Economie & prévision
La Doc. française

I.S.B.N.sans
150 pages

p. 83 à 91
doi: en cours

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no 159 2003/3

2003 Économie et Prévision

Certification de la qualité par une AOC : un modèle d’analyse

Claire Chambolle  [(*)] Éric Giraud-Héraud  [(**)]
Laconcurrenceinternationalesurlemarchéduvinestcaractériséeparunediversitédesstratégiesmisesenœuvre.Nous proposons une analyse formalisée de l’arbitrage économique prévalant entre deux cas polaires de comportement stratégiquedes producteurs :unestratégiede marque purement privéeetune stratégie demarqueadosséeà unsystème d’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC). Nous montrons comment ce dernier cas de figure peut être préféré par les producteurs mais qu’il comporte des risques de sous-investissement qui peuvent être préjudiciables au surplus des consommateurs.Mots-clés : vin, Appellation d’Origine Contrôlée, différenciation verticale. International competition on the wine market is characterised by a disparity of strategies applied by producers and wine-producing regions. We provide a theoretical analysis of the producers’ choice between the two main brand strategies: a private brand name and a brand carrying a public certification such as the French “Appellation d’Origine Contrôlée” (AOC). We show that the latter can be profitable by comparison with the private brand name strategy. However, such a system can lead to underinvestment in quality that can reduce consumer’s surplus.Keywords : Wine, Registered Designation of Origin, Vertical Differentiation.
La concurrence internationale sur le marché du vin est caractérisée par une diversité des stratégies mises en œuvre. Nous proposons une analyse formalisée de l’arbitrage économique prévalant entre deux cas polaires de comportement stratégique des producteurs : une stratégie de marque purement privée et une stratégie de marque adossée à un système d’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC). Nous montrons comment ce dernier cas de figure peut être préféré par les producteurs mais qu’il comporte des risques de sous-investissement qui peuvent être préjudiciables au surplus des consommateurs.
Dans le secteur viticole, l’Union Européenne (UE) occupe depuis longtemps une position dominante avec plus de 70% de la production et de la consommation mondiale. Cinq pays (France, Italie, Espagne, Allemagne, Portugal) assurent encore aujourd’hui plus des deux tiers des exportations mondiales et la viticulture européenne représentait une production finale de plus de 12 milliards d’euros en 2000 dont plus de 2 milliards obtenus sur les marchés des pays tiers.
La réussite exceptionnelle de l’UE dans ce secteur de l’agriculture est certainement pour une large part due au système français des “Appellations d’Origine Contrôlée” (AOC), généralisé au niveau européen par les “Vins de Qualité Produits dans une Région Déterminée” (VQPRD). Ce système est fondé sur la référence à un terroir bien délimité et repose sur un cahier des charges particulièrement contraignant pour les producteurs. Ainsi, le choix de cépages nobles (adaptés au terroir), la limitation des rendements de production à l’hectare (pour assurer la meilleure expression possible du terroir), le contrôle des modes de conduite (limitation voire interdiction pure et simple de l’irrigation et de la machine à vendanger) sont autant de facteurs qui limitent de façon drastique les producteurs sur les quantités produites et donc également sur les quantités commercialisées. L’objectif de telles contraintes de certification est néanmoins d’assurer au final un produit typique pour le consommateur, ce qui permet en retour d’obtenir des prix de vente élevés, grâce à une stratégie de différenciation et de création de niches de marché.
L’autre cas polaire de système de production et de commercialisation est celui que l’on observe aujourd’hui en grande partie dans les pays du “Nouveau Monde” que sont les États-Unis, l’Australie ou le Chili [1]. Il s’agit ici d’une forme plus industrialisée de la viticulture qui repose sur une signalisation simplifiée de la variété du produit offert aux consommateurs (avec le plus souvent la seule mention du cépage principalement utilisé dans l’élaboration du produit) et sur des marques privées, aisément identifiables en raison de la mise en marché de volumes importants, d’une notoriété basée sur ces volumes et sur la constance de qualité du produit final. Les investissements de promotion, souvent considérables, sont essentiellement associés à ces marques et l’efficacité des entreprises repose sur leur capacité à réaliser des économies d’échelle tout en répondant à une forte demande des consommateurs. À titre d’exemple, l’entreprise Gallo aux États-Unis dispose du plus gros budget publicitaire de la profession avec près de 30 millions de dollars investis chaque année (Bastien, 1997).
Bien entendu les deux stratégies ne sont pas totalement exclusives. Du reste, un certain nombre d’investisseurs ont cherché à adopter des stratégies de marques dans le cadre des AOC les moins contraignantes sur le plan quantitatif (par exemple dans le cas de l’AOC “Bordeaux” avec des marques comme Mouton-Cadet ou Malesan et dans le cas de l’AOC “Champagne” avec Cordon rouge ou Nicolas Feuillatte) ou dans le cadre de marques ombrelles couvrant plusieurs appellations (Dubœuf en Beaujolais) mais dont la réputation permet de signaler un niveau élevé de qualité de la gamme de produits [2]. Il reste néanmoins que les délimitations territoriales des AOC entraînent des restrictions de volumes sans commune mesure avec le développement quantitatif des marques de vins du Nouveau Monde. Il faut souligner par ailleurs que ce débat “AOC-marque” existe également au sein même des pays de l’Union Européenne et des pays du Nouveau Monde où l’on voit i) certains producteurs européens cherchant à s’affranchir du système des VQPRD pour développer des marqu es commerciales propres (Gaja en Piemont, Berlucchi en Franciacorta, Torres en Rioja,…) et ii) la mise en place dans la plupart des pays du Nouveau Monde de zones géographiques d’appellation d’origine (comme les “American Viticultural Areas” aux États-Unis ou les “Geographical Indications” australiennes) avec néanmoins des contraintes de production beaucoup moins drastiques que celles des AOC.
Dans ce contexte, cet article fournit une première formalisation des mécanismes économiques liés à l’adoption, ou non, d’une certification publique de qualité, basée sur le respect d’un processus amont de production [3]. La question de départ est alors d’évaluer les conditions pour lesquelles un investisseur privé peut avoir intérêt à adhérer à cette certification qui lui permet de bénéficier d’un certain niveau de réputation collective en échange d’une perte de flexibilité stratégique. Il s’agit en outre de mesurer les effets de cette certification sur le surplus des consommateurs.
Pour mener cette analyse, nous reprenons le cadre d’un modèle standard de différenciation verticale des produits en supposant qu’un producteur peut adhérer à une AOC s’il choisit de limiter sa production à un niveau exogène (et contraignant) pour bénéficier d’une certification de qualité minimale. A partir de là, il peut décider d’investir pour construire sa propre marque dans le cadre de l’AOC. Al’inverse, si le producteur choisit de ne pas adhérer à l’AOC, son produit ne bénéficie pas de cette reconnaissance d’une qualité minimale, aux yeux des consommateurs. Dans ce cas, une restriction volontaire de la quantité produite ne permet plus d’améliorer la qualité du produit. Nous montrons alors sous quelles conditions la stratégie de certification peut-être préférable à la création d’une marque purement privée, représentant un investissement direct sans contrainte de production.
Le modèle que nous proposons permet par ailleurs de mettre en évidence un certain nombre d’inefficacités économiques induites par la certification. Nous montrons tout d’abord que le système des AOC peut constituer un frein à l’innovation. Ce résultat ne découle pas de l’existence de contraintes de long terme sur le processus de production (choix inamovible des cépages, des méthodes de plantation ou de vinification) mais plutôt d’une réduction de l’incitation à investir des producteurs. Ainsi, un producteur peut être incité à se “reposer” sur la certification fournie par l’appellation et à sous-investir pour ne fournir au total qu’une qualité moindre aux consommateurs.
Par ailleurs, même lorsque la qualité offerte dans le cadre de l’AOC est supérieure à la qualité offerte dans le cadre de la stratégie de marque purement privée, cela ne veut pas dire que les consommateurs en seront effectivement bénéficiaires. En effet, les consommateurs effectuent un arbitrage qualité-prix et peuvent être amenés à préférer consommer un produit de qualité inférieure, à des prix plus faibles que ceux implicitement proposés par l’AOC. Nous montrons ainsi quelles peuvent être les limites d’un système de certification basé sur cette contrainte de production, dans la mesure ou seul le producteur peut en être bénéficiaire, et cela au détriment du consommateur.
La première partie présente le modèle de référence permettant de formaliser le choix de qualité des producteurs selon le système de production retenu. La deuxième partie étudie l’arbitrage d’un producteur entre les deux politiques de certification et de marque purement privée. La dernière partie conclut sur les extensions qui pourraient être développées dans un cadre plus général, pour confirmer ou infirmer les résultats obtenus.
 
Le modèle de référence
 
 
On considère un produit dont la qualité et la réputation peuvent être mesurées par un paramètre k ≥ 0, unidimensionnel [4]. Ce niveau k peut être atteint de deux façons différentes parun producteur :
  • une stratégie de marque purement privée où le producteur décide de ne pas limiter ex-ante sa production. Dans ce cas, le producteur ne bénéficie pas d’une réputation a priori, si bien qu’en l’absence d’investissement et de promotion du produit, son niveau de qualité est fixé au niveau minimal k 0=. 0 Pour parvenir au niveau de qualité k, il doit alors investir un montant fixe, noté F k k( )−0;
  • une stratégie de certification où le producteur peut limiter la quantité produite à un niveau K, fixé de façon exogène. Le producteur bénéficie alors d’une certification publique garantissant un niveau minimum de qualité k s 0= >. L’investissement 0 F k k( )− permet ensuite d’accéder au niveau de 0 qualité k.
La première stratégie correspond à la considération traditionnelle de la littérature de l’organisation industrielle sur la construction de la qualité (Motta, 1993 ; Lehmann-Grube, 1997). À l’instar de ces travaux, nous considérons une fonction F(.) continue, croissante et convexe en supposant ′ >F (.) 0 et ′′ >F (.) 0 et de telle sorte q ue ′ = ′′ =F F( ) ( )0 0 0. On note par ailleurs G (.) la fonction inverse de ′F en posant G F= ′ ( )1.
La stratégie de certification considère quant à elle que la limitation de la production au niveau K permet d’accéder au niveau de qualité s, si bien que comme le montre la figure 1 ci-dessous, les montants investis pourparvenirau niveau de qualité k sont plus faibles.
Graphique 1
gain de coût de production lié à la certification
IMGIMGgain de coût de production lié 
à la certification IMGIMF
Les deux courbes (1) et (2) représentées sur la figure 1 correspondent aux choix des deux technologies que peut adopter le producteur. Ainsi, quelle que soit la stratégie adoptée, les firmes peuvent réaliser des investissements pour améliorer leur qualité par rapport à leur qualité initiale (respectivement k =0 pour une stratégie de marque et k s= pour une stratégie de certification). Néanmoins, pour un niveau fixé de la qualité k, la stratégie de marque privée nécessite u n n iveau plus élevé d’investissements, la contrepartie étant que le producteur n’est pas limité dans la quantité commercialisée sur le marché. Concrètement, ces investissements peuvent représenter aussi bien des coûts d’innovation technologique, permettant d’améliorer objectivement la qualité du produit, que des coûts de promotion de la marque qui contribuent à améliorer l’image et la notoriété du produit. Dans ces deux cas de figures, les dépenses engagées sont le plus souvent indépendantes des quantités produites [5]. La prise en compte de ces coûts fixes nous permettra de mesurer l’intérêt à l’innovation des producteurs une fois qu’ils ont bénéficié d’un système de certification.
La demande des consommateurs est quant à elle une fonction croissante de la qualité k et décroissante du prix de vente unitaire, noté p. Formellement, nous reprenons la formulation originale de Mussa et Rosen (1978) pour laquelle les consommateurs se distinguent par un paramètre de goût θ qui exprime l’intensité des préférences d’un individu pour la qualité. Le paramètre unidimensionnel θ est distribué uniformément sur un intervalle [ , ]0 θ suiv ant une densité
Chaq ue consommateur peut consommer zéro ou une unité de bien. Le surplus S ( )θ que retire un individu de goût θ de l’achat au prix p du bien de qualité k, est donné par :
Un consommateur de typeθ achète effectivement le produit de qualité k si ( ) S θ ≥ 0. Ainsi, seuls les consommateurs situés dans l’intervalle
consommeront le produit et si M désigne le nombre de consommateurs, la demande totale Q est donnée par :
En inversant l’équation (2), il est également possible de co nsidérer q ue p our to ute q uan tité Q commercialisée du produit de qualité k, le prix à la consommation est déterminé par :
On obtient alors le surplus total des consommateurs en fonction de la qualité et de la quantité offerte sur le marché :
Comme on le voit, le surplus ( ) W k Q c, est bien une fonction croissante de la quantité offerte et de la qualité. La formulation simple fournie par (4) nous permet par la suite de comparer les effets induits du système de certification en montrant comment un tel système n’est pas nécessairement bénéfique aux consommateurs qui effectuent un arbitrage sur le rapport qualité-prix du produit offert.
 
Arbitrage “marque privée - certification”
 
 
La question de l’arbitrage entre la stratégie de marque privée et la stratégie de certification doit s’effectuer non seulement du point de vue des producteurs, mais également du point de vue de la puissance publique qui met en place la certification. Dans le cas de la stratégie de marque privée, le profit ( ) Ï€ k Q, d’un producteur adoptant une offre Q et une qualité k est donnée par :
En utilisant (3), on obtient alors une production optimale Qm indépendante de la qualité sélectionnée par le producteur :
La quantité Qm définit un prix de marché
En utilisant (5), on obtient ensuite la qualité km sélectionnée par le producteur :
avec :
Compte tenu des hypothèses de départ effectuées sur la fonction F (.), la qualité km est bien toujours définie pour tout α ≥ 0. Le profit optimal du producteur après sélection de la meilleure offre en termes de qualité et de quantité est donné par :
Le profit Ï€m est une fonction croissante du paramètre α, c’est-à-dire une fonction croissante de la taille M du marché et de la disponibilité maximale à payer θ des con sommateurs. Le su rplu s Wm d es consommateurs est quant à lui obtenu à l’aide de (4), (6) et (7) :
Considérons maintenant la possibilité pour le producteur d’adhérer au système de certification en limitant sa production au niveau K Qm < (i.e en considérant que K est fixé de telle sorte que la certification soit effectivement contraignante). Le profit du producteur est alors donné par :
Si le paramètre
définit le rapport de la contrainte de production sur la taille du marché
la fonction ( ) Ï€ k K, admet un maximum en k au niveau :
Puisque G (.) est une fonction croissante, on peut vérifier qu’alors k s k c m − < si bien que l’investissement effectué ex-post dans le cadre d’une adhésion au système d’AOC est toujours inférieur à celui réalisé dans le cadre d’une stratégiede marque.
Le profit obtenu par le producteur qui choisit le système de certification est obtenu par :
Le surplus Wc des consommateurs est obtenu à l’aide de (4) et (12) :
Wc est bien entendu une fonction croissante des paramètres s et z. Néanmoins, pour une certification (s, z) fixée, il n’est pas sûr que le niveau de surplus atteint pour les consommateurs soit supérieur à celui obtenu en l’absencede certification. La restriction de l’offre induite sur le marché par le système de certification nécessite un bilan qualité-quantité du point de vue des consommateurs. Pour illustrer le type de résultats que l’on peut obtenir, nous traitons ci-dessous l’exemple de coût fixe suivant :
Le paramètre n permet de mesurer l’intensité des coûts fixes (on sera amené à distinguer le cas n < 2 du cas n ≥ 2) [6]. Les graphiques 2a et 2b représentent alors les différentes configurations que l’on peut obtenir en fonction des paramètres de certification s et z et en se restreignant aux cas où la certification est effectivement contraignante en termes de quantité produite
et ne garantit pas d’emblée une qualité supérieure à celle de la stratégie de marque ( )s km <.
La courbe s z( ) délimite la frontière au-delà de 1 laquelle, en adoptant le système de certification, le producteur choisit une qualité supérieure à celle sélectionnée avec une marque privée. Ainsi, le système d’AOC qui, comme nous l’avons souligné plus haut, engendre un sous-investissement, peut dans certains cas conduire à une qualité finale plus faible. Néanmoins, comme on pouvait s’y attendre, moins les contraintes de la certification sont restrictives (s ou z grand) et plus celles-ci ont tendance à favoriser l’innovation en incitant au choix d’une qualité plus élevée. La courbe s z( ) délimite 2 quant à elle la frontière au delà de laquelle l’adoption du système de certification permet au producteur de réaliser un profit plus élevé que pour une marque privée (moins les contraintes de certification sont restrictives et plus le producteur a tendance à les adopter).
Dans le cas de coûts marginaux de la qualité élevés (graphique 2a), on a pour toute valeur du paramètre z, s z s z( ) ( )>. Ainsi, une amélioration du profit du 2 1 producteur par l’adhésion à l’AOC s’accompagne d’une amélioration de la qualité du produit proposé aux consommateurs (zones (A) et (B) du graphique 2a). Cependant, pour des valeurs plus faibles du niveau de coût marginal de la qualité (graphique 2b) on a s z s z( ) ( )< dès que la restriction de capacité 2 1 n’est pas trop importante (z z> $ sur le grapique 2b). Ainsi, dès que le producteur choisit librement le système de certification, il n’est pas sûr que l’investissement effectué ex-post permette d’obtenir une qualité supérieure à celle sélectionnée dans le cas d’une marque privée. En d’autres termes, l’AOC peut être un frein à l’innovation, non pas parce qu’elle interdit des pratiques innovantes [7] mais parce que le gain de réputation qu’elle apporte aux producteurs les incite à l’adopter et à réduire ensuite considérablement leur investissement. Ainsi, dans la zone (C) du graphique 2b, le producteur adopte le système AOC pour fournir une qualité plus faible sur le marché.
IMGIMGIMGIMF
Résultat 1
Le système de certification peut être un frein à l’innovation, lié aux sous-investissements des producteurs
Dans ces conditions où la qualité offerte peut, tout comme la quantité commercialisée, être inférieure à la stratégie de marque privée, le consommateur peut être particulièrement affecté par la mise en place de l’AOC. Il est donc nécessaire de déterminer la qualité minimale permettant de compenser l’effet de rareté organisé sur le marché. La courbe s z( ) 3 délimite cette frontière au delà de laquelle l’adoption du système de certification par le producteur améliore le surplus des consommateurs défini par (4), le niveau de qualité élevé compensant l’augmentation des prix. On vérifie que dans tous les cas, s z s z( ) ( )>, si bien qu ’il n ’y a pas 3 2 nécessairement une concordance d’intérêt entre le producteur et les consommateurs. Dans le cas où le producteur adopte le système de certification, celui-ci n’est pas systématiquement profitable au consommateur. Ainsi, pour les zones (C) et (D) du graphique 2b les producteurs obtiennent un meilleur profit avec la certification alors que les consommateurs ont un surplus inférieur à celui obtenu en cas de marque privée.
Résultat 2
Le système de certification peut être adopté par les producteurs tout en étant préjudiciable à l’intérêt des consommateurs
On remarque que dans le cadre de notre modèle, il n’existe pas de cas de figure où le consommateur est gagnant et le producteur perdant. Ce résultat illustre notamment le fait que le moteur d’un système de certification tel que celui des AOC est le plus souvent le fait de l’initiative privée des producteurs qui organisent une certaine rareté sur le marché. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la réglementation européenne, qui reconnaît la nécessité de mise en place des AOC et le droit des groupements de producteurs et interprofessions à réguler en partie les quantités mises en marché, se soucie de l’adéquation de ces comportements avec les règles de la politique de concurrence européenne (Giraud-Héraud et alii, 1998).
Par ailleurs, la question supplémentaire qui pourrait être analysée par ce type de modélisation est celle du choix du couple (z, s) de certification. Si nous avons effectué ici une analy se exhaustiv e d es co mp ortements du producteu r p our tout
il est clair que concrètement, l’arbitrage pour l’organisme public chargé de la certification peut se situer le long d’une courbe s z( ) décroissante. Celle-ci spécifierait un arbitrage entre d’un côté, de fortes contraintes de production (z faible), synonyme d’une certification élevée (s fort), et, de l’autre, une faible contrainte de certification (z fort), synonyme d’une faible certification (s faible). Il va sans dire que cette étude devrait être menée au cas par cas pour évaluer l’intérêt du consommateur dans le choix de la politique idéale sur un arbitrage qualité-quantité. Dans le cadre théorique que nous avons spécifié ici, on peut néanmoins vérifier facilement que le résultat obtenu dépendrait de façon cruciale de la forme fonctionnelle retenue pour la courbe s z( ) ainsi que de la forme fonctionnelle des coûts de production. Par exemple, si l’on retient la formulation (15) avec une forme s z zx ( ) = alors le surplus des consommateurs défini par (14) peut être aussi bien strictement décroissant en z (si x ≥ 3) que strictement croissant (si x ≤ 2 ). Néanmoins la simulation qui pourrait être effectuée sur un cas concret (avec une estimation des paramètres du modèle) pourrait fournir des enseignements explicites sur le plan de la décision publique.
 
Conclusion : les extensions du modèle
 
 
En agriculture, dans le secteur viticole en particulier, le mode de spécification de la qualité du produit reste encore très partagé entre une signalisation liée à l’origine et une signalisation liée à la constitution de marques commerciales. Ces deux systèmes s’affrontent aujou rd’hui s ur les march és internationaux et constituent un enjeu essentiel à la fois pour le secteur productif (du viticulteur au distributeur) et pour les États, du point de vue des orientations de politique publique en matière viticole. Les enjeux de reconnaissance ou non des AOC et des orientations de l’OIV (Office International de la Vigne et du Vin) par l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) sont là pour en attester [8].
Pour analyser ces enjeux, notre article a permis de proposer une première formalisation de l’arbitrage économique “AOC versus Marque” qui se pose du poin t de vu e des producteu rs et des consommateurs [9]. Nous avons voulu attirer l’attention sur la perte de flexibilité que peut entraîner un système de certification pour les producteurs et qui peut se retourner contre l’intérêt des consommateurs. Toutefois, il va de soi que cette première analyse théorique ne saurait suffire pour bien juger de façon exhaustive du bien fondé de la mise en place des appellations d’origine. Deux questions principales devront être étudiées pour obtenir des résultats plus généraux.
L’hypothèse effectuée sur les coûts de production
Notre modèle néglige les coûts de court terme, c’est-à-dire les coûts variables, fonction de la quantité produite. Même si la part de coûts fixes par rapport aux coûts variables dans le processus d’amélioration de la qualité n’est pas toujours facile à évaluer, il semble que l’exigence d’un système de certification peut conduire à des coûts marginaux plus élevés que dans le cas d’une marque privée et pénaliser les producteurs. Les travaux effectués sur les coûts de court terme (voir en particulier Laporte et Pichery, 1996) ont tendance à confirmer ce point de vue [10].
La non prise en compte de la concurrence dans la modélisation
Les résultats que l’on peut attendre d’une analyse de la concurrence seraient liés à l’incitation à la différenciation des produits et, dans ce cas, il n’est pas dit que le choix d’une certification par une restriction de l’offre ne puisse pas devenir plus facilement profitable, à la fois d’un point de vue privé et d’un point de vue public. Il serait pour cela nécessaire d’effectuer une évaluation de la segmentation du marché qui résulterait d’une certification de la qualité produite par une partie des producteurs.
Il faut noter que cette dernière question est primordiale dans le contexte actuel de l’économie internationale viticole où l’on observe un émiettement des parts de marché de la production française des vins d’AOC, au profit des pays du Nouveau Monde. L’arrivée en puissance de ces pays sur les marchés européens peut avoir pour effet de modifier les réglementations publiques en matière viticole. En France, le débat est aujourd’hui largement engagé (voir le rapport récent du Sénat, 2002) avec en substance une réflexion sur le développement des marques commerciales et sur le renforcement ou au contraire l’assouplissement des règles d’AOC. Ainsi, l’arbitrage économique entre un niveau élevé de certification en échange de fortes contraintes de capacité et un niveau plus faible de certification en échange d’un assouplissement des règles de production reste à effectuer et pourrait être analysé par ce type de modélisation.
 
Annexe
 
 
En utilisant les formules (7) et (12), on vérifie que la qualité obtenue par le système de certification est supérieure à la qualité de marque privée ( ) k k c m > si et seulement si ( ) s s z>1, avec :
En effectuant le changement de variable ( ) x z z= −1 où x est une fonction croissante de z de
sur
on a ( ) ( ) ( ) s x G G x 1 4= −α α avec ( ) ( ) s x G x 1 4 4'= − α α.
' Comme G(.) est une fonction croissante (puisque G(.) est la fonction inverse d’une fonction croissante), on a pour tout
et donc s1 (. ) est décroissante.
En utilisant les formules (9) et (13), on montre que le profit obtenu par le système de certification est supérieur au profit de marque privée ( ) Ï€ Ï€ c m > si et seulement si ( ) s s z>2 avec :
On a
et
De plus, la fonction s2 (. ) peut s’écrire à l’aide de la variable ( ) x z z= −1 sous la forme :
Montrons que ( ) s x 2 est également une fonction décroissante en x. En dérivant ( ) s x 2 par rapport à x, on obtient:
On a alors ( ) s x 2 0< si et seulement si pour tout
' Comme F G[ (. )] est croissante (comme composée de fonctions croissantes) et que ( ) F G[ ]0 0=, il suffit de démontrer que ( ) ψ α > 0. Pour cela, on vérifie que ψ(.) est croissante (puisque ψ α α'( ) ( )= >G 0 et que ψ(0) = 0, ce qui permet de conclure.
En utilisant les formules (10) et (14), on montre que le surplus des consommateurs obtenu par le système de certification est supérieur au surplus des consommateurs avec une marque privée ( ) W W c m > si et seulement si ( ) s s z>3, avec :
La fonction ( ) s z 3 est décroissante en z, comme somme de deux fonctions décroissantes et l’on a
Mo ntro ns ma int ena nt que po ur t out
( ) ( ) ( ) { } s z Max s z s z 3 1 2 >;. On a to ut d’a bord
puisque
De plus ,
O n a
p uisq ue
et
puisque [ ] F G(. ) est croissante et que
Ainsi ( ) ( ) s z s z 3 2 >.
En revanche, il n’existe pas de comparaison directe entre ( ) s z 2 et ( ) s z 1. Ai nsi, en repren ant le pa ram ètre
on a ( ) ( ) s x s x 2 1 ≥ si et seulement si :
On peut vérifier que la condition ( ) Ï• x ≥ 0 n’est pas systématiquement vérifiée en retenant une forme particulière pour la fonction de coût F (. ) :
Dans ce cas, la fonction G(. ) est définie par :
O n ob ti ent alo rs q ue ( ) Ï• x est d u mê me sig ne ( ) ( ) ( ) Γn x x x n n n = − + − − 4 4 1 1 1 [ ]. ( ) Γn x est telle que ( ) Γn 0 0> et
De plus, ( ) Γn x admet un minimum global en
avec ( ) Γn x ≤ 0. Si n ≥ 2, alors
si bien q ue pou r to ut
et do nc p our t ou t
Par contre, si n < 2, alors ( ) Γn x < 0 et donc il existe
tel que pour ( ) x x x n > <$, Γ 0. Dans ce cas, il existe
tel que s(z). ( ) ( ) s z s z 2 1 > si et seulement si z z< $
 
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NOTES
 
[(*)]INRA/LORIA et Laboratoire d’Econométrie de l’Ecole Polytechnique. E-mail : cclaire. chambolle@ polytechnique. fr
[(**)] INRA/LORIA et Laboratoire d’Econométrie de l’Ecole Polytechnique. E-mail : ggiraude@ poly. polytechnique. fr
[(1)]On trouvera un dossier de presse complet sur l’influence de l’émergence des pays du Nouveau Monde dans The Economist (1999). Voir également Anderson (2001) pour une étude spécifique du cas australien.
[(2)]Sur ce point, on trouvera dans Anderson (2002) un exposé récent d’un grand nombre de travaux, sur le plan empirique et théorique.
[(3)]Nous ne traitons pas ici de l’aspect informationnel de la certification (sur ce sujet, on pourra se reporter à Marette et alii, 1999; Linnemer et Perrot, 2000; Ibanez et Stenger, 2000).
[(4)]Tout au long de l’article, nous traitons de façon similaire les notions de “qualité objective” et de “réputation” en employant le terme générique de “qualité”, vu sous l’angle économique de l’amélioration de la propension à payer des consommateurs.
[(5)]À la différence de l’autre forme de prise en compte des coûts de la qualité dans les modèles de différenciation verticale, à savoir les coûts variables (voir par exemple Motta, 1993, pour une comparaison de ces deux types de formalisation).
[(6)]Le cas n=2, traditionnellement traité dans les modèles de différenciation verticale, ne permet pas de mettre en évidence l’ensemble des résultats que l’on peut obtenir par rapport à notre problématique.
[(7)]L’un des griefs traditionnellement adressés au système d’AOC est que le respect du cahier des charges sur les choix de cépage et les modes de culture (voire, dans certains cas, le processus de vinification) peut être préjudiciable aux possibilités d’amélioration des vins sur le plan technologique.
[(8)]Dans le cadre des négociations multilatérales, les conceptions de l’OIV, axées sur le système d’AOC, s’opposent à la normalisation généraliste du codex alimentarius où l’on ne se soucie que de la santé humaine pour définir et accepter le produit “vin”. La reconnaissance des AOC comme certification internationale de qualité dans ce secteur n’est donc pas encore acquise (voir sur ce point Hanin et alii, 2000).
[(9)]Bien entendu, les applications de notre modèle ne se limitent pas au secteur viticole et concernent un grand nombre de secteurs en agriculture pour lesquels le contrôle de l’offre est une condition nécessaire à la certification de la qualité (AOC, labels de qualité, labels environnementaux,…). Sur ce plan, Valceschini et Mazé, 2000, soulignent qu’il est important d’effectuer une distinction entre une dénomination d’origine et une marque régionale. Cette dernière stratégie de différenciation est moins restrictive sur les conditions de production. Par ailleurs, l’évolution des régions européennes vers des pratiques d’agriculture raisonnée a là encore pour effet de limiter l’offre pour accéder à la certification.
[(10)]Sur le long terme, cet effet est d’autant plus difficile à mesurer que les marques privées sont le plus souvent le fait de négociants qui se contentent d’acheter le raisin sur les marchés intermédiaires (le coût marginal de production étant alors étroitement lié au prix du raisin et non à la conduite du vignoble).
[(11)]Il suffirait pour cela de considérer une fonction s(z) décroissante, liant la capacité de production à la certification et d’effectuer le choix d’économie publique le long de cette courbe.
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