2003
Économie et Prévision
Les modèles de microsimulation dans l’analyse des politiques de redistribution : une brève présentation
François Bourguignon
[(*)]
Amedeo Spadaro
[(**)]
Au cours des vingt dernières années, l’utilisation des modèles de microsimulation des politiques de redistribution n’a
cessé de croître. Cet article offre un rapide survol de ces modèles, l’accent étant mis sur les développements récents de ce
domaine de l’économie appliquée et sur quelques directions de recherche future. Mots-clés :
microsimulation, évaluation des politiques publiques .
During the last twenty years, microsimulation models have been increasingly used in the analysis of redistribution
policies. This note provides a brief survey discussion of these microsimulation with particular emphasis on the recent
developments of this discipline and directions for future research. Keywords :
microsimulation, evaluation of public policies .
Spadaro A. remercie le soutien financier du gouvernement espagnol, (Programa de Acciones Integradas HP2002-0031, Programa
Nacional de Promoción General del Conocimiento SEC2002-02606).
Au cours des vingt dernières années, l’utilisation des modèles de microsimulation des politiques de
redistribution n’a cessé de croître. Cet article offre un rapide survol de ces modèles, l’accent étant mis
sur les développements récents de ce domaine de l’économie appliquée et sur quelques directions de
recherche future.
La microsimulation : définition et
concepts fondamentaux
L’évaluation des effets distributifs des politiques
économiques est une tâche majeure de l’économie
appliquée. L’identification des gagnants et des
perdants d’une réforme demande des outils puissants
qui renseignent en même temps sur les effets agrégés
de la réforme considérée mais aussi sur l’impact
différencié qu’elle peut avoir sur le bien-être des
individus et des ménages. Par la force des choses,
cette dernière exigence est d’autant plus importante
dans le domaine de la redistribution.
Les modèles de microsimulation (mms) sont des
outils d’analyse qui permettent de simuler les effets
d’une réforme donnée de la politique économique
sur un échantillon d’agents (individus ou ménages)
au niveau individuel. Ils sont fondés sur la
représentation analytique des contraintes
économiques et institutionnelles spécifiques
auxquelles est confronté un agent et, si possible, sa
façon d’ad apter son comportement à des
modifications de ces contraintes. La simulation
d’une réforme de politique économique consiste à
évaluer les effets du changement qu’elle induit sur
les contraintes auxquelles est soumis un échantillon
représentatif d’agents et sur un certain nombre
d’indicateurs de leur activité et de leur bien-être.
La microsimulation a été employée depuis
longtemps et de façon extensive dans les sciences
dures. Son emploi dans le domaine économique est
plus récent. Même si les premiers travaux datent de
1957 (Orcutt
[1] ), c’est seulement durant les années
1980 que se développe de façon significative
l’utilisation de la microsimulation dans l’analyse des
politiques économiques, notamment dans le
domaine de la redistribution. Cette évolution est due
principalement à l’augmentation de la puissance de
calcul des ordinateurs et à la disponibilité croissante
de bases de données microéconomiques. Son impact
sur la recherche et la politique économique est
potentiellement considérable
[2].
L’intérêt de la microsimulation pour l’analyse des
politiques de redistribution réside essentiellement
dans la possibilité qu’elle offre de prendre en compte
l’hétérogénéité des agents tout en s’intéressant en
même temps aux conséquences agrégées de leurs
comportements et notamment aux effets budgétaires
des politiques analysées. De ce point de vue, la
microsimulation s’oppose à l’analyse traditionnelle
en termes d’agents représentatifs. Cette dernière
peut sans aucun doute donner une première idée des
effets d’une réforme mais elle dissimule les
disparités de ces effets entre agents et ne donne pas
nécessairement une bonne idée des effets agrégés de
la réforme considérée. Les agents réels diffèrent
selon l’âge, le sexe, la composition du ménage dans
lequel ils vivent, leur qualification, ou encore leurs
préférences pour le travail ou pour certains types de
consommation. Selon les combinaisons de ces
caractéristiques, ils sont plus ou moins affectés par
une réforme du système redistributif et la
distribution jointe de toutes ces dimensions
détermine l’impact de la réforme sur la contrainte
budgétaire du gouvernement. C’est cette complexité
qu’essaye de saisir la microsimulation et qu’ignore
nécessairement une analyse conduite en termes de
quelques agents représentatifs – le “célibataire payé
au SMIC”, le “couple de cadres moyens” avec deux
enfants, le “retraité”, etc. – dont on ignore bien
souvent le poids exact dans la population.
Outre qu’elle autorise une évaluation précise des
effets d’une réforme du système redistributif sur la
contrainte budgétaire de l’autorité de redistribution,
la prise en compte de l’hétérogénéité des agents offre
deux autres avantages. D’une part, les techniques de
microsimulation permettent d’identifier, le cas
échéant, les gagnants et les perdants d’une réforme et
donc d’examiner l’économie politique de cette
réforme. L’expérience montre en fait qu’il n’est pas
toujours facile, sans une analyse détaillée au niveau
microéconomique, d´évaluer a priori ceux qui
gagnent et ceux qui perdent à la réforme d’un
instrument particulier du système redistributif
lorsque cet instrument interagit avec beaucoup
d’autres – comme par exemple les charges sociales
interagissant fortement avec l’impôt sur le revenu
dans la détermination du revenu disponible. D’autre
part, l’analyse désagrégée des effets d’une réforme
du système redistributif permet d’évaluer les coûts
et bénéfices de cette réforme en termes de bien-être
social et donc d’intégrer à l’évaluation des
considérations d’équité et de justice sociale.
Un modèle de microsimulation se compose de trois
éléments :
- une base de données microéconomique qui
contient les caractéristiques économiques et socio-démographiques d’un échantillon représentatif
d’agents (ménages ou individus);
- le système redistributif de départ et le système
simulé, c’est-à-dire les règles déterminant les
contraintes, budgétaire et autres, auxquelles font
face les agents;
- un modèle théorique de comportement des agents.
Une taxonomie simple des mms peut être construite à
partir de cette troisième composante, plus
particulièrement à partir de l’inclusion ou non d’une
modification du comportement des agents, de
l’horizon temporel de leurs comportements et,
finalement, de la prise en compte ou non des effets
d’équilibre général.
On est ainsi conduit à distinguer les
mms
arithmétiques qui ignorent les réactions de
co mp ortement des agents et les
mms
comportementaux qui incluent au contraire de telles
réactions. De même, on peut parler de
mms
dynamiques et
mms statiques selon que la
représentation du système redistributif inclut ou non
une dimension temporelle. Finalement, on peut
parler de
modèles comportementaux en équilibre
général (CGE)
[3] ou en
équilibre partiel selon que
l’on suppose que les changements de comportement
induits par la réforme étudiée modifient les prix et les
salaires ou non.
Les applications les plus courantes des
mms portent
sans aucun doute sur la redistribution et les
politiques sociales en général. Les premiers modèles
ont été construits aux États-Unis et en Europe,
d’abord pour évaluer la fiscalité, puis certaines
politiques sociales
[4]. Récemment, grâce à la
disponibilité accrue d’enquêtes sur les revenus des
ménages, l’utilisation de ces techniques de
microsimulation s’est étendue aux pays en voie de
développement
[5]. Même si cet article porte
principalement sur la redistribution, il faut noter que
la microsimulation couvre d’autres domaines
économiques. On aura l’occasion en fin d’article
d’évoquer des applications dans le domaine de
l’éducation et de la formation professionnelle,
l’assurance et des comportements vis-à-vis du risque
de la santé
[6] et des effets distributifs des politiques
macroéconomiques.
La microsimulation arithmétique statique :
fondements théoriques et limitations
La microsimulation arithmétique ignore, on l’a vu,
les effets d’une réforme du système redistributif sur
les comportements des agents. Autrement dit, les
volumes de consommation sont supposés ne pas être
modifiés par une réforme de la fiscalité indirecte et le
revenu primaire du travail est supposé resté inchangé
face à une modification des charges sociales, de
l’imposition sur le revenu ou d’une allocation sous
condition de ressources. Face à une modification du
système redistributif, les mms arithmétiques
consistent donc simplement à évaluer la variation de
revenu disponible réel qu’implique la modification
de la contrainte budgétaire des agents, à revenu
primaire et volumes de consommation constants.
Il est possible de montrer que, sous certaines
conditions, une telle approche est justifiée et que la
variation de revenu disponible réel, à comportement
constant, est effectivement u ne bo nne
approximation de la variation du bien-être des
agents. Il suffit de supposer, d’une part, que chaque
agent optimise son comportement sans autre
contrainte que la contrainte budgétaire et que,
d’autre part, la réforme considérée n’entraîne qu’une
variation “marginale” des prix auxquels l’agent est
confronté. Dans le modèle microéconomique
élémentaire du consommateur, le théorème de
l’"enveloppe" conduit en effet au résultat suivant. À
partir d’une situation initiale optimale, la variation
de bien-être due à un changement marginal du
système de prix est équivalente à l’effet d’une
variation du revenu exogène du consommateur égale
au changement du coût de son panier initial de
consommation
[7]. Dès lors, en incluant le loisir – et
par conséquent le travail – dans le panier de
consommation, il est possible de ramener toute
modification des paramètres de la contrainte
budgétaire d’un agent à une variation de son revenu
exogène réel– soit son revenu hors travail et, selon le
cas, hors éparg ne– à comportement d e
consommation et d’offre de travail constant. On
généralise facilement ce résultat au cas où la
contrainte budgétaire n’est pas linéaire du fait de la
complexité des systèmes redistributifs et où l’agent
est producteur de biens en même temps que
consommateur.
Sous les conditions précédentes, les mms
arithmétiques s’avèrent particulièrement utiles du
fait de leur simplicité. En effet, il n’est nul besoin de
disposer de fonctions de demande de biens ou d’offre
de travail pour calculer la variation du bien-être d’un
agent – individu ou ménage. La variation du revenu
disponible réel suffit. Des hypothèses particulières
sur l’utilité marginale sociale du revenu des divers
agents permettent ensuite d’évaluer la variation du
bien-être social.
La simplicité de l’argument précédent cache
cependant un certain nombre de difficultés et
limitations. La première est que, si l’on peut
effectivement négliger les changements de
comportement dans l’évaluation de la variation du
bien-être des agents, il n’en va pas de même
lorsqu’on veut évaluer la variation de la recette
fiscale ou de la dépense sociale agrégée, ou encore
celle du revenu total de la population. Il s’ensuit que,
si les réactions de comportement ne sont pas
négligeables, alors les mms arithmétiques
renseignent mal sur les conséquences budgétaires
d’une réforme de la redistribution. De la même
façon, ils ne permettent pas de traiter de façon
adéquate la question centrale de l’arbitrage
“efficacité-équité”, puisque les réformes sont
supposées n’avoir aucun effet sur l’efficacité. Une
deuxième difficulté est liée au caractère “marginal”
ou non des réformes envisagées. À partir de quel
moment, une réforme peut être considérée comme
non-marginale ? La réponse à cette question définit
évidemment le champ d’application des mms
arithmétiques. Une dernière difficulté tient à la
nature plus ou moins contraignante des systèmes
redistributifs. L’évasion fiscale et la non-perception
de prestations sociales modifient la contrainte
budgétaire à laquelle font face les agents et il est
possible qu’une réforme du système redistributif
modifie les pratiques des agents dans ces domaines.
Cette question conduit en fait à généraliser la notion
de comportement afin d’y englober non seulement
l’offre de travail et la consommation mais aussi
l’évasion fiscale et la perception des prestations
sociales.
Microsimulation statique et
comportement d’offre de travail
La principale réaction de comportement prise en
compte dans les modèles de microsimulation
statique est l’offre de travail, un reflet de la
préoccupation générale que des taux marginaux
effectifs d’imposition trop élevés, en haut ou en bas
de la distribution, risquent de diminuer l’incitation
au travail. La représentation du comportement
d’offre de travail dans les
mms avec comportements
repose généralement sur un modèle économétrique
assez lourd dans la mesure où il prend explicitement
en compte la contrainte budgétaire complexe induite
par la plupart des systèmes redistributifs
[8]. Il n’est
donc pas surprenant que l’aspect économétrique
tende à dominer dans les travaux de microsimulation
incorporant l’offre de travail. Néanmoins, une
approche plus simple reposant sur des techniques de
“calibration” est également possible.
La structure logique de l’approche économétrique
est celle du modèle élémentaire de l’arbitrage travail
loisir. Un agent économique doté de caractéristiques
socio-démographiques z choisit un volume de
consommation, c, et une offre de travail, L, de façon
à maximiser ses préférences représentées par la
fonction d’utilité u( ) sous la contrainte budgétaire
qui incorpore les diverses composantes du système
redistributif. Formellement, on peut représenter ce
comportement par le programme suivant :
Dans la contrainte budgétaire, y0 est le revenu
exogène (soit le revenu hors travail), w le taux de
salaire et NT() une fonction représentant la façon
dont les divers prélèvements et prestations sont
calculés. Ils peuvent dépendre des caractéristiques
de l’agent, de son revenu exogène, du revenu de son
travail, wL, et éventuellement de la quantité de
travail elle-même, comme dans le cas de la prime
pour l’emploi en France ou le Earned Income Tax
Credit aux États-Unis. γ représente les paramètres
du système de redistribution, soit le calcul de la base
imposable, les taux de cotisations sociales, les taux
marginaux d’imposition, le niveau des allocations,
etc. De la même façon, β et ε sont des ensembles de
coefficients qui paramétrisent les préférences. La
solution du programme précédent conduit à la
fonction d’offre de travail suivante :
Étant donnée la complexité du système redistributif,
NT( ), cette fonction est hautement non-linéaire. On
peut aussi noter qu’elle est nulle dans certains
sous-ensembles de l’espace de ses arguments
(condition de participation).
Supposons maintenant qu´un échantillon d’agents i
est observé dans une enquête auprès des ménages et
ignorons pour l’instant la question de savoir à qui se
réfère le taux de salaire, w, et le temps de travail, L,
dans les ménages à plusieurs adultes. Le problème
est d’estimer la fonction F( ), ou, de façon
équivalente, les paramètres de préférences, β et ε,
étant donné que toutes les autres variables sont
observées. Pour réaliser cette estimation, on suppose
que l’ensemble des paramètres β est commun à tous
les agents et que ε est un coefficient idiosyncratique.
Il n’est pas observé mais on peut faire certaines
hypothèses sur sa distribution statistique dans
l’échantillon. Tout ceci conduit à la spécification
économétrique suivante :
où ε joue le rôle usuel du terme d’erreur dans les
i régressions linéaires.
L’estimation se fait comme dans les modèles
standard, en minimisant le rôle des préférences
idiosyncratiques dans l’explication des différences
d’offre de travail observées entre agents. En découle
une estimation des paramètres de préférences, $β, et
des termes idiosyncratiques, $ε. Par définition, ce
i dernier est tel que, pour chaque observation de
l’échantillon on a :
Il est à présent possible de simuler une réforme du
système redistributif tout en prenant en compte ses
effets sur l’offre de travail. Il suffit de remplacer
l’ensemble des paramètres
γ du système redistributif
par un nouveau jeu de paramètres,
γs
[9]. En l´absence
d’effets d’équilibre général qui modifieraient les
taux de salaire,
w, le changement de l’offre de travail
i dû aux variations du paramètre
γs est donné par :
La variation du revenu disponible peut être aussi
calculée pour chaque agent. Elle est égale à :
Muni de ces informations, il est alors facile de
calculer la variation du bien-être individuel, u( ), ou
d’un équivalent monétaire de celle-ci.
L’expression précédente met également en évidence
la différence entre l’approche arithmétique et
l’approche comportementale de la microsimulation.
La première est simplement un cas particulier de la
seconde dans lequel L L is i =. La variation de revenu
disponible calculée dans l’approche arithmétique est
donc simplement :
Malgré la simplicité de l’exposé précédent, plusieurs
inconvénients de l’approche comportementale
doivent être soulignés. Premièrement, l’estimation
économétrique est généralement compliquée
[10].
Deuxièmement, le choix d’une forme fonctionnelle
particulière pour les préférences, u( ), introduit un
certain arbitraire dans la procédure. Finalement, on
peut craindre que, le fait d´imposer un modèle
complet de rationalité économique et une forme
fonctionnelle pour les préférences, restreigne de
façon importante les estimations obtenues.
Ces questions ont soulevé un vif débat dès
l’apparition de ce type d’estimation et de
microsimulation dans la littérature économétrique –
voir en particulier MaCurdy, Green et Paarsch
(1990). Il se trouve cependant qu’il est maintenant
possible d’employer des spécifications plus simples
et moins restrictives qu i affaib lissen t
considérablement les critiques précédentes. En
particulier, les travaux les plus récents considèrent
l’offre de travail comme une variable discrète dont
chaque modalité et le revenu disponible qui lui
correspond sont associés à un certain niveau
d’utilité. Comme auparavant, l’agent est supposé
choisir l’offre de travail qui maximise son utilité.
Mais la spécification adoptée peut être très générale.
Notamment, la façon dont l’utilité des diverses
alternatives d’offre de travail dépend du revenu
disp onible et des caractéristiques socio-démographiques peut varier de façon assez libre
avec le niveau d’offre de travail. Une telle
représentation du comportement d’offre de travail se
révèle plus proche des données que des formes
fonctionnelles plus économes en paramètres mais
aussi beaucoup plus restrictives
[11].
Il convient également de souligner l’ambiguïté du
concept d’"agent" dans ces modèles d’offre de
travail. Traditionnellement, la littérature considère
des individus et prend bien soin de distinguer les
comportements des chefs de ménage et des offreurs
dits “secondaires” de travail, même si les
implications en termes de bien-être de l’analyse
concernent nécessairement des ménages et non pas
des individus isolés. L’extension des modèles aux
ménages exige de prendre en compte simultanément
les offres de travail de tous les membres du ménage
en âge de travailler. Ceci rend l’analyse beaucoup
plus délicate et compliquée, même si, là encore, la
spécification discrète mentionnée précédemment
simplifie énormément la procédure.
Il faut bien reconnaître que la relative complexité des
approches précédentes et la lourdeur des procédures
économétriques à mettre en œuvre sont autant de
facteurs dissuasifs pour l’utilisation des mms avec
offre de travail. Ils ont aussi tendance à ôter toute sa
transparence à l’instrument de microsimulation, la
transformant en une sorte de “boîte noire”
intelligible par seulement un petit groupe d’experts.
Une approche intermédiaire entre la modélisation
économétrique et la mms arithmétique consiste à
“calibrer” le modèle de comportement d’offre de
travail, lui-même spécifié sous une forme simple et
transparente. L’intérêt de cette approche est de
réduire la paramétrisation des comportements à un
petit nombre de coefficients-clés facilement
interprétable par l’utilisateur, comme par exemple
les élasticités salaire et revenu de l’offre de travail
familial. Cette technique a été utilisée par Spadaro
(2004) pour comparer les arbitrages équitéefficacité des systèmes redistributifs français et
anglais.
Quelle que soit l’approche retenue, des hypothèses
fortes sont nécessaires pour la mise en œuvre des
techniques de microsimulation avec comportement
d’offre de travail. Du fait de ces hypothèses, les
prédictions fournies par ces modèles sont entachées
d’incertitude et doivent donc être vues plus comme
exploratoires que comme un outil de gestion
budgétaire. Même imprécis et exploratoires, ces
modèles apparaissent cependant comme des
instruments indispensables pour analyser les
propriétés des systèmes redistributifs et les
améliorer.
Extensions : microsimulation
dynamique et prise en compte de
l’équilibre général
Les systèmes redistributifs ne se cantonnent pas à
transférer des revenus entre individus ou ménages en
un point du temps. Ils ont également pour fonction de
transférer du revenu d’une période à une autre ou
d’un état futur du monde à un autre pour un même
agent. Il en est ainsi par exemple des systèmes de
retraite ou encore de l’assurance chômage.
Micro-simuler ces transferts et l’effet de réformes de
ces deux piliers de l’assurance sociale exige
d’adopter une perspective dynamique ou de “cycle
vital” du bien-être individuel. Dans une telle
perspective, les individus changent d’emploi et de
salaire, passent par des épisodes de chômage, se
marient ou divorcent, ont des enfants, héritent,
prennent leur retraite plus ou moins tôt, etc. La
question est alors de savoir comment une réforme du
système de retraite, des allocations familiales ou de
l’indemnisation du chômage peut affecter le flux
inter-temporel de revenu et de bien-être d’un
individu.
Les notions de microsimulation “arithmétique” et
“comportementale” peuvent se généraliser à un
cadre dynamique. Dans les modèles de
microsimulation arithmétique dynamique, tous les
comportements sont supposés fixés, qu’il s’agisse de
l’épargne, du mariage, de la fécondité ou du départ en
retraite. Pour chaque individu dans un échantillon
initial, on simule un cycle vital le long duquel ces
divers événements surviennent avec certaines
probabilités estimées à partir de divers ensembles de
données : enquêtes démographiques sur la nuptialité,
la divorcialité, la fécondité et la mortalité, données
de panel sur les itinéraires individuels sur le marché
del’emploi, données sur les successions, etc. Àpartir
d’un tel jeu de données dynamiques, il est alors
possible de simuler les effets d’une modification du
système redistributif sur le revenu et le bien-être
d’un individu en chaque point de son cycle vital, et
d’examiner l’impact de ces réformes sur la
contrainte budgétaire de l’autorité de redistribution
en chaque p oint du temps ou de façon
inter-temporelle.
Bien entendu, cette construction de trajectoires
individuelles est assez arbitraire. En particulier, il
n’y a aucun raison que la juxtaposition des
probabilités de changement d’état des individus
conduisent à une évolution de l’ensemble de la
population qui soit complètement cohérente. Des
ajustements sont donc nécessaires pour que ces
probabilités génèrent des coupes transversales
successives de la population qui ressemble à ce que
peuvent attendre les démographes et les
économistes. Cette démarche n’est pas simple et il
n’est pas étonnant que les modèles offrant ce type de
cohérence soient encore relativement peu
nombreux
[12].
L’étape suivante consiste évidemment à introduire
des réactions comportementales. D’un point de vue
strictement économique, le comportement le plus
important est évidemment celui de l’épargne. Mais,
là encore, la formalisation de ce comportement est
délicate. C’est évidemment le modèle d’allocation
inter-temporelle de consommation qu’il faut
invoquer, mais dans quel environnement doit-il être
traité ? En supposant le cycle vital complètement
connu a priori, ou en prenant en compte l’incertitude
de la situation future des individus ? En incluant ou
non l’offre de travail – et la cessation d’activité en
particulier – dans les choix individuels ? En
supposant le marché du capital parfait ou en
introduisant des contraintes de liquidité ? En
endogénéisant certains changements d’état
démographique – comme le nombre d’enfants – ou
en considérant ces transitions comme parfaitement
exogènes ? Comme dans les modèles statiques avec
l’offre de travail, on souhaiterait se reposer sur
l’estimation économétrique pour répondre à ces
questions. Malheureusement, ni les techniques
économétriques ni même les données nécessaires à
un tel exercice ne sont vraiment disponibles. Qui
plus est, ces dernières ne sont pas forcément
pertinentes lorsqu’elles existent. Par exemple, les
données de panel disponibles sur des périodes très
longues – comme le PSID aux États-Unis – sont
historiquement datées et ne reflètent pas
nécessairement ce que les individus peuvent
anticiper aujourd’hui de leur futur. Au total, il
semble bien que seuls des modèles de comportement
très simples, “calibrés” sur la base de quelques
hypothèses vraisemblables, puissent êtreenvisagés à
l’heure actuelle.
Bien sûr, la difficulté de l’exercice qui vient d’être
décrit tient avant tout à ce que le modèle dynamique
envisagé tente de décrire la multiplicité des
comportements et événements qui façonnent le cycle
vital et qui sont plus ou moins directement affectés
par le système redistributif. Il est possible de
construire des modèles comportementaux de
microsimulation dynamique tout à fait satisfaisants
dès lors que l’on se restreint à un ou deux
co mp ortements ou qu e l’on simplifie la
représentation du cycle vital. Il est alors également
possible d’incorporer à l’analyse des mécanismes
d’équilibre général qui rendent compatibles entre
eux les comportements des agents et les aléas qu’ils
rencontrent. Townsend (2002) envisage ainsi
l’équilibre dynamique d’une économie où les
trajectoires de revenu sont soumises à divers types de
risque et où, face à un marché imparfait du crédit, les
individus s’auto-assurent par l’épargne. Ce modèle,
appliqué à un échantillon de ménages thaïlandais, lui
permet alors d’examiner les conséquences
distributives d’une réforme des intermédiaires
financiers, l’effet de chocs systémiques. De la même
façon, Heckman, Lochner et Taber (1998),
ex aminent les effets d’une politiqu e d e
requalification de la main-d’œuvre sur l’équilibre
dynamique du marché du travail. Dans ces deux cas,
l’une des difficultés de l’exercice est la prise en
compte de l’hétérogénéité des agents, non pas du
point de vue de leurs caractéristiques socio-démo graphiq ues, qui so nt implicitement
considérées comme endogènes dans une perspective
dynamique, mais du point de vue et de leurs
préférences et leurs comportements.
Un dernier type de microsimulation dynamique dans
un cadre d’équilibre général est à signaler. Elle
consiste, non pas à suivre les individus d’un
échantillon de population au cours du temps, mais à
simuler la façon dont une coupe transversale de cette
population peut se déformer dans le temps sous
l’effet de paramètres de politique économique. En
d’autres termes, le but de cet exercice est
essentiellement de projeter dans l’avenir les
caractéristiques d’un échantillon d’agents observés
aujourd’hui, suite par exemple à un choc sur le
marché de l’emploi, sans s’intéresser aux
trajectoires des individus. Il s’agit en quelque sorte
d’une approche en “coupe transversale répétée”
plutôt qu’en “panel”. Imaginons par exemple que la
variation du poids global des chômeurs et des
retraités dans une économie est fournie par un
modèle agrégé ou semi-agrégé représentant le
changement d’équilibre de l’économie suite à une
réforme de politique économique ou un choc
exogène. On pourrait imaginer simuler ensuite
l’effet microéconomique de cette réforme ou ce choc
simplement en repondérant les employés, les inactifs
et les chômeurs dans l’échantillon de base dans les
proportions suggérées par le modèle agrégé. Ceci
reviendrait à tirer au sort les transitions d’un état à un
autre dans la population. Mais ce serait négliger le
fait que le passage d’un état à l’autre sur le marché du
travail est nécessairement sélectif. Par exemple, les
nouveaux chômeurs seront probablement plus
jeunes et plus fréquemment des femmes ou des
apporteurs secondaires de revenu que les personnes
qui parviendront à garder leur emploi dans une
situation de crise. La microsimulation et la
modélisation microéconométrique interviennent
précisément pourtenir comptede cettesélectivité
[13].
Les remarques qui précèdent suggèrent que la
microsimulation touche aujourd’hui à l’ensemble de
la discipline économique. La disponibilité
croissante de données individuelles et les progrès
réalisés en termes de puissance de calcul sont en train
de modifier assez radicalement notre façon
d’analyser les politiques économiques. Au lieu de
raisonner sur des agents représentatifs et sur des
modèles agrégés de l’économie, on cherche de plus
en plus à partir de l’hétérogénéité fondamentale des
agents. Dans la mesure où les hypothèses nécessaires
à l’agrégation parfaite des comportements sont très
exigeantes, l’analyse agrégée s’en trouve améliorée,
en même temps qu’il devient possible de prendre
explicitement en compte la dimension distributive
des politiques économiques.
Les modèles statiques de microsimulation
arithmétique ont été un premier pas dans cette
direction. Ils sont aujourd’hui de plus en plus
utilisés, notamment dans le domaine de la
redistribution, et il faut s’en féliciter. On a vu
cependant qu’ils pouvaient être restrictifs.
L’extension de l’analyse à d’autres dimensions des
comportements des agents d emande un
investissement important dans la modélisation
économique. Les tentatives dans cette direction
mentionnées à la fin de ce bref survol de la littérature
ont montré les avantages que les décideurs peuvent
tirer de l’emploi de ces techniques, mais aussi la
grande difficulté de mettre au point des outils
satisfaisants. Un effort important de recherche reste
donc nécessaire, tant dans l’utilisation des
techniques existantes dans l’élaboration de la
politique économique que dans la création
d’instruments nouveaux d’analyse.
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Discussion Paper nº 2.
[(*)]
Banque Mondiale et Delta (CNRS-ENS-EHESS) Paris.
[(**)]
Delta (CNRS-ENS-EHESS) Paris et Universitat de les Illes Balears, Palma de Mallorca.
E-mail : a
amedeo. spadaro@ uib. es
[(1)]
Voir Orcutt (1957), Orcutt, Greenberger, Korbel et Rivlin
(1961), Orcutt, Merz et Quinke (1986).
[(2)]
Pour une description de l’histoire et du développement de
la microsimulation dans l’analyse économique, voir Atkinson
et Sutherland (1988), Merz (1991), Citro et Hanusheck (1991),
Harding (1996), Gupta et Kapur (2000).
[(3)]
Voir Showen et Walley (1984) pour une introduction sur
les CGE.
[(4)]
Orcutt
et alii (1986), Atkinson et Sutherland (1988), Merz
(1991), Citro et Hanusheck (1991), Symons et Warren (1996),
Harding (1996), Redmond
et alii (1998), Sutherland (1998,
2001), Gupta et Kapur (2000), Blundell et MaCurdy (1999) et
Creedy et Duncan (2002) entre autres, offrent une description
détaillée de la plupart des
mms construits dans les Pays
industrialisés pour l’analyse des réformes fiscales et sociales.
[(5)]
Bourguignon et Pereira da Silva (2003) présentent une
description détaillée des
mms appliqués à l’analyse de la
pauvreté et de l’inégalité dans les Pays en voie de
développement.
[(6)]
Pour une description détaillée des
mms appliqués à la santé
voir Breuil-Genier (1998).
[(7)]
Voir par exemple Bourguignon, Chiappori et Rey (1992,
chapitre 1).
[(8)]
Le point de départ de cette littérature économétrique est
Hausman (1980,1981,1985).
[(9)]
On fait ici l’hypothèse que la fonction
NT( ) est spécifiée de
façon suffisamment générale pour que toute réforme
pertinente puisse être représentées par un changement des
paramètres
γ.
[(10)]
Pour une revue des modèles économétriques d’offre de
travail, voir Blundell et MaCurdy (1999) et Creedy et Duncan
(2002).
[(11)]
Les principales références pour cette approche discrète
de l’offre de travail sont van Soest (1995), Hoynes (1996),
Keane et Moffitt (1998), Blundell, Duncan et Meghir (1998).
[(12)]
Voir Harding (1993), O’Donoghue (1999) et Zaidi et
Rake (2001). Voir aussi Dupont, Hagneré et Touzé dans ce
numéro spécial d’Économie et Prévision.
[(13)]
Pour des exemples d’application, voir Bourguignon,
Ferreira et Lustig (2004), Bourguignon, Robilliard et
Robinson (2001 et 2004) ou Chen et Ravallion (2004).