogénéité
d’échantillons dont les populations différent
(Spiegel, 1993). Plus ce coefficient est faible et plus
l’échantillon est homogène du point de vue de la
variable utilisée. Le coefficient de variation associé
au nombre d’exploitations et à la Surface Agricole
Utile (SAU)
[5] pour trois niveaux de découpage
géographique i) national, ii) Nuts 2 et iii) 30 bassins
de production est présenté (tableau 1).
Les trois niveaux de découpage géographique
présentent des degrés d’homogénéité comparables si
l’on considère le coefficient de variation basé sur le
nombre d’exploitations. Les unités géographiques
de la typologie définie sont plus homogènes du point
de vue de leur surface agricole que le niveau Nuts 2
ou que le niveau national (tableau 1). Les 30 bassins
de production sont retenus pour étudier la
concentration géographique de la production
agricole dans l’Union européenne.
Tableau 1
coefficients de variation (CV) 1995
Tableau 1 : coefficients de variation (CV) 1995
Découpage national Nuts 2 30 Bassins de production
Nombre d’unités géographiques 15 100 30
CV nombre d’exploitations 0,97 0,99 0,99
CV Surface Agricole Utile 0,99 1,48 0,45
Source : calculs d’après RICA UE 1995.
calculs d’après RICA UE 1995.
La concentration géographique des productions
L’étude de la concentration des productions
agricoles pose des problèmes classiques en analyse
des données géographiques et des problèmes propres
au secteur agricole. L’étude de la répartition spatiale
des activités se heurte au problème d’équivalence
entre les observations (Jayet, 1993). La typologie
utilisée tend à harmoniser les unités géographiques
en termes de dimension, mais celles-ci restent de
tailles distinctes. Pour établir l’équivalence entre les
observations, la superficie du bassin de production
( ) Sr est utilisée comme variable de pondération. La
répartition spatiale de la production est donc
comparée à la disponibilité en foncier, la production
étant concentrée si les deux distributions diffèrent
fortement.
Les produits agricoles sont par ailleurs de nature
diverse. Pour comparer la concentration de
différents produits et pour construire un indice de
concentration globale de la production, les calculs
sont effectués sur la base de la production finale en
valeur, soit le produit brut (PB en écus). La
production agricole est exposée à une certaine
variabilité des rendements et des cours. Afin de
limiter l’impact de ces variations sur les résultats, les
analyses sont basées sur des moyennes triennales, les
coefficients présentés pour l’année n reposant sur
une moyenne des données des années, n-1, n et n +1.
Les données étant disponibles pour la période
1982-1996, les résultats présentés sont relatifs aux
années 1983,1990 et 1995.
Les données de production en valeur sont issues de la
base New Chronos Regio (Eurostat). Elles sont
harmonisées entre les États selon les taux de change
intra-communautaires. Ces données disponibles au
niveau Nuts 2 sont agrégées selon la typologie
(annexe 1).
Suite au d évelopp ement d e l’éco nomie
géographique, des analyses empiriques ont évalué la
concentratio n géograph iq ue des activités
industrielles. Ces indicateurs sont construits à partir
de modèles probabilistes. Ils comparent la
distribution géographique d’un groupe d’industries
par rapport à l’ensemble des industries (Ellison,
Glaeser, 1997,1999 ; Maurel, Sédillot, 1999). Ce
principe ne peut pas être appliqué à l’agriculture
puisque la production agricole, contrairement aux
firmes industrielles, est une variable continue.
L’indice de Theil (1) permet de mesurer la
concentration de la production agricole. Avec PB le
produit brut total, S les surfaces, les bassins de
production étant indicés r, il est de la forme :
Cet indice permet de mesurer la concentration des
produits bruts agricoles régionaux par rapport aux
surfaces disponibles. Plus il est proche de 0 et moins
la production est géographiquement concentrée. La
borne supérieure de cet indice est calculée (2), avec
S, la surface de la plus petite région. Cette borne
rmin supérieure correspond au cas fictif d’une totale
concentration de la production dans la plus petite
région (Tmax = 3,93).
L’indice de Theil répond, selon une typologie établie
par Egghe et Rousseau (1990), aux critères
permettant de définir un “ bon” indice de
co ncentratio n. Il con sidère le princip e
d’accroissement nominal qui est tel qu’un
accroissement équivalent de la variable étudiée dans
toutes les régions réduit les inégalités (Maasoumi,
1986). Il respecte aussi le principe de transfert
(Dalton, 1920) qui, appliqué à notre propos est tel
qu’un transfert de la production des régions les
moins productives vers les régions où la production
est plus développée se traduit par une augmentation
de l’indice. Il est calculé pour la totalité de la
production agricole.
Tableau 2
indices de Theil par produit 1983 et 1995
Tableau 2 : indices de Theil par produit 1983 et 1995
1983 1990 1995 1995/1983
Céréales Sout. 0,37 0,37 0,42 1,14
Viande bovine Sout. 0,47 0,46 0,50 1,06
Lait Sout. 0,49 0,49 0,53 1,08
Volaille Non sout. 0,60 0,66 0,69 1,15
Porc Non sout. 0,62 0,70 0,76 1,23
Légumes Non sout. 0,69 0,70 0,69 1,00
Fruits Non sout. 0,87 0,71 0,70 0,80
Vin Non sout. 0,96 0,95 0,96 1,00
Fleurs Non sout. 0,99 1,22 1,26 1,27
Tous produits 0,26 0,34 0,38 1,46
Source : calculs d’après Eurostat Régio 1999.
calculs d’après Eurostat Régio 1999.
La production est plus concentrée en 1995 (T= 0,38)
qu’elle ne l’était en 1983 (T= 0,26). Le même indice
est calculé par produit aux mêmes dates, les produits
étant indicés i :
Cet indice est calculé pour les 9 principaux groupes
de produits de l’Union (tableau 2).
En 1983, en 1990 comme en 1995, les productions de
céréales, de viande bovine et de lait sont les moins
concentrées géographiquement. Les productions
avicoles, porcines, légumières, fruitières, viticoles
et horticoles sont plus concentrées, cette
concentration étant particulièrement élevée pour la
viticulture et l’horticulture. Entre 1983 et 1995, les
productions porcines, avicoles et horticoles se
concentrent. Les productions de céréales, de viande
bovine et de lait se concentrent peu entre 1983 et
1995. Le mode de soutien du secteur laitier induit de
fait une stabilité de localisation de cette production.
En effet, les quotas sont liés au foncier et donc
géographiquement stables. Seule la production de
fruits tend à se “déconcentrer” sur la période, la
concentration de la production légumière étant
stable. Pour les légumes, les trois principaux bassins
de production sont l’Italie du Sud, du Nord et
l’Espagne du Sud. Pour les fruits, l’Italie du Sud et du
Nord, ainsi que l’Espagne Méditerranée sont les
premiers bassins producteurs. Pour ces productions,
ce sont les bassins espagnols (Sud et Méditerranée),
les Pays-Bas et la Belgique qui augmentent le plus
leur production aux dépens de l’Italie. La
“déconcentration” observée à partir des indices de
Theil correspond à une “délocalisation” de la
production des bassins traditionnels du Sud (Italie
principalement), vers l’Espagne, mais aussi vers le
Nord de l’Union.
Les productions agricoles suivent des schémas de
concentration distincts. Si la concentration des
différentes productions concernait les mêmes
bassins, on assisterait à un effet global de
concentration géographique des activités agricoles.
Par contre, si la concentration de ces différents
produits concernait des bassins distincts, on
assisterait à une spécialisation des aires de
production. La non concentration des productions
viticoles, fruitières et légumières dans les régions du
Sud de l’Union indique que ce schéma de
spécialisation des aires de production n’est pas
observé. Par ailleurs, l’augmentation de la
concentration est plus importante si l’on considère
tous les produits (1,46) que lorsque l’on mène
l’analyse par produit. Ceci confirme le fait que les
productions tendent à se concentrer dans les mêmes
bassins.
Cette première analyse indique que les productions
soutenues par le volet interne de la PAC sont celles
qui sont les moins concentrées géographiquement.
Ces productions sont aussi très “consommatrices
d’espace”. La concentration des productions à des
rythmes distincts induit une évolution de la
spécialisation des espaces productifs.
La spécialisation des bassins de production
européens
Afin de calculer le degré de spécialisation des
bassins de production et son évolution entre 1983 et
1995, un indicateur de spécialisation sectorielle
(Hallet, 2000) est retenu. Cet indice propre aux
bassins de production est calculé sur la base de la
même typologie que l’indice de concentration et
pour les mêmes bornes (1983,1995). L’indice de
spécialisation (4) compare le poids d’une production
i dans un bassin r à son poids moyen dans la
production de l’UE. Il prend la valeur 0 quand un
bassin reproduit la structure de production agricole
de l’Union européenne. Plus l’indicateur tend vers 1,
plus la structure productive du bassin de production
diffère de celle de l’UE, plus son niveau de
spécialisation est important.
Ainsi, la spécialisation d’un bassin r est comparée à
l’évolution de la structure de la production
communautaire. L’indicateur est calculé pour 10
groupes de produits : céréales, viande bovine, lait,
volaille, porc, légumes, fruits, vin, fleurs et autres
(tableau 3).
L’indicateur présenté permet d’établir une typologie
des bassins de production selon leur spécialisation.
- Les zones Irlande, Royaume-Uni Nord-Ouest,
Espagne Nord, France Est et Massif Central se
spécialisent en élevage bovin. Dans ces bassins, la
production de lait et de viande bovine n’a pourtant
pas significativemen t au gmen té, mais la
spécialisation s’explique essentiellement par la
disparition ou l’affaiblissement des autres
productions.
- Les bassins Royaume-Uni Centre et Danemark se
spécialisent aussi. Ce phénomène s’explique par
l’accroissement des productions hors-sol (porc,
volaille) dans ces régions. Le développement de ces
productions ne se fait pas au détriment des autres
puisque les quantités de lait, de viande bovine et de
céréales produites sont stables.
- Les bassins du sud de l’Union européenne
Espagne Sud et Méditerranée, France Sud-Est et
Sud-Ouest, Italie Centre, Grèce se spécialisent en
fruits, légumes et viticulture. Dans ces bassins, le
volume de ces produits n’augmente pas ou augmente
peu; par contre, ces régions produisent de moins en
moins d’autres produits.
Par ailleurs, certains bassins peu spécialisés et dont
la structure se rapproche de plus en plus de celle de
l’UE sont justement ceux où les productions se
concentrent. Il s’agit notamment des Pays-Bas (8%
de la production de l’UE en 1995), de l’Italie du Nord
(8%), de l’Allemagne Ouest (6%) ou encore de
l’Allemagne Nord. Globalement, les bassins où la
production se concentre ne tendent pas à se
spécialiser. A contrario, les bassins qui se
spécialisent sont ceux où la concentration des
productions ne se fait pas. Ces bassins voient
augmenter le poids d’un ou plusieurs (2 ou 3)
produits alors que les autres productions y
diminuent.
La production régionale entre coûts de
production et géographie de la
demande
L’analyse économétrique présentée permet
d’apprécier l’impact de la compétitivité interne des
exploitations et des conditions d’accès des offreurs à
la demande communautaire sur la localisation des
productions. La compétitivité interne des
exploitations est évaluée à travers les coûts de
production des exploitations. Les conditions d’accès
au marché sont évaluées à partir d’indicateurs
traduisant la proximité géographique des bassins de
production par rapport aux consommateurs de
l’Union européenne. Les régressions portent sur un
panel de six années (1990 à 1995). Bien que
relativement courte pour étudier des processus de
long terme, cette période est choisie pour des raisons
de disponibilité des données indispensables au
calcul des coûts de production. Le niveau d’analyse
géographique retenu est le bassin de production
défini dans le cadre de la typologie (annexe 1). Ces
bassins permettent de regrouper un échantillon
d’exploitations suffisant pour un calcul de coûts de
production robustes, ce qui n’est pas toujours le cas
lorsque les coûts de production sont calculés au
niveau Nuts 2.
Tableau 3
indice de spécialisation des bassins européens ( Spér ), en 1983 et 1995
Tableau 3 : indice de spécialisation des bassins européens ( Spér ), en 1983 et 1995
1983 1995 1995/1983 Spécialisation
Suède 0,21 0,19 0,90
Finlande 0,25 0,20 0,80
Autriche 0,21 0,17 0,81
Allemagne Est - 0,18 -
Pays-Bas 0,27 0,23 0,85
Danemark 0,23 0,31 1,34 Porc
Belgique/Luxembourg 0,19 0,18 0,95
Irlande 0,37 0,40 1,08
Royaume-Uni Est 0,23 0,25 1,09
Royaume-Uni Nord-Ouest 0,27 0,33 1,22 Lait / viande bovine
Royaume-Uni Centre 0,18 0,23 1,27 Lait / volailles
France Centre 0,36 0,36 1,00
France Nord Bassin-Parisien 0,25 0,26 1,04
France Ouest 0,30 0,30 1,00
France Massif Central 0,30 0,36 1,20 Lait / viande bovine
France Est 0,26 0,35 1,35 Lait / viande bovine
France Sud-Ouest 0,20 0,28 1,40 Vigne / céréales
France Sud-Est 0,38 0,38 1,00
Espagne Nord 0,24 0,30 1,25 Lait / viande bovine
Espagne Intérieur 0,25 0,25 1,00
Espagne Méditerranée 0,42 0,36 0,86
Espagne Sud 0,31 0,55 1,77 Légumes / fruits
Italie Nord 0,17 0,12 0,71
Italie Centre 0,19 0,24 1,26 Vigne / légumes
Italie Sud 0,35 0,33 0,94
Portugal 0,18 0,20 1,11 Vigne / fruits
Grèce 0,35 0,36 1,03
Source : calculs d’après Eurostat régio 1999.
calculs d’après Eurostat régio 1999.
La variable expliquée est un indice de concentration
régionale par produit. Il permet de comparer le poids
d’une production (i) dans un bassin de production (r)
par rapport à la production communautaire (UE) du
même output. L’indicateur est construit à partir des
produits bruts (PB) de la base de données
Newchronos Regio (Eurostat) agrégés selon la
typologie des trente bassins de production. Il est
calculé pour chaque année (t), chaque produit (i) et
chaque bassin de production (r) :
Comparer directement la production locale à la
production communautaire sur la base de données
annuelles permet de couvrir l’effet des variations
temporelles de prix. On émet donc l’hypothèse que la
variation de prix observée au niveau communautaire
sur la période est identique, par produit, à celle
observée dans chaque bassin de production. Cette
hypothèse est centrale, notamment pour les
productions soutenues qui font l’objet de réforme au
cours de la période. En effet, dans les secteurs des
grandes cultures et de la viande bovine, la réforme de
la PAC de 1992 prévoit une baisse des prix garantis.
À volume produit égal, la production en valeur
baisse donc sur la période. L’indicateur choisi (5)
permet de réaliser des régressions tous secteurs,
soutenus et non soutenus, sans introduire d’effet
relatif aux différences de variations de prix entre les
différents produits.
Deux variables explicatives sont testées afin
d’expliquer les phénomènes de concentration
géographique des productions dans l’Union
européenne : les coûts de production agricoles des
bassins de production et leur position géographique
par rapport à la demande communautaire.
Conformément aux hypothèses classiquement
émises en économie agricole, on considère donc que
les exploitations sont en situation d’asymétrie de
coûts de production selon leur région. Le modèle
“coûts de production” (Butault et alii, 1990,1991,
1995, Pollet, 1997) permet de calculer des coûts par
produit pour chacun des trente bassins de
production. Ce modèle économétrique ventile les
charges recensées dans la base microéconomique du
RICA communautaire par produit pour 1000 écus
d’output (annexe 2). Nous privilégions ici une
approche de la “compétitivité par les coûts” compte
tenu des systèmes de prix existants (prix des
produits, des intrants, coût d’usage du capital, prix de
la terre) et des combinaisons de facteurs dans les
exploitations (Butault et alii, 1992). Le coût du
travail n’est pas intégré pour la raison principale que
ce coût est intégré au “revenu” de l’exploitation,
lequel comprend aussi les marges. Il est donc dans ce
cas difficile de dissocier le coût du travail des marges
et d’effectuer des comparaisons entre régions. Ainsi,
sans perte de généralité, les coûts “hors travail” sont
considérés. Le calcul de ces coûts de production
permet de considérer isolément la compétitivité
interne des exploitations de chaque bassin de
production par produit, si celui-ci est suffisamment
représenté pour permettre un calcul fiable. Les coûts
moyens calculés par produit en 1990 sont présentés
dans le tableau 4 ainsi que l’écart type des coûts de
production des bassins de production par rapport à
cette moyenne communautaire. Il permet
d’apprécier l’homogénéité des coûts de production
dans l’Union pour chaque produit.
L’indicateur calculé (6) permet de comparer le
niveau du coût de production dans le bassin (r) pour
un produit (i) par rapport au coût de production
moyen communautaire (UE) du même produit. Il est
présenté pour chaque produit (i), chaque bassin (r) et
chaque année (t) :
CP est le coût de production d’un produit i, dans le
i r t, , bassin r pour l’année t. Il est calculé pour 1000 écus
d’output.CP est le coût de production du produit
i UE t, , i au niveau communautaire pour la même année. Il
est calculé à partir de la somme pondérée des coûts de
chaque bassin de production, la pondération étant
réalisée à partir des produits bruts (PB).
Si l’indicateur CP/ est supérieur à 1, le bassin
i r UE t, , n’est pas compétitif du point de vue strictement
agricole pour le produit i au niveau communautaire.
S’il est inférieur à 1, les exploitations de cette région
sont compétitives par rapport à la moyenne
communautaire pour cette production.
Tableau 4
coûts de production hors travail moyens par produit et écarts types
[7] (1990) pour 1000 écus d’output
[8]
Tableau 4 : coûts de production hors travail moyens par produit et écarts types(7) (1990) pour 1000 écus d’output(8)
Produit CP moyen Ecart type Produit CP Moyen Ecart type
Viande bovine 816,4 168,8 Oléo-protéagineux 868,8 169,4
Lait 712,8 110,5 Fruits 514,2 163,2
Céréales 812,4 212,3 Légumes 672,1 162,8
Porc 822,2 120,3 Vin 522,4 138,1
Volaille 876,4 284,1 Horticulture 680,0 140,2
Source : calculs d’après RICA UE 1990 - modèle coûts de production.
calculs d’après RICA UE 1990 - modèle coûts de production.
Pour appréhender la notion de distance au marché
communautaire, une variable dérivée de l’indice de
centralité de Keeble
et alii (1986) est construite.
L’indice de Keeble pondère les distances
interrégionales par les PIB régionaux. La
pondération par le PIB est souvent utilisée pour
construire les indicateurs de centralité ou de distance
au marché (Keeble
et alii, 1986 ; Brülhart, 2001,
Head et Mayer, 2000; Crozet
et alii, 2000). L’analyse
portant sur la production agricole et donc, du point de
vue de la demande finale, sur la consommation
alimentaire, les distances interrégionales sont
pondérées par la population
[9].
L’indice est calculé pour la région
r. Les distances
interrégionales sont les distances routières optimales
inter-centres urbains, chacun des 30 bassins de
production étant représenté par son centre urbain
principal
[10]. Elles permettent de construire une
matrice de distances entre les trente bassins (annexe
3). Les distances retenues sont les distances routières
optimales entre les villes choisies
[11]. Celles-ci ne
sont pas forcément les plus courtes, mais elles sont
associées à l’itinéraire routier recommandé, qui est
le plus rapide. Ce mode de calcul permet d’obtenir
des distances plus en phase avec la réalité que celles
obtenues par la méthode dite « du grand cercle ».
Cette dernière consiste à calculer la distance entre
deux villes à partir de leur différentiel de latitude et
de longitude
[12]. Pour le calcul de distances
intracommunautaires, la distance retenue et celle « à
vol d’oiseau » peuvent différer fortement étant
donné la géographie de l’Union. Par exemple, la
distance retenue entre Naples et Séville est de
2544 km alors que la distance à « vol d’oiseau » est de
1875 km. Les distances « à vol d’oiseau » sont des
proxi des distances aériennes ; elles ne sont pas
pertinentes ici, le transport des denrées alimentaires
s’effectuant en règle générale par la route. Les
distances maritimes sont considérées comme les
distances routières, les distances « port à port » sont
additionnées aux distances parcourues sur route.
Chaque bassin de production étant représenté par son
centre urbain principal, le mode de calcul des
distances interrégionales ne peut pas être appliqué au
calcul des distances intra-régionales ( )distrr, qui
seraient donc nulles dans ce cas. Le« coût de distance
intra-régionale » (9) (Brülhart, 1998) est défini
comme le tiers du rayon d’un disque de la même
superficie ( )surfr que la région r.
L’indice de centralité, contrairement à l’indice de
coûts de production, n’est pas spécifique aux
produits mais est spécifique aux régions.
Des tests en régressions multiples (Moindres Carrés
Ordinaires) permettent d’apprécier l’impact des
variables relatives aux coûts de production
agricoles, d’une part, et aux coûts d’accès au marché
communautaire, d’autre part, sur la concentration
géographique des activités agricoles. L’introduction
d’une variable dummy Pac au modèle (11) permet de
traiter de manière distincte les produits qui sont
soutenus par le volet interne de la PAC (Pac =1) de
ceux qui ne le sont pas (Pac = 0).
Les coefficients indicés
HP (Hors PAC) sont
associés au groupe des produits non soutenus et ceux
indicés
P concernent les produits soutenus (lait,
viande bovine et céréales). La régression porte sur
1397 points. Les estimations sont effectuées sur les
transformées logarithmiques des variables. Les
variables sont standardisées afin de permettre la
comparaison des coefficients obtenus entre eux.
Pour les produits non soutenus, le coefficient relatif
aux coûts de production doit être négatif ( )
γ <0.
HP Pour ces produits, le coefficient associé à la variable
de centralité par rapport au marché communautaire
doit être positif ( )
β >0. Le modèle est estimé selon
HP deux méthodes distinctes. Dans un premier temps,
les coefficients sont classiquement estimés en MCO.
Dans un deuxième temps, on estime un modèle à
effets fixes sur les 9 produits (
i). Les résultats sont
présentés dans le tableau 5
[13] :
Un test de Fisher permet d’apprécier la validité des
modèles MCO contre effets fixes
[14] (Baltagi, 1995;
Hsiao, 1986). Il est tel que l’hypothèse d’égalité des
deux modèles est rejetée. Il existe des effets fixes
individuels liés à la nature des produits
[15], l’analyse
des coefficients obtenus à partir du modèle à effets
fixes est donc privilégiée.
Tableau 5
résultats de l’estimation du modèle (10) sur données annuelles 1990 à 1995
Tableau 5 : résultats de l’estimation du modèle (10) sur données annuelles 1990 à 1995
13 97 Obs Modèle MCO Modèle à effets fixes produits
Produits non soutenus Produits soutenus Produits non soutenus Produits soutenus
β - Centralité βHP = 0,23*** βP = 0,27*** βHP = 0,24*** βP = 0,27***
γ - Coûts Prod γHP = - 0,36*** γP = 0,06* γHP = - 0,37*** γP = 0,06*
α - Constante αHP = - 0,07** αP = 0,18*** αHP = - 0,11* αP = 0,16***
R² 0,11 0,13
*** Significatif au seuil de 1% au test de Student.
**Significatif au seuil de 5% au test de Student.
*Significatif au seuil de 10% au test de Student.
Pour les produits non soutenus, les variations de la
production régionale s’effectuent bien en fonction
de l’évolution des coûts de production et de l’accès
au marché communautaire. Le coefficient associé à
l’évolution des coûts de production ( )
γ est négatif
HP et significatif au seuil de 1% (-0,37) pour ces
productions. Pour ces produits, le coefficient relatif à
la variable de centralité est positif et significatif au
seuil de 1% (0,24). Les régions bien positionnées en
termes d’accès au marché communautaire et qui sont
compétitives du point de vue agricole augmentent
leur production de biens non soutenus
[16].
Pour les produits soutenus par le volet interne de la
PAC, le coefficient relatif aux coûts de production est
positif et significatif au seuil de 10% (0,06). Ce
résultat indique que l’évolution de la production de
biens soutenus ne s’effectue pas en fonction des
coûts de production associés, les productions
soutenues se localisant dans les régions dont les
coûts de production sont élevés. Pour ces produits, le
coefficient relatif à la variable de centralité de
Keeble est positif et significatif au seuil de 1%
(0,27). Les coefficients relatifs à l’évolution de la
distance au marché communautaire sont de même
signe (même seuil de significativité au test de
Student), les produits étant soutenus ou pas. À long
terme, les productions soutenues tendraient donc à se
localiser, comme les autres, au plus près de la
demande finale.
Tableau 6
régressions multiples par produit sur
Tableau 6 : régressions multiples par produit sur
la bases des données annuelles 1990-1995
coefficients et R²
β Centralité γ Coûts de prod. R²
Lait 0,30*** 0,13** 0,25
Viande bovine 0,30*** NS 0,24
Céréales 0,21*** NS 0,10
Porc 0,27*** NS 0,08
Horticulture 0,76*** -0,27*** 0,45
Volailles 0,18*** -0,19** 0,08
Fruits NS-0,55*** 0,22
Légumes 0,27*** -0,65*** 0,46
*** Significatif au seuil de 1% au test de Student.
** Significatif au seuil de 5% au test de Student.
NS : non significatif.
Ces résultats sont complétés par des régressions
multiples par produit, chacune portant sur 162
observations (tableau 6)
[17].
Pour tous les produits, le coefficient relatif à la
variable de centralité par rapport au marché
communautaire est positif
[18] (sauf pour les fruits :
non significatif). Or cette variable est spécifique aux
régions et non aux produits. Les productions
agricoles tendent donc globalement à se concentrer
dans les mêmes régions, celles-ci étant les mieux
situées en termes d’accès au marché. Concernant
l’impact des coûts de production pour les produits
non soutenus, fleurs, volailles, fruits et légumes,
l’évolution de ces coûts influence la concentration
géographique des activités. Cette variable ne semble
pas jouer pour la production porcine. Elle ne joue pas
non plus pour les productions soutenues que sont la
viande bovine et les céréales. Pour le lait, le
coefficient associé à la variable de coûts de
production est positif. Ce résultat est lié à la
redistribution de quotas aux zones les moins
favorisées (montagne notamment), celles-ci ayant
des coûts de production relativement élevés.
Le modèle testé par produit sur données de panel est
particulièrement explicatif pour la production de
légumes et l’horticulture. L’évolution des coûts de
production est déterminante de la localisation des
productions fruitières, légumières et horticoles, pour
lesquelles est constatée une dichotomie croissante
entre le développement de cultures de plein champ
traditionnellement localisées dans les bassins du sud
de l’Union et celui de cultures plus intensives, sous
serres ou tunn els, dans les bassins plus
septentrionaux. Les résultats obtenus en panel
montrent que l’évolution de la localisation de la
production porcine n’est pas déterminée par celledes
coûts de production. Sur la période étudiée, la
distance au marché ne joue pas plus pour la
production porcine que pour les autres secteurs. Ceci
peut être lié aux dispositions réglementaires
relatives au respect de normes environnementales
qui ont freiné le développement de cette production
dans les principaux bassins producteurs (Pays-Bas,
Danemark, Belgique, Allemagne…). La production
porcine a augmenté sur la période dans des bassins
secondaires (Catalogne, Ouest de la France…). Ce
phénomène peut affaiblir le pouvoir explicatif de la
variable de centralité pour la production porcine. La
localisation des principaux bassins producteurs
suggère toutefois que le développement de cette
production dans sa forme « industrielle » a bénéficié
aux bassins les plus « centraux » dans l’Union
européenne (Allemagne Ouest, Pays-Bas,
Belgique).
L’analyse visait à mettre en avant les phénomènes de
concentration géographique des productions
agricoles entre les grands bassins de l’Union
européenne et les processus de spécialisation des
espaces productifs. Les productions de porc, de
volaille et l’horticulture tendent à se concentrer dans
les zones les plus intensives. Les productions
fruitières et maraîchères, dont la majeure partie est
localisée dans le bassin méditerranéen, se
“déconcentrent” ou ne se concentrent pas. En effet,
les premiers bassins producteurs n’augmentent pas
les volumes produits. Par contre, ces productions se
développent au nord de l’Union. Les productions
soutenues dans le cadre du volet interne de la PAC
sont les moins concentrées géographiquement et se
concentrent peu entre 1983 et 1995. Les processus de
concentration géographique des activités agricoles
propres à chaque produit peuvent modifier la
spécialisation des espaces productifs.
Toutes les productions tendent à se concentrer dans
les régions les mieux positionnées en termes d’accès
au marché communautaire. De ce résultat découle
une con clusio n fond amentale co ncern ant
l’évolution de la géographie de l’agriculture
européenne. L’agriculture communautaire se situe
dans un schéma de concentration géographique des
productions et non dans un schéma de spécialisation
des espaces productifs tel que les différentes
productions tendraient à se localiser dans des régions
distinctes. Les phénomènes de spécialisation
observés sont principalement liés à une
concentration géographique des activités à des
rythmes distincts. La spécialisation des régions du
sud de l’Union en fruits est en effet due à la “fuite”
des autres productions de ces bassins plutôt qu’à un
accroissement réel de la production fruitière. Les
bassins d’élevage extensifs se spécialisent en
produits soutenus, non pas que ces productions
augmentent dans ces bassins mais plutôt que les
productions concurrentes y diminuent.
Les productions non soutenues se concentrent dans
les régions les mieux positionnées en termes d’accès
au marché communautaire et dans celles qui sont les
plus compétitives du point de vue agricole. Les
productions soutenues tendent aussi à se concentrer
dans les régions les plus centrales par rapport au
marché communautaire. Par contre, pour ces
productions, une relation positive entre le niveau des
coûts de production et l’évolution de la production
est observée. Cette relation doit être considérée à
plusieurs niveaux. On peut en conclure que le mode
de soutien communautaire permet de maintenir les
productions soutenues dans des régions peu
compétitives. Par ailleurs, ce résultat interroge sur
l’impact des aides directes sur le prix des inputs et
notamment sur le prix du foncier. Ces aides affectent
en effet la compétitivité des exploitations. Elles
conduisent directement dans les régions concernées
à une augmentation des coûts de production des
produits soutenus. Les produits agricoles étant
substituables en inputs, cette augmentation des coûts
concerne in fine tous les produits, y compris ceux qui
ne sont pas soutenus. Pour les régions périphériques,
donc les moins bien situées en termes d’accès au
marché, la baisse de la compétitivité liée à
l’attribution des aides s’ajoute au désavantage de
transport. La spécialisation de ces régions en
produits soutenus est telle que leur dépendance
vis-à-vis des soutiens à l’agriculture s’accentue et est
auto-entretenue. La politique de soutien direct
implique donc la nécessité de son renforcement
permanent pour contrer la dynamique d e
concentration et permettre le maintien d’activités
agricoles dans des régions peu compétitives. Ce
nécessaire renforcement du soutien à la production
va à l’encontre des engagements que doit prendre
l’Union au plan international en termes de baisse du
niveau global de soutien à son agriculture.
Les bassins de production : méthode de segmentation et
regroupements
Pou r m ener un e anal yse coh érent e au ni veau
communautaire, la principale difficulté est de disposer de
données homogènes pour tous les pays de l’Union. Ainsi,
nous veillons, selon les bases de données utilisées, à
l’harmonisation des taux de change, des règles comptables,
de la signification précise des termes techniques employés.
Dans le domaine agricole, le Réseau d’Information
Comptable Agricole (RICA), instauré en 1968, garantit une
certaine cohérence (définition des concepts… ) et
l’homogénéité minimale des données pour les pays de
l’Union, nécessaires à la construction de la typologie.
Les données RICA sont disponibles pour certains niveaux
géographiques : national, régional ou départemental
(équivalent au niveau français). La typologie des bassins de
production est construite par regroupement des régions Nuts
2 ayant des caractéristiques communes du point de vue de
leur orientation agricole. La nécessité de disposer d’un
échantillon d’exploitations RICA représentatif au niveau de
l’unité géographique retenue conduit à déterminer des
bassins de production assez vastes.
L’Analyse en Composante Principale (ACP) présente
l’impact des variables définies sur la répartition des
individus. Cette méthode est particulièrement adaptée à
l’analyse statistique des données géographiques (Sanders,
1989). Les individus sont les régions administratives RICA
de chaque État membre. Les variables permettent de réaliser
les regroupements. Ce sont des ratios issus des données du
RICA européen de 1995. Elles concernent les productions
bovines (lait et viande) et les grandes cultures. Au total, 16
variables (encadré 1) sont retenues. Elles représentent les
niveaux de production, les surfaces cultivées par type
d’output, la répartition des exploitations par groupe
d’OTEX et la structure économique agricole régionale.
Les règles d’utilisation des données RICA et la finalité de la
construction de la typologie imposent des contraintes. Le
regroupement des régions administratives est construit afin
d’éviter une démultiplication trop importante des bassins de
production et d’obtenir une représentativité minimale de
chaque espace productif. Pour cela, on concilie trois
aspects :
-
un effectif minimum d’exploitations défini par les règles
d’utilisation du RICA communautaire. À chaque région
correspond un échantillon d’exploitations plus ou moins
important. Pour réaliser une analyse pertinente, les bassins
définis doivent disposer d’un échantillon d’exploitations
suffisant ;
- la continuité spatiale : les régions regroupées sont
limitrophes et forment des ensembles homogènes. Certaines
régions RICA sont des États. C’est le cas pour l’Autriche, le
Danemark, les Pays Bas, le Luxembourg et la Belgique ;
- l’unité nationale : le calcul des taux de retour budgétaire et
certaines politiques publiques (quotas…) étant définis pour
chaque pays, nous composons les bassins de production
exclusivement de régions Nuts 2 d’un même État membre.
La dimension du Luxembourg est telle qu’afin de respecter
la contrainte d’effectif minimum de l’échantillon (i), ce
pays est « adjoint » à la Belgique.
Le tableau de contingence est basé sur ces 16 variables.
L’ACP permet d’effectuer des regroupements de régions
suivant l’influence de ces variables. L’objet de l’ACP est
d’analyser la dualité entre variables et individus.
L’interprétation des résultats repose sur deux types
d’analyse :
- un ensemble de graphiques où l’analyse des axes permet
de définir le pourcentage d’inertie expliqué par les
variables ;
- un ensemble d’indices statistiques (coefficient de
corrélation…) qui permet d’affiner l’étude en présentant le
degré d’adéquation entre les variables et les individus.
La typologie pour l’Union européenne
La méthode est appliquée à tous les pays de l’Union
européenne (15). La typologie obtenue présente 30 bassins
de production relativement homogènes par leurs
échantillons et leurs surfaces. Cette typologie a l’avantage
d’atténuer les différences qui existent entre les régions
administratives du RICA ou entre les nations. La
construction de cette typologie permet d’effectuer des
études plus pertinentes grâce à un niveau d’analyse (en
nombre d’exploitations, en surface, en production brute)
plus homogène. Les 30 bassins de production sont présentés
par la carte suivante.
Encadré 1 : les 16 variables retenues pour l’Analyse en Composante Principale
Produit brut végétal / Production finale La SAU (Surface Agricole Utile) par exploitation
Produit brut animal / Production finale Le nombre d’UTA (Unité de Travail Annuel) par exploitation
Produit brut Céréales / Production finale La production brute par exploitation
Prod. brut Oléo-protéagineux et Céréales / Production finale La Marge Brute Standard (en UDE) par exploitation
Produit brut de lait / Production finale Les exploitations laitières (otex2) dans l’ensemble
Prod. brut bovine de viande / Production finale Les exploitations de viande bovine (otex3) dans l’ensemble
SAU en céréales / SAU totale Les exploitations grandes cultures (otex1) dans l’ensemble
SAU en fourrage / SAU totale Les exploitations autres herbivores (otex4) dans l’ensemble
Otex 1 = otex 11 + 12; Otex 2 = otex 41 + 43; Otex 3 = otex 42, Otex 4 = otex 44 + 71 +72 + 81 + 82
d’après RICA UE 1995, commission européenne DGVI-A3.
Annexe 2 : le modèle coûts de production
Le modèle “coûts de production” ventile, par produit, les
charges d’exploitation (Butault, Cyncinnatus, 1991). Les
coefficients de coût sont déterminés à partir des produits
bruts (somme des ventes, des variations de stocks et de
l’autoconsommation). Les produits et charges sont
comptabilisés hors intra-consommation. Le coût de
production des végétaux consommés par les animaux dans
la même exploitation n’apparaît pas au titre des productions
végétales, mais est intégré comme charge pour les
productions animales.
Les variables (Pollet,1997)
Les coûts de production sont calculés pour 18 produits. Les
15 postes de charges sont répartis entre charges variables et
fixes. Sont considérées comme charges variables, engrais et
amendements, produits pétroliers, produits de protection
des cultures, semences et plants achetés, aliments achetés,
autres frais spécifiques aux élevages (dont produits
vétérinaires). Les charges fixes sont l’entretien courant des
bâtiments et du matériel, le coût foncier (fermage, impôts,
intérêts des emprunts pour l’acquisition de terres),
assurances, impôts (non fonciers), frais financiers (non
fonciers), amortissements (matériel, bâtiments, plantations
et améliorations foncières), autres biens et services
consommés (travaux par tiers, électricité, eau, autres frais
généraux). Les subventions sont traitées comme des charges
négatives. Le revenu net hors travail est le solde entre le
produit brut augmenté des subventions et l’ensemble des
postes de charges énumérés.
Le modèle
Le modèle repose sur une base construite à partir du RICA.
Ces données fournissent des informations sur la nature des
produits et charges des exploitations. Ces charges n’étant
pas ventilées par produit, la ventilation est effectuée par le
modèle coûts de production.
On estime ce qui correspond à une matrice input-output.
Pour cela on émet certaines hypothèses :
- le degré d’utilisation d’un facteur dépend du produit et
non de l’exploitation. La technique de production est donc
identique entre les exploitations ;
- les rendements d’échelle sont constants.
L’information provient du RICA ; l’unité statistique est
donc l’exploitation. Soit X i n i ( ... )=1 les productions de
différents biens et C j m j ( ... )=1 les coûts totaux non ventilés.
Cij est le coût de production en facteur j du bien i. Sous
l’hypothèse de proportionnalité, Cij est une fonction linéaire
a X ij i de la production de i. Le coût total est la somme des
coûts relatifs aux différents produits d’une exploitation.
Dans chaque exploitation, les coûts observés différent des
coûts théoriques d’un facteur aléatoire uj.
avec uj indépendant et identiquement
distribué (iid).
Le revenu généré par la production de i est le solde entre la
production de i Xi,, et la somme des coûts imputés à cette
production. Dans l’estimation, on considère par hypothèse
que le revenu est une fonction linéaire b X i i des quantités
produites (pas d’économies d’échelle). Le revenu généré
par l’ensemble des produits s’écrit :
avec v iid.
La production doit être la somme du revenu et des coûts,
soit :
quel que soit i.
Le modèle est donc à équations simultanées avec
contraintes linéaires sur les coefficients.
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Von Thünen J.H. (1826). Der Isolierte Staat in Beziehung auf
Landtshaft und Nationalökonomie. Hambourg, (English
translation, Von Thünen Isolated State, Oxford, Pergamon
Press, 1966).
[(*)]
INRA ESR Nantes , Université Paris 1 TEAM CNRS - ESA Angers.
[(1)]
Ce terme employé ici est relatif à la spécialisation au sein
de la branche agricole. Elle est appréhendée à travers le poids
d’une production
i dans la totalité de la production agricole.
[(2)]
On qualifie de déprise agricole, d’apparition de friches
agricoles et de parcelles en friches, toute parcelle
antérieurement utilisée à des fins agricoles, qui n’est plus
exploitée, qui n’a pas d’utilisation alternative (sylviculture,
urbanisation, aménagement de loisirs) et qui de façon générale
est recouverte toute l’année d’une couche de végétation
(Laurent, 1991, d’après Bühnemann, 1979).
[(3)]
Nuts est la nomenclature des unités territoriales statistiques
établie par Eurostat afin de fournir une ventilation territoriale
unique et cohérente pour l’établissement de statistiques
régionales de l’UE. Le niveau Nuts 2 correspond aux
découpages nationaux suivants : France – Régions et
Départements d’Outre Mer ; Belgique – Provinces ;
Allemagne – Regierugsbezirke ; Grèce – Régions de
développement; Espagne – Communautés autonomes; Italie
– Régions; Pays Bas – Provinces; Autriche – Bundesländer;
Portugal – Régions autonomes. Pour les autres États de
l’Union à 12, le découpage Nuts 2 correspond au niveau
national (Eurostat, 2000).
[(4)]
Le coefficient de variation (CV) est le rapport de l’écart
type de la population à la moyenne.
[(5)]
La SAU est la somme des terres arables, des prairies
permanentes et temporaires et des surfaces en cultures
permanentes. Les terres non cultivées pour raisons
agronomiques ou relatives aux politiques de jachère
obligatoire sont aussi comptabilisées dans la SAU. Les bois ne
sont pas intégrés à la SAU. Le coefficient de variation est
calculé sur la base de la SAU et non sur la base de la surface
totale de la région pour ne pas intégrer les zones urbaines.
[(6)]
Ne sont considérés pour le calcul des écarts type que les
bassins de production où la production de
i est suffisamment
représentée pour permettre un calcul fiable de ses coûts.
[(7)]
Le revenu net est le solde entre le produit brut (1000 écus)
augmenté des subventions et l’ensemble des charges. Les
subventions sont donc traitées comme des charges négatives.
[(8)]
Des tests ont été réalisés sur la base d’indices construits à
partir des PIB régionaux. Ils donnent des coefficients et des
seuils de significativité moindres que ceux obtenus avec les
indicateurs basés sur la population.
[(9)]
L’agglomération la plus importante en nombre d’habitants
est choisie, sauf quand cette ville se situe à la frontière du
bassin de production ; dans ce cas, on choisit la seconde (en
nombre d’habitants) si elle a une situation plus centrale, etc…
[(10)]
Ces distances sont calculées avec le logiciel AND Routes
Europe.
[(11)]
Avec
a la différence de longitude et
b la différence de
latitude, on applique la formule (a2+b2=d2),
d étant la
distance “à vol d’oiseau” entre les deux villes.
[(12)]
L’intervalle de confiance à 95% des paramètres estimés
est du signe des coefficients.
[(13)]

avec
SCR la
somme des carrés des résidus,
N le nombre de bassins de
production,
P le nombre de produits et
K le nombre de
variables explicatives du modèle à effets fixes.
[(14)]
Un modèle à effets fixes temps et produits a été testé, les
coefficients associés aux années ne sont pas significatifs.
[(15)]
Le test de Fisher a permet de vérifier que
α α β β γ γ HP P HP P HP P ≠ ≠ ≠, ,.
[(16)]
L’intervalle de confiance à 95% des paramètres estimés
est du signe du coefficient (pour ceux qui sont significatifs à
1%, 5% et 10%).
[(17)]
Il faut signaler que la majeure partie de la production
communautaire de céréales est intra-consommée pour
l’alimentation animale, donc logiquement moins liée
directement à la localisation des consommateurs.