2002
Économie internationale
Autres politiques publiques affectant les échanges
L’économie politique des négociations commerciales: le cas des normes techniques
Akiko Suwa-Eisenmann
Thierry Verdier
[1]
Cet article traite de la protection par les règles et de ses implications sur le déroulement des négociations internationales fondées sur le principe de réciprocité. Dans un modèle à la Brander-Spencer, nous prenons en compte trois caractéristiques majeures des régulations: i) une régulation augmente le coût non seulement des producteurs étrangers, mais également, des producteurs domestiques; ii) une régulation crée en outre un coût fixe qui est entièrement à la charge des producteurs étrangers; iii) une régulation procure en outre une externalité positive ou peut corriger une défaillance de marché. Dans ce cadre, nous examinons l’économie politique des forces aboutissant à une protection unilatérale par la régulation, puis nous regardons si différents types de négociations intra-sectorielle (négociation bilatérale, harmonisation, ou reconnaissance mutuelle) peuvent aboutir à un accès réciproque au marché.
Classification JEL: D72; F13.Mots-clés :
normes et standards, protection, accès au marché.
This paper discusses the issue of regulatory protectionism and its implication for reciprocity and international bargaining on regulation. In a simple two way trade model a la Brander and Spencer, we take into account the three following features of regulatory measures; i) a regulation raises the cost not only of foreign producers but also of domestic producers; ii) a regulation creates a fixed cost which is entirely supported by foreign exporters; iii) a regulation may provide a welfare gain valued per se by individuals or to correct some market failure. In this context, we investigate the political economy forces for unilateral regulatory protectionism and the effectiveness of various intra-sectorial bargaining schemes (negotiated reciprocal regulation setting, harmonization or mutual recognition agreements) to ensure reciprocal market access.
JEL Classification: D72; F13.Keywords :
rules, standards, protectionism, market access.
Les années récentes ont vu se développer de nouvelles questions dans les négociations commerciales, comme la libéralisation des services, les droits de propriété intellectuelle, l’environnement, la santé, les choix éthiques et de société (Maskus et Wilson, 2000). Ces questions requièrent des instruments différents des droits de douanes et des restrictions quantitatives, tels que les régulations, les normes et les standards. Une partie du débat concerne la justification d’une extension du champ de l’OMC à ces domaines nouveaux (Maskus 2000). Une autre question, tout aussi importante porte sur la capacité des principes du GATT, comme la non-discrimination ou la réciprocité, de traiter de manière efficace les négociations concernant des régulations (Hoekman et Messerlin, 1999). Ce travail est une première tentative pour examiner cette question, en prenant en compte explicitement l’économie politique d’une négociation internationale sur les normes. Contrairement aux standards industriels, volontairement négociés sur une base mondiale ou régionale par des organismes privés, nous considérons ici le cas des régulations édictées par les gouvernements. Par exemple, il peut s’agir d’une régulation sur l’environnement ou imposant un processus de fabrication sans risque pour la santé. Une telle régulation a pour effet d’augmenter le coût de production. Cependant, les consommateurs ne sont pas à même de percevoir directement l’augmentation en qualité due à la régulation car les caractéristiques visibles du produit ne changent pas. On peut penser à des biens de confiance, dont le consommateur ne peut jamais vérifier les composantes éthiques ou environnementales. Ce peut également être le cas de certains produits potentiellement dangereux (cancérigènes par exemple) mais seulement à très long terme. Cette qualité du produit, bien que non détectable par le consommateur, est cependant une externalité, qui est valorisée socialement en tant que telle.
Négocier sur des régulations diffère de la négociation traditionnelle sur les tarifs pour trois raisons:
- la négociation a lieu au sein d’un secteur, par exemple, les services financiers ou l’industrie de l’information;
- la négociation est de l’ordre du tout ou rien et ne procède plus par un réglage fin des taux comme c’est le cas pour les droits de douane;
- la négociation prend en compte l’externalité produite par la régulation, qui, en outre, peut être plus ou moins valorisée selon l’état des préférences nationales (Ganslandt et Markusen, 2000).
La caractéristique essentielle des régulations sur laquelle se fonde cet article est leur effet sur le coût des producteurs. Premièrement, une régulation est radicalement différente d’un droit de douane en ce qu’elle génère un coût, non seulement pour le producteur étranger, mais également pour le producteur domestique. Aussi, lorsqu’il décide d’une règle, un gouvernement doit prendre en compte l’effet négatif de sa régulation sur ses propres producteurs. Bien sûr, le coût peut être asymétrique, notamment si les deux pays diffèrent en termes de capacité à mettre en œuvre le standard, soit à cause de la technologie, soit en raison de la capacité des autorités administratives à tester et certifier la qualité du produit. Si cette asymétrie ne fait qu’influer sur le coût marginal, négocier sur des régulations ne devrait pas être différent par nature, de négocier sur des droits de douane: le gouvernement aura juste à tenir compte de l’effet net de sa décision, et non plus de l’effet brut comme dans le cas des droits de douane.
Cependant, en plus de l’effet sur le coût marginal, une régulation va également créer un coût fixe, qui sera entièrement à la charge du producteur étranger. Ce coût fixe asymétrique provient du sur-coût à la charge de la firme qui décide d’exporter et de se plier à la régulation d’un pays étranger. Le coût fixe peut provenir de l’investissement de base consistant à repenser la présentation d’un produit ou à monter un réseau de distribution à l’étranger; il peut aussi être dû à l’obligation de maintenir deux chaînes de production, l’une pour la norme locale, l’autre pour la norme étrangère. Nous insisterons en particulier sur le coût dû à la certification: en effet, les exportateurs doivent faire reconnaître la conformité de leurs marchandises aux normes du pays destinataire. Ce coût n’est d’ailleurs pas forcément mesurable en termes monétaires; aussi bien, il peut s’agir de délais et de tracasseries administratives. Ce qui importe ici, c’est que, dans notre cadre d’analyse statique, les producteurs domestiques n’ont pas à payer ce coût, du moment qu’ils se contentent de vendre sur leur marché local. Par voie de conséquence, le coût fixe asymétrique associé aux règles fonctionne comme une barrière à l’entrée (Fisher et Serra, 2000). Cette caractéristique change radicalement la nature des négociations car les règles peuvent alors être utilisées comme un instrument stratégique de protection, afin d’influencer le degré de contestabilité du marché. La nature protectionniste des régulations sera d’autant plus importante que les autres barrières seront de faible niveau: dans ce cas, un effet d’amplification va jouer et des avantages a priori très petits auront un impact déterminant sur les choix de localisation industrielle (Baldwin, 2000).
En raison des différences de nature et de type de négociations, les régulations apparaissent comme obscures, au sens où elles sont apparentées à des caractéristiques inobservables des pays, ou à tout le moins peu aisément quantifiables, comme les préférences nationales, la capacité de gouvernance ou l’efficacité administrative. Cette obscurité les rendent propices à être capturées par des groupes de pression, par exemple, des firmes désireuses de protéger leur marché intérieur. Dans un cadre d’économie politique, il est alors important de regarder les facteurs qui déterminent le soutien domestique pour les régulations et de regarder comment ce soutien peut évoluer au cours d’une négociation. Pour cela, nous nous concentrons sur deux principes qui sont au cœur du système du GATT: la non-discrimination et la réciprocité.
Dans une série de papiers novateurs, Bagwell et Staiger (1998, 1999a, 1999b) ont proposé un cadre d’analyse de ces deux principes. Ils supposent que la fonction objectif du gouvernement dépend des prix locaux et des termes de l’échange. La tentation du gouvernement est d’améliorer la redistribution des gains de l’échange en faveur de ses ressortissants, en manipulant les termes de l’échange. Le principe de réciprocité de l’accès au marché dans une négociation bilatérale (doublé du principe de non-discrimination vis-à-vis des pays tiers) revient à neutraliser les variations des termes de l’échange. Cette neutralisation des variations des termes de l’échange suffit à assurer que le résultat d’une négociation bilatérale sera optimale. Les mêmes auteurs étendent ensuite leur analyse aux normes (Bagwell et Staiger, 1999c). Ils montrent que la réciprocité peut également assurer qu’une solution optimale soit trouvée lors d’une négociation sur des règles. Il suffit pour cela que si, par exemple, une régulation augmente l’accès au marché dans un pays, ce dernier puisse obtenir le droit de reprendre de sa souveraineté en matière commerciale et d’augmenter son droit de douane à titre compensatoire. On peut noter que dans ce modèle, les effets des règles peuvent se traduire directement en termes de prix.
Cependant, si les régulations prennent place dans un monde de concurrence imparfaite et influencent le degré de contestabilité du marché, alors il devient peu probable que leurs effets se restreignent à une variation des termes de l’échange. Dans cet article, nous considérons le rôle de la réciprocité dans une négociation internationale sur les règles en tenant compte de ces effets additionnels sur les parts de marché.
Nous distinguons différentes façons de fixer les règles: i) une détermination unilatérale (qui sera la situation de statu quo à laquelle les autres résultats seront comparés; ii) une détermination négociée de manière réciproque (où les deux pays décident de leur standard d’une manière mutuellement bénéfique), avec, comme cas particulier, l’harmonisation profonde (lorsque les pays se mettent d’accord sur un niveau commun de régulation); et iii) un accord de reconnaissance mutuelle (ARM), lorsque les pays partagent le même but en terme de niveau recherché de l’externalité et laissent la définition des moyens (du niveau effectif de régulation) pour atteindre ce but à la discrétion de chacun. En outre, dans un ARM, chaque pays fait confiance à l’autre, notamment en matière de certification. Ces ARM sont à la base de la construction européenne de “l’acquis communautaire”, cet ensemble de règles et de régulations qui ont permis la réussite de l’intégration européenne (Baldwin, 2000). Un ARM transatlantique portant sur la certification est également en vigueur. Nous mettons de côté, dans cet article, les cas d’une dérégulation (i.e. une libéralisation unilatérale) et d’une harmonisation hégémonique (soit le cas où un pays adopte l’ensemble des règles et du système de certification d’un autre pays). Nous nous concentrons donc sur le cas de négociations entre des pays aux stades de développement similaires, comme l’étaient par exemple, les pays fondateurs de l’Union européenne, ce qui a rendu possible les ARM; nous explorons ainsi une partie seulement du système international conjecturé par Baldwin (2000) comme un résultat probable des négociations sur les règles. Ce dernier prévoit en effet que les négociations sur les règles créeront un système à deux vitesses: d’un côté, les pays riches, qui concluront entre eux des accords de reconnaissance mutuelle et de l’autre, les pays en développement, qui n’auront d’autre choix que “l’harmonisation hégémonique” en se pliant à des règles édictées par les pays industrialisés.
Nous montrons que la réciprocité joue un rôle si les forces protectionnistes sont suffisamment fortes et contrebalancés par une préférence également forte pour l’externalité. Si un des camps en présence domine, le pays va choisir de libéraliser unilatéralement ou d’empêcher l’entrée de la concurrence étrangère. Ce premier résultat peut donner des idées sur les secteurs où la négociation a des chances d’aboutir. Une conséquence supplémentaire de cet argument est qu’un pays risque d’élever son niveau de réglementation en prévision d’une négociation future, afin d’avoir quelque chose à monnayer. Enfin, notre cadre analytique explique pourquoi les accords de reconnaissance mutuelle ont plus de chance de succès qu’une harmonisation négociée.
L’article présente un modèle d’échange bilatéral avec réglementation avant d’examiner l’économie politique de la protection par les règles. Une fois ajouté l’effet sur le bien-être, il examine le soutien domestique pour l’harmonisation et la reconnaissance mutuelle, avant de conclure en mentionnant des extensions.
Nous partons d’un modèle de duopole international avec segmentation des marchés à la Brander-Spencer. Ce cadre d’analyse paraît particulièrement approprié car les discussions sur la libéralisation des barrières techniques à l’échange et sur l’harmonisation des régulations concernent l’échange intra-branche, où les firmes sont à la fois exportatrices et concurrencées à l’importation.
Les deux pays sont nommés H (pour le pays domestique) et F (pour l’étranger), et comportent chacun une firme, champion national, respectivement h et f. Le marché domestique est caractérisé par une courbe de demande inverse linéaire: Pi = A i – QI où AI >0 reflète la taille initiale du marché. Nous supposons que la demande ne dépend pas du niveau de la régulation, ce qui est le cas s’il s’agit de biens de confiance ou de régulations protégeant l’environnement. Dans ce cas, la régulation porte sur le processus de production et non sur le produit lui-même; la qualité obtenue par la régulation n’est pas visible ou est difficilement vérifiable par le consommateur.
À la suite de Fisher et Serra (2000), nous supposons que lorsqu’un pays impose une régulation minimale Ï„i, les coûts marginaux constants de production pour les deux producteurs (domestique i et étranger j) sont donnés par c (Ï„i) tel que c’(Ï„I) > 0 et c’’(Ï„I) > 0. Cependant, la firme du pays j doit aussi payer un coût fixe supplémentaire d’adaptation Kj lorsqu’elle décide de vendre dans l’autre pays i. Ce coût fixe d’adaptation représente le coût de la certification qu’un exportateur doit obtenir auprès des organismes du pays de destination de ses produits, avant de vendre dans ce pays. Alternativement, la firme peut décider de ne pas exporter et le marché local du pays i reste sous l’emprise d’un monopole.
Le déroulement temporel est le suivant. D’abord, les firmes décident si elles produisent pour le marché local ou si elles exportent, sachant qu’elles doivent alors payer le coût fixe d’adaptation à la technologie de certification de l’autre pays. Ensuite, les firmes jouent leur stratégie optimale, soit de monopole, ou de duopole à la Cournot (sur les quantités). Selon les décisions d’entrée des deux firmes, la deuxième étape du jeu couvre les situations potentielles décrites dans le tableau 1: soit il y a un duopole international dans les deux pays, soit un monopole dans chaque pays, ou encore un monopole dans un pays et un duopole international dans l’autre.
Tableau 1
Structure de marché et régulations
h Firmes h exporte h n’exporte pas f f exporte Marché H: duopole Marché F: duopole h gagne Ï€h DD (Ï„H, Ï„F) = Ï€H D (Ï„H) + Ï€F D (Ï„F) – Kh f gagne Ï€f DD (Ï„H, Ï„F) = Ï€F D (Ï„F) + Ï€H D (Ï„H) – Kf f n’exporte pas Marché H: monopole Marché F: duopole Ï€h MD (Ï„H, Ï„F) = Ï€H M (Ï„H) + Ï€F D (Ï„F) – Kh Ï€f D (Ï„H, Ï„F) = Ï€F D (Ï„F) Marché H: duopole Marché F: monopole Ï€h D (Ï„H, Ï„F) = Ï€h D (Ï„H) Ï€f MD (Ï„H, Ï„F) = Ï€F M (Ï„F) + Ï€H D (Ï„H) –Kf Marché H: monopole Marché F: monopole Ï€h M (Ï„H, Ï„F) = Ï€h M (Ï„H) Ï€f M (Ï„H, Ï„F) = Ï€F M (Ï„F) Avec Ï€i D = [ Ai−c(Ï„i ) /3 ] 2 et Ï€i M = [ Ai−c(Ï„i)/ 2 ] 2
L’économie politique de la protection par la régulation
Considérons maintenant les implications de ce cadre d’analyse pour l’économie politique des régulations. Nous examinerons d’abord le cas où seuls les intérêts des producteurs sont représentés dans la fonction objectif du gouvernement
[2].
Le cas de référence : la détermination unilatérale de la régulation
Supposons que chaque gouvernement décide unilatéralement de sa régulation, en prenant seulement en compte les profits obtenus par la firme domestique sur le marché local. Le
schéma 1 dessine la fonction de profit en termes de niveau de régulation domestique. Pour un niveau de régulation plus faible que le niveau empêchant les importations

, on trouve un duopole sur le marché local du pays
i. Comme la régulation augmente le coût, le profit de la firme locale diminue en
ti. Au point

, le profit saute à un niveau supérieur et le marché local devient un monopole pour la firme domestique. Ensuite, le profit redécroît par rapport au niveau de régulation. Il s’ensuit que le niveau optimal de régulation décidé par le politicien dépendra d’une comparaison entre le niveau minimal de régulation avec duopole domestique
Ï„ =0 (point A du
schéma 1) et le niveau

empêchant l’entrée de la firme étrangère, avec un monopole domestique (point B du
schéma 1). Un pays
i choisira de recourir à une protection par la régulation si et seulement si

qui, en termes de taille du marché, revient à écrire:

En d’autres termes, une régulation protectionniste est plus plausible lorsque la base domestique
AI est faible, ou le coût fixe étranger
Kj est élevé. Intuitivement, dans un secteur disposant d’une grande taille de marché intérieur, les profits anticipés sont croissants et il devient plus coûteux d’empêcher l’entrée au moyen d’une régulation. En revanche, lorsque l’asymétrie entre la firme en place et le nouvel entrant est forte (
K élevé), une petite augmentation de la régulation est suffisante pour empêcher l’entrée.
Schéma 1
La régulation unilatérale
La détermination réciproque de la régulation
Prenons maintenant le cas de deux pays qui négocient leurs niveaux de régulations. Ils choisissent leurs régulations, tout en maintenant des procédures de certification séparées. Ceci implique que chaque exportateur doit se conformer au standard ou à la procédure de certification de son marché à l’exportation et doit toujours payer le coût fixe. La différence majeure avec le cas unilatéral est que cette fois chaque gouvernement est prêt à ouvrir son marché en échange d’un accès pour ses exportations. Ce mécanisme illustre l’échange réciproque d’accès au marché.
Dans les termes de l’analyse précédente, les deux pays décident conjointement de (Ï„H, Ï„F). Chaque firme doit toujours payer le coût fixe (KF, KH) lorsqu’elle décide d’exporter. Maintenant, chaque gouvernement prend en compte les profits de son champion national sur les marchés domestique et étranger. Les résultats sont décrits dans le tableau 1 et montrés sur le schéma 2 dans le plan (Ai, Aj).
Comme les régulations augmentent le coût, chaque gouvernement, reflétant ici, par hypothèse, l’intérêt de sa firme nationale, préfère se retrouver avec le niveau
Ï„ le plus faible possible pour un accès au marché donné. Aussi, les niveaux de régulations possibles sont discrets et égaux à 0 (dans le cas d’un duopole international) ou à

(pour un monopole).
Supposons que les points de statu-quo des deux pays sont ceux donnés par leur décision unilatérale. Dans la région I du schéma 2, les décisions unilatérales amènent déjà à un accès réciproque au marché. Dans les régions II et III, on trouve une libéralisation unilatérale asymétrique. Cette caractéristique empêche la possibilité d’une réciprocité future: essentiellement, le pays qui a déjà libéralisé unilatéralement n’a plus rien à offrir à l’autre. Le seul cas où une négociation fondée sur la réciprocité a des chances d’aboutir se trouve dans la région IV, c’est-à-dire lorsque les deux pays partent tous les deux d’une situation unilatérale où ils empêchent les importations de l’autre. Sous quelles conditions alors, une libéralisation réciproque est-elle possible dans la région IV? Notons d’abord que la contrainte de participation des deux pays s’écrit:

pour

.
Schéma 2
La régulation issue d’une libéralisation réciproque
Dans le
schéma 2, en supposant initialement
KH <
KF, les contraintes de participation créent une surface
L à l’intérieur de la région IV où la réciprocité est efficace et permet l’accès au marché que rendrait impossible l’action unilatérale.
[3] La négociation aboutit alors au résultat
(τI,
Ï„j) = (0,0) qui dans ce cas, est mutuellement bénéfique.
Ce constat suggère deux conséquences. Premièrement, une dérégulation unilatérale et un accès libre au marché de prime abord peut en fait empêcher un pays de tirer parti d’une négociation basée sur la réciprocité des concessions. Une extension dynamique de cet argument, que nous ne démontrons pas dans ce cadre statique, serait qu’il peut être dans l’intérêt stratégique d’un pays d’imposer des régulations protectionnistes (élevées) juste en prévision de négociations futures. Généralisé aux deux pays, ceci voudrait dire que l’anticipation d’un round futur de négociations intra-sectorielles sur les barrières techniques à l’échange peut augmenter le niveau de régulation unilatérale.
Introduction des effets de bien-être dus à la régulation
Introduisons maintenant une externalité positive due à la régulation et son effet sur le bien-être dans la fonction objectif du gouvernement. Un premier argument en faveur de l’inclusion d’une caractéristique de ce genre est que le gouvernement peut être bienveillant et vouloir corriger, par la régulation, des imperfections de marché néfastes pour la société en général. Dans une perspective plus cynique d’économie politique, on peut également avancer de bonnes raisons pour l’introduction de ces effets dans la fonction du gouvernement. Premièrement, maintes dimensions de la politique de régulation concernant par exemple la santé, la sécurité, l’environnement, rejoignent des préoccupations actuelles de l’opinion publique, du moins dans les pays développés. En outre, les groupes de pression, comme les ONG, peuvent interpeller l’opinion publique de manière plus pressante sur des questions sociales ou humanitaires plutôt que sur les gains d’une baisse des prix et de la concurrence sur les marchés.
Une manière simple d’introduire les considérations de bien-être dans la fonction objectif du gouvernement est de supposer qu’outre les intérêts des producteurs, le gouvernement valorise une externalité qui peut être obtenue par la régulation. La variable Si pourrait représenter une caractéristique sociale, sanitaire, éthique ou environnementale, qui est appréciée positivement par l’opinion publique d’un pays. Plus précisément, nous supposons qu’une régulation Ï„i permet d’atteindre un but en terme de caractéristique Si (Ï„i.), la fonction Si(.) étant strictement croissante concave. Si (.) représente une sorte de “fonction de production” de la caractéristique à partir de la régulation Ï„. Cette fonction dépend de la capacité technique et administrative du gouvernement local à traduire un niveau donné de régulation en l’obtention d’une caractéristique précise. Cet aspect peut être particulièrement important pour des pays aux niveaux de développement technologique ou institutionnel dissemblables. En outre, cette représentation permettra de saisir la distinction entre un but commun (la caractéristique) atteint par différents moyens (les standards), qui est au cœur des accords de reconnaissance mutuelle.
Lorsque l’intérêt pour la caractéristique et pour l’externalité sur la consommation qui lui est associée est importante, il est raisonnable de supposer que la part de la fonction objectif du gouvernement liée à
Si soit une fonction (ici linéaire par souci de simplicité)
Φi(Si) = Si. Cette formulation est en fait un cas polaire où la caractéristique est valorisée en soi, quelle que soit la quantité effectivement consommée. Ceci se produirait si le public est extrêmement adverse au moindre aspect négatif du produit incriminé. Alors, la fonction objectif complète du gouvernement du pays
i s’écrira:

.
λ est le poids accordé aux producteurs dans la fonction objectif du gouvernement relativement à l’intérêt social de la caractéristique
S obtenue grâce à la régulation.
Détermination unilatérale de la régulation
Si la régulation est fixée de manière unilatérale, le jeu entre partisans de l’externalité et producteurs domestiques entraîne trois types de cas. Le
schéma 3 représente la fonction objectif sous un duopole DD et sous un monopole, MM. La courbe MM se situe toujours au-dessus de la courbe DD. En effet, la firme domestique a des profits plus élevés lorsque son marché est fermé (donc en monopole) par rapport à ses profits en situation de duopole lorsque son marché est ouvert à la concurrence étrangère.
[4] En outre, la régulation optimale sous duopole
Ï„D est supérieure au niveau optimal sous un monopole
Ï„M, parce que, dans un duopole, une partie du coût de la régulation est partagée par la firme étrangère. Soit

le niveau de régulation tel que

. La régulation qui sera choisie unilatéralement dépendra alors des positions relatives de

trois cas sont alors comparées au niveau déniant l’entrée

Les trois cas sont alors:
Schéma 3
La régulation unilatérale avec externalité
(M): Monopole optimal
(ID): Régime anti-importation
(DU): Duopole optimal
- (M) monopole optimal:
. Le niveau optimal de régulation est 
- (ID) cas anti-importation:
. Le niveau optimal de régulation est
.
- (DU) duopole optimal (DU):
. Le niveau optimal de régulation est
.
À des niveaux faibles de régulation, l’intérêt public pour la régulation va dans le même sens que le motif protectionniste. Ceci permet de satisfaire à la fois la recherche de la caractéristique et le refus d’accès au marché (cas M). À l’inverse, lorsque le niveau de régulation nécessaire pour empêcher l’entrée sur le marché domestique est trop élevé, défendre son monopole devient trop coûteux pour la firme domestique. Le politicien se place alors en situation de duopole; il choisit le niveau, permettant l’accès aux importations et satisfaisant de manière optimale l’intérêt public pour l’externalité (cas DU). Le cas intermédiaire (ID) est celui où joue à plein la motivation politique de protéger le marché domestique. Dans cette configuration des paramètres, le politicien choisira un niveau de régulation supérieur à celui du monopole optimal, juste pour interdire l’accès aux importations. Il procure ainsi une rente, à caractère discret, à son champion domestique. Ceci se révélera politiquement optimal pour des paramètres tels que la rente du monopole compense l’augmentation du coût marginal de production. La configuration de paramètres pour laquelle chaque cas est le plus probable est résumée dans le tableau 2.
Tableau 2
Caractéristique des pays/secteurs et régulation unilatérale
Mode de régulation unilatérale Caractéristiques des pays Monopole optimal (M) K grand (Ï„ petit) ou A petit ou λ petit Cas anti-importation (ID) K ou A ou λ intermédiaires Duopole optimal (DU) K petit ou A grand ou λ grand Note: K coût de certification, A taille de marché, λ pouvoir des producteurs.
Réinterprétons maintenant ces trois cas avec l’objectif de l’OMC de promouvoir l’accès au marché. Les cas M et DU reflètent, pour une structure de marché donnée, des préférences nationales légitimes. En revanche, le cas ID est purement protectionniste. La seule raison de son existence est de préserver un monopole local pour la firme domestique. Il est à noter que le niveau d’équilibre de régulation qui sera choisi sous ce cas anti-importations sera toujours supérieur à celui choisi dans le cas d’un monopole optimal
Ï„M. En revanche, il peut être plus ou moins grand par rapport au niveau optimal de régulation dans le cas d’un duopole optimal
Ï„D. Ceci suggère qu’empiriquement, lorsque l’on n’observe pas d’accès au marché pour les firmes étrangères, il peut s’avérer difficile de distinguer entre le monopole optimal et le cas anti-importations. En effet, pour pouvoir statuer, il faudrait comparer le niveau de régulation observé avec celui qui serait choisi dans le cas d’un monopole optimal non susceptible d’être concurrencé par l’entrée d’une firme étrangère. Ce type de situation contrefactuelle est difficile à obtenir. Une alternative serait de caractériser les conditions structurelles en termes de marché, de technologie et paramètres du système de certification, qui rendraient plus probable le fait de se trouver dans un cas anti-importation. De la discussion précédente, il ressort que les secteurs susceptibles de recourir à un déni stratégique d’entrée et à la protection par la régulation seront des secteurs avec des tailles de marché domestique moyennes, et des coûts moyens d’adaptation technologique ou de certification. Ces observations peuvent servir comme repères pour orienter les recherches sur l’application légitime ou protectionniste de régulations dans un pays donné
[5].
Négociation réciproque
Supposons de nouveau que les pays négocient conjointement leurs niveaux de régulation mais que chaque gouvernement national conserve sa propre procédure de certification. De nouveau, chaque exportateur doit se plier à la technologie requise par le standard du pays importateur ainsi qu’à sa procédure de certification.
Avec l’introduction de l’externalité, le point de statu quo dépend désormais de la configuration initiale des paramètres conduisant aux trois cas: (M), (ID) ou (DU). Dans la suite de l’article, nous nous concentrerons sur le cas où les décisions unilatérales ne permettraient pas d’accès au marché. Les pays sont alors soit dans le cas de monopole optimal (M) soit dans le cas anti-importation (ID).
Comme W(ID) < W(M), il est facile de montrer que les pays seront plus enclins à s’accorder un accès réciproque s’ils partent tous les deux du cas anti-importation. En se reportant au tableau 2, cela veut dire qu’une libéralisation réciproque aura plus de chance d’aboutir entre pays similaires, aux paramètres de valeurs intermédiaires pour A, K et λ. En d’autres termes, il s’agit de pays où il y aura équilibre des pouvoirs entre les producteurs protectionnistes et les fervents de l’externalité. Au contraire, une petite taille de marché, une préférence débordante pour l’externalité, ou encore, une asymétrie forte entre la firme déjà en place et la firme étrangère, feront pencher la balance vers le cas de monopole optimal, avec peu de chance de réussite pour le principe de réciprocité.
L’harmonisation complète des normes représente un cas spécial de la négociation réciproque. Les deux pays se mettent alors d’accord sur un niveau commun de régulation: Ï„H = Ï„H = Ï„. Intuitivement, cette condition restreint encore plus le champ des concessions mutuellement profitables, à moins que les deux pays se mettent également d’accord pour réduire significativement le coût fixe de certification, à un niveau Kc ≤ Ki.
Accords de reconnaissance mutuelle
Dans notre cadre d’analyse, l’esprit d’un accord de reconnaissance mutuelle (ARM) sera capté de la façon suivante. Nous considérons que l’ARM est une procédure de négociation en deux étapes (Galli et Pelkmans, 2000). Dans la première étape, les pays négocient sur l’objectif, c’est-à-dire ici le niveau de la caractéristique S qui doit être satisfaite à travers la régulation. Puis, chaque pays décide unilatéralement des moyens, plus précisément de sa politique de régulation Ï„inécessaire pour atteindre la caractéristique, de sorte que SH (Ï„) = SF (Ï„’) = S. Les firmes décident alors de leurs quantités de production. En outre, les pays se faisant mutuellement confiance pour le niveau propre de régulations, l’accès au marché de l’autre ne nécessite plus de passer par les organismes de certification du partenaire. Aussi, le coût fixe de certification devient nul (i.e. K = 0).
Considérons maintenant la capacité institutionnelle d’un pays, c’est-à-dire, son efficacité à atteindre un niveau donné S. Selon sa capacité institutionnelle, un pays doit frapper plus ou moins fort en termes de niveau de sa régulation nationale, afin d’atteindre l’objectif commun en S. Supposons tout d’abord que cette capacité est identique dans les deux pays. Dans ce cas, avec une fonction S (.) linéaire, les régulations adoptées dans les deux pays seront identiques. Une ARM sera alors équivalente à une harmonisation complète des normes, le coût fixe de certification en moins (K = 0).
Supposons maintenant que les capacités institutionnelles des deux pays sont asymétriques. Par exemple, F est moins efficace institutionnellement que H. Le gouvernement F doit alors fixer un niveau de régulation plus strict que H afin d’arriver au niveau requis.
Comme la fonction S (.) est linéaire, on peut définir θ = Ï„H/Ï„F avec 0 < θ ≤ 1 comme l’écart d’efficacité institutionnelle entre les deux pays. F paie alors un coût c (Ï„H/θ) supérieur au coût payé par H qui est simplement c (Ï„). Supposons que H et F sont identiques pour tous les autres paramètres. On se place de nouveau, dans le cas où il n’y a pas initialement d’accès mutuel au marché.
Dans ce cas, fixer une caractéristique élevée augmente plus le coût (variable) de F que celui de H. On peut simplement montrer que pour Ï„ ≤ 1/2, une telle stratégie sera toujours dans l’intérêt de la firme du pays H. Dans ce cas, en effet, la fonction objectif du gouvernement du pays H est toujours monotone croissante par rapport à Ï„. Le motif protectionniste et l’intérêt public pour la régulation vont alors dans le même sens pour le pays H. Il s’ensuit que du point de vue du pays institutionnellement efficace H, un ARM réduit le coût politique associé à l’ouverture du marché interne. D’un point de vue de politique économique, le pays institutionnellement efficace gagnera plus à un ARM qu’à une harmonisation négociée. Certes, les deux pays bénéficient de la disparition du coût fixe. Mais, en raison de l’asymétrie des capacités institutionnelles, le pays le plus efficace institutionnellement gagnera en compétitivité aux dépens du pays inefficace. L’intuition en est qu’un ARM transforme, pour le pays avancé, une protection par le coût fixe de certification en une protection qui augmente le coût variable de la firme rivale.
Ces considérations suggèrent que si l’obstacle à un accord sur les accès au marché, vient du pays institutionnellement avancé, un ARM peut faciliter la négociation. En revanche, si les pays sont trop différents en termes de gouvernance institutionnelle, la régulation nécessaire pour atteindre l’objectif commun risque d’être trop coûteuse pour le pays inefficace et un ARM ne peut faire l’affaire. Ainsi, le champ d’action d’un ARM se situera entre pays relativement proches sur le plan institutionnel.
Extensions et pistes pour des recherches futures
Les régulations apparaissent ainsi comme des problèmes complexes. Notre analyse a laissé cependant de côté des aspects importants, que nous discutons en conclusion, afin d’en voir les implications pour l’économie politique de la protection par les normes.
Structure industrielle et structure de marché
Le modèle formel à la base de notre discussion est le modèle standard de duopole international de Brander et Spencer. Au sein de ce modèle nous considérons essentiellement l’interaction entre les firmes et la préférence sociale pour l’externalité procurée par une régulation. En effet, le type de régulation traitée ici, environnementale, sanitaire ou éthique, est difficilement vérifiable, et c’est aux gouvernements d’assurer, par le biais de leurs organismes de certification, que le processus de production répond bien aux normes exigées. Une première extension consisterait à inclure directement le niveau de régulation dans la demande des consommateurs. Le modèle serait alors à même de traiter des cas de différenciation verticale de biens d’expérience, les consommateurs payant des prix différents selon la qualité du produit.
Notre cadre d’analyse pourrait également être étendu à un plus grand nombre de firmes. Il est probable qu’avec plus de deux firmes, l’incitation protectionniste sera renforcée. Le choix pour les firmes portera entre profits d’oligopole avec coûts de production bas et profits dans un environnement plus compétitif avec coûts de production plus élevé. Quand le nombre d’entrants potentiels augmente, empêcher l’entrée devient plus facile car les profits espérés diminuent. Aussi, ce mécanisme amènera probablement une protection par la régulation.
Une autre dimension potentiellement intéressante d’un point de vue d’économie politique serait de permettre de l’hétérogénéité entre les firmes. Baldwin (2000) suggère qu’en raison de la restructuration industrielle, les firmes grandes et efficaces profiteront d’un système de régulation moins protectionniste, aux dépens de firmes plus petites et inefficaces. Nos résultats en termes de taille de marché semblent suggérer des résultats similaires. Les firmes disposant d’une base locale importante seront en faveur d’une dérégulation unilatérale, alors que des firmes avec une base locale réduite seront en faveur d’une régulation empêchant l’accès.
Le pouvoir de la réciprocité dans une négociation multilatérale
Le cadre à deux pays de Brander-Spencer se prête à la représentation de négociations bi-latérales, harmonisation ou reconnaissance mutuelle. En pratique, il existe une autre forme de négociations sur les normes, celle où la puissance avancée impose à un pays moins développé son ensemble de normes. C’est par exemple, ce qui s’est produit dans les accords paneuropéens avec les PECOs ou dans les négociations multilatérales, avec les PVD. Or le coût fixe d’implémentation des normes pour un PMA peut être important: Finger et Schuler (2000) ont chiffré le coût d’implémentation des normes SPS, TRIPS et mise à niveau des douanes à l’équivalent d’une année de budget de l’État pour les pays les plus pauvres, soit 150 millions USD
[6]. Quelles sont les incitations de ces pays à passer outre, et investir dans des normes décidées entre pays industrialisés? Pour cela, il faudrait élargir le cadre d’analyse et passer à trois pays. Ceci permettrait également de voir quelles sont les implications de l’autre grand principe du GATT, à côté de la réciprocité, qui est le principe de non-discrimination.
En pratique, tout ce qui peut tendre à diminuer l’asymétrie de coût réduira aussi la tentation protectionniste. Il s’agit par exemple, d’aider un PVD à effectuer la mise à niveau technologique nécessaire, dans le processus de production ou dans les procédures de certification.
Rappelons que les résultats de l’article sont obtenus sous deux conditions: i) la négociation porte uniquement sur la régulation; ii) la négociation est intra-sectorielle. Ce qui ressort de l’article est que ces conditions restreignent très nettement le champ d’un accord mutuellement bénéfique. Si ces hypothèses sont relâchées, il est possible d’augmenter les gains mutuels qui se dégageraient d’un accord réciproque. Par exemple, on pourrait envisager de négocier sur plus d’un aspect de la régulation: la régulation et le coût fixe asymétrique. Il pourrait s’agir de cas où le coût fixe provient de la nécessité d’une double certification (locale et à l’étranger) ou de mesures clairement discriminantes (par exemple, demander à ce que les mentions sur l’emballage soient dans une seule langue), et non du niveau de développement économique en général. Dans ce cas, une négociation visant à diminuer ces coûts fixes contribuerait non seulement à diminuer les barrières à l’échange, mais en plus, dans notre modèle, à altérer la position de réservation des deux pays augmentant ainsi grandement les chances de réussite d’une négociation sur les règles.
Une autre manière de retrouver de la marge pour la réciprocité serait d’échanger des concessions entre différents types d’offres. Le “packaging” permettrait alors d’augmenter les arbitrages possibles. De nouveau, ceci serait particulièrement efficace entre pays de niveaux de développement différents, qui selon notre discussion, ont peu de chance d’aboutir à des échanges réciproques.
[7]
Manque de transparence et information asymétrique
Notre analyse suppose implicitement que l’impact des mesures de régulations sur l’allocation des ressources est transparente et connue de tous. Or, un aspect important souligné dans la littérature sur la régulation protectionniste est l’idée que certains agents dans l’économie ont une information supérieure à d’autres (Sykes, 1995; Baldwin, 2000). L’obscurité de la régulation peut alors donner lieu à des manipulations. En particulier, il devient difficile de distinguer entre les régulations répondant à une préoccupation publique légitime ou à une défaillance du marché de celles qui sont mises en place essentiellement pour des raisons protectionnistes. Ceci risque en soi de rendre les négociations difficiles et a contrario, selon Baldwin (2000) peut apparaître comme un argument en faveur d’un ARM, pour des pays proches en termes de préférences, de technologie et de capacité institutionnelle.
Contrat incomplet et négociations internationales
Une autre implication du manque de transparence des régulations est le fait qu’un accord ne peut en prévoir tous les aspects contingents. Les contrats ainsi signés seront par nature, incomplets. Dans un système fondé sur des règles, comme l’OMC, la charge de la preuve sera alors reportée devant la procédure de règlement des différends. Ceci va accroître encore le rôle des panels
[8]. Or, la manière dont la procédure de règlement des différents traitera de ce genre de situation et les implications en retour sur les régulations décidées
ex ante restent une question ouverte.
Dynamique et réseaux
Nombre d’industries soumis aux standards techniques et aux régulations, comme les télécommunications ou les technologies de l’information, sont des industries avec des effets de réseaux importants. Ces effets de réseaux introduisent de nouvelles dimensions pour la politique de régulation et son impact sur le commerce international.
[9] La prise en compte des effets dynamiques renforcent le rôle potentiel du coût fixe asymétrique comme barrière à l’échange. Les industries de l’information recèlent un effet d’apprentissage très important; aussi, le premier pays qui fixe le standard a des chances de capturer le marché tout entier. Des effets de réseaux peuvent également influer sur la demande: le consentement privé à payer pour un produit va augmenter avec le nombre de gens qui le consomment déjà ou sont supposés le faire à l’avenir. Dans ce contexte, un gouvernement qui fixe une régulation aujourd’hui peut influencer les parts de marché futurs des firmes en présence, à travers leurs capacités à utiliser effets d’apprentissage et de réseaux. Par ces différents aspects, la politique de régulation devient cruciale pour la dynamique du commerce international et mérite d’être étudiée en tant que telle
[10].
Date de réception de l’article: 16 mai 2001
Date d’acceptation pour publication: 31 juillet 2002
·
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·
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[1]
Auteur correspondant: Akiko
Suwa-Eisenmann, chargée de recherches, Institut National de la Recherche Agronomique-Lea et Département et Laboratoire d’Économie Théorique et Appliquée, DELTA-ENS (
Akiko. suwa@ ens. fr).Thierry
Verdier, Directeur du DELTA et
Research Fellow, CEPR, Londres.
[2]
On peut trouver des fondements microéconomiques pour une fonction objectif du gouvernement de ce genre, à la suite des travaux de Grossman et Helpman (1995), en supposant que seuls les producteurs domestiques peuvent contribuer financièrement au lobbying, d’une part, et que d’autre part, les hommes politiques ne prennent en compte que ces contributions.
[3]
La région
L est toujours non vide, car elle contient le point

qui satisfait toujours les contraintes de participation.
[4]
Si l’on inclut le surplus du consommateur dans la fonction objectif du gouvernement, la proposition restera vraie tant que l’effet usuel de rent-shifting en faveur du monopole domestique sur-compensera la réduction du surplus du consommateur due à la moindre concurrence domestique.
[5]
Un rapporteur anonyme nous signale une autre expérience contrefactuelle, en raisonnant d’abord en situation d’autarcie. En autarcie, la régulation optimale sans externalité sera nulle, et sera égale à
Ï„M avec externalité. Si après ouverture, on observe une augmentation de la régulation demandée par le gouvernement, l’intention protectionniste sera avérée.
[6]
Dans le contexte de rationnement des ressources budgétaires qui est celui des pays pauvres, le choix se pose alors entre la mise à niveau pour respecter les normes et des dépenses d’éducation ou de santé.
[7]
Un exemple, avancé par Matto et Olarreaga (2000) consisterait à échanger la libéralisation des services contre une libéralisation en agriculture ou des politiques plus favorables aux migrations.
[8]
Ceci explique peut-être pourquoi 11 des 48 requêtes pour consultations soumises à la procédure de règlement des différends de l’OMC concernaient des standards ou invoquaient l’accord TBT.
[9]
Voir Matutes et Regibeau (1996) ainsi que Krishna (1988) pour des revues sur les politiques de standardisation en commerce international.
[10]
Les auteurs remercient les participants à une conférence organisée par le CEPR, l’OMC et Ecare (Bruxelles), à des séminaires organisés par les universités de Nottingham et d’Oxford, au colloque “Agriculture et commerce international” (Paris, 6-7 février 2001) organisé par la SFER, le CEPII, l’INRA, le GDR Economie et Finances Internationales – CNRS et l’INA Paris-Grignon, ainsi que deux rapporteurs anonymes.Cet article est issu d’un programme de recherche financée par le Commissariat Général au Plan, convention n° 6-2000.