Economie internationale
La Doc. française

I.S.B.N.sans
190 pages

p. 5 à 10
doi: en cours

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no 92 2002/4

2002 Économie internationale

Présentation

Françoise Lemoine  [1]
Après quinze ans de négociations, la Chine est devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001. Elle s’est engagée à ouvrir son marché en libéralisant ses importations de biens et services, suivant un calendrier qui s’étend sur la période 2002-2006, et qui, en résumé, inclut:
  • sur les produits industriels, une baisse des droits de douane (de 17% actuellement à 8,9% en 2005), la réduction des pics tarifaires, la suppression de tous les quotas et licences d’importation;
  • une réduction de la protection du secteur agricole, avec une baisse des tarifs dans le cadre d’un élargissement de quotas tarifaires;
  • l’ouverture des services aux investissements directs étrangers (IDE), jusqu’ici essentiellement cantonnés à l’industrie manufacturière et à l’immobilier; dans certains secteurs (commerce de gros et de détail, export-import), la libéralisation des IDE sera complète en 2005; dans d’autres services (télécommunication, assurances), une limite est maintenue à la participation étrangère au capital;
  • en outre la Chine devient partie de l’accord sur la Propriété intellectuelle de l’OMC et devra en faire appliquer les obligations en matière protection des brevets, marques, droits d’auteur.
Un an et demi après, un bilan du travail légal et réglementaire qu’impose à la Chine le respect de ses engagements, met en avant les progrès accomplis mais aussi ceux qui lui restent à faire (Far Eastern Economic Review, 2002). L’entrée dans l’OMC n’est pas “choc” pour l’économie chinoise mais un nouveau pas en avant dans le processus de libéralisation graduelle des échanges et des flux de capitaux, commencé au début des années quatre-vingt. Les engagements pris sont pour les dirigeants un instrument de politique interne et un moyen de faire avancer les réformes économiques. Les gains escomptés de cette ouverture sont, dans l’immédiat, un afflux d’investissements directs étrangers, qui jouent un rôle important dans le soutien de la demande interne ces dernières années; à terme un gain de croissance grâce à une allocation plus efficace des ressources internes. La majorité des études sur l’impact de la libéralisation commerciale, dont celle de Li Shantong et Zhai Fan dans ce numéro, mettent en évidence les gains de croissance qui résulteront d’une spécialisation de la Chine plus conforme à ses avantages comparatifs (voir OCDE, 2002, pour un résumé et une comparaison de ces études d’impact).
Ces études indiquent aussi que du côté des partenaires, les gagnants sont les pays développés, en vertu des complémentarités économiques qui les lient à la Chine, et les nouvelles économies industrialisées d’Asie, Hong-Kong et Taiwan, qui bénéficient de leur forte intégration dans la “Grande Chine”.
Par-delà l’entrée dans l’OMC, le processus de rattrapage rapide dans lequel est engagée la Chine depuis dix à vingt ans amène à s’interroger sur sa place dans l’économie mondiale et son rôle en Asie.
Le rythme de croissance de l’économie chinoise est sans doute inférieur au chiffre officiel (et donc plus près de 7% que 9% de 1980 à 2002), mais il est supérieur à la moyenne mondiale ou asiatique. La Chine a pris un poids croissant dans l’économie mondiale, mais pour autant, la taille de l’économie chinoise se prête mal à une mesure indiscutable (Fouquin et Lemoine, 1998). En dollars et au taux de change courants le PIB chinois est celui d’une puissance européenne moyenne: il a dépassé celui de l’Italie en 2002. Si l’on retient les prévisions officielles chinoises, qui tablent sur une croissance de 8% par an au cours des dix prochaines années, en 2010 il atteindrait le PIB actuel de l’Allemagne, soit un cinquième de celui des États-Unis actuellement. Ces estimations diffèrent considérablement de celles basées sur les parités de pouvoir d’achat (PPA) qui mettent en 2000 l’économie chinoise au deuxième rang mondial (avec 11% du PIB mondial) après les États-Unis (21%) et devant le Japon (7,5%) (Banque mondiale, 2002). Ces dernières estimations sont plus pertinentes pour comparer les niveaux de vie (PIB PPA par habitant) que pour mesurer le poids économique réel d’un pays. En outre, dans le cas de la Chine l’estimation de la parité de pouvoir d’achat paraît singulièrement élevée puisqu’elle implique un écart de un à cinq entre la PPA et le taux de change courant. Les calculs de parité de prix à la production dans le secteur manufacturier, et notamment ceux présentés par Ren Ruoen et Bai Manying dans ce numéro, donnent un rapport de un à deux (Szirmai, Bai et Ren, 2001).
Le degré d’ouverture de l’économie chinoise mérite aussi une expertise rigoureuse. En 2001 la Chine était la 6e puissance exportatrice, et réalisait 4,3% des exportations et 3,8% des importations mondiales. Le poids dans le PIB de ses exportations (23% en 2000) comme celui de ses importations (21%) est exceptionnellement élevé pour un pays de cette taille et de ce niveau de développement. Cela tient au rôle du commerce d’assemblage qui compose environ la moitié des échanges extérieurs du pays. Sur la totalité des importations chinoises plus de 40% est destiné à être réexporté (Lemoine et Ünal-Kesenci, 2002). Les importations destinées à la demande intérieure chinoise représentent actuellement seulement 2% des importations mondiales. La réduction des barrières tarifaires et non tarifaires va certes ouvrir davantage le marché local, mais le rêve du marché chinois (Studwell, 2002) n’est pas encore devenu réalité. En 2002 la croissance des importations totales chinoises (21%) est plus vigoureusement tirée par la demande des industries exportatrices (30%) que par celle du marché intérieur (14%).
La nature du commerce extérieur chinois fait que le rôle de la Chine comme “locomotive de l’Asie” (Banque mondiale, 2002b) ne doit pas être surestimé, en dépit de la forte croissance de ses importations en provenance de la région en 2001 (29%). Au cours des années quatre-vingt-dix, le poids de la Chine comme destinataire des exportations des pays asiatiques a doublé et il atteint 9% en 2000. Cependant, une grande partie des exportations asiatiques vers la Chine est destinée à être réexportée vers les marchés américains et européens. Les délocalisations en Chine confèrent aux firmes asiatiques un avantage de compétitivité mais elles obligent à terme les économies de la région qui perdent de leur substance industrielle à restructurer leurs productions vers des segments à plus forte valeur ajoutée.
Cette insertion dans la division internationale du travail explique aussi comment la Chine a pu élargir rapidement ses parts du marché mondial dans des secteurs nouveaux à fort contenu technologique (électronique) sur la seule base de ses avantages comparatifs dans les stades de production intensifs en travail. La question de la montée en gamme des exportations chinoises peut être posée sous deux angles. D’une part, on peut s’interroger sur l’évolution de sa compétitivité, en considérant que le taux de change réel de la monnaie chinoise s’appréciera à terme, conformément à l’effet Balassa, ce qui réduira ses avantages comparatifs dans les secteurs à forte intensité en travail peu qualifié. Cependant, dans l’immédiat, les ressources en main-d’œuvre de la Chine contribueront à peser sur le niveau des salaires et à assurer sa compétitivité dans les industries de main-d’œuvre.
D’autre part on peut s’interroger sur sa capacité de rattrapage technologique (Dahlman et Aubert, 2001; OCDE, 2002) et sur le rôle des IDE dans les transferts de haute technologie (Wu, 1999; Wei et Lu, 2001). Sur la période 1992-2002, les flux d’IDE ont représenté en moyenne 42 milliards de dollars par an. Après un tassement dû à la crise asiatique, ils ont repris vigoureusement pour atteindre 52 milliards de dollars en 2002 et ils semblent surtout s’orienter davantage vers des activités de technologies avancées. Il faut cependant noter que la majorité des IDE vient de Hong-Kong et Taiwan, et que les IDE des autres pays les plus développés restent encore relativement limités. En 2001, moins de 30% des IDE en Chine venaient de l’ensemble États-Unis-Europe-Japon. Sur la période 1991-2000, la Chine a reçu seulement 5% dtu total des IDE des pays de l’OCDE dans les pays en développement, soit 20% de leurs IDE vers l’Asie émergente (hors Japon et Corée du sud). En outre, il est probable que la marge d’expansion des IDE en Chine se situe surtout dans les services, puisque ce secteur concentre la moitié des IDE mondiaux, et seulement 20% des IDE en Chine.
Enfin, les analyses de l’évolution de l’économie chinoise, et notamment celles présentées dans ce numéro, soulignent la montée des disparités régionales, sectorielles et sociales dans les années quatre-vingt-dix (Attané (Ed), 2002; Renard (Ed), 2002). Ces disparités pèsent sur les perspectives de croissance: la montée du chômage et de la précarité dans les villes depuis 1997-1998, et la stagnation des revenus ruraux freinent la progression de la demande des ménages. Ces déséquilibres qui résultent des transformations du système économique et des changements structurels inhérents au processus de développement (rattrapage) seront sans doute aggravés par l’ouverture accrue. Ils rendent d’autant plus nécessaires des politiques de transferts publics pour atténuer les tensions sociales.
Les articles présentés dans ce numéro font partie d’un projet de recherche qui a associé des chercheurs français et des économistes chinois. Il a bénéficié du soutien du ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie. Afin d’apprécier la compétitivité de l’économie chinoise, ces travaux explorent la nature de son insertion dans les échanges internationaux et les conséquences de la libéralisation commerciale qui est en cours.
Françoise Lemoine et Deniz Ünal-Kesenci (“Spécialisation internationale et ratrappage technologique”) procèdent à une analyse minutieuse des échanges extérieurs chinois. Elles montrent que les performances de la Chine dans le commerce international sont liées à sa participation à la segmentation internationale des processus productifs et résultent de la migration sur le continent des stades finals de production des industries asiatiques. L’analyse du contenu en haute technologie des échanges extérieurs révèle que les pièces et composants constituent le principal canal des importations de haute technologie par la Chine. Incorporés dans les exportations, ils en assurent la montée en gamme et positionnent la Chine sur des secteurs où la demande internationale est forte. Cette dynamique a créé une dichotomie croissante entre des industries fortement internationalisées, très compétitives, dominées par les filiales étrangères, et un secteur exportateur traditionnel plus inerte, aux mains des entreprises entièrement chinoises. Les effets d’entraînement de l’un à l’autre paraissent limités. La baisse des droits de douane, en élargissant l’accès des entreprises chinoises aux technologies étrangères, devrait favoriser à terme la réduction du dualisme industriel.
Stéphane Dées (“Compétitivité-prix et hétérogénéité des échanges extérieurs chinois”) s’appuie sur ce dualisme constaté des échanges extérieurs chinois entre commerce d’assemblage à fort contenu en importations et commerce ordinaire, et en analyse les conséquences sur les réactions aux évolutions du taux de change réel. Il démontre que la compétitivité des industries fortement internationalisées se révèle peu sensible aux évolutions du taux de change réel, ce qui explique que la balance commerciale chinoise ait été relativement peu affectée par l’appréciation du taux de change réel du yuan pendant la crise asiatique de 1997-1998. Dans l’hypothèse d’une appréciation du taux de change à la suite de l’entrée dans l’OMC, ce secteur resterait compétitif, ce qui n’est pas le cas des exportations fondées sur des inputs locaux.
Dans leur article “China’s WTO accession and implications for its regional economies”, Li Shantong et Zhai Fan analysent l’impact de l’entrée à l’OMC sur l’économie interne à l’aide d’un modèle d’équilibre général. Ils présentent d’abord une estimation des gains escomptés à l’horizon 2010 et de leur distribution entre secteurs. La réallocation des ressources internes entraîne un gain de croissance et une accélération du commerce extérieur chinois. Elle se fait au profit de l’industrie et des services et au détriment de l’agriculture. Dans l’industrie les ajustements sectoriels se font essentiellement au profit du secteur textile et au détriment des secteurs intensifs en capital. Les disparités de revenus entre villes et campagnes s’accroissent du fait de la baisse des prix agricoles. La principale originalité de leur contribution réside dans la simulation des effets de la libéralisation au niveau régional. Elle révèle que les gains sont, là aussi, très inégalement répartis et que la province de Canton, prise comme le paradigme des régions côtières chinoises, bénéficie de l’essentiel des gains de croissance, du fait de son ouverture et de ses structures de production. Son commerce extérieur s’accroît beaucoup plus vite que ses échanges avec le reste de la Chine, indiquant que la libéralisation commerciale renforce l’intégration des régions côtières dans l’économie mondiale, et distend les liens déjà très lâches entre les provinces chinoises.
L’article de Ren Ruoen et Bai Manying (“China’s manufacturing industry in an international perspective: A China-Germany comparison”) procède à une comparaison de la productivité du travail dans l’industrie manufacturière en Chine et en Allemagne, en utilisant la méthode ICOP (International Comparaison of Output and Productivity). Cette étude confirme le faible niveau de productivité de l’industrie manufacturière en Chine, mise en évidence dans de précédentes comparaisons avec les États-Unis. La productivité du travail en Chine se situe au mieux à 7% du niveau allemand (5% si on inclut les petites entreprises chinoises). Cependant il existe de très grands écarts de productivité du travail entre les secteurs. Les secteurs industriels où les niveaux de productivité sont les plus élevés sont les secteurs où la présence des investissements étrangers est la plus forte. Ainsi dans le secteur électronique la productivité chinoise est 30% du niveau allemand, dans les industries de l’habillement et du cuir elle est de 22%, dans l’équipement électrique de 17%.
Le travail de Chen Yu et Sylvie Démurger (“La productivité dans l’industrie manufacturière chinoise: le rôle de l’investissement direct étranger”) porte sur l’impact de l’investissement direct sur la productivité globale des facteurs (PGF) des différentes branches manufacturières et dans les différentes provinces, sur la période 1988-1994. Il confirme la relation positive entre investissement direct étranger et croissance de la production dans les différentes branches de l’industrie manufacturière. L’analyse de la productivité globale des facteurs montre une corrélation positive entre la croissance de la PGF et l’intensité relative en IDE pour les industries des biens de consommation (habillement, cuirs, meubles, articles culturels et éducatifs, industries alimentaires). Cette corrélation n’apparaît pas dans les autres industries (biens d’équipement et produits intermédiaires). L’auteur suggère que ce résultat surprenant peut s’expliquer par un processus d’apprentissage en cours dans ces secteurs, qui en sont encore à un stade précoce de développement. L’analyse montre aussi que les performances en matière de productivité sont meilleures dans les dans les régions côtières que dans les régions de l’intérieur et que les écarts sont particulièrement marqués dans les secteurs les plus ouverts aux IDE.
F. L.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Attané, I. (Ed), 2002. La Chine au seuil du XXIe siècle, Paris, Les cahiers de l’INED.
·  Banque mondiale, 2002. Rapport sur le développement dans le monde.
·  Banque mondiale, 2002b. Rapport sur l’Asie de l’Est.
·  Dahlman, C.D., Aubert, J.-E., 2001. China and the knowledge economy, The World Bank Institute.
·  Far Eastern Economic Review, 2002. Could try harder, 5 décembre.
·  Fouquin, M., Lemoine, F. (Eds), 1998. The Chinese Economy, Paris, Economica.
·  Lemoine, F., Ünal-Kesenci, D., 2002. China in the international segmentation of production processes, CEPII, Document de travail 02-02.
·  OCDE, 2002. China in the world economy, the domestic policy challenges.
·  Renard, M.F. (Ed), 2002. China and its Regions: Economic Growth and Reform in Chinese Provinces, Edward Elgar.
·  Studwell, J., 2002. The China’s Dream. The Ellusive Quest for the Greatest Untapped Market in the World, Profile Book.
·  Szirmai, A., Bai, M., Ren, R., 2001. Labour productivity trends in Chinese manufacturing, 1980-1999, Eindhoven, Centre for Innovation Studies, working paper 01.10, octobre.
·  Yanrui, W. (Ed), 1999. Foreign Direct Investment and Economic Growth in China, Edward Elgar.
·  Yingqi, W., Xiaming, L., 2001. Foreign Direct Investment in China, Edward Elgar.
 
NOTES
 
[1]Françoise Lemoine, Économiste senior au CEPII (f. lemoine@ cepii. fr).
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