2003
Économie et Prévision
Dynamique de l’innovation organisationnelle lors de la réduction du temps de travail : évidences sur la France des années quatre-vingt-dix
Philippe Askenazy
[(*)]
Cet article exploite une enquête représentative des établissements français de plus de 20 salariés pour étudier les relations
entre la réduction de la durée du travail (RTT) et les changements organisationnels. Dans les années 90, la RTT semble
s’inscrire dans une dynamique d’adaptation de l’organisation du travail au contexte technologique. Les établissements
réduisent le temps de travail pour approfondir l’innovation organisationnelle, à travers le développement de la
polyvalence et du juste à temps. Les unités intensives en technologie de l’information et de la communication anticipent la
réduction légale.Mots-clés :
réduction du temps de travail, innovations organisationnelles, technologies de l’information.
This article uses a survey of French establistment with 20 or more employees to study the connections between shorter
working hours and organisational changes. In the nineties, shorter working hours seemed part of an effort to adapt the
work organisation to the technological environment, initially by investing in information and communication
technologies and subsequently by reducing working hours and extending organisational innovation through multitasking
and just-in-time techniques.Keywords :
shorter working hours, innovative workplace practices, information technologies.
Je remercie vivement un referee anonyme pour ses critiques constructives et stimulantes ainsi que B. Reynaud et M. Roger pour leurs
remarques utiles.
Cet article exploite une enquête représentative des établissements français de plus de 20 salariés pour
étudier les relations entre la réduction de la durée du travail (RTT) et les changements
organisationnels. Dans les années quatre-vingt-dix, la RTT semble s’inscrire dans une dynamique
d’adaptation de l’organisation du travail au contexte technologique. Les établissements réduisent le
temps de travail pour approfondir l’innovation organisationnelle, à travers le développement de la
polyvalence et du Juste-à-Temps. Les unités intensives en technologie de l’information et de la
communication anticipent la réduction légale.
Après la première impulsion des lois Robien, la
France s’est engagée en 1998 dans une réduction
massive et généralisée du temps de travail. Bien que
les lois Fillon de 2002 ralentiront ce processus, la
réduction de la durée du travail concerne déjà la
moitié du secteur privé. L’impact du passage aux 35
heures, largement entamé dans les grandes
entreprises, sur l’emploi, la compétitivité, la
croissance ou le niveau du PIB dépend de la capacité
pour les entreprises de financer la réduction du temps
de travail (RTT). Outre la contribution salariale et les
aides de l’État, les modèles théoriques (Cahuc et
alii,1997 ; Marimon et alii, 2000 ; d’Autume,
2000… ) comme les estimations sur modèles
d’équilibre général calculables (Cette et Gubian,
1998 ; Heyer et alii, 2000…) ont montré le rôle
essentiel des gains de productivité dans ce
financement.
Ces gains de productivité seraient issus d’une
meilleure utilisation des équipements, ou encore de
l’effet fatigue qui l’emporterait sur l’effet coût fixe
de démarrage, et plus généralement d’une
réorganisation de la production. Les travaux
d’évaluation prospective des politiques de RTT (de
Malinvaud (1973) à Laffargue
et alii (2000))
retiennent systématiquement des gains de
productivité horaire
ad hoc entre 25 % et 50 % de la
RTT. Or ces gains ont déjà été historiquement
supérieurs. Ainsi, Villa (1993) a estimé un modèle
log-normal de la productivité du travail de 1921 à
1938 en France. L’élasticité productivité
horaire/durée du travail est sur l’entre-deux-guerres
de–0,9; les gains ont été ainsi de 90% de la RTT avec
d’importantes disparités sectorielles de–15% dans
l’énergie
[1] à +115% dans la production de biens de
consommation.
Les gains de productivité peuvent provenir d’une
modernisation de l’organisation du travail. Or, le
niveau de cette modernisation dépend lui-même de
l’environnement technologique des entreprises ou
du cadre légal. Ainsi, le passage aux 35 heures
coïncide avec un relâchement de la législation sur la
flexibilité du temps de travail et un besoin accru de
flexibilité pour les entreprises. Reprenant la
terminologie de l’OCDE (1999), la “flexibilité”
recouvre l’adoption non seulement d’une
modulation du temps de travail ou de l’organisation
en Juste-à-Temps mais aussi de pratiques de travail
comme la rotation de postes, la polycompétence ou
les démarches de qualité totale. La flexibilité
conjuguée aux technologies de l’information
entraîne les entreprises dans une dynamique
d’amélioration de leur performance (Bresnahan
et
alii, 2002). Par exemple, le Juste-à-Temps permet
aux entreprises d’exploiter l’information qu’elles
recueillent sur l’évolution des demandes et des goûts
des consommateurs ou des sociétés clientes, en
adaptant le niveau de la production au marché et en
réduisant les stocks
[2]. Ainsi, si la RTT favorise ou
ralentit la diffusion de ces pratiques innovantes, son
impact sur les performances des entreprises,
notamment sur la productivité du travail et donc sur
l’emploi, ne pourra s’apprécier que sur le moyen ou
le long terme.
L’objectif de ce papier n’est donc pas estimer des
gains de productivité liés à la RTT mais de cerner les
conséquences des RTT, en France dans les années
quatre-vingt-dix, sur l’organisation du travail. Le
développement de la modulation (ou flexibilité
horaire) entériné par les accords de RTT est un fait
stylisé
[3]; cette trajectoire est une conséquence
directe des potentialités que les lois Robien puis
Aubry introduisent dans ce domaine. Néanmoins,
peu d’éléments empiriques appuient la thèse d’un
mouvemen t plu s complet d’in novations
organisationnelles. Pour essayer de combler cette
lacune, nous exploitons les enquêtes REPONSE de
la Dares qui fournissent, pour un échantillon
représentatif des établissements de plus de 20
salariés, des données détaillées sur leurs choix
organisationnels en 1992 et 1998. L’analyse
empirique repose sur le modèle théorique
d’Askenazy (2001).
Le principal résultat est que la RTT semble s’inscrire
dans un mouvement progressif de réorganisation des
entreprises dans un contexte de diffusion des
techno logies de l’in formatio n et de la
communication (TIC). La RTT s’accompagne d’une
flexibilité de la production centrée sur une formation
à la polyvalence et le développement du
Juste-à-Temps. En outre, les établissements les plus
intensifs en TIC ont recherché une application
anticipée des 35 heures. On ne peut toutefois
conclure à une innovation organisationnelle globale
(i.e. incluant l’autonomisation des salariés et les
démarches de qualité) comme le suggère une analyse
qui ne corrige pas des biais de sélection massifs.
Le papier est organisé comme suit. La première
partie offre une revue de littérature théorique et
empirique. La seconde partie détaille les données et
variables utilisées. Enfin, nous présentons la
stratégie économétrique en quatre étapes pour établir
un faisceau d’évidences.
Revue rapide de littérature
La question des changements organisationnels lors
d’une réduction de la durée du travail a donné lieu à
une littérature théorique limitée. Le principal point
étudié est la gestion du capital (par exemple
Dupaigne, 1997). D’un côté, un temps de travail
réduit doit mécaniquement diminuer l’utilisation du
capital. D’un autre, la RTT peut permettre une
meilleure divisibilité du temps et ainsi d’organiser
des équipes tournantes sur les équipements
[4]. En
outre, les horaires demandent des coordinations non
seulement pour le processus de production mais
aussi sociales (Weiss, 1996). L’impact de la RTT sur
l’utilisation du capital est donc ambigu. Notons
qu’empiriquement, le taux d’utilisation des
équipements corrigé des cycles reste globalement
invariant en France quel que soit le temps de travail
(Cette, 2000).
Askenazy (2001) s’intéresse à l’innovation
organisationnelle lors d’une RTT massive. La
structure de base du modèle est la suivante.
L’organisation du travail est déterminée par
négociation paritaire. Les pratiques innovantes de
travail améliorent la productivité mais aussi
détériorent l’utilité des salariés. Les contraintes -
flexibilisation et intensification et durée du travail -
se suraccumulent. Ainsi
[5], lors d’une RTT les
partenaires peuvent s’accorder sur l’adoption de
pratiques innovantes de travail. En effet,
l’employeur y trouve un moyen de financer la RTT et
la montée du coût horaire du travail ; les syndicats
(ou les salariés) acceptent une flexibilité accrue
devenue supportable pour un temps de travail réduit,
en contrepartie d’un maintien des salaires. Or les
pratiques innovantes de travail sont d’autant plus
efficaces que l’entreprise utilise des technologies de
l’information (TIC). Ainsi, dans un tel modèle, les
entreprises les plus enclines à réduire le temps de
travail sont celles qui ont une production intensive en
TIC. Enfin, plus les coûts fixes de réorganisation
sont faibles, plus l’entreprise sera incitée à s’engager
dans une réduction de la durée du travail ; c’est en
particulier le cas des entreprises qui ont initié la mise
en place de pratiques innovantes avant la RTT. En
sortant du cadre de cette modélisation, ce dernier
point suggère une causalité inverse entre flexibilité
et RTT retenue par Aucouturier
et alii (1999) : les
entreprises innovantes seraient les plus capables de
supporter le choc, par exemple des 35 heures. Elles
chercheraient même à anticiper les échéances
légales pour bénéficier des aides massives Robien
puis Aubry. Une éventuelle corrélation entre usage
de pratiques flexibles de travail et réduction de la
durée du travail peut ainsi rendre compte de deux
causalités opposées voire imbriquées.
Les expériences françaises passées peuvent apporter
des éléments empiriques sur les conséquences de la
RTT. Ainsi, Crépon et Kramarz (1999) montrent que
la réduction du temps de travail en 1982 n’a pas eu un
impact significatif sur l’emploi ni sur la productivité
horaire su ggérant que les chan gements
organisationnels ont dû être limités. Néanmoins, en
revenant à l’analyse théorique précédente, l’absence
de changement organisationnel en 1982 doit résulter
de la faiblesse de la RTT (1 heure) et du manque
d’aide financière de l’Etat qui n’incitent pas à la
modification coûteuse (sur le court terme) de
l’organisation du travail. Sur la question des
changements organisationnels, extrapoler à partir de
l’expérience de la réduction à 39 heures devient donc
délicat lorsque la RTT est plus significative. En
revanche, il peut être plus pertinent de s’intéresser au
passage à la semaine de 40 heures en 1936 ; cette
réduction du temps de travail est du même ordre que
celle des 35 heures puisque le temps de travail
effectif début 1936 était d’environ 45 heures (bien
que la durée légale était de 48 heures). Les historiens
mettent en avant que cette réduction du temps de
travail massive avait obligé les entreprises à refondre
leur organisation. Asselain (1966) conclut ainsi “[la]
réduction du temps de travail agit comme un
stimulant du progrès technique”
[6]. Bien que l’on ne
dispose pas d’élément quantitatif sur ces
changements organisationnels, les gains de
productivité horaires ont parfois été spectaculaires.
Outre les estimations de Villa (1993), de 1935 à 1937
la productivité du travail (resp. horaire) aurait
augmenté de + 7% (resp. 20 %) dans l’industrie alors
que le Front Populaire avait instauré la semaine de 40
heures et les congés payés (Sauvy, 1984) ; la RTT
effective ayant été d’environ 5 heures, les gains de
productivité horaire ont donc été proches de 200 %
de la RTT ! Les entreprises semblent avoir
approfondi le mode de production tayloriste qui,
pour l’environnement social ou technologique de
l’époque, était “efficace”.
Les expériences européennes récentes peuvent être
également mobilisées. Ainsi, en Allemagne, la
réduction du temps de travail a été non imposée par
l’État mais néanmoins massive dans de nombreux
secteurs. Deux phases sont clairement à distinguer.
Durant les années quatre-vingt, la flexibilisation de
la production a été limitée ainsi que les gains de
productivité ; l’impact potentiellement positif sur
l’emploi a été absorbé par la compensation salariale
totale (Hunt, 1999). En revanche, le début des années
quatre-vingt-dix marque un renversement de la
logique de la RTT avec une flexibilisation instituée
dans des accords de branche ou d’entreprise et avec
un contexte d’assouplissement du cadre législatif
(Chagny, 1998). Les études de cas, notamment sur
l’industrie automobile
[7], montrent ainsi des
modifications profondes de l’organisation du travail
associées à la RTT.
Les travaux de l’OCDE (1999) et de la Dares donnent
un premier éclairage plus systématique sur la réalité
et la forme des changements organisationnels
intervenus dans les entreprises françaises mais aussi
européennes ayant réduit le temps de travail dans les
années quatre-vingt-dix. Les résultats sont résumés
dans le tableau 1a.
Les entreprises semblent ainsi achever dans le même
temps une réduction du temps de travail et l’adoption
de pratiques flexibles comme la rotation de postes.
Les résultats sont toutefois mitigés puisque les
normes de qualité de type ISO sont négativement
corrélées avec la RTT. En outre, le problème de
causalitédemeure dans ces éléments empiriques. Les
entreprises flexibilisent le processus productif et
réduisent le temps de travail. Mais est-ce qu’une
réduction du temps de travail implique des
changements organisationnels ? Ou bien le surcroît
de flexibilité permet-il de gérer une RTT ?
Des sondages commandés par des entreprises
privées accréditent une causalité dont la direction
serait : RTT implique pratiques innovantes de travail.
Ainsi, selon un sondage CSApour Manpower réalisé
auprès de responsables de ressources humaines en
février 2000, pour 61% des entreprises, les 35 heures
se sont accompagnées d’une remise à plat de
l’organisation; le développement de la polyvalence
touche 66% des entreprises et la modulation des
horaires 64%. Dans 61% des cas les lois Aubry ont
été l’occasion de relancer le dialogue social
[8].
Néanmoins, la dernière enquête de la DARES-BVA
(enquête 1000) auprès de 1000 entreprises de plus de
5 salariés début 2001 souligne que pour les
employeurs, la RTT a certes fav orisé le
développement de la polyvalence mais également
réduit la réactivité des entreprises et la qualité
(tableau 1b).
La défiance du patronat face à la question des 35
heures risque toutefois de biaiser vers le pessimisme
ces déclarations des employeurs.
Les données sur la réduction du temps
de travail et les changements
organisationnels
La réduction significative du temps de travail peut
donc s’accompagner théoriquement d’importants
changements organisationnels dans les entreprises.
En ce qui concerne la RTT en France dans les années
quatre-vingt-dix, de nombreux points restent
cependant empiriquement ouverts :
- après correction des biais de sélection, la RTT
est-elle corrélée au développement des pratiques
innovantes de travail ?
- ces changements sont-ils significatifs ?
- les entreprises innovantes réduisent-elles le temps
de travail ou bien celles qui pratiquent la RTT
modifient-elles l’organisation du travail ?
- les technologies de l’information influent-elles sur
la volonté des partenaires sociaux de réduire le temps
de travail ?
Plusieurs enquêtes permettent a priori d’étudier
l’impact de la réduction du temps de travail dans les
années quatre-vingt-dix. Le fichier des conventions
Aubry et Robien recense les établissements qui
ont conclu une convention avec l’État pour
bénéficier des aides incitatives ou pérennes ; il
comporte peu d’informations sur la nature des
changements organisationnels. La base DESTIN,
réalisée par les directions régionales de l’emploi et
de la formation professionnelle, est gérée par la
DARES pour assurer le suivi statistique de la loi.
Tableau 1b
RTT et pratiques innovantes. Les effets
de la RTT vus par les employeurs
Tableau 1b : RTT et pratiques innovantes. Les effets
de la RTT vus par les employeurs
Impact de la RTT (soldes d’opinion)
Recours accru à la polyvalence 35
Amélioration de la réactivité -13
Amélioration de la qualité -11
Amélioration du respect des délais-19
Source : Coutrot et Guignon (2002).
Coutrot et Guignon (2002).
Tableau 1a
RTT et pratiques innovantes
Tableau 1a : RTT et pratiques innovantes
emps
France RTTRobien RTTAubry Négociationen cours Communauté Européenne Réduction du tde travail
Pratiques : Adoption dans les 3 précédentes années :
Juste-à-Temps ++ ns ++ Aplatissement de la hiérarchie +
Expérience de modulation +++ ++ +++ Implication des salariés subalternes ns
Norme ISO -- - ns Travail en équipe(1) +
Rotation des tâches +++
Ce tableau indique la corrélation entre des pratiques adoptées ou que cherche à adopter l’entreprise et la probabilité de signer un accord ou de réduire
le temps de travail. ns indique un coefficient non significatif. + (resp -) indique un coefficient positif (respectivement négatif) significatif au seuil de
20% (++ pour 5%, +++ pour 1%).
Toutes les estimations sont des modèles logit simples qui incluent des variables de contrôle des caractéristiques structurelles des établissements :
pays pour les données européennes, secteur d’activité, taille de l’établissement, concurrence sur le marché …
Les résultats sur la France proviennent d’une enquête menée début 1999 auprès de dirigeants de 500 entreprises françaises; 380 établissements n’ont
pas pratiqué une réduction du temps de travail et constituent un échantillon représentatif des établissements non signataires ; les 120 autres
établissements ont été tirés au sort parmi les signataires d’accord Aubry et Robien (Aucouturier et alii, 1999). Les résultats sur l’Europe sont issus de
l’enquête EPOC auprès de plus de 4400 établissements (OCDE, 1999).
Source : Aucouturier et alii (1999) et OCDE (1999).
(1) Malheureusement le questionnaire n’a pas précisé dans tous les pays qu’il s’agit de travail en équipe autonome.
Aucouturier et alii (1999) et OCDE (1999).
Nous utilisons d ans cet article l’en quête
REPONSE
[9]
[10] (Relations professionnelles et
négociations d’entreprise) de la Dares. Le volet
employeur de cette enquête décrite dans l’encadré 1
offre des indications très détaillées surl’organisation
du travail et la négociation collective dans 3000
établissements représentatifs de l’ensemble des
établissements français de plus de 20 salariés (y
compris les services mais hors administration
publique). L’enquête ayant étémenée début 1999, les
statistiques sont celles de la fin 1998 début 1999. On
dispose en outre d’un panel sur 1992-1998 composé
d’un sous-échantillon d’établissements. Cette
enquête ne détaille pas le contenu des accords de
RTT mais précise la diffusion des principales
pratiques de travail dans l’établissement. Elle est,
avec la base COI (Changements Organisationnels et
Info rmatisatio n) centrée s ur le secteur
manufacturier, la principale source détaillée sur
l’innovation organisationnelle dans les entreprises
françaises. Selon les déclarations de leurs dirigeants,
plus de 10% des établissements présents dans cette
base ont pratiqué une réduction du temps de travail
au moment de l’enquête.
Le fait que ces statistiques portent sur les entreprises
pionnières pour la RTT est un atout pour saisir les
dynamiques naissantes mais représente un important
obstacle pour la pertinence de l’analyse. En effet, ces
unités risquent d’exhiber des caractéristiques
particulières (par exemple un grand dynamisme ou
au contraire d’importantes difficultés financières ;
voir Fiole et Roger (2002) pour des évidences).
Malheureusement, on ne disposera d’une base
statistique suffisamment détaillée sur les
changements organisationnels et comportant une
part importante des entreprises ou des
établissements effectivement passés à 35 heures
qu’en 2004.
Les données de la base REPONSE permettent de
construire de nombreux indicateurs d’innovations
organisationnelles. Lorsque la base fournit
l’information, nous choisirons des niveaux de
diffusion des pratiques discriminants; par exemple,
une très grande majorité des établissements français
ont recours en 1998 à la rotation de poste ; nous ne
considérerons comme réellement “innovants” que
les établissements pour lesquels une majorité de
salariés est impliquée dans cette pratique.
Les variables organisationnelles
Nous retenons les pratiques innovantes clefs (voir
Osterman, 2000). La plupart correspondent à celles
construites par Coutrot (2000)à partir de REPONSE.
Les variables en italiques ne sont disponibles que
pour 1998.
Encadré 1 : l’enquête REPONSE (Relations
professionnelles et négociations d’entreprise)
La Dares a conduit, en 1993 puis au début de 1999, deux
é di ti ons su ccessiv es de l’enq uêt e « RElat i ons
Professionnelles et Négociations d’Entreprise »
(”REPONSE”), portant respectivement sur les années 1992
et 1998.
Menée sur un échantillon aléatoire et représentatif de 2978
établissements
[11], l’enquête est réalisée par entretiens en
face à face entre d’une part, un enquêteur et un représentant
de l’employeur, et d’autre part, un autre enquêteur et le
principal représentant du personnel dans chaque
établissement, quand il existe une représentation
collective. L’enquête fournit, à l’aide d’indicateurs
qualitatifs, une description précise des processus de
négociation et de conflit. Elle s’attache à identifier les
principaux enjeux de la négociation sociale et permet de les
mettre en forme avec des questions-clés telles que la
participation des salariés, leur implication au travail, les
pratiques salariales, la gestion de l’emploi, les innovations
technologiques et organisationnelles ou les méthodes
d’organisation et de contrôle du travail. Nous utilisons
dans ce papier uniquement le volet employeur de cette
enquête ; il est en effet communément admis que
l’employeur a une meilleure vision d’ensemble de
l’organisation dans l’entreprise et une meilleure
connaissance des concepts managériaux. Le volet
“représentant du personnel” est plutôt consacré à
l’implantation et aux activités des instances de
représentation collective. Un volet “salarié” a été introduit
en 1998 : il fournit dans la plupart des établissements le
point de vue d’un petit nombre de salariés sélectionnés
aléatoirement.
L’enquête comporte un panel de 600 établissements de
1992 à 1998, ce qui permet de disposer de données
longitudinales sur l’organisation du travail.
-
Rotmaj = 1 si une majorité de salarié pratique une
rotation de postes; 0 sinon
-
Jobrot = 1 si des salariés pratiquent la rotation de
postes; 0 sinon
-
Autoplus = 1 si au moins 20% des salariés sont dans
des groupes autonomes de travail; 0 sinon
- Autogr = 1 si quelques salariés sont dans des groupes
autonomes de travail; 0 sinon
-
Qcmaj = 1 si la majorité des salariés est impliquée
dans un cercle de qualité; 0 sinon
- Qc = 1 quelques salariés sont impliqués dans un
cercle de qualité; 0 sinon
- TQM =1 si l’établissement a mis en place des
démarches de qualité totale; 0 sinon
-
JIT = 1 si l’établissement travaille en juste à temps
client ou fournisseur
- Polyouv = 1 si les ouvriers sont formés à la
polyvalence; 0 sinon
- Polyemp = 1 si les employés administratifs et
commerciaux sont formés à la polyvalence; 0 sinon
- Polytec = 1 si les techniciens et maîtrises sont formés
à la polyvalence; 0 sinon
- Polycad = 1 si les cadres sont formés à la
polyvalence; 0 sinon
- Un indicateur agrégé de formation à la polyvalence :
Poly = Polyouv + Polycad + Polytec + Polycad
- Un indicateur agrégé des pratiques clefs
[12] en 1998 :
AGRE = Rotmaj + Autoplus + Tqm + JIT
Les variables technologiques
La base REPONSE détaille les technologies utilisées
dans l’établissement : robots, machines à
commandes numériques, ordinateurs, etc … Nous
utiliserons uniquement les données spécifiques aux
techn ologies de l’info rmation et de la
communication : informatisation et réseau.
-
Ordi = 1 si au moins 20% des salariés utilisent un
micro-ordinateur; 0 sinon
-
Reso =1 si au moins 20% des salariés utilisent un
réseau interne ou intranet ou bien au moins 5% des
salariés (en 1998) utilisent internet; 0 sinon.
-
TIC = ordi + reso
La réduction du temps de travail
L’enquête REPONSE 1998 comporte plusieurs
questions sur la réduction du temps de travail. Les
établissements déclarent ainsi s’ils ont déjà procédé
à une réduction du temps de travail, s’ils sont en train
de négocier, vont négocier en 1999, comptent
négocier ultérieurement ou encore n’ont pas prévu
de négocier le passage aux 35 heures.
Les établissements ayant réduit le temps de travail
(dans les trois dernières années) représentent, selon
les déclarations des dirigeants des établissements,
plus de 10 % de l’échantillon ; cette réduction est
consécutive à un accord Aubry (pour 20 % des cas)
ou Robien (pour 40 % des cas) ou encore hors de ces
dispositifs. Notons que les établissements hors
dispositif ont pu réduire de seulement un quart
d’heure leur temps de travail ; nous n’avons pas
d’information sur l’ampleur de la réduction dans ces
établissements. Dans son étude de l’appariement
REPONSE/fichiers des conventions, Bunel (2000)
constate des disparités entre les données de Reponse
et les conventions. Ainsi, 12 établissements avaient
signé avant 1999 une convention Aubry ou Robien
selon les fichiers des conventions alors que le
dirigeant ne l’a pas signalé dans REPONSE. 72
établissements indiquent avoir signé un accord
Robien ou Aubry mais n’apparaissent pas dans les
fichiers des conventions
[13]; on ne peut toutefois
conclure à une réponse erronée des dirigeants car un
établissement peut avoir signé un accord de RTT et
ne pas remplir
in fine les conditions, par exemple, de
créations d’emplois ou de statut de l’entreprise, pour
pouvoir bénéficier des aides incitatives et donc
signer une convention avec l’État
[14]. Comme notre
analyse porte sur les conséquences de la RTT sur
l’organisation et non sur celui des aides
incitatives
[15], nous nous sommes concentrés sur les
réponses apportées par les dirigeants.
Les variables de contrôle
La liste complète des variables de contrôle - secteur
de l’établissement, dynamique de son marché, taille,
syndicats représentés ou présents...- figure en
annexe 1.
Au total, on dispose de 2685 observations pour
lesquelles l’ensemble des variables de contrôle ainsi
que l’indicatrice de réduction du temps de travail
sont renseignées. Néanmoins, les variables
d’organisation ou technologiques ne sont pas
systématiquement connues, ce qui réduira de l’ordre
d’une centaine le nombre effectif d’observations.
Enfin, le panel composé d’établissements présents
dans les deux vagues de l’enquête comporte moins
de 570 unités.
Stratégie économétrique et résultats
L’étude économétrique s’appuiera sur le modèle
d’Askenazy (2001) résumé dans la première partie.
En particulier, ce travail empirique cherchera
principalement à vérifier si :
- la RTT implique l’adoption de pratiques
innovantes ;
- l’utilisation intensive des technologies de
l’information incite (l’employeur) à négocier une
réduction du temps de travail.
L’analyse des conséquences organisationnelles de la
RTT est de nature statistique équivalente à celle de la
question de l’impact de la RTT sur l’emploi (voir sur
ce thème Fiole et Roger, 2002). Nous allons donc
utiliserles approches devenues standard pourétudier
les conséquences des politiques de l’emploi. Ces
méthodes non expérimentales inspirées des travaux
de Rubin (1974) et de Heckman (par ex. Heckman
et
alii, 1999) cherchent à éliminer les biais de sélection
et l’hétérogénéité (ici liés au fait que les entreprises
qui réduisent le temps de travail présentent des
caractéristiques particulières)
[16]. Les estimations
obtenues par ces méthodes sont qualifiées de
“ causales ” par Rubin. Néanmoins, en coupe, elles
établissent plus une corrélation débiaisée qu’une
véritable causalité. Nous emploierons donc les
qualificatifs d’“ estimateur pondéré ” ou
“ d’estimateur par la méthode du score de
propension” qui renvoient directement à la
technique utilisée (voir Crépon et Iung, 1999 ou
Brodaty
et alii, 2001). L’estimateur pondéré est
décrit dans l’annexe 2.
Notre objectif est d’accumuler un faisceau
d’évidences; nous allons ainsi procéder par étapes :
- d es statistiques descrip tives pou r les
établissements présents en 1998 donnent un premier
aperçu des relations potentielles entre RTT et
organisations innovantes ;
- nous travaillerons en coupe en corrigeant les biais
de sélection selon les caractéristiques observables
des établissements ;
- dans un troisième temps, nous exploiterons le panel
1992-1998 de la base REPONSE. Cette étude
s’attaquera au problème de la direction des
causalités ;
- une dernière étape portera sur les déterminants de
l’engagement rapide dans une négociation pour
réduire le temps de travail sous Aubry.
Étape 1 : RTT et innovations organisationnelles –
statistiques descriptives
Un premier aperçu des connections entre RTT et
innovations organisationnelles est donné par le
tableau 2 qui rassemble des statistiques descriptives
pour les établissements qui n’ont pas réduit et ceux
qui ont réduit la durée du travail avant 1999.
Il apparaît que les établissements qui ont réduit le
temps de travail sont plus nombreux à utiliser les
pratiques innovantes de travail (sans exception). On
peut néanmoins distinguer trois groupes de
pratiques. Groupes autonomes et cercles de qualité
sont légèrement mais significativement plus
présents dans les unités ayant réduit le temps de
travail. En revanche, les pratiques globales à
l’entreprise (démarches de qualité totale et juste à
temps) sont clairement plus diffusées parmi les
établissements ayant réduit la durée du travail.
Enfin, la rotation habituelle de postes est nettement
plus utilisée dans ces établissements ; en données
brutes, le fait d’effectuer une RTT est associé avec
une probabilité 30% supérieure d’utiliser cette forme
de polyvalence. Cette observation est confirmée par
une plus grande formation à la polyvalence dans les
établissements RTT pour les ouvriers comme pour
les employés et les cadres (graphique 1) et plus
particulièrement pour les techniciens et la maîtrise.
Ces résultats sont cohérents avec l’enquête de la
Dares d’Aucouturier et alii (1999). Néanmoins, à
nouveau, ces auteurs soutiennent que cette
corrélation forte entre pratiques innovantes et RTT
rend compte de la causalité : pratiques innovantes
facilitent la réduction le temps de travail. Dans ces
données brutes, nous avons non seulement un
problème de causalité mais également de biais de
sélection (la propension à réduire le temps de travail
dépen d de certaines caractéris tiques d es
établissements : secteur, qualification des
salariés...). Pour corriger les biais de sélection sur les
observables, nous utilisons donc l’approche de
Crépon et Iung (1999) détaillée en annexe 2. Le
principe consiste à corriger les biais de sélection et
l’hétérogénéité par une double étape :
Pas 1 : Calcul de $Ï€i; estimation de la propension à
avoir réduit le temps de travail avant 1999 selon les
variables observables à partir d’un modèle
logistique :
où RTTi est la variable binaire qui prend la valeur 1 si
l’établissement i a réduit le temps de travail, Xi est le
vecteur des caractéristiques non organisationnelles
des établissements détaillées en annexe 1 (marché,
taille, secteur …).
Graphique 1
formation à la polyvalence par
profession en 1998 : établissements ayant réduit le
temps de travail (entre 1996 et 1998) versus
établissements hors RTT
enqête REPONSE 1998.
Tableau 2
pourcentage d’adoption des pratiques innovantes en 1998 selon le fait ou non d’avoir réduit
le temps de travail
Tableau 2 : pourcentage d’adoption des pratiques innovantes en 1998 selon le fait ou non d’avoir réduit
le temps de travail
Pratique innovante RTT non entreprise RTT déjà entreprise
Juste -à-Temps 46,6 60,1
Rotation de postes 23,5 30,7
Au moins 50% des salariés pratiquent la rotation de poste
Groupes autonomes 20,7 23,6
Au moins 20% des salariés sont impliqués dans des groupes autonomes
Démarches de qualité totale 61,8 73,5
Cercles de qualité 15,1 18,8
Au moins la moitié des salariés participent à des cercles de qualité
Champs : établissements de plus de 20 salariés.
Source : calculs de l’auteur sur l’enquête REPONSE 1998.
calculs de l’auteur sur l’enquête REPONSE 1998.
Pas 2 : Calcul de l’estimateur pondéré de la relation
entre la RTT et l’usage des pratiq ues
organisationnelles corrigée des biais de sélection
observables par la formule :
où yi est la variable binaire d’usage de la pratique.
En coupe, ce mode d’estimation ne permet pas de
corriger les biais induits par des caractéristiques
inobservables. En outre, on ne peut déterminer le
sens de la causalité ; ainsi, en coupe, l’estimateur
obtenu doit être interprété prudemment comme une
corrélation “ propre ”.
Nous retenons trois modèles
logit pour lepremier pas
de l’estimation. Le premier
logit comprend
l’ensemble des variables de contrôle. Le second
exclut les variables muettes sectorielles qui
s’avèrent peu explicatives (hormis une indicatrice
agrégée pour l’industrie). L’accumulation de
variables peu significatives brouillant les
estimations du deuxième pas
[17], le troisième modèle
ne retient que les contrôles qui sont corrélés le plus
systématiquement avec le fait d’avoir réduit le temps
de travail (sélection empirique du modèle). Le détail
de ces
logit pour l’échantillon complet figure en
annexe 3. Il apparaît que les trois caractéristiques les
plus robustes des établissements qui ont effectué une
RTT sont leur petite taille, la présence de la CFDT et
une décroissance forte de l’activité. Ce résultat est
conforme à l’intuition. Une RTT est plus complexe à
réaliser lorsque l’effectif est restreint
[18]. La CFDT
est un syndicat militant, depuis 1976 sous Edmond
Maire, pour la réduction du temps de travail et un
partenaire objectif des entrepreneurs. Enfin, la
réduction anticipée de la durée du travail est souvent
menée de manière défensive pour maintenir
l’emploi.
Les valeurs de l’estimateur pondéré pour chacune
des pratiques innovantes sont détaillées dans le
tableau 3 selon ces trois modèles. Le premier constat
est que les biais de sélection sont importants ; les
coefficients estimés diffèrent parfois nettement d’un
estimateur naïf (obtenu par différence des
pourcentages des colonnes du tableau 2 ou du
graphique 1) .
Tableau 3
RTT et pratiques de travail (Estimateur en coupe en %)
Tableau 3 : RTT et pratiques de travail (Estimateur en coupe en %)
Méthode du score de propension (correction des observables)
L’estimateur obtenu par la méthode du score de propension doit être lu de la manière suivante : après correction de l’hétérogénéité observable, la
différence estimée moyenne, en point, entre la part théorique des établissements appliquant la pratique innovante si aucun n’a réduit le temps de
travail, et la part théorique d’établissements appliquant la pratique innovante et ayant réduit le temps de travail est de … (par exemple 12,56 points
pour la formation à la polyvalence des ouvriers, colonne 3). On peut en déduire une estimation de l’impact en termes de probabilité d’adoption en
divisant cet estimateur par le % indiqué dans le tableau 2.
(1) (2) (3)
Pratique innovante Estimateur Modèle Modèle sans Modèle N. obs
« naïf » complet indicatrices purgé
Juste-à-Temps (1)
13,88*** 9,79**(4,54) 10,02***(3,61) 11,22***(3,75) 2631
Rotation de postes (2) 2,13 1,43 1,87 2678
Au moins 50% des salariés pratiquent la rotation de poste 6,27** (3,77) (2,94) (3,08)
Groupes autonomes (3)
5,98 4,49 6,31* 2638
Au moins 20% des salariés sont impliqués dans des groupesautonomes 4,96** (3,77) (2,97) (3,29)
Démarches de qualité totale (4)
12,15*** 2,31(3,61) 4,43(3,48) 5,28(3,64) 2676
Cercles de qualité
0,84 2,79 3,49 2611
Au moins la moitié des salariés participent à des cercles dequalité 3,24 (2,39) (2,70) (2,93)
Indicateur agrégé
(1) + (2) + (3) + (4) 37,92*** 18,87**(8,60) 20,12***(7,58) 25,29***(8,38) 2574
Formation à la polyvalence 14,87*** 8,08* 9,89** 12,56*** 1882
Ouvriers (4,96) (4,15) (4,11)
6,62** 6,26* 8,42** 8,81** 2583
Administratifs et commerciaux (3,66) (3,65) (3,83)
9,33*** 4,89 5,83* 5,82 2400
Techniciens et maîtrise (3,66) (3,54) (3,71)
7,67*** 4,69 5,82* 6,08* 2599
Cadres (3,12) (3,09) (3,27)
Lecture : * significatif à 10%; **significatif à 5%; *** significatif à 1%.
Les numéros des colonnes correspondent aux modèles logit décrits en annexe.
Champs : établissements de plus de 20 salariés; pour la formation à la polyvalence, seules les entreprises qui emploient le type considéré de salariés
sont retenues.
Les trois modèles aboutissent à des corrélations entre
RTT et pratiques d’ampleurs similaires. En se
restreignant au modèle correctement spécifié de la
colonne (3), l’accumulation des pratiques
innovantes - rotation de postes, qualité totale,
groupes autonomes et juste à temps - apparaît
significativement plus répandue dans les unités qui
ont pratiqué une RTT. Plus précisément, le juste à
temps semble la pratique clef accompagnant la RTT.
Ce résultat est cohérent avec les observations sur le
développement de la flexibilité des horaires de
travail ; en effet, le juste à temps s’appuie
théoriquement sur une telle modulation pour assurer
la réactivité des entreprises et ainsi coller aux
exigences des clients et à l’évolution de la demande.
De même, la formation à la polyvalence est renforcée
dans les établissements qui ont réduit la durée du
travail. Ce renforcement, bien qu’il touche
l’ensemble des catégories de salariés, concerne plus
particulièrement les employés et les ouvriers qui sont
déjà les plus engagés dans de telles formations (voir
graphique 1). Néanmoins, ce surcroît de polyvalence
ne s’accompagne pas d’un développement
significatif de la rotation régulière de postes ou du
travail en équipe autonome. Ainsi, plus qu’une
pratique d’enrichissement du travail, la nature de la
polyvalence associée à la RTT serait une polyvalence
“ bouche-trous ” qui assure la fluidité du processus
productif. Enfin, les démarches de qualité ne sont pas
significativement plus présentes dans les entreprises
ayant mis en place un horaire réduit. On ne trouve pas
toutefois comme Aucouturier et alii (1999) un
coefficient négatif. En outre, cette absence de
relation peut s’expliquer par un effet de saturation
puisque plus de 60% des établissements respectent
déjà de telles démarches (tableau 2).
En coupe, la correction des biais de sélection aboutit
donc à la subsistance de la corrélation entre RTT et
l’usage uniquement de certaines pratiques
innovantes : celles qui garantissent la flexibilité de la
production de biens ou de services. Cette analyse se
heurte cependant à deux écueils :
- nous n’avons pas pu contrôler les caractéristiques
inobservables des établissements ;
- quelle est la direction d’une éventuelle causalité
derrière ces corrélations ?
Étape 3 : estimations en panel
Par construction, le panel de la base REPONSE de
1992 à 1998 ne comporte que des établissements qui
existent depuis au moins six ans en 1998 ;
néanmoins, il est globalement homothétique de
l’échantillon complet de 1998; en particulier, un peu
plus de 10% des unités ont réduit la durée du travail.
Le panel permet un traitement de caractéristiques
inobservées. En effet, sous l’hypothèse que les
inobservables des établissements sont stables dans le
temps et que leur influence sur la propension à
réduire le temps de travail est également invariante,
un travail en différence première sur la variable
dépendante (la pratique innovante) et sur la variable
indépendante (la RTT), élimine les biais de sélection
sur les inobservables.
De plus, l’exploitation du panel p ermet
théoriquement de résoudre le problème de causalité.
En effet, en rajoutant dans le modèle logit de
première étape de la méthode de Rubin la présence
initiale (en 1992) des pratiques de travail, on purge
l’impact de l’organisation de la production sur la
propension à réduire la durée de travail. On effectue
donc les étapes :
Pas 1’: Calcul de $Ï€i; estimation de la propension à
avoir réduit le temps de travail avant 1999 selon les
variables observables et la présence de la pratique
orga en 1992 à partir d’un modèle logistique :
Pas 2’: Calcul de l’estimateur pondéré pour lequel la
variable traitée y est remplacée par y (1998)- y
iii (1992) = “Usage de la pratique en 1998 - Usage de la
pratique en 1992".
Nous faisons une hypothèse supplémentaire : seuls
les établissements qui déclarent avoir pratiqué une
réduction du temps de travail dans les trois dernières
années ont réduit la durée du travail entre 1992 et
1998. Cette conjecture semble raisonnable puisque
la RTT à 39 heures en 1982 avait été suivie d’une
phase d’atonie jusqu’à la loi de Robien
[19]. Comme la
taillelimitéede notre échantillon rend plus fragile les
estimations asymptotiques de l’impact de la RTT,
nous nous concentrons sur un modèle
logit de
première étape nettoyé. En outre, le questionnaire
1992 est nettement moins détaillé qu’en 1998,
notamment pour l’intensité d’usage des pratiques.
Enfin, certaines questions sont différentes dans les
deux vag ues, ce qui rend en particulier
malh eureusement inexplo itable en panel
l’information sur le Juste-à-Temps.
Avant de donner les valeurs de l’estimateur pondéré
en panel, les
logit de première étape fournissent une
information utile pour l’analyse du sens de la
causalité RTT/organisation. En effet, si la présence
de pratiques flexibles favorise la mise en place d’un
temps réduit, on devrait observer une corrélation
entre notre variable de RTT et les indicateurs
organisationnels initiaux en 1992. Or (tableau 4),
hormis la formation des administratifs et
co mmerciaux, aucu ne p ratique n’est
significativement corrélée à une RTT ultérieure bien
que l’on trouve pour la plupart des corrélations
positives
[20].
Ces résultats contrastent avec les estimations de
l’impact en panel de la RTT sur la formation à la
polyvalence des salariés. Confirmant les résultats en
coupe, la RTT semble bien favoriser le recherche de
polyvalence pour l’ensemble des catégories de
salariés et plus particulièrement les ouvriers
(tableau 5). Notons que le coefficient estimé pour la
formation des techniciens et maîtrise est nettement
supérieur et significatif en panel.
En revanche, même si on pourrait affirmer que 7%
des établissements ayant réduit le temps de travail
n’auraient pas adopté des groupes autonomes s’ils
n’avaient pas réduit la durée du travail, cet “ impact ”
est non statistiquement significatif. En outre, l’effet
de la RTT sur l’adoption de démarches de qualité
totale est virtuellement nul. A nouveau, ces résultats
sont cohérents avec ceux obtenus en coupe. De fait,
on pourrait espérer que la forte corrélation RTT/
Juste-à-Temps subsisterait en panel.
Tableau 4
pratiques en 1992 et RTT Logit, variable dépendante : RTT entre 1996 et 1998
Tableau 4 : pratiques en 1992 et RTT Logit, variable dépendante : RTT entre 1996 et 1998
Formation Formation Formation Formation de
polyvalence polyvalence polyvalence polyvalence Démarches dequalité totale Groupesautonomes Cerclesqualité
Pratique en 1992 des ouvriers administratifscommerciaux techniciens etmaîtrise Cadres
-0,36 0,51* 0,38 0,09 0,18 0,20-0,60*
(0,36) (0,30) (0,34) (0,35) (0,32) (0,38) (0,32)
Variable de contrôle
Marché national, européen 0,44 0,84** 0,81** 0,80** 0,43 0,76** 0,78*
ou mondial (0,42) (2,28) (0,39) (0,36) (0,39) (0,37) (0,36)
Etablissement de plus de-0,51-0,68** -0,55-0,59* -0,63* -0,82** -0,47
100 salariés (0,37) (0,35) (0,35) (0,33) (0,35) (0,35) (0,33)
Forte croissance de-1,64-1,24* -1,10-1,26* -1,06-1,22* -1,35*
l’activité (1,04) (0,75) (0,75) (0,75) (0,76) (0,75) (0,75)
Forte décroissance de 0,96 0,49 0,94 0,77 0,84 0,41 0,88
l’activité (0,61) (0,66) (0,63) (0,60) (0,61) (0,65) (0,60)
Secteur manufacturier 0,89** 0,93*** 0,65* 0,87** 0,96*** 0,77** 0,92***
(0,42) (0,35) (0,37) (0,34) (0,37) (0,35) (0,34)
CFDT présente en 1992 1,08*** 1,01*** 0,99*** 0,96*** 1,11*** 1,17*** 1,02***
(0,37) (0,33) (0,34) (0,32) (0,34) (0,33) (0,32)
Constante-2,71*** -3,28*** -3,05*** -3,07*** -3,01*** -2,94*** -2,95***
(0,36) (0,34) (0,34) (0,32) (0,36) (0,32) (0,31)
- 2 log vraisemblance 250 315 283 327 286 301 324
Nombre d’observations 370 522 433 529 441 474 533
* significatif à 10%; ** signicatif à 5%; **** signicatif à 2%.
Champs : établissements de plus de 20 salariés existant en 1993 et 1999; pour la formation à la polyvalence, seules les entreprises qui emploient le
type considéré de salariés sont retenues.
Tableau 5
estimateur en panel
Tableau 5 : estimateur en panel
Méthode du score de propension (correction des observables et des inobservables)
Pratique innovante Estimateur brut ou « naïf » Estimateur pondéré(Ecart type) N
Groupes autonomes #
Quelques salariés sont impliqués dans des groupes autonomes
7,7 7,5(7,3) 474
Démarches de qualité totale - 3,8
-2,8(10,7) 441
Cercles de qualité
Quelques salariés participent à des cercles de qualité 4,1-3,2 533
(7,9)
Formation à la polyvalence
Ouvriers 20,6** 18,4*** 370
(7,3)
Administratifs et commerciaux-0,5 7,0 522
(7,5)
Techniciens et maîtrise 10,9 18,2** 433
(9,3)
Cadres 11,7 10,2 529
(6,4)
* significatif à 10%; ** signicatif à 5%; **** signicatif à 2%.
Champs : établissements de plus de 20 salariés existants en 1992 et 1999; pour la formation à la polyvalence, seules les entreprises qui emploient le
type considéré de salariés sont retenues.
# Les résultats pour les groupes autonomes sont à considérer avec précautions car la question en 1992 était « Avez-vous introduit des groupes
autonomes dans les 3 dernières années ?» alors qu’en 1998 il s’agit d’une question sur l’existence de tels groupes.
Ainsi, l’exploitation du panel ne permet pas de
mettre en évidence un impact des pratiques
innovantes sur une RTT pionnière (antérieure à
1999). Elle confirme en outre non seulement que la
RTT peut être un moteur d’une plus grande
flexibilité, à travers la polyvalence, mais aussi
l’absence d’un changement global incluant les
démarches de qualité et le développement de
l’autonomie.
Cette étude en panel qui porte sur les premiers
établissements qui ont décidé de réduire leur temps
de travail ne permet pas de tester si l’usage des
technologies de l’information incite à réduire le
temps de travail pour imposer une organisation de la
production complémentaire plus flexible. En effet, la
seule variable renseignée en 1992 sur l’utilisation
des TIC est celle de la présence d’ordinateurs ; or
98% des établissements en possédaient. En
revanche, un retour à l’échantillon de 1998 fournit
des éléments sur l’influence des TIC.
Étape 4 : application anticipée des 35 heures et
technologie de l’information
Le rôle éventuel des TIC et de la présence initiale des
pratiques innovantes de travail peut être appréhendé
à travers la volonté d’application anticipée des 35
heures par les établissements qui ne l’avaient pas
encore réalisée au début de 1999 alors qu’ils avaient
maintenu un dialoguesocial de 1996 à 1998. En effet,
nous connaissons les établissements en cours de
négociation RTT au début de 1999, ceux qui
souhaitent négocier et enfin ceux qui ne l’envisagent
pas. Pour vérifier nos assertions, nous utilisons un
probit ordonné de la propension à réduire rapidement
la durée du travail. Pour éviter une éventuelle
endogénéité, l’analyse s’effectue sur les
établissements qui n’ont pas finalisé une RTT au
début de 1999.
La variable dépendante RTTC est définie par :
- RTTC = 0 si l’établissement n’envisage pas de RTT
- 6%)
- RTTC = 1 si l’employeur envisage de négocier un
accord de RTT après 1999 (11%)
- RTTC = 2 si la négociation doit s’ouvrir en 1999
- 52%)
- RTTC = 3 si la négociation est en cours au début de
1999 (31%).
Le modèle testé est ainsi :
Comme les entreprises connaissaient en 1999 le
calendrier des lois Aubry, on peut considérer que les
négociations sur la RTT cherchent ou chercheront à
rentrer dans le cadre des 35 heures. Les variables
indépendantes sont les caractéristiques des
établissements, notamment les présences syndicales
et les pratiques innovantes. Comme les variables
“reso” (utilisation des technologies réseau) et “ordi”
(au moins 20% des salariés ut ilisent un
micro-ordinateur) sont colinéaires, nous utilisons
l’indicateur agrégé
TIC = ordi + reso. Nous
reportons dans le tableau 6 (colonne 1) le modèle
probit ordonné pour l’ensemble des variables
d’organisation. Comme attendu, il apparaît une nette
corrélation entre l’usage intensif des TIC et la
volonté d’engager rapidement des négociations pour
réduire le temps de travail. Mais il semble également
que les pratiques innovantes de travail, notamment le
Juste-à-Temps et dans une moindre mesure la
rotation de postes, et les normes de qualité soient des
déterminants d’une application des 35 heures
anticipée. L’indicateur agrégé de pratique
[21]
(colon ne 3 ) est même nettement corrélé
positivement à RTTC.
Néanmoins, notre échantillon est soumis à un fort
biais de sélection. Les établissements présents
pratiquent le dialogue avec les salariés mais n’ont
pas réduit le temps de travail. Dans une échelle
d’ouverture sociale, ils occupent donc une place
médiane, ce qui explique la faible proportion
d’employeurs n’envisageant pas de RTT. Nous
utilisons la généralisation de la méthode de
Heckman pour corriger un tel biais (voir Idson et
Feaster, 1990) ; dans une première étape, on
détermine un ratio de Mills par un probit ordonné où
la variable de traitement prend trois valeurs (0 si
l’établissement ne pratique pas de dialogue, 1 s’il
pratique un tel dialogue mais n’a pas réduit la durée
du travail, 2 s’il a mis en place une RTT) et où les
variables indépendantes sont les pratiques de travail,
TIC et les variables de contrôle ; ce ratio est alors
introduit dans les probit ordonnés de la variable
RTTC.
Les résultats des colonnes 1’à 3’sont sensiblement
différents des probit simples, confirmant l’existence
de biais importants dans l’échantillon. Ainsi, les
coefficients associés au juste à temps, aux normes de
qualité et à l’indicateur agrégé sont virtuellement
nuls. La formation à la polyvalence demeure non
corrélée à RTTC. On note à nouveau la singularité
des cercles de qualité qui influeraient, comme dans
nos estimations en panel, négativement sur la
propension à réduire le temps de travail. Seul l’usage
de la rotation de poste serait un déterminant potentiel
d’une négociation rapide de la RTT. Ces résultats
confirment que bien qu’on trouve a priori une forte
relation entre RTT et pratiques innovantes, les
établissements qui s’engagent dans la RTT n’ont
initialement qu’une organisation partiellement
flexible ; la RTT serait donc l’occasion de
développer ultérieurement les pratiques pour
lesquelles initialement ils ne se distinguent pas de
leurs homologues : juste à temps et formation à la
polyvalence.
Tableau 6
pratiques innovantes, TIC et propension à rapidement négocier le passage aux 35 heures en 1999
Tableau 6 : pratiques innovantes, TIC et propension à rapidement négocier le passage aux 35 heures en 1999
Variable dépendante : RTTC Probit ordonné / Probit ordonné avec ratio de Mills
1 1’ 2 2’ 3 3’
TIC 0,09** 0,10** 0,08** 0,08** 0,09** 0,10**
(0,04) (0,04) (0,04) (0,04) (0,04) (0,04)
Pratiques innovantes
Indicateur agrégé (1) + (2)+ (3) + (4) 0,09*** 0,01
(0,03) (0,06)
Au moins 20% des salariés sont impliqués dans des groupes autonomes (1) 0,03-0,05 0-0,09
(0,07) (0,09) (0,07) (0,08)
Démarches de qualité totale (2) 0,10 0,02 0,08-0,01
(0,06) (0,08) (0,06) (0,08)
Au moins la moitié des salariés participent à des cercles de qualité -0,12* -0,15* -0,10-0,12
(0,08) (0,08) (0,07) (0,08)
Au moins 50% des salariés pratiquent la rotation de poste (3) 0,11 0,16** 0,09 0,15**
(0,07) (0,08) (0,07) (0,07)
Juste-à-Temps (4) 0,12** 0 0,10* -0,03
(0,06) (0,09) (0,06) (0,09)
Formation à la polyvalence
Ouvrier 0,02-0,13 0,02-0,14
(0,07) (0,12) (0,07) (0,11)
Employé 0,05 0,06 0,05 0,06
(0,06) (0,06) (0,06) (0,06)
Techniciens et maîtrise 0,01-0,04-0,01 0,07
(0,07) (0,08) (0,07) (0,08)
Cadres-0,06-0,06-0,06-0,06
(0,07) (0,07) (0,07) (0,07)
Variables de contrôle
Etablissement de moins de 50 salariés-0,29*** -0,19* -0,30*** -0,19* -0,29*** -0,18
(0,08) (0,11) (0,08) (0,11) (0,08) (0,12)
Etablissement de 100 à 200 salariés 0,07 0,05 0,09 0,06 0,07 0,05
(0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09)
Etablissement de 200 à 500 salariés 0,11-0,03 0,12-0,03 0,12-0,04
(0,09) (0,12) (0,09) (0,12) (0,09) (0,14)
Etablissement de plus de 500 salariés 0,26** 0,18 0,28** 0,18 0,26** 0,16
(0,11) (0,12) (0,11) (0,12) (0,11) (0,13)
Entreprise de moins de 500 salariés 0,12 0,28** 0,12* 0,31** 0,11 0,27**
(0,07) (0,13) (0,07) (0,13) (0,07) (0,14)
Entreprise de 500 à 1000 salariés 0,02 0,20 0,02 0,22 0,02 0,19
(0,1) (0,15) (0,1) (0,15) (0,1) (0,16)
Secteur nationalisé -0,08-0,19-0,05-0,16-0,07-0,18
(0,14) (0,16) (0,13) (0,15) (0,14) (0,16)
Forte croissance de l’activité 0,05 0,05 0,06 0,06 0,05 0,06
(0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09)
Croissance de l’activité 0,05 0,06 0,05 0,06 0,05 0,05
(0,07) (0,07) (0,06) (0,06) (0,06) (0,06)
Décroissance de l’activité -0,12-0,12-0,16* -0,16* -0,12-0,12
(0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09)
Forte décroissance de l’activité -0,04-0,32-0,13-0,43* -0,02-0,32
(0,18) (0,25) (0,18) (0,24) (0,18) (0,28)
Marché européen-0,09-0,17-0,11-0,20-0,09-0,17
(0,09) (0,11) (0,09) (0,11) (0,09) (0,11)
Marché mondial-0,04-0,13-0,08-0,18* -0,06-0,15
(0,09) (0,1) (0,09) (0,1) (0,09) (0,11)
Marché régional 0,08 0,08 0,09 0,09 0,08 0,07
(0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09)
Marché local 0,05 0,04 0,10 0,10 0,05 0,05
(0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09)
% de cadres-0,20-0,20-0,04-0,04-0,23-0,23
(0,21) (0,21) (0,2) (0,2) (0,2) (0,2)
% de techniciens 0,13 0,13 0,31 0,30 0,14 0,14
(0,20) (0,2) (0,19) (0,19) (0,19) (0,19)
% d’employés 0,01 0 0,17 0,16 0,04 0,04
(0,13) (0,14) (0,12) (0,12) (0,12) (0,12)
Industrie manufacturière-0,06-0,15*
(0,08) (0,09)
Industries agricoles et alimentaires-0,10-0,11 0,20 0,09
(0,31) (0,31) (0,27) (0,28)
Industrie des biens de consommation-0,70** -0,70** -0,38-0,49
(0,3) (0,3) (0,26) (0,28)
Industrie automobile-0,57* -0,60* -0,3-0,43
(0,33) (0,33) (0,3) (0,31)
Industries des biens d’équipement-0,50* -0,50* -0,19-0,3
(0,29) (0,29) (0,26) (0,27)
Industries des biens intermédiaires-0,58** -0,59** -0,29-0,39
(0,29) (0,29) (0,25) (0,26)
Energie 0,15 0,05
(0,35) (0,36)
Construction-0,75** -0,67** -0,47-0,46
(0,3) (0,3) (0,26) (0,26)
Commerce-0,34-0,27-0,06-0,05
(0,29) (0,29) (0,24) (0,24)
Transports-0,39-0,31-0,08-0,07
(0,29) (0,29) (0,26) (0,26)
Finance-0,34-0,25-0,07-0,04
(0,32) (0,33) (0,29) (0,29)
Immobilier-0,42-0,34-0,14-0,12
(0,36) (0,37) (0,34) (0,34
Services aux entreprises-0,26-0,19 0,01 0,03
(0,29) (0,29) (0,25) (0,25)
Services aux particuliers-0,49-0,42-0,21-0,2
(0,31) (0,31) (0,27) (0,27)
Education, santé, action sociale-0,14-0,07 0,12 0,12
(0,29) (0,29) (0,24) (0,24)
Administration, associations-0,26-0,2
(0,36) (0,36)
Présence syndicale
FO 0,20** 0,24*** 0,21** 0,25*** 0,10** 0,24***
(0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09) (0,09)
CGT 0,09 0,15 0,08 0,14 0,08 0,12
(0,08) (0,09) (0,08) (0,09) (0,08) (0,09)
CFDT 0-0,17 0,01-0,17 0-0,17
(0,08) (0,13) (0,08) (0,13) (0,08) (0,14)
CGC-0,03 0,03-0,02 0,04-0,03 0,02
(0,1) (0,11) (0,1) (0,11) (0,1) (0,1)
CFTC 0,03 0,04 0,03 0,04 0,05 0,08
(0,11) (0,11) (0,11) (0,11) (0,11) (0,11)
Ratio de Mills 6,51 7,22* 6,32
(4,1) (4,05) (4,59)
- 2 log vraisemblance 3781 3778 3818 3815 3825 3823
Nombre d’observations 1764 1764 1764 1764 1784 1784
Lecture : les constantes des probit ne sont pas reportées ;* significatif à 10%; ** significatif à 5%; **** significatif à 2%.
Champs : établissements de plus de 20 salariés n’ayant pas réduit le temps de travail mais entretenant entre 1996 et 1998 des discussions avec les
salariés.
En revanche, l’exploitation des technologies de
l’information et de la communication est un
déterminant robuste de la volonté de réduire la durée
du travail. Sa significativité est même améliorée
lorsqu’on corrige le biais de sélection.
Il est également intéressant de remarquer que la
présence de la CFDT n’est pas un facteur significatif
d’application des 35 heures en 1999 alors qu’elle
était fortement corrélée à une RTT entre 1996 et
1998. Un tel résultat peut également surprendre
puisque la CFDT est le syndicat qui a ratifié le plus
d’accords Aubry ; néanmoins ces accords ont
souvent été signés à travers la procédure de
mandatement renforcée dans Aubry II, c’est-à-dire
sans qu e la CFDT ne soit p résen te d ans
l’établissement. En revanche, le fait que présence de
FO joue positivement sur la propension à passer aux
35 heures à partir de 1999 tranche avec la période
précédente et le discours réservé de ce syndicat sur
cette question. Les effets estimés des autres
caractéristiques structurelles des établissements
sont globalement conformes à l’intuition et aux
résultats des précédentes études. Ainsi, compte tenu
de la mauvaise connaissance par les dirigeants des
établissements artisanaux des dispositifs incitatifs,
les établissements de petite taille (moins de 50
salariés) sont moins enclins à appliquer rapidement
les 35 heures. En revanche, les très grands
établissements qui peuvent le plus facilement
adapter leur organisation (gestion des horaires
facilitée par le grand nombre de salariés, recours à
des professionnels internes ou externes du design
d’organisation) sont sans surprise plus impatients à
passer aux 35 heures. Néanmoins, une fois corrigés
les biais par la méthode d’Heckman, parmi les
établissements qui n’ont pas réduit le temps de
travail alors qu’ils ont entamé des discussions avec
des salariés, une taille de l’entreprise mère des
établissements (conditionnellement à l’importance
de ces derniers) inférieure à 1000 salariés semble
jouer en faveur de la RTT.
Les établissements qui ont procédé à une RTT avant
1999 utilisent plus souvent les différentes pratiques
innovantes, notamment le juste à temps, les
démarches de qualité totale et les pratiques de
polyvalence (rotation de postes et formation à la
polyvalence).
Après correction des importants biais de sélection, la
RTT menée jusqu’en 1998 augmente très
significativement et massivement la propension à
développer le Juste-à-Temps, la formation de toutes
les catégories de salariés à la polyvalence et plus
généralement une organisation flexible de la
production.
L’utilisation intensive des Technologies de
l’Information et de la Communication est un facteur
déterminant robuste de la volonté de négocier
rapidement un accord Aubry. L’usage embryonnaire
des pratiques flexibles (rotation de poste)
favoriserait également la réduction du temps de
travail.
Ainsi, en 1999, pour les entreprises qui se sont
engagées dans des investissements en technologie de
l’information (usage massif des ordinateurs et des
technologies de réseau) et dans un premier
mouvement de flexibilisation, la réduction de la
durée du travail (Robien, hors dispositif et Aubry)
s’inscrit dans la dynamique organisationnelle en
étant l’occasion d’approfondir la diffusion du juste à
temps, de la modulation du temps de travail et de la
polyvalence. Néanmoins, elle ne s’accompagne pas
de l’adoption complète des pratiques de la
production flexible, notamment les normes de
qualité et l’autonomie. La RTT serait donc une
contrepartie à l’application de pratiques que les
salariés et les syndicats identifient clairement
comme des facteurs de détérioration des conditions
de travail. Dans un contexte de prolifération de
l’usage des technologies de réseau dans les
entreprises, la RTT apparaîtrait donc comme un outil
pour accélérer l’adaptation de l’organisation de la
production.
Ce constat “ optimiste ” doit être cependant nuancé et
ne saurait se généraliser à toutes les entreprises qui
passeraient aux 35 heures. En 1999, seule la moitié
des établissements n’ayant pas encore conclu
d’accord de RTT utilisait intensément les TIC
(variable TIC égal 1 ou 2). L’application uniforme de
la nouvelle norme horaire pouvait offrir des gains de
productivité aux entreprises qui ont une nécessité à
flexibiliser leur processus productif. Elle aurait
risqué en revanche, avant le quasi-démantèlement
des lois Aubry, d’handicaper les autres unités qui ne
modifiaient pas leur organisation. L’impact agrégé
des 35 heures puis des lois Fillon sur les
performances des entreprises dépendra donc du
poids relatif de ces deux mécaniques contradictoires.
En outre, notre étude ne porte que sur les
établissements de plus de 20 salariés ; malgré les
dispositifs d’appui conseils, les petites unités ont a
priori moins d’opportunité de changements
organisationnels. Il demeure que la réduction du
temps de travail dans les années quatre-vingt-dix
s’est traduite par une flexibilisation de la production.
Celle-ci va au-delà des mécanismes “ tayloriens ” de
rationalisation de l’utilisation du capital ou de
réduction de l’effet fatigue, mécanismes observés
des années soixante aux années quatre-vingt lors de
la progressive décrue de la durée du travail et qui
fondent les estimations d’environ 50% de gains de
productivité de la RTT retenues dans les
modélisations macroéconomiques.
Annexe 1 : variables de contrôle des estimations
Caractéristiques des établissements
Marché
mondial l’établissement exerce sur un marché mondial
regio l’établissement exerce sur un marché régional
europ l’établissement exerce sur un marché européen
local l’établissement exerce sur un marché local
Le marché national est pris comme référence
Pcpart part en % du client principal
Taille et statut de l’établissement
tae1 établissement de moins de 50 salariés
tae3 établissement de 100 à 200 salariés
tae4 établissement de 200 à 500 salariés
tae5 établissement de plus de 500 salariés
La taille de 50 à 100 est prise comme référence.
public l’établissement fait partie du secteur
nationalisé
Dynamisme de la demande et composition de l’emploi
dynfc l’établissement fait face à une forte croissance
de l’activité
dync l’établissement fait face à une croissance de
l’activité
dynd l’établissement fait face à une décroissance de
l’activité
dynfd l’établissement fait face à une forte
décroissance de l’activité
La stabilité de l’activité est prise comme référence
pcadres part des cadres dans l’emploi total
ptechni part des techniciens dans l’emploi total
pouvrier part des ouvriers dans l’emploi total
Secteurs, NAF 16
EA : Agriculture, sylviculture, pêche
EB : Industries agricoles et alimentaires
EC : Industrie des biens de consommation
ED : Industrie automobile
EE : Industries des biens d’équipement
EF : Industries des biens intermédiaires
EG : Energie
EH : Construction
EJ : Commerce
EK : Transports
EL : Activités financières
EM : Activités immobilières
EN : Services aux entreprises
EP : Services aux particuliers
EQ : Education, santé, action sociale
ER : Administration, associations
Confédérations syndicales présentes dans
l’établissement
FO
CGT
CFDT
CGC
CFTC
Annexe 2 : correction des biais de sélection dans l’étude des conséquences de la RTT
Nous utilisons la méthodologie économétrique retenue, par
exemple, par la Dares pour l’étude de l’impact de la RTT sur
l’emploi (Fiole et Roger, 2002). Celle-ci reprend en fait
Crépon et Iung (1999) et Dehejia et Whahba (2002). Nous
présentons ci-dessous ses grandes lignes appliquées à notre
problématique. Les données de l’enquête REPONSE
permettent d’observer en 1998 des indicateurs d’adoption
des pratiques organisationnelles et le fait ou non d’avoir
effectué une réduction du temps de travail.
L’impact de la RTT sur l’adoption des pratiques innovantes
peut s’exprimer dans le cadre du modèle de Rubin (1974).
Considérons la probabilité d’adoption d’une pratique par
l’établissement ; celle-ci peut être décrite par deux
probabilités, conditionnellement aux réalisations de la
variable RTT. L’établissement se caractérise ainsi par un
couple non observé ( , )y y i i0 1 où yi1 est la variable d’adoption
de la pratique si l’établissement a effectué une RTT, et yi0 si
l’établissement n’a pas réduit le temps de travail. La
variable observée est uniquement yi :
L’effet causal ci de RTTi sur l’adoption des pratiques est :
Cette variable n’est pas identifiable puisque l’on n’observe
pas simultanément une réalisation de yi0 et une réalisation
de yi1. Un premier estimateur possible de c est :
Cet estimateur correspond à la différence de pourcentage
moyen d’adoption des pratiques innovantes entre les
établissements ayant réalisé une RTT et les autres
(différence de pourcentage des lignes dans les tableaux de
contingence). Cet estimateur est qualifié de “naïf ” par
Crépon et Iung (1999). L’estimateur “ naïf ” est sujet aux
biais de sélection et ne prend pas en compte l’hétérogénéité
des établissements. Il est, par exemple, clair que les grandes
entreprises de l’industrie manufacturière utilisent plus
fréquemment certaines pratiques innovantes de travail et
réduisent plus souvent le temps de travail. Une méthode
serait d’effectuer une analyse logit de la probabilité
d’appliquer une pratique de travail incluant comme
variables de contrôle l’ensemble des caractéristiques
observables des établissements. L’estimateur obtenu est
toutefois également biaisé si l’impact de la RTT n’est pas
uniforme, par exemple entre les industries.
La construction d’un estimateur non-biaisé s’inscrit
directement dans les travaux de Heckman (par exemple,
Heckman
et alii, 1999). La difficulté est l’impossibilité
d’observer simultanément y
i0 et y
i1. En particulier, si l’on
cherche à estimer
E c RTT i i ( )=1, on peut estimer
directement
E y RTT i i ( ) 1 1=, mais pas
E y RTT i i ( ) 0 1=. Le
principe général des constructions de Heckman consiste à
essayer de trouver une contrepartie empirique satisfaisante
à
E y RTT i i ( ) 0 1=. Pour obtenir une distribution empirique
de
c RTT i i =1, on cherche un établissement i’, pour lequel
RTT
i'= 0 et dont les caractéristiques sont aussi proches que
possible de celles de
c. Crépon et Iung (1999) proposent un
estimateur de l’effet causal, l’estimateur pondéré
[1] :
où Ï€ ( ) ( )X P RTT X i i i = =1 est le score de propension selon
to ut es l es c ara ctéri sti que s ob servabl es X d es
établissements. Intuitivement, cet estimateur donne un
poids important aux établissements qui réduisent le temps
de travail (respectivement qui ne réduisent pas) alors qu’ils
présentent des caractéristiques observables qui, d’après le
modèle logit, ne devraient pas les inciter à réduire (resp.
devraient) la durée du travail. Cet estimateur est convergent
et sans biais sous l’hypothèse (H1) :
c’est-à-dire une fois observées les caractéristiques des
établissements, la réalisation de la variable RTT n’apporte
pas d’information supplémentaire (Dehejia et Whaba,
2002).
La méthode consiste alors à estimer dans un premier temps
Ï€ ( ) ( )X P RTT X i i i = =1, la probabilité d’adopter la pratique
(par un modèle logit ou probit correctement spécifié), puis
de calculer $cpond. Crépon et Iung (1999) ont montré que
l’estimateur pondéré est asymptotiquement normal et
possède comme variance asymptotique la variance de Ï•i :
Au total, l’estimateur pondéré en coupe puis en utilisant le
panel de REPONSE de 1992 à 1998 devrait donner une
image moins biaisée de l’impact de la réduction de la durée
du travail sur l’innovation organisationnelle. Reste que
nous ne pourrons pas corriger les conséquences
d’événements comme l’arrivée, par hasard, d’un dirigeant
particulièrement “performant” entre 1992 et 1998, dirigeant
qui aurait décidé de changer l’organisation du travail et de
réduire le temps de travail sans qu’il y ait un lien de
causalité entre ces deux décisions.
Annexe 3 : modèles logit de la réduction du temps de travail
table
Variable dépendante : avoir réalisé une réduction du temps de travail entre 1996 et 1998
Echantillon total
Modèle 1 Modèle 2 Modèle 3
Etablissement de moins de 50 salariés-0,55** (0,23) -0,47** (0,22) -0,53*** (0,18)
Référence : Etablissement de 100 à 200 salariés-0,11 (0,21) -0,08 (0,21) Réf
établissement de 50 à 100 salariés Etablissement de 200 à 500 salariés 0,18 (0,20) 0,15 (0,20) Réf
Etablissement de plus de 500 salariés 0,18 (0,26) 0,07 (0,25) Réf
Entreprise de moins de 500 salariés-0,22 (0,18) -0,24 (0,17) Réf
Référence :entreprise de plus de 1000 salariés Entreprise de 500 à 1000 salariés-0,49* (0,26) -0,45 (0,25) -0,38 (0,25)
Secteur nationalisé -0,48 (0,36) -0,24 (0,33)
Forte croissance de l’activité -0,25 (0,23) -0,27 (0,23) -0,23 (0,20)
Croissance de l’activité -0,00 (0,16) 0,01 (0,15) Réf
Référence : activité stable
Décroissance de l’activité -0,00 (0,22) 0,05 (0,21) Réf
Forte décroissance de l’activité 0,86*** (0,32) 0,85*** (0,32) 0,84*** (0,30)
Régional-0,47* (0,25) -0,40* (0,25) -0,51** (0,21)
National-0,05 (0,23) 0,11 (0,22) Réf
Européen 0,18 (0,26) 0,26 (0,25) Réf
Mondial 0,08 (0,26) 0,21 (0,25) Réf
Part en % du client principal 0,22 (0,18) 0,14 (0,17)
% de cadres 0,22 (0,54) 0,33 (0,50)
% de techniciens-0,26 (0,52) -0,37 (0,49)
% d’ouvriers 0,34 (0,33) 0,51* (0,30)
Industrie manufacturière 0,44** (0,18) 0,64*** (0,13)
Industries agricoles et alimentaires 0,52 (0,61)
Industrie des biens de consommation 0,50 (0,59)
Référence : Industrie automobile-1,36 (0,84)
marché local Industries des biens d’équipement 0,23 (0,60)
Industries des biens intermédiaires 0,08 (0,59)
Energie 0,55 (0,74)
Construction-0,02 (0,62)
Commerce-0,23 (0,57)
Transports-0,14 (0,61)
Finance-0,65 (0,70)
Immobilier-0,57 (0,93)
Services aux entreprises-0,26 (0,59)
Services aux particuliers-0,10 (0,64)
Education, santé, action sociale-1,61** (0,67)
TIC 0,05 (0,09) 0,10 (0,09)
CGT-0,03 (0,19) -0,12 (0,19)
FO-0,06 (0,19) -0,05 (0,19)
Conféd
érations syndicales présentesdans l’établissement : CGC-0,21 (0,21) -0,22 (0,21)
CFDT 0,52*** (0,18) 0,51*** (0,18) 0,41*** (0,14)
CFTC 0,08 (0,23) 0,04 (0,22)
-2 log vraisemblance 1711 1749 1763
Nombre d’observations 2685 2685 2685
Lecture : * significatif à 10%; ** significatif à 5%; *** significatif à 1%.
Champs : établissements de plus de 20 salariés.
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[(*)]
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E-mail : p
philippe. askenazy@ cepremap. ens. fr