2005
Économie et Prévision
Introduction
L’analyse coûts-bénéfices des réglementations environnementales
Dominique Bureau
Ministère de l’Équipement
Les travaux sur les handicaps structurels des économies européennes en
matière de compétitivité et de croissance soulignent les enjeux associés à la
qualité de nos réglementations. Souvent, notre pays apparaît même
particulièrement mal placé à cet égard, d’où une recommandation récurrente
en faveur du développement d’évaluations économiques, « coûts-bénéfices »,
de l’impact des réglementations.
Le domaine de l’environnement est ici, par exemple, particulièrement
concerné, la sécurité et les externalités constituant les deux principaux
arguments pour légitimer la production réglementaire, au-delà du régalien et
de la mise en place du droit nécessaire au bon fonctionnement d’une
économie de marché.
Cependant, l’évaluation des avantages associés à une meilleure protection de
la nature, par exemple, est souvent délicate puisqu’en l’absence de marché
pour ce type de bien environnementaux, aucune indication de prix n’est
directement disponible. Toutefois, desméthodesont étédéveloppées pour les
estimer (coûts de transport, prix hédoniques, évaluations contingentes…) et
permettre ainsi la réalisation de bilans coûts-avantages des politiques
correspondantes. S’agissant de réglementations dont l’objectif est la
prévention des dommages sanitaires liées aux pollutions, le problème est en
théorie plus simple. Disposant en effet des relations dose-effet et connaissant
les expositions, lesavantagessociaux correspondants peuvent êtrechiffrés en
termes de nombre d’années de vie gagnées, ou de morbidité, que l’on peut
valoriser ensuite en termes monétaires, par référence aux efforts que la
collectivité est prête à consentir en général pour améliorer l’espérance et la
qualité de vie des populations.
Pourtant, Ari Rabl rappelle que, dans le passé, le recours aux analyses
coûts-bénéfices n’a pas été déterminant dans la prise de décision. Ceci
n’empêche pas que, rétrospectivement, les bilans des réglementations des
émissions polluantes dans l’air prises jusqu’au début des années
quatre-vint-dix apparaissent très favorables, car elles concernaient des
enjeux sanitaires importants et qui pouvaient être atteints pour des coûts de
protection restant modérés.
Le contexteestaujourd’hui différent. D’une part, les coûts susceptiblesd’être
engagés pour atteindre les objectifs de nouvelles réglementations
environnementales sont beaucoup plus élevés. D’autre part, le modèle
toxicologique fondé sur l’existence d’un seuil d’innocuité se trouve remis en
cause, et par là donc l’idée d’un optimum en coin (qui permettait de plus de
s’affranchir de mettre en place des instruments d’incitation pour aller au-delà
de la réglementation).
L’analyse coûts-bénéfices redevient alors nécessaire, pour s’assurer que les
avantages tirés des politiques sont en rapport avec leurs coûts, c’est-à-dire
que le prélèvement qu’elles opèrent sur les ressources économiques ne serait
pas mieux utilisé autrement. Les quatre articles composant ce dossier
montrent la pertinence de l’analyse coûts-bénéfices pour établir à bon escient
les réglementations environnementales
[1].
L’article d’Ari Rabl en rappelle les principes et les enjeux. Les trois autres
articles en illustrent l’application à des problèmes aussi variés que les
émissions de particules des véhicules diesel (Emmanuel Massé), la
prévention des marées noires (Thomas Groh), les nuisances aéroportuaires et
la planification urbaine (Dominique Bureau).
L’article d’Emmanuel Massé illustre, par ailleurs, le déplacement qui s’est
opéré dans les problèmes de santé environnementale, avec la nécessité de
prendre en compte des pollutions chroniques résultant de sources diffuses,
alors que les réglementations antérieures concerneraient plutôt des
dommages aigus etdessources ponctuelles. Celui de ThomasGrohinsistepar
ailleurs sur la nécessité de décrire préalablement de manière précise les
modifications de comportements associées à l’adoption d’une
réglementation. De même, Ari Rabl souligne que l’évaluation ne doit pas
oublier les conséquences des alternatives et les effets induits.
Mais l’évaluation d’une réglementation ne se limite pas à l’établissement de
son bilan coûts-bénéfices, par rapport à la situation de référence. Il faut
évidemment se demander s’il n’existe pas d’autres instruments qui seraient
plus efficaces, notamment les écotaxes et les marchés de permis d’émissions,
sans oublier les mesures sans regret, ce que l’OCDE appelle le
démantèlement des « subventions » à la pollution.
Si la réglementation apparaît pertinente, il faut encore l’optimiser, à la fois
dans son champ et dans ses modalités. Emmanuel Massé illustre ce point en
soulignant la priorité à accorder à l’équipement des bus et des poids lourds.
On sait par ailleurs que les normes de résultats sont en général préférables aux
normes de procédés, qui ne stimulent pas l’innovation.
Bien évidemment, l’amélioration de la qualité de la réglementation n’est pas
seulement un problème technique. Le recours à celle-ci dans des domaines où
il est aisé de démontrer que son bilan coûts-avantages est bien inférieur à ce
que permettraient des instruments incitatifs s’explique souvent par le fait que
ses coûts sont cachés, ou que ceux qui les supporteront sont mal représentés
dans le processus de décision. De ce point de vue, l’élément-clef est la mise en
place d’une gouvernance appropriée.
Mais il est essentiel de savoir, comme le montre ce dossier, que celle-ci peut
s’appuyer sur des bilans coûts-avantages rigoureux, dont on peut expliciter
les points d’incertitude. En l’absence d’un tel éclairage, le risque de
gaspillage est avéré.
[(1)]
Le présent dossier a son
origine dans la participation
des auteurs à la séance du
Séminaire Fourgeaud du 8
octobre 2003 consacré aux
transports et risques
environnementaux.