2003
Économie et Prévision
Politique énergétique : aspects stratégiques de la question des approvisionnements
Anna Creti
[(*)]
Bertrand Villeneuve
[(**)]
Nous traitons des fondements de la fiscalité de l’énergie dans une perspective d’optimisation des approvisionnements
auprès de fournisseurs étrangers à la Communauté européenne. Notre modèle permet de distinguer et d’évaluer trois
termes formant la taxe optimale : le terme strictement budgétaire, le terme environnemental et le terme stratégique. Les
valeurs dépendent de données technologiques (production) et des valeurs des usages (consommation), mais également du
rapport de force entre la Communauté et ses fournisseurs. Nous pouvons, à partir des discussions fondées sur les scénarios
proposés, suggérer des améliorations de la politique énergétique.Mots-clés :
fiscalité, énergie, environnement.
This article treats energy taxation principles in the light of the need to optimise supply by non-EU suppliers. Our model
distinguishes and evaluates the three terms of an optimum tax: budget, environment and strategy. Their values depend on
technological data (output) and habits (consumption) as well as the balance of power between the Community and its
suppliers. The proposed scenarios can be used to discuss and suggest improvements in the energy policy.Keywords :
taxation, energy, environment.
Nous traitons des fondements de la fiscalité de l’énergie dans une perspective d’optimisation des
approvisionnements auprès de fournisseurs étrangers à la Communauté européenne. Notre modèle permet
de distinguer et d’évaluer trois termes formant la taxe optimale : le terme strictement budgétaire, le terme
environnemental et le terme stratégique. Les valeurs dépendent de données technologiques (production) et
des valeurs des usages (consommation), mais également du rapport de force entre la Communauté et ses
fournisseurs. Nous pouvons, à partir des discussions fondées sur les scénarios proposés, suggérer des
améliorations de la politique énergétique.
Le problème de la sécurité énergétique en général et
celui de la sécurité d’approvisionnement en
particulier, ont fait récemment l’objet de plusieurs
documents et débats qui témoignent d’un intérêt
croissant pour cet aspect classique de la politique
énergétique (Bohi et Toman, 1996). Citons le rapport
Energy and the challenge of sustainability (World
Energy Assessment, 2000) ou le document Energy in
Europe-Economic foundations for energy policy
(Commission des Communautés Européennes,
1999), et surtout le Livre Vert (Vers une stratégie
européenne de la sécurité des approvisionnements,
Commission des Communautés Européennes,
2000).
Cette vague de travaux n’est pas sans lien avec la
déréglementation des marchés du gaz et de
l’électricité qui remet en discussion les principes
traditionnels de la sécurité de l’approvisionnement
et des réseaux. La thèse du Livre Vert est que, malgré
les Directives sur l’ouverture à la concurrence dans
ces secteurs, les marchés à eux seuls ne pourront pas
soutenir spontanément une offre énergétique
suffisamment sûre. Étant donné la faible marge de
manœuvre de la Communauté européenne dans le
contrôle des pays producteurs, une action en faveur
des économies d’énergie, notamment dans les
transports et le bâtiment, serait prioritaire. Toutefois,
une explication claire de la raison de la défaillancedu
marché pour les différentes sources d’énergie n’est
pas développée; elle permettrait pourtant de guider
les choix politiques de manière beaucoup plus nette.
Dans le cas particulier du gaz, la Commission
affirme que même si un marché libre émergeait, en
conséquence de la création d’un marché spot et de
l’augmentation de la demande de gaz, deux
événements seraient pratiquement équiprobables :
des prix complètement concurrentiels ou le « cartel
du gaz ». Quelle que soit la tendance pour le futur, il
faudrait, selon les termes de la Commission, garder
le prix du gaz le plus bas possible, et garantir une
offre abondante et diversifiée.
L’approche de la Commission reste générale.
L’analyse des compromis acceptables entre les
divers intérêts est à peine esquissée. La question
n’est pas tant d’harmoniser le système de taxation
européen que de savoir à quel taux il faut taxer, pour
éviter trop de distorsions dans les choix
technologiques des utilisateurs d’énergie, que ce
soient des entreprises ou des particuliers, compte
tenu des objectifs de sécurité énergétique, et des
objectifs environnementaux ou simplement
budgétaires.
Aussi estimons-nous que les outils conceptuels et
analytiques pour étudier le problème n’ont pas
beaucoup progressé. Les études dont nous avons
connaissance se limitent à calculer, suivant
différents scénarios, les réserves prouvées de telle ou
telle autre ressource non renouvelable et ensuite des
taux de dépendance énergétique (essentiellement, la
part d’importations du gaz ou du pétrole sur la
consommation totale). Or, cette approche est très
sensible à la méthode de calcul des usages des
différents sources d’énergie ; la critique est bien
connue.
L’objectif de cet article est de faire ressortir le rôle
des autorités publiques à l’échelon européen dans
l’approvisionnement et la détermination des prix des
énergies fossiles en général et du gaz en particulier,
qui nous servira d’exemple privilégié. On distingue
deux sources d’in sécurité dan s l es
approvisionnements :
- les divers moyens employés par les producteurs et
les consommateurs pour influencer les prix en leur
faveur, provoquant une incertitude stratégique ;
- les événements aléatoires ne trouvant pas leur
origine dans les décisions des participants aux
marchés énergétiques (chocs de demande, chocs
d’offre, pannes et ruptures involontaires, etc.).
Nous traito ns d es question s proprement
stratégiques. Grâce à une modélisation simple du
marché du gaz, l’aspect essentiel de l’analyse
consiste à détailler les prises de positions
stratégiques des parties en présence afin d’apporter
des précisions sur les mécanismes de formation du
prix et de détermination des quantités échangées.
Les ressortissants de la Communauté européenne
achètent du gaz à un pays producteur localisé à
l’extérieur de ses frontières et le prix résulte des
choix des producteurs et de la politique fiscale. Cette
dernière joue un rôle pivot. En effet, si la taxation sert
avant tout à financer les dépenses publiques, une
autre grande motivation des taxes est la correction
d’inefficacité, avec le cas particulièrement
important des effets externes (taxation des émissions
polluantes). Enfin, la taxe a un effet stratégique
vis-à-vis des producteurs de gaz. Pour être plus clair
sur ce dernier point, il est nécessaire de préciser le
cadre stratégique, ou protocole d’accord, dans lequel
des négociations ont lieu. En définitive, c’est
l’interaction entre les autorités fiscales défendant
l’intérêt européen et le pays producteur qui joue un
rôle fondamental dans notre analyse.
Les trois scénarios sont les suivants :
- le scénario normatif (OSR, optimum de second
rang). Il permet d’évaluer le surplus maximal qui
peut être créé parle marché. Nous donnons un certain
nombre de conditions assurant ce résultat :
concurrence entre producteurs, position de
négociation forte de l’Europe, etc. Il apparaît que ces
conditions sont très exigeantes et risqueraient de ne
pas être durables si toutefois elles étaient réunies.
Nous disposons néanmoins d’une référence pour
évaluer tous les autres scénarios, jugés plus
réalistes ;
- le scénario où l’Europe est peu active (N, équilibre
de Nash d’un jeu simultané). Il s’agit de l’hypothèse
selon laquelle l’Europe ne cherche pas à affecter les
prix par la négociation mais prend le marché comme
il vient, en essayant toutefois de bénéficier des
ressources fiscales que permet la taxation des
énergies et en prenant en compte les externalités
environnementales ;
- le scénario de renforcement de la position de
l’Europe (F, pour force). Dans cette hypothèse,
l’Europe cherche à utiliser son pouvoir de
marchandage et parvient à imposer un cadre assez
strict aux producteurs.
Dans tous les scénarios, nous pouvons mesurer les
effets sur la taxation de l’énergie de la motivation
budgétaire (obtenir des ressources pour financer
l’Etat), de la motivation environnementale (faire
internaliser les effets externes de la pollution) et de la
motivation proprement stratégique (peser sur le prix
TTC pour obtenir un prix HT plus favorable). Le rôle
des États est donc de coordonner la demande à un
niveau qui prenne en considération les effets
négligés spontanément par les agents.
La technologie de production est une donnée et peut
dans une large mesure être décrite de manière
objective. Tel n’est pas le cas du comportement
stratégique du producteur. En situation de
concurrence, la marge de manœuvre est limitée,
puisque le producteur est forcé d’aligner ses prix.
Les prix sont toutefois endogènes. Le monopole peut
être assimilé à la situation où les producteurs
parviennent à se coordonner parfaitement, par
exemple en formant un cartel. Cependant, cela ne
préjuge en rien de la capacité du monopole à exercer
effectivement un pouvoir de marché, car les
consommateurs pourraient être encore mieux
organisés. D’autre part, les consommateurs peuvent
ne pas disposer de pouvoir direct mais leur
représentant (la Communauté pour faire court)
dispose d’instruments d’influence (la taxation
notamment).
Le thème de la taxation des monopoles n’est pas
nouveau dans la littérature économique (voir par
exemple Bishop, 1968; Guesnerie et Laffont, 1978;
Seade, 1985, et Guesnerie, 1995). Notre contribution
s’inspire des travaux de Myles (1987,1989) sur la
taxation en concurrence imparfaite. Notre modèle,
sans doute plus simple dans la description de
l’économie, permet d’identifier les éléments-clés
pour la définition d’une politique stratégique au
niveau européen, en réponse au problème des
approvisionnements énergétiques.
Dans cette étude, les opérateurs de transport et de
distribution ne jouent pas de rôle stratégique
autonome. Nous supposerons que ces deux secteurs
sont concurrentiels. Il est possible d’interpréter cela
comme l’hypothèse d’un succès des mesures
dessinées par la Directive sur le gaz en vue de
promouvoir l’efficacité des réseaux. Cependant,
notre formalisation permet de proposer des résultats
relatifs à l’évolution des coûts fixes et marginaux du
transport et de la distribution permise par la politique
européenne. En effet, le coût c (dit de production)
peut être vu comme l’ensemble des coûts de mise à
disposition (production, transport et distribution).
Nous pouvons donc discuter de manière détaillée de
l’impact sur l’équilibre du marché d’une éventuelle
diminution des coûts marginaux de transport et de
distribution.
Plan de l’étude
La première partie présente les principaux choix de
modélisation. La deuxième partie discute des
déterminants du niveau de consommation efficace,
établissant la référence pour toute la suite. La
troisième partie présente les différents scénarios.
Les quatrième et cinquième parties présentent les
résultats scénario par scénario. Tous les résultats
visent à évaluer quelques aspects des marchés
énergétiques permettant une comparaison simple
mais nuancée. Ce sont en particulier :
- le niveau de consommation de gaz ;
- le niveau des taxes et des prix hors-taxe ;
- le surplus engendré, comparé au maximum
théorique ;
- les parts de surplus acquises par la Communauté et
les producteurs.
La dernière partie discute et conclut l’ensemble des
résultats afin de proposer un petit guide de politique
énergétique.
La demande
La demande de gaz est étudiée sous une forme
agrégée notée [ ] q p où p est le prix. Il est supposé
que la demande croisse quand le prix diminue,
L’objectif des modèles est de traiter p et q, ainsi que la
taxe t, comme des variables endogènes, c’est-à-dire
dépendant de données techniques et de décisions
stratégiques que nous formalisons.
Nous dérivons la demande d’un programme
représentant la maximisation d’une utilité sous
contrainte de budget, que nous simplifions en lui
donnant la forme quasi-linéaire ci-dessous. Nous
sommes alors en mesure d’incorporer le bien-être
des consommateurs dans l’objectif des autorités
politiques. Cette approche synthétique permet de
comparer entre elles deux politiques et permet donc
d’orienter la recherche d’un optimum.
La consommation de gaz q est solution de
Les différences entre les agents dans leurs
dispo sitions à p ayer pour les paniers
quantités/services ne sont pas représentées ni
exploitées ici. Ces différences ne produisent pas un
effet négligeable mais il est utile pour comprendre
les enjeux stratégiques de se limiter aux effets
simples des prix sur le niveau général de la demande.
Afin de pouvoir pousser les calculs assez loin, il est
commoded’utiliserunefonction d’utilitépuissance :
Si les échanges sont nuls, alors le surplus est nul.
L’optimisation de la demande donne
L’intérêt de l’expression (4) est multiple : Ï„
détermine le niveau de la demande tandis que γ en
représente l’élasticité puisque
La spécification de la demande que nous avons
choisie a l’avantage de résumer l’élasticité-prix dans
le paramètre γ. Cela nous semble cohérent avec notre
objectif d’analyser non seulement le niveau des prix
et des taxes dans les différents scénarios proposés,
mais aussi les parts de surplus capturées par le
gouvernement et les producteurs, ainsi que de
développer différents exercices de statique
comparative. La fonction de demande linéaire, très
commode et souvent utilisée (par exemple Wirl,
1993) présenterait un inconvénient majeur.
L’élasticité de la demande varie suivant le point où
elle est calculée; autrement dit, l’élasticité prix n’est
pas exogène dans le modèle et peut s’écarter de toute
vraisemblance empirique.
Dans la littérature économétrique sur la fonction de
demande d’énergie, l’estimation de l’élasticité-prix
est l’une des questions les plus controversées (voir
Madlener 1996 pour une synthèse). Si après le choc
pétrolier des années soixante-dix les modèles ont
privilégié l’estimation de l’élasticité de la demande
d’énergie au niveau macro-économique, en essayant
surtout de comprendre si l’énergie est un
complément ou un substitut du capital (Berndt et alii,
1975 ; Griffin, 1977), plus récemment des études
détaillées de la demande des différentes sources
d’énergie (gaz, électricité et pétrole) ont vu le jour
(Woodland, 1993).
La réactivité de la consommation au prix varie
beaucoup suivant les études : la spécification du
modèle et les techniques d’estimation, mais aussi le
niveau d’agrégation des données, la distinction entre
clients résidentiels et industriels, la durée des séries
temporelles ont un impact certain sur la valeur de
l’élasticité.
En limitant notre attention aux études agrégées, qui
paraissent plus adaptées à un calibrage du paramètre
γ dans notre modèle, nous remarquons qu’en général
les élasticités de long terme sont plus fortes que
celles de court terme (Renou-Massant, 1999) : cela
s’explique aisément, car à long terme on peut
supposer que les investissements ont été optimisés.
L’hypothèse d’une élasticité-prix de long terme
assez élevée ne peut pas être écartée, comme le
montre pour le secteur gazier européen l’étude de
Mathiesen et alii (1987). La moyenne des
élasticités-prix estimées à long terme dans les pays
considérés (Hollande, France, Belgique, Allemagne,
Luxembourg, Italie et Angleterre) dans l’étude
s’élève à 0,96; l’Italie, la Belgique et le Luxembourg
ont une élasticité supérieure à 1. Supposer γ>1 ne
paraît pas trop irréaliste si l’on se place dans une
perspective de long terme.
L’offre
Deux types de clarifications doivent être faites dans
la modélisation de l’offre :
- la description des coûts de production ;
- le type de comportement des producteurs,
notamment les cas extrêmes de comportements
concurrentiel ou monopolistique.
Les coûts de production et l’objectif du producteur
Les coûts de production [ ] C q seront modélisés sous
la forme :
Le coût fixe introduit une forme de contrainte de
rationalité du producteur : il est nécessaire pour qu’il
soit actif que la combinaison prix-quantité lui
permette de recouvrer aussi le coût fixe. Cela
introduit une première possibilité de distorsion par
rapport à l’égalisation du prix au coût marginal. La
forme lin éaire peut être vu e comme un e
approximation convenable d’une plus vaste
catégorie de fonctions.
Dans toute la suite, nous supposerons que l’objectif
des producteurs est la maximisation du profit, soit la
différence entre les recettes brutes et les coûts de
production. Le profit s’écrit donc
Comportement stratégique
Nous étudierons la concurrence parfaite et le
monopole selon des modalités précises pour chaque
scénario.
Objectif de la Communauté
L’Europe maximise son surplus et les profits des
producteurs ne sont pas comptés puisqu’ils sont
réalisés hors Communauté. Cela introduit une
différence très importante par rapport à l’étude de la
régulation interne de l’Europe, où tout est conservé
sur le territoire. Concrètement, la Communauté
valorise les moyens d’influencer les prix à son
avantage et notamment de limiter les profits, alors
que si les profits étaient pris en compte, on
retrouverait la problématique de la régulation des
monopoles.
Nous l’écrirons dans le cas du gaz (pour une taxe
nulle)
L’objectif de la Communauté prend en compte tous
les effets internes. Les deux premiers termes
recoupent parfaitemen t les objectifs des
consommateurs :
- [ ] U q : le surplus brut permis par la consommation
de gaz ;
-
pq : le prix à payer aux producteurs donc à
soustraire.
Les deux termes suivants sont spécifiques aux
questions de politique publique :
- ηq : les effets externes dus à la consommation de
gaz. La valeur est négative, ainsi qu’on l’attend
d’impacts environnementaux. Ce terme n’est pas
pris en compte dans le choix individuel
[1];
-
S : le surplus exogène engendré par les activités des
gouvernements ;
-
R : les revenus fiscaux exogènes nécessaires pour
financer les activités des gouvernements ;
- λ : le coût des fonds publics.
La règle de Pigou consiste à imposer une taxe égale
au dommage marginal (
η dans notre modèle) : la taxe
permet alors de ramener une éco nomie
concurrentielle vers la frontière de Pareto. Toutefois,
dans un monde où d’autres distorsions sont
présentes, donc dans un contexte de second rang, la
règle de Pigou doit être modifiée, car il existe une
interaction entre les différents instruments fiscaux
existant dans une économie et la taxe sur le bien
polluant (Sandmo, 1975). Pour modéliser d’une
façon synthétique ces interactions, notre modèle se
réfère à la théorie du “double dividende” élaborée
par Pearce (1991). Selon cette théorie, une taxe sur le
bien polluant a deux effets positifs : elle implique une
réduction de la pollution (premier dividende) et
dégage une recette fiscale permettant de diminuer
d’autres impôts, comme par exemple celle sur le
travail (second dividende). Cela diminue
globalement les distorsions existant dans
l’économie. L’existence d’un second dividende dans
la taxation du bien polluant ne fait pas l’unanimité
dans la littérature. Néanmoins, comme Goulder
(1995) le montre, le second dividende peut
effectivement exister à condition que le système
fiscal initial soit suffisamment éloigné de l’optimum
et qu’il implique une taxation trop faible du bien
polluant en question. Pour avoir un second
dividende, nous supposons donc
λ >0
[2].
Le coût des fonds publics signifie ici que, à la marge,
un Euro perçu sur les biens et services non modélisés
coûte en surplus 1 +
λ Euro
[3]. Percevoir
R reste
efficace dans la mesure où ( )
S R− + >1 0
λ.
Le gaz apparaît comme unesource de revenu dont les
mérites et les inconvénients sont à comparer avec
ceux des autres biens. Une taxe à la consommation
unitaire de gaz, notée
t
[4] permet d’obtenir une partie
des ressources destinées à financer
R, pour un coût
qui reste à déterminer. En effet, le produit de la taxe
sur le gaz
tq permet de réduire d’autant les taxes sur
les autres biens, ce qui engendre un terme positif
dans le surplus
λtq. Cependant, la taxation du gaz est
limitée par les distorsions qu’elle crée. À l’optimum
(voir la deuxième partie), les distorsions entre la
fiscalité du gaz et celle des autres biens s’accordent
au sens du découragement de Mirrlees (1976).
Nous pouvons réécrire l’objectif de la Communauté
(pour ne garder que les termes variables, nous
n’écrivons plus ( ) S R− +1 λ dans la suite)
La recherche du niveau efficace de production fait
abstraction de la question du prix et donc de la
redistribution du surplus créé par l’échange. Ce
niveau étant établi, il est possible de chercher si un
certain type d’organisation du marché permet de
l’atteindre. Lorsque tel est le cas, la discussion porte
sur les facteurs modifiant le partage du surplus entre
les parties ; sinon, il reste possible de mesurer les
pertes d’efficacité d’un système de marché donné et
de proposer des remèdes.
Optimum de premier rang (OPR)
La quasi-linéarité des objectifs impose que tout
optimum de Pareto maximise la somme des objectifs
particuliers. Cet optimum est calculé sous
l’hypothèse qu’il est possible à la Communauté de
contrôler les niveaux de consommation, autrement
dit de coordonner parfaitement la demande. On
résout
ce qui donne, si K est assez petit pour que
l’exploitation engendre un surplus positif à
l’optimum,
Seuls les coûts réels (coût de production, coût
externe) entrent en jeu. Cet optimum n’est plus
envisagé dans la suite.
Optimum de second rang (OSR)
Comment mettre en œuvre une telle production ? Les
consommateurs ne se voient pas dicter leur
consommation mais répondent au prix et à la taxe.
Par ailleurs, il est nécessaire de compenser les
producteurs de leur coût fixe K. Cela impose des
transferts de la part de la Communauté, soit par le
prix, soit sous forme forfaitaire. En fait, il est
généralement optimal de combiner les deux comme
le calcul qui suit le montre.
Notons t la taxe qui s’ajoute au coût marginal et
T tq K= − le résidu fiscal du gaz, soit le produit de la
taxe moins le coût fixe. Il faut résoudre
Ici, comme dans la suite, nous résolvons la condition
de premier ordre (la solution est unique et elle
satisfait la condition de second ordre). On obtient
où la quantité consommée à l’optimum vaut
et où la taxe comprend
: un terme Pigouvien, destiné à la
correction de l’effet externe. Le cas λ =0 permet de
retrouver l’expression classique ηet donc l’optimum
de premier rang ;
: un terme d’“exploitation” fiscale du
gaz.
Le prix TTC est donc
Elasticité et coût de fonds publics interviennent dans
chacun des termes. La taxe t constitue (pour des
valeurs faibles) le moyen le moins coûteux
socialement d’obtenir des fonds. Il est donc logique
de privilégier ce moyen par rapport à la taxation
générale. Si la taxation t produit peu de distorsion
(notamment si K est petit ou si l’élasticité de la
demande au prix est très faible), alors le gaz est taxé
non seulement pour couvrir le coût fixe mais aussi
pour financer le budget général de l’État, soitT >0. Il
devient possible, grâce aux ressources fiscales sur
l’énergie, d’alléger la fiscalité générale. Si, au
contraire, les distorsions deviennent trop
importantes, alors il est optimal de couvrir le coût
fixe en faisant appel à la fiscalité générale. On
obtient alors T <0.
On voit donc que la fiscalité de l’énergie présente
trois avantages, les deux premiers étant en fait
absolument inséparables dans une vision cohérente
des finances publiques :
- elle permet de percevoir des ressources fiscales de
manière efficace, en alignant le niveau de distorsion
sur ce marché sur la distorsion générale ;
- elle permet de couvrir les coûts fixes de la
production (et éventuellement du transport, et de la
distribution) ;
- elle permet d’internaliser les conséquences
environnementales (effets externes).
Analyse des politiques énergétiques
L’étude précédente permet d’évaluer tout le surplus
potentiel des marchés énergétiques. Chaque
scénario demande donc une évaluation :
- des niveaux de consommation, du prix et de la
taxe ;
- du niveau de surplus total engendré, comparé à
l’optimum ;
- de la distribution du surplus engendré entre les
partenaires (consommateurs/producteurs).
La première section donne quelques résultats
utopiques. La deuxième section présente le plan
d’étude des différentes dimensions que nous pensons
importantes. Les scénarios sont développés et
comparés dans les quatrième et cinquième parties.
Quel usage peut-il en être fait ? Aucun scénario n’a
pour but de représenter plus particulièrement le réel,
mais tous le représentent d’une certaine façon. Il est
important de comprendre que les scénarios
contiennent tous une part de décision stratégique,
autrement dit, en examinant un scénario, nous
donnons des indications sur les conséquences d’un
choix politique qui nous y placerait. À partir de là, il
est possible d’esquisser les orientations politiques
les plus favorables.
Solutions coopératives (marchandage)
L’idée des jeux coopératifs est que toute solution
adoptée par les parties est efficace. En effet, partons
d’une solution dominée, c’est-à-dire laissant
inexploitées des possibilités de surplus. L’une des
deux parties peut proposer un arrangement plus
efficace assurant à chacune des parties au moins le
niveau d’utilité de l’arrangement inefficace
précédent. Le surplus additionnel peut être partagé
de différentes manières, mais tout le monde étant
gagnant, cette possibilité ne devrait pas être
inexploitée. Bien entendu la réalité est un peu plus
complexe.
La question reste donc de savoir comment le surplus
est partagé. Intuitivement, la part de surplus que
chaque partie peut réclamer est liée à son pouvoir de
nuisance
[5]. Rubinstein (1982) montre, dans
l’exemple caractéristique du partage de gâteau, que
la partie la plus patiente (celle pour lequel le coût de
report d’un accord est le plus faible, donc pour qui le
coût de nuire en sabotant l’accord est relativement
plus faible) parvient à capturer une part plus grande.
Il est intéressant de remarquer que la guerre d’usure
n’a jamais lieu dans ce genre d’analyse, puisque le
résultat est efficace ; c’est la
menace d’une guerre,
dont on peut prévoir le vainqueur, qui permet dès
aujourd’hui le partage
[6].
Dans les modèles d’application, on résume souvent
le partage de surplus par un paramètre. En l’absence
de toute transaction, le surplus des deux parties est
nul
[7]. Nous noterons µ la part de surplus que
l’Europe capturera et 1−µ la part capturée par les
producteurs. Les quantités produites et consommées
étant les mêmes dans toutes les circonstances,
comme on l’a vu dans l’étude de l’allocation
efficace, la question de la mise en œuvre pratique de
l’optimum se pose.
Pour tout coefficient de partage du surplusµ, la taxe à
la consommation tOSR et un transfert forfaitaire entre
parties permettent la mise en œuvre de la solution
coopérative. Le principe est le suivant. Les
consommateurs doivent consommer de manière
efficace (soit qOSR ), ce qui impose le prix TTC c +
tOSR. Le niveau de taxe optimal est commandé par
l’arbitrage entre taxation de l’énergie et taxation des
autres biens (non modélisés, sinon implicitement par
le paramètre de coût des fonds publics λ). Il reste à
transférer entre parties afin de trouver le partage
défini par µ.
Jeux non coopératifs
Les solutions coopératives, pour intéressantes
qu’elles soient, sont souvent irréalistes. En fait, la
guerre d’usure a souvent lieu (dans des formes assez
chaotiques) : les producteurs peuvent tenter
différentes stratégies de quotas, de discrimination,
les consommateurs peuvent décréter un embargo,
exiger des contreparties, exercer une pression
diplomatique voire militaire. La grande question est
celle de la crédibilité des prises de position, puisqu’il
ne suffit pas de durcir sa position si l’autre partie en
fait autant ou davantage.
Concrètement, les économies connaissent des chocs
d’origine interne qui peuvent changer le niveau
optimal de production ou de demande. Par exemple,
la Russie connaît un besoin chronique de liquidités,
ce qui affaiblit sa position dans le marchandage, mais
de façon variable dans le temps. L’Algérie subit une
guerre civile qui pourrait (ou aurait pu) menacer ses
exportations énergétiques. L’Europe connaît quant à
elle des chocs de demande, ou d’élasticité, des
vagues technologiques, des changements fiscaux,
motivés notamment par des problématiques
environnementales. Ajoutons que l’Europe n’unit
pas ses efforts, ce dont peuvent profiter les
producteurs, et qu’elle peut par ailleurs subir de
manière variable les chocs de demande des autres
régions consommatrices de gaz. Ces phénomènes ne
sont pas modélisés mais expliquent les manières
imparfaites d’établir un équilibre entre offre et
demande.
Nous quittons donc l’approche normative pour
aborder l’approche positive. Au lieu, comme nous
venons de le faire, de caractériser les optima et de
donner les règles de mise en œuvre, nous adopterons
dans la suite la méthode d’analyse suivante. Dans
tous les cas de figure, il est utile de bien comprendre
les différents instruments qui sont ou qui pourraient
être à la disposition de la Communauté ou des
producteurs; il reste à comprendre que l’usage qui en
est fait dépend du rapport de force dans le jeu. L’idée
est de représenter le jeu d’une manière à la fois
complète (ne pas passer à côté d’instruments simples
et puissants) et synthétique (trouver un ensemble
réduit d’instrument “purs” susceptibles de recouper
tous les instruments réels).
L’article de Wirl (1993) est, à notre connaissance, la
première contribution soulignant que la relation
entre pays producteurs et pays importateurs
d’énergie doit être étudiée en utilisant la notion de
comportement stratégique. L’auteur se concentre sur
l’analyse du secteur pétrolier et compare le prix
imposé par un monopole de production (l’OPEP)
quand les effets externes ne sont pas taxés, par
rapport au cas où la Communauté européenne
impose une taxe. Les parties peuvent jouer un jeu
simultané ou séquentiel, et l’analyse du jeu où les
producteurs sont en position de force est privilégiée.
Dans le travail de Wirl, l’analyse des jeux de Nash et
Stackelberg reste “accessoire” par rapport au cœur
de l’article, où l’auteur montre que la taxation de
l’énergie peut encourager les producteurs à former
un cartel, ce qui ensuite se traduit par une
augmentation du prix à l’importation. Wirl néglige
donc la description des effets non-stratégiques
(notamment, la motivation budgétaire des taxes),
mais surtout l’analyse de la production efficace, du
bien-être des parties et donc des effets distributifs de
la taxation, ce qui est par contre crucial dans notre
modèle, comme nous le montrons dans les quatrième
et cinquième parties.
Scénarios étudiés
Pour chaque scénario, les quantités, les prix et la
distribution du surplus sont analysés. En effet,
l’imperfection des instruments peut se présenter de
manières très diverses et chaque cas demande une
analyse spécifique. Bien entendu, nous établirons
des configurations caractéristiques d’une certaine
famille afin de couvrir en quelques cas seulement
l’essentiel des problèmes.
Dans tous les cas (sauf le scénario concurrentiel), le
producteur est un monopole. Les variantes sont
organisées selon les axes suivants (voir tableau) :
- l’Europe dispose soit d’une politique fiscale
complète, auquel cas la taxation est associée à des
possibilités de transferts entre l’Europe et les
producteurs, soit d’une politique fiscale limitée,
dans laquelle les transferts n’ont pas cours ;
- les actions peuvent être simultanées, auquel cas il
n’y a pas de partie leader et les actions de chacun sont
simplement “réalistes” face aux choix adverses, ou
au contraire, l’une des parties peut imposer son cadre
à l’autre, ce qui permet l’écriture d’un jeu séquentiel.
Comme on le sait, le leader de Stackelberg (premier
joueur) dans cette structure bénéficie d’un grand
avantage, mais qui reste à mesurer selon les
instruments dont il dispose.
Niveaux des prix et des consommations
La première section traite de deux scénarios
extrêmes, conduisant tous deux à l’efficacité
maximale. Les deuxième et troisième sections
traitent chacune d’un scénario dans lequel les
instruments sont imparfaits.
Deux cas extrêmes
Scénario OSR : stratégies complètes
Un jeu non-coopératif peut conduire à une solution
efficace. Cependant, cela n’est possible qu’à
certaines conditions assez restrictives. En effet, si la
Communauté peut à la fois taxer la consommation et
transférer (verser une compensation forfaitaire ou
faire payer un droit d’entrée au producteur), et si elle
dispose de tout le pouvoir de marchandage, alors elle
peut garantir l’efficacité. Il lui suffit d’adopter la
taxe optimale et de calculer au plus juste le transfert.
Le producteur, reconnaissant sa position de
faiblesse, fait au mieux dans le cadre imposé, conçu
précisément pour qu’il soit acceptable, sinon
avantageux.
Scénario CP : la concurrence parfaite
Nous appelons marché concurrentiel une situation
dans laquelle les producteurs sont supposés être
“preneurs de prix”, autrement dit, ils n’ont pas
(individuellement) d’influence sur le prix. Ils ne
peuvent que choisir la quantité produite. À partir de
là, nous pouvons déduire que le prix HT est égal au
coût marginal
(17) p c=
Le problème de couverture des coûts fixes se pose,
mais il ne peut pas être résolu par le prix HT. Une
manière de faire consiste à subventionner, par
exemple en versant une somme forfaitaire aux
producteurs participants (la forme que cela peut
prendre en pratique restant à déterminer), et à leur
faire jouer le jeu concurrentiel.
Scénario Producteurs Instruments de la Communauté Type de jeu
OSR Monopole Taxes et transferts Séquentiel
CP Concurrence Taxes et transferts Indifférent
N Monopole Taxes Simultané
F Monopole Taxes Séquentiel
La difficulté est de faire participer les producteurs,
mais s’ils participent, le prix est idéal. Nous
retrouvons une idée assez courante, selon laquelle il
peut être utile d’entretenir une certaine concurrence
par le biais de subventions. Le premier problème de
cette méthode est qu’il n’est pas du tout certain que
ce principe soit toujours exploité de manière efficace
(il est sujet à des manipulations de toutes sortes de la
part des administrations et décideurs politiques). Le
second problème est que le jeu de la concurrence doit
être contrôlé afin d’éviter les collusions entre
producteurs. Il est clair que les moyens classiques de
lutte contre les pratiques anticoncurrentielles ne
peuvent pas s’appliquer dans le cas de la production
de gaz, tout simplement parce que les producteurs ne
sont pas du ressort administratifde la Communauté.
Dans un contexte de concurrence imparfaite (petit
nomb re de producteurs in terag issan t
stratégiquement les uns contre les autres, par
exemple dans une concurrence à la Cournot, ou
reposant sur les avantages de localisation), il est
possible, mais moins efficace, d’appliquer une taxe à
la consommation et d’en verser le produit aux
producteurs. La suite privilégie l’étude des relations
bilatérales entre consommateurs et producteurs
organisés en monopole.
Scénario N : des stratégies simplistes
Les deux parties déterminent simultanément leurs
stratégies, chacune raisonnant sur l’hypothèse d’un
certain choix ferme de la part de l’autre. Un équilibre
de Nash (d’où le symbole N) est atteint lorsque les
prév isions d e chacu n sont réalisées. Les
consommateurs quant à eux ne sont sensibles qu’au
prix net p t+, cela étant connu de la Communauté et
des producteurs. Ce scénario reste assez réaliste et
permet, en contrastant ses conséquences à celles des
autres, de mesurer ce qui est perdu faute d’une
structure d’interaction efficace.
Prix et taxes
Le producteur maximise son profit, connaissant la
réaction des consommateurs au prix TTC. Sa
fonction de réaction est donc
où t est le choix de la Communauté attendu. Cette
réponse optimale n’est définie que si [ ] p t t+ >0 (le
consommateur doit payer un prix TTC strictement
positif pour que sa consommation soit définie).
Cette formule comprend deux termes répondant à
des logiques distinctes :
correspond au “mark-up” classique du
monopole (le prix est fixé au-delà du coût marginal, à
un niveau plus élevé pour les élasticités plus faibles);
est la réaction à la taxe proprement dite. À prix
TTC ( )p t+ égal, une taxe plus élevée d’un certain
montant diminue la recette unitaire du même
montant. La seule réaction possible est de
surcompenser cette « spoliation » par une hausse du
prix TTC, en comptant sur l’élasticité faible pour
limiter les pertes de recette.
La Communauté choisit t de manière à maximiser
où p est le choix des producteurs attendu. Ce qui
donne la fonction de réaction
où cette réponse optimale n’est définie que si
[ ] t p p+ >0. Nous avons également deux termes :
représente le niveau de taxe nécessaire
pour la correction de l’effet externe. D’ailleurs, si
λ =0 (aucune distorsion fiscale), nous retrouvons le
niveau pur de taxe Pigouvienne grâce auquel les
consommateurs perçoivent, par la taxe, le dommage
marginal fait à l’économie. Pour λ >0 la formule
prend en compte le fait que taxer le bien est désirable,
mais ne néglige pas l’élasticité. En fait, la tentation
de taxer beaucoup est freinée et même contrecarrée
par l’effet d’élasticité ;
représ ente la taxation non p as
stratégique, mais plutôt adaptative. (On comparera
avec la valeur stratégique de la section suivante).
Plus le prix est grand et plus l’élasticité apparente de
la consommation par rapport à la taxe est faible. En
effet
est, toutes choses égales d’ailleurs, une fonction
décroissante de p.
Un équilibre est une solution du système. On peut
dire aussi que c’est un point fixe de l’application qui
à une certaine hypothèse ( ) p t, sur les stratégies des
adversaires associe les stratégies [] [ ] ( ) p t t p, des
joueurs. Nous trouvons alors
qui ne sont compatibles avec les restrictions de
domaine de définition des réactions que si
p t N N + >0 donc si ( ) γ λ γ− + − >1 2 0.
Nous pouvons en déduire que l’équilibre de Nash en
stratégies pures n’existe pas pour une élasticité
comprise entre 1 et
Ce problème d’existence
peut être vu comme un défaut supplémentaire de ce
scénario, car il ne se pose pas pour les autres.
Il est intéressant d’étudier le niveau relatif de la taxe.
Pour cela remarquons que
Négligeons les effets externes. Pour une forte
élasticité, le prix HT diminue ainsi, entraînant une
baisse plus rapide encore de la taxe, comme le
suggère l’expression (21). La fiscalité prend donc
une importance relative plus faible pour les fortes
élasticités. Le prix TTC vaut
Le prix TTC est plus élevé que le prix TTC optimal au
second rang, parce que la taxe renforce la stratégie de
prix haut des producteurs. Dans ce contexte, la
consommation est inférieure à ce que demande
l’optimum
Nous comparons cette valeur avec qOSR dans la
dernière section de la présente partie.
Scénario F : l’Europe en position de force
Dans ce scénario, un rôle proprement stratégique de
la taxe est démontré. L’interaction se joue selon les
règles suivantes :
- dans un premier temps, la Communauté fixe le
niveau des taxes ;
- dans un second temps, les producteurs fixent leur
prix.
La différence avec le jeu simultané est importante
dans le principe, mais aussi dans les conséquences
sur l’équilibre comme les calculs le montrent. La
seconde étape est une manière de modéliser
l’hypothèse selon laquelle les producteurs doivent
s’adapter aux conditions fiscales fixées par la
Communauté. Bien sûr, la simple fixation d’une taxe
représente l’exercice d’un pouvoir restreint, mais il
est réel. D’autre part, l’étape 1 permet à la
Communauté le calcul d’une exploitation optimale
de la réaction (prévisible) des producteurs. C’est cet
effet que nous appelons taxation stratégique.
Niveau des prix et des taxes
Ce type de problème se résout de manière rétrograde.
Le choix des producteurs peut se poser dans les
termes précédents et donc
la taxe étant prise comme une donnée.
Pour la Communauté, l’équation (27) est incorporée
dans son programme comme fonction de réaction. La
Communauté choisit t de manière à maximiser
sous la contrainte que
Cela donne
Nous trouvons cette fois trois termes :
représente ce qui reste de la
motivation Pigouvienne de la taxation. Ce terme
n’est toutefois jamais pur d’interaction avec la
motivation stratégique, puisqu’il s’écarte
systématiquement de η y compris en l’absence de
distorsion fiscale (λ =0). Il se rapproche de l’idéal
dans le cas où le coût des fonds publics est faible et où
l’élasticité est très grande. En effet, une grande
élasticité réduit les possibilités d’exploitation du
pouvoir de marché par les producteurs, ce qui réduit
donc aussi la nécessité de la contrer : seul subsiste à
la limite l’effet externe ;
mesure la taxation classique
(extraction deressources pourlebudget del’État);
est la motivation
stratégique. Cette contribution est négative : il s’agit
d’exploiter la fonction de réaction des producteurs,
qui amplifient les variations de la taxe par les
variations des prix hors-taxe. En effet, on remarque
que
et le prix TTC (réaction incluse) vaut
D’où la consommation
Il est important de noter que le terme stratégique
domine dès lors que les effets externes et le coût des
fonds publics sont relativement faibles. Dans ce cas,
la taxe est négative : il est nécessaire d’encourager la
consommation. Cet effet paradoxal peut être
compris de la manière suivante : avec une
subvention, les consommateurs présentent alors une
demande apparemment plus élastique, ce qui conduit
nécessairement le monopole à la réduction du prix
HT et du prix TTC.
Sur ou sous-consommation ?
Nos analyses permettent de calculer prix, taxes et
niveaux de productions dans des scénarios variés :
- le scénario OSR représente le cas où l’économie
maximise le surplus, la taxe remplissant aussi un rôle
budgétaire. Nous donnons d’ailleurs un certain
nombre de conditions (concurrence parfaite
notamment) sous lesquelles ce résultat peut être
atteint ;
- le scénario N suppose des moyens limités de la part
de l’Europe dans ses tentatives d’influer sur le prix
du gaz : elle ne dispose que de la taxe sur les
importations et ne tente pas d’influer sur le cours
hors-taxe ;
- dans le scénario F, l’Europe est plus forte et, bien
qu’elle se limite encore à une taxe sur les
importations, elle parvient à imposer ses choix
fiscaux aux producteurs et exploite cette influence
pour diriger le prix HT dans le sens qui lui est le plus
favorable.
Nous trouvons notamment
Que penser donc de l’affirmation courante selon
laquelle nous consommons trop d’énergie (assertion
normative), alors que notre analyse montre que des
protocoles d’accord inefficaces (N par exemple)
conduisent plutôt à une sous-consommation ? Il faut
comprendre que tous nos scénarios prennent
toujours en compte les effets environnementaux, ce
qui n’est pas vraiment le cas des politiques réelles.
En grossissant un peu le trait, nous pouvons penser
qu’une politique réelle est de type N où l’effet
externe (représenté par η) serait négligé, donc les
autorités publiques se comporteraient comme si η
valait zéro. Nous trouvons alors
Or nous trouvons sur-consommation q q N η = > 0 OSR
si et seulement si les effets externes sont assez grands
(et donc si les négliger conduit à une surconsommation)
soit, dans une hypothèse assez optimiste sur
l’élasticité ( ) γ λ η= = >2 0 3 169et , , , .c S’il reste
difficile de se prononcer de manière objective sur la
valeur réelle de l’effet externe, on voit qu’il n’est pas
nécessaire de croire à un effet externe énorme pour
qu’on ait le sentiment que le scénario N sans
préoccupation environnementale conduise
effectivement à la sur-consommation.
Un calcul rapide permet de mesurer les enjeux. Le
gaz naturel coûtait environ 150 euros par tep aux
industriels en 1997 (IEA Statistics, 1998). Par
ailleurs, les taxes suggérées par les études évaluant
les moyens à mettre en œuvre afin de respecter le
protocole de Kyoto varient de $30 à $150 par tonne
de carbone (Bernard et Vielle, 2000), ce qui permet
d’évaluer le coût par tep de $24 à $120 en appliquant
le taux de conversion approprié. Si l’on interprète
cette taxe comme un révélateur des effets externes,
on voit que ces effets peuvent atteindre l’ordre de
grandeur du prix TTC, ce qui les placent bien au-delà
du coût de production. Le seuil de 1,69 c peut être
largement dépassé par η, ce qui suggérerait, par un
moyen très imparfait, q ue nous sommes
effectivement dans un régimede sur-consommation.
Le surplus : niveau et partage
Scénario N
Niveaux
Calculons les surplus (l’indice E vaut pour l’Europe,
et l’indice P pour les producteurs, T indique le
surplus total) :
d’où
Parts
Les parts de surplus sont maintenant calculables :
Voir les graphiques 2 et 3.
La part qui reste à l’Europe est toujours supérieure,
quelle que soit la valeur deλ. Remarquons même que
l’augmentation du coût des fonds publics est
favorable : la part augmente et le surplus peut
augmenter à certaines conditions. Ce résultat
paradoxal doit être interprété correctement. Notre
modélisation mesure le surplus engendré par le
marché du gaz et ce surplus s’accroît lorsque les
distorsions sont plus grandes ; cependant, les
distorsions ont, sur la partie de l’économie que nous
ne modélisons pas, un effet défavorable. Autrement
dit, une situation fiscale défavorable (λ grand) n’est
pas désirable en soit, mais elle permet de prendre une
position (involontairement) plus sévère face aux
producteurs, ce qui autorise une certaine
compensation des inconvénients.
Graphique 2
part des producteurs en fonction de γ
γIMGIMF">
Graphique 3
part des producteurs en fonction de λ
λIMGIMF">
Taux d’efficacité
Il est intéressant de comparer le surplus engendré
avec le surplus maximal (OSR). Nous calculons un
taux d’efficacité en faisant le ratio des deux
grandeurs, soit
Le graphique 4 montre les variations de ce taux. Il
n’est jamais très élevé et l’efficacité est d’autant plus
détériorée que l’élasticité de la demande est faible :
l’exploitation fiscale et commerciale non concertée
d’une élasticité faible conduit au désastre.
Graphique 4
taux d’efficacité dans le scénario N en
fonction de γ (λ = 0,33)
Scénario F
Niveaux
L’Europe obtient
et les producteurs
Le surplus global vaut donc
Parts
Les parts revenant respectivement à l’Europe et aux
producteurs sont donc
Taux d’efficacité
Le calcul donne
Les variations en sont représentées sur le graphique
4. Les niveaux atteints sont toujours bien plus hauts
que dans le scénario N. Les élasticités faibles voient
le gain le plus significatif, puisque l’efficacité tend
vers 100% lorsque γs’approche de 1. Dans ce cas, la
Communauté est capable de faire “simuler” par le
marché une demande infiniment élastique, ce qui
abolit le pouvoir de marché des producteurs.
Effets des Directives sur le transport et la
distribution
A priori, les politiques communautaires sur le
transport et la distribution du gaz affectent les coûts
dans un sens favorable aux consommateurs. Dans
une économie fermée, un progrès technique qui
augmente l’efficacité technique ou une innovation
réglementaire qui lamine les rentes sont des sources
d’augmentation du surplus. Cette analyse n’est plus
évidente dans notre contexte. En diminuant les coûts
de transport et de distribution, il se pourrait qu’on
augmente les possibilités d’abus de pouvoir de
marché du producteur et que le surplus européen net
s’en trouve diminué. Nous montrons qu’en fait le
surplus produit est partagé entre la Communauté et
les producteurs et nous calculons les parts.
Dans toutes les expressions de surplus (surplus
partiel ou total, quel que soit le scénario) les surplus
dépendent de la même manière des coûts dans
l’économie, représentés par
où
- lecoût c représentele coût marginal de production;
- le coût
- représente le coût externe corrigé de
l’effet double dividende (la taxation corrige l’effet
externe et permet de réduire les taxes distorsives).
Plus ces coûts sont élevés et plus le surplus est faible.
Plus précisément, les élasticités des surplus au coût
sont identiques entre les scénarios et valent
Les effets externes modèrent les bénéfices,
puisqu’une diminution de c représente, en
proportion, une moindre diminution du coût total.
Une élasticité proche de 1 annule les bénéfices : dans
ce cas, les pro ducteurs augmen tent
considérablement leur prix lorsque leurs coûts
diminuent, puisque leur marge unitaire augmente
plus rapidement que le prix, et la demande diminue
assez modérément.
Ainsi, pour une élasticité γ =2 et un effet externe
négligeable, une baisse des coûts totaux de mise à
disposition de 1 % entraîne une hausse du surplus
engendré par le gaz de 1 %. Les parts calculées dans
les sections précédentes donnent une idée de la
localisation de ce surplus additionnel.
Ce type de calcul a bien entendu des conséquences
dans l’évaluation des politiques proconcurrentielles
de la Communauté. Si la concurrence permet une
diminution tendancielle des coûts de transport et de
distribution, cette diminution peut être représentée
par une diminution du coût c. Ainsi, si
(MD pour mise à disposition) nous trouvons la
relation suivante
Si les coûts de mise à disposition représentent la
moitié des coûts totaux, alors le bénéfice en surplus
de la diminution de ce coût de 1 % est de 0,5 % pour
γ =2 et η =0 (hypothèses optimistes).
Un scénario dans lequel les producteurs seraient en
position de force est évidemment défavorable à
l’Europe. Nous n’en détaillons pas l’analyse, assez
prévisible étant donné nos résultats. Tout
renforcement de la position des producteurs
(capacité à imposer le cadre de l’accord, usage
d’instruments plus puissants) augmente leur rente et
ne permet l’efficacité que s’ils utilisent des
instruments complets.
Toute notre approche est focalisée sur l’offre, la
demande n’étant jamais stratégique (elle est
preneuse de prix). Notre étude permet de mettre en
évidence de manière formelle l’intérêt qu’il y a à
répondre stratégiquement à un comportement
stratégique et permet de décrire l’ensemble des
instruments (taxes et transferts) suffisant à
l’établissement d’une plus grande efficacité. En
résumé, le rôle de la fiscalité est de corriger les
externalités budgétaires et environnementales et
l’externalité “pécuniaire” (en fait un effet non
concurrentiel).
La difficulté était de proposer un guide des
comportements les plus favorables aux intérêts
européens. Les solutions coopératives sont
évidemment les meilleures, mais nous ne
mésestimons pas la difficulté qu’il y a à s’accorder
sur un niveau de partage donné. En particulier, il peut
être tentant de retenir que la position européenne doit
être raffermie. Cependant, les solutions extrêmes
(tout le pouvoir de marchandage à l’Europe) ne sont
pas nécessairement réalisables, avec la meilleure
volonté, car il n’est pas certain que les producteurs
adoptent une position subordonnée. La lutte
d’influence sous-jacente est délicate à modéliser.
Pour mémoire, les politiques de quotas sont à exclure
pour deux raisons. La première est qu’à quantité
égale, il est préférable que l’État récupère des
ressources grâce aux taxes plutôt que de laisser
toutes les recettes entre les mains des producteurs. La
seconde est qu’il n’y a guère de motif de protection
de la production nationale.
Cette étude se focalise sur le gaz, mais deux énergies
différentes peuvent recevoir des traitements fiscaux
différents. Une raison simple est la différence entre
effets externes : à cet égard le gaz peut recevoir un
traitement plus favorable. Concernant la taxation à
des fins definancement du budget, lademandede gaz
étant considérée comme flexible, le gaz ne peut pas
être considéré comme un réservoir fiscal très étendu
et la fiscalité ne doit pas êtreparticulièrement lourde.
D’une façon générale, la taxation stratégique de
l’énergie doit tenir compte des effets de
substituabilité/complémentarité entre différents
produits énergétiques, tels qu’électricité, pétrole,
gaz naturel, mais aussi énergies renouvelables. Dans
un modèle “multiénergies”, il faut spécifier non
seulement une fonction d’utilité des consommateurs
prenant en compte l’usage simultané de plusieurs
énergies, mais aussi la structure de marché
(monopole, concurrence parfaite ou oligopolistique)
de chaque produit. De plus, certains producteurs
peuvent être à l’intérieur de la Communauté, alors
que d’autres sont localisés au-delà des frontières.
Dans ce contexte, la taxation a un impact direct sur
chaque bien, qui dépend de la réaction du producteur
à la taxe, mais aussi un effet indirect. Ce dernier
dépend du lien entre le prix TTC du bien j et la taxe
sur le bien i. L’intensité des effets directs et indirects
dépend, d’une part, de la spécification des
préférences des consommateurs et, d’autre part, du
degré de pouvoir de marché et de la localisation des
producteurs. Considérons par exemple lecas où deux
sources d’énergies substituables sont consommées :
une énergie est produite par un monopole externe à la
l’Union Européenne, alors que l’autre est offerte par
un producteur européen parfaitement concurrentiel.
Le gouvernement a l’avantage stratégique et joue en
premier. Cette approche, qui élargirait notre champ
d’analyse, permettrait non seulement de calculer la
taxe sur le bien produit par le monopole, mais aussi
de montrer dans quelle mesure le bien concurrentiel
peut servir de levier stratégique pour diminuer le
pouvoir de marché du monopole et par conséquent
s’il doit être taxé.
Les modèles classiques de description des prix des
matières premières non renouvelables détenues par
un monopole (telles que le gaz naturel et le pétrole)
insistent sur l’évolution temporelle du prix.
Hotelling (1931) a été à l’origine d’une vaste
littérature montrant que l’évolution des prix doit
suivre le taux d’intérêt
[8]. Un résultat intéressant de
cette voie de recherche est que si la production est
concurrentielle, le schéma temporel est le même, le
niveau des prix étant cependant plus bas que dans
l’hypothèse d’un monopole. L’argument est fondé
dans tous les cas sur l’arbitrage qui prendrait place si
un autre sentier était suivi par l’économie. Un
modèle entièrement satisfaisant devrait incorporer
ces aspects dynamiques.
Par ailleurs, le modèle pourrait prendre en compte le
commerce international de manière plus complète.
En définitive, le gaz n’est jamais échangé contre de
l’argent mais contre d’autres biens, présents ou
futurs. Il serait donc assez naturel de supposer que la
prospérité des producteurs de gaz produit un effet
indirect positif sur la prospérité européenne. Cette
version introduirait des motifs de coopération plus
forts qui affecteraient également les politiques non
coopératives.
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CEA, IDEI et LEERNA, Université de Toulouse I.
E-mail : c
creti@ cict. fr
[(**)]
CEA, IDEI et LEERNA, Université de Toulouse I.
E-mail : b
bertrand. villeneuve@ cic. fr
[(1)]
L’externalité ici est une externalité pure : il s’agit des effets
secondaires de la consommation d’un individu qui se
répercutent mécaniquement sur la collectivité. Il ne s’agit en
rien d’« externalité pécuniaire » telle que le favoritisme envers
une production communautaire. L’effet externe est donc
négatif.
[(2)]
Pour une analyse de la littérature sur la fiscalité
environnementale notamment, voir Cremer
et alii (2000).
[(3)]
Cette forme réduite du coût des fonds publics, où
λ est
exogène, est fréquente en théorie de la régulation (Laffont et
Tirole, 1993).
[(4)]
Nous n’étudions pas les taxes
ad valorem dans cette étude.
Notons que
t peut être interprétée comme une charge
douanière.
[(5)]
Nous ne ferons pas état de la littérature axiomatique sur la
question, c’est-à-dire le « Nash bargaining » et ses
développements.
[(6)]
Voir cependant Jéhiel et Moldovanu (1995) pour une
situation où la négociation n’aboutit à un résultat efficace
qu’au bout d’un certain temps.
[(7)]
En l’absence d’accord, l’Europe se tourne entièrement vers
ses ressources propres, par exemple. La demande de ces
ressources n’est pas modélisée.
[(8)]
Il existe des versions un peu différentes dont nous ne
parlerons pas ici.