2003
Économie et Prévision
La distribution des incitations financières au travail en France : l’évaluation du modèle Myriade
François Legendre
[(*)]
Jean-Paul Lorgnet
[(**)]
Florence Thibault
[(***)]
L’objet de ce travail est de proposer une nouvelle évaluation de la distribution des gains financiers au travail, conduite à
l’aide du modèle de micro-simulation Myriade. Cette évaluation, pour les actifs non occupés, repose sur une procédure
d’imputation de leurs conditions d’emploi en considérant leurs caractéristiques (âge, genre, nationalité, niveau de
diplôme...). Il s’agit ainsi de pallier l’arbitraire qui consisterait à leur affecter, par exemple, un revenu d’activité de l’ordre
de la moitié d’un Smic pour simuler la transition chômage/emploi. Nous sommes alors en mesure de mieux repérer les
causes, pour certaines populations, de la modicité des gains financiers du retour à l’emploi : d’une part des rémunérations
peu attractives et, d’autre part, le jeu du système socio-fiscal. Mots-clés :
micro-simulation, redistribution, incitations au travail, retour à l’emploi.
This paper describes a new evaluation of the distribution of financial incentives to work using the Myriade
microsimulation model. The evaluation assigns employment conditions to unemployed members of the labour force
based on characteristics such as age, sex, nationality, qualifications, etc. The aim is to remedy the arbitrary element
introduced by assigning them, for example, earned income at half the minimum wage in order to model the return to
work. This enables us to better identify the factors, notably low pay and the effects of tax and benefit transfers, which
make the financial incentives for returning to work so weak for certain populations. Keywords :
microsimulation, redistribution, work incentives, return to work .
Nous remercions la Direction des statistiques, des études et de la recherche de la Caisse nationale des Allocations familiales – et plus
particulièrement A. Jacquot – pour avoir permis le développement du modèle Myriade. Merci aussi à R. Mahieu pour sa lecture
critique des deux premières versions de ce travail. Merci enfin aux deux rapporteurs anonymes d’Économie et Prévision pour leurs
précieuses remarques. La Caisse nationale des Allocations familiales, le CNRS et les Universités Paris-XII et Paris-XIII ne sont pas
engagés par les jugements et opinions qui sont exprimés dans cette étude.
L’objet de ce travail est de proposer une nouvelle évaluation de la distribution des gains financiers au
travail, conduite à l’aide du modèle de micro-simulation Myriade. Cette évaluation, pour les actifs non
occupés, repose sur une procédure d’imputation de leurs conditions d’emploi en considérant leurs
caractéristiques (âge, genre, nationalité, niveau de diplôme...). Il s’agit ainsi de pallier l’arbitraire qui
consisterait à leur affecter, par exemple, un revenu d’activité de l’ordre de la moitié d’un Smic pour
simuler la transition chômage/emploi. Nous sommes alors en mesure de mieux repérer les causes, pour
certaines populations, de la modicité des gains financiers du retour à l’emploi : d’une part des
rémunérations peu attractives et, d’autre part, le jeu du système socio-fiscal.
Un des obstacles au retour du plein emploi en France
pourrait être constitué par la modicité des incitations
financières au travail. L’objet de cette étude est de
proposer, à l’aide du modèle de micro-simulation
Myriade développé à la Caisse nationale des
Allocations familiales, une nouvelle évaluation de la
distribution des gains financiers au travail. Il est
motivé par trois raisons principales.
Tout d’abord, nous voulons caractériser de façon
synthétique et générale les incitations financières au
travail telles qu’elles s’exercent en France. Les
analyses habituellement réalisées souffrent, nous
semble-t-il, de quelques insuffisances. Celles qui
sont menées à partir de cas types, même si elles
apportent de la connaissance sur les mécanismes à
l’œuvre, ne peuvent pas rendre compte de la
distribution effective des incitations financières.
Celles qui s’appuient surdes données réelles, comme
par exemple l’étude de Laroque et Salanié (1999)
réalisée à partir de l’Enquête emploi de l’Insee, ne
modélisent qu’imparfaitement l’ensemble du
système des prélèvements obligatoires et des
transferts sociaux, du fait des lacunes des données
utilisées. D’une part, l’information relative aux
revenus repose sur la déclaration spontanée de
l’individu enquêté. D’autre part, plusieurs
catégories de revenu ne sont pas renseignées comme
les indemnités journalières d’assurance chômage,
les retraites, les revenus des indépendants, les
pensions alimentaires, les revenus du capital...
Ensuite, nous voulons mettre à profit le modèle de
micro-simulation Myriade, dont la version statique a
été dernièrement achevée. Certes, le modèle, dans
cette version, n’est que “ comptable ” : il n’intègre
pas de comportements et se contente de retracer
l’enchevêtrement des prélèvements et transferts qui
caractérise le système socio-fiscal français. Pour
autant, Myriade dispose de deux atouts. D’un côté, il
s’appuie sur l’Enquête revenus fiscaux (Insee - DGI)
qui s’avère constituer une source particulièrement
riche à la fois sur l’ensemble des revenus imposables
des actifs mais aussi sur leurs conditions d’emploi.
De l’autre côté, le modèle retrace le passage des
revenus des individus au revenu disponible de la
famille en reconstruisant systématiquement l’unité
adéquate pour calculer les prélèvements obligatoires
ou les transferts (foyer fiscal, ménage, famille,...).
Enfin, nous voulons documenter le débat sur les
causes du chômage en France. Une explication
fréquemment avancée est la suivante : le chômage
trouverait son origine dans des chocs de demande
défavorables mais son maintien à un niveau élevé
résulterait de la présence de “ trappes à chômage ”,
les offreurs de travail au chômage n’étant que (trop)
modérément incités à retrouver un emploi. Cette
explication a l’avantage de rendre compte de
l’évolution du chômage et de sa persistance. La
pertinence de cette explication serait cependant
amoindrie s’il apparaît que la modicité des gains du
retour à l’emploi ne constitue pas une règle.
Trop souvent, les évaluations des incitations au
travail sont réalisées en supposant, de façon
arbitraire, que les chômeurs reprennent un travail,
soit à mi-temps, soit à temps complet, pour une
rémunération horaire typiquement égale au
Smic (par exemple, Conseil supérieur de l’emploi,
des revenus et des coûts, 1997). Cependant, un
certain nombre de travaux – comme Gurgand et
Margolis (2001) – montrent que la distribution des
salaires obtenus par les chômeurs – àcaractéristiques
individuelles données – semble ne pas souffrir d’un
biais de sélection. Ce résultat nous conduit à estimer
dans Myriade les conditions potentielles de travail
des individus non occupés au moyen d’une
procédure d’imputation relativement simple.
L’étude comporte deux parties. Dans la première,
nous passons en revue les aspects théoriques et
méthodologiques de l’exercice. Dans la seconde
partie, nous présentons nos estimations des
incitations financières au travail : d’abord celles
relatives aux actifs occupés, puis celles relatives à
l’ensemble des actifs.
Aspects théoriques et méthodologiques
Dans cette première partie de l’étude, nous
développons rapidement quelques repères destinés à
cadrer notre exercice. Nous rappelons, dans un
premier point, l’argumentaire qui conduit à vouloir
estimer la distribution des taux marginaux de
prélèvements nets supportés par les actifs; dans un
deuxième point, nous examinons les fondements
théoriques du lien entre les gains financiers du retour
à l’emploi et l’incitation au travail. Le troisième
point est consacré à une rapide présentation du
modèle de micro-simulation Myriade ; dans un
dernier point, nous présentons la méthode
développée pour évaluer les gains financiers au
travail en France.
Deux systèmes stylisés de redistribution
Les théories économiques de la justice sociale, dans
leur version la plus sommaire, pourraient s’accorder
sur la mise en place du système de redistribution
porté à gauche sur la figure 1 : afin de réduire les
inégalités, ce système prévoit de “prendre aux plus
riches” pour “donner aux plus pauvres” (cf. le
graphique en haut à gauche). Un tel système peut être
mis en place au moyen de deux instruments : un
impôt progressif supporté par les “ plus riches ” et un
transfert social sous condition de ressources destiné
exclusivement aux “plus pauvres”. Nous ne
discutons que d’un “ pur ” système de redistribution :
ici, les prélèvements destinés à financer la
production des biens publics ou semi-publics ne sont
pas pris en compte.
Un tel système de redistribution a cependant
l’inconvénient majeur d’engendrer des taux
d’imposition marginaux en forme de “U” : les
individus situés aux deux extrémités de l’échelle des
revenus primaires supportent des taux marginaux
très élevés (cf. le graphique en bas à gauche). Il en
résulte a priori de fortes inefficacités économiques :
les individus les “ plus riches ” peuvent être tentés de
réduireleuroffre de travail, au détriment de la société
dans son ensemble (car l’on peut supposer que ces
individus disposent d’une productivité individuelle
élevée et que leur contribution à la création des
richesses n’est donc pas négligeable); les individus
les “plus pauvres ” ne sont pas nécessairement incités
à améliorer, par eux-mêmes, leur situation puisque
leurs efforts ne sont que modérément récompensés.
On parle de “ trappes ” pour caractériser ces états
dans lesquels les individus ne sont pas conduits à
accroître leur participation effective sur le marché du
travail.
Ce premier système de redistribution est à l’origine
d’effets de seuil, puisque ses instruments sont ciblés
sur des populations particulières. C’est en partie ce
que l’on observe en France : les minima sociaux sont
nombreux, destinés chacun à des populations
spécifiques, certaines prestations familiales sont
sous condition de ressources et l’on reproche
fréquemment à l’Impôt sur le revenu sa (trop) forte
progressivité. Aussi ce premier système
présenterait-il certains des traits de l’existant en
France, décrits par exemple par Bourguignon et
Chiappori (1998). La courbe de la redistribution est
en forme de “S” aplati. D’un côté, l’existence des
minima sociaux et des prestations sous condition de
ressources garantit un revenu disponible plancher.
Les mécanismes différentiels qui caractérisent le
fonctionnement des minima sociaux expliquent que
cette courbe soit presque horizontale pour les
premiers centiles de revenu primaire. De l’autre côté,
la progressivité du système des prélèvements
obligatoires explique l’aplanissement de la courbe
pour les plus hauts revenus primaires.
C’est l’objet de la théorie de la taxation optimale que
de rechercher un compromis entre la justice sociale
et l’efficacité économique, ces deux derniers termes
constituant donc les alternatives d’un dilemme.
D’autres arguments, toutefois, peuvent être
mobilisés pour plaider pour une redistribution
d’ampleur plus limitée : par exemple, le fait que le
revenu primaire ne constitue pas un bon indicateur
des inégalités ou encore qu’un revenu primaire élevé
n’est que la contrepartie d’efforts antérieurs
consentis par les individus. Enfin, des taux
marginaux élevés au bas de l’échelle des capacités
productives pourraient être justifiés sans même
réellement invoquer le dilemme équité/efficacité.
Bourguignon et Bureau (1999) font, par exemple,
valoir :
“Il est socialement peu efficace qu’un individu dont
la productivité est faible travaille beaucoup pour
gagner sa vie. Mieux vaut lui garantir un revenu
minimum en taxant le revenu de ceux qui sont le plus
privilégiés”.
Figures 1
deux systèmes stylisés de redistribution
Il ne nous semble cependant guère acceptable de
légitimer de la sorte que les individus les moins
productifs soient ainsi victimes d’une exclusion
économique et sociale (voir aussi Bourguignon,
2001).
L’objet de ce travail n’est cependant pas d’exposer
les développements des théories économiques de la
justice sociale ou de la taxation optimale. Ce qu’il
importe de retenir, nous semble-t-il, c’est qu’au
système de redistribution “ à taux marginaux en U ”,
on peut opposer le système “à taux marginaux plats ”,
porté à droite sur la figure 1 . Dans ce dernier
système, la redistribution est mise en œuvre par un
mécanisme d’impôt négatif : chaque individu (ou
chaque ménage) reçoit un montant de transfert
forfaitaire; il est ensuite imposé à taux constant sur la
totalité de ses ressources – ses revenus et le transfert
initial. En bas de la distribution des revenus
primaires, le montant du transfert est supérieur à
celui de l’impôt calculé de sorte que l’impôt net est
négatif. Au-delà du niveau de revenu primaire qui
annule tout transfert net, le mécanisme traditionnel
de l’impôt fonctionne. Par rapport au premier
système, on voit que ce dernier a l’inconvénient de
faire supporter un taux marginal élevé aux titulaires
de revenus primaires intermédiaires. Il organise des
transferts dont l’ampleur totale est plus importante
que dans le système “à taux marginaux en U” : en
d’autres termes, le taux de prélèvements obligatoires
y est plus élevé.
Le système socio-fiscal en France est notamment
caractérisé par l’enchevêtrement d’un très grand
nombre de prélèvements et de transferts. Certains
ont pour assiette les revenus individuels, comme les
prélèvements sociaux ; d’autres sont conditionnés
par des ressources consolidées au niveau de la
famille (comme les prestations familiales), au
niveau du foyer fiscal (l’Impôt sur le revenu) ou
encore au niveau du ménage (la Taxe d’habitation).
Le périmètre de la famille n’est pas constant : un
enfant compté à charge pour le Revenu minimum
d’insertion n’est pas nécessairement compté à
charge pour, par exemple, les Allocations familiales.
Le fonctionnement de ce système peut être
appréhendé au travers de cas types où le revenu
disponible des familles est calculé, pour différentes
valeurs du revenu primaire et différentes
configurations familiales. Cette approche permet de
repérer les facteurs qui expliquent les taux
marginaux élevés comme la partie différentielle des
minima sociaux et de certaines prestations
familiales, le dispositif d’allègement de charges
patronales sur les bas salaires, la partie dégressive de
la Prime pour l’emploi ou le système de la décote de
l’Impôt sur le revenu. Elle ne permet pas en revanche
d’estimer la distribution des taux marginaux
effectifs, tels qu’ils sont réellement supportés par les
actifs en France.
C’est la raison pour laquelle nous avons recours au
modèle de micro-simulation Myriade pour proposer
une telle évaluation de la distribution des incitations
financières au travail.
Incitation au travail et gains financiers du retour à
l’emploi
Il est habituel de postuler une relation forte et
univoque entre, d’une part, les gains financiers du
retour à l’emploi et, d’autre part, l’incitation au
travail. Aussi le chômage pourrait-il provenir de ce
que le “ travail ne paie pas ”. Le système socio-fiscal
est ici mis en cause puisqu’il ne délivrerait pas les
incitations suffisantes pour pleinement encourager
les chômeurs à reprendre un emploi. Dans cette
sous-partie, nous utilisons la théorie économique
standard pour mieux caractériser cette relation entre
ces gains financiers et cette incitation au travail.
Nous étalonnons un modèle très simple pour voir s’il
est possible d’obtenir un lien fort entre ces deux
grandeurs ; nous discutons ensuite des facteurs qui
affecteraient ce lien.
La présentation du modèle standard d’arbitrage
consommation-loisir
La théorie microéconomique standard, pour
expliquer les décisions individuelles d’activité,
utilise un modèle très simple, le modèle du
consommateur - travailleur rationnel où ce dernier
valorise subjectivement l’utilité, d’une part, de la
consommation qu’il peut obtenir et, d’autre part, du
temps de loisir dont il peut disposer. Le temps de
loisir correspond au temps total disponible de
l’individu diminué du temps “ physiologique ” (par
exemple, le temps de sommeil) et du temps d’activité
professionnelle. La fonction d’utilité spécifie
l’arbitrage que le consommateur-travailleur peut
réaliser entre la consommation, notée C, et le loisir,
noté T :
Nous envisagons maintenant deux situations. La
première est une situation de chômage : l’individu
dispose d’un certain revenu, noté R, soit un
minimum social, soit une indemnisation du régime
d’assurance chômage ; il bénéficie d’un temps de
loisir, noté L, égal au temps total dont il dispose a
priori. La seconde situation est une situation
d’activité, résumée par les deux caractéristiques
suivantes : un taux de rémunération nette horairenoté W et une durée d’activité notée L. Pour faire
simple, nous ne prenons pas en compte le fait que
l’activité puisse occasionner des coûts, parfois
élevés pour les actifs qui ont en charge de jeunes
enfants. L es deux s ituatio ns apportent,
respectivement, un niveau d’utilité u et u :
Habituellement, la fonction d’utilité n’est utilisée
que pour comparer différentes situations ; elle ne
permet pas de réellement mesurer un niveau
d’utilité. Nous normalisons la fonction d’utilité u(.,.)
de sorte qu’elle soit homogène de degré 1 par rapport
à ses deux arguments – ainsi, une augmentation
conjointe de 1 % de C et de T conduirait à une
augmentation de 1 % de u, le niveau d’utilité. En
adoptant une telle conception de l’utilité – une
conception cardinale –, l’incitation au travail se
définit assez naturellement comme le surcroît relatif
d’utilité qu’apporte la transition de la première à la
seconde situation. Soit, en notant I l’incitation au
travail :
Les gains financiers du retour à l’emploi, notés G,
sont définis, sans ambiguïté, comme suit :
puisque WL est égal aux revenus d’activité et R aux
revenus de la situation de chômage ; le termeWL R − correspond do nc au surcroît de
consommation que permet le retour à l’emploi.
Le lien entre l’incitation au travail et les gains
financiers du retour à l’emploi
Peut-on, à partir de ces prémisses, dégager une
relation forte entre I et G ? Nous mobilisons en
premier lieu une fonction d’utilité très simple, de
type Cobb-Douglas, qui postule une élasticité de
substitution entre la consommation et le loisir égale
à 1. Cette fonction s’écrit
oùα mesure, en quelquesorte, le poids que l’individu
accorde à la consommation (et, respectivement,1− α
le poids accordé au loisir). Dans ce cas, il est possible
d’obtenir une relation explicite entre les gains du
retour à l’emploi et l’incitation au travail :
L’incitation au travail n’apparaît pas a priori comme
croissante en fonction des gains financiers du retour
à l’emploi. Le terme ( )1+Gα représente les gains de
l’accès accru à la consommation ; il contribue
positivement à l’incitation au travail. Par contre, le
terme [ ( ) / ]1 11 − +− G R WLα, qui représente la perte
relative en temps de loisir que l’individu supporte,
vient amoindrir l’incitation. Il est donc nécessaire
d’étalonner le modèle pour poursuivre
l’investigation.
Nous prenons des chiffres mensuels qui ont
l’avantage d’être démonstratifs. Nous retenons, pour
le temps total L, 200 heures par mois en supposant
qu’il est possible de travailler au maximum 50 heures
par semaine en prenant seulement 5 semaines par an
de congés (200 ≈ 50⋅ (52-5)/12). Pour la
rémunération horaire W, nous prenons 6 euros de
l’heure – sensiblement le Smic horaire net. Nous
nous calons sur le montant du Revenu minimum
d’insertion pour donner une valeur à R, soit 350
euros (pour une personne seule, net du forfait
logement). Il reste à donner une valeur à α; nous
calibrons le modèle de sorte que l’offre de travail qui
résulterait du libre choix du consommateurtravailleur soit égale à 130 heures, soit une durée
annuelle du travail de 1 560 heures – grosso modo la
durée observée en moyenne en France (y compris les
salariés à temps partiel). Avec la forme retenue pour
la fonction d’utilité, on montre que le paramètre α
est simplement égal à 130/2 00=0,65 : le
consommateur-travailleur accorde un poids
relativement plus élevé à la consommation qu’au
loisir quant à la façon dont il valorise les deux
facteurs d’utilité.
Sur le graphique 2, la relation précédente est portée
(courbe repérée par la mention σ = 1), obtenue avec
les valeurs des paramètres précédemment discutées.
Sur l’axe des abscisses, à chaque valeur des gains
financiers, une durée mensuelle d’emploi doit être
mise en correspondance. Des gains financiers nuls
correspondent ainsi à la situation d’un chômeur qui
reprendrait un emploi rémunéré au niveau du Smic
horaire pour 60 heures environ par mois. Un emploi
rémunéré au Smic à mi-temps permet des gains
financiers de l’ordre de 40 %. Enfin, le retour à
l’emploi procure un salaire égal à deux fois le
montant de R pour une durée du travail égale à 120
heures par mois environ. Il en ressort les deux
constats suivants :
- les gains financiers doivent être égaux au moins
à 25 % pour délivrer une incitation positive au
travail;
- l’incitation au travail présente un lien plutôt lâche
avec les gains financiers : des gains accrus de 100 %
ne conduisent qu’à une incitation au travail de
l’ordre de 15 %.
Figure 2
incitation au travail en fonction des gains
financiers du retour à l’emploi (pour une
rémunération horaire égale au Smic et pour un temps
total disponible égal à 200 heures par mois) pour
différentes valeurs de l’élasticité de substitution,
noté σ, entre la consommation et le loisir
Ces résultats proviennent de ce que, d’une part, le
bénéfice appo rté par l’accès accru à la
consommation est en partie neutralisé par la baisse
du temps de loisir et, d’autre part, que la forme
retenue pour la fonction d’utilité autorise de grandes
possibilités de compensation entre la consommation
et le loisir. Le chômeur n’est finalement pas dans une
situation trop défavorable puisqu’il bénéficie d’un
temps de loisir important qui contrebalance la
faiblesse de sa consommation. En d’autres termes, le
niveau d’utilité d’un chômeurest relativement élevé.
La robustesse du lien entre l’incitation au travail et les
gains financiers du retour à l’emploi
Par ailleurs, les graphiques portés sur la figure 3
montrent que la relation est relativement instable
puisqu’elle dépend fortement de la valeur des
paramètres du modèle. Ainsi, quand le modèle est
étalonné pour un temps total disponible plus faible,
la relation est cette fois-ci beaucoup plus nette.
D’une part, cela revient à réévaluer, à la baisse, le
temps de loisir dont les chômeurs disposent en
considérant, soit qu’il est amputé du temps consacré
à la recherche d’un emploi, soit qu’il n’est pas
valorisé par l’individu comme du “vrai” temps de
loisir. D’autre part, comme le modèle est réétalonné,
le paramètre α est une fonction décroissante de ce
temps total disponible. Quand ce dernier diminue, le
poids accordé dans la fonction d’utilité à la
consommation augmente : l’incitation au travail
dépend alors plus étroitement des gains financiers.
De même, la rémunération horaire qui serait offerte
par l’employeur constitue un facteur important des
décisions de reprise d’emploi. On voit, par exemple,
que le passage d’une rémunération horaire de 6 euros
à 9 euros (soit une hausse de 50 %) conduit, pour un
même gain financier, à doubler voire à tripler dans
certains cas, l’incitation au travail. Notons toutefois
que le graphique peut induire en erreur puisque les
mêmes gains financiers sont obtenus pour des durées
d’activité différentes quand les rémunérations
horaires varient. Notons également qu’un
raisonnement analogue pourrait être conduit en
faisant varier la valeur de R. Cependant, pour
constituer un véritable revenu de remplacement, ce
dernier doit prendre une valeur minimale crédible.
Au-delà de cette valeur, un même gain financier
conduira à une incitation au travail d’autant plus
forte que R est faible.
Figure 3
incitation au travail en fonction des gains financiers du retour à l’emploi (pour une élasticité
de substitution égale à 1 entre la consommation et le loisir)...
Enfin, il nous faut évaluer la robustesse du lien
incitation au travail / gains financiers par rapport à la
forme retenue pour la fonction d’utilité. Nous nous
contentons d’une forme à élasticité de substitution
constante entre la consommation et le loisir qui
s’écrit comme suit :
où σ est la valeur de cette élasticité de substitution.
Le paramètre β est fixé à 1 ; il s’agit d’une simple
condition de normalisation. Comme précédemment,
pour donner une valeur à α, nous calibrons le modèle
de sorte que l’offre de travail optimale soit égale
à 130 heures par mois. La relation entre les gains
financiers et l’incitation au travail s’avère très
sensible à la valeur prise par l’élasticité de
substitution.
Quand cette élasticité est faible (voir la courbe
repérée par la mention σ =0,5 sur la figure 2), nous
obtenons un lien fort entre ces deux grandeurs. La
consommation et le loisir ne sont, dans cette
configuration, que modérément substituables,
traduisant en cela la proposition selon laquelle “ il ne
sert à rien de bénéficier d’un temps de loisir
important si l’on ne dispose pas en même temps de
l’argent nécessaire pour accéder aux activités
récréatives désirées”. Il est toutefois difficile
d’admettre que l’élasticité de substitution entre la
consommation et le loisir soit inférieure à 1 : en effet,
dans ce modèle très simple, cela revient à dire que
l’offre de travail est une fonction décroissante du
taux de rémunération horaire. Cette dernière
proposit ion n’est guère co nciliable avec
l’observation. Les études empiriques ne parviennent
pas toujours à révéler une élasticité positive de
l’offre de travail par rapport au taux de salaire
horaire : on n’observe pas toutefois que cette
élasticité, en général, puisse être négative. Aussi,
dans le cadre de ce modèle très simple, il n’apparaît
pas possible de réconcilier les deux présomptions
suivantes : un lien fort entre les gains financiers au
travail et l’incitation au travail, d’une part, et une
élasticité de l’offre de travail positive par rapport au
taux de rémunération, d’autre part. Il serait donc
nécessaire de rendre le modèle de base moins simple
pour obtenir une représentation plus réaliste.
Nous discutons en conséquence très rapidement de
deux développements, le premier relatif à un
approfondissement de la notion de “loisir”, le second
s’attachant à expliciter les comportements au sein de
la famille.
À l’intérieur du “ loisir ” et de la famille
Le terme “ loisir ” – tel qu’il est défini par la théorie
microéconomique standard – n’est sans doute pas
très approprié. Il faudrait plutôt parler d’un temps
utilisé de faço n altern ative à l’activ ité
professionnelle. Le “loisir” regroupe le loisir à
proprement parler mais aussi le temps consacré au
travail domestiqu e. L’arbitrage entre la
consommation et le loisir est donc en partie un
arbitrage entre “faire faire” et “faire”. C’est en
particulier le cas pour la garde des jeunes enfants où
la consommation figure le recours à un mode de
garde payant et le loisir, de son côté, la garde par l’un
des deux parents qui se retire temporairement du
marché du travail. Ce serait aussi le cas si les
possibilités d’autoconsommation des individus,
obtenues par le travail domestique, étaient élevées –
situations toutefois de moins en moins fréquentes
dans nos sociétés modernes.
Enfin, nous avons jusqu’à maintenant considéré,
implicitement, que la prise de décision, en matière
d’activité, est le fait d’un individu, isolé. Il serait en
réalité nécessaire d’élucider les conditions dans
lesquelles un couple d’actifs s’accorde pour arrêter
leurs choix de participation sur le marché du travail.
Il faudrait alors notamment détailler le degré de
coopération entre les conjoints et la règle de
répartition entre les membres de la famille des
revenus primaires de cette dernière. On disposerait là
d’un moyen simple de lever les difficultés
précédentes puisqu’il ne serait plus nécessaire de
supposer de fortes possibilités de substitution entre
la consommation et le loisir pour mettre en évidence
une élasticité positive de l’offre de travail par rapport
au taux de rémunération.
L’exploration des développements théoriques qui, a
priori, devraient donner des fondements rigoureux à
la mise en évidence d’un lien direct entre les gains
financiers à l’activité et l’incitation au travail ne
permet donc pas nécessairement de qualifier cette
relation comme forte et robuste. Le lien ne serait pas
forcément immédiat ; il serait tempéré par de
nombreux autres arguments, comme la façon dont le
ch ômeur valorise son temps de loisir, la
rémunération horaire à laquelle il pourrait prétendre,
le niveau de son revenu de remplacement, les coûts
qu’il rencontrerait à reprendre un emploi, l’élasticité
de substitution entre la consommation et le loisir,
l’utilité du travail domestique, le mode des décisions
d’activité au sein du couple (le cas échéant), etc.
Il ne faut sans doute pas sur-interpréter le modèle très
simple que nous avons présenté ; il nous semble
cependant possible d’en déduire les trois
enseignements suivants. En premier lieu, le lien
entre les gains financiers et l’incitation au travail
présente sans nul doute une forte hétérogénéité entre
les individus; à ce titre, les gains financiers du retour
à l’emploi ne constitueraient qu’un médiocre
indicateur de l’incitation au travail. En second lieu, il
y aurait la place, à côté de l’explication avancée par
la théorie micro-économique standard, pour d’autres
arguments pour rendre compte des décisions
d’activité comme, bien évidemment, des facteurs
psychologiques qui ne peuvent s’interpréter en
termes purement financiers ou des explications qui
relèvent plus de l’analyse sociologique (rôle du
travail dans l’acquisition d’un statut social,
importance de l’insertion sociale procurée par
l’emploi, etc.). Enfin, pour ce qui a trait aux
propositions de politique économique ou sociale, il
nous semble possible de relativiser la pertinence des
dispositifs qui ne s’attacheraient qu’à accroître les
gains financiers du retour à l’emploi comme, par
exemple, l’Earned Income Tax Credit aux
États-Unis. Nous avons ainsi mis en évidence, que
pour un même gain financier, le taux horaire de
rémunération constitue un argument important de
l’incitation au travail ; des politiques d’aide à la
requalification des chômeurs, qui permettent par
ailleurs à ces derniers de se voir offrir un plus grand
nombre et une plus grande variété de propositions
d’emploi, constitueraient ainsi un instrument
complémentaire pour renforcer les incitations au
travail.
Pour autant, même s’il n’apparaît pas que l’incitation
au travail soit à titre principal conditionnée par les
gains financiers que les individus obtiennent au
travail, nous consacrons le reste de cette étude à
évaluer la distribution de ces gains.
Le système socio-fiscal dans le modèle Myriade
Dans cette sous-partie, nous présentons le modèle
Myriade, en lien avec l’exercice conduit. D’abord,
nous rappelons brièvement les caractéristiques
structurantes du modèle; nous détaillons ensuite la
représentation que Myriade retient du système
socio-fiscal ; nous livrons enfin quelques éléments
d’évaluation de cet outil.
Les caractéristiques structurantes du modèle Myriade
Le développement du modèle Myriade découle
largement de deux options prises au début de sa
construction : le choix de l’enquête servant à
l’alimenter et la définition du pas temporel de
simulation. Ces optio ns doivent guider
l’interprétation des résultats obtenus à partir de cet
outil.
Parmi les bases de données mobilisables pour
construire Myriade, c’est l’Enquête revenus fiscaux
des ménages qui a été préférée. Trois raisons ont
motivé ce choix. D’abord, cette enquête fournit des
données de qualité car elle rapproche les
informations de l’Enquête emploi de l’Insee de
données provenant de la Direction générale des
Impôts (DGI) : les déclarations à l’Impôt sur le
revenu et les feuilles de calcul de la Taxe d’habitation
(sauf les données infra-communales). Les premières
apportent une connaissance approfondie de
l’activité des membres de chaque ménage âgés de
plus de 15 ans. Les secondes procurent le détail des
revenus déclarés par les individus enquêtés, certains
éléments relatifs au calcul de leurs impôts locaux,
l’Impôt sur le revenu et la Taxe d’habitation qu’ils
acquittent. Certes, certains revenus demeurent non
renseignés (revenus imposés directement à la source,
revenus imposables situés dans des enveloppes
fiscales exonérées et revenus exonérés) et les
prestations sociales qui ne sont pas soumises à
l’Impôt sur le revenu ne sont pas connues.
Cependant, ces lacunes sont partiellement
compensées par le recours à une procédure
d’imputation des transferts sociaux. Au total, la
complémentarité des données de l’Insee et de la DGI
assure au modèle une réelle capacité à retracer la
situation économique et sociale des individus. La
deuxième raison qui fait de l’Enquête revenus
fiscaux une source de choix est sa périodicité. Cette
enquête étant annuelle, le modèle dispose d’une
population relativement à jour. Cela évite d’avoir à
faire “vieillir ” l’enquête sur une longue période pour
cadrer avec la conjoncture de l’année de base. Enfin,
la taille de l’Enquête revenus fiscaux – l’une des plus
importantes de l’Insee – permet de limiter les
fluctuations d’échantillonnage, même pour des
populations de taille réduite : l’enquête 1998 dont
nous disposons est constituée de 110 000 individus et
la suivante en compte 150 000.
Le choix d’un pas annuel de simulation constitue la
seconde caractéristique structurante du modèle. Il
signifie que durant 12 mois, chaque individu dispose
de montants de prélèvements et de transferts
constants et qu’il conserve le même statut
d’occupation. Deux raisons essentielles expliquent
cette décision. D’abord, les données qui proviennent
de la source fiscale sont des grandeurs de flux,
relatives à l’année précédente, et nous ne voulions ni
nous priver de cette information a priori robuste, ni
la modifier. Ensuite, pour la plupart des prestations
familiales sous condition de ressources, les éléments
de la déclaration fiscale correspondent exactement
aux informations que les allocataires doivent fournir
à leur Caisse d’Allocations familiales. Nous sommes
ainsi en mesure de simuler très précisément ces
transferts. Pour autant, la périodicité pertinente pour
certains éléments de notre système socio-fiscal n’est
pas l’année : les cotisations sociales sont assises sur
des flux mensuels, la condition de ressources de la
plupart des minima sociaux est basée sur un
calendrier trimestriel, etc. Aussi, aurions-nous pu
souhaiter décomposer chaque poste de la déclaration
fiscale en données mensuelles. Cependant, ni des
données administratives émanant de la DGI, ni les
informations relatives à l’activité fournies par
l’Enquête emploi ne sont assez précises pour réaliser
ce travail sans faire des hypothèses fortes.
Pour définir le “ statut d’occupation dominant ” de
chaque individu dans l’année, nous utilisons le
calendrier rétrospectif du statut d’occupation
mensuel de l’Enquête emploi. Nous retenons le statut
le plus fréquemment observé. Ainsi, un individu qui
a été chômeur sept mois et salarié le reste du temps
sera considéré comme chômeur toute l’année dans
Myriade. Deux approximations sont ainsi commises.
En premier lieu, le revenu annuel porté dans la
déclaration fiscale est considéré comme relevant en
totalité du statut d’occupation dominant. En second
lieu, les autres éléments du système redistributif sont
recalculés de façon à apparaître comme cohérents
avec la nature du revenu annuel retenue (Prime pour
l’emploi, cotisations sociales, etc). Une autre
conséquence du choix d’un pas annuel de simulation
est la nécessité – dans certains cas – d’“adapter ” la
législation. Par exemple, dans Myriade, la condition
de ressources du Revenu minimum d’insertion est
revue chaque année alors qu’elle est contrôlée – en
réalité – chaque trimestre. En retenant ce procédé, on
affecte à tous les bénéficiaires du Revenu minimum
d’insertion un revenu disponible annuel au moins
égal au plafond de ce minimum social. Par ailleurs, le
Revenu minimum d’insertion n’est pas simulé pour
un individu dont les ressources annuelles sont
supérieures au même plafond (même s’il aurait pu en
bénéficier sur une partie de l’année). Enfin, les
mécanismes d’intéressement ne sont pas simulés.
No us contrôlons, le mieu x po ssible, les
conséquences de ce parti pris. Quand nous faisons
“vieillir” les données, nous calculons selon les
mêmes règles le “statut d’occupation dominant”
dans l’Enquête emploi de l’année de base du modèle
et nous calons Myriade sur le résultat agrégé obtenu.
De même, pour évaluer le nombre de bénéficiaires du
Revenu minimum d’insertion et de l’Allocation de
parent isolé avec la condition de ressources
“ annualisée ”, nous décomptons, dans l’Échantillon
national des allocataires de la Cnaf, le nombre
d’individus qui auraient bénéficié de ces minima
sociaux avec une telle législation.
Les modules de calcul disponibles dans Myriade
Le passage de l’Enquête revenus fiscaux à la
population de base du modèle Myriade se fait en
plusieurs étapes (Legendre, Lorgnet et Thibault,
2001). D’abord, il faut faire “ vieillir ” les données
car l’Enquête revenus fiscaux est disponible avec
retard. Par exemple, dans cette étude, nous utilisons
l’enquête relative aux revenus de 1997 mais notre
année de base est l’année 2000. Pour aller de l’une à
l’autre, nous redressons les pondérations de
l’enquête notamment afin de rendre compte des
statuts d’activité de l’année d’intérêt et nous
actualisons les revenus individuels en fonction de
leur taux de croissance moyen, évalué par la
Comptabilité nationale.
Ensuite, la constitution de la population de l’année
de base nécessite un retraitement achevé des données
dans trois objectifs. Premièrement, il permet d’avoir
une représentation à taux constant de la population
française de métropole : dans Myriade, chaque
individu a le même poids, ce qui facilite notamment
les procédures de création des familles, des ménages
élargis, etc. Deuxièmement, il vise à reconstituer les
foyers fiscaux afin de recalculer au mieux l’Impôt
sur le revenu. Enfin, il permet de renseigner
correctement l’année de base du modèle, en se calant
sur la pyramide des âges correspondante, en
imputant sur barème les revenus bruts et en
étalonnant un certain nombre de transferts sociaux.
L’imputation sur barème des revenus bruts est liée au
fait que l’Enquête revenus fiscaux a trait aux revenus
imposables, nets des cotisations sociales, exceptées
la Contribution sociale généralisée non déductible
et la Contribution au remboursement de la dette
sociale (CRDS). À partir de ces informations, il nous
faut donc “remonter” au revenu super-brut afin de
disposer de l’intégralité des cotisations sociales. Ce
travail est fait en modélisant les barèmes
correspondants. L’étalonnage de certains transferts
sociaux est rendu nécessaire par la difficulté
d’observer correctement dans les données de
l’enquête l’ensemble des conditions d’éligibilité et
les situations de non-recours. C’est ainsi que la durée
d’activité antérieure pour l’Allocation parentale
d’éducation et le taux d’invalidité pour l’Allocation
aux adultes handicapés sont retraités de sorte que
leurs nombres de bénéficiaires soient exactement
calés. De même, des situations de non-recours sont
imposées pour le Minimum vieillesse, le Revenu
minimum d’insertion et les bourses d’enseignement
supérieur sur critères sociaux car, spontanément,
Myriade simule “ trop” de bénéficiaires.
Dans la version de Myriade utilisée pour cette étude,
sept modules sont disponibles. Ils retracent le
passage du revenu super-brut des individus,
c’est-à-dire avant toute cotisation, au revenu
disponible des familles, c’est-à-dire après
prélèvements et transferts. Les modules relatifs aux
comportements (transition sur le marché du travail,
équations de salaire, démographie, mise en
couple,...) seront introduits durant l’année 2004.
Du côté des prélèvements obligatoires
Deux modules de Myriade sont consacrés aux
prélèvements directs. Le premier s’intéresse au
calcul de l’Impôt sur le revenu des personnes
physiques. Ce calcul a été légèrement simplifié afin
d’alléger la programmation et la maintenance du
modèle. Certaines réductions ou déductions ne sont
pas prises en compte et certains dispositifs fiscaux,
tels l’imposition suivant le système du quotient ou le
système du taux effectif, n’ont pas été traités. Pour le
reste, la programmation du module a été faite en
suivant de près la fiche de calcul de la DGI. Le calcul
de la Prime pour l’emploi est également intégré dans
le module. Il est rendu complexe par le fait que dans
les déclarations fiscales de l’Enquête revenus
fiscaux de 1998, deux indications font défaut. D’une
part, le poste “Traitements, salaires” n’est pas
partagé entre revenus d’activité et autres revenus
(comme les in demn ités journalières de
remplacement et les allocations chômage). D’autre
part, l’information relative aux heures travaillées
dans l’année n’est pas disponible. Les données de
l’Enquête emploi permettent – partiellement – de
combler ces lacunes. No us évaluons
approximativement le nombre d’heures travaillées
dans l’année en utilisant le calendrier d’activité
mensuel et les réponses relatives à la durée habituelle
de travail hebdomadaire. Nous calons la nature des
revenus mentionnés dans le poste “Traitements,
salaires” sur le statut d’occupation dominant de
l’année. Ainsi, la totalité de ce poste est considérée
comme un revenu d’activité pour un individu signalé
comme “ salarié ” dans Myriade. Le montant de la
Prime pour l’emploi est calculé en conséquence.
Le second module relatif aux prélèvements directs
concerne le calcul de la Taxe d’habitation. Lors de
son élaboration, la principale difficulté a consisté à
“ approcher ” la commune dans laquelle réside
chaque ménage. La connaissance de cette dernière
est, par exemple, indispensable pour évaluer le
montant des abattements. Or, dans l’Enquête revenus
fiscaux, aucune information infra-départementale
n’est fournie, afin de garantir l’anonymat des
individus interrogés. Pour lever cette difficulté, nous
calculons un taux d’imposition apparent pour
chaque ménage. Au sein du département, ce taux sert
à regrouper les ménages par commune sans que cette
dernière ne soit identifiée. Par la suite, nous
calculons en moyenne le montant des abattements
propres à chaque collectivité locale en utilisant notre
connaissance de la région et du département et en
intégrant la commune repérée à l’aide de ce taux
d’imposition apparent. Cette méthode préserve
l’anonymat puisque les communes ne sont
absolument pas identifiées. De plus, cette méthode
est robuste car la structure aréolaire de l’Enquête
emploi garantit un nombre limité de communes par
département.
Après les prélèvements directs, le module de calcul
des cotisations sociales fournit, pour chaque
individu, le montant total des cotisations sociales
employeurs et employés ainsi que la Contribution
sociale généralisée (CSG) et la CRDS versées. Sont
distingués les barèmes des agents de l’État, des
salariés non-cadres du privé, des cadres du privé, des
chômeurs, des retraités, des agriculteurs et des autres
indépendants. Les allègements de charge sur les bas
salaires ont été modélisés. La CSG et la CRDS sur les
revenus du patrimoine sont calculées. Les revenus
concernés sont les bénéfices fonciers, les revenus de
capitaux mobiliers et les plus-values foncières et
mobilières. Ce module est complété par le calcul de
la CRDS sur les prestations familiales. Enfin, il
intègre les exonérations et les réductions de CSG
pour les chômeurs et les retraités ayant de faibles
revenus.
Le traitement des transferts sociaux
L’Enquête revenus fiscaux distingue trois niveaux de
regroupement : l’individu, le foyer fiscal et le
ménage. Le regroupement “famille” sur lequel
repose l’attribution d’un grand nombre de transferts
sociaux ne correspond à aucun d’entre eux. Un
ménage peut comprendre plusieurs familles tout
comme un foyer fiscal. Une famille peut être
composée de plusieurs ménages ou de plusieurs
foyers fiscaux. Il est donc indispensable dans
Myriade de reconstituer les familles avant de
procéder au calcul des prestations. La “ famille ”, de
plus, n’est pas définie de manière unique. Selon la
prestation, les personnes susceptibles d’être
comptées à charge ou les ressources prises en compte
varient. L’algorithme retenu pour reconstituer ces
différentes familles repose sur la constitution d’un
“ ménage élargi ”. On repère tout d’abord tous les
déclarants de chaque ménage. Le ménage élargi est
l’union des membres de leur foyer fiscal. Le passage
par le foyer fiscal permet notamment de réintégrer
les enfants vivants hors du ménage mais ayant un lien
fiscal avec leurs parents (cas du rattachement et du
versement d’une pension alimentaire) (Legendre,
Lorgnet et Thibault, 2002). Ces ménages élargis
constituent une partition complète de la population :
tous les individus du modèle appartiennent à un et à
un seul ménage élargi. Enfin, chaque ménage élargi
est décomposé en “famille” selon les règles
d’éligibilité propres à chaque prestation.
C’est d’abord l’Allocation parentale d’éducation
qui est calculée dans le module des prestations
familiales car son attribution conditionne le
versement d’autres transferts. Suivent les
Allocations familiales, l’Allocation pour jeune
enfant courte et longue, le Complément familial et
l’Allocation de rentrée scolaire pour lesquelles la
simulation est aisée au regard du type de données
nécessaires à leur imputation (niveau de revenus, âge
des enfants à charge, etc). L’Allocation de soutien
familial par contre n’est qu’imparfaitement
appréhendée par Myriade car l’Enquête revenus
fiscaux permet uniquement de repérer les orphelins
donnant droit à une demi-part fiscale supplémentaire
c’est-à-dire ceux qui sont issus du mariage et dont le
parent veuf n’est pas remarié. De même, pour
l’Allocation d’éducation spéciale, seuls les enfants
ouvrant droit à une demi-part fiscale supplémentaire
du fait d’un handicap sont repérés. Enfin, les
bénéficiaires de prestations liées à la garde des
jeunes enfants ne sont pas toujours bien identifiés.
L’Allocation de garde d’enfant à domicile a été
attribuée aux familles comprenant au moins un
enfant de moins de six ans et qui mentionnent sur leur
déclaration fiscale la présence d’un salarié à
domicile. Les familles recourant à la crèche et celles
bénéficiant de l’Aide à la famille pour l’emploi d’une
assistante maternelle agréée sont distinguées à
partir du montant des frais de garde déclarés au fisc et
de certaines de leurs caractéristiques (configuration
familiale, niveau de ressources, etc.).
Une attention particulière a également été portée au
module de calcul des prestations de logement en
raison du rôle joué par ces transferts dans le système
redistributif. Pour cela, l’ensemble du barème des
aides au logement a été reconduit dans Myriade.
Cependant, le modèle n’est pas en mesure de traiter
de la même façon le cas des locataires et celui des
accédants à la propriété. En effet, dans l’Enquête
revenus fiscaux, il n’existe pas d’information sur le
montant du loyer ou de la mensualité de
remboursement de prêt. Par contre, quelques
renseignements sur le logement sont disponibles,
notamment le nombre de pièces, le statut des
occupants (accédant, locataire en HLM, logé à titre
gratuit, ...). En conséquence, nous avons imputé à
chaque ménage de locataires un loyer en fonction de
ses caractéristiques en procédant à un ajustement
économétrique à partir de l’Enquête logement.
Disposant de cette information, nous calculons le
montant de l’allocation sur barème. En revanche,
pour les aides à l’accession, les données de l’Enquête
revenus fiscaux sont insuffisantes pour affecter à
chaque ménage l’ensemble des paramètres
nécessaires au calcul de ses droits. Nous imputons
donc directement le montant de l’aide. Aussi, une
modification de la législation ou de la situation
familiale se traduira-t-elle par une variation du
montant de la prestation versée aux locataires mais
pas aux accédants.
Dans le module de Myriade consacré au calcul des
minima sociaux, quatre transferts sont modélisés :
l’Allocation de parent isolé, le Revenu minimum
d’insertion, l’Allocation aux adultes handicapés et
le Minimum vieillesse. L’Allocation de solidarité
spécifique, l’Allocation veuvage et l’Allocation
d’insertion, soumises à l’impôt, sont déjà présentes
dans les données de l’Enquête revenus fiscaux. Pour
le Revenu minimum d’insertion et l’Allocation de
parent isolé, le pas annuel du modèle conduit à
utiliser comme référence le nombre de familles ayant
perçu la prestation au moins un mois dans l’année et
maintenues dans leur droit lorsque ce dernier est
calculé à partir de leur déclaration de ressources
annuelles. Leur nombre est recalculé à partir des
informations disponibles dans l’Échantillon
national des allocataires : il est nettement plus élevé
que le nombre de bénéficiaires observé à un instant
donné car il s’agit de prestations pour lesquelles les
taux d’entrées et de sorties sont importants. Par
contre, le modèle n’intègre pas la version “courte” de
l’Allocation de parent isolé car le fait générateur –
décès du conjoint ou séparation quand le benjamin a
plus de 3 ans – est difficile à repérer dans les données.
Pour la même raison, les données relatives à
l’Allocation aux adultes handicapés, au Minimum
vieillesse et au Revenu minimum d’insertion ont été
retravaillées. Dans le premier cas, un taux de
handicap ouvrant droit à la prestation a été affecté à
certains individus. Dans les deux autres cas, un
indicateur de “ non-recours ” a été attribué à certains
bénéficiaires potentiels.
Le dernier module de Myriade est consacré au calcul
des bourses d’enseignement supérieur sur critères
sociaux. Celles-ci sont généralement attribuées en
fonction des ressources des parents. Or les données
utilisées par le modèle ne permettent pas a priori de
repérer les parents des étudiants qui ont décohabité
(soit 28 % des jeunes adultes scolarisés âgés de 18 à
25 ans, d’après Myriade). Pour pallier cette
difficulté, un rapprochement statistique a été réalisé
sur la base de deux indications complémentaires qui
figurent dans les déclarations fiscales : d’une part,
une information qui porte sur les enfants rattachés
fiscalement au foyer de leurs parents ; d’autre part,
une information sur les pensions alimentaires
versées aux enfants poursuivant des études
supérieures. Ces deux informations ont été
exploitées pour reformer des liens entre des parents
et des enfants ne cohabitant pas mais ayant gardé un
contact fiscal. Une fois ce travail réalisé, il est
procédé au calcul du nombre de boursiers. Celui
obtenu “ spontanément ” par le modèle est beaucoup
plus élevé (de l’ordre de 50 %) que le nombre réel.
Deux facteurs expliquent ce résultat. D’une part, il
semble que le non-recours soit relativement élevé
pour la bourse d’échelon zéro – celle qui permet les
seules exonérations des droits universitaires et de la
cotisation à la sécurité sociale des étudiants. D’autre
part, nous ne repérons pas les étudiants qui sont
exclus du bénéfice d’une bourse, par exemple parce
qu’ils n’ont pas achevé le premier cycle en trois ans.
Une modélisation sommaire du non-bénéfice des
bourses a donc été introduite dans le modèle.
Validation de la représentation du système redistributif
portée par Myriade
Concernant les transferts sociaux, les statistiques de
la Cnaf n’ont pas pu être systématiquement reprises
pour servir de référence dans Myriade (colonnes 1 et
2 du tableau 1). Trois raisons principales expliquent
cette situation. D’une part, les statistiques nationales
fournissent des nombres de “ familles ” bénéficiaires
tandis que Myriade calcule – lorsque les droits sont
liés à des caractéristiques individuelles – des
nombres d’“individus” bénéficiaires. Cette
différence joue dans le cas de l’Allocation aux
adultes handicapés et de son Complément : une
famille bénéficiaire peut comporter deux ayants
droit si les deux conjoints répondent aux conditions
d’éligibilité de la prestation. Il en est de même pour
l’Allocation parentale d’éducation (le père et la
mère peuvent en bénéficier simultanément) et le
Minimum vieillesse. Le nombre d’individus –
retenus comme cible dans Myriade – est corrigé afin
de prendre en compte l’existence de ces droits
multiples au sein des familles. D’autre part,
l’Enquête revenus fiscaux qui sert de base pour
Myriade ne contient pas toute l’information
nécessaire à l’imputation de certaines prestations
sociales. Nous avons déjà mentionné ce problème
dans les paragraphes relatifs à l’Allocation
d’éducation spéciale, à l’Allocation de soutien
familial et à l’Allocation de parent isolé. Enfin, le
choix d’un pas annuel de simulation oblige à calculer
des effectifs cibles différents de ceux des statistiques
nationales pour les prestations reposant sur une
condition de ressources trimestrielles : Revenu
minimum d’insertion et Allocation de parent isolé.
Tableau 1
validation de Myriade pour l’année 2000 en France métropolitaine
Tableau 1 : validation de Myriade pour l’année 2000 en France métropolitaine
Cibles pour Myriade Résultats de Myriade
Prestation et unité de référence en millions d’euros en milliers d’unités en millions d’euros en milliers d’unités
Bénéficiaires de l’AAH 3 718 695 3 546 693
Familles API (hors grossesse) 325 128 302 81
Bénéficiaires du CAAH 153 142 119 114
Bénéficiaires du MV 1 556 697 1 511 697
Familles percevant le RMI 3 330 1 102 3 379 1 098
Familles percevant l’AES 173 60 125 48
Familles percevant des AF 10 507 4 473 10 358 4 460
Familles percevant l’AGED 134 61 113 56
Bénéficiaires de l’APE 2 761 537 2 722 537
Familles percevant l’APJE courte 782 413 721 402
Familles percevant l’APJE longue 1 824 1 023 1 711 971
Familles percevant l’ARS 1 299 3 012 1 155 2 748
Familles percevant l’ASF 203 145 86 64
Familles percevant le CF 1 502 926 1 489 924
Familles percevant une PL 11 944 6 390 11 910 6 787
Lecture : pour caler Myriade sur le nombre de bénéficiaires du Complément familial, la cible retenue était de 926 000 individus. Le modèle simule le
bénéfice pour 924 000 individus.
La simulation de ces prestations par Myriade
donnent des résultats légèrement contrastés
(colonnes 3 et 4 du tableau 1). Les prestations qui ont
fait l’objet d’un étalonnage sont parfaitement
simulées : Revenu minimum d’insertion, Allocation
aux adultes handicapés, Minimum vieillesse et
Allocation parentale d’éducation. Les Allocations
familiales, l’Allocation pour jeune enfant, le
Complément familial et l’Allocation de rentrée
scolaire donnent des résultats très satisfaisants car
elles reposent sur des données correctement
renseignées. Par contre, comme nous nous y
attendions, l’Allocation d’éducation spéciale,
l’Allocation de parent isolé et l’Allocation desoutien
familial sont mal simulées. Il en va de même du
Complément de l’Allocation aux adultes handicapés
et de l’Allocation de garde d’enfant à domicile.
Enfin, si la masse des allocations logements est celle
qui était visée, le nombre de bénéficiaires est
sur-estimé de 5 %.
Il n’est pas possible de valider le module de l’Impôt
sur le revenu comme les modules relatifs aux
transferts sociaux. Plusieurs raisons à cela. Tout
d’abord, les données pouvant servir au cadrage ne
sont disponibles que pour l’année de l’enquête. Dans
le cas présent, les chiffres connus sont ceux de 1997
alors que l’année de base du modèle est 2000. Les
données de la DGI portant sur l’année 2000 ne seront
publiées qu’en 2003. Ce décalage s’explique par le
délai de prescription, car durant trois années les
impositions peuvent être corrigées. De plus,
l’enquête est représentative des ménages ordinaires
tandis que les données de la DGI couvrent tous les
foyers fiscaux. Enfin, une dernière difficulté réside
dans la complexité de la législation fiscale. Il n’a pas
été possible, pour des raisons d’efficacité, de garder
toutes les déductions et réductions prévues par le
législateur. Ces choix sont à l’origine de
discordances entre les chiffres de la DGI et les
résultats de Myriade.
Deux méthodes servent à valider les résultats du
calcul de l’impôt. La première consiste à évaluer
pour chaque foyer fiscal la différence entre l’impôt
calculé par Myriade et le montant réellement
acquitté. Ce travail au cas par cas valide le barème.
Certains écarts observés portent sur la composition
des foyers fiscaux. Dans certains foyers, il existe des
personnes rattachées vivant hors du ménage. Ce cas
est traité dans un autre module de Myriade ; il
n’affecte aucunement le calcul de l’impôt. D’autres
écarts constatés concernent les déductions et
réductions non prises en compte par Myriade; là non
plus le calcul n’est pas affecté. La deuxième méthode
permet de valider la masse de l’impôt calculé. Elle
consiste à comparer le calcul de l’impôt obtenu dans
le modèle pour les revenus de 1997 avec les données
de la DGI. L’écart est inférieur à 0,5 %. Il est le
résultat de deux effets jouant en sens inverse : le
champ restreint aux ménages ordinaires dans
Myriade conduit à sous-évaluer la masse de l’impôt;
les déductions et réductions non retenues en totalité
pour le recalcul de l’impôt dans le modèle jouent
dans le sens d’une surestimation.
La difficile évaluation des incitations financières
au travail
Nous précisons, dans cette sous-partie, la façon dont
nous évaluons les gains financiers à moyen terme
que les actifs peuvent retirer d’une participation
accrue sur le marché du travail. D’un côté, nous
délimitons le champ de l’évaluation en décrivant la
méthode retenue pour les familles qui comportent
plusieurs actifs et en circonscrivant les éléments pris
en compte dans le calcul des gains financiers. De
l’autre côté, nous décrivons la méthode utilisée pour
imputer aux actifs non occupés des conditions
d’emploi.
Quelle évaluation des gains financiers au travail ?
Dans son esprit, l’évaluation des gains financiers au
travail est la même pour l’ensemble des actifs : nous
voulons apprécier la mesure dans laquelle, à moyen
terme, “ le travail paie ”. Aussi, pour chaque famille,
allons-nous envisager une participation accrue de
tous ses membres actifs et en tirer les conséquences
en termes d’accroissement de son niveau de vie.
Concernant les actifs occupés, nous envisageons une
hausse du revenu d’activité qui correspondrait par
exemple à une promotion : nous voulons ainsi
simuler un événement de relative importance dans
leur carrière professionnelle. Pour les chômeurs,
nous simulons une transition dont le “ point de
départ ” est le statut d’occupation dominant défini
dans Myriade et dont le “ point d’arrivée ” est
constitué des conditions d’emploi imputées au
moyen de la procédure présentée ci-après : nous
voulons ainsi envisager un retour à l’emploi dont les
modalités seraient vraisemblables.
Au sein d’une même famille, nous pouvons donc
simuler simultanément des événements de nature
différente. Il nous faut cependant les rendre
commensurables sans quoi le calcul des gains
financiers – qui fait masse des revenus de la famille –
serait dénué de signification. Par exemple, si nous
simulions une très faible augmentation des revenus
d’activité des actifs occupés dans une famille
comportant un chômeur, notre méthode attribuerait à
tous les actifs de la famille les gains financiers
occasionnés par le retour à l’emploi du chômeur.
Nous récusons ainsi la méthodologie où le taux
marginal de prélèvements nets d’un individu ne
serait apprécié que “ toutes choses égales par
ailleurs ”, c’est-à-dire en ne prenant en compte que sa
propre participation accrue à l’activité – celle des
autres membres actifs de sa famille étant inchangée.
Notre calcul conduit notamment à attribuer à tous les
actifs de la famille le même taux marginal de
prélèvements nets.
Dans la mesure où nous nous intéressons aux gains
de “moyen terme”, l’exercice n’intègre pas les
dispositifs temporaires qui permettent justement de
réduire, pour les personnes qui parviennent à obtenir
un travail, les taux marginaux de prélèvements nets.
Il en est ainsi des systèmes d’intéressement propres à
la plupart des minima sociaux et de l’exonération,
pour une année supplémentaire, de la Taxe
d’habitation dont bénéficient les sortants du Revenu
minimum d’insertion.
Pour des raisons de commodité évoquées plus haut,
nous partons des revenus d’activité portés dans la
déclaration fiscale à l’Impôt sur le revenu,
c’est-à-dire nets du prélèvement social et de la CSG
déductible. Ensuite, nous “ remontons ” aux revenus
primaires en recalculant l’ensemble des cotisations
sociales et la CSG déductible. Concernant les
salariés, ce revenu primaire a donc bien la dimension
du coût du travail. Concernant les indépendants, il
correspondrait à un revenu économique avant qu’il
soit grevé par les prélèvements sociaux. Notons que
ce revenu primaire inclut les transferts privés
imposables entre les personnes, comme les pensions
alimentaires et les revenus du capital quand ils sont
taxés par voie de rôle (les revenus dont l’imposition
font l’objet d’un prélèvement libératoire à l’Impôt
sur le revenu ne sont donc pas pris en compte). Enfin,
nous calculons le reste des prélèvements obligatoires
et des transferts sociaux décrits dans la partie
précédente pour aboutir au revenu disponible de la
famille. Les prélèvements indirects et les aides
locales ou extra-légales (voir à ce propos Anne et
L’Horty, 2003) restent les deux grands absents de
notre évaluation. De plus, nous supposons que les
coûts liés à l’activité sont nuls, hypothèse
particulièrement contestable quand il s’agit
d’apprécier les incitations à la (re)prise d’un emploi.
Du côté des transferts sociaux, nous ne retenons que
les prestations courantes en espèces. Par exemple,
nous ne prenons pas en compte, dans le cas de
l’assurance maladie, les droits aux soins qui sont
ouverts, pour un actif occupé et pour sa famille, du
fait de sa qualité d’assuré social. Ceci n’est que
modérément contestable puisque l’accès aux soins
est devenu presque général depuis l’instauration de
la Couverture maladie universelle et qu’il n’est pas
directement relié au niveau du revenu disponible de
la famille.
En revanche, nous n’avons pas voulu considérer les
cotisations sociales à l’assurance chômage et à
l’assurance vieillesse comme des prélèvements sans
contrepartie. Pour bien faire, il faudrait valoriser les
droits à retraite et à l’assurance chômage, en fonction
des cotisations, pour les inclure dans les ressources
de la famille; en effet, ces droits sont individualisés
et sont – dans une logique contributive – étroitement
dépendants des cotisations versées. Aussi, ces
prélèvements sociaux ont-ils plutôt la dimension
d’une épargne ou du versement d’une prime
d’assurance puisqu’ils donnent naissance, soit à un
revenu différé, soit à un droit à l’indemnisation du
régime d’assurance chômage. Ces deux
prélèvements sociaux sont en conséquence exclus du
calcul du taux marginal de prélèvements nets : nous
considérons que leur montant pourrait correspondre
à la valorisation, par les actifs occupés, du surcroît
des droits qui leurs sont ainsi ouverts.
Une des forces de l’exercice est de retracer le passage
des revenus individuels au revenu disponible de la
famille. Or, les gains financiers qu’un actif retire
d’un surcroît de revenu primaire sont très fortement
conditionnés par la configuration de sa famille. Par
exemple, s’il vit en couple avec au moins trois
enfants à charge et est bénéficiaire du Revenu
minimum d’insertion, le système socio-fiscal
apparaît d’abord très peu incitatif puisque la partie
différentielle de ce transfert s’applique à une large
plage de revenus primaires. Par contre, à la sortie de
ce dispositif, les gains sont particulièrement
appréciables quand la famille “ retrouve ” le niveau
d’aide significatif apporté par la politique familiale
française aux familles nombreuses. En effet, le
Revenu minimum d’insertion neutralise cette aide
car la plupart des prestations familiales sont
considérées comme des ressources qui réduisent
d’autant le montant du minimum social versé. Or le
surcroît de Revenu minimum d’insertion attribué par
enfant à charge supplémentaire peut être bien
inférieur au surcroît de prestations familiales
accordé. Ensuite, le taux marginal de prélèvements
nets reste faible puisque le système du quotient
familial de l’Impôt sur le revenu réduit dans une
grande partie le fardeau fiscal de la famille. Enfin, le
plafonnement de l’avantage apporté par le quotient
familial conduit à un ressaut important du taux
marginal car le foyer fiscal est alors imposé,
marginalement, comme un foyer sans aucune
personne à charge.
Il nous faut alors tenir compte, puisque notre
évaluation repose sur le revenu disponible de la
famille, de la taille de cette dernière. Pour placer les
actifs dans l’échelle verticale des capacités
productives, nous avons simplement recours au
revenu primaire de la famille par unité de
consommation. Cette grandeur n’est pas toujours
adéquate. En effet, pour les éléments du système
socio-fiscal qui ne prennent pas en compte la taille de
la famille (par exemple, les cotisations sociales ou la
CSG), elle va conduire à rapprocher des actifs qui
disposent de revenus primaires très différents. On
risque donc de faire apparaître une hétérogénéité
fallacieuse des taux marginaux de prélèvements
nets. Il serait là préférable de classer les actifs
occupés en fonction des revenus primaires de la
famille par actif occupé. En revanche, pour les
prélèvements ou les transferts “ familialisés ”, il
faudrait utiliser l’échelle d’équivalence, implicite,
du système socio-fiscal. Cette échelle, toutefois,
diffère selon l’élément du système pris en compte :
l’échelle d’équivalence implicite de l’Impôt sur le
revenu n’est pas, par exemple, la même que celle de
la Taxe d’habitation. Il convient donc de relativiser
les résultats que nous obtenons : nous allons mettre
en évidence une grande diversité, pour un même
niveau de revenu primaire de la famille par unité de
consommation, des taux marginaux de prélèvements
nets; cette diversité est en partie la conséquence du
critère que nous utilisons pour classer les actifs.
Nous retenons une définition très large de la famille
puisque nous réintégrons les jeunes adultes qui n’ont
pas acquis leur autonomie financière même s’ils ont
décohabité. C’est notamment le cas des étudiants
dont on sait qu’ils sont, en général, fortement aidés
par leur famille. Le critère utilisé, dans ce cas, repose
sur le rattachement fiscal de ces jeunes adultes : s’ils
figurent sur la même déclaration que leurs parents,
ils sont comptés comme membres de la famille sauf,
bien sûr, s’ils sont en couple, s’ils ont des enfants à
charge ou, encore, s’ils bénéficient en leur nom
propre d’un minimum social.
Soient donc RP i et RDE i les revenus primaire et
disponible élargi initiaux de la famille i et RPi et
RDEi les revenus de cette même famille pour
laquelle nous avons simulé, pour chaque actif
occupé, une hausse significative de son revenu
d’activité et, pour chaque actif non occupé, une
transition chômage/emploi. Le “ revenu disponible
élargi ” est le revenu disponible augmenté des droits
sociaux contributifs évalués comme le montant des
cotisations correspondantes. Le taux marginal de
prélèvements nets de chaque actif de la famille est
donc calculé comme suit :
Taux marginal de prélèvement nets de l’actif j de la
famille
Il est indépendant de j. De plus, il est borné
supérieurement à 120 % dans les cas où la simulation
fait apparaître une baisse du revenu disponible
élargie de la famille. Dans les familles qui ne
comprennent pas de chômeurs, ce cas de figure est
très rare. Il s’explique par les effets de seuil de
certains transferts sociaux (comme l’Allocation de
rentrée scolaire qui, avant 2002, ne prévoyait pas de
dispositif différentiel) ou de la composition de
différents éléments du système socio-fiscal (comme
les clauses d’exemption de Taxe d’habitation). Dans
les familles qui comprennent des chômeurs, il est
assez fréquent d’observer une baisse du revenu de la
famille. Nous détaillons plus loin la prégnance de ces
cas où le retour à l’emploi engendre des pertes,
qu’elles aient pour origine le jeu du système
socio-fiscal ou les médiocres conditions d’activité
imputées aux chômeurs.
Quelles conditions d’emploi pour les chômeurs ?
L’évaluation des gains financiers de la (re)prise
d’emploi est souvent conduite en supposant que la
personne au chômage se voit offrir un emploi à
mi-temps ou à temps complet pour une rémunération
horaire proche du Smic. C’est cet arbitraire que nous
cherchons ici à réduire. Nous tentons d’estimer la
rémunération qui pourrait être offerte à un chômeur –
sans savoir cependant si cette rémunération (et les
conditions de travail associées) serait acceptée parce
chômeur. L’exercice reste ainsi comptable : nous ne
prétendo ns pas estimer la rémunération
qu’accepterait chaque chômeur pour reprendre un
emploi.
Bien sûr, il est très difficile d’approcher les
conditions d’emploi qui seraient offertes par les
employeurs aux chômeurs. Premièrement, cela
dépend des causes pour lesquelles le chômage
demeure, en Europe, à un niveau très élevé. Si ce
chômage résulte principalement d’une pénurie
globale d’emploi et si le rationnement des postes
offerts est aléatoire (c’est-à-dire si les employeurs ne
cherchent pas à pourvoir les postes en recourant à une
main-d’œuvre sur-qualifiée), on pourrait recourir à
une procédure très simple d’imputation. Il suffirait
d’affecter aux chômeurs les conditions d’emploi des
individus occupés dont les caractéristiques
individuelles déterminant leur productivité sont
similaires. À l’opposé, si le chômage résulte
principalement de ce que de nombreux chômeurs
présentent des caractéristiques telles que leur
productivité individuelle est inférieure au salaire
minimum, la procédure précédente n’est pas valide
puisque l’on ne peut pas identifier a priori des
individus comparables qui disposeraient d’un
emploi. Certes, dans ce dernier cas de figure, il serait
toujours possible d’imputer des conditions d’emploi
à un chômeur, mais cet exercice relèverait
finalement d’une extrapolation contestable.
Deuxièmement, il semble nécessaire de tenir compte
de facteurs situés exclusivement du côté de l’offre de
travail : même en situation de pénurie globale
d’emploi, les chômeurs, d’une part, recherchent un
emploi plus ou moins activement et, d’autre part,
décident d’occuper cet éventuel emploi en fonction
de facteurs autres que ceux qui déterminent leur
capacité productive. Il s’agit principalement de la
composition de leur famille (sont-ils ou non en
couple ? ont-t-ils des enfants ? etc.) et de son revenu
disponible (nombre de revenus d’activité ou de
remplacement, présence de transferts sociaux, etc.).
Ces facteurs sont habituellement résumés par le
niveau d’un “salaire de réservation”.
Tableau 2
ventilation des actifs par statut
d’occupation principale dans Myriade
Tableau 2 : ventilation des actifs par statut
d’occupation principale dans Myriade
Effectifs
Statut principal
En millions En %
Salarié du secteur privé 13,5 51
Salarié du secteur public 4,6 18
Salarié précaire 2,5 10
Indépendant 3,0 11
Chômeur 2,9 11
Total 26,4 100
Les difficultés sont donc de deux ordres. D’une part,
il faut arrêter la liste des facteurs qui pourraient
expliquer les conditions d’emploi auxquelles les
actifs non occupés peuvent prétendre. D’autre part, il
faudrait s’assurer que les conditions d’emploi des
actifs occupés, quand elles sont contrôlées par les
facteurs explicatifs mentionnés ci-avant, sont bien
comparables aux conditions d’emploi qui pourraient
être offertes aux chômeurs (et acceptées par ces
derniers). La seconde difficulté ne nous semble pas
soluble, notamment si la sélection sur le marché du
travail fait intervenir des facteurs individuels qui ne
sont qu’imparfaitement observables. Il est
simplement possible de la pallier en retenant une
listede facteurs explicatifs laplus complète possible.
L’empirie n’apporte pas une réponse tranchée pour
prendre la mesure de ces deux difficultés. Par
exemple, l’enquête relative au devenir des
bénéficiaires du Revenu minimum d’insertion,
récemment réalisée par l’Insee, ne permet pas de
vraiment lever cette incertitude. D’un côté, l’étude
de Guillemot et alii (2002) souligne qu’une
proportion importante de bénéficiaires du RMI est
très éloignée de l’emploi, pour des raisons de santé
notamment. De l’autre côté, Gurgand et Margolis
(2001), quand ils estiment les gains salariaux des
bénéficiaires qui ont retrouvé un emploi, ne mettent
pas en évidence laprésence d’un biais de sélection.
En conséquence, nous avons retenu une procédure
d’imputation relativement fruste, détaillée dans
l’annexe. Trois étapes la caractérisent. D’abord, on
extrait, au moyen d’une analyse en composantes
principales, un résumé de l’information apportée par
une liste de facteurs explicatifs d’une population
témoin (un vivier d’individus actifs occupés).
Ensuite, on construit la table de contingence de cette
population témoin, en retenant sur les deux premiers
axes de l’analyse en composantes principales des
classes d’effectifs égaux. Enfin, pour chaque
chômeur, on retrouve la cellule de la table de
contingence en utilisant la même liste de facteurs
explicatifs; on sélectionne, au moyen d’une loterie
pseudo-aléatoire, un individu de la population
témoin dans la cellule concernée ; on impute
finalement au chômeur les conditions d’emploi de
cet individu témoin. Nous détaillons plus loin les
facteurs explicatifs utilisés et les critères de sélection
de la population témoin.
En préalable à notre étude, nous cherchons à
caractériser la redistribution actuellement opérée en
France en décrivant le lien entre le revenu primaire et
le revenu disponible élargi des familles. Nous
détaillons ensuite l’expérimentation proprement
dite. Nous n’accordons pas une grande pertinence au
protocole qui consisterait, pour chaque actif (occupé
ou non), à évaluer les conséquences d’une
augmentation fixée a priori de son revenu primaire.
Nous préférons nous en tenir à des exercices qui aient
une signification. Nous dissocions alors deux
expérimentations : la première a trait aux seuls actifs
occupés, pour lesquels nous envisageons une
augmentation significative de leur revenu primaire;
la seconde est relative à l’ensemble des actifs, en
simulant, pour les chômeurs, un retour à l’emploi
dans des conditions qui seraient réalistes.
Le lien entre les revenus primaires des actifs et le
revenu disponible élargi des familles
Le tableau 2 permet de prendre la mesure du champ
de l’exercice. Le modèle Myriade n’est représentatif
que de la population de la France métropolitaine; il
propose cependant une image générale de cette
population. Aussi retrouve-t-on les traits saillants de
la population active en France en 2000 : un peu plus
de la moitié des actifs sont salariés du secteur privé;
les formes précaires d’emploi (répérées par l’intitulé
“ salarié précaire ” ) concernent le dixième de cette
population; enfin, le chômage frappe 11 %des actifs.
Les graphiques portés sur les figures 4,5 et 6
permettent de voir de quelle façon la redistribution
s’exerce en France. Sur l’axe des abscisses de ces
trois graphiques, nous figurons des “vingtiles
glissants” de revenu primaire par unité de
consommation. Le premier vingtile est simplement
constitué du vingtième de la population qui dispose
des revenus primaires par unité de consommation les
plus faibles. Ensuite, par pas de 1%, nous constituons
un vingtile qui comporte le même nombre
d’individus, mais dont les revenus primaires sont un
peu plus élevés. Au total, nous disposons de 96
vingtiles glissants dont les centres sont les centiles,
respectivement, numéro 3,4,5, ..., 97 et 98. Nous
pouvons alors, pour chacun de ces vingtiles, porter
sur les graphiques des indicateurs qui permettent de
rendre compte du niveau moyen et dela dispersion de
la variable d’intérêt. Dans nos présentations, nous
nous contentons de retenir les trois quartiles de la
distribution.
Sur la figure 4, c’est plus précisément la médiane du
revenu primaire par unité de consommation de
chaque vingtile qui est portée en abscisse. Pour le
premier vingtile, elle est égale à 215 euros par mois.
Ce montant, très faible, montre que les individus les
plus pauvres ne sont pas tous totalement dépourvus
de revenus propres (salaires très modestes provenant
d’emplois occupés pendant une courte période,
indemnités du régime d’assurance chômage,
pensions alimentaires, etc.). La médiane du revenu
disponible élargi de ce premier vingtile est égale
à 525 euros par mois. Plus de la moitié de ses
ressources est donc constituée de transferts sociaux.
On voit aussi que le bas de la courbe qui relie le
revenu disponible au revenu primaire présente un
plancher, dont le niveau doit bien sûr être relié au
montant du Revenu minimum d’insertion. Aussi la
pente de cette courbe est-elle, dans sa première
partie, relativement faible : nous pouvons dès
maintenant supputer que certains individus titulaires
de faibles revenus doivent faire face à des taux
marginaux de prélèvements nets élevés. Au-delà
d’un revenu primaire de l’ordre de 600 euros par
mois, la redistribution apparaît organisée d’une
façon régulière quand on s’élève dans l’échelle des
revenus. La courbe qui relie le revenu primaire et le
revenu disponible élargi a la forme d’une droite, dont
le coefficient directeur serait égal à 0,64. Le taux
marginal qui s’en déduit est donc de 36 % environ.
Enfin, la dispersion du revenu disponible, à
l’intérieur de chaque vingtile glissant de revenu
primaire, augmente légèrement, en termes absolus,
quand le revenu primaire s’accroît.
Figure 4
quartiles du revenu disponible élargi par
unité de consommation des vingtiles glissants de
revenu primaire par unité de consommation, exprimé
en euros par mois; champ : ensemble des actifs dont
le revenu primaire par unité de consommation est
inférieur à 4000 euros par mois
Le graphique précédent a deux inconvénients.
D’abord, il ne porte que sur le début de l’échelle des
revenus primaires de sorte que tous les vingtiles
glissants ne sont pas représentés. Ensuite, il ne figure
pas la distribution des individus sur cette échelle : à
chaque point du graphique peut correspondre un ou
plusieurs vingtiles. La figure tente de pallier ces
deux limites. L’axe des abscisses est maintenant le
numéro du vingtile de revenu primaire – aussi
exprime-t-il bien un nombre d’individus. Le taux
moyen de prélèvements nets est porté en ordonnée.
Le dénominateur du taux moyen est le revenu
disponible élargi par unité de consommation et non
le revenu primaire parce que ce dernier peut être nul.
Dans Myriade, le revenu disponible d’un petit
nombre de familles est nul, notamment du fait du non
recours au Revenu minimum d’insertion. Dans ce
cas, le taux moyen de prélèvements nets est fixé
à 100%. Ce taux moyen exprime la mesure dans
laquelle le revenu disponible élargi est constitué de
transferts sociaux (nets des prélèvements
obligatoires non contributifs). Il est calculé comme
suit :
Taux moyen de prélèvements nets de l’actif j de la
famille
Pour le premier vingtile mentionné sur la figure 5,
environ les deux tiers du revenu disponible
proviennent de transferts sociaux. En revanche, pour
le dernier vingtile, le revenu primaire est amputé, à
hauteur de moitié, par les prélèvements obligatoires
non contributifs (ceux pris en compte dans cette
étude, nets des transferts sociaux). Pour autant, là
encore, la redistribution est organisée sans que
n’apparaissent de fortes singularités. Elle remplit
ainsi le rôle qu’on lui assigne traditionnellement : la
réduction des inégalités.
Figure 5
quartiles du taux moyen de prélèvements
nets des vingtiles de revenu primaire par unité de
consommation; champ : ensemble des actifs
Figure 6
quartiles des gains ou des pertes engendrés
par la redistribution des vingtiles de revenu primaire
par unité de consommation, exprimés en centiles de
revenu primaire; champ : ensemble des actifs
La figure 6 tente de représenter les conséquences de
la redistribution en termes relatifs. Les gains et les
pertes sont convertis en rangs, exprimés dans
l’échelle des centiles de revenus primaires. Nous
pouvons ainsi dire que la redistribution est à
l’origine, pour le premier vingtile par exemple, de
gains qui lui permettent de progresser d’un certain
nombre de rangs dans cette échelle. Le centre du
premier vingtile de revenu primaire est égal par
définition sur l’échelle des centiles à 3. La médiane
de son revenu disponible élargi, exprimé en centiles
de revenu primaire, est égale à 5,5. L’on peut donc en
déduire que ce vingtile obtient un surcroît de revenu,
par le biais du système socio-fiscal, qui est égal à 2,5
rangs dans l’échelle des centiles de revenu primaire.
De son côté, le centre du dernier vingtile est égal
à 98, la médiane de son revenu disponible à 91. Le
dernier vingtile subit une baisse de revenu
comparable à 7 rangs dans l’échelle des centiles de
revenu primaire. Ce résultat est obtenu pour la
médiane du dernier vingtile ; on voit que le dernier
quartile de revenu disponible ne subit qu’une baisse
beaucoup plus limitée, de l’ordre de deux rangs
seulement. Ces résultats proviennent aussi de ce que
les rangs, définis comme les seuils des centiles, ne
sont pas régulièrement espacés dans l’échelle des
revenus primaires. La hauteur moyenne de ces
intervalles, quand on partage cette distribution en
quatre, figure dans le tableau suivant :
Distribution des revenus Intervalle moyen entre deux
primaires rangs
Premier quart de la distribution 54 euros par mois
Deuxième quart de la distribution 28 euros par mois
Troisième quart de la distribution 37 euros par mois
Dernier quart de la distribution 227 euros par mois
Par construction, ce graphique 6 relativise les
conséquences de la redistribution. Cependant, il
permet d’une part de mettre en évidence que ce sont
les vingtiles situés dans le troisième quart et dans le
début du quatrième quart de l’échelle des revenus
primaires qui – à l’aune de ce critère – contribuent le
plus à la réduction des inégalités. D’autre part, ce
graphique montre que, même si les individus les plus
riches sont soumis à des taux moyens de
prélèvements nets très élevés, ces derniers subissent
une perte, exprimée dans l’échelle des revenus
primaires, qui reste limitée.
Les gains financiers des actifs occupés
Comme nous l’avons mentionné préalablement, les
gains financiers des actifs occupés sont approchés en
simulant les conséquences d’une hau sse
significative de leur revenu d’activité. Dans un
premier temps, notre évaluation des taux marginaux
se limite à la population des actifs occupés, membres
d’une famille ne comportant pas de chômeurs. Cette
démarche permet de ne pas faire dépendre nos
résultats de notre procédure d’imputation, pour les
chômeurs, des conditions de leur retour à l’emploi. Il
nous reste à préciser l’incrément retenu pour
l’augmentation du revenu d’activité. D’une façon
générale, nous avons pris le plus grand des deux
accro issements s uivants : d’une part, un
accroissement absolu exprimé en euros par mois,
d’autre part, un accroissement relatif exprimé en
pourcentage. Ne retenir que l’un des deux termes –
accroissement absolu ou relatif – n’aurait pas été
adéquat : ni l’accroissement absolu, pour des
revenus élevés, ni l’accroissement relatif, pour des
revenus faibles, ne correspondent à des événements
significatifs dans la carrière professionnelle des
individus.
Dans le tableau 3 figurent les quartiles du taux
marginal pour différents valeurs de l’incrément :
respectivement, le maximum de 10 euros par mois et
d’une augmentation de 1 %, de 50 euros et de 5 %, de
100 euros et de 10 % et, enfin, de 200 euros et
de 20 %. La valeur médiane du taux marginal de
prélèvements nets est une fonction très légèrement
croissante de l’incrément : en effet, quand
l’incrément augmente, du fait de la progressivité des
prélèvements, les actifs subissent un taux marginal
un peu plus élevé. En revanche, la dispersion du taux
marginal de prélèvements nets s’avère assez sensible
à la valeur retenue pour l’incrément. Un faible
incrément engendre plus souvent de faibles ou de
forts taux marginaux parce que les effets de seuils
prennent une plus grande importance. Aussi,
l’étendue de la distribution se réduit-elle de près de
trois points de pourcentage entre les deux incréments
extrêmes envisagés. Nous retenons finalement, pour
l’incrément, le maximum de 100 euros par mois et
de 10 % d’accroissement du revenu d’activité.
Les résultats obtenus sur le champ des actifs occupés
membres d’une famille ne comprenant pas de
chômeurs sont présentés sur les figures 7 et 8. La
figure 7 révèle que lequart des personnes concernées
font face à des taux marginaux de prélèvements nets
inférieurs à 28 % et que les trois quarts supportent des
taux inférieurs à 40 %. Aux deux extrémités de la
fonction de répartition, on obtient les résultats
suivants. Moins de 1 % de cette population bénéficie
de taux très faibles (inférieurs à 10 %) et moins
de 0,3 % voit son revenu disponible diminuer en cas
d’accroissement significatif de son revenu
d’activité. Au final, la distribution des taux
marginaux app araît comme relativement
concentrée : la moitié de la population supporte des
taux compris entre 28 % et 40 %. La présence de taux
marginaux très élevés est ainsi confirmée mais la
prégnance réelle du phénomène reste limitée.
La figure 8 présente les quartiles du taux marginal de
prélèvements nets des vingtiles de revenu primaire
par unité de consommation. Deux caractéristiques
importantes du système redistributif français
ressortent de son analyse. Premièrement, l’examen
de la médiane du taux marginal ne permet pas de
confirmer le “ fait stylisé ” selon lequel “ ce sont les
personnes qui ont les revenus les plus bas qui ont les
taux marginaux les plus élevés ”. Certes, cette
médiane est, pour les trois premiers vingtiles de
revenu primaire, une fonction décroissante de ce
dernier. Pour autant, le profil du taux marginal est
ensuite une fonction régulièrement croissante du
revenu primaire. Aussi le système socio-fiscal
organise-t-il, pour la plus grande partie des actifs
occupés, une redistribution qui ne semble pas être à
l’origine de très fortes inefficacités économiques.
Pour pleinement évaluer sa progressivité, il faudrait
se livrer à une étude plus approfondie qui, en
particulier, intégrerait les prélèvements obligatoires
indirects. Il ne serait cependant pas légitime de faire
valoir que le système socio-fiscal, pour le champ pris
en compte dans cette étude, ne serait que très peu
progressif. Les taux marginaux mis ici en évidence
sont dans l’ensemble croissants en fonction du
revenu primaire ; ils sont sans conteste toujours
supérieurs aux taux moyens. De la sorte, le système
socio-fiscal assure bien une redistribution
progressive.
Tableau 3
quartiles du taux marginal de prélèvements nets en fonction de son mode de calcul;
champ : ensemble des actifs occupés, membres d’une famille ne comprenant pas de chômeurs
Tableau 3 : quartiles du taux marginal de prélèvements nets en fonction de son mode de calcul;
champ : ensemble des actifs occupés, membres d’une famille ne comprenant pas de chômeurs
en %
Incrément utilisé Max (10,1 %) Max (50,5 %) Max (100,10 %) Max (200,20 %)
Premier quartile : Q1 26,3 27,2 27,7 28,4
Médiane 32,6 32,9 33,1 33,5
Dernier quartile : Q3 39,8 39,9 39,7 39,4
Étendue : Q3 - Q1 13,5 12,7 12,0 11,0
Lecture du tableau : quand le taux marginal de prélèvements nets est calculé, dans chaque famille ne comprenant pas de chômeurs, à partir des
conséquences d’un relèvement du maximum de 10 euros par mois et d’une augmentation de 1 % des revenus imposables des actifs occupés (première
colonne du tableau), le premier quartile de ce taux est égal à 26,3 %.
Figure 7
fonction de répartition des taux marginaux
de prélèvements nets; champ : ensemble des actifs
occupés, membres d’une famille ne comprenant pas
de chômeurs
Figure 8
quartiles du taux marginal de prélèvements
nets des vingtiles de revenu primaire par unité de
consommation; champ : actifs occupés membres
d’une famille ne comprenant pas de chômeurs
Deuxièmement, il existe une forte hétérogénéité des
situations. En effet, le résultat précédent est obtenu
pour la médiane du taux marginal. Il reste que de
nombreux actifs occupés supportent des taux
marginaux relativement lourds sans pour autant
bénéficier d’un revenu primaire élevé. L’étude met
bien en évidence que l’utilisation, pour rendre
compte des inégalités verticales, du revenu primaire
par unité de consommation permet de souligner la
présence d’une très forte diversité des incitations au
travail délivrées par le système socio-fiscal. La
courbe relative au dernier quartile du taux marginal
fournit deux résultats complémentaires. D’abord, au
bas de l’échelle des revenus primaires, une part non
négligeable des individus font face à des taux très
élevés. Ensuite, la fréquence des hauts taux
marginaux est plus élevée dans la première moitié de
la distribution des revenus primaires que dans son
troisième quart. Ce dernier constat rejoint la
caractérisation banale selon laquelle les “classes
moyennes” supportent de forts taux marginaux de
prélèvements nets, notamment parce que l’assiette
des prélèvements sociaux resterelativement étroite.
Les gains financiers de l’ensemble des actifs
Pour étendre l’analyse à l’ensemble des actifs, nous
imputons aux chômeurs les conditions d’emploi
qu’ils pourraient obtenir. Aussi présentons-nous
dans un premier point la procédure d’imputation que
nous avons mise en œuvre. Dans un second point,
nous exposons les résultats obtenus.
La simulation du retour à l’emploi
Nous cherchons à estimer au mieux les conditions,
pour les chômeurs, du retour à l’emploi. On
rapproche chaque chômeur d’un actif occupé
“ proche ” de lui. Pour cela, il nous faut constituer une
population de référence composée d’individus
occupés qui ont connu antérieurement un épisode de
chômage. De la sorte, nous rendons compte des effets
de l’ancienneté dans l’emploi qui joue un rôle
important pour expliquer les conditions de travail et
les rémunérations offertes par les employeurs. Afin
de constituer cette population de référence à partir de
laquelle nous allons imputer un salaire aux
chômeurs, nous repérons, dans le modèle, les
individus dont le statut principal est d’être salarié au
cours de l’année N mais qui ont connu au moins un
mois de chômage au cours de l’année N-1. Pour
identifier ces individus, nous avons apparié les
Enquêtes emploi de 1997 et de 1998 (l’Enquête
emploi de 1998 est celle qui est utilisée pour former
la population de base du modèle).
Les facteurs explicatifs communs pour réaliser
l’imputation sont l’âge des individus, le genre, la
nationalité (ressortissant de la CEE ou non), le
diplôme le plus élevé obtenu, la présence d’un
conjoint dans la famille, la présence d’un enfant de
moins de trois ans et la tranche de zone de
peuplement industriel ou urbain dans laquelle ils
résident. L’analyse en composantes principales
permet alors d’extraire un résumé de l’information
disponible dans ces variables et de construire la table
de contingence de cette population de référence.
Ensuite, pour chaque chômeur, nous tirons
pseudo-aléatoirement un individu parmi ceux dont
les facteurs explicatifs le conduisent à être dans la
même cellule de la table de contingence. Nous
imputons alors au chômeur le salaire de l’individu
sélectionné. Ce salaire peut très bien être inférieur au
revenu primaire dont disposait le chômeur – voir
notre discussion ci-après. La fonction de répartition
des salaires offerts aux chômeurs ainsi obtenue est
présentée dans la figure 9. Elle retrace, tout à la fois,
la diversité des caractéristiques des actifs à la
recherche d’un emploi et les conditions d’emploi
relativement médiocres que connaissent une partie
des actifs occupés quand ils disposent d’une faible
ancienneté dans leur poste. En premier lieu,
seulement 30 % des chômeurs pourraient espérer
obtenir un salaire supérieur au Smic net à temps
plein. En deuxième lieu, 40 % des chômeurs se
verraient offrir un salaire mensuel compris entre un
demi-Smic et un Smic. Enfin, près de 10 % des
chômeurs percevraient un salaire inférieur à 200
euros par mois. Les emplois retrouvés correspondent
alors, soit à du temps partiel très réduit, soit à une
alternance de périodes d’emplois précaires et de
périodes de chômage – l’individu étant toutefois
principalement actif occupé.
Ces conditions médiocres d’emploi, révélées par
notre procédure d’imputation, ne sont pas
“inventées”. Elles correspondent à la situation
effective d’un grand nombre d’actifs occupés qui
viennent de retrouver un emploi et qui ne
bénéficiaient donc pas a priori de très fortes
incitations financières au travail. Pour les chômeurs,
notre exercice reste virtuel. Le retour au
plein-emploi peut être envisagé dans des contextes
très différents. Une croissance plus forte permettrait
d’employer une grande partie des chômeurs à des
conditions plus favorables. En revanche, à niveau de
production inchangé, une extension du volume
d’emploi ne peut être obtenue que par un
amoindrissement des gains de productivité et donc a
priori avec des conditions plus dégradées.
La fonction de répartition des gains individuels de
revenu imposable des chômeurs est portée sur la
figure 10; elle confirme bien ce premier constat. En
cas de reprise d’emploi, la moitié des individus
actuellement au chômage bénéficieraient de gains
mensuels supérieurs à 350 euros. Pour un quart
d’entre eux, ces gains seraient même supérieurs
à 700 euros. Ces montants sont loin d’être
négligeables. Par contre, pour un peu plus de 25 %
des chômeurs, la reprise d’un emploi se traduirait par
une diminution du reven u imposable. Ce
pourcentage est significatif. Il reflète à la fois les
conditions d’emploi relativement dégradées déjà
relevées ci-dessus et l’écart qu’il y aurait, pour
certains chômeurs, entre leurs prétentions et le
revenu d’activité qu’ils pourraient obtenir. Nous
mettons ainsi en évidence une forte hétérogénéité
des gains qu’apporterait le retour à l’emploi et aussi
une fréquence élevée des cas où ce retour a pour
conséquence une perte de revenu imposable.
Au moins cinq facteurs conduisent, dans cette étude,
à sous-estimer les gains des chômeurs :
- nous ne prenons pas en compte les dispositifs
transitoires qui viennent atténuer le jeu du système
socio-fiscal comme le dispositif d’intéressement du
Revenu minimum d’insertion ou la clause
d’exonération pour une année de la Taxe
d’habitation pourles sortants de ce minimum social;
- nous sommes tributaires du mode d’affectation de
l’occupation principale dans Myriade : un chômeur
est un individu principalement au chômage dans
l’ann ée, un actif o ccupé est un individu
principalement en emploi dans l’année. Aussi
comparons-nous des situations qui ne sont pas
nécessairement très contrastées : les revenus des
individus principalement au chômage mêlent
éventuellement des indemnités du régime
d’assurance chômage et des revenus d’activités
précaires ; de même, les revenus des individus
principalement en emploi peuvent être en partie
constitués de revenus de remplacement;
- nous prenons comme population de référence, pour
imputer les salaires, des actifs occupés qui viennent
de retourner à l’emploi : ces employés disposent
d’une très faible ancienneté et, en conséquence,
subissent une “décote salariale” qui devrait
s’atténuer à moyen terme;
- nous n’intégrons pas tous les effets de moyen terme
du retour à l’emploi : ce dernier peut constituer un
“ marchepied ” qui permettrait, ensuite, d’accéder à
des conditions d’emploi plus favorables;
- nous utilisons l’Enquête revenus fiscaux relative
aux revenus de 1997, année encore marquée par une
basse conjoncture sur le marché du travail.
Figure 9
fonction de répartition des salaires (nets
des prélèvements sociaux et de la CSG déductible)
offerts aux chômeurs (en euros par mois)
Figure 10
fonction de répartition des gains
individuels de revenu imposable des chômeurs
(en euros par mois)
Nous délivrons ainsi, nous semble-t-il, une
évaluation plutôt pessimiste des gains de revenu
disponible dont les chômeurs pourraient bénéficier
en cas de retour à l’emploi.
Tableau 4
quartiles du taux marginal de
prélèvements nets pour les actifs occupés et pour
les chômeurs
Tableau 4 : quartiles du taux marginal de
prélèvements nets pour les actifs occupés et pour
les chômeurs
Population Actifs occupés Chômeurs
Premier quartile 28 % 33 %
Médiane 33 % 41 %
Dernier quartile 40 % 58 %
Lecture du tableau : le premier quartile du taux marginal de
prélèvements nets pour les chômeurs, calculé à partir des transitions
chômage/emploi simulées par le modèle, est égal à 33 %.
Il en ressort un taux marginal de prélèvements nets
médian de 41 %, pour le retour à l’emploi,
contre 33 % pour les actifs occupés (voir le
tableau 4). Les quartiles de la distribution du taux
marginal, pour les deux populations, figurent dans ce
même tableau : dans l’ensemble, les taux marginaux
sont plus élevés et nettement plus dispersés pour les
chômeurs. Ce constat n’est que la conséquence des
médiocres conditions d’emploi que peuvent obtenir
les chômeurs et du jeu du système socio-fiscal. Ces
deux causes sont étroitement imbriquées ; nous
allons cependant tenter d’apprécier leurs
contributions relatives à la formation des taux
marginaux élevés.
Pour identifier principalement le jeu du système
socio-fiscal, nous restreignons le vivier des actifs
occupés (qui étaient au chômage l’année précédente
et dont les conditions d’emploi sont utilisées pour
l’imputation) aux seuls individus qui ont obtenu un
travail stable. Nous postulons que – de la sorte – nous
nous plaçons bien à moyen terme et que les
conditions d’emploi ne jouent plus. De même, pour
repérer l’impact des médiocres conditions d’emploi,
nous retenons l’expérimentation suivante : si, pour
un chômeur, le revenu d’activité simulé est inférieur
à son revenu imposable antérieur, nous lui imputons
finalement ce dernier. De la sorte, en termes de
revenu imposable, aucun chômeur neperd au retourà
l’emploi. Ces deux scénarios, par différence,
permetten t d’ob tenir la contribution,
respectivement, du jeu du système socio-fiscal et des
conditions d’emploi aux taux marginaux élevés.
Les conséquences de ces deux scénarios figurent
dans le tableau 5. Dans le premier scénario, la baisse
des taux marginaux les plus élevés est faible. Aussi
pouvons-nous en déduire que le jeu du système
socio-fiscal n’est pas le premier responsable des
gains les plus faibles du retour à l’emploi. Par contre,
le second scénario conduit à une forte baisse des taux
marginaux les plus élevés, de l’ordre de 10 % pour le
troisième quartile de sa distribution. Par différence
avec la référence, il montre que les hauts taux
marginaux proviennent des pertes de revenu
imposable que subissent un certain nombre de
chômeurs dans l’imputation de référence.
Tableau 5
deux scénarios d’imputation des conditions d’emploi; champ : ensemble des chômeurs
Tableau 5 : deux scénarios d’imputation des conditions d’emploi; champ : ensemble des chômeurs
Scénario Référence Restriction du vivier Annulation des pertes
Taille du vivier utilisé 2 479 1 117 2 479
Salaire obtenu (en euros par mois)
Premier quartile 451 506 553
Médiane 696 783 804
Dernier quartile 991 1081 1079
Gains de revenu (en euros par mois)
Premier quartile-25 33 0
Médiane 347 434 347
Dernier quartile 711 800 710
Taux marginal de prélèvements nets (en %)
Premier quartile 33 33 33
Médiane 41 40 40
Dernier quartile 58 54 48
Lecture du tableau : quand les transitions chômage/emploi sont simulées en utilisant un “ vivier restreint ”, le premier quartile du salaire offert aux
chômeurs est égal à 506 euros par mois, le premier quartile des gains de revenu imposable vaut 33 euros par mois et le premier quartile du taux
marginal de prélèvements nets est de 33 %.
Tableau 6
quartiles du taux marginal de prélèvements nets en fonction de son mode de calcul;
champ : ensemble des actifs
Tableau 6 : quartiles du taux marginal de prélèvements nets en fonction de son mode de calcul;
champ : ensemble des actifs
en %
Incrément utilisé Max (10,1 %) Max (50,5 %) Max (100,10 %) Max (200,20 %)
Premier quartile : Q1 27,4 27,9 28,3 28,9
Médiane 34,0 34,2 34,2 34,3
Dernier quartile : Q3 42,0 41,8 41,4 40,7
Étendue : Q3 - Q1 14,6 13,9 13,1 11,8
Lecture du tableau : quand le taux marginal de prélèvements nets est calculé, dans chaque famille, à partir des conséquences, d’une part d’un
relèvement du maximum de 10 euros par mois et d’une augmentation de 1 % des revenus imposables des actifs occupés (première colonne du tableau)
et, d’autre part, de la transition chômage/emploi simulée par le modèle pour les chômeurs, le premier quartile de ce taux est égal à 27,4 %.
La distribution du taux marginal de prélèvements nets
Avant de présenter des résultats relatifs à l’ensemble
des actifs, il nous faut valider notre méthodologie.
Pour les actifs occupés, nous avons en effet tiré les
conséquences d’une hausse significative de leur
revenu d’activité et, pour les chômeurs, d’une
transition chômage/emploi. Le taux marginal de
prélèvements nets est calculé au niveau de chaque
famille ; il faut donc nous assurer que notre
évaluation est robuste vis-à-vis de l’incrément
utilisé pour simuler la hausse du revenu d’activité
des actifs occupés. En effet, à employer un incrément
trop faible, le taux marginal attribué à chaque actif
d’une famille comportant au moins un chômeur
serait principalement déterminé par les conditions
du retour à l’emploi de ce dernier.
Les quartiles de la distribution du taux marginal de
l’ensemble des actifs en fonction de l’incrément
utilisé sont portés dans le tableau 6. De façon un peu
étonnante de prime abord, la médiane du taux
marginal est légèrement croissante en fonction de
l’incrément retenu. Pourtant, quand l’incrément
augmente, l’importance relative de la hausse des
revenus d’activité des actifs occupés, dans le calcul
du taux marginal, s’accroît. Comme les taux
marginaux sont plus élevés pour les chômeurs, l’on
s’attend à une relation décroissante. Nous avions
précédemment mis en évidence (dans le tableau 3)
que le taux marginal est une fonction croissante de
l’incrément sur le champ des seuls actifs occupés ;
c’est donc ce dernier effet qui domine. L’évaluation
du taux marginal semble ainsi relativement robuste
par rapport au choix de l’incrément ; comme
auparavant, nous retenons le maximum de 100 euros
par mois et de 10 % d’accroissement du revenu
d’activité.
Figure 11
fonction de répartition des taux
marginaux; champ : ensemble des actifs
La fonction de répartition des taux marginaux
obtenue sur le champ de l’ensemble des actifs
(figure 11) est relativement proche de celle présentée
ci-avant pour les seuls actifs occupés membres d’une
famille ne comportant pas de chômeur. Les trois
quarts des actifs font face à des taux marginaux
inférieurs à 42 %. Le quart des actifs supportent des
taux marginaux inférieurs à 29 %. Par contre, pour
plus de 2 % des actifs, le taux est supérieur à 100 %;
cela signifie qu’en cas d’accroissement significatif
de leur revenu d’activité et/ou de reprise d’emploi, le
revenu disponible de la famille diminue. De
nouveau, la distribution des taux marginaux apparaît
comme relativement concentrée. La question de la
faiblesse des incitations financières demeure mais sa
fréquence effective est limitée.
Une faible incitation financière au travail s’exerce
ainsi sur une partie des individus situés en bas de
l’échelle des revenus. D’un côté, peut être évoquée
l’architecture des prélèvements et des transferts telle
qu’elle existe actuellement en France. De l’autre
côté, nous ne pouvons ignorer que la situation
actuelle du marché du travail offre des perspectives
de gains très modestes à une partie de la population
active, en cas de reprise d’emploi. Ce constat,
combiné à celui mentionné plus haut que même les
individus les plus pauvres ne sont pas totalement
dépourvus de revenus primaires et notamment de
revenus d’activité, permettrait de recommander une
politique de (re)formation des individus les plus
éloignés du marché du travail. En élargissant l’accès,
pour les individus les moins qualifiés, à des taux de
salaire horaire plus élevés et à des emplois de
meilleure qualité, elle contribuerait ainsi à la
restauration des incitations financières au travail.
La structure moyenne et marginale de la
redistribution
Nous complétons notre analyse en détaillant le rôle
des principaux composants du système socio-fiscal;
nous distinguons les cotisations sociales, les
prélèvements fiscaux (y compris la CSG et la CRDS)
et les transferts sociaux. Nos calculs sont obtenus à
partir des masses agrégées ; par exemple, le taux
marginal moyen n’est pas la moyenne de taux
marg inau x indi viduels, mais le taux
“macro-économique”. Ce mode de calcul a un
double avantage. D’un côté, il est robuste par rapport
aux valeurs prises par les taux individuels; de l’autre
côté, il peut s’interpréter comme une moyenne
pondérée des taux individuels.
De plus, nous partageons la population en trois
catégories : les salariés, les indépendants et les
chômeurs. Pour autant, les grandeurs utilisées sont
relatives aux familles ; elles sont alors simplement
ventilées au prorata du nombre d’actifs dans la
famille. Il n’est en effet pas pos sible
d’individualiser, par exemple, le revenu disponible
de la famille.
Les résultats sont portés dans le tableau 7. Ils
permettent notamment d’apporter, par catégorie
d’actifs, une information sur les mécanismes de la
redistribution. Ainsi, pour les salariés, les
prélèvements sociaux non contributifs apparaissent
assez fortement progressifs (taux moyen de 19 % et
taux marginal de 24 %) du fait des allègements de
charge sur les bas salaires. Les prélèvements fiscaux
n’apparaissent notamment pas plus progressifs que
les prélèvements sociaux. Par contre, pour les
indépendants, la situation inverse est observée : les
prélèvement sociaux sont régressifs et les
prélèvements fiscaux fortement progressifs. Cela
tient, d’une part, au mode de calcul des cotisations
sociales qui inclu t, pour les travailleurs
indépendants, une certaine part forfaitaire et, d’autre
part, à leur niveau de vie plus élevé que la moyenne
qui les situent plus souvent dans les zones de forte
progressivitéde l’impôt sur le revenu. Enfin, pour les
chômeurs, la cause principale des taux marginaux
élevés est la perte des bénéfices des transferts
sociaux.
Figure 12
quartiles du taux marginal des vingtiles
de revenu primaire par unité de consommation;
champ : ensemble des actifs
Tableau 7
structure moyenne et marginale de la redistribution pour trois catégories d’actifs
Tableau 7 : structure moyenne et marginale de la redistribution pour trois catégories d’actifs
Catégorie d’actifs Salarié Indépendant Chômeur
Effectifs (en %) 78 11 11
Structure Moyenne Marginale Moyenne Marginale Moyenne Marginale
Revenu primaire(1) 100 100 100 100 100 100
Prélèvements sociaux(2) 19 24 28 17 13 31
Prélèvements fiscaux(3) 5 10 9 20 4 3
Transferts sociaux 3-2 3-3 18-9
Revenu disponible élargi (4) 79 64 66 61 101 57
Taux de prélèvements nets(5) -27 % 36 % -52 % 39 % 1 % 43 %
(1) Y compris, pour les chômeurs, les indemnités du régime d’assurance chômage.
(2) Non contributifs, nets des allègements de charge.
(3) Y compris CSG et CRDS, nets de la Prime pour l’emploi.
(4) Y compris les droits sociaux individualisables.
(5) Le taux moyen est calculé comme sur la figure 5 : les transferts nets des prélèvements rapportés au revenu disponible.
Lecture du tableau : pour les salariés, sur 100 euros de revenu primaire de leur famille, 19 euros sont prélevés sous forme de cotisations sociales, 5
sous forme de prélèvements fiscaux et 3 euros sont obtenus sous forme de transferts sociaux; le revenu disponible élargi est ainsi égal à 79 euros et le
taux de prélèvements nets moyen à -27 % ≈ (79-100)/79⋅ 100. Pour 100 euros de revenu primaire supplémentaire, 24 euros sont prélevés sous forme
de cotisations sociales, 10 sous forme de prélèvements fiscaux et les transferts sociaux diminuent de 2 euros; le taux marginal moyen est ainsi égal
à 100-64=36 %. La structure marginale, pour les chômeurs, résulte des transitions chômage/emploi simulées par le modèle.
À l’aide du modèle de micro-simulation Myriade,
nous avons proposé une nouvelle évaluation de la
distribution des gains financiers au travail en France.
Le modèle le plus simple issu de la théorie standard –
en termes d’arbitrage consommation / loisir – ne
permet cependant pas d’assigner, pour ce qui a trait
aux incitations au travail, un rôle central aux facteurs
financiers. En calibrant un modèle de base, on
obtient en effet un lien assez lâche entre l’incitation
au travail et le niveau des gains financiers du retour à
l’emploi. Le modèle est sans doute trop simple. Cela
laisse aussi de la place à d’autres explications. D’un
côté, le taux de rémunération horaire constituerait un
argument important des décisions d’activité : il
faudrait aider les chômeurs à se former, à accroître
leurs qualifications, à élargir leurs compétences, etc.
pour leur permettre d’occuper de meilleurs emplois.
De l’autre côté, on peut avancer l’intervention de
facteurs plus psychologiques ou sociologiques,
comme la valeur que les individus accordent au
travail ou à leur insertion économique et sociale.
Pour les actifs occupés, l’effet d’une augmentation
de leur revenu d’activité sur le revenu disponible de
leur famille est facile à appréhender : le modèle de
micro-simulation peut en retracer toutes les
conséquences, en supposant toutefois les
comportements d’activité inchangés. En revanche,
pour les chômeurs, il faudrait retracer une transition
chômage/emploi qui soit à peu près réaliste. L’apport
de cette étude est de simuler cette transition en
imputant à chaque chômeur les conditions d’activité
d’un individu qui vient de retourner à l’emploi. Cette
procédure d’imputation ne repose pas sur
l’économétrie mais simplemen t sur le
rapprochement, au moyen d’une analyse en
composantes principales, de chaque chômeur d’un
salarié de caractéristiques “ proches ”.
Notre exercice met alors en évidence les pauvres
conditions de rémunération que pourraient obtenir
les chômeurs : un peu moins d’un tiers se verraient
offrir une rémunération supérieure au Smic à temps
plein. De surcroît, il apparaît que plus du quart des
chômeurs seraient perdants, dans ces conditions,
parce que leur revenu imposable actuel (composé
d’indemnités du régime d’assurance chômage et de
gains obtenus pour de courtes périodes d’activité) est
supérieur à la rémunération qu’ils pourraient
recevoir. Toutefois, notre évaluation, pour de
nombreuses raisons, sous-estimerait les gains
financiers potentiels que les chômeurs obtiendraient
en obtenant un travail.
Il en ressort ainsi des taux marginaux de
prélèvements nets, concernant le retour à l’emploi,
relativement élevés. Pour autant, nous mettons en
évidence que ces hauts taux ont plus pour origine les
rémunérations peu attractives offertes aux chômeurs
que le jeu stricto sensu du système socio-fiscal.
Le lien entre les taux marginaux de prélèvements
nets et le revenu primaire des actifs occupés, pour la
plupart de ces derniers, est monotone croissant : il ne
semble pas possible de constituer en “ fait stylisé ”
une courbe en forme de “ U ”. Toutefois, au tout début
de la distribution des revenus primaires, on observe
des taux marginaux relativement élevés, plus élevés
que la moyenne. Cependant, les taux marginaux
élevés sont plutôt concentrés, d’une part, sur une
fraction non négligeable d’invidus bénéficiant d’un
revenu primaire intermédiaire et, d’autre part, sur la
plupart des individus situés en haut de l’échelle des
revenus primaires. Ce constat, assez ordinaire,
revient à souligner l’étroitesse de l’assiette des
prélèvements obligatoires en France : les actifs
occupés, sans nécessairement disposer d’un niveau
de vie élevé, supportent une grande partie des
prélèvements obligatoires selon un schéma peu
progressif.
Le diagnostic est assez différent quand le champ de
l’analyse est élargi à l’ensemble des actifs. Il reste
toutefois assujetti à notre procédure d’imputation
qui affecte à chaque chômeur une rémunération
d’activité souvent modique. Cette fois-ci, nous
obtenons un lien entre les taux marginaux et le
revenu primaire en forme de “U”. Les chômeurs
seraient ainsi confrontés, en premier lieu, à la
pénurie d’emploi, en deuxième lieu, à un accès limité
aux “ bons” emplois et, en dernier lieu, à un taux
marginal de prélèvements nets relativement élevé.
Dans l’ensemble, nous mettons en évidence des taux
marginaux plutôt faibles, bien inférieurs à ceux
rapportés par exemple dans l’étude de Laroque et
Salanié (1999). Ils obtenaient un taux marginal
médian de l’ordre de 50 % contre 34 % dans notre
étude. Des raisons de méthode expliquent cette
divergence : nous simulons les conséquences d’un
accroissement simultané du revenu primaire de
l’ensemble des actifs de la famille; nous laissons de
côté les inactifs ; nous écartons les prélèvements
sociaux contributifs du calcul, etc. Des raisons de
données peuvent aussi être avancées : nous
disposons d’une information très complète sur les
revenus, en mobilisant l’Enquête revenus fiscaux.
De même, nous infirmons la proposition selon
laquelle les taux marginaux de prélèvements nets
sont les plus élevés pour les revenus les plus bas. Les
hauts taux marginaux sont fréquents au tout début de
la distribution des revenus mais également dans la
zone des revenus médians (troisième quartile) et
parmi les revenus les plus élevés.
Annexe : la procédure d’imputation
Cette annexe a pour objet de rendre compte de la procédure
d’imputation à laquelle nous avons recouru pour affecter, à
chaque actif non occupé, des conditions d’emploi. Nous
voulions développer une procédure générale, qui puisse être
réutilisée à d’autres occasions dans le modèle Myriade.
Nous présentons, en premier lieu, le problème ; nous
détaillons, en second lieu, la solution retenue.
Le problème
On dispose d’une population de référence de taille N pour
laquelle on dispose, pour les individus membres repérés par
l’indice j, de la valeur de la variable d’intérêt; cette variable,
notée yj, est soit discrète – elle témoigne d’une
caractéristique –, soit continue – comme par exemple le
revenu d’activité dont bénéficie l’individu j. On cherche,
pour l’individu répéré par l’indice i pour lequel on ne
connaît pas la variable d’intérêt, à imputer cette dernière.
Habituellement, on recourt aux méthodes économétriques
pour réaliser ce type d’imputation. Nous n’avons pas retenu
ces méthodes pour les trois raisons suivantes. Tout d’abord,
ces méthodes ne sont pas automatiques ; elles exigent une
modélisation préalable de la variable d’intérêt. Cette
modélisation est toutefois l’occasion d’appréhender les
facteurs explicatifs de la variable d’intérêt. Ensuite, ces
méthodes ne sont pas générales; il faut mettre en œuvre, soit
une procédure de moindres carrés si la variable d’intérêt est
continue, soit une procédure plus spécifique si la variable est
qualitative. Enfin, l’imputation demande, afin de bien
engendrer la dispersion de la variable d’intérêt, de tirer une
réalisation pseudo-aléatoire dans la loi, dont les paramètres
sont estimés au cours de l’analyse économétrique, du terme
résiduel du modèle utilisé.
Nous avons préféré développer une méthode plus simple
pour réaliser ce traitement.
La procédure utilisée
On se fixe a priori les facteurs explicatifs de la variable
d’intérêt. Le nombre de ces facteurs est K. La matrice X, de
taille N K⋅, rassemble ces facteurs pour toute la population
témoin. On se livre à une analyse en composantes
principales (notée ACP) de cette matrice – plus précisément
la matrice des corrélations de ces facteurs explicatifs – pour
extraire les deux premiers axes factoriels. Si la matrice des
corrélations est noté C, on a
où U est la matrice des vecteurs orthonormés du changement
de base de l’ACP et Λ la matrice diagonale des valeurs
propres de la matrice des corrélations.
On découpe ensuite les deux premiers axes en classes
d’effectifs égaux pour construire une table de contingence,
sur ces deux axes, des individus de la population témoin.
Plus précisément, soient X la matrice X pour laquelle les
variables sont centrées et réduites etU les deux colonnes de
la matrice U qui correspondent aux plus grandes valeurs
propres. Les coordonnées des individus de la population
témoin sur les deux premiers axes de l’ACP sont
Les deux variables de la table de contingence sont les
numéros des classes sur, respectivement, la première et la
seconde colonne de la matrice Z.
L’imputation proprement dite est finalement réalisée en
deux étapes. Tout d’abord, on calcule les coordonnées de
l’individu i sur les deux premiers axes de l’ACP :
où xi est le vecteur ligne des facteurs explicatifs centrés et
réduits de l’individu i et zi le vecteur ligne des nouvelles
coordonnées de cet individu. On en déduit la cellule de la
table de contingence à laquelle l’individu i appartient. Enfin,
on tire dans cette cellule, à l’aide d’une loterie
pseudo-aléatoire, un individu de la population témoin. On
affecte alors à l’individu i la valeur de la variable d’intérêt de
l’individu sélectionné.
Comme le premier axe de l’ACP résume une plus grande
quantité d’information, nous prenons un plus grand nombre
de classes sur le premier axe que sur le second. En général,
nous retenons dix classes sur le premier axe et cinq classes
sur le second ; la table de contingence comporte ainsi 50
cellules.
Nous avons programmé, en C++, la procédure de sorte
qu’elle puisse être utilisée directement à partir du modèle
Myriade, développé lui aussi en C++. Pour réaliser la
diagonalisation de la matrice des corrélations, nous utilisons
le sous-programme DSYEVD de la bibliothèque LAPack,
dont le code source a été mis dans le domaine public.
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[(*)]
Erudite (Univ. Paris-XII) et Caisse nationale des Allocations familiales.
E-mail :
F. Legendre@ univ-paris12. fr
[(**)]
Caisse nationale des Allocations familiales.
E-mail : Jean-Paul. L
Lorgnet@ cnaf. cnafmail. fr
[(***)]
Caisse nationale des Allocations familiales et CEPN (Univ. Paris-XIII et CNRS).
E-mail : Florence. T
Thibault@ cnaf. cnafmail. fr