2002
Économie internationale
Forum de politique économique “L’économie britannique et l’euro”
Coûts et avantages de l’UEM pour le Royaume-Uni, le “cinquieme test”
Patrick Minford
[1]
L’adoption de l’euro présente plusieurs avantages, dont des coûts de transaction plus faibles, la disparition du risque de change par rapport à l’euro et une plus grande transparence des prix. Toutefois, le premier argument est contredit par le coût élevé du changement, le deuxième a des effets positifs limités du fait de la part élevée, pour le Royaume-Uni, des échanges en dollars par rapport auquel l’euro est très instable; enfin, le troisième n’est pas vraiment pertinent car l’insularité limite beaucoup les possibilités d’arbitrage sur les prix. Les inconvénients sont de trois ordres: une plus grande instabilité macroéconomique due à la perte d’indépendance monétaire (des simulations stochastiques montrent que l’indicateur d’instabilité pourrait augmenter de 75%); les mesures d’harmonisation à prendre pour renforcer la symétrie; et les inquiétudes quant aux mesures qui seront prises pour renflouer les systèmes publics de retraite.
Classification JEL: E42.Mots-clés :
euro, stabilité macroéconomique, coûts de transaction, risque de change, sauvetage financier, harmonisation, transparence.
The advantages of joining the euro are lower transactions costs, reduced currency risk against the euro, and greater price transparency. The first however is offset by the large cost of changeover; the second is of doubtful size and offset by the importance to the UK of the dollar against which the euro is highly unstable; the third is largely irrelevant to the sea-locked UK. Disadvantages comprise higher macro-instability due to the loss of monetary independence (stochastic simulations suggest an instability index could rise by 75%); the “harmonisation” agenda designed to create greater symmetry; and the “bail-out” concerns over state pensions.
JEL Classification: E42.Keywords :
euro, macroeconomic stability, transaction costs, currency risk, bail-out, harmonisation, transparency.
Tout au long des années quatre-vingt, la question de l’adhésion du Royaume-Uni au mécanisme de change du Système monétaire européen a alimenté une controverse politique qui a finalement contribué au schisme entre Margaret Thatcher et son Chancelier de l’Échiquier, Nigel Lawson, puis à la démission spectaculaire de M. Thatcher de son poste de premier ministre. Comme chacun sait, la Grande-Bretagne a adhéré au Mécanisme de change européen (MCE) en 1990 pour en sortir deux ans plus tard. Dans les années quatre-vingt-dix, l’autre question monétaire liée au régime de change qui a fait débat a été la participation à la monnaie unique. Sortis des affres du MCE au début de la décennie, les dirigeants de l’Europe continentale, notamment le Chancelier allemand Kohl et le Président français Mitterrand, ont décidé de lancer le projet de l’union monétaire. La Grande-Bretagne a négocié une clause d’exemption dans le cadre du Traité de Maastricht. L’avènement virtuel de l’euro remonte à janvier 1999 et la mise en circulation des pièces et des billets à janvier 2002. En Grande-Bretagne, le débat s’est concentré sur le fait que, contrairement à l’entrée dans le MCE, l’adhésion à l’euro était quasiment irréversible. Naturellement, il n’est pas impossible de quitter l’union monétaire. En politique, tout est possible. L’adhésion pose cependant des barrières considérables à une éventuelle sortie: par exemple, le Traité de Rome (dans sa version modifiée, notamment par le Traité de Maastricht) ne prévoit rien à cet égard. Toute sortie de l’union implique donc une violation du traité dont les ramifications sont imprévisibles. Par conséquent, la question de l’adhésion a pris une telle importance, tant sur le plan pratique que constitutionnel, que les responsables politiques ont dû évoquer l’option du référendum populaire. Le gouvernement actuel a déclaré que s’il considérait un jour l’adhésion comme souhaitable pour le pays, il organiserait un référendum dont l’issue déterminerait l’entrée ou non dans l’union. Il a également fait savoir que toute décision serait étroitement subordonnée aux aspects économiques de la question; tout en admettant l’existence de dimensions politiques et constitutionnelles, il les a jugées secondaires. En plein accord avec le gouvernement, le Chancelier de l’Échiquier a élaboré cinq tests préalables à l’entrée; il a été indiqué que les critères ainsi définis devraient être remplis “de manière claire et sans ambiguïté”.
En résumé, le premier test doit déterminer si le Royaume-Uni a réussi la “convergence” avec le reste de l’UE (pour une liste exhaustive des tests, voir Bush, 2001, p. 27); le second, si les économies du Royaume-Uni et de l’UE présentent une flexibilité suffisante pour éviter les problèmes; le troisième test concerne les effets sur l’investissement étranger au Royaume-Uni; le quatrième, les effets sur la City de Londres. Dans un accès de bon sens, le Chancelier de l’Échiquier et ses conseillers ont défini un cinquième test relatif aux effets économiques globaux de l’union monétaire sur l’économie britannique. De fait, ce dernier test englobe les quatre premiers et nous donne fort opportunément l’occasion d’examiner le bilan économique d’une éventuelle adhésion.
Avant de commencer, toutefois, un mot de politique. La difficulté qu’il y a à subordonner la décision aux aspects économiques a créé des tensions tout au long du débat, au sein de tous les partis. Le problème est que, sur le continent, le moteur de l’union monétaire a toujours été politique; la plupart des protagonistes, dont, assurément, le Chancelier Kohl et le Président Mitterrand, ont vu dans cette initiative le moyen d’accélérer la transition vers une union politique. De fait, ils ont considéré que les problèmes économiques brutalement mis en évidence par l’union monétaire seraient un propulsif supplémentaire très utile. Par conséquent, pour les mêmes raisons politiques, les dirigeants de l’Europe continentale n’ont jamais cessé de faire pression sur le Royaume-Uni pour qu’il entre dans l’union monétaire – ils veulent que nous rejoignions le club tel qu’ils l’envisagent, afin de bénéficier de notre assistance (de nos atouts) et de limiter notre capacité à le concurrencer, voire à l’affaiblir, par des choix différents. Mais de nombreux acteurs britanniques, y compris l’opinion dans sa grande majorité, ne partagent pas la vision continentale selon laquelle l’union politique serait le but ultime; ils veulent que la Grande-Bretagne soit une nation indépendante, dans une Europe constituée de nations indépendantes mais coopérant entre elles. C’est pourquoi les hommes politiques britanniques favorables à l’entrée dans l’Union économique et monétaire (UEM) présentent le dossier sous l’angle économique, pour ne pas s’aliéner une opinion majoritaire. Ils arguent généralement que l’union monétaire n’aboutira pas à l’union politique et que, sur le continent, les partisans d’une telle évolution sont en recul. Les hommes politiques britanniques opposés à l’adhésion du Royaume-Uni n’ont pas ressenti le besoin de minimiser les risques politiques d’une disparition au sein d’un super-État européen. Comme dans tous les affrontements politiques sérieux, il y a peu de chances que l’un ou l’autre camp soit convaincu de changer d’avis, que ce soit par des éléments de preuve ou un débat raisonné. Les deux camps défendent rien moins que des valeurs et il est en outre relativement difficile de savoir si l’Union européenne est appelée à devenir un ensemble fédéral compact ou une vaste structure coopérative, articulée de manière plutôt lâche autour de nations indépendantes.
Tel est le contexte dans lequel s’inscrit notre analyse des coûts et avantages économiques. Heureusement, la science économique fournit des moyens assez fiables de contrôler la validité des arguments et des éléments de preuve. Il existe un corpus de textes théoriques permettant d’évaluer la logique des arguments. En outre, nous bénéficions d’un accès de plus en plus aisé aux données et aux outils économétriques, et nous pouvons donc examiner avec soin les éléments à disposition. Certains participants au débat souhaiteraient que les aspects économiques soient flous et impressionnistes, ce qui leur permettrait d’habiller fort commodément leurs préférences politiques en arguments économiques mais la science économique moderne ne se laisse pas aussi facilement contraindre.
Ce bref essai propose de présenter aussi clairement que possible les arguments économiques des deux camps, puis de réfléchir à la théorie et aux éléments factuels qu’on peut leur opposer pour évaluer les bénéfices et les pertes à attendre d’une adhésion du Royaume-Uni à l’union monétaire européenne. L’économie est une discipline du quantitatif; par conséquent, ce qui est vrai pour le Royaume-Uni peut ne pas l’être pour d’autres pays. Nous verrons qu’il faut escompter à la fois des gains et des pertes. S’agissant du Royaume-Uni, le calcul dépendra de ses spécificités. Pour d’autres pays présentant des caractéristiques différentes, le calcul pourrait donc être différent. Inutile, toutefois, de préciser que le présent essai ne porte que sur le cas britannique.
Les avantages économiques mis en avant par les partisans de l’UEM sont principalement au nombre de trois: réduction des coûts de transaction liés aux changes; réduction du risque de change débouchant sur un essor des flux d’échanges commerciaux et d’investissement avec les autres pays européens, ainsi que sur une diminution de la prime de risque incluse dans le coût de levée des capitaux; et plus grande transparence dans la comparaison des prix.
Coûts de transaction
L’entrée dans l’UEM signifierait la disparition du change entre la livre sterling et l’euro, ce qui dégagerait des ressources (suppression des marges rémunérant les cambistes sur un marché concurrentiel). D’après une étude de la Commission européenne sur les économies réalisables (Commission européenne, 1990), la suppression de ces marges représenterait 0,4% du PIB (moyenne sur tous les États membres). En revanche, pour les pays dotés d’un système bancaire évolué, comme le Royaume-Uni, les économies seraient nettement moindres, aux alentours de 0,1% du PIB. Ceci s’explique par le fait que la grande majorité des conversions livres/euros s’effectue via le système bancaire (transactions commerciales interentreprises ou paiements par cartes de crédit par exemple); ces opérations, quelles que soient les marges qui les majorent, n’ont aucun coût en termes de ressources: en effet, lors d’une transaction bancaire automatisée, la conversion d’un montant dans une autre devise ne nécessite de l’ordinateur qu’une seule opération supplémentaire, d’où un coût marginal quasiment nul. Les coûts de transaction ne concernent donc que les opérations de change manuel, portant pour l’essentiel sur de petits montants échangés par les touristes.
Ce taux de 0,1% du PIB correspond à environ un milliard de livres par an, une somme plutôt modeste, même si l’économie se renouvelle naturellement chaque année, avec une variation liée à la part de ces échanges dans le PIB. Or il semble assez probable que ces opérations vont régulièrement diminuer car les touristes recourent de plus en plus aux paiements par carte et autres mécanismes de règlement bancaire. Dans la pratique, on peut raisonnablement supposer que l’économie demeurera à peu près constante en termes absolus, à un milliard de livres (prix courants).
L’argument des coûts de transaction ne s’arrête pas là. Rejoindre l’UEM impliquera un autre coût de transaction, unique mais élevé, celui du passage de la livre à l’euro, qui comprendra notamment la modification des distributeurs automatiques, des systèmes comptables et des distributeurs de billets de banque. Ce coût unique a fait l’objet de diverses estimations, que le Comité du commerce et de l’industrie de la Chambre des communes a utilement recensées il y a peu, parallèlement à ses propres travaux (House of Commons, 2000). Le Comité a conclu que, pour ce qui concernait le coût de la transition, le juste milieu se situait à 30 milliards de livres.
Pour parvenir à une évaluation globale des coûts nets de transaction, il faut soit convertir ce coût unique en charge annuelle soit calculer l’économie évoquée plus haut en “équivalent de valeur actualisée”. Cela ne pose pas difficulté: avec un taux d’intérêt réel d’approximativement 4%, le coût de 30 milliards représente une charge annualisée de 1,2 milliard de livres, un peu plus que l’économie annuelle d’un milliard. On peut aussi considérer que la valeur actualisée d’un milliard de livres est 25 milliards de livres (1 milliard/0,04), donc un peu moins que le coût unique. Selon le taux d’intérêt réel supposé au départ, le calcul penche dans un sens ou dans l’autre. En tout état de cause, l’exactitude des deux estimations est sujette à caution. En d’autres termes, l’argument des coûts de transaction utilisé par les partisans de l’adhésion ne s’avère que de peu de poids.
Risque de change, commerce extérieur, investissements étrangers et coût du capital
L’argument fondamental avancé en faveur d’une entrée dans l’UEM est la disparition du risque de change par rapport à l’euro. D’aucuns font valoir (voir, par exemple, Britain in Europe, 2000) que, comme la suppression d’une barrière au commerce, elle favorisera la multiplication des échanges commerciaux en Europe, attirera plus d’investisseurs étrangers au Royaume-Uni et diminuera le coût du capital grâce à la fusion du marché des capitaux en livres, assez risqué et restreint, au sein du marché des capitaux en euros, plus vaste et moins risqué.
Examinons cet argument en deux temps. Nous supposerons d’abord que le risque de change influe considérablement sur les échanges commerciaux, l’investissement étranger et le coût du capital, puis nous contrôlerons la validité de l’hypothèse.
En admettant donc que le risque de change soit un facteur prépondérant, il faut déterminer si la participation à la monnaie unique le réduirait ou non et, le cas échéant, dans quelles proportions. À ce stade, nous nous heurtons immédiatement à un point crucial, à savoir que l’euro n’est pas une monnaie mondiale mais régionale. Malheureusement pour notre risque de change, nous commerçons énormément avec la zone dollar. Ne nous laissons pas arrêter par la question controversée de l’importance exacte de nos échanges avec, respectivement, l’Europe et les États-Unis, ou du type d’échanges commerciaux à comptabiliser (les échanges de biens? les échanges de biens et de services? toutes les transactions transfrontières, y compris l’investissement étranger et les bénéfices qu’il génère?). Si nous considérons le risque de change comme une “taxe” sur les échanges qui impliquent une conversion monétaire, il devient évident que c’est la définition la plus large du terme “échanges” qui convient. La plupart des pays non européens utilisent le dollar ou une monnaie liée – formellement ou non – au billet vert. Très schématiquement, nous pourrions dire que nos échanges commerciaux et nos investissements se partagent à égalité entre la zone euro et la zone dollar. (Ce qui est d’ailleurs à distinguer de la question relative à la monnaie de dénomination ou de facturation des échanges car, sur ce plan, le dollar est prédominant; la facturation concerne le partage du risque entre vendeur et acheteur, et non le risque total encouru.)
Il se trouve que le couple euro/dollar est instable depuis assez longtemps – voir sur le graphique 1 la parité DM/dollar jusqu’en janvier 1999 puis la parité euro/dollar (on a supposé que le deutsche mark (DM) aurait été l’élément déterminant de l’évolution de l’euro si la monnaie unique avait vu le jour plus tôt). De plus, les causes de cette variabilité existent toujours. Les conceptions de la réglementation, en particulier, sont radicalement différentes (capitalisme rhénan contre capitalisme anglo-saxon), ce qui explique que le sentiment du marché fluctue au sujet des chances de succès du projet; les cycles économiques ne sont pas synchrones, ce qui induit des variations des taux d’intérêt; et les nouvelles technologies n’ont pas été adoptées au même rythme de part et d’autre de l’Atlantique. Il est vrai que les différentiels d’inflation sont aujourd’hui minimes mais ils le sont depuis au moins une quinzaine d’années, ce qui n’a pas empêché de fortes oscillations du taux de change liées aux autres facteurs influant sur le “taux de change réel” (c’est-à-dire le taux de change corrigé de l’inflation relative).
Graphique 1
Parité euro-dollar
Dès lors, si nous adhérons à l’union monétaire, nous augmentons notre risque de change par rapport au dollar compte tenu des fluctuations de l’euro vis-à-vis du billet vert. Si nous restons en dehors de l’union, la livre pourra, lorsque ces fluctuations surviendront, faire figure d’intermédiaire, à la manière de quelqu’un assis au centre d’un jeu de bascule. Le graphique 2, qui procède à une comparaison entre notre taux de change effectif (ou moyen) réel et le taux de change euro/dollar, montre assez clairement qu’en ne nous rattachant à aucune de ces grandes monnaies régionales, nous nous sommes davantage préservés de la volatilité.
Graphique 2
Comparaison taux de change réel de la livre-taux de change euro/dollar
Nous avons déjà fait l’expérience d’un tel rattachement. Quand nous avons suivi le DM puis que nous nous y sommes arrimés de 1988 à 1992, notre taux de change a connu d’importantes fluctuations car la réunification allemande s’est traduite par une appréciation substantielle du DM par rapport au dollar, ce qu’indique d’ailleurs clairement le graphique 2. Depuis notre sortie du MCE en 1992, le DM a d’abord continué à s’apprécier vis-à-vis du dollar puis s’est mis à chuter en 1995; depuis janvier 1999, son successeur, l’euro, a plongé encore plus. En moyenne, la livre sterling a enregistré des fluctuations moins amples.
Nous en concluons donc que la diminution du risque de change permise par l’adhésion à l’euro n’est pas nécessairement un avantage et qu’un accroissement de notre risque de change global ne serait pas exclu. Ceci est confirmé par les simulations stochastiques obtenues à partir du modèle de Liverpool (au sujet de cette modélisation du Royaume-Uni, voir Minford, 2001): elles suggèrent que la variabilité du taux de change réel augmente même légèrement en cas d’adhésion à l’UEM. Avec les hypothèses classiques que nous avons retenues, l’écart-type du taux de change britannique réel est juste au-dessous de 11% dans un régime de flottement des changes et juste au-dessus de 11% dans le cadre de l’UEM. Avec les diverses autres hypothèses que nous examinons, le constat est quasiment identique: dans le cadre de l’UEM, la variabilité est toujours légèrement plus marquée que dans un régime de change flottant. Ce résultat, peut-être assez surprenant, s’explique essentiellement par les chocs très importants que les variations du taux de change réel de l’euro (principalement par rapport à la zone dollar) infligent au taux de change réel britannique. En d’autres termes, il est précisément lié à ce dont nous nous inquiétions plus haut, à savoir l’extrême instabilité du couple euro/dollar.
Du point de vue des intérêts des actionnaires, il nous faut aussi souligner que la composition du risque de change est un autre facteur à prendre en compte. Éliminer le risque euro pour doubler le risque dollar serait pénalisant, même si le “risque moyen” demeurait inchangé. Cela tient à ce que les économistes appellent communément l’“utilité marginale décroissante”. Les gains réalisés en négociant de l’euro diminuent progressivement à mesure que le risque disparaît mais les pertes enregistrées en négociant du dollar augmentent progressivement tandis que le risque double. Les pertes totales dépassent donc les gains liés au passage à l’euro. En résumé, l’adoption de la monnaie européenne pourrait effectivement affecter le bien-être au Royaume-Uni, et ce, en raison du risque de change – qu’il s’agisse du risque total ou de ses composantes.
Venons en maintenant au second versant de l’argument et examinons l’importance du risque de change comme facteur déterminant du commerce extérieur, de l’investissement étranger et du coût du capital, que ce soit en général ou plus particulièrement dans le cas du Royaume-Uni. Cela dépend dans quelle mesure les marchés financiers modernes peuvent diversifier le risque; plus ils peuvent le diversifier, moins l’opération de “couverture” qu’ils peuvent proposer à un opérateur est chère (un opérateur exposé au risque de change peut se couvrir en achetant ou en vendant, pour livraison ultérieure, une devise à un opérateur financier, généralement une banque, et en lui transférant ainsi le risque). Sans aller dans le détail d’une théorie assez complexe, disons que le risque peut être diversifié au point qu’une monnaie évolue indépendamment des tendances ou fluctuations générales – en rassemblant une multitude de risques indépendants au sein d’un vaste portefeuille, une banque peut largement supprimer les sources de risque au niveau de ce portefeuille. En outre, les intermédiaires financiers qui ont une envergure suffisante peuvent absorber des montants de risque modérés, comme des assureurs “indifférents au risque”.
Pour les échanges commerciaux, le principal risque est que le taux de change varie après la conclusion d’une affaire, généralement à court terme, dans les mois suivants ou l’année. Pour l’investissement étranger, le risque est que l’usine installée dans le pays d’accueil supporte une hausse de ses coûts de production non compensée par une baisse équivalente du taux de change, c’est-à-dire que le taux de change réel du pays augmente, amputant ainsi la rentabilité réelle. Il y a également le risque que le taux de change réel diminue par rapport à celui du pays d’origine de l’investisseur, ce qui diminuerait la valeur des biens rapatriés. Quand il lève des capitaux, l’apporteur de capitaux court le risque que son emprunt ou sa participation soit dévalué en cas de baisse du taux de change. Dans ces deux cas de figure, le risque induit par le taux de change est légèrement différent mais la question reste toujours la même: les marchés financiers peuvent-ils diversifier ce risque au point de pouvoir l’ignorer? Globalement, la réponse est que, si le taux de change nominal ou réel d’un pays varie fortement en fonction de facteurs domestiques, et donc idiosyncrasiques, le risque de change est extrêmement diversifiable. Dans la mesure où un pays est très vulnérable aux turbulences environnantes, le risque de change n’est pas diversifiable. On voit donc qu’un pays bien géré, s’appuyant sur une politique monétaire saine et une offre souple, devrait pouvoir résister aux remous ambiants. Il n’est pas à l’abri de certains chocs (fièvre aphteuse, par exemple) mais peut en atténuer l’impact via la communauté financière internationale, en investissant dans des actifs étrangers sans aucun lien avec ces chocs domestiques.
On peut ensuite se demander si le risque de change affecte le taux d’intérêt réel d’un pays. Théoriquement, en vertu des mouvements de fonds internationaux opérés à des fins d’arbitrage ou de spéculation, les taux d’intérêt réels domestiques sont égaux au taux d’intérêt réel “mondial” (que nous connaissons approximativement grâce à celui du dollar, la monnaie dominante) augmenté d’une prime de risque reflétant la volatilité non diversifiable du taux de change. Le paragraphe qui précède nous indique immédiatement que cette prime est modeste quand le pays concerné est raisonnablement bien géré.
La théorie suggère donc que, pour un pays bien géré, le risque de change ne représente généralement pas un problème majeur. Le coût du capital y est conforme aux taux du marché mondial, ses investisseurs étrangers sont sereins quant aux éventuelles fluctuations du taux de change réel et les opérateurs ont une grande latitude pour se couvrir à un coût modéré. En revanche, les pays mal gérés, qu’une politique monétaire inadaptée ou des marchés du travail trop rigides rendent vulnérables aux crises engendrées par une récession mondiale, peuvent être amenés à constater que le risque de change est un problème non négligeable. C’était apparemment le cas de l’Italie avant que son adhésion à l’euro ne soit acceptée, d’où la volonté farouche de ce pays de mener la campagne en faveur de l’UEM, malgré les réticences allemandes.
À ce stade, examinons l’argument (très exploité dans Britain in Europe, 2000) selon lequel le taux de change d’un pays serait vulnérable aux “bulles”, c’est-à-dire aux fluctuations irrationnelles induites par le sentiment du marché plutôt que par les paramètres fondamentaux; dans le contexte de ces bulles, le pays le mieux géré du monde pourrait ainsi voir son taux de change “attaqué par les spéculateurs”, attaques qui seraient généralement déclenchées par des événements mondiaux, selon un mode de propagation empêchant les pays de s’en protéger par une simple diversification. L’argument se poursuit avec l’affirmation que l’adhésion à l’euro mettrait fin aux bulles. Néanmoins, les preuves concernant ces phénomènes de bulles sont maigres et la théorie sous-jacente est controversée (dans un livre à paraître, Advanced Macroeconomics – A primer, David Peel et moi-même passons cette théorie au crible, pour finalement suggérer qu’elle postule une irrationalité systématique du marché). Nous pouvons en outre expliquer les “bulles” par les craintes naturelles du marché au sujet des politiques à venir. À cet égard, la chute de l’euro est éloquente. De nombreux partisans de la théorie des bulles considèrent que cette chute est une bulle. Elle s’explique pourtant facilement par les carences des politiques de l’offre conduites dans la zone euro, par les taux de chômage élevés qui en découlent et par la crainte du marché que cette situation déstabilise la politique de l’euro, voire menace l’existence de la monnaie unique.
En considérant les données (voir Minford, 2001), nous constatons que la volatilité de la prime de risque associée à la livre sterling (cause supposée de la bulle) ne détermine pas de manière décisive la variabilité de l’économie dans le cadre d’un régime de flottement. Même si cette prime triplait, la comparaison avec le scénario d’une adhésion à l’UEM ne changerait guère: l’économie demeure sensiblement plus instable dans le cadre de l’UEM que dans celui d’un régime de flottement. Par conséquent, même si une partie de la volatilité de la prime de risque britannique résulte effectivement de bulles, les éléments disponibles attestent que cela n’a pas réellement d’importance en pratique.
Il existe donc de bonnes raisons théoriques de douter du rôle du risque de change comme facteur préjudiciable à l’économie britannique. Quel qu’il soit, il serait facilement diversifiable sur les marchés financiers et les coûts de couverture seraient minimes, comme l’impact sur l’économie réelle. Les études empiriques à notre disposition tendent à corroborer cette opinion. Une série d’études passées en revue et, pour beaucoup d’entre elles, commandées par le FMI constatent que l’impact de la volatilité du taux de change sur le commerce est négligeable, voire nul (voir, par exemple, Bailey et alii, 1987). Une étude théorique récente de Bacchetta et van Winkoop (2000) observe que “la littérature empirique substantielle consacrée au lien entre l’incertitude du taux de change et les échanges commerciaux n’a établi aucune relation systématique”, ajoutant que “lorsqu’une corrélation négative est identifiée, elle est généralement faible”; le modèle de référence théorique dit “modèle d’équilibre général” qu’ils utilisent ne suggère absolument aucune relation entre les échanges commerciaux et le régime de change.
Les facteurs qui influencent l’investissement étranger ont également suscité de très nombreuses études, qui constatent en général le rôle mineur du risque de change (voir, par exemple, les preuves récentes concernant le cas britannique et examinées dans Leach, 2001). S’agissant du coût du capital, une prime de risque de change a été constatée pour les pays conduisant des politiques intérieures inappropriées. Le Royaume-Uni connaît le problème; il suffit de remonter à la bataille pour les réformes, dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, pour trouver des données le confirmant. Pendant la dernière décennie, en revanche, une fois que la sortie du MCE a été digérée et qu’un nouveau consensus monétaire contre l’inflation a vu le jour, nous avons assisté à l’émergence d’une prime de risque modique par rapport aux coûts mondiaux du capital: à titre d’exemple, les obligations du Trésor britannique s’échangent désormais avec un rendement comparable à celui du bund ou des bons du Trésor américain.
Il faut mentionner deux études qui semblent ne pas aller dans ce sens et qui sont considérées comme des preuves importantes dans Britain in Europe (2000). La première, conduite par Andrew Rose, de Berkeley (Rose, 1999), identifie un lien statistique entre l’importance du commerce bilatéral entre deux pays et le fait qu’ils appartiennent à une même union monétaire; son coefficient signifie que le facteur “union monétaire” induirait un triplement des transactions commerciales. Les économistes sont toutefois extrêmement sceptiques (voir Rose, 1999, ainsi que Persson, 2001 et Nitsch, 2001) car ce coefficient s’appuie sur le cas de nombreuses petites économies dépendantes commerçant avec de grands pays, dont elles sont généralement d’anciennes colonies. Il n’est pas vraiment possible de distinguer l’effet de liens étroits de dépendance et l’effet de l’union monétaire. Une union monétaire est généralement le signe d’une exceptionnelle proximité, dont l’étroitesse des liens commerciaux découle naturellement. Rose prétend avoir “neutralisé” ces facteurs de proximité en incluant des variables substitutives telles que la “dépendance coloniale”. Hélas, cela ne règle pas le problème; supposons qu’une colonie rompe ses liens avec la métropole et, ce faisant, détruise son union monétaire avec elle. La seule différence entre cette colonie et une autre colonie serait l’absence d’union monétaire. En l’espèce, l’union monétaire serait effectivement l’indicateur de liens étroits en général. Ce biais de sélection est un problème insurmontable si l’on ne peut pas, d’une manière ou d’une autre, faire la distinction entre les cas où l’union monétaire s’est formée ou ne s’est pas formée du fait du hasard et les cas où des liens politiques ont été tissés ou coupés. Quand ces événements sont concomitants, en raison d’une troisième cause passée inaperçue, il n’existe aucun moyen d’identifier leur effet respectif.
La seconde étude, réalisée par John McCallum de la Royal Bank of Canada porte sur le commerce entre le Canada et les États-Unis (McCallum, 1995). Selon l’auteur, malgré l’existence d’un marché libre entre les États-Unis et le Canada, les échanges commerciaux du Canada avec son voisin, même dans les États frontaliers, sont moins importants que son commerce intérieur. D’après Britain in Europe (2000), c’est la preuve que, si le Canada établissait une union monétaire avec les États-Unis, leurs échanges seraient bien plus importants. L’étude de McCallum ne suggère pourtant rien de tel, se contentant d’observer que “l’existence de la frontière” réduit les échanges. Il n’y est d’ailleurs fait aucune mention d’union monétaire. Étant un pays différent, le Canada est doté d’une multitude d’institutions modifiant à elles seules les incitations au commerce qui constituent “la frontière”. La différence de monnaie n’en est qu’une parmi de nombreuses autres. Comme celle de Rose, l’étude de McCallum ne permet pas de faire la part entre l’étroitesse des liens attestée par l’union monétaire et les effets de ces liens; s’il existait une union monétaire entre le Canada et les États-Unis, elle témoignerait sans aucun doute d’un degré élevé de confiance réciproque et d’une volonté d’abolir les différences institutionnelles. Avec la suppression de ces différences, une province canadienne serait fondamentalement identique à un État de l’Union: même réglementation, même procédures légales, absence de postes de douane, de formulaires, etc. La “frontière” aurait disparu, pas seulement l’existence de deux monnaies distinctes.
Hélas, pour déterminer l’effet propre de l’union monétaire, il faut que cette union puisse se distinguer d’une étroitesse de liens en général. Or les données disponibles ne permettent pas d’étudier un tel cas de figure. Malgré leur sophistication en termes d’économétrie, ces deux études ne parviennent pas à résoudre le problème. Nous pouvons examiner les preuves des effets de la volatilité du taux de change sur le commerce; là, au moins, on peut observer la variation de la volatilité séparément de la variation d’autres facteurs. Or, comme nous l’avons dit, l’effet révélé de cette manière est infime, voire nul.
Il existe quelques cas où des pays, tout en maintenant leurs relations habituelles sur les autres plans, ont décidé soit de créer soit de dissoudre une union monétaire. Flandreau (2001) s’est penché sur le cas de l’Union monétaire latine de 1865 (entre la Belgique, la France, l’Italie et la Suisse) et de l’Union monétaire scandinave de 1873 (entre la Suède, le Danemark et la Norvège), et n’a trouvé aucun signe indiquant que l’union monétaire influait sur le commerce. Selon Aristotelous (2001), l’entrée ou la sortie du système de l’étalon-or et la disparition du système de Bretton-Woods n’ont eu aucun effet sur le commerce anglo-américain. Fait éminemment intéressant pour notre étude, Thom et Wash (2002) n’ont pas constaté que la fin de l’union monétaire entre l’Irlande et le Royaume-Uni, en 1979, avait eu un quelconque effet sur le commerce entre les deux partenaires. Ce que confirment toutes ces études, c’est que la structure des échanges commerciaux est déterminée par les avantages comparatifs et non par des facteurs monétaires, ni même par une éventuelle union monétaire. Si le risque monétaire s’apparente à un obstacle au commerce, c’est un obstacle minuscule, comme le laissait d’ailleurs subodorer la théorie de la “diversifiabilité”.
En conclusion, le principal argument en faveur de l’adhésion ne semble pas très significatif d’un point de vue quantitatif. Il est peut-être même erroné. On peut admettre qu’avoir une monnaie commune à l’échelle mondiale présenterait quelques avantages, même modestes, sur le plan de l’intégration des marchés et, dans le même temps, contester le fait qu’une monnaie régionale comme l’euro présenterait des avantages, même modestes.
Transparence dans la comparaison des prix
D’aucuns prétendent qu’une monnaie unique facilitera la comparaison des prix et que les consommateurs profiteront de la concurrence accrue associée à une meilleure comparabilité (à qualité égale). Pour les pays dont une partie de la population vit à proximité d’une frontière (Belgique ou Pays-Bas, par exemple), l’argument a un certain poids car les frontaliers procèdent constamment à des comparaisons de prix qui, à la longue, pourraient être coûteuses. Le Royaume-Uni, en revanche, n’a pas de frontières terrestres avec la zone euro (en dehors de la frontière rurale séparant l’Irlande du Nord de la République d’Irlande) et l’argument invoqué ne serait donc valable que pour des biens et services relativement “substantiels”: nous n’allons tout de même pas comparer les prix pour un coca-cola ou une coupe de cheveux (contrairement aux habitants de Maastricht, par exemple). L’exemple le plus fréquemment mis en avant est celui des voitures; elles seraient plus chères au Royaume-Uni que sur le continent du fait que nous n’avons pas la même monnaie.
Il est relativement important de distinguer cet argument de ceux que nous avons déjà examinés (coûts de transaction et du risque de change). En l’occurrence, il est question d’un coût de transaction spécial, à savoir le coût d’une comparaison de prix qui, dans le cas de monnaies différentes, requiert une calculatrice ou un exercice de calcul mental. Ainsi, s’agissant des automobiles, certains considèrent que le coût entraîné par l’utilisation d’une calculatrice servant à comparer, disons, le prix des Fords belges et celui des Fords fabriquées à Birmingham, est un élément qui contribue de manière importante au maintien de prix élevés à Birmingham. Un moment de réflexion suffit pour réaliser l’absurdité d’une telle thèse. Supposons que des concessionnaires compétitifs vous proposent de vous livrer un véhicule belge au lieu d’un véhicule monté à Birmingham; ne vous indiqueraient-ils pas d’abord le prix en livres et, sinon, ne trouveriez-vous pas un peu ridicule de sortir votre calculatrice alors que vous vous apprêtez à faire un achat aussi important?
En fait, un certain nombre d’enquêtes (principalement conduites à l’initiative de la Commission de la concurrence et de son prédécesseur, la Commission des monopoles et des fusions) ont cherché à expliquer les écarts de prix des automobiles entre le Royaume-Uni et le continent. Le principal responsable identifié (MMC, 1992) est le système d’accords de vente exclusive par lequel les constructeurs empêchent leurs concessionnaires de proposer d’autres marques; d’autres facteurs de majoration des prix ont été cités, à savoir la différence entre les réglementations nationales (y compris la conduite à gauche/droite) ou encore le traitement fiscal des véhicules d’entreprise et la prospérité du marché de l’occasion qui en découle. Même l’Internet, qui pourrait diminuer les coûts de vente, ne semble pas vraiment avoir changé la donne. Les vendeurs en ligne ont autant de mal que les autres à contourner les constructeurs.
Nous en sommes conduits à conclure que, hormis dans les villes frontalières, où les comparaisons de prix sur de petits articles auraient évidemment un coût, l’argument de la transparence n’est pas très intéressant. Comme il n’y aucune ville frontalière au Royaume-Uni, cette question-là est donc réglée.
Les coûts de l’UEM pour le Royaume-Uni
Trois coûts économiques importants ont été associés à l’adhésion à l’UEM: la difficulté de réagir aux chocs sans pouvoir agir de manière autonome sur le taux d’intérêt et le taux de change; les effets des initiatives d’“harmonisation” liées à l’UEM; et la crainte que nous pourrions devoir participer au renflouement de pays du continent confrontés à des difficultés financières, en particulier au déficit de leur système de retraite public.
Nous nous concentrerons ici sur ces arguments économiques, tout en soulignant au passage que la nature de l’union politique figurant implicitement dans les plans de l’union monétaire n’est pas sans lien avec les deux derniers arguments. Les inquiétudes suscitées par l’harmonisation et d’éventuels renflouements sont inversement proportionnelles au désir d’union politique. Plus la volonté d’union politique est forte, plus les partisans de l’harmonisation mais aussi d’une solidarité entre les membres sont nombreux. Britain in Europe (2000) prétend que le thème de l’harmonisation est radicalement distinct de celui de l’UEM et que le principe même de renflouement est explicitement exclu par le Traité de Maastricht. C’est ne pas reconnaître la façon dont les institutions communautaires ont été délibérément utilisées pour promouvoir la cause de l’union politique: par exemple, la Cour européenne considère que ses arrêts devraient faire avancer l’unification; l’Acte du marché unique et sa règle de vote à la majorité qualifiée ont servi à imposer au Royaume-Uni une limitation du temps de travail, au nom de la santé et de la sécurité; enfin, une série de sommets a été organisée par la Commission, sous des présidences consécutives, pour renforcer l’union en matière de politique étrangère et de défense. L’UEM donne naissance à de nouvelles institutions qui pourront instaurer des mécanismes destinés à faire progresser l’unification entre membres de l’UEM; des liens seront tissés, qui permettront de contourner la “distinction” théorique ou l’interdiction de renflouement – après tout, le “soutien” à un autre membre peut être apporté “sur la base du volontariat”, des “impôts communs” peuvent également être “redistribués” ! En adhérant à l’UEM, le Royaume-Uni devrait souscrire à tous ces nouveaux arrangements. C’est comme être pris au piège d’une double toile d’araignée alors qu’on est légèrement emberlificoté dans une toile simple dont il est encore possible de s’échapper.
L’UEM est en réalité un processus visant à produire un degré élevé d’intégration économique et politique. Aucun pays rejoignant l’UEM ne peut s’abstenir d’adhérer au processus. En restant en dehors, en revanche, il peut continuer de souscrire à un traité portant sur le commerce, la circulation des facteurs de production et le Marché unique. Il est clair qu’une UEM visant uniquement à partager une monnaie commune, composée de membres demeurant des États indépendants et coopérant simplement pour l’application de bonnes normes de concurrence et pour des échanges aussi libres que possible, constituerait une toute autre proposition et les arguments ci-dessous devraient être sensiblement modifiés. Si l’UE et, plus précisément, l’UEM étaient pensées comme une sorte de système de l’étalon-or comparable à celui du début du XXe siècle mais poussé à l’extrême, où le commerce serait libre, où la mobilité du travail ne serait pas entravée, où la concurrence s’exercerait et où les marchés du travail seraient flexibles, elles présenteraient quelques avantages indéniables auxquels il faudrait réfléchir (et qui modifieraient assurément le bilan des arguments relatifs aux cinq tests). Or il est évident que ce n’est pas ce modèle-là d’union monétaire qui nous est proposé, mais un autre, que nous tentons d’évaluer ici.
Réaction aux chocs avec une monnaie non indépendante
Qui dit monnaie unique dit taux d’intérêt unique, sauf s’il existe des obstacles à la circulation de la monnaie tels qu’un contrôle des changes ou des taxes différentes sur les taux d’intérêt. Mais le Traité de Maastricht interdit bien sûr expressément ce type de barrières et il ne peut y avoir d’échappatoire.
Pour comprendre ce point, demandons-nous si York et Manchester pourraient ne pas avoir les mêmes taux créditeurs ou débiteurs. Si, par exemple, York rémunérait mieux les dépôts et facturait ses prêts plus cher, il attirerait tous les dépôts tandis que Manchester drainerait tous les prêts. L’ensemble des banques concernées ferait faillite en l’espace de quelques semaines, faute d’emprunteurs à York et de déposants à Manchester. L’alignement de leurs taux serait donc une condition pour stopper ces flux (d’“arbitrage”).
La parade consisterait dans des contrôles des changes empêchant les clients de transférer leurs dépôts ou leurs emprunts d’une banque à l’autre. Autre possibilité, York pourrait avoir un taux de change à part. Évidemment, en adhérant à l’union monétaire britannique, ils abandonnent leur taux de change et, n’étant pas habilités à exercer des contrôles, ils partagent le même taux d’intérêt. C’est ce qui se produit entre Londres et Francfort dans le cadre de l’UEM. Ce point vaut qu’on s’y attarde car certaines personnes demandent pourquoi le fait d’avoir, au sein d’une union monétaire, des taux d’intérêt différents selon les régions et les secteurs d’activité causerait un tel remue-ménage. La réponse est que des taux différenciés seraient possibles mais seulement assortis de contrôles des changes régionaux, ce qui serait très néfaste pour toutes les économies, en plus d’être illégal.
L’un des principaux arguments des opposants à l’adhésion est la conséquence pour le Royaume-Uni d’un abandon de son taux d’intérêt, associé à l’abandon de son taux de change et de sa monnaie. En effet, les fluctuations du taux de change permettent au taux d’intérêt d’un pays d’être différent du taux d’un pays voisin. On entend parfois que, “dans un monde globalisé”, aucun pays ne peut conduire une politique monétaire réellement indépendante, c’est-à-dire choisir son propre taux d’intérêt. Ceci est tout simplement faux. La politique monétaire consiste précisément à fixer le taux d’intérêt en fonction des conditions qui prévalent et de ses propres objectifs, le mouvement (“flottement”) des changes servant à empêcher que des sorties ou des entrées d’argent contrecarrent le taux d’intérêt choisi. La politique monétaire fonctionne ainsi car, dans un régime de change flottant tel qu’on l’entend normalement, la banque centrale d’un pays n’intervient pas sur le marché des changes pour ne pas compromettre sa capacité à fixer ses propres taux d’intérêt. En effet, si elle intervenait en échangeant sa monnaie contre des devises, les conditions en vigueur sur son marché monétaire intérieur en seraient modifiées, et du même coup les taux d’intérêt.
Supposons, par exemple, que le Japon abaisse ses taux d’intérêt (il lui est déjà arrivé de les ramener à pratiquement zéro); les propriétaires de dépôts en yens seraient incités à les transférer, disons, à Londres ou à New York pour profiter de taux plus rémunérateurs. Cependant, il leur serait impossible d’obtenir de la Bank of Japan qu’elle prenne leurs yens en échange de dollars ou de livres. En effet, la banque centrale japonaise refuserait ces opérations qui, en réduisant la masse monétaire nipponne, pourraient faire remonter les taux d’intérêt. Ceux qui voudraient déplacer leurs capitaux seraient donc contraints de trouver preneurs sur le marché privé. Cet apport de yens sur le marché déprimerait le cours de la monnaie japonaise; comme ceux qui détiennent des dollars ou des livres ne veulent pas vendre, le yen se déprécierait jusqu’à ce que le marché atteigne l’équilibre, c’est-à-dire jusqu’à ce que le yen ait tellement baissé qu’il ne puisse que remonter; les perspectives de plus-value compenseraient alors la faiblesse des taux de rémunération des dépôts en yens. À ce moment-là, les Japonais qui voulaient initialement déplacer leurs capitaux n’en auraient plus envie et se satisferaient de dépôts ne leur rapportant rien. En résumé, le taux de change varie pour “isoler” le taux choisi par les autorités nationales des taux d’intérêt en vigueur à l’étranger; les mouvements de capitaux ne contrecarrent pas le taux d’intérêt fixé car le taux de change est suffisamment mobile pour empêcher l’argent d’aller et venir.
Par conséquent, avec une monnaie distincte, flottant librement en fonction des différents taux d’intérêt et facteurs qui influent sur la décision de placer son argent dans tel ou tel pays, la Banque d’Angleterre peut modifier ses taux d’intérêt pour convenir au Royaume-Uni. Le taux de change varie ensuite de sorte à permettre cette modulation. Après l’adhésion à l’UEM, le taux d’intérêt britannique sera défini à Francfort, par la Banque centrale européenne et pour répondre aux besoins de toute la zone euro, potentiellement très différents des besoins propres du Royaume-Uni. Par exemple, comme nous en avons fait l’expérience dans le cadre du MCE (qui imposait des taux de change fixes tout en allant moins loin que l’UEM), si le Royaume-Uni connaît une récession qui n’atteint pas le reste de la zone euro, sa récession peut être aggravée et prolongée par l’impossibilité d’abaisser les taux d’intérêt. En cas de chocs différenciés répétés, le Royaume-Uni pourrait souffrir d’une instabilité du chômage, de la production et des prix plus prononcée que s’il avait le loisir de fixer lui-même ses taux d’intérêt.
En théorie, partager un même taux d’intérêt avec les autres pays de la zone euro peut ne pas accroître la variabilité au Royaume-Uni, ou en tout cas pas excessivement. Ce scénario correspond au cas de figure dit de la “zone monétaire optimale”.
- Les chocs sont très similaires (“symétriques”) dans leurs effets, soit parce que les secteurs d’activité sont comparables, parce que les économies possèdent une infrastructure financière et divers mécanismes semblables leur permettant de réagir identiquement aux chocs, soit parce que la composition des échanges est similaire et, mieux encore, parce que le commerce avec les autres pays de la zone euro est très développé.
- Il existe des mécanismes de compensation budgétaire puissants, comme dans la plupart des pays — une région subissant un choc bénéficie d’un allégement de taxes, reçoit davantage de prestations et peut prétendre à des aides régionales spéciales.
- Grâce à la libre-circulation des travailleurs, une région prospère peut attirer des chômeurs venus de régions plus en difficulté (aux États-Unis, ces transferts sont courants).
- Grâce à la flexibilité des salaires, une région durement frappée par le chômage peut abaisser ses salaires et ses prix, tandis que les autres régions les augmentent, ce qui suscite rapidement des créations d’emplois dans la première région et une contraction de l’emploi ailleurs.
Ces conditions sont effectivement celles auxquelles se rapportent les deux premiers tests du Chancelier de l’Échiquier. Une observation rapide, ou même approfondie, montre que les conditions 1-4 ne sont pas réunies dans la zone euro (pour un traitement approfondi de ce point, voir Bush, 2001).
Concernant le premier test, les éléments récents sur le comportement des cycles d’affaires suggèrent que, sur les deux dernières décennies, le cycle britannique se rapproche nettement plus du cycle américain que du cycle européen. La réaction du Royaume-Uni aux fluctuations des taux d’intérêt est également différente en raison de la prépondérance des hypothèques à taux variable.
Concernant le deuxième test, il est clair que l’UE n’a pour ainsi dire aucun budget pour financer de tels mécanismes. En ce qui concerne le troisième test, la langue, les différences de réglementations nationales et les rigidités du marché du logement gênent la mobilité, sauf pour certaines catégories de travailleurs peu qualifiés (dans l’hôtellerie et la restauration, par exemple).
S’agissant du quatrième test, la flexibilité des salaires britanniques est désormais raisonnable grâce aux réformes considérables conduites dans les deux dernières décennies en faveur de la libéralisation. Dans le reste de la zone euro, en revanche, la puissance des syndicats et la lourdeur des réglementations sur les conditions de travail rendent difficile une telle évolution. Le principal espoir réside dans le fait que les syndicats finiront par accepter de négocier une modération salariale qui, dans certaines circonstances, représentera un substitut, même médiocre, à la flexibilité. En attendant, beaucoup de temps et d’emplois pourraient être perdus, ce qui ne permettra probablement pas d’éviter une variabilité substantielle du chômage.
Globalement, les éléments en notre possession suggèrent donc que les quatre premiers tests ne seront pas d’une grande aide pour le Royaume-Uni. D’aucuns prétendent le contraire et, in fine, la réponse est de nature empirique: il faut se servir des indices relatifs au comportement probable du Royaume-Uni face aux chocs qu’il pourrait subir. C’est cet aspect que je traite dans Minford (2001). La méthode (de la “simulation stochastique”) y est décrite en détail. Pour résumer, il s’agit d’incorporer à une modélisation très courante du Royaume-Uni toute une série de chocs types survenus dans le passé, puis d’évaluer l’instabilité de l’économie dans deux régimes monétaires différents – UEM ou politique définie par la Banque d’Angleterre dans un système de flottement des changes.
Nous pouvons résumer nos résultats comme suit (pour plus de détails, voir annexe 1). Entrer dans l’UEM accentuerait l’instabilité de l’économie britannique – alternance de forte expansion et de récession – d’environ 75%. Comme pourraient en témoigner les responsables politiques soumis aux pressions de l’opinion, c’est aussi une estimation largement répandue de ce que coûterait l’adhésion. Ce surcoût est en grande partie insensible aux types d’améliorations que les partisans de l’euro mettent en avant. La plus grande flexibilité du marché du travail britannique est un facteur positif, ainsi que la moindre réactivité aux taux d’intérêt, mais le gain est minime et l’écart reste important. La raison en est que le Royaume-Uni est à la fois incapable d’apporter une réponse optimale aux chocs en agissant sur son taux d’intérêt et que les chocs contre l’euro (surtout liés au dollar) nous déstabilisent car nos échanges commerciaux avec le reste du monde sont considérables. Ceci se vérifie même quand nous laissons les stabilisateurs budgétaires jouer à plein, que ce soit de manière simplement mécanique ou en réagissant au cycle par des dépenses publiques discrétionnaires supplémentaires. Si le taux de chômage devait repasser au-dessus des 10% comme au début des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, l’écart de variabilité serait même plus important. Il serait aussi plus grave car la variation absolue du chômage augmenterait plus que proportionnellement compte tenu du taux de référence plus élevé. Les défenseurs de l’euro prétendent que la livre affichera une volatilité accrue si le Royaume-Uni n’adhère pas à l’UEM; nos estimations tiennent compte de la volatilité de la prime de risque qui frappait la livre ces dix dernières années mais nous avons vérifié comment la comparaison évoluerait si la prime triplait. Là encore, l’écart se réduit mais pas énormément, ce qui s’explique principalement par le bon fonctionnement des amortisseurs monétaires intégrés dans l’économie. Cela reste le point clé; gérer une économie moderne sans s’aliéner l’opinion nécessite de disposer d’amortisseurs efficaces or, en adhérant à l’UEM, nous nous privons de ces amortisseurs tout en nous exposant à un nouveau type de chocs, les chocs contre l’euro.
En 2000, Barrell et Dury ont utilisé le modèle multi-pays du NIESR
[2] et obtenu des coûts inférieurs aux nôtres. La conversion de leurs résultats en indice de variabilité (essor-récession) donne un taux de 42% (contre 75% selon nous). Toujours d’après eux, l’adhésion à l’euro entraînerait une augmentation de plus de 51% de la volatilité (exprimée par sa variance) de la production britannique (et du même coup du chômage), contre 27% selon nous. Cet écart entre nos calculs respectifs est probablement lié à la structure plus keynésienne de leur modèle (moindre flexibilité des salaires/prix). En ce qui concerne l’inflation, cependant, ils trouvent curieusement que sa volatilité diminuerait de 44% si le Royaume-Uni participait à l’euro, tandis que nous tablons sur une progression massive, de 880%, principalement parce que la volatilité de l’euro par rapport au dollar provoquerait de fortes fluctuations du prix des biens faisant l’objet d’échanges internationaux, un peu comme ce qui s’est passé récemment en Irlande. Après vérification, nous pouvons attribuer nos divergences à trois grandes différences dans les méthodes utilisées. Premièrement, Barrell et Dury postulent que la prime de risque sur la livre correspond à l’“erreur de prévision” entre le taux à terme et le taux de change effectif. Or les deux choses sont différentes; la prime de risque est un élément inclus dans le taux à terme et représente la tarification du risque, tandis que l’erreur de prévision est un élément apparaissant plus tard, une fois que le cours est connu. La tarification du risque reflète l’anticipation d’une moyenne d’erreurs éventuelles (leur variance, typiquement) et ne peut être supposée égale à l’une quelconque ou chacune des erreurs commises. En pratique, faire une telle supposition dans un exercice de simulation stochastique comme celui-ci conduit à surestimer notablement la volatilité de la prime de risque.
Deuxièmement, ils supposent que la politique monétaire britannique est définie en fonction de règles quelque peu arbitraires (l’objectif d’inflation serait fixé suivant une règle opératoire rigide). Pour nous, au contraire, la règle présidant à la fixation des taux d’intérêt britanniques est que le Comité de la politique monétaire fait de son mieux compte tenu de la latitude laissée par un régime de change flottant; ceci implique que les taux d’intérêt réagissent à l’inflation selon une pondération de 1,5 contre 1 et, pour la production, contre 0,5. Ceci correspond à peu près à ce que fait le Comité dans la pratique. Comme ce dernier a plutôt bien réussi à stabiliser l’inflation et la production grâce à une méthode essentiellement pragmatique et qu’il semble capable d’apprendre à opérer des ajustements en fonction des circonstances et du comportement de l’économie britannique, le désavantage attribué au régime de change flottant par le postulat de Barrell/Dury est injustifié.
Troisièmement, les chocs dont ils se servent pour leur simulation s’échelonnent entre 1991 et 1997. Or il se trouve que, durant ces années, la parité cruciale euro/dollar a été plus stable que sur la période plus longue que nous avons utilisée (1986-2000). Le graphique 1 illustre ce point plus clairement: il montre que le dollar s’est fortement déprécié vis-à-vis de l’euro entre 1986 et 1991, qu’il a fluctué modérément entre 1991 et 1997, avant de remonter dans la dernière partie. En omettant à la fois la première et la dernière parties de la période, Barrell et Dury sous-estiment donc considérablement l’instabilité du couple euro/dollar. Il est probable que s’ils recommençaient leur étude en s’appuyant sur l’intégralité de la période, ils concluraient eux aussi que la volatilité de l’inflation s’accroîtrait sensiblement en cas d’adhésion à l’euro. Dès lors, leur indice global d’instabilité (essor-récession) serait comparable au nôtre, rejoignant ainsi une série d’études de modélisations indiquant que le coût du passage à l’euro serait substantiel.
Dans un article récent, Barrell (2002) critique mon étude sur un certain nombre de plans. Premièrement, il me reproche de m’être servi de chocs survenus dans les années quatre-vingt “pour étudier une monnaie à l’existence de laquelle personne ne croyait à l’époque”. Nous avons pourtant besoin d’un échantillon de chocs s’échelonnant sur une période assez longue pour figurer les différentes expériences auxquelles le Royaume-Uni pourrait être confronté. La période de 1991-97 choisie par Barrell et Dury présente les inconvénients que nous avons évoqués plus haut, sans compter que, à cette époque, l’euro n’existait pas non plus. Dans la mesure où, durant les années quatre-vingt, la France (et la plupart des autres pays qui ont formé la zone euro par la suite) a activement coordonné son taux de change avec le deutsche mark, il est raisonnable de supposer que, si l’euro avait existé, son comportement aurait été à peu près identique au comportement moyen des anciennes monnaies nationales. Il s’avère que, depuis 1997, son comportement a fait écho à la volatilité de la fin des années quatre-vingt, comme nous l’avons déjà expliqué. Il semblerait plus prudent, puisque nous devons rendre compte du comportement de l’euro, d’utiliser une période plus longue au lieu de se concentrer sur une période plus brève, artificiellement moins volatile.
Deuxièmement, Barrell considère que je néglige l’action que la BCE opère sur ses taux d’intérêt pour réagir au comportement de l’euro et, en général, aux chocs britanniques en relation avec les chocs qui affectent la zone euro. J’ai pourtant parfaitement tenu compte de toute corrélation possible entre le taux d’intérêt de l’euro et les chocs contre l’euro ainsi que de tous les chocs contre le Royaume-Uni; les chocs utilisés pour notre simulation stochastique ont été sélectionnés par la méthode dite séquentielle: tous les chocs d’un même trimestre sont prélevés ensemble. Ainsi, les corrélations existant entre les chocs dans les données de base sont préservées dans les simulations, ce qui nous permet de rendre parfaitement compte de la chronologie des réactions des taux d’intérêt de la zone euro aux chocs contre le Royaume-Uni et contre l’euro. Barrell prétend que l’on y arrive mieux avec un modèle multi-pays basé sur la fonction de réaction supposée de la BCE. Mais cela reviendrait à substituer des suppositions aux réactions réellement observées.
À l’argument selon lequel la volatilité de l’inflation britannique serait aggravée par l’entrée dans l’UEM, Barrell répond que la BCE agirait de manière à l’atténuer (ce qui n’a pas été le cas pour l’Irlande). Sa réaction serait-elle plus significative que le comportement moyen de la zone euro transparaissant déjà dans les corrélations historiques? Il est permis d’en douter sachant que le Royaume-Uni ne serait qu’un des treize pays membres parmi d’autres, avec un PIB représentant environ un cinquième du PIB total.
Il est intéressant de noter que, au final, le surcroît de volatilité de la production britannique que Barrell et Dury associent à l’entrée dans l’UEM est sensiblement plus important que celui que je constate. C’est sur l’inflation que nous divergeons et il est difficile de ne pas en conclure qu’ils ont formulé toute une série d’hypothèses particulières ayant pour effet de sous-estimer grandement les problèmes d’inflation que le Royaume-Uni connaîtrait (et qui se sont posés de façon tellement dramatique en Irlande).
L’harmonisation
Nous avons vu plus haut que l’amélioration du fonctionnement de l’UEM – c’est-à-dire la prévention d’une instabilité économique excessive liée à la perte du contrôle de la politique monétaire – passe par une flexibilité accrue des salaires, puisque les vastes budgets fédéraux et la mobilité de la main-d’œuvre qui seraient nécessaires font défaut à l’UE. Toutefois, les signes indiquant l’émergence de cette flexibilité sont plutôt rares. Le continent semble plutôt suggérer qu’il faudrait “harmoniser” les fiscalités et d’autres institutions. L’argument avancé est que cette harmonisation réduirait les différences de réaction aux chocs et que la similitude entre les chocs serait même accentuée par ce rapprochement entre les différentes structures industrielles. Les bases sur lesquelles cet argument se fonde sont extrêmement minces; il est possible que les réponses aux chocs seraient légèrement plus similaires mais ce n’est pas absolument clair car les différences auraient pu se compenser partiellement et il n’y a assurément aucune raison de penser que les structures deviendraient plus semblables. Plus sérieusement, ce que les partisans de cette solution ont en tête est la création d’institutions fédérales qui disposeraient des recettes et de l’autorité leur permettant, comme à n’importe quel État, d’opérer des transferts entre des régions frappées par des chocs asymétriques. L’harmonisation en elle-même n’est pas utile pour l’UEM mais elle constitue un pas décisif vers des pouvoirs fédéraux qui, eux, faciliteraient l’union monétaire.
Compte tenu des préférences de la majorité des États dans la zone euro, l’harmonisation prendrait la forme d’un taux d’imposition, d’un soutien social et d’une réglementation bien plus importants que ceux actuellement en vigueur au Royaume-Uni. On ne peut que spéculer sur leur niveau précis mais nous avons déterminé, avec le modèle de Liverpool, les effets de différents niveaux d’intervention sur le marché du travail (pour plus de détails, voir Minford, 2001) afin d’illustrer les pressions auxquelles le Royaume-Uni serait soumis le cas échéant (tableau 1).
Tableau 1
Effets des mesures sociales éventuelles de l’UE sur la production et le chômage au Royaume-Uni
I. À Salaire minimum quand le salaire correspond à (a) 50% du salaire masculin médian (b) 2/3 du salaire moyen Effets à long terme sur: la production (%) – 1,5 – 5,0 le chômage % de la population active + 1,8 + 5,0 millions + 0,5 + 1,4 II. Simulation du pouvoir syndical Progression du pouvoir syndical a) Retour au niveau (b) Retour au niveau du milieu des années 80 des années 80 Effets à long terme sur: la production (en %) – 3,0 – 5,8 le chômage % de la population active + 1,3 + 4,3 millions + 0,4 + 1,3 III. Hausse des charges sociales patronales a) de 20% des salaires (b) de 60% des salaires Effets à long terme sur: la production (en %) – 4,4 – 11,0 le chômage % de la population active + 3,0 + 18,0 millions + 0,9 + 5,5 IV. Impact conjugué du salaire minimum, de la progression du pouvoir syndical et de la hausse des charges sociales patronales (I + II + III, (a) + (b)) Au minimum Au maximum Effets à long terme sur: la production (%) – 9,0 – 20,0 le chômage % de la population active + 10,0 (valeur extrême) millions + 3,0 (valeur extrême) Source: Minford, 1998.
Les coûts sont visiblement élevés, même quand ils sont estimés au minimum (9% pour le PIB et 10% pour le chômage). Le scénario pessimiste suggère des résultats catastrophiques, avec un effet de 20% sur le PIB et une hausse du chômage non quantifiable.
Ce ne sont là que quelques illustrations, un échantillon des effets possibles. Un impact comparable serait à attendre d’une augmentation forcée des taux d’imposition, pour l’heure moins probable mais seulement à court terme.
Dans une certaine mesure, quelques-uns de ces changements ne résultent que de pressions liées à l’UE et non à l’UEM. Toutefois, l’harmonisation fait partie des objectifs de centralisation visés par l’UEM, et les initiés parmi les initiés qui définissent les politiques concernant l’UEM accentueront la pression pour que les membres de la zone euro se rapprochent de ces objectifs. L’adhésion du Royaume-Uni à l’UEM accélérerait l’exécution de l’agenda en faveur de l’harmonisation.
L’émergence de la crise des caisses de retraite, et la question du sauvetage financier
D’après les projections, les trois plus grands pays de la zone euro (Allemagne, France et Italie) seront confrontés à d’importants déficits de leurs caisses de retraite publique. Un document de l’OCDE de 1996 (Rosevaere et alii, 1996) les évaluait respectivement à environ 10%, 8% et 11% du PIB en 2030. Depuis, l’Allemagne et l’Italie ont pris un certain nombre de mesures pour réduire les déficits anticipés; la France n’a rien fait. Cette contribution de l’OCDE n’a pas été actualisée mais la situation s’est aggravée depuis, à divers égards, ce qui a peut-être même annulé les effets des mesures déjà prises. Il s’avère notamment que le chômage est plus important que prévu et la croissance moins rapide. La politique de réduction des prestations de retraite est aléatoire car la prédominance des électeurs âgés ira croissant en raison du vieillissement démographique; néanmoins, un nouvel alourdissement de la fiscalité déboucherait sur une croissance encore plus lente et un chômage encore plus élevé. Le Royaume-Uni doit donc prendre en considération le fait que le financement des engagements potentiellement explosifs de certains États pourrait échoir en partie au contribuable britannique. Plus l’UEM sera intégrée et plus les pressions politiques pour une action concertée seront importantes, ainsi que les conséquences économiques qu’aurait tout manquement d’un membre à certains de ses engagements. Pour les États solidaires, les conséquences seraient, notamment, un risque de contamination de la qualité de leur dette, et des pertes indirectes liées au commerce extérieur, à la passation des marchés publics et à toute autre activité connexe.
C’est précisément pour cette raison, la peur de devoir renflouer d’autres États (en l’occurrence l’Italie), que les dirigeants allemands ont demandé avec insistance un pacte de stabilité visant à limiter les déficits publics à 1% du PIB, sauf circonstances exceptionnelles. Ce pacte est source de difficultés pour les pays qui veulent utiliser la politique budgétaire pour stabiliser leur économie et en contraint même certains à neutraliser les stabilisateurs budgétaires qui s’activent automatiquement en cas de baisse des recettes fiscales et d’augmentation des prestations, deux phénomènes “normaux” quand une économie entre en récession. Ces inconvénients s’expliquent par le fait que le plafond de 1% n’est pas ajusté en fonction du cycle économique (tant les Allemands craignaient que les autres pays en profitent pour ne pas le respecter). Les politiques budgétaires discrétionnaires – qui modifient délibérément les taux d’imposition ou les programmes de dépenses – ne sont probablement pas efficaces pour stabiliser l’économie, car elles sont lentes et potentiellement contre-productives (comme l’illustre aujourd’hui l’expérience japonaise) puisque l’augmentation de la dette incite les ménages à accroître leur épargne, mais la neutralisation des stabilisateurs automatiques (inclus dans nos simulations de la section précédente) pourrait certainement aggraver l’instabilité cyclique.
De surcroît, le Pacte de stabilité gêne l’action des stabilisateurs automatiques mais ne semble pas pour autant capable d’enrayer un problème grave de déficit. Les engagements nés des régimes de retraite sont généralement traités comme un poste hors budget (les retraites n’étant comptabilisées que lorsqu’elles sont effectivement servies, l’obligation de les payer n’est pas considérée comme une dette); le passif correspondant s’accumule et les déficits qu’il risque d’entraîner n’attirent l’attention que lorsqu’il est trop tard. Il est facile d’imaginer que le sentiment de sympathie suscité chez les autres membres de l’UEM par un pays en proie à un chômage élevé, une récession et des problèmes politiques pourrait évoluer en politique permissive.
Il est bon de rappeler que, d’après les projections, le déficit des régimes de retraite publics des trois membres les plus importants de l’UEM évoqués plus haut représentera plus d’un tiers du PIB du Royaume-Uni, soit presque autant que le poids de la fiscalité (40% du PIB). Le risque que ce fardeau incombe, même très partiellement, au contribuable britannique constitue un sérieux argument contre l’entrée dans l’UEM.
L’examen des avantages prétendument procurés par l’entrée dans l’UEM nous amène à constater les trois points suivants.
(1a) la diminution des coûts de transaction liés au change serait minime et son bénéfice serait globalement annulé par le coût du changement de monnaie.
(2a) Il ne serait pas inintéressant de supprimer le risque de change par rapport à l’euro mais le gain résultant serait largement, voire plus que, compensé par une volatilité accrue vis-à-vis du dollar. Or la moitié environ de nos échanges commerciaux s’effectuent avec des pays de la zone dollar ou dont la devise est étroitement liée au billet vert. Nous avons également constaté que, en tout état de cause, le risque de change ne semble pas beaucoup influer sur le commerce extérieur ou l’investissement étranger ni, dans le cas du Royaume-Uni, sur le coût du capital.
(3a) Une plus grande transparence des prix peut présenter des avantages dans les régions frontalières mais le Royaume-Uni n’est pas réellement concerné; pour les biens représentant une dépense substantielle, ce gain de transparence permettrait simplement de faire l’économie d’une calculatrice.
Nous nous sommes ensuite concentrés sur les coûts qu’induirait le projet d’UEM dans sa version actuelle, c’est-à-dire d’une union centralisée visant à renforcer l’union politique, et nous avons constaté ce qui suit.
(1b) Au Royaume-Uni, l’abandon d’une politique monétaire indépendante (pouvoir de fixation des taux d’intérêt) accentuerait sensiblement l’instabilité du cycle économique.
(2b) Les objectifs d’harmonisation, nés d’une ambition centralisatrice, pourraient sérieusement nuire à l’emploi et à la production britannique en diminuant la compétitivité du facteur travail.
(3b) L’émergence d’une crise des régimes de retraite publics dans les trois principaux États membres de l’UEM fait craindre que, dans le cadre d’une union centralisée, le contribuable britannique puisse être amené à financer une partie de ces déficits qui, d’ici 2030, pourraient représenter plus d’un tiers du PIB du Royaume-Uni.
Nous n’avons étudié les aspects politiques de l’UEM que dans la mesure où ils avaient un lien avec ces problèmes économiques (même si, à l’évidence, ils revêtent une extrême importance dans le débat public général sur l’UEM). Aspects politiques et économiques sont liés car l’ambition politique du projet est de centraliser les pouvoirs au sein d’une union fédérale politique, sans toutefois abandonner les grands principes sociaux-démocrates chers aux États qui dominent actuellement l’UEM, à savoir la France et l’Allemagne. Ce sont ces objectifs qui dictent l’agenda d’harmonisation et ces principes qui expliquent la lenteur et la réticence à réduire les droits à pension pour combler les déficits des régimes de retraite.
Il serait sincèrement souhaitable que ces aspects politiques disparaissent au profit d’une approche favorisant la liberté de marché dans le cadre d’un traité de coopération entre États-nations; les coûts évoqués ci-dessus (2b) diminueraient et, si la flexibilité des salaires et la mobilité de la main-d’œuvre étaient également au programme, les coûts liés au point 1b baisseraient aussi. La compétitivité croissante de la zone euro permettrait également à la monnaie unique de se raffermir et d’être moins instable vis-à-vis du dollar, ce qui améliorerait le bilan des avantages exposés en première partie (1a-3a).
Nous devons néanmoins évaluer le projet d’UEM tel qu’il est aujourd’hui envisagé par les États dominant la zone euro. C’est sur cette base que nous avons travaillé, dans un souci de réalisme et d’honnêteté. Nous aimerions croire que l’UEM n’est pas ainsi, qu’elle est plus conforme à nos souhaits, mais il n’en est rien et nous aurions tort de fonder notre évaluation sur une base erronée. On peut toujours imaginer que le projet évoluera mais les chances sont extrêmement faibles. Il faut bien en conclure qu’une adhésion à l’UEM, tel qu’elle existe et est envisagée, serait fortement contraire aux intérêts britanniques
[3].
P.M.
Annexe 1. Effets comparés de l’UEM et du régime de change flottant sur le Royaume-Uni
[4]
Le principal résultat de notre exercice apparaît sur le graphique A1.1, qui montre la variance de quatre variables-clés: production voisine de la production potentielle ou “tendancielle”, inflation, chômage et taux d’intérêt réels à court terme. L’un des deux diagrammes en losange illustre la combinaison de ces variances dans le cadre d’un régime de change flottant et l’autre dans le cadre de l’UEM. Le diagramme présente les logarithmes (base 10) des variances: une égale distance le long des deux axes indique une augmentation proportionnelle équivalente des deux variances et, le long d’un axe, une longueur égale représente une augmentation proportionnelle identique (depuis le point de départ). Par commodité, les variances correspondant au régime de change flottant sont définies comme égales à 0,1 de sorte que le losange UEM représente les variances du scénario UEM comme proportionnelles aux variances du régime de change flottant (l’échelle étant logarithmique, nous pouvons nous accommoder des proportions extrêmement différentes représentées sur le même axe). Nous constatons que toutes les variances sont considérablement plus importantes dans le cas de l’UEM que du régime de change flottant. Comme de nombreux autres, nous utilisons la variance (carré de l’écart-type) dans nos évaluations de la perte de bien-être. La variance de la production aux alentours de son niveau tendanciel est supérieure de près d’un tiers, celle du chômage est pratiquement cinq fois supérieure, celle des taux d’intérêt réels est plus de quatre fois supérieure et celle de l’inflation environ dix fois supérieure. L’UEM est un cadre dans lequel les taux d’intérêt nominaux de la BCE varient dans une assez grande mesure pour des motifs concernant toute la zone euro. Pourtant, comme ces taux ne tiennent que médiocrement compte des chocs contre le Royaume-Uni, l’économie britannique enregistre une diminution considérable de la production et de l’emploi, et, surtout, une volatilité accrue de l’inflation.
Graphique A1.1
Comparaison entre régime de change flottant et UEM (cas de base)
Comparaison des variances (cas de base)
Comment expliquer de tels écarts? Premièrement, précisons la règle de flottement monétaire que nous avons utilisée: les taux d’intérêt réagissent de manière plutôt classique aux écarts entre les objectifs et les chiffres effectifs de la production courante, de l’inflation et de M0. D’où un écart-type de 2,6% (par an) pour les taux d’intérêt réels, de 2,1% (par an) pour l’inflation et de 2,5% de la production près de son niveau tendanciel; ces valeurs semblent raisonnablement correspondre à ce que nous attendrions de l’environnement actuel avec le Comité de la politique monétaire.
Deuxièmement, considérons les facteurs inflationnistes dans le scénario de l’adhésion à l’UEM. Les prix britanniques des biens et services faisant l’objet d’échanges internationaux seraient convertis en prix en euros sur les marchés mondiaux et subiraient donc trois influences différentes: les variations du taux de change de l’euro (principalement par rapport au dollar), les prix concurrents de la zone euro et les coûts britanniques. Les prix britanniques des biens et services destinés à la consommation intérieure seraient influencés par les coûts britanniques et, dans une certaine mesure, par le prix des biens et services exportés dans le cadre d’échanges internationaux. Le résultat est un véritable cocktail de chocs. La volatilité de l’euro vis-à-vis du dollar est notoire. Les coûts britanniques ont évolué en dents de scie en raison des contradictions entre les politiques de l’offre conservatrices et travaillistes. Pour finir, l’inflation de la zone euro a connu de classiques hauts et bas.
Dans le cadre de l’UEM, les taux d’intérêt de l’euro réagissent à l’agenda de la zone euro en ne prenant en compte l’inflation ou la production britanniques que dans la mesure de leur modeste contribution à la moyenne européenne globale. Ces taux d’intérêt ne fonctionnent donc pas comme un stabilisateur réactionnel mais comme une source indépendante de chocs contre l’économie britannique. Il nous faut souligner que, dans la mesure où il y a eu une quelconque corrélation entre ces taux d’intérêt et les chocs subis par le Royaume-Uni au cours des quinze dernières années, cette corrélation est intégralement restituée par nos méthodes. Toutefois, comme cette corrélation est faible et que la variance de l’inflation augmente dans le cadre de l’UEM du fait des chocs décrits au paragraphe précédent, la variance des taux d’intérêt réels à court terme (taux nominaux diminués de l’inflation anticipée) augmente aussi fortement.
Quand nous considérons la nature du régime de l’UEM à cet égard et certains volets récents de son histoire, la variabilité accrue qu’il provoque ne nous étonne guère. Premièrement, il faut citer le cas extraordinaire de l’Irlande où, en raison du boum provoqué par la baisse des taux d’intérêt au niveau ou presque des taux de l’euro (3%) et par la forte dépréciation de l’euro, l’inflation a atteint un niveau record de près de 7% et se maintient toujours aux alentours de 4-5%. Un tel comportement va bien au-delà de la hausse normale de l’inflation attendue lorsque, dans un pays, la croissance de la productivité des biens exportables est plus rapide que celle des biens destinés à la consommation intérieure (effet “Balassa-Samuelson”). Compte tenu de certaines similitudes et des relations commerciales étroites entre le Royaume-Uni et l’Irlande, on peut raisonnablement penser que si le Royaume-Uni avait adhéré à l’euro au 1er janvier 1999, il aurait rencontré des problèmes similaires, ne serait-ce que dans une certaine mesure. Deuxièmement, nous pouvons examiner la fourchette d’inflation (en juin 2001) dans la zone euro: de 1,3% en France et 1,4% en Allemagne à 3,0% en Espagne, 3,1% au Danemark et 4,9% aux Pays-Bas, un taux proche du taux irlandais. La fourchette actuelle est de 4% et a culminé à 6%. Par comparaison, durant les cinq dernières années, l’inflation britannique (IPC) est tranquillement restée à plus ou moins 1 point de pourcentage des 2,5% visés par la Banque d’Angleterre.
Il est naturel de se demander en quoi ces différences de variabilité influent sur notre “bien-être” ou sur le niveau de désagrément associé à l’entrée dans l’UEM. La principale réponse apportée à cette question a consisté à attribuer des “pondérations” aux différentes variances qui préoccupent la classe politique et l’opinion, c’est-à-dire celles dont nous venons de discuter, puis de les additionner pour obtenir une mesure de la perte de bien-être (contraire du “mieux-être”). Pour illustrer ce point, attribuons aux variances ci-dessus les pondérations arbitraires suivantes: 1 pour la production, 1 pour le chômage, 0,1 pour l’inflation et 0,1 pour les taux d’intérêt réels (dans ce type de “fonctions du bien-être”, il est habituel d’attribuer des pondérations plus faibles à ces variables de prix parce que leur impact sur le niveau de vie est moins direct, même si ce choix est affaire de jugement, donc essentiellement politique); nous aboutissons alors clairement à un fort écart en termes de bien-être. Avec cette méthode, le bien-être associé à l’entrée dans l’UEM représente 57% seulement du bien-être associé à un régime de change flottant; en d’autres termes, la perte de bien-être liée à l’UEM est 1,75 fois supérieure à celle induite par un régime de change flottant. Par la suite, nous utiliserons cette même approche, qui se fonde sur la perte de bien-être associée par l’opinion à l’entrée dans l’UEM.
Quelles que soient les pondérations choisies, cette approche ne mesure pas le bien-être de l’individu moyen car elle considère en fait que la réaction politique reflète la réalité de l’insatisfaction. Or, évidemment, l’ampleur du mécontentement exprimé dans la classe politique donne une idée exagérée de la gêne moyenne véritablement ressentie, parce que, pour être entendus, ceux qui se placent à contre-courant dans le débat doivent défendre leurs vues avec autant de vigueur que possible, mais surtout parce que les coûts de la volatilité sont supportés de façon disproportionnée par des groupes d’individus qui ne constituent pas la “population moyenne” (personnes ayant perdu leur emploi, dont le logement a été hypothéqué ou dont l’affaire est en faillite). Il faut néanmoins tenir compte de la perte de bien-être ressentie par l’opinion car le débat politique se fait davantage l’écho de l’amertume et du déplaisir exprimés par ces groupes que du calme affiché par le citoyen moyen.
Le tableau A1.1 montre comment la comparaison évolue quand on modifie les postulats sur l’euro ou le contexte britannique. Bien que certains termes de la comparaison puissent être améliorés en modifiant certains postulats, il reste que, globalement, la perte d’indépendance en matière de politique monétaire aggraverait considérablement l’instabilité de l’économie britannique.
Tableau A1.1
Pertes de bien-être (coût politique) respectivement associées à l’entrée dans l’UEM et au régime de change flottant (flottement = 1,0) +
Ratio des variances (UEM/change flottant) Taux d’intérêt réel Production Chômage Inflation Cas central 1,75 1,27 1,17 4,39 9,80 Pas d’indexation 1,88 1,51 1,43 4,57 7,36 Faible sensibilité des taux d’intérêt 1,63 1,09 1,08 4,11 9,99 Flexibilité accrue des marchés du travail + 2,24 1,22 1,09 4,30 21,9 Taux de chômage élevé 1,78 1,27 1,22 4,45 9,91 Instabilité accrue du taux de change 1,57 1,13 1,15 3,19 8,54 Renforcement des stabilisateurs budgétaires* 1,69 1,18 1,14 4,37 9,70 Notes: + Pondérations utilisées pour le coût politique (toutes divisées par le total des pondérations, à savoir par 2,2): 1 pour la variance de la production ainsi que celle du chômage; 0,1 pour la variance de l’inflation ainsi que celle du taux d’intérêt réel. * En supposant un régime de change flottant sans renforcement de l’interventionnisme budgétaire. + Dans le cadre d’un régime de change flottant, la réaction de la politique monétaire à l’inflation a été majorée d’un tiers et sa réaction à la production minorée d’un tiers, pour contrebalancer le surcroît de volatilité de l’inflation lié à la volatilité accrue des salaires.
Le dernier aspect important est la manière dont l’augmentation de l’instabilité se décompose entre plusieurs grandes causes. Nous avons établi que la cause principale était la volatilité de la parité euro/dollar. Si nous recommençons l’exercice en supprimant tous les chocs contre le taux de change réel de l’euro (et, pour faire bonne mesure, son taux d’inflation et son taux d’intérêt), l’indice de variabilité de l’économie britannique n’augmente alors que de 16% à l’entrée dans la zone euro. Il serait concevable d’attribuer ce résultat au fait que les chocs contre le Royaume-Uni ne sont pas amortis par une action sur les taux d’intérêt, par comparaison avec une situation où le Comité de la politique monétaire réagit avec sensibilité. (Le modèle de Liverpool, inspiré de l’économie classique, suggère que l’économie résiste relativement bien aux chocs). Toutefois, si nous réincorporons tous les chocs contre l’euro, nous obtenons notre taux initial de 75%; ceci signifie que les quatre-cinquièmes environ ([75-16]/75) des turbulences supplémentaires qui affecteraient l’économie britannique si elle adhérait à l’UEM sont le résultat de turbulences propres à la zone euro, en particulier par rapport au dollar. Ceci souligne la différence essentielle entre adhésion à une monnaie mondiale et adhésion à une monnaie régionale; cette deuxième option peut entraîner la déstabilisation d’une monnaie nationale vis-à-vis de monnaies de pays tiers. Il convient de préciser que, si le cours euro/dollar se stabilisait, grâce, par exemple, à la convergence des deux régions en matière de flexibilité des marchés, et si l’UE devenait un bloc de libre-échange réunissant des pays dans le cadre d’une simple coopération, les problèmes économiques menaçant le Royaume-Uni en cas d’adhésion à l’UEM seraient considérablement diminués.
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Aristotelous, K., 2001. Exchange-rate volatility, exchange-rate regime, and trade volume: evidence from the UK-US export function (1889-1999), Economics Letters 72, 87-94.
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Bacchetta, P., van Winkoop, E., 2000. Does exchange-rate stability increase trade and welfare?, American Economic Review 90 (5), 1093-1109.
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