2003
Économie internationale
Les investisseurs institutionnels et l’épargne retraite
Aurélie Boubel
Fabrice Pansard
[1]
Cet article traite des investisseurs institutionnels dans les principaux pays européens ainsi qu’aux États-Unis. La première partie évalue le phénomène d’“institutionnalisation” des patrimoines financiers. Si cette tendance est commune à l’ensemble des économies, on note des différences marquées lorsqu’on analyse précisément la place respective de chaque type d’investisseurs. Les deux parties suivantes analysent le rôle de l’épargne retraite dans la structuration de l’intermédiation financière, en se concentrant tout d’abord sur les États-Unis puis sur le Royaume-Uni, qui ont opté pour des régimes de retraite fondés largement sur la capitalisation. Les modalités de l’épargne retraite ont été déterminantes dans l’organisation de leur sphère financière, favorisant aux États-Unis les OPCVM et au Royaume-Uni les compagnies d’assurance.
Classification JEL : G20 ; G22 ; G23.Mots-clés :
intermédiation financière, investisseurs institutionnels.
This article deals with institutional investors in the main European countries as well as in the United States. Firstly, we evaluate the phenomenon of the institutionalisation of financial assets. If this trend is common to all of economies, we note some differences when we analyse the positions of each type of investor. Secondly, we analyse the role of retirement savings in the breakdown of financial intermediation. We focus on the United States and the United Kingdom, countries which have chosen a regime of voluntary pension funds. We show that the type of retirement savings accounts plays a key role in the organisation of their financial systems.
JEL Classification : G20 ; G22 ; G23.Keywords :
financial intermediation, institutional investors.
Date de réception de l’article : 17 décembre 2002
Date d’acceptation pour publication : 5 mars 2003
Les systèmes financiers des pays industrialisés ont connu d’importantes modifications aux cours des dernières décennies. Certes les banques demeurent toujours au centre de la sphère financière, mais le métier de l’intermédiation financière bascule de plus en plus aux mains des investisseurs institutionnels, ce mouvement s’opérant parallèlement à la montée en force des marchés de titres (Rybczynski, 1997 ; Byrne et Davis, 2002). Bien entendu, ces tendances ne se présentent pas de manière uniforme dans chaque pays, et de fortes disparités demeurent. En particulier, le processus d’institutionnalisation de l’épargne est beaucoup plus avancé dans les pays anglo-saxons, du fait de leur adoption de longue date de systèmes de retraite par capitalisation.
Dans la plupart des pays d’Europe continentale, des réflexions sont menées pour mettre en place à grande échelle un mode de financement complémentaire des dépenses de retraite fondé sur la capitalisation. De multiples questions sont posées par l’instauration de ce type de mécanisme. Si certaines ont une teneur sociale, portant notamment sur la problématique de l’équité, d’autres, comme le rôle que joueront les différents intermédiaires (compagnies d’assurance, sociétés de gestion…) dans les dispositifs en discussion, interpellent plus directement l’industrie financière. C’est cette dernière problématique que nous abordons ici, en prenant comme base d’analyse les expériences menées par les États-Unis et le Royaume-Uni.
Après une présentation des formes d’intermédiation financière en vigueur dans les principaux pays de la zone euro ainsi qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, nous cherchons à mieux cerner le rôle des dispositifs de retraite dans la structuration de l’industrie financière au sein de ces deux derniers pays. Le premier constat est que l’instauration de fonds de pension s’est réalisée de manière très diverse dans les pays ayant opté pour ce type de système, et que derrière cette appellation générique se cache une réalité qui n’a rien d’uniforme. Simples enveloppes fiscales, fonds à part entière (fonds de pension) ou produits offerts par les compagnies d’assurance, les produits d’épargne retraite ont de multiples facettes aux États-Unis et au Royaume-Uni. Le second constat que nous dressons est que les choix réalisés, au sein de ces deux pays, par les pouvoirs publics en termes de dispositifs d’épargne retraite ont influencé de manière significative le partage du marché de l’épargne entre les différents investisseurs institutionnels, avec comme conséquence des modèles américains et britanniques sensiblement différents.
Les investisseurs institutionnels en Europe et aux États-Unis
La place croissante des investisseurs institutionnels dans les systèmes financiers
Les investisseurs institutionnels, qui regroupent principalement les compagnies d’assurance, les fonds de pension et les OPCVM (Jeffers et Plihon, 2002), géraient en 2001 près de 5 000 milliards d’euros au sein des quatre principaux pays d’Europe continentale (Allemagne, Espagne, France, Italie). Aux États-Unis et au Royaume-Uni, leurs placements s’élevaient pour cette même année à respectivement environ 18 000 et 2 900 milliards d’euros
[2].
Le rôle croissant des investisseurs institutionnels se présente largement comme une conséquence du comportement de placement des ménages, qui ont consacré une part croissante de leur épargne financière à des produits offerts par ces intermédiaires (tableau 1). La tendance a été particulièrement marquée ces dernières années dans les pays d’Europe continentale, où l’institutionnalisation était la moins avancée (Boutillier et al., 2002). Le cas de l’Italie constitue en la matière une bonne illustration, puisque sur la période 1995-2001 le poids des investisseurs institutionnels dans le patrimoine financier des ménages y a progressé de plus de dix-neuf points, pour s’établir à près de 36%.
Tableau 1
Part des investisseurs institutionnels dans le patrimoine financier des ménages
En % du patrimoine financier des ménages* 1985 1990 1995 2001 Allemagne n.d. 30,8* * 34,8 43,3 Espagne 2,7 10,4 23,8 32,8 France 20,9 34,6 39,8 48,8 Italie n.d. 13,4 15,9 35,6 États-Unis 41,7 44,1 48,0 53,1 Royaume-Uni n.d. 49,9 59,4 60,9 * (hors actions non cotées et autres participations). Les actions cotées ont fait l’objet d’une estimation pour l’Allemagne sur toute la période, ainsi que pour l’Espagne et l’Italie sur la période antérieure à 1995. ** Statistique de 1991. Sources : Comptes nationaux financiers et estimations des auteurs.
Ce poids croissant des investisseurs institutionnels s’est également inscrit dans un mouvement de reconfiguration importante des modes d’intermédiation financière ou, de manière plus générale, des modes de circulation de l’épargne. Ainsi, l’augmentation des encours gérés par les investisseurs institutionnels s’est accompagnée d’une diminution relative du rôle des banques comme vecteur de circulation de l’épargne (tableau 2) et d’une stagnation de la détention en direct de titres (Allen et Santomero, 2001). Le résultat des tendances à l’œuvre a donc davantage été une redistribution des cartes entre intermédiaires financiers qu’une remise en cause du principe même de l’intermédiation financière, au profit d’une finance qui aurait mis en relation directe prêteurs et emprunteurs finaux. Cette difficulté de la finance directe à émerger a d’ailleurs donné lieu à quelques enrichissements des analyses portant sur l’intermédiation financière. Largement axée sur la question des coûts de transactions, la littérature initiale sur l’intermédiation conduisait à l’idée selon laquelle la finance directe doit se développer au fur et à mesure que l’accès à l’information et aux marchés pour les individus est plus large et moins coûteux (Santomero, 1984 ; Bhattacharya et Thakor, 1993). Or, tel fut bien le cas, notamment avec les nouveaux moyens de communication et l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché du courtage (avec comme conséquence une réduction des commissions d’achats/ventes, des droits de garde…), mais cela n’a pas poussé les ménages à se porter acquéreurs de manière significative d’actions ou d’obligations. Dès lors, certains ont proposé de raisonner en termes de coûts de participation, concept comprenant la difficulté pour les individus de gérer eux-mêmes leur portefeuille de titres, notamment pour des raisons tenant à la complexité des techniques financières, des produits, etc. (Allen et Santomero, 1997).
Tableau 2
Décomposition des actifs détenus par le secteur financier (II : investisseurs institutionnels ; B : banques)
En % 1985 1990 1995 2001 II B* II B II B II B Allemagne n.d. n.d. 19,6** 80,4** 22,2 77,8 26,9 73,1 Espagne n.d. n.d. 8,0 92,0 14,7 85,3 20,7 79,3 France 12,8 87,2 20,5 79,5 18,9 81,1 30,7 69,3 Italie n.d. n.d. 4,6 95,0 9,6 90,4 22,9 77,1 États-Unis 41,8 58,2 47,0 53,0 54,4 45,6 54,1 45,9 Royaume-Uni n.d. n.d. 25,3 74,7 31,9 68,1 28,9 71,1 * Le secteur des banques correspond à l’ensemble des intermédiaires financiers recensés dans les comptes nationaux, auquel on a retiré les fonds d’investissement (OPCVM et autres fonds tels que les bank personal trusts) ainsi que les compagnies d’assurance (vie et non-vie) et les fonds de pension. Cette acception large du secteur bancaire nous conduit à y inclure par exemple les entreprises d’investissement. ** Statistiques de 1991. Source : Comptes nationaux financiers.
Il est bien entendu difficile de dresser une liste exhaustive des facteurs qui ont pu contribuer à la montée en force des investisseurs institutionnels dans tel ou tel pays et, a fortiori, d’en évaluer précisément l’influence. On peut toutefois mettre en avant certains éléments explicatifs communs à l’ensemble des pays. Ces éléments se combinent tout autant en effets de demande qu’en effets d’offre (Davis et Steil, 2001).
Du côté de la demande, on peut tout d’abord faire référence au contexte démographique. Depuis le milieu des années quatre-vingt, on assiste à un vieillissement accéléré des populations occidentales. À la tendance bien affirmée d’augmentation du poids des individus les plus âgés (en raison de l’élévation de l’espérance de vie) se superpose la montée en puissance des individus d’âge mûr (la génération des 40-60 ans), cette dernière évolution faisant écho au baby-boom, c’est-à-dire au pic de natalité enregistré à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Ces tendances démographiques ont très certainement profité, directement et indirectement, aux investisseurs institutionnels. Directement dans la mesure où les individus d’âge mûr sont ceux qui, a priori, présentent la demande en actifs longs et risqués la plus soutenue. En effet, lorsque les besoins d’équipement sont satisfaits et que les crédits sollicités lors de la jeunesse sont remboursés, les individus songent à accumuler un patrimoine pour financer leur retraite. La population la plus âgée introduit également dans sa problématique de choix d’allocation d’actifs la question de la transmission, et le placement en actifs offerts par les investisseurs institutionnels (en France, l’assurance-vie) apparaît comme une alternative séduisante. L’influence indirecte de l’âge peut transiter par le biais de l’augmentation des patrimoines financiers. L’accumulation patrimoniale au fur et à mesure des années fournit aux individus la possibilité de diversifier de manière plus satisfaisante leur patrimoine financier, soit en levant la contrainte d’indivisibilité des actifs, soit en permettant une dilution des coûts fixes de gestion, soit enfin en augmentant le degré de risque (et/ou d’illiquidité) qu’ils sont prêts à assumer (Ameriks et Zeldes, 2001).
Le contexte financier durant les années quatre-vingt-dix constitue un second facteur de demande. La décrue généralisée des taux courts de marché (accompagnée d’une normalisation de la courbe des taux) suscitée par la désinflation et la hausse concomitante des indices boursiers ont dopé la détention d’actifs longs et risqués, au détriment des actifs les plus liquides. Sur ce point, on ne saurait en effet assimiler la montée des supports actions au sein des patrimoines financiers à un seul phénomène de valorisation, et cette tendance est suffisamment durable pour l’interpréter en partie comme relevant d’un acte volontaire. Sans nul doute, la bonne performance des marchés d’actions (jusqu’au retournement de l’été 2000) a suscité une demande accrue, comme en a témoigné par exemple l’envolée des flux en direction des contrats d’assurance-vie en unités de compte (UC) dans plusieurs pays européens ou encore les acquisitions importantes de parts de mutual funds aux États-Unis (Reid, 2000).
Du côté des facteurs d’offre, deux méritent tout particulièrement d’être relevés. Tout d’abord, des incitations fiscales ont été mises en place un peu partout pour favoriser l’investissement en actifs de long terme. Ensuite, les intermédiaires financiers ont multiplié les innovations de produits, en offrant aux ménages la possibilité d’investir dans des actifs leur permettant de choisir et de moduler de manière simple et à moindre coût le niveau de risque de leurs placements. L’innovation financière a également “dopé” les investisseurs institutionnels en allongeant la chaîne de l’intermédiation financière. L’exemple le plus évident est celui des contrats d’assurance-vie en UC. Ces contrats ont pour caractéristique de servir à l’épargnant une rémunération indexée sur la performance d’une part d’OPCVM se trouvant non pas à l’actif du patrimoine financier du ménage, mais à celui de la compagnie d’assurance. Ce type de produits contribue à développer l’institutionnalisation, puisque les sommes épargnées par les ménages donnent lieu comptablement à un investissement deux fois plus important en actifs offerts par les investisseurs institutionnels. Notons toutefois que ce processus de ré-intermédiation est en grande partie un artifice comptable, et ne témoigne en rien d’un volume d’épargne plus important qui serait effectivement géré par les investisseurs institutionnels
[3]. Un autre exemple peut être trouvé dans les “fonds de fonds”, qui contribuent à multiplier la demande de parts d’OPCVM (BANQUE
stratégie, 2000).
Le rapport de force entre investisseurs institutionnels
L’importance de telle ou telle catégorie d’investisseurs institutionnels, tout comme les disparités de taille déjà soulignées, proviennent de l’interaction entre les préférences des individus, les politiques menées par chaque intermédiaire financier et les choix opérés par les pouvoirs publics en termes de protection sociale ou d’organisation des systèmes financiers. En particulier, comme le suggèrent Davis (1997) et Davis et Steil (2001), les conditions de fonctionnement des systèmes de sécurité sociale, notamment en matière de couverture des dépenses de retraite (niveau du taux de remplacement…), ont été un élément déterminant dans l’intensité et la forme du processus d’institutionnalisation.
Au sein des quatre principaux pays de la zone euro, on remarque une assez forte hétérogénéité en termes d’acteurs (graphique 1). En France, pays d’Europe continentale où l’institutionnalisation est relativement poussée, le rapport de forces entre les assureurs et les OPCVM est assez équilibré, puisqu’en 2001 les actifs gérés représentaient 69% du PIB pour les premiers et 61% pour les seconds. Ce résultat peut sembler a priori étonnant, dans la mesure où l’on insiste souvent sur l’importance des placements effectués par les ménages en produits d’assurance-vie. Mais ce serait oublier, d’une part que les titres d’OPCVM figurent également dans le portefeuille des entreprises (gestion de trésorerie à l’aide des titres d’OPCVM monétaires), d’autre part que les contrats d’assurance-vie en unités de compte sont un vecteur de croissance aussi bien pour les compagnies d’assurance que pour les OPCVM, comme cela a été mentionné précédemment. D’ailleurs, il est important de noter que l’émergence des contrats en UC au sein des placements en assurance-vie a permis aux OPCVM de maintenir un poids important au cours de la décennie quatre-vingt-dix, et ce malgré l’envolée de l’assurance-vie et la forte décollecte sur les titres d’OPCVM monétaires.
Graphique 1
Composition de l’intermédiation institutionnelle en 2001
Note : Actifs rapportés au PIB (en %).
Source : Comptes nationaux financiers.
En Italie, la raréfaction de l’offre de titres publics a coïncidé avec l’introduction dans le paysage financier des sociétés de gestion, qui ont permis une large promotion des titres d’OPCVM (
via les réseaux de distribution bancaires) et l’accès des particuliers aux marchés étrangers, notamment d’actions en raison de l’étroitesse du marché domestique
[4] (Banque d’Italie, 1999). En Allemagne, les OPCVM ne sont apparus comme en Italie qu’assez récemment, mais leur diffusion a été moins soudaine. En 2001, leur poids est certes non négligeable (39% du PIB allemand), mais en deçà de l’ensemble composé des compagnies d’assurance et des fonds de pension.
Aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’importance des fonds de pension provient clairement de l’existence dans ces deux pays d’un régime de retraite à grande échelle fondé principalement sur la capitalisation. Mais, force est de constater que la ressemblance s’arrête là, et qu’il ne se dégage pas a priori un unique modèle d’intermédiation anglo-saxon. Ainsi, aux États-Unis, le phénomène marquant est le poids des OPCVM comme intermédiaires financiers. Ils supplantent en effet très largement les compagnies d’assurance, qui représentent en 2001 seulement 22,6% des sommes gérées par les investisseurs institutionnels. Au Royaume-Uni, au contraire, la gestion collective à travers les OPCVM est assez discrète puisque ce sont les compagnies d’assurance qui captent une part très importante du marché de l’intermédiation financière. Ces différences sont suffisamment marquées pour que l’on s’attarde sur leur origine, exercice qui peut être riche d’enseignements pour les pays européens. En effet, la majorité des pays d’Europe continentale sont à la croisée des chemins en matière de retraite, il semble alors intéressant de savoir dans quelle mesure les dispositifs de retraite adoptés dans les pays anglo-saxons ont contribué à façonner les structures de leur système financier.
Le modèle américain : une épargne retraite favorable à l’industrie des OPCVM
Le
tableau 3 présente l’évolution des engagements figurant au passif
[5] des investisseurs institutionnels américains depuis 1980. Parmi ces investisseurs, on retrouve les intermédiaires dont la fonction exclusive est de gérer l’épargne retraite (cas des fonds de pension des secteurs public et privé), mais également ceux pour qui l’épargne retraite n’est qu’une composante de l’activité, comme les compagnies d’assurance-vie
[6]. Ces dernières gèrent en effet de l’épargne au titre de l’assurance-vie traditionnelle (engagements correspondant aux réserves mathématiques d’assurance), mais également au titre de l’épargne retraite (engagements correspondant aux réserves de pension).
Tableau 3
Engagements des investisseurs institutionnels aux États-Unis
En milliards de dollars 1980 % 1990 % 2001 % Compagnies d’assurance-vie dont : 438,5 27,9 1 291,3 23,6 3 034,8 17,7 – réserves de pension 172,0 10,9 784,6 14,3 1 834,3 10,7 – réserves d’assurance-vie et autres 266,5 17,0 506,7 9,3 1 200,5 7,0 Fonds de pension privés 523,7 33,3 1 663,8 30,4 4 236,5 24,7 Fonds de pension publics 197,6 12,6 810,1 14,8 2 226,4 13,0 Fonds d’investissement, dont : 411,4 26,2 1 706,3 31,2 7 622,1 44,5 – OPCVM (mutual funds) 138,2 8,8 1 101,7 20,1 6 376,2 37,2 – autres fonds* 273,2 17,4 604,6 11,0 1 245,9 7,3 Total 1 571,2 100 5 471,5 100 17 119,8 100 * Comprend les closed-end-funds, les exchange-trated funds et enfin les bank personal trusts and estates. Source : Federal Reserve (Flow of Funds).
Des modifications structurelles très importantes sont à relever au cours de la période 1980-2001 : d’une part la diminution de la part relative des compagnies d’assurance-vie et des fonds de pension (principalement ceux du secteur privé) ; d’autre part la montée en force des fonds d’investissement, et plus précisément des OPCVM, dont le poids a augmenté de presque 30 points sur la période. Ces tendances ne doivent pas être interprétées de manière erronée, dans la mesure où il existe une imbrication étroite du bilan de chaque intermédiaire engendrée par un processus de ré-intermédiation (cf. supra). Tout particulièrement, il ne faut pas opposer complètement l’essor des OPCVM à celui moindre des fonds de pension puisque, comme les développements ultérieurs le montreront, ces derniers ont de manière croissante alimenté la demande de parts d’OPCVM. La substitution apparente des OPCVM aux fonds de pension reflète ainsi en partie la sophistication du processus d’intermédiation financière, et pas uniquement une réorientation des comportements d’épargne au détriment des fonds de pension.
L’activité des assureurs a subi un recul significatif au cours de la période considérée. C’est à l’assurance-vie qu’il faut imputer ce mouvement, puisque sa part a perdu 10 points en l’espace de vingt ans. Le poids de l’activité liée à la retraite n’a, quant à lui, quasiment pas bougé. Ce recul de l’activité d’assurance-vie est semble-t-il pleinement attribuable à l’existence et au développement des fonds de pension. En 1980, les réserves mathématiques représentaient en effet un peu plus de 5% du patrimoine financier des ménages, contre 22% pour les fonds de pension ; vingt années plus tard, le poids de l’assurance-vie est tombé à 2,9%, tandis que celui des fonds de pension s’est accru très significativement, pour atteindre 32%.
L’analyse qui suit vise précisément à montrer que ce sont les changements intervenus dans le système de retraite par capitalisation, en particulier ses développements qualitatifs, qui ont façonné en partie les rapports de force entre intermédiaires financiers et empêché les compagnies d’assurance de jouer un rôle majeur dans l’intermédiation de l’épargne retraite aux États-Unis.
La composition du régime de retraite par capitalisation aux États-Unis
Les ménages américains ont à leur disposition trois types de produits pour préparer leur retraite. Tout d’abord, ils peuvent souscrire des plans de retraite auprès de leur entreprise (sous la forme de fonds de pension) ou auprès de compagnies d’assurance-vie (il s’agit alors de contrats en rentes ou annuities). Ensuite, pour les employés n’ayant pas accès aux plans de retraite-entre-prise ou pour les ménages souhaitant se constituer une épargne supplémentaire, des plans de retraite individuels dénommés IRA (Individual Retirement Accounts) sont disponibles auprès d’un certain nombre d’intermédiaires financiers. Même si tous ces produits ont contribué à la forte progression du marché de l’épargne retraite, leurs poids relatifs ont considérablement évolué au cours de la dernière décennie, avec comme conséquence un changement très significatif de la physionomie du patrimoine retraite des ménages américains (tableau 4).
Tableau 4
L’épargne retraite aux États-Unis
En milliards de dollars 1980 % 1990 % 2001 % Fonds de pension 721,3 80,7 2 473,9 68,0 6 462,9 64,1 Plans à prestations définies n.d. n.d. 1 739,3 70,3* 4 109,3 63,6* Plans à cotisations définies n.d. n.d. 734,6 29,7* 2 353,6 36,4* - dont plans 401(k) n.d. n.d. 385,0 52,5** 1 754,0 74,5** Contrats en rentes offerts par les compagnies d’assurance 172,0 19,3 527,8 14,5 1 218,2 12,1 IRA*** 0,0 0,0 637,0 17,5 2 406,0 23,9 Total 893,3 100 3 638,7 100 10 087,1 100 * Poids dans le total des fonds de pension. ** Poids dans le total des plans à cotisations définies. *** Les IRA ont été mis en place en 1982. Sources : Federal Reserve (Flow of Funds), Investment Company Institute (ICI) et estimations des auteurs.
Les premières modifications significatives se situent au sein de l’épargne retraite-entreprise. Deux grandes tendances sont à relever. La première concerne le poids des plans à cotisations définies par rapport aux plans à prestations définies
[7]. À l’origine, la majorité des fonds de pension créés aux États-Unis était à prestations définies. À la suite du premier choc pétrolier et des faillites d’entreprises qui en ont découlé, il est apparu nécessaire de mieux protéger les droits des salariés en cas de disparition d’entreprises et des fonds qui leur étaient liés. C’est le sens de la loi de 1974, connue sous le nom
d’ERISA (Employment Retirement Income Security Act), qui a réorganisé les fonds de pension en affichant pour objectif une amélioration de la sécurité dont les salariés peuvent bénéficier (Férone, 1997).
L’obligation de provisionnement impliquée par cette loi a provoqué la fermeture d’un grand nombre de plans à prestations définies dont les actifs ont été transférés vers des plans à cotisations définies. Ce mouvement a par ailleurs été soutenu par l’avantage que peuvent présenter pour les individus les plans à cotisations définies, tout particulièrement leur plus grande “portabilité”, c’est-à-dire la plus grande aisance avec laquelle ils peuvent être transférés d’une entreprise à une autre. Le poids des plans à cotisations définies, mis en place par les entreprises, au sein du marché de l’épargne retraite est ainsi passé de 29,7% en 1990 à plus de 36% en 2001.
La deuxième tendance à relever est la place de plus en plus importante des plans d’épargne salariale dans les plans d’entreprise à cotisations définies. Ces plans, offerts généralement par les entreprises du secteur privé, sont des produits collectifs à adhésion individuelle. Bénéficiant d’avantages fiscaux, ils ont été introduits pour compléter la palette des plans de retraite proposés par les employeurs et prennent des formes très différentes selon le type d’entreprise. Cohabitent ainsi, à côté des fameux plans 401(k) créés en 1978, les plans 403(b) ou encore 457. Les plans 401(k), dont les caractéristiques sont attractives tant pour l’employeur que pour le salarié (notamment en termes de modalités de financement), sont ceux qui ont le plus profité des transferts en provenance des plans à prestations définies. D’ailleurs, leur part au sein des plans à cotisations définies a progressé de plus de 22 points depuis 1990, pour s’établir à 74,5% en 2001.
Ensuite, en dehors des fonds de pension et de l’épargne salariale, on a assisté à un relatif désintérêt des ménages pour les contrats en rentes offerts par les compagnies d’assurance et à un important développement des IRA. Ces derniers, qui entrent dans la composition du troisième pilier du financement des dépenses de retraite, ont la caractéristique d’enveloppes fiscales : ouverts auprès d’intermédiaires financiers, ils peuvent être composés d’actifs divers (parts d’OPCVM, contrats en rentes, actions, obligations…) dont le choix incombe au ménage détenteur. Introduit en 1982, la diffusion de ce produit a été très rapide
[8], au point qu’il représentait moins de dix ans après sa création 17,5% du marché de l’épargne retraite ; en 2001, sa part de marché était de près de 24%.
La prédominance des OPCVM dans l’épargne retraite
Le développement de l’épargne salariale et des plans individuels a été un élément important de la redistribution du rapport de forces entre les intermédiaires financiers. Le tableau 5 et, de manière plus synthétique, le graphique 2 reprennent le tableau 4 en précisant l’implication des compagnies d’assurance-vie et des OPCVM dans la gestion de l’épargne retraite. On constate que le développement des fonds de pension et des IRA a été un vecteur de croissance important pour les OPCVM. La part, au sein du total de l’épargne retraite, des titres d’OPCVM détenus à travers les fonds de pension a progressé de 6 points au cours de la période 1980-2001 ; celle des titres d’OPCVM détenus dans le cadre des IRA n’a cessé d’augmenter depuis la création de ce produit, pour atteindre 11% en 2001. En termes d’encours, les titres d’OPCVM détenus directement et indirectement par les ménages dans le cadre de leur épargne retraite s’élevaient en 2001 à 1847 milliards de dollars, soit une multiplication par neuf par rapport à la situation prévalant au début des années quatre-vingt-dix. Cette progression se retrouve dans le poids, au sein du total des parts d’OPCVM émises aux États-Unis, de celles détenues uniquement dans le cadre de l’épargne retraite. Cette part représentait en 2001 environ 30% des titres d’OPCVM en circulation, contre à peu près 18% en 1990.
Tableau 5
Implication des compagnies d’assurance-vie et des OPCVM dans la gestion de l’épargne retraire*
En milliards de dollars 1980 % 1990 % 2001 % Fonds de pension 721,3 80,7 2 473,9 68,0 6 462,9 64,1 transitant par les compagnies d’assurance-vie 0,0 0,0 214,8 5,9 369,0 3,7 transitant par les OPCVM 9,7 1,1 58,3 1,6 720,5 7,1 Contrats en rentes transitant par les compagnies d’assurance-vie 172,0 19,3 527,8 14,5 1 218,2 12,1 IRA** 0,0 0,0 637,0 17,5 2 406,0 23,9 transitant par les compagnies d’assurance-vie 0,0 0,0 42,0 1,2 247,1 2,4 transitant par les OPCVM 0,0 0,0 138,9 3,8 1 127,0 11,2 Total 893,3 100 3 638,7 100 10 087,1 100 * Ne sont comptabilisées ici que “les réserves de pension” figurant au passif des compagnies d’assurance-vie ainsi que les parts d’OPCVM détenues dans le cadre de l’épargne retraite. Sont donc exclus les mandats de gestion confiés aux sociétés de gestion ou aux assureurs par les fonds de pension, qui ne s’apparentent pas à une activité de transformation d’actifs dans la mesure où ils n’impliquent aucune écriture dans le bilan de l’intermédiaire gestionnaire. ** Les IRA ont été mis en place en 1982. Sources : Federal Reserve (Flow of Funds) et estimations des auteurs.
Graphique 2
Poids des compagnies d’assurance-vie et des OPCVM sur le marché de l’épargne retraite
Sources : Federal Reserve (Flow of Funds) et Investment Company Institute.
Face à ce mouvement, les compagnies d’assurance-vie sont à peine parvenues à maintenir leur part de marché si l’on considère l’ensemble de la période ; depuis 1990, en revanche, cette même part de marché a reculé de trois points, pour finir au voisinage de 18% en 2001 (graphique 2). Relativement peu présentes sur le créneau des fonds de pension/épargne salariale, elles n’ont pas su non plus concurrencer efficacement les OPCVM comme supports des fonds versés dans les IRA. Quant aux traditionnels contrats en rentes, leur part n’a cessé de reculer depuis 1980. Ces commentaires sur la position relative des assureurs ne doivent toutefois pas donner lieu à une interprétation abusive qui consisterait à dire que les assureurs n’ont pas profité de l’essor de l’épargne retraite. En effet, si l’on considère les encours, on s’aperçoit que ceux déposés auprès des compagnies d’assurance ont été multipliés par 2,3 depuis 1990, ce qui correspond à une croissance de l’ordre de 10% par an au cours de la dernière décennie.
Le cas des États-Unis montre bien deux phénomènes concomitants, et intimement liés, à savoir la montée en puissance des formules d’épargne retraite à cotisations définies, qu’elles prennent la forme de plans 401(k) ou d’IRA, et la progression des encours de titres d’OPCVM. Ce comportement des ménages, qui a donc consisté à consacrer une part croissante de leur épargne retraite aux titres d’OPCVM, peut être expliqué par une série de facteurs. Le principe des cotisations définies conduit les ménages à supporter le risque de placement, et ce contrairement aux fonds à prestations définies, qui font supporter le risque aux employeurs/sponsors du fonds. Comme corollaire de ce transfert, l’allocation d’actifs dans un plan à cotisations définies est décidée sur une base individuelle par les ménages, en fonction notamment de leur degré d’aversion au risque, de leur âge, etc. Dans ces conditions, les ménages doivent avoir à leur disposition des supports d’épargne leur permettant, d’une part de diversifier leur portefeuille, d’autre part de procéder à moindre coût à des réallocations d’actifs en fonction par exemple de l’évolution des marchés de titres ou de leur situation patrimoniale (au sens large). Cette question de la diversification fait référence à la question de taille des patrimoines, qui est souvent trop modeste pour autoriser une répartition du risque satisfaisante (en raison de l’imparfaite divisibilité des actifs et de l’existence de coûts fixes de transaction), mais elle fait également référence à l’expertise nécessaire à la formation d’un portefeuille de titres efficient (Allen et Santomero, 1997). Cette demande d’intermédiation financière a profité pleinement aux OPCVM, qui se sont avérés être les supports les mieux adaptés pour satisfaire ces conditions de diversification du risque, de liquidité et d’expertise. Que ce soit du côté des commissions de gestion, de l’étendue de la gamme de placements possibles (et donc du choix en termes de couple rendement/risque), de la flexibilité (possibilité de changer de support) ou enfin de la diffusion de l’information (fréquence de calcul de la valeur du portefeuille, composition du portefeuille, tenue de compte…), les OPCVM ont largement surpassé leurs concurrents directs, et notamment les compagnies d’assurance (Reid, 2000 ; Engen et Lehnert, 2000 ; Hoffman et Santomero, 1998).
Cet avantage intrinsèque des OPCVM a par ailleurs été renforcé par deux facteurs qui ont pu inciter les ménages à moins priser des supports d’épargne plus classiques, offrant certaines garanties (en particulier la protection du capital), proposés par les compagnies d’assurance. Le premier tient à la nature même de l’épargne retraite. Son échéance lointaine conduit les ménages à renforcer leurs placements en actions au cours de la phase d’accumulation, et ce au détriment des produits de taux, qui ne seront privilégiés que dans la dernière phase du plan de retraite, celle de distribution du capital accumulé. Cette préférence pour les actions découle de leurs propriétés de long terme, satisfaisantes en termes de rendement et de protection contre le risque d’inflation
[9] (Davis et Steil, 2001). Le second facteur tient aux performances relatives des actifs au cours de la décennie quatre-vingt-dix. Les rentabilités très élevées affichées par les marchés d’actions durant cette période ont selon toute vraisemblance constitué un appel de fonds en direction des actifs risqués, au détriment des formes alternatives de placements.
L’argumentation sur le lien entre la demande d’un service d’intermédiation financière et la nature du plan de retraite (cotisations définies
versus prestations définies) se retrouve bien dans la composition des portefeuilles d’actifs financiers respectifs des fonds de pension privés à prestations définies et à cotisations définies (
tableau 6). Les premiers, conformément aux développements précédents, sont investis directement sur les marchés de titres (à hauteur de 76% en 2001), et le recours à l’intermédiation financière est très modeste. Les seconds, en revanche, qui sont gérés sur une base individuelle, sont composés beaucoup plus largement d’actifs proposés par des intermédiaires financiers spécialisés dans la gestion de l’épargne de long terme, et tout particulièrement par les OPCVM, dont les parts représentent 26% du total de l’actif. On remarque que le poids des actions détenues en direct est tout de même très important dans les plans à cotisations définies (44% du total de l’actif). Pour une bonne part, cette détention d’actions reflète la participation des salariés au capital de leur entreprise dans le cadre des plans 401(k) et non la détention d’actions d’entreprises tierces (ICI, 2001)
[10].
Tableau 6
Composition du portefeuille d’actifs financiers des plans de retraite des entreprises du secteur privé en 2001
En % Plans à prestations Plans à cotisations définies définies Dépôts 7,6 2,2 Détention de titres, dont : 76,1 53,7 Titres de dette 27,2 9,6 Actions 48,9 44,0 Parts d’OPCVM 5,9 26,0 Créances sur les compagnies d’assurance 4,7 12,0 Autres 5,7 6,1 Total 100 100 Source : Federal Reserve (Flow of Funds).
Le modèle britannique : importance des compagnies d’assurance et activité peu soutenue de la gestion collective
Contrairement à une croyance répandue, le modèle britannique se distingue très sensiblement du modèle américain en termes de partage de l’intermédiation financière. La comparaison des tailles de bilan des investisseurs institutionnels au Royaume-Uni montre tout d’abord que les OPCVM ont un poids très réduit comparativement à celui des compagnies d’assurance et des fonds de pension (
tableau 7), même si une tendance à l’essor des OPCVM se dessine clairement. L’existence d’un régime de retraite par capitalisation n’a donc pas été jusqu’à présent synonyme de développement massif de ce type d’intermédiaires financiers, contrairement à ce que nous avons vu dans le cas américain. D’ailleurs, au niveau européen, le marché britannique de la gestion collective s’avère relativement peu développé puisque, si on le restreint par exemple aux fonds coordonnés, il n’arrive qu’en quatrième position derrière le Luxembourg, la France et l’Italie
[11]. La seconde remarque à propos du modèle britannique est que les compagnies d’assurance ont un poids supérieur à celui des fonds de pension et que le régime de retraite fondé sur la capitalisation n’a donc pas entraîné de marginalisation des compagnies d’assurance comme aux États-Unis.
Tableau 7
Engagements des investisseurs institutionnels au Royaume-Uni
En milliards de livres sterling 1987 % 1995 % 2001 % Compagnies d’assurance et fonds de pension 410,0 92,2 1 068,2 88,1 1 519,5 85,0 - dont compagnies d’assurance* n.d. n.d. 561,9 46,4 867,6 48,5 - dont fonds de pension* n.d. n.d. 506,3 41,8 651,9 36,5 OPCVM 34,5 7,8 143,9 11,9 268,6 15,0 Total 444,5 100 1 212,1 100 1 788,1 100 * Estimations des auteurs. Sources : Office for National Statistics et estimations des auteurs.
Les régimes de retraite britanniques
Le régime de retraite britannique a connu une profonde évolution au cours des vingt dernières années, avec comme conséquence un affaiblissement de la couverture publique et une montée en force des formes privées d’assurance retraite (Blake, 2001). Au Royaume-Uni, le régime de base assuré par la sécurité sociale a été amélioré en 1978 par l’instauration d’un régime complémentaire obligatoire géré en répartition, le SERPS (State Earnings Related Pension Scheme). Celui-ci a ajouté à la pension de base des prestations proportionnelles aux salaires. À cette pension d’État complémentaire obligatoire a été associé le principe de “contracting out”, qui autorisait les salariés disposant d’un système de retraite d’entreprise à ne pas souscrire au SERPS à condition qu’il leur assure au minimum le même montant de prestations que celui fourni par le SERPS. Puis, anticipant les difficultés liées au financement de la retraite, le gouvernement britannique a décidé au milieu des années quatre-vingt (dans le cadre du Pension Act de 1986) de promouvoir l’épargne retraite individuelle, celle-ci pouvant le cas échéant se substituer aux régimes complémentaires déjà existants. Précisément, il a encouragé par des avantages fiscaux l’adhésion à des PPS (Personal Pension Schemes), dont la création a institutionnalisé le troisième pilier du régime de retraite britannique.
Les plans de retraite souscrits auprès des entreprises (sous la forme de fonds de pension ou occupational pension schemes) sont soit à prestations définies (salary-based occupational pensions), soit à cotisations définies (money purchase occupational pensions). Comme aux États-Unis, la volonté des entreprises de limiter le risque et les coûts associés à l’existence de régimes de retraite à prestations définies (dont la législation a été durcie à l’occasion du Pension Act de 1995), tout comme la volonté des salariés d’augmenter la portabilité des actifs accumulés dans leur plan, ont entraîné au milieu des années quatre-vingt-dix un basculement en faveur des fonds à cotisations définies. Comme le rappelle Blake (2000), cette tendance s’est très rapidement affirmée, à tel point que 85% des fonds de retraite d’entreprise qui ont été ouverts au cours de l’année 1997 étaient à cotisations définies. Toutefois, sa marque dans les encours est plus modeste, compte tenu de sa faible antériorité. Les statistiques de la National Association of Pensions Funds (NAPF) permettent de préciser le poids relatif de chaque grand type de fonds. Que ce soit dans le cadre des fonds privés, ou plus encore dans celui des fonds publics, on constate que la logique de la prestation définie demeure encore très dominante. Au niveau de l’ensemble des fonds, pour ne considérer que l’information la plus agrégée, ceux à prestations définies représentaient près de 75% du total des encours d’épargne retraite d’entreprise, contre seulement 22% pour les fonds à cotisations définies (tableau 8).
Tableau 8
Structure des fonds de pension d’entreprise en 2000
En % des actifs gérés Secteur privé Secteur public Ensemble Fonds à cotisations définies* 23,5 4,6 22,0 Fonds à prestations définies 72,0 93,0 74,0 Fonds hybrides 4,5 2,4 4,0 * Money purchase et group personal pensions. Source : National Association of Pensions Funds (Annual Survey 2000).
Les compagnies d’assurance, acteurs majeurs du système de retraite britannique
Au Royaume-Uni, le partage de l’intermédiation financière, caractérisée par la présence massive des compagnies d’assurance et des fonds de pension, s’explique en grande partie par l’organisation d’un système de retraite par capitalisation et par ses développements. Plus précisément, deux facteurs ont joué en la matière un rôle clé. On peut tout d’abord rechercher dans la domination extrême des fonds de pension à prestations définies une première explication du faible poids des OPCVM d’une part, de l’importance des compagnies d’assurance d’autre part. Comme nous l’avons souligné précédemment à propos des États-Unis, les fonds de pension à prestations définies opèrent une gestion collective, et à ce titre ont la taille critique pour réaliser eux-mêmes une gestion efficace, sans passer nécessairement par un intermédiaire financier. A priori donc, leur existence conduit à marginaliser aussi bien les OPCVM que les compagnies d’assurance. Mais l’analyse doit être poussée un peu plus loin en remarquant que la logique de la prestation définie est une logique de rentes impliquant un savoir-faire et des techniques typiquement maîtrisés par les compagnies d’assurance (actuariat, évaluation des risques…). Celles-ci ont donc eu une position privilégiée pour capter des mandats de gestion de fonds de retraite d’entreprises, tout particulièrement lorsque la taille trop modeste de ces dernières rendait excessivement coûteuses la mise en place d’un fonds de pension “maison”. On peut observer ce rôle des compagnies d’assurance au sein des retraites d’entreprise à partir des informations fournies par l’Association of British Insurers (tableau 9). En 1999, les engagements des compagnies d’assurance à l’égard des régimes de retraite professionnelle s’élevaient à 180 milliards de livres, soit près d’un cinquième du total de leur activité.
Tableau 9
Produits proposés par les compagnies d’assurance-vie britanniques en 1999
En milliards de livres sterling Encours % Retraite d’entreprise 180,0 19,4 Retraite individuelle 325,0 34,9 Assurance-vie 235,0 25,3 Autres* 190,0 20,4 Total 930,0 100 * Dommages corporels… Source : Association of British Insurers.
Le second facteur est à relier aux dispositifs d’épargne retraite individuelle, qui constituent en fait l’essentiel de l’implication des assureurs dans le système de retraite britannique, loin devant la gestion des régimes de retraite professionnels. En 1999, ces plans individuels représentaient 325 milliards de livres sterling, soit un montant sensiblement plus élevé que les engagements au titre des régimes d’entreprise et équivalant à plus du tiers du total des engagements des compagnies d’assurance. Rapidement après l’introduction de ces plans en 1988, les assureurs ont en effet drainé la quasi-totalité des capitaux investis par les ménages pour se constituer une retraite complémentaire, et cette activité de retraite individuelle s’est présentée comme le facteur principal de croissance de leur bilan au cours de la décennie quatre-vingt-dix. Cette prédominance des compagnies d’assurance dans la gestion de ces plans d’épargne retraite, dont le fonctionnement est de type cotisations définies, a conduit à une configuration sensiblement différente de la configuration américaine, caractérisée par une corrélation forte entre le poids des OPCVM et la montée en force des plans à cotisations définies. La réglementation de ces plans de retraite individuels a joué un rôle moteur dans la détermination de ce leadership des assureurs, créant au bénéfice de ces derniers une situation de “monopole virtuel” (Blake, 2003). Lors de leur introduction, et afin d’éviter que les ménages procèdent à une gestion déraisonnable de leurs fonds durant la période de retraite, a été instaurée une obligation de rente. Cette obligation, qui stipulait que les individus détenteurs de plans devaient consacrer au minimum 75% du capital accumulé à l’achat d’une rente lors du départ à la retraite, a naturellement favorisé les compagnies d’assurance. Seules institutions financières autorisées à offrir des rentes viagères et de ce fait capables d’accompagner les individus sur l’ensemble de leur cycle de vie, elles se sont avérées incontournables.
Les dispositifs d’épargne retraite tels qu’ils ont été mis en place ont donc largement favorisé les assureurs. En l’occurrence, l’absence d’enveloppe fiscale identique dans l’esprit aux plans 401(k) américains a empêché une émancipation des OPCVM dans le domaine de l’épargne retraite. On peut trouver un soutien à cette interprétation, fondée sur le constat d’un rationnement de l’offre, dans le succès rencontré par les enveloppes fiscales PEP (
Personal Equity Plan), puis tout récemment ISA (
Individual Savings Account). Introduit dans la seconde partie des années quatre-vingt
[12] indépendamment des dispositifs d’épargne retraite, ce type de plans a engendré une demande très soutenue de titres d’OPCVM par les ménages, contribuant au décollage du marché de détail de la gestion d’actifs. Les statistiques avancées par Sandler (2002) montrent en effet que les ventes de parts d’OPCVM ont progressé ces dernières années de manière plus rapide que les flux d’épargne en direction des produits de retraite individuels ou des produits d’assurance-vie. C’est d’ailleurs ce mouvement qui permet en grande partie d’expliquer la montée en puissance des OPCVM telle qu’elle apparaît dans le panorama général dressé précédemment (
tableau 7).
Les modèles d’intermédiation financière aux États-Unis et au Royaume-Uni présentent de très fortes différences, attribuables pour une grande part aux choix effectués par les pouvoirs publics relativement au financement des dépenses de retraite. Dans le premier pays, nous avons souligné l’essor des OPCVM en liaison avec le développement des plans à cotisations définies et des formules d’épargne retraite individuelle. Dans un contexte où le risque-retraite est de plus en plus assumé par les ménages, les propriétés des parts d’OPCVM en termes de diversification du risque, de coûts ou encore de flexibilité (possibilité de changement de support…), se sont avérées décisives. Au Royaume-Uni, ce sont les compagnies d’assurance qui ont tiré bénéfice de dispositifs d’épargne retraite largement axés sur le principe de la rente viagère. La prédominance des plans à prestations définies au sein des régimes de retraite professionnels leur a permis de capter des mandats de gestion auprès des entreprises ; au sein des dispositifs d’épargne retraite individuelle, l’achat obligatoire d’une rente au moment de l’entrée en période de retraite leur a conféré une situation de quasi-monopole.
Ces deux expériences suggèrent que les débats en cours dans certains pays d’Europe continentale pour introduire un véritable régime de retraite additionnel fondé sur la capitalisation ne sont pas neutres du point de vue de l’intermédiation financière. En particulier, en France, le rôle des compagnies d’assurance pourrait souffrir de l’instauration de dispositif d’épargne retraite transitant par l’épargne salariale,
via par exemple la création d’une version retraite du PPESV (Plan partenarial d’épargne salariale volontaire). En effet, dans ce dernier cas (qui serait de fait assimilable à la mise en place de fonds de pension à cotisations définies), ce sont les OPCVM qui tireraient pleinement profit de la nouvelle configuration, à l’image de ce qui a été observé aux États-Unis avec les plans 401(k)
[13].
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[1]
Auteur correspondant : Aurélie
Boubel, économiste épargne, service Études économiques et financières, CDC IXIS (
a. boubel@ cdcixis. com).Fabrice
Pansard, économiste, service Études économiques et financières, CDC IXIS.
[2]
Ces montants d’actifs indiqués pour les pays d’Europe continentale et anglo-saxons doivent être interprétés avec prudence, car ils reflètent en partie l’existence d’un phénomène de ré-intermédiation (cf.
infra). Par exemple, les parts d’OPCVM détenues par un fonds de pension sont de fait comptabilisées deux fois : la première, au bilan du fonds de pension, et la seconde dans celui de l’OPCVM.
[3]
Le principe qui consiste à adosser des parts d’OPCVM aux contrats en unités de compte ne s’applique pas dans tous les pays. En particulier, aux États-Unis et au Royaume-Uni, la modestie des parts d’OPCVM à l’actif des compagnies d’assurance-vie suggère que les contrats en UC (
unit-linked contracts), par ailleurs très développés, obéissent à des modalités différentes et ont comme contrepartie une détention directe de titres par les assureurs.
[4]
L’internationalisation des placements en actions à travers la détention de parts d’OPCVM est un phénomène très poussé en Italie. D’après la Banque d’Italie (rapport annuel, 2001), sur un montant total d’actions détenues par les OPCVM de 128,9 milliards d’euros, 102,8 étaient des actions étrangères (dont 72,5 des actions de pays n’appartenant pas à la zone euro). Pour ce qui concerne le portefeuille de titres obligataires, le poids des valeurs étrangères y est relativement moins important puisque ces dernières se montent à 107,7 milliards d’euros, contre 133,1 milliards de titres domestiques. Enfin, on peut noter que le développement de la gestion collective italienne a contribué à “normaliser” la structure de détention de la dette publique. Ainsi, alors qu’en 1995 les ménages italiens détenaient 43,5% des titres publics en circulation, leur poids dans la détention totale est tombé en 2001 à 17%, ce mouvement ayant comme contrepartie une montée en force des investisseurs institutionnels domestiques (qui possédaient 22,4% de la dette publique en 2001) et des agents non résidents (près de 40% de la détention).
[5]
Le recours au passif des investisseurs institutionnels permet de mettre en évidence la nature de leurs engagements à l’égard des créanciers. Dans le cas des compagnies d’assurance, l’analyse du passif permet en l’occurrence de distinguer la composante de leur activité qui est dédiée à la gestion d’une épargne retraite et celle qui relève de l’assurance-vie.
[6]
Nous négligeons ici les compagnies d’assurance dommage dont la fonction économique (couverture des risques portant sur les biens) est éloignée de notre problématique.
[7]
Les détenteurs de plans à prestations définies connaissent dès leur adhésion le montant de la prestation qu’ils toucheront durant leur période de retraite. L’entreprise s’engage alors à verser une rente viagère, calculée la plupart du temps par référence au dernier salaire. Pour financer ces prestations, l’employeur détermine actuariellement ses contributions. Une fois l’engagement pris entre l’employeur et le salarié, le versement des prestations est intangible, et les risques sont donc supportés par l’entreprise. Dans les plans de retraite à cotisations définies, les prestations de retraite n’ont pas été fixées au préalable. Ce qui a été défini au départ, c’est le montant de la cotisation que les employeurs et les salariés doivent verser. L’engagement de l’entreprise, s’il existe, ne porte que sur le niveau de ses contributions, et le montant de la pension de retraite est soumis directement à la performance des marchés d’actifs. Les risques sont donc dans ce cas intégralement supportés par le salarié.
[8]
Les flux d’épargne en direction des IRA ont en fait été très importants jusqu’en 1986, année où leur fiscalité est devenue moins favorable pour certaines catégories de personnes (celles dépassant un certain niveau de revenu et celles déjà affiliées à un régime de retraite professionnel). Les plans 401(k), tenus à l’écart de cette réforme de la fiscalité, ont alors pleinement profité des reports.
[9]
Les statistiques avancées par Engen et Lehnert (2000) confirment cette présence massive des fonds actions au sein des portefeuilles d’épargne retraite des ménages américains. Plus précisément, en 1999, les titres d’OPCVM actions domestiques représentaient 63% des titres d’OPCVM détenus dans le cadre des IRA et 73% de ceux détenus dans le cadre des plans à cotisations définies (plans 401(k) et autres), contre “seulement” 41% de ceux détenus en dehors de ces deux enveloppes.
[10]
Ce chiffre élevé de détention d’actions provient également très certainement de la concentration des portefeuilles d’actifs financiers risqués, phénomène bien connu qui empêche d’obtenir une vision satisfaisante de la composition du plan à cotisations définies “moyen” ou représentatif (Tracy et Schneider, 2001). Selon les données d’enquête de l’ICI, en moyenne, les plans 401(k) étaient composés en 2000 à 71% de parts d’OPCVM (et assimilables), contre seulement 19% d’actions de l’entreprise. Ces statistiques reflètent bien la demande d’intermédiation financière émanant des individus détenant des portefeuilles de taille modeste ou moyenne.
[11]
Cela ne signifie pas que l’industrie de la gestion d’actifs dans son ensemble soit relativement peu développée. En effet, contrairement à ce qui est observé en Europe continentale, l’essentiel de l’activité des sociétés de gestion britanniques consiste à réaliser de la gestion individuelle (ou “sous mandat”) au profit très certainement des compagnies d’assurance et des fonds de pension (Franks et Mayer, 2001).
[12]
Les PEP ont été introduits en 1987 ; les ISA, qui en sont les successeurs, ont été créés beaucoup plus récemment, en 1999.
[13]
Les auteurs remercient les rapporteurs anonymes pour leurs critiques.