2006
Économie et Prévision
Présentation générale
Éric Dubois
Je remercie Benoît
Bellone, Marceline
Bodier, Matthieu Cornec
et Benoît Heitz pour leurs
remarques et suggestions
sur une précédente
version de ce texte. Je
reste naturellement
responsable des erreurs et
approximations qui
subsisteraient.
Le terme d’analyse conjoncturelle peut être trompeur : vu des théoriciens du
cycle, il renvoie à l’analyse atemporelle des fluctuations de l’économie
autour de sa tendance et des mécanismes de transmission à l’économie des
chocs. Vu du côté du praticien, l’analyse conjoncturelle correspond, selon les
termes de Fayolle (1987), à “ l’estimation et l’analyse du mouvement
économique sur le passé récent (six mois à un an) et le présent, et la prévision
de ce mouvement sur un horizon qui peut également aller de six mois à un an ”.
En pratique, l’horizon de prévision est d’ailleurs plutôt de 6 mois (c’est par
exemple l’horizon des notes de conjoncture de l’Insee).
Dans le monde académique, cette deuxième acception, qui est l’objet de ce
numéro, n’a pas une excellente réputation. Encore aujourd’hui, la critique de
Koopmans (1947) : “ Measurement without theory ”, adressée initialement à
l’analyse du cycle économique de Burns et Mitchell, est présente dans de
nombreux esprits. Pour autant, bien comprendre la conjoncture comporte de
réels enjeux et pas seulement pour les gestionnaires de portefeuille qui la
consomment, et même souvent la produisent, pour guider leurs choix
d’investissement – ou les justifier auprès de leurs clients.
L’analyse conjoncturelle est en effet indispensable à la conduite de la
politique économique. Ce n’est pas donc un hasard si, à côté d’auteurs de
l’Insee, dont la “ Note de conjoncture ” donne le la en matière d’analyse
conjoncturelle, on trouve dans ce numéro la signature de plusieurs membres
de la Direction Générale du Trésor et de la Politique Économique :
indispensable dans le cadre de la préparation du Budget et plus généralement
à l’établissement d’un diagnostic sur la situation économique, l’analyse
conjoncturelle l’est donc à la conduite de la politique économique du
gouvernement.
Son importance dans la conduite de la politique monétaire s’est même
nettement accrue au cours des dix dernières années. Lapratique des banquiers
centraux a en effet considérablement évolué. Du fait de la libéralisation
financière et de l’instabilité grandissante de la demande de monnaie qu’elle a
engendrée, les banques centrales ont progressivement été contraintes
d’abandonner le recours aux agrégats monétaires comme guide principal de
la politique monétaire. De nombreuses banques centrales se sont en
conséquence converties à la pratique du ciblage de l’inflation (“ inflation
targeting ”) qui, en plaçant la prévision de l’inflation au cœur de la stratégie
monétaire, fournit un guide pour la décision. Et un bon diagnostic
conjoncturel est un préalable à toute bonne prévision. En outre, cette
démarche fournit un instrument de communication vis-à-vis du public alors
que la généralisation de l’indépendance des banques centrales vis-à-vis des
gouvernements s’est accompagnée d’une plus grande obligation d’expliquer
les décisions prises.
Le conjoncturiste emprunte bien sûr à la panoplie de l’économiste certains de
ses instruments d’analyse : pour prévoir à un horizon de 6 mois la
consommation, le conjoncturiste pourra utiliser une fonction de
consommation néo-keynésienne, qui fait dépendre la consommation du
revenu, de la richesse, de l’inflation, des taux d’intérêt… ; face à une forte
hausse des prix du pétrole, il utilisera les résultats de variantes de modèles
pour en tracer l’impact à court terme sur l’économie et ajusterainsi le scénario
qu’il pouvait avoir en tête en matière par exemple d’inflation, de croissance,
de chômage...
Mais le conjoncturiste a aussi développé au cours du temps toute une gamme
d’instruments qui lui est propre. La matière sur laquelle il travaille est en effet
à bien des égards particulière. Particulière parce que les données qui lui sont
utiles sont aussi nombreuses que multiformes, imparfaites et souvent sujettes
à d’importantes révisions. Particulière parce que, au sein de son horizon déjà
court, le conjoncturiste est appelé à en distinguer de nombreux : le passé déjà
lointain pour lequel les comptes trimestriels fournissent, avec un délai d’un
mois et demi après la fin du trimestre, une première image détaillée, bien
qu’encore imprécise ; le passé déjà plus proche pour lequel l’indice de la
production industrielle (avec un délai d’un mois et demi après la fin du mois),
la consommation des ménages en produits manufacturés (avec un délai de
trois semaines), les chiffres d’affaires (avec un délai de deux mois),…
fournissent une information fragmentaire sur le mois écoulé et donc sur le
trimestre en cours ou écoulé avant la publication des comptes trimestriels; le
présent et le futur proche pour lequel les enquêtes de conjoncture, notamment
dans l’industrie manufacturière, fournissent une première information
qualitative ; le futur un peu plus lointain, pour lequel aucune information
directe n’existe, mais pour lequel les enquêtes de conjoncture ou les marchés
financiers peuvent fournir une indication…
Des outils qui varient en fonction de l’horizon de prévision
Ainsi, selon son horizon de prévision, le conjoncturiste n’emploiera pas les
mêmes données – ou tout au moins pas avec le même poids – ni les mêmes
outils d’analyse. Ce point est un des thèmes de l’article écrit avec Emmanuel
Michaux “ Étalonnages à l’aide d’enquêtes de conjoncture : de nouveaux
résultats ” : pourprévoir la production manufacturière àl’aide des enquêtes de
conjoncture dans l’industrie, la relation à utiliser (l’“ étalonnage ”, pour
employer le jargon des conjoncturistes) varie suivant que le trimestre à
prévoir est le trimestre en cours ou le trimestre à venir et suivant le nombre
d’enquêtes mensuelles disponibles dans le trimestre. Ce point, mis en avant
par exemple par Fitzgerald et Miller (1996) dans un cadre voisin, n’avait
curieusement pas encore été examiné en ce qui concerne les étalonnages
d’enquêtes de conjoncture françaises.
Notre article met par ailleurs en application un algorithme de “ sélection
automatique” de variables, proposé par Hendry et Krolzig (2001). Ce
programme constitue l’aboutissement de la méthode dite “ de la London
School of Econometrics” associée notamment à David Hendry. Cette
méthode consiste tout d’abord à définir un modèle économétrique englobant
qui doit contenir le “ processus générateur de données ” (Data Generating
Process ou DGP) et constituer en outre un “ sur-modèle ” de ceux qui ont pu
être proposés par d’autres auparavant. Il s’agit ensuite de réduire ce modèle
général englobant de manière à obtenir un modèle qui soit à la fois bien
spécifié, c’est-à-dire qu’il ne présente pas de signe apparent qu’une variable
explicative importante du phénomène à étudier ait été omise, et
parcimonieux, c’est-à-dire qu’il ne contienne pas de paramètre inutile.
Cette démarche rencontre en pratique deux types de difficultés : d’une part,
définir l’ensemble des variables potentiellement pertinentes sans en oublier
une et, d’autre part, réduire efficacement le modèle initial. Alors que la
résolution du premier problème relève indubitablement de la compétence de
l’économiste, l’algorithme proposé par Hendry et Krolzig, à partir d’un
travail séminal de Hoover et Perez (1999), permet de résoudre de manière
satisfaisante le second.
Outre que les étalonnages de la production obtenus en utilisant cet algorithme
contiennent un ensemble plus riche de variables que n’en recèle
habituellement ce type de régression, ils se révèlent particulièrement
satisfaisants : tous les coefficients obtenus ont le signe attendu et l’évolution,
au fur et à mesure que l’horizon de prévision se rapproche, des variables
entrant dans ces étalonnages est conforme à l’intuition. Le prix à payer est
qu’il est plus difficile d’expliquer au mois le mois les changements de
prévision puisqu’à la fois les données et les modèles utilisés ont changé
(même si nous proposons une méthode pour distinguer ces deux sources de
modifications de la prévision).
Un recours fréquent à l’analyse factorielle
Le nombre de données utiles au conjoncturiste est potentiellement nettement
plus important que les seules réponses aux enquêtes de conjoncture : aucune
donnée ne fournit une information très précise mais beaucoup de données
contiennent un peu d’information sur l’évolution de la croissance. Dans ce
cas, les méthodes de l’analyse économétrique classique, utilisées par
exemple dans notre article, ne peuvent s’appliquer, car le nombre de variables
explicatives est trop élevé par rapport au nombre d’observations disponible.
La difficulté à extraire d’un grand ensemble de données une prévision
pertinente trouve deux types de solutions dans la littérature.
La première solution consiste à estimer toutes les relations économétriques
reliant la variable à prévoir (le taux de croissance du PIB, par exemple) à
chacune des variables exogènes prises individuellement et à retenir comme
prévision une fonction simple des nombreuses prévisions ainsi obtenues
(médiane, moyenne, moyenne pondérée). Cette méthode très heuristique
donne apparemment de bons résultats (cf. par exemple Stock et Watson,
2004).
La deuxième solution consiste à extraire de ce grand nombre de variables un
nombre restreint de résumés qui en condensent l’essentiel de l’information :
c’est ce qu’on appelle l’analyse factorielle. L’hypothèse sous-jacente à cette
démarche est qu’en dehors de chocs idiosyncrasiques qui peuvent
s’apparenter à du bruit, toutes ces variables sont affectées par un nombre
restreint de chocs communs : chocs de politique monétaire ou budgétaire ;
chocs extérieurs (change, prix du pétrole…), chocs de préférence… C’est par
exemple le type de méthodologie utilisé par Altissimo et alii (2006) pour
construire l’indicateur coïncident du PIB “ Eurocoin ” publié sous l’égide du
CEPR.
La première approche reste à ma connaissance à appliquer dans le cas
français. La deuxième approche y a en revanche déjà une longue histoire.
Mise en œuvre dès 1995 par Doz et Lenglart (1995,1999) pour extraire des
enquêtes de conjoncture un indicateur de climat des affaires, elle a fait l’objet
depuis de nombreuses autres applications, ce dont témoigne ce numéro
d’Économie et Prévision, puisque trois des six articles présentés utilisent
cette méthode
[1].
C’est le cas notamment de l’article de Matthieu Cornec “ Analyse factorielle
dynamique multifréquence appliquée à la datation de la conjoncture ”. Dans
cet article, Matthieu Cornec utilise l’approche factorielle pour extraire une
datation mensuelle du cycle économique français des données de
consommation, de production industrielle, de PIB et d’emploi. Ce faisant, il
est confronté à une difficulté particulière : alors que l’objectif est de fournir
une datation mensuelle et que ses autres données sont disponibles à fréquence
mensuelle, la série de PIB n’est disponible qu’à fréquence trimestrielle. Or il
paraît difficilement concevable dans le cas de la France d’effectuer une
datation du cycle sans utiliser d’aucune façon l’information contenue dans le
PIB.
L’auteur répond à cette difficulté en adaptant la méthode d’analyse factorielle
dynamique proposée par Mariano et Murasawa(2003)
[2]. Un modèle factoriel
mensuel est postulé. Les séries trimestrielles sont considérées comme des
séries mensuelles avec valeurs manquantes. Une dynamique commune est
postulée au niveau mensuel puis traduite au niveau trimestriel. Elle relie la
variation mensuelle du logarithme (observée ou non) des séries à un facteur
commun latent représentatif
[3] du PIB mensuel. L’auteur met alors en
évidence 7 périodes distinctes de l’économie française entre 1985 et 2003,
dont une seule de récession de septembre 1992 à mai 1993.
Une grande importance accordée à la notion de cycle économique
Utile par ses innovations méthodologiques, l’article de Matthieu Cornec nous
rappelle également que les conjoncturistes ont toujours accordé une grande
attention aux cycles économiques. Dès 1927, les travaux de Mitchell placent
le concept de cycle au cœur de l’analyse conjoncturelle. S’appuyant sur
l’observation basique que l’économie passe par des phases successives
d’expansion et de récession, cette analyse du cycle suppose en outre que ces
fluctuations, sans être strictement périodiques, présentent des régularités qui
peuvent être exploitées pour effectuer des prévisions.
Cette préoccupation est au cœur de l’article de Benoît Heitz, François Hild et
Brieuc Monfort “ Synchronisation des cycles au sein du G7 et intégration
commerciale et financière ” dans ce numéro d’Économie et Prévision. Plus
précisément, les auteurs s’intéressent au degré de synchronisation des cycles
au sein du G7 et à leur évolution au cours du temps.
Les auteurs montrent tout d’abord un accroissement de l’intégration
économique et financière, mesurée par la corrélation entre pays des flux
commerciaux ou des indices boursiers. Une analyse factorielle dynamique
(c’est en effet l’un des trois articles de ce numéro à utiliser l’analyse
factorielle !) confirme ce résultat : l’augmentation de l’intégration
commerciale et financière se traduit bien par un accroissement de la part de la
variance des exportations et des indices boursiers qui peut être expliquée par
un facteurcommun aux pays du G7. À l’inverse, le facteur commun estimé sur
les données de PIB explique, dans une majorité de pays et parfois dans des
proportions importantes, unepart plus faibleaprès 1987 dela variance du taux
de croissance du PIB qu’avant 1987. L’introduction de deux facteurs
communs, l’un pour l’Europe continentale et l’autre pour les pays
anglo-saxons, n’exhibe pas non plus une hausse claire de la synchronisation
des croissances, même au sein de ces zones. En conséquence, la part de la
croissance qui peut être expliquée par ces facteurs communs commerciaux et
financiers a nettement décru entre les deux périodes.
Cette conclusion contre-intuitive d’une moindre synchronisation des
économies malgré un accroissement de l’intégration commerciale et
financière mérite clairement explication – et devrait susciter de nombreux
travaux de recherche au cours des années à venir – : sont-ce les chocs de
croissance qui seraient devenus plus idiosyncrasiques, comme le suggèrent
les auteurs (les chocs pétroliersayant laissé la place àla déflation japonaiseou
à la réunification allemande, par exemple)? Est-ce que ce sont les marchés qui
sont devenus plus flexibles au point de ramener plus rapidement les
économies sur des sentiers de croissance potentielle par nature moins
synchrones ? Seraient-ce les politiques économiques, notamment la politique
monétaire, qui seraient devenues plus efficaces ?
Les modèles Markoviens à changement de régime comme méthode
moderne de séparation des phases d’expansion et de récession
L’analyse du cycle économique est à l’origine de nombreux autres
développements empiriques : définition automatique de points de
retournement (Bry et Boschan, 1971) ; calculs d’indicateurs avancés… Le
modèle markovien à changement de régime fait partie de ces développements
spécifiques.
L’analyse du cycle américain a en effet depuis longtemps conduit les
conjoncturistes à relever des différences entre phases d’expansion et de
récession : non seulement les phases de récession sont nettement plus courtes
que les phases d’expansion, mais leur intensité est aussi beaucoup plus forte.
Ainsi, le modèle statistique qui doit s’appliquer à ces deux phases du cycle ne
doit pas être le même : c’est ce qu’illustre, de manière très claire et
pédagogique, Hamilton (2005).
Ce constat a conduit Hamilton à proposer pour appréhender le cycle
économique les modèles Markoviens à changement de régime (Hamilton,
1989). Dans ces modèles, l’économie peut se trouver dans plusieurs états
différents (deux dans le modèle initialement proposé par Hamilton) ; le
modèle qui s’applique à chacun de ces états est – potentiellement – différent;
l’économie peut à tout instant passer d’un état à un autre avec une probabilité
de transition ou rester dans cet état avec une autre probabilité.
Appliquée pour la première fois en France par Rabault (1993), cette
méthodologie s’est depuis bien répandue. Suite à Gregoir et Lenglart (2000),
elle est notamment à l’origine de la construction de nombreux indicateurs de
retournement. Elle est largement présente dans ce numéro d’Économie et
Prévision : trois articles de ce numéro y ont recours.
C’est le cas par exemple de l’article de Benoît Bellone “Une lecture
probabiliste du cycle des affaires américain ”. Dans cet article, l’auteur
cherche à détecter en temps réel les récessions de l’économie américaine,
telles qu’elles sont définies par le NBER. Même si la définition du NBER est
pour une part subjective, c’est elle qui fait autorité aux États-Unis. Elle a
toutefois l’inconvénient d’être rendue publique très tardivement : la dernière
entrée en récession de l’économie américaine, en mars 2001, a ainsi été
annoncée par le NBER le 26 novembre 2001, alors que l’économie sortait de
récession puisque la fin de la récession est aujourd’hui fixée à … novembre
2001. D’où l’intérêt de pouvoir disposer en temps réel d’une estimation la
plus précise possible de l’état du cycle américain.
Compte tenu de ce qui a été dit plus haut sur la spécificité des récessions aux
États-Unis, le modèle markovien à changements de régime fait sens. Bien sûr,
du fait de son caractère probabiliste, on ne sera pas en théorie en mesure de
certifier quetelle périodeest une période de récession, mais on peut espérer en
pratique l’affirmer avec une probabilité suffisamment proche de 1.
Bellone montre ainsi qu’un modèle markovien basé sur quatre variables –
l’indice de la production industrielle, l’indice d’annonce d’offres d’emploi,
le taux de chômage et l’opinion des ménages sur la difficulté à trouver un
emploi –, séries peu ou pas révisées, permet de détecter avec une probabilité
élevée les récessions de l’économie américaine pratiquement en temps réel. Il
aurait notamment permis d’annoncer l’entrée en récession de mars 2001 dès
avril.
La quête sans fin d’indicateurs avancés
Dans l’exercice de prévision conjoncturelle, la prévision des points de
retournement revêt une importance particulière : il s’agit à la fois de
l’exercice de prévision le plus difficile et celui qui a sans doute le plus de
valeur pour les décideurs politiques, les investisseurs et les acteurs
économiques en général. C’est dans cette optique que se construisent les
indicateurs avancés, qui agrègent, de manière plus ou moins sophistiquée, un
ensemble de variables présentant une certaine avance dans le cycle par
rapport aux grandeurs macroéconomiques (croissance, inflation
principalement).
Il s’agit d’une quête sans fin. Les indicateurs avancés se basent en effet sur
l’exploitation de régularités empiriques observées qui ne sont pas
immunisées contre les ruptures structurelles affectant les économies. Ainsi,
Stock et Watson, chargés à la fin des années 1980 de réviser les indicateurs
avancés utilisés par le Conference Board, ont-ils proposé (Stock et Watson,
1989) d’intégrer aux indicateurs utilisés jusque-là la pente de la courbe des
taux, dont de nombreux articles venaient de mettre en avant le caractère
prédictif de l’activité américaine. Et, en grande partie à cause du
comportement de la pente de la courbe des taux, ce nouvel indicateur a
manqué la récession de 1991 ! (cf. Watson, 1991).
C’est donc à cet exercice difficile que se livrent dans ce numéro d’Économie
et Prévision Benoît Bellone, Erwan Gautier et Sébastien Le Coent : “ Les
marchés financiers anticipent-ils les retournements conjoncturels ? ” et
Muriel NGuiffo-Boyom : “ Un indicateur de retournement conjoncturel pour
la France : une application du modèle à facteur avec changements de
régimes ”.
Bellone, Gautier et Le Coent revisitent la possibilité de construire un
indicateur avancé de la conjoncture américaine à partir des données
financières : parce que les marchés financiers traitent une quantité
considérable d’information de nature publique mais aussi privée, on peut
attendre qu’ils contiennent de l’information utile pour analyser la
conjoncture et faire de la prévision à court terme. De fait, ils sont utilisés de
longue date dans cette optique aux États-Unis.
Comme dans l’article de Bellone dans ce numéro, les auteurs s’intéressent
plus particulièrement à la prédiction des points de retournement, tels que
mesurés par le NBER. Ils étudient le comportement de quatre variables
financières et monétaires : un indice boursier, un agrégat monétaire, un
indicateur de la pente de la courbe des taux et un indicateur de la prime de
risque sur les titres obligataires. Le modèle à changement de régime
markovien est une nouvelle fois mobilisé, avec l’introduction d’un troisième
état, intermédiaire entre les phases de récession et les phases d’accélération
de l’activité, retraçant les phases de croissance plus régulière.
L’analyse montre alors que les indicateurs financiers contiennent bien,
comme attendu à la fois sur un plan théorique et au vu de leur usage répété au
sein des indicateurs avancés, une information avancée sur les points de
retournement du cycle, mais que cette avance semble s’évanouir après 1984.
Les auteurs changent alors de modélisation : ils recourent à la modélisation
que Gregoir et Lenglart (2000) avaient adoptée pour calculer un indice de
retournement de la conjoncture manufacturière à partir de l’enquête de
conjoncture dans l’industrie menée par l’Insee. Cette approche consiste
toujours à estimer un modèle markovien à changement de régime, mais
appliqué cette fois aux variables qualitatives que sont les signes des
innovations (positives ou négatives) apportées à chaque instant par
l’ensemble des variables étudiées (ici, les variables réelles et financières).
Cette modélisation permet de restaurer le caractère avancé des variables
financières sur les ralentissements conjoncturels. L’interprétation donnée par
les auteurs est que les changements structurels dont témoigne la première
modélisation affectent l’amplitude mais pas le signe de l’information
contenue dans ces variables. Cette interprétation reste bien sûr à valider, par
exemple en annonçant la prochaine récession de l’économie américaine
[4] …
Enfin, on peut s’interroger sur la nature du lien entre variables réelles,
variables financières et politique monétaire. En cela, le questionnement des
auteurs peut faire écho aux travaux plus récents de Ang
et alii (2006) ou
Estrella (2005) qui suggèrent que ce caractère avancé, relativement instable,
des variables financières reflèterait avant tout les modifications des règles de
fixation des taux d’intérêt et des canaux de transmission de la politique
monétaire
[5] …
Muriel NGuiffo-Boyom s’intéresse quant à elle à la France, plus
spécifiquement à la possibilité de prédire les points de retournement du PIB
français. Contrairement à Bellone et alii, l’auteur n’utilise pas de données
financières mais les enquêtes de conjoncture : le retard de développement des
marchés financiers en France et le développement déjà ancien d’enquêtes de
conjoncture dont l’utilité pour l’analyse conjoncturelle est avérée de longue
date permettent de justifier ce choix.
Pour ce faire, NGuiffo-Boyom estime un modèle factoriel à changement de
régime, se situant ainsi au confluent des deux grands courants de ce numéro !
L’économie est ainsi, comme chez Bellone, supposée évoluer entre deux
états, mais, alors que ce dernier se situe en référence au cycle “ classique ”
(caractérisé par l’alternance de phases de récession et de croissance),
NGuiffo-Boyom se situe en référence au cycle de croissance (caractérisé par
l’alternance de phases d’activité inférieure et supérieure respectivement à la
tendance). Par ailleurs, les soldes d’enquête retenus par l’auteur sont
supposés dépendre d’un facteur commun dont la dynamique est propre à
chaque état.
En utilisantdes soldes d’enquêtes dans l’industrie, le bâtiment etle commerce
de gros, Nguiffo-Boyom montre que l’indicateur de retournement obtenu a,
ex post, une avance significative sur la majorité des points de retournement,
même si cette avance n’est pas systématique, l’indicateur ayant notamment
du mal à capter les retournements des années 1980. Les propriétés de
l’indicateur se révèlent par ailleurs moins bonnes lorsqu’il est utilisé dans des
conditions plus proches du “ temps réel ”
[6]. Il y a donc encore du travail pour
les chercheurs qui s’intéressent à la prévision des points de retournement du
cycle de croissance français !
Au total, ce numéro d’Économie et Prévision témoigne de la sophistication
croissante des méthodes statistiques d’analyse de la conjoncture
[7]. D’autres
méthodes récentes manquent d’ailleurs à ce numéro. On peut penser aux
méthodes bayésiennes, notamment à la méthode du “ bayesian model
averaging ”, dont l’objet est de fournir une évaluation des probabilités
respectives des différents modèles qui peuvent être construits à partir d’un
ensemble de variables et qui fournissent dans certains cas de meilleures
prévisions qu’un modèle classique (cf. Rafferty
et alii, 1997). On peut penser
aussi aux méthodes s’appuyant sur l’analyse spectrale,
a priori
particulièrement pertinentes pour traiter des phénomènes cycliques (cf. par
exemple Rua et Nunes, 2005, pour une application sur la zone euro).
Ce numéro ne fait par ailleurs qu’effleurer un thème qui prend une importance
croissante aujourd’hui : celui de la validation des méthodes utilisées avec des
données “ en temps réel ”, c’est-à-dire avec les données qui étaient réellement
disponibles pour faire la prévision à un instant donné. La constitution aux
États-Unis, grâce aux efforts de Croushore et Stark (2001), d’une base de
données en temps réel, permet désormais de se livrer dans de nombreux cas à
ce type d’exercice sur données américaines. La constitution de ce type de base
de données dans le cas français reste en revanche à faire.
Enfin, près de 60 ans après Koopmans, on peut toujours légitimement se
demander si la sophistication des méthodes utilisées ne se fait pas au
détriment de l’analyse économique – et de la lecture raisonnée des faits
économiques : comme le fait remarquer Ladiray (2002), peut-on par exemple
donner une interprétation économique au premier facteur issu de l’analyse
factorielle, surtout lorsquele nombre devariables utilisé est considérable ?
Le débat n’est pas clos. Sans doute est-il un peu caricatural d’ailleurs. Dans
leur pratique quotidienne, les conjoncturistes mêlent les approches les plus
techniques dont ce numéro fait l’écho à l’analyse plus qualitative, basée sur
des enchaînements macroéconomiques : c’est l’amalgame réussi entre ces
deux approches qui fait le bon conjoncturiste.
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Reserve Bank of Chicago Economic Perspectives 15, Nov./Déc., pp. 14-25.
[(1)]
Même si, en pratique, compte
tenu du nombre relativement
faible de variables retenues dans
chacun de ces articles, l’analyse
factorielle est vue ici plutôt
comme une manière
parcimonieuse de résumer
l’information que comme un
moyen de contourner l’absence
de degrés de liberté.
[(2)]
Une autre approche
possible aurait consisté à
transposer la technique plus
ancienne de “ l’étalonnage-calage ”, utilisée par les
comptes trimestriels pour
estimer, à partir d’indicateurs
trimestriels, les valeurs
trimestrielles d’une grandeur
disponible seulement en
fréquence annuelle : le PIB
mensuel construit en
étalonnant les indicateurs
mensuels utilisés ici aurait
fourni une datation
alternative. Les mérites de
cette approche restent dans ce
cas précis à évaluer.
[(3)]
En pratique, le modèle est
estimé sur les variations de
logarithme, si bien que la
variable latente n’est bien sûr
pas le PIB, mais pas non plus
la variation de son logarithme
(cf. l’article pour plus de
détails).
[(4)]
À la date de la rédaction de cet
article (juillet 2006), les indicateurs
avancés, dont celui présenté ici,
n’annoncent pas de récession de
l’éconmie américaine, mais se
rapprochent de la zone rouge. Le
moment de vérité est donc peut-être
proche !
[(5)]
On peut citer Brender et Pisani
(2001), pour lesquels le “ pouvoir
prédictif de la courbe des taux
repose sur le fait qu’elle donne un
mesure correcte du caractère plus ou
moins restrictif de la politique
monétaire ”.
[(6)]
C’est-à-dire lorsque les
probabilités
lissées (les probabilités
de chaque état calculées avec les
paramètres estimés sur l’ensemble
de la période en utilisant l’ensemble
des données disponibles) sont
remplacées par les probabilités
filtrées (les probabilités de chaque
état calculées toujours avec les
paramètres estimés sur l’ensemble
de la période, mais en utilisant
uniquement l’information passée,
soit ici en propageant vers l’avant
les probabilités à partir de
conditions initiales neutres).
[(7)]
Et des développements
logiciels qui les accompagnent :
outre le logiciel Busy, mis au point
sous l’égide de la Commission
Européenne et disponible à
l’adresse internet
h
http :// www. jrc. cec. eu. int/ uasa/ prj
-busy.asp,
spécifiquement pour analyser le
cycle, la mise en œuvre de
l’algorithme de sélection
automatique de variables de
Hendry et Krolzig et l’estimation
par B. Bellone et ses co-auteurs
des modèles markoviens à
changements de régimes ont en
effet donné lieu à la création de
boîtes à outils économétriques
originales disponibles sur internet
aux adresses
http ://dubois.ensae.net/grocer.ht
ml et http ://bellone.ensae.net/